Le paradoxe des Oscars. Ou pourquoi la reconnaissance peut faire baisser les audiences

Source: The Conversation – France (in French) – By Michelangelo Rossi, Professeur associé en marketing, HEC Paris Business School

Après les Césars à Paris et les BAFTA à Londres, les Oscars se tiennent à Los Angeles ce 15 mars. La saison des récompenses bat son plein, mais quel impact ont tous ces prix sur les futurs spectateurs ? La reconnaissance matérialisée par une récompense peut parfois avoir l’effet inverse de celui escompté. Et cela ne vaut pas que pour le cinéma…


Chaque année en janvier, l’industrie du divertissement et des millions de téléspectateurs à travers le monde tournent leur attention vers la cérémonie des Oscars qui se tient depuis 1929 à Los Angeles (Californie). Une nomination dans la catégorie « meilleur film » ou « meilleur réalisateur » est censée être la consécration ultime de la qualité. Elle apporte prestige, publicité et recettes plus élevées au box-office.

Mais dans une étude récente, nous montrons que ces distinctions ont un inconvénient caché. Lorsqu’un film est nominé aux Oscars, les attentes des spectateurs augmentent considérablement, si bien que même les films exceptionnels peuvent avoir du mal à les satisfaire. La reconnaissance même qui vise à célébrer l’excellence peut finir par provoquer davantage de déception du public.

Nous appelons cela le paradoxe des Oscars : la reconnaissance, en augmentant le niveau des attentes, peut réduire la satisfaction. Si nos preuves proviennent du cinéma, le même mécanisme pourrait se produire dans d’autres contextes où les récompenses, les certifications ou les classements sont des gages de qualité.

Une barre placée plus haut

Les récompenses et les labels de qualité sont devenus un outil marketing universel. Les restaurants mettent en avant leurs étoiles Michelin. Les appareils électroniques affichent le label « Choix de la rédaction ». Les détaillants en ligne utilisent les badges « Choix d’Amazon » ou « Les mieux notés ». En principe, ces signaux sont censés aider les consommateurs à prendre de meilleures décisions : ils filtrent les informations, réduisent l’incertitude et récompensent l’excellence.

Pourtant, les recherches en psychologie nous montrent que les attentes influencent la satisfaction. Lorsque les consommateurs abordent un produit en pensant qu’il sera exceptionnel, leur cadre de référence change. Même de petites imperfections peuvent dès lors déclencher une déception.

Les Oscars offrent un cadre naturel pour étudier ce phénomène. Contrairement à de nombreux marchés où la qualité peut évoluer au fil du temps, la qualité intrinsèque d’un film est fixe dès sa sortie. Le prix des billets a également tendance à rester relativement stable après une nomination. Ce qui change radicalement, c’est la façon dont les gens perçoivent le film une fois qu’il bénéficie du prestige d’un prix.

L’effet de déception

Pour examiner ce phénomène, nous avons analysé plus de 25 millions de notes individuelles attribuées à des films sur la plateforme MovieLens, couvrant plus de deux décennies de données, de 1995 à 2019. Nous avons comparé la façon dont les utilisateurs ont noté les mêmes films avant et après l’annonce des nominations aux Oscars.

Afin de nous assurer que les résultats n’étaient pas influencés par les différences entre les personnes ayant vu le film, nous avons également utilisé des techniques d’apprentissage automatique, en formant un système de recommandation qui nous a permis de mettre en relation des utilisateurs ayant des goûts similaires et ayant vu les mêmes films à des moments différents. Pour le dire autrement, quand un film est retenu, voire quand il obtient un prix, il attire un public qui n’aurait pas été voir le film autrement. Cela pourrait influencer les résultats. La méthodologie que nous avons développée pour cet article vise à annihiler cet effet dans nos résultats.

La tendance qui apparaît alors est on ne peut plus claire : après les nominations, les notes ont baissé. En moyenne, les utilisateurs qui ont noté un film après sa nomination aux Oscars lui ont attribué des notes plus faibles que les utilisateurs comparables qui avaient noté le même film précédemment. La baisse est modeste en termes absolus, mais significative dans le contexte. Elle représente environ 7 % de l’écart de notation avant la nomination entre les films nommés et non nommés.

Des cinéphiles moins influençables ?

Cet effet est plus marqué chez les utilisateurs moins expérimentés, c’est-à-dire ceux qui ont publié moins de notes et qui s’appuient davantage sur des signaux externes tels que les récompenses pour choisir ce qu’ils regardent. En revanche, les cinéphiles expérimentés sont moins influencés par les nominations et moins enclins à la déception.

Pour confirmer que cette tendance reflète une véritable déception plutôt que d’autres facteurs (tels que des salles de cinéma bondées ou des signaux sociaux), nous avons analysé le texte des critiques en ligne sur IMDb, la plus grande plateforme mondiale de notation de films. Après les nominations, des expressions telles que « attendais mieux », « décevant » et « ne tient pas ses promesses » sont devenues nettement plus fréquents dans les critiques des utilisateurs.

Cela confirme ce que la science économique comportementale prédit : lorsque les attentes augmentent plus rapidement que l’amélioration de l’expérience, la satisfaction diminue.

Trop-plein de buzz

Dans le contexte des Oscars, le film n’a pas changé. Seul le point de référence du public a changé. Un film qui ravissait autrefois les spectateurs comme un joyau caché peut soudainement sembler « moins bon que ce que j’espérais » une fois qu’il a été nommé.

Nous avons également constaté que cet effet de déception est amplifié pour les films ayant reçu plusieurs nominations, qui sont ceux qui génèrent le plus de buzz et d’engouement. Plus le signal est fort, plus les attentes sont élevées et plus le potentiel de déception est grand.

Le Monde, 2015.

Bien que notre étude se concentre sur les films, des forces similaires peuvent être à l’œuvre dans d’autres secteurs. Les entreprises utilisent les récompenses, les certifications et les recommandations de tiers pour communiquer leur fiabilité et leur qualité, qu’il s’agisse de classements des « meilleurs lieux de travail » ou de labels « bio », « durable » ou « cinq étoiles ». Ces signaux influencent la façon dont les consommateurs et les parties prenantes perçoivent une marque.

À double tranchant

Nos conclusions suggèrent que la reconnaissance peut être une arme à double tranchant. Elle renforce la notoriété et la crédibilité, mais elle remodèle également les attentes d’une manière qui rend plus difficile la satisfaction des clients.

Trois leçons pratiques se dégagent :

  • Il importe d’anticiper l’écart entre les attentes avant et après. Lorsqu’un produit ou une marque reçoit une reconnaissance importante, les attentes des clients peuvent augmenter du jour au lendemain. Les managers doivent surveiller de près la satisfaction dans les semaines et les mois qui suivent l’obtention d’une récompense. Ils ne devraient pas se contenter des chiffres des ventes ou de l’engagement. Dans ce contexte, une baisse soudaine des notes peut être le signe d’une déception, et non d’une détérioration de la qualité.

  • La reconnaissance doit être soigneusement cadrée. Les équipes de marketing ont souvent tendance à trop mettre l’accent sur les récompenses dans leurs communications (avec des mentions comme « le meilleur », « inégalé », « de classe mondiale »). Un tel cadrage risque de promettre la perfection. La reconnaissance d’un prix devrait plutôt être présentée comme un signe de fiabilité et de travail plutôt que comme la garantie d’une expérience sans faille.

  • Les nouveaux utilisateurs et les utilisateurs occasionnels doivent faire l’objet de soins particuliers. IL faut les soutenir. D’après nos données, la déception était plus prononcée chez les spectateurs inexpérimentés. Il en va de même pour les nouveaux clients ou les nouveaux utilisateurs d’un produit. Une intégration personnalisée, la définition d’attentes ou la formation des clients peuvent aider à aligner les perceptions sur la réalité.

Une leçon d’humilité… pour tous

En fin de compte, le paradoxe des Oscars révèle une vérité plus générale sur la reconnaissance dans le monde des affaires : le succès modifie la base de référence. Chaque prix ou certification redéfinit ce que les clients considèrent comme « excellent ».

Alors que l’industrie du divertissement se prépare pour une nouvelle saison de récompenses, les studios de cinéma espèrent à nouveau que les nominations se traduiront par des audiences plus élevées et des profits plus importants. Mais les applaudissements pourraient rapidement s’estomper si le public repart en pensant : « C’était bien, mais pas si bien que ça. »

Pour tous les managers, la leçon à retenir est la suivante : attirer l’attention est plutôt facile. Et surtout ce n’est que le début. Une fois les projecteurs braqués sur vous, un important travail commence : maintenir la satisfaction.

The Conversation

Michelangelo Rossi est membre de CESifo Research Network Affiliate.

Felix Schleef a reçu des financements de Hi! Paris.

– ref. Le paradoxe des Oscars. Ou pourquoi la reconnaissance peut faire baisser les audiences – https://theconversation.com/le-paradoxe-des-oscars-ou-pourquoi-la-reconnaissance-peut-faire-baisser-les-audiences-277002

Détecter les images générées par IA : la proposition des métadonnées C2PA

Source: The Conversation – France in French (2) – By Claire Scopsi, Professeur en sciences de l’information et de la documentation, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Il y a encore quelques années, on s’amusait des photos totalement fantaisistes générées par l’IA mais, aujourd’hui, il devient de plus en plus complexe de détecter le vrai du faux à l’œil nu. Une idée pourrait être de marquer les photos générées par IA. Cette solution pourrait être efficace, mais connaît encore de nombreuses limites.


En 2024, les hypertrucages vidéo (ou deepfakes) ont rejoint la panoplie des escrocs en imitant le visage et la voix d’un dirigeant pour mieux tromper la vigilance de ses employés. Ils s’invitent désormais en politique. Catherine Connolly, candidate à la présidentielle irlandaise, découvre avec stupeur une vidéo virale où elle annonce son retrait de la campagne. L’intelligence artificielle (IA) se prête aux fantaisies des partisans du premier ministre hongrois Viktor Orban pour mieux discréditer Péter Magyar, son principal opposant aux législatives.

Détecter l’artificialité d’une image ou d’une vidéo est devenu un enjeu démocratique et une urgence. Menée par les Gafam et la BBC, la coalition internationale C2PA, composée d’entreprises de technologies, de groupes de presse et de médias, propose un modèle de métadonnées permettant d’identifier la nature et l’origine des contenus du Web.

Bâtir la confiance à l’ère de l’IA

Les premières promptographies (images générées par IA) étaient célèbres pour leurs aberrations, mains à six doigts ou trombones aussi grands que des gratte-ciels. Mais, comme l’affirme le photographe Niels Ackermann en comparant les performances des générateurs d’images entre 2022 et 2024 : « Il y a deux ans, on ricanait encore en comptant les doigts en trop ou les dents dans les bouches […]. C’est fini ! »

Les progrès de DALL-E, de Midjourney et de leurs émules sont rapides, et il devient presque impossible de distinguer leurs productions des photographies à l’œil nu. Dans le monde de la vidéo, les visages clonés bougent presque comme les originaux, les mouvements de lèvres suivent les textes qu’on leur soumet, le clonage vocal imite les timbres, rythmes et intonations. Les portes s’ouvrent pour de stimulantes créations, mais aussi pour la production de deepfakes toujours plus sophistiqués.

La situation est source de malaise pour les usagers du Web qui redoutent les fake news, tandis que les entreprises de presse et de communication craignent de perdre la confiance de leurs usagers ou de leurs clients si des images artificielles se glissent dans leurs productions.

« Près de 9 consommateurs sur 10 dans le monde veulent savoir si une image a été créée à l’aide de l’IA », c’est ce qu’annonce le rapport « Bâtir la confiance à l’ère de l’IA », consolidé en mai 2024, par l’agence d’images Getty à partir des données collectées auprès des milliers de consommateurs de tous pays. Il rejoint la conclusion de l’enquête Ifop Opinion de mars 2024 : « Neuf Français sur dix seraient favorables à l’imposition d’une mention indiquant l’origine artificielle du contenu sur les deepfakes. »

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act) entre en application en août 2026. Il consacre son chapitre IV à l’obligation de transparence, c’est-à-dire l’obligation pour les fournisseurs et déployeurs de systèmes de signaler les contenus produits ou modifiés par IA (article 50, items 2 et 4). Il énonce également sous quelle forme cette information doit être disponible en parlant de résultats « marqués dans un format lisible par machine » et d’informations « fournies aux personnes physiques concernées de manière claire et distincte au plus tard au moment de la première interaction ou de la première exposition » (article 50, item 5). L’information doit donc, d’une part, pouvoir être lue et affichée par des logiciels et, d’autre part, être lisible par un humain dès l’affichage du contenu concerné.

En 2021, six entreprises du monde des médias, de l’électronique et de l’authentification des documents numériques (Adobe, Arm, la BBC, Intel, Microsoft et Truepic) fondent la Coalition for Content Provenance and Authenticity (C2PA, Coalition pour la provenance et l’authenticité des contenus). Leur objectif est de rétablir la confiance des marchés dans l’IA en produisant une méthode commune de marquage des fichiers numériques. C2PA promet aux usagers d’afficher la manière dont la photo, la vidéo, le son ou le texte qu’ils consultent a été produit et à quelle date, avec quel logiciel il a été modifié par la suite et la nature des modifications apportées.

Le principe se base sur des métadonnées, c’est-à-dire des informations de toutes sortes concernant un contenu. Par exemple, pour une photo numérique : la date, l’auteur et le lieu d’une prise de vue, le type d’appareil photo utilisé, le nom et la version du logiciel de retouche. Elles sont produites par les applications des éditeurs de contenus, les caméras ou les appareils photo, qu’ils s’appuient ou non sur l’IA. Ces métadonnées, intégrées aux fichiers, sont complétées à chaque nouvelle modification du contenu, même si elle est effectuée avec un autre logiciel. La solution de C2PA repose sur les Content Credentials, un format de métadonnées standard et ouvert, dont les spécifications sont publiées sur le site C2pa.org. Pour résister aux falsifications, ces données sont cryptées par un système de signature numérique qui garantit leur origine.

La coalition est en marche

Mais pour être efficace, le système doit être adopté par le plus grand nombre possible d’éditeurs et de producteurs de contenus afin de marginaliser les fichiers dépourvus de ces métadonnées d’authentification (un peu comme un consommateur qui se détournerait d’un produit qui n’affiche pas de Nutri-Score). Une fois largement diffusés, les Content Credentials agiront aussi comme un label de transparence.

L’enjeu est d’attirer dans la coalition le plus grand nombre d’entreprises influentes, et les résultats sont prometteurs. En 2022, un an après sa création, C2PA compte 200 membres internationaux. En février 2024, Meta, OpenAI et Google rejoignent la coalition… et en intègrent le comité directeur. Du côté des groupes de presse et de communication, Publicis, Springer Nature, Reuters, la RAI, Die Zeit ou The Wallstreet Journal ont suivi la BBC et, fin 2025, France Télévision a annoncé avoir lancé ses essais d’intégration du standard pour l’authentification de ses journaux. En 2025, C2PA affiche une communauté de plus 5 000 membres.

Les premières applications de Content Credentials sont sur le marché

Adobe poursuit depuis 2024 le déploiement des Content Credentials dans ses applications de traitement d’image, dont le célèbre Photoshop et le générateur « du texte à l’image » Firefly. En novembre 2025, OpenAI annonce que les informations d’identification du contenu sont automatiquement appliquées à toutes les images générées par DALL-E 3, GPT-image-1 et le modèle génératif d’audio et de vidéo SORA 2.

La guerre des « outils d’inspection » est lancée. En 2026, dans les smartphones Pixel10 sous Android 8, l’application Google Photo affiche le « Content Credentials pin », « Cr », qui signale la présence des métadonnées d’authentification dans les images téléchargées. La plateforme Adobe Content Authenticity est fonctionnelle en version bêta. Une extension de vérification Lense exclusivement destinée au navigateur Chrome est disponible sur les plates-formes de téléchargement.

Au début de l’année 2026, les tests que j’ai effectués pour illustrer cet article ont été plutôt laborieux : les images comportant les précieuses métadonnées sont encore rares sur le Web. Il faut donc générer une image de test avec DALL-E 3 (intégré à ChatGPT), lequel ne produit les métadonnées C2PA qu’à la condition qu’on le lui demande clairement. Mais ensuite l’outil d’inspection d’Adobe affiche vaillamment les métadonnées et détecte la signature d’Open AI. En revanche, le test effectué avec l’extension Lense pour Chrome a échoué.

Une initiative non dénuée de risques

Transparence, authenticité et confiance sont les maîtres mots des membres de la coalition C2PA. Pour prometteuse qu’elle soit, l’initiative soulève quelques critiques, tout d’abord techniques : les métadonnées peuvent disparaître lors des manipulations de l’image, c’est un point de fragilité avoué par les membres. On peut craindre également que des fraudeurs simulent le comportement des outils d’inspection pour authentifier abusivement des « fake », ou piratent les métadonnées d’un contenu pour les intégrer à un autre.

Le World Privacy Forum alerte sur le risque d’atteintes à la vie privée. La production non contrôlable des métadonnées peut conduire à diffuser des informations contre le gré de l’auteur du contenu : souhaite-t-il vraiment que ses photos, en circulant sur le Web, indiquent à tous le lieu où il se trouvait au moment de la prise de vue ? D’autant que le recoupement de ces données de provenance accumulées sur un temps long peut constituer un traçage de ses activités. La possibilité pour les éditeurs d’ajouter des métadonnées visant la désignation de groupes militants ou discriminés est également à craindre.

La composition même de la coalition, composée d’entreprises commerciale et gouvernée par les Gafam, constitue un outil d’influence et d’orientation des marchés considérable. La coalition fonctionne dans un entre-soi en proposant les outils sur leurs propres suites logicielles ou plateformes. La complexité d’implémentation du standard peut empêcher les plus petits acteurs de produire les métadonnées. L’effet de label de confiance du Content Credentials pin détournera alors le public de leurs produits et renforcera le monopole des grands groupes. Mais n’est-ce pas l’objectif caché de la coalition ?

The Conversation

Claire Scopsi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Détecter les images générées par IA : la proposition des métadonnées C2PA – https://theconversation.com/detecter-les-images-generees-par-ia-la-proposition-des-metadonnees-c2pa-276688

Si la République islamique chute, quels effets sur l’Irak et le Liban ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

L’Irak et le Liban sont, depuis des décennies, dominés par des forces miliciennes largement alignées sur Téhéran. Mais au moment où la République islamique est pilonnée par les frappes américano-israéliennes, il est possible d’envisager une autonomisation de ces groupes, qui deviendraient alors des forces irakiennes et libanaises parmi d’autres.


Les récents tirs de missiles du Hezbollah contre Israël montrent combien les milices qui composent « l’axe de la résistance » sont inféodées à Téhéran, au point de négliger leur propre intérêt et celui des pays qui les abritent. Comme l’a souligné L’Orient-le Jour, le Hezbollah, en s’impliquant dans la guerre entre l’Iran et la coalition américano-israélienne, « suicide » non seulement l’État libanais en l’exposant à de lourdes représailles israéliennes, mais aussi le peu de popularité dont jouissait encore « le parti de Dieu » au sein de la société libanaise.

Accusé de complètement négliger la stabilité du pays et ses propres intérêts au profit de l’effort de guerre iranien contre Israël, le Hezbollah est devenu le symptôme évident d’une double réalité : le mal nommé « axe de la résistance » poursuit d’abord les intérêts de Téhéran au détriment de ceux de ses propres proxys et alimente le contexte endémique de guerre avec l’État hébreu, quitte à sacrifier les États et les populations qu’il prétend défendre.

Ce sacrifice subordonne tellement les intérêts à court terme de la milice chiite à ceux de Téhéran qu’on peut émettre l’hypothèse, plus que crédible, que la décision de frapper Israël aurait été imposée par les pasdarans présents au Sud-Liban contre l’avis des cadres du Hezbollah qui, eux, restent soucieux de ne pas s’aliéner totalement le soutien des Libanais. Dans ce contexte, le Hezbollah, s’il veut pérenniser sa place dans le jeu politique libanais, doit se libérer de l’emprise de Téhéran et se muer en force purement libanaise, sans quoi il subira inexorablement la colère d’un peuple libanais qui aspire d’abord à la paix.

Cet affranchissement du Hezbollah par rapport à l’Iran pourrait s’accélérer d’autant plus que le régime de Téhéran est plus aux abois que jamais, si bien que sa chute est une issue envisageable. Les autres proxys de la République islamique, comme les milices irakiennes, les Hachd-al-Chaabi, pourraient également suivre cette voie. Le possible effondrement du régime des mollahs et la déstructuration de son « axe de la résistance » permettent-ils d’espérer à long terme une stabilisation du Moyen-Orient par l’affaiblissement ou la mutation des milices pilotées par Téhéran ?

Vers un recul de la « Fitna »

Le premier effet vertueux d’un potentiel effondrement du régime iranien serait sans doute un recul de la Fitna, l’opposition entre chiites et sunnites qui est l’un des principaux dénominateurs communs à bon nombre des guerres civiles qui ont ensanglanté le Moyen-Orient ces dernières décennies.

Téhéran a consciemment alimenté cette rivalité afin d’accroître sa mainmise sur « l’arc chiite » en soutenant des milices qui ont soit pris le contrôle de certains États comme l’Irak, soit constitué un « État dans l’État » comme au Liban. Cette ingérence iranienne a contribué à l’émergence de ce que les observateurs ont appelé « l’ordre milicien », qui a entraîné un double phénomène conflictuel : un affaiblissement des pouvoirs régaliens et donc une faillite sécuritaire propice à la guerre civile, ainsi qu’une réaction de rejet des populations sunnites qui, en retour, s’organisent en milices pour limiter le contrôle exclusif de l’État par la communauté chiite et l’Iran.

Ce modèle peut parfaitement s’appliquer à l’Irak où les deux guerres civiles, de 2006 à 2009 puis de 2013 à 2017, sont en grande partie imputables aux ingérences de l’Iran via ses milices, qui ont marginalisé voire persécuté la minorité sunnite au point de la pousser à prendre les armes contre Bagdad. Après sa victoire aux élections de 2005, la coalition chiite, profitant de sa supériorité démographique (les chiites représentent 60 % de la population en Irak) ainsi que du boycott des élections par les sunnites, obtient la nomination d’un gouvernement presque entièrement chiite, dirigé par Ibrahim Al-Jaafari de 2005 à 2006 puis par Nouri Al-Maliki de 2006 à 2014, tous les deux très proches de Téhéran.

Afin de pallier l’effondrement de l’armée irakienne, dominée par les sunnites jusqu’à la décision de Paul Bremer de la démanteler complètement en 2003, Al-Jaafari et Al-Maliki choisissent de s’appuyer sur les milices chiites comme l’organisation Badr ou le Kataeb Hezbollah.

Al-Maliki et ses successeurs intègrent au pouvoir ces milices pilotées par Téhéran, au point d’y recruter certains de leurs ministres comme Hadi al-Ameri, fondateur de l’organisation Badr et ministre des transports d’Al-Maliki de 2010 à 2014 ou Mohammed el-Ghabban, membre de la même organisation Badr et ministre de l’intérieur de 2014 à 2016.

Face à cette mainmise chiite, les provinces sunnites d’Al Anbar se révoltent dès 2006, ce qui aboutit à la création de l’État islamique en Irak qui, à la différence du groupe Al-Qaida dont il émane, concentre son djihad non pas contre l’occupant américain mais bien contre l’État irakien et les « sectes » qui le contrôlent (les chiites).

Si l’Irak devient à partir de 2005 un État milicien, c’est surtout parce que les milices chiites, en plus d’intégrer les hautes sphères de l’État, organisent la répression de la communauté sunnite, comme le montrent les représailles suite aux attentats de la mosquée de Samara le 22 février 2006. Ces attentats organisés par Al-Qaida en Irak donnent lieu à un cycle de représailles menées par les milices chiites dont l’ampleur a considérablement radicalisé la minorité sunnite.

Il faut bien noter que ces violences ont été publiquement condamnées par Ali Al-Sistani, le grand ayatollah d’Irak, père spirituel des chiites irakiens, ce qui confirme bien la thèse selon laquelle les violences communautaires émanent de décisions prises en Iran où, rappelons-le, certaines de ces milices ont été fondées comme l’organisation Badr en 1982 et d’où proviennent les armes permettant la constitution de véritables armées commandées par Téhéran sur le sol irakien.

Dès leur création, les milices irakiennes comme l’organisation Badr (née en 1982) et le Kataeb Hezbollah (apparu en 2003) font partie de la force Al-Qods, unité d’élite des Pasdaran iraniens destinée à la projection régionale : le fondateur du Kataeb Hezbollah, Abou Mehdi al-Mouhandis, a d’ailleurs été éliminé par Washington lors de la frappe qui a tué le chef de cette force iranienne, Ghassem Soleimani, le 3 janvier 2020.

En effet, la confessionnalisation de l’Irak répond à une stratégie iranienne de fragmentation et d’affaiblissement de son voisin irakien, qui offre à Téhéran un meilleur contrôle sur l’Irak et donc une meilleure maîtrise de son « axe de la résistance ». C’est par le territoire irakien que transitent les armes et les combattants destinés à lutter contre Israël ou à défendre le régime allié de Bachar Al-Assad pendant la guerre civile syrienne.

La possible mutation des milices pro-iraniennes en partis politiques nationaux

Privées de leur parrain irakien, les milices chiites qui opèrent dans ce « croissant chiite » pourraient donc se muer en forces nationales et participer à l’émergence d’États pleinement souverains tant en Irak que dans les pays voisins. Les milices irakiennes Hachd-al Chabi pourraient ainsi suivre la trajectoire du mouvement politique créé par le leader irakien Moqtada Sadr. Fondateur en 2003 de l’armée du Mahdi, mouvement à l’origine pro-iranien et soutenu par Téhéran parce que chiite, Moqtada Sadr s’est progressivement affranchi de son parrain pour créer une force politique authentiquement irakienne, au point de devenir l’étendard de la défense de la souveraineté irakienne contre les ingérences iraniennes.

Ce sadrisme s’appuie sur un puissant mouvement d’opinion qui s’est manifesté à Bassora en juillet 2018 par des émeutes au cours desquelles les manifestants, chiites pour la plupart, ont exprimé leur opposition à la corruption grandissante du pouvoir de Bagdad, accusé de vendre à Téhéran la souveraineté de l’Irak. Cette mobilisation des chiites irakiens contre l’Iran se retrouve dans la crise de l’été 2022 qui a abouti à la démission des députés sadristes et à la prise du parlement par les Bagdadis. Là encore, les manifestants, chiites pour la plupart, se mobilisent contre la tutelle de Téhéran et ses implications : faillite de l’État, corruption, ordre milicien.

L’affaiblissement, voire l’effondrement du régime iranien pourrait inciter les milices du Hachd-al-Chabi à suivre la même trajectoire que le mouvement de Moqtada Sadr et à devenir ainsi des forces politiques défendant un Irak souverain, unifié et libéré du confessionalisme, quitte à abandonner leurs armes. D’autant que l’engagement armé des chiites irakiens dans les Hachd-al-Chabi s’explique d’abord par la lutte contre l’État islamique, à la suite de la fatwa lancée par l’ayatollah Ali Al-Sistani contre l’organisation terroriste en 2014.

Maintenant que l’EI ne constitue plus une réelle menace et que les forces sunnites semblent avoir renoncé au sécessionnisme (le principal parti sunnite, le Taqqadum, est un fervent défenseur de l’idée d’un gouvernement d’unité nationale), les milices chiites pourraient, à la faveur de l’effondrement du régime iranien qui les arme, se muer en partis politiques plus traditionnels. Cette évolution a d’ailleurs déjà commencé, y compris au sein des forces pro-iraniennes comme l’organisation Badr, qui s’est transformée en parti politique en vue des élections législatives irakiennes de 2014.

Quant à la composante armée de ces milices, elle pourrait être intégrée à l’État : l’État irakien a déjà tenté d’appliquer cette politique en absorbant par le décret du 8 mars 2018 les Hachd-al-Chabi dans un organe de sécurité étatique. Même si ce projet avait échoué sous la pression de Téhéran, Bagdad pourrait tenter à nouveau d’absorber la composante proprement militaire des milices pour achever leur mue en partis politiques traditionnels. Les conséquences d’une telle évolution seraient ô combien vertueuses pour l’Irak comme pour les autres pays de la région comme le Liban, où des milices confessionnelles alignées sur les intérêts d’une puissance étrangère impérialiste céderaient progressivement la place à des forces politiques, certes confessionnelles, mais privées des moyens d’alimenter une potentielle guerre civile.

Un espoir pour toute la région

L’émergence de milices confessionnelles et la Fitna qui en a résulté doivent beaucoup à l’impérialisme iranien qui a pu se développer pleinement depuis l’effondrement du régime de Saddam Hussein en 2003 et la mise en place de l’« arc chiite » de l’Irak jusqu’au Sud-Liban. Dans ces territoires, la République islamique a parrainé des milices chiites qui n’ont eu de cesse de souffler sur les braises des tensions intercommunautaires, comme le montrent les deux guerres civiles confessionnelles irakiennes, au cours desquelles Téhéran a volontairement polarisé le clivage entre chiites et sunnites afin de maintenir son joug sur l’Irak.

Dans cette optique, le possible effondrement du régime iranien résonne pour les populations du Moyen-Orient, sunnites comme chiites, non seulement comme un espoir de retrouver leur souveraineté mais plus encore comme un espoir de paix durable.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Si la République islamique chute, quels effets sur l’Irak et le Liban ? – https://theconversation.com/si-la-republique-islamique-chute-quels-effets-sur-lirak-et-le-liban-277871

Le droit pénal international à l’article de la mort ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Jouette, Docteur en droit – Maître de conférences en droit privé et sciences criminelle, Université de Poitiers

Il y a 80 ans, à Nuremberg, le droit pénal international a instauré des crimes imprescriptibles, poursuivables partout et sans immunité pour leurs auteurs, mais il demeure structurellement dépendant de la coopération des États pour arrêter et juger les responsables. Pressions politiques, inexécution des mandats, instrumentalisation du droit et repli géopolitique fragilisent la Cour pénale internationale, dont l’efficacité et même la survie apparaissent suspendues à la volonté fluctuante des États dans un contexte de tensions internationales accrues.


L’humanité célèbre cette année l’un des progrès les plus ambitieux de notre civilisation, avec la naissance, il y a 80 ans, grâce au verdict du Tribunal de Nuremberg, du droit pénal international. Ses règles sont inédites : des crimes singuliers, frappés d’imprescriptibilité, pouvant faire l’objet de poursuites géographiquement étendues (compétence universelle) et contre des individus qui ne profitent plus d’immunités.

Tel est le cadre juridique de la lutte contre l’impunité qui, en pratique, a rendu possibles nombre de victoires.

Un monde à feu et à sang

Pourtant, notre monde est « à feu et à sang ». L’Iran, le Yémen, le Soudan, la Birmanie, la Palestine, l’Ukraine… Les conflits pullulent, à un niveau jamais atteint depuis trente ans.

Ces conflits illustreraient l’« échec » du droit international, qui se serait révélé incapable d’empêcher leur survenance – et plus spécifiquement, celui du droit pénal international et de ses institutions, qui ne parviennent pas à garantir la punition des criminels de guerre.

En dépit de l’élan amorcé il y a 80 ans et poursuivi dans les années 1990-2000, ce droit demeure plus que jamais tributaire des limites que constituent ses règles, fruits d’accords politiques, qui inscrivent en lui des failles originelles. La principale demeure sa dépendance structurelle aux États et à leurs forces, seules capables de faire exécuter les décisions judiciaires, ce que corrobore le bilan de la Cour pénale internationale (CPI). En effet, la pratique des États montre qu’ils n’exécutent pas les décisions des juridictions pénales internationales ou modulent leur devoir de coopération, pourtant essentiel à son fonctionnement. La difficulté était connue des tribunaux pénaux internationaux pour l’Ex-Yougoslavie et le Rwanda. La différence réside cette fois dans le contexte géopolitique de notre temps, devenu en partie réfractaire au multilatéralisme judiciaire tel qu’il fut créé en 1945.

Les conflits en Palestine et en Ukraine exacerbent particulièrement d’anciennes difficultés et nous font questionner l’existence de ce droit, né et développé à des époques différentes. En effet, les réactions politiques et judiciaires que ces conflits suscitent se lisent de manière complémentaire, tant le politique favorise l’activité judiciaire en lui offrant des capacités supplémentaires… ou l’entrave, au point de compromettre son existence.

Améliorer l’efficacité des enquêtes et des poursuites

Le conflit en Ukraine a offert un nouvel élan pour la justice internationale qui s’est traduit par le renforcement de la coopération des États entre eux et avec la CPI, dans les enquêtes menées sur ce conflit. Déjà, les autorités judiciaires de 21 pays, à l’instar du Parquet national antiterroriste français, ont ouvert des enquêtes. Ensuite, 43 États ont déféré ce conflit au procureur de la CPI, lui permettant d’enquêter et d’émettre des mandats d’arrêt.

Surtout, la détermination politique suscitée par ce conflit a permis la mise en place d’instruments de coopération inédits comme le Réseau génocide, une équipe commune d’enquête, une Convention pour la coopération en matière de crimes internationaux ou un Tribunal spécial pour le crime d’agression.

Cet ensemble coopératif, auquel le procureur de la CPI est partie prenante, permet de fournir aux magistrats et enquêteurs un soutien opérationnel via l’échange rapide et sécurisé d’informations, de preuves ou de bonnes pratiques.

Ces avancées vont se propager à l’ensemble des enquêtes menées sur des conflits présents et à venir.

Tel est le cas en matière de recueil des preuves, car l’une des difficultés consiste pour les enquêteurs à collecter des preuves sur des territoires inaccessibles ou toujours en proie aux combats. Pourtant, si le temps de la guerre n’est pas nécessairement le temps de la justice, il doit a minima être celui de la collecte des preuves.




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Fort heureusement, la modernité de notre époque offre un accès aux preuves différent. Les réseaux sociaux, où se propagent les témoignages d’exactions commises dans le cadre de conflits armés (est-ce OK ?), deviennent les terrains de preuves numériques de crimes internationaux.

Les enquêteurs se chargent de collecter, stocker et exploiter les publications des belligérants ou des civils, publiées sur réseaux sociaux ou messageries. Cette méthode, issue de l’OSINT et popularisée en ce domaine par l’ONG Bellingcat s’étend au travail de la CPI.




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Désormais, chaque personne en possession de renseignements peut contacter la Cour via une plateforme spécifique. Évidemment, l’utilisation de ces données dans des procédures implique, afin d’assurer des poursuites et des condamnations, un rigoureux travail d’analyse, ce qu’encadrent le protocole de Berkeley et le guide pratique rédigé par la CPI et Eurojust.

Toujours est-il que les enquêteurs accèdent quand même aux terrains des crimes, comme en Ukraine, où près de 600 procureurs et enquêteurs nationaux collaborent avec la justice ukrainienne dans plus de 120 000 enquêtes, portant plus de 40 000 scènes de crimes, à l’instar des équipes de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) et de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre (OCLCH). Six mandats d’arrêt ont ainsi été émis, y compris à l’encontre de Vladimir Poutine et de sa commissaire aux droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova, pour déportation illégale d’enfants ukrainiens en Russie.

Cette « montée en puissance inédite du prisme judiciaire et géopolitique » ne s’observe pas dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Seules quelques enquêtes et poursuites sont en cours dans certains États, notamment en France et seulement sept États ont déféré la situation à la CPI.

Même si elle ne fut pas empêchée d’agir, et a pu émettre des mandats d’arrêt à l’encontre du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et de son ministre de la défense Yoav Gallant, ainsi que de trois leaders du Hamas (depuis tués par Tsahal), cette dissymétrie ancre la critique d’un double standard dans le traitement des conflits qui questionne l’impuissance du droit à faire cesser les exactions mais doit surtout interroger les raisons qui y président.

Les entraves politiques à l’exercice de la justice pénale internationale

Avec l’émission des mandats d’arrêt dans les affaires ukrainienne et palestinienne, c’est l’avenir de la justice pénale internationale qui se joue. Or, face aux forces politiques en présence, la CPI est bien mal armée. Elle fait ainsi l’objet de diverses pressions, sanctions et cyberattaques. Ainsi, après avoir suscité l’effervescence, c’est désormais le temps du scepticisme, du fait, principalement, de l’inexécution desdits mandats.

Malgré tout, cette difficulté n’est pas spécifique à ces conflits. Déjà avec l’affaire Omar El-Bechir, la CPI dénonçait les déplacements du président soudanais dans plusieurs pays, y compris certains parties au Statut de Rome, qui ne prenaient pas la peine d’arrêter et de livrer, à l’image de l’Afrique du Sud, pourtant chef de file des États ayant initiés des procédures devant les juridictions internationales concernant la Palestine.

Cela témoigne bien de l’instrumentalisation que les États font du droit pour mener à bien leurs politiques, au mépris de leur obligation de coopération. Dès lors, si la raison d’État cède à la nécessité de lutter contre l’impunité des crimes les plus graves, c’est l’efficacité des normes qui se trouve amoindrie. Là où les défenseurs des droits humains imaginaient légitimement que des mandats d’arrêt marginaliseraient les dirigeants visés, la réalité est tout autre.

Toujours est-il que la CPI, fondée sur un principe de complémentarité, laisse les États maîtres des poursuites engagées contre les auteurs de ces crimes. Or, là encore, la réponse n’est pas satisfaisante. Déjà, parce que les droits nationaux sont limités, à la manière du droit français où le crime d’agression n’existe pas, les crimes de guerre sont prescriptibles, la compétence universelle est limitée aux personnes possédant un lien de rattachement avec la France et où les immunités des chefs d’État en exercice demeurent. Ces limites excluent que les individus actuellement poursuivis par la Cour le soient par les autorités judiciaires françaises. Ensuite, car les droits nationaux sont également soumis aux tensions politiques, comme le démontre la libération, par l’Italie, d’Osama Almasri Najim, responsable libyen suspecté de crimes de guerre et contre l’humanité.

Ces faiblesses ne sont pas amenées à se résorber prochainement du fait de l’accentuation des tensions géopolitiques et de l’affaiblissement des organisations internationales.

Vers la fin de la CPI ?

Mark Carney, premier ministre du Canada, évoquait récemment « la fin d’une fiction agréable et le début d’une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n’est soumise à aucune contrainte ». Ce constat corrobore celui déjà exprimé par la présidente de la CPI, Tomoko Akane qui en décembre 2024 a appelé les États à renforcer leur coopération car « le danger pour la CPI touche à son existence même ».

Les antagonismes sont plus forts que jamais entre des États réfractaires au multilatéralisme, notamment judiciaire, et d’autres qui l’ont intégré comme donnée politique. Car la justice pénale internationale représente bien une donnée politique que les États rejettent ou dans laquelle ils s’investissent. Dès lors, « son champ d’action, souvent fantasmé, est en réalité limité et encadré par la stricte volonté des États ». Cela contribue inexorablement à un déficit de rétribution, car les responsables des crimes internationaux, censés répondre de leurs actes, sont exonérés de toute responsabilité du fait des dynamiques géopolitiques mondiales.

Des propositions sont parfois formulées pour compenser l’inefficacité de la Cour et de ses procédures : le plus souvent, il est proposé de réformer le Statut de Rome. Sur la forme, l’hypothèse est dangereuse, tantôt pour les États, car elle ouvrirait la voie à des modifications qui leur seraient désavantageuses, tantôt pour ses défenseurs, car des modifications pourraient bien la rendre moins effective, moins efficace, voire aboutir à sa dispariton pure et simple. Sur le fond, une proposition récente, qui constituerait un placebo, consiste à privilégier des jugements en l’absence des accusés. Or, cela n’induirait aucun changement dans la perception que les victimes ou le monde en général auraient du travail de la Cour, voire ancrerait la critique d’une institution faible, dont les jugements ne seraient pas exécutés.

Pourtant, Nuremberg avait connu le procès in absentia. Nuremberg est toutefois une référence illusoire car le droit pénal international qu’il inaugura n’est que le reflet d’une époque. Désormais, « le temps de l’ivresse » n’est plus, et le droit doit s’adapter, par exemple sur le modèle de tribunaux ad hoc à l’instar de la situation ukrainienne ou bien en remodelant l’office de la Cour autour d’un principe de complémentarité plus dynamique et coopératif. Toujours est-il que l’idée d’une Cour pénale internationale et permanente fut une idée parmi les plus ambitieuses qu’ait jamais portées la communauté internationale. Faute d’adaptation, ce droit disparaîtra dans sa forme actuelle car il fut, peut-être trop longtemps, considéré comme un acquis, ce que le contexte de notre époque dément.

The Conversation

Pierre Jouette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le droit pénal international à l’article de la mort ? – https://theconversation.com/le-droit-penal-international-a-larticle-de-la-mort-276235

Les sans-abri sont encore stigmatisés. Voici comment mieux soutenir leur participation démocratique

Source: The Conversation – in French – By Michel Parazelli, Professeur associé retraité en travail social, Université du Québec à Montréal (UQAM)

On ne reconnait pas toujours les personnes en situation d’itinérance comme appartenant à la communauté citoyenne.Ce manque de reconnaissance a des répercussions sociales considérables. Pour les premières concernées d’abord, dont on ne respecte pas toujours les droits, et qu’on prive de voix et de liens, au risque d’aggraver leur précarité, leur souffrance et leur mortalité. Pour la société ensuite, qui entretient une gestion de crise perpétuelle, fragilise les liens sociaux et renonce à la contribution politique de celles et ceux qu’elle relègue à ses marges.


À la suite d’une vaste consultation sur l’itinérance et la cohabitation sociale, l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) a déposé son rapport en juillet 2025. Cette démarche de consultation a rejoint 3903 personnes oeuvrant en milieu communautaire et institutionnel, ainsi que des personnes en situation d’itinérance.

Sur les 22 recommandations formulées par les commissaires, la première exhorte la Ville de Montréal à reconnaitre formellement « que les Montréalaises et Montréalais en situation d’itinérance sont des citoyennes et citoyens au même titre que ceux qui sont logés », et d’agir en conséquence.




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Des violations multiples de droits

Cette première recommandation du rapport de consultation de l’OCPM révèle quelque chose de la façon dont on traite les personnes qui sont à la marge des circuits formels de la production, de la consommation et de l’habitat. Les faits tendent à montrer que les droits des personnes en situation d’itinérance ne sont pas toujours respectés.

  • Les démantèlements des campements de sans-abri qui aggravent leurs conditions se poursuivent, malgré l’avis de la défenseure fédérale du logement. En 2024, elle exigeait des gouvernements qu’ils respectent les droits et la dignité des personnes résidant dans les campements.

  • Les pratiques de profilage social des policiers perdurent, malgré la reconnaissance par la Commission des droits de la personne et la jeunesse depuis 2009, que la «stigmatisation des sans-abri dans les normes et règlements de la police et le profilage qui s’ensuit porte atteinte au droit de ces personnes à la sauvegarde de leur
    dignité sans discrimination fondée sur la condition sociale.»

  • Les organismes communautaires souffrent de sous-financement chronique, malgré qu’ils soient les principaux intervenants sur le terrain auprès des sans-abri.

  • Le recours au privé pour gérer la sécurité publique et la production de logements abordables croît. Or, son modèle économique repose sur la maximisation des profits, ce qui crée un conflit d’intérêts avec la visée d’abordabilité et de pérennité hors marché du logement social].

  • Le taux de mortalité des personnes en situation d’itinérance a augmenté en 2024, selon le bureau du coroner. Les données montrent que plusieurs décès auraient pu être évités s’il y avait eu des services de santé adaptés.

  • L’adoption du projet de loi 103, en novembre 2025, même s’il menace les services de consommation supervisée. Une majorité d’acteurs du terrain ont qualifié cette législation de dangereux recul dans la lutte contre la crise des surdoses.

Chacun de ces exemples montre que le respect des droits et de la dignité des personnes en situation d’itinérance est loin d’être garanti.

Une gestion inadaptée et des choix politiques aggravants

S’agit-il d’une simple défaillance de l’action publique appelant l’optimisation d’une gestion plus agile et efficace, comme l’ont affirmé certains candidats lors des dernières élections municipales ?




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Dans son rapport, l’OCPM souligne bien des problèmes majeurs de coordination entre les silos institutionnels qui interviennent en itinérance. Toutefois, l’examen plus attentif des problèmes auxquels sont confrontés les acteurs sociaux montréalais tend à montrer que le problème est structurel. Il s’agit d’un constat communément partagé de l’impuissance des acteurs résultant d’une gestion permanente de solutions provisoires.


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Il existe bien quelques avancées sur le plan de la disponibilité de logements adaptés, ou de pratiques de cohabitation sociale apaisées, mais celles-ci ne réussissent pas à sortir de l’urgence. La raison en est que cette situation de crise qui s’étend à plusieurs municipalités québécoises est surtout le produit de choix politiques antérieurs avec ses effets délétères. On peut mentionner ici le retrait du gouvernement fédéral du financement du logement social depuis les années 1990, l’incapacité du provincial à construire suffisamment de logements sociaux hors marché, ainsi qu’à améliorer l’accès aux services sociaux et de santé adaptés.

D’une prise en charge gestionnaire à une prise en compte citoyenne

Un autre constat issu de ce rapport met en lumière l’exclusion des personnes en situation d’itinérance des décisions qui les concernent.

C’est pourquoi certaines des recommandations de l’OCPM proposent d’inclure des personnes en situation d’itinérance au sein de comités consultatifs aux niveaux municipal et local. Il s’agit de donner des avis sur l’ensemble des pratiques de gouvernance en matière d’itinérance. Cette orientation suscitant l’engagement citoyen représente une rupture avec la logique dominante de prise en charge des solutions par les gestionnaires.

En situation d’urgence, les gestionnaires des services sociaux et municipaux oeuvrant en itinérance agissent la plupart du temps pour le bien d’autrui, mais sans le point de vue d’autrui. Par exemple, l’augmentation de la surveillance policière, les démantèlements des campements et l’aménagement des haltes-chaleur étaient souvent justifiés par des arguments de sécurité des occupants, même au prix d’une plus grande marginalisation. Cette approche de « prise en charge » s’oppose à une pratique plus dialogique à visée démocratique.

En travail social, cette seconde approche est qualifiée de « prise en compte », en phase avec la reconnaissance de la citoyenneté d’une personne, même celle qui tend à émerger dans la marge sociale. Dès lors, plutôt que d’agir uniquement sur les comportements jugés inadéquats ou dérangeants des personnes en situation d’itinérance, il s’agit d’adopter une posture de « prévenance ». L’idée consiste à aller au-devant de ces personnes pour considérer leur point de vue sur leur propre situation, dont l’analyse qu’elles font des actions entreprises par d’autres acteurs sur leurs propres conditions d’existence sociale.




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Ce dialogue continu permet de mieux orienter des pratiques d’intervention en fonction des désirs et besoins négociés avec les personnes en situation d’itinérance. Cette rencontre de l’autre demeure une exigence éthique et politique d’une gouvernance municipale à visée démocratique.

Soutenir l’organisation de collectifs

En rupture avec l’ancienne administration, la nouvelle mairesse Martinez Ferrada a déposé un plan de gestion des campements urbains pour des sites autorisés. Les principes évoqués dans ce plan signalent bien l’intention de la Ville de suivre la première recommandation de l’OCPM : respecter la dignité et les droits des personnes citoyennes en situation d’itinérance. À l’heure actuelle, le protocole, qui se veut évolutif, ne prévoit toutefois aucune disposition concrète visant à instaurer un dialogue continu avec les personnes occupant les campements. Au-delà des intentions, il est actuellement difficile de voir comment la Ville reconnaitra leur pouvoir d’agir citoyen si le droit de s’exprimer sur les décisions affectant les conditions d’existence des campements demeure à l’état de vœux pieux.

Agir en conséquence d’une reconnaissance de la citoyenneté des personnes en situation d’itinérance impliquerait de les inclure dans la négociation du protocole et de sa mise en place sur les sites concernés. Le défi n’est donc pas que technique, mais avant tout relationnel et politique.

La recherche sociale a déjà montré l’intérêt de prendre en compte le point de vue des personnes marginalisées sur les mesures et les politiques qui les concernent. Cet exercice contribue non seulement à obtenir un portrait plus objectif des situations, mais aussi à développer un rapport positif à soi de ces personnes, à renforcer la confiance en elles-mêmes, et à susciter le désir d’améliorer collectivement leur situation avec leurs pairs.




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Bref, il est certes urgent de rappeler aux gouvernements provincial et fédéral leur responsabilité face à cet échec social. Il est tout aussi important de soutenir l’organisation collective des personnes en situation d’itinérance pour qu’elles puissent négocier ensemble leur place sociale à l’image des autres groupes sociaux marginalisés au Québec.

La Conversation Canada

Michel Parazelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les sans-abri sont encore stigmatisés. Voici comment mieux soutenir leur participation démocratique – https://theconversation.com/les-sans-abri-sont-encore-stigmatises-voici-comment-mieux-soutenir-leur-participation-democratique-272411

Diagnostiquer l’Alzheimer et le Parkinson avant les premiers symptômes : les sons du corps, une piste prometteuse

Source: The Conversation – in French – By Rachel Bouserhal, Associate Professor, École de technologie supérieure (ÉTS)

Bien avant l’apparition des tremblements ou de la raideur musculaire qui caractérisent la maladie de Parkinson, certains signes plus subtils peuvent déjà se manifester : altérations dans l’articulation des mots, modifications du langage, changements dans la respiration ou la déglutition. De leur côté, les personnes atteintes d’Alzheimer commencent souvent par appauvrir leur vocabulaire et répéter certains mots, bien avant que les pertes de mémoire franches ne deviennent apparentes.


Malheureusement, le diagnostic ne tombe habituellement que lorsque les changements observés chez un individu sont suffisamment importants pour qu’il se démarque du reste de la population.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


L’importance du diagnostic précoce

Le diagnostic précoce représente un levier fondamental pour ralentir la progression de ces maladies. Certains traitements sont plus efficaces lorsqu’ils sont administrés aux tout premiers stades. Malheureusement, le diagnostic arrive souvent tardivement, une fois que les symptômes sont bien installés. Cette réalité s’explique notamment par le caractère subtil et variable des signes précoces, mais aussi par une pratique clinique encore largement fondée sur l’observation de manifestations visibles et avancées.

Professeure à l’École de technologie supérieure (ÉTS) et titulaire de la Chaire de recherche Marcelle-Gauvreau en suivi multimodal de la santé et détection précoce des maladies, mes recherches portent sur l’utilisation de capteurs portables, en particulier les dispositifs intra-auriculaires, pour capter et analyser des signaux physiologiques et comportementaux liés à la santé. L’objectif est de développer des outils qui permettent un suivi continu, non invasif et personnalisé de l’état de santé, afin de favoriser une détection plus rapide de certaines pathologies, notamment neurodégénératives.

Les technologies portables jouent un rôle clé en neuropsychologie, car elles permettent d’aller bien au-delà de l’observation clinique traditionnelle. Grâce aux capteurs et aux algorithmes avancés, il devient possible de mesurer de façon objective et en temps réel des marqueurs subtils liés au fonctionnement cognitif et émotionnel. Cela ouvre la voie à des pratiques cliniques plus précises et personnalisées, qui complètent l’expertise des cliniciens et favorisent une meilleure compréhension et un meilleur accompagnement des patients.

Chacun de nous est un être unique. Nos capacités cognitives ne sont pas toutes égales à la base. Notre vocabulaire, notre mémoire, notre attention et nos capacités de raisonnement et visuospatiales nous distinguent des autres. Il faudrait pouvoir détecter plus tôt les modifications individuelles afin de percevoir plus rapidement la détérioration du niveau de santé.

Aussi, une approche combinant plusieurs signaux – plutôt qu’un seul paramètre comme le rythme cardiaque – offrirait une vision plus complète de l’évolution de la maladie.

L’oreille : une fenêtre insoupçonnée sur notre santé

Pour détecter ces maladies plus tôt, nous tentons une approche innovante : l’analyse des signaux sonores émis par le corps.

Lorsqu’une oreille est obstruée par un dispositif intra-auriculaire, certains sons internes – battements du cœur, respiration, déglutition, parole, voire clignements des yeux – sont amplifiés dans les basses fréquences. Ce phénomène, appelé effet d’occlusion, peut être exploité à l’aide d’un microphone miniaturisé pour capter ces sons sous forme de signaux subtils. Plusieurs de ces signaux sont particulièrement pertinents, car ils sont affectés dès les premiers stades de maladies neurodégénératives, mais demeurent souvent trop discrets pour être détectés cliniquement.

Par exemple, le rapport entre l’inspiration et l’expiration chez les personnes atteintes de la maladie de Parkinson, ou encore les interactions entre la respiration et la déglutition, sont altérés très tôt, bien avant que les symptômes ne deviennent suffisamment sévères pour être remarqués. De même, les mouvements oculaires des patients atteints de la maladie d’Alzheimer, notamment les saccades, peuvent révéler des informations précieuses sur la progression de la maladie et pourraient être captés grâce à un microphone intra-auriculaire.

Le dispositif que nous utilisons a été développé dans le cadre de la Chaire de recherche industrielle ÉTS-EERS en technologies intra-auriculaires. Il est constitué d’une oreillette équipée de deux microphones et d’un haut-parleur miniaturisé. Le microphone placé à l’intérieur du conduit auditif permet de capturer les sons générés par le corps. Le microphone extérieur et le haut-parleur (situé à l’intérieur) servent à retransmettre les sons extérieurs, afin d’amoindrir l’inconfort créé par l’effet d’occlusion.

Extraire les bons signaux

L’un des principaux défis techniques réside dans la séparation des différents signaux corporels qui sont captés simultanément. En effet, une personne peut parler et entendre son cœur battre, tout cela en même temps.

Pour démêler ces signaux superposés, nous explorons plusieurs approches, notamment l’apprentissage automatique – une forme d’intelligence artificielle – ainsi que des algorithmes de séparation des sources sonores. Nous testons également des technologies complémentaires, comme la photopléthysmographie, qui permet de mesurer les variations du flux sanguin et d’en extraire les battements cardiaques. Ces signaux, tels que la fréquence cardiaque et ses dérivés, sont particulièrement intéressants puisqu’ils offrent une meilleure compréhension de l’état émotionnel d’une personne.


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Nous avons déjà démontré qu’il est possible de détecter le stress à partir de signaux cardiaques captés par un microphone intra-auriculaire, notamment dans des moments de silence et de faible mouvement. Cette perspective est particulièrement pertinente pour les personnes présentant une atteinte cognitive, qui ont souvent des difficultés à comprendre la parole dans le bruit, même en l’absence de perte auditive. Nous souhaitons donc aller au-delà de la simple mesure de leur compréhension de la parole en milieu bruyant, en évaluant également leurs niveaux de stress dans ces situations, afin de déterminer s’ils en ressentent davantage que leurs pairs sans atteinte cognitive.

Actuellement, notre équipe mène deux études distinctes pour comparer les signaux physiologiques de personnes en bonne santé à ceux de patients atteints de troubles neurodégénératifs.

La première, en collaboration avec Parkinson Québec et l’Université de Montréal, porte sur des patients atteints de la maladie de Parkinson et leurs proches aidants. La seconde, menée avec le Centre de recherche Douglas, vise à recueillir des données auprès de personnes saines ainsi que de personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer ou de troubles cognitifs légers.

Une révolution en marche

À moyen terme, nous croyons que nos algorithmes pourront détecter avec précision si une personne présente déjà des signes de maladie neurodégénérative.

À plus long terme, notre ambition est de contribuer à une véritable révolution dans le domaine du diagnostic précoce de l’Alzheimer et du Parkinson, permettant ainsi des interventions plus rapides, mieux ciblées et potentiellement plus efficaces.

La Conversation Canada

Rachel Bouserhal a reçu des financements de Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

– ref. Diagnostiquer l’Alzheimer et le Parkinson avant les premiers symptômes : les sons du corps, une piste prometteuse – https://theconversation.com/diagnostiquer-lalzheimer-et-le-parkinson-avant-les-premiers-symptomes-les-sons-du-corps-une-piste-prometteuse-263675

Face aux dénis de droits en itinérance : soutenir la participation démocratique des personnes marginalisées

Source: The Conversation – in French – By Michel Parazelli, Professeur associé retraité en travail social, Université du Québec à Montréal (UQAM)

On ne reconnait pas toujours les personnes en situation d’itinérance comme appartenant à la communauté citoyenne.Ce manque de reconnaissance a des répercussions sociales considérables. Pour les premières concernées d’abord, dont on ne respecte pas toujours les droits, et qu’on prive de voix et de liens, au risque d’aggraver leur précarité, leur souffrance et leur mortalité. Pour la société ensuite, qui entretient une gestion de crise perpétuelle, fragilise les liens sociaux et renonce à la contribution politique de celles et ceux qu’elle relègue à ses marges.


À la suite d’une vaste consultation sur l’itinérance et la cohabitation sociale, l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) a déposé son rapport en juillet 2025. Cette démarche de consultation a rejoint 3903 personnes oeuvrant en milieu communautaire et institutionnel, ainsi que des personnes en situation d’itinérance.

Sur les 22 recommandations formulées par les commissaires, la première exhorte la Ville de Montréal à reconnaitre formellement « que les Montréalaises et Montréalais en situation d’itinérance sont des citoyennes et citoyens au même titre que ceux qui sont logés », et d’agir en conséquence.




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Des violations multiples de droits

Cette première recommandation du rapport de consultation de l’OCPM révèle quelque chose de la façon dont on traite les personnes qui sont à la marge des circuits formels de la production, de la consommation et de l’habitat. Les faits tendent à montrer que les droits des personnes en situation d’itinérance ne sont pas toujours respectés.

  • Les démantèlements des campements de sans-abri qui aggravent leurs conditions se poursuivent, malgré l’avis de la défenseure fédérale du logement. En 2024, elle exigeait des gouvernements qu’ils respectent les droits et la dignité des personnes résidant dans les campements.

  • Les pratiques de profilage social des policiers perdurent, malgré la reconnaissance par la Commission des droits de la personne et la jeunesse depuis 2009, que la «stigmatisation des sans-abri dans les normes et règlements de la police et le profilage qui s’ensuit porte atteinte au droit de ces personnes à la sauvegarde de leur
    dignité sans discrimination fondée sur la condition sociale.»

  • Les organismes communautaires souffrent de sous-financement chronique, malgré qu’ils soient les principaux intervenants sur le terrain auprès des sans-abri.

  • Le recours au privé pour gérer la sécurité publique et la production de logements abordables croît. Or, son modèle économique repose sur la maximisation des profits, ce qui crée un conflit d’intérêts avec la visée d’abordabilité et de pérennité hors marché du logement social].

  • Le taux de mortalité des personnes en situation d’itinérance a augmenté en 2024, selon le bureau du coroner. Les données montrent que plusieurs décès auraient pu être évités s’il y avait eu des services de santé adaptés.

  • L’adoption du projet de loi 103, en novembre 2025, même s’il menace les services de consommation supervisée. Une majorité d’acteurs du terrain ont qualifié cette législation de dangereux recul dans la lutte contre la crise des surdoses.

Chacun de ces exemples témoigne d’atteintes aux droits fondamentaux des personnes en situation d’itinérance.

Une gestion inadaptée et des choix politiques aggravants

S’agit-il d’une simple défaillance de l’action publique appelant l’optimisation d’une gestion plus agile et efficace, comme l’ont affirmé certains candidats lors des dernières élections municipales ?




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Dans son rapport, l’OCPM souligne bien des problèmes majeurs de coordination entre les silos institutionnels qui interviennent en itinérance. Toutefois, l’examen plus attentif des problèmes auxquels sont confrontés les acteurs sociaux montréalais tend à montrer que le problème est structurel. Il s’agit d’un constat communément partagé de l’impuissance des acteurs résultant d’une gestion permanente de solutions provisoires.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Il existe bien quelques avancées sur le plan de la disponibilité de logements adaptés, ou de pratiques de cohabitation sociale apaisées, mais celles-ci ne réussissent pas à sortir de l’urgence. La raison en est que cette situation de crise qui s’étend à plusieurs municipalités québécoises est surtout le produit de choix politiques antérieurs avec ses effets délétères. On peut mentionner ici le retrait du gouvernement fédéral du financement du logement social depuis les années 1990, l’incapacité du provincial à construire suffisamment de logements sociaux hors marché, ainsi qu’à améliorer l’accès aux services sociaux et de santé adaptés.

D’une prise en charge gestionnaire à une prise en compte citoyenne

Un autre constat issu de ce rapport met en lumière l’exclusion des personnes en situation d’itinérance des décisions qui les concernent.

C’est pourquoi certaines des recommandations de l’OCPM proposent d’inclure des personnes en situation d’itinérance au sein de comités consultatifs aux niveaux municipal et local. Il s’agit de donner des avis sur l’ensemble des pratiques de gouvernance en matière d’itinérance. Cette orientation suscitant l’engagement citoyen représente une rupture avec la logique dominante de prise en charge des solutions par les gestionnaires.

En situation d’urgence, les gestionnaires des services sociaux et municipaux oeuvrant en itinérance agissent la plupart du temps pour le bien d’autrui, mais sans le point de vue d’autrui. Par exemple, l’augmentation de la surveillance policière, les démantèlements des campements et l’aménagement des haltes-chaleur étaient souvent justifiés par des arguments de sécurité des occupants, même au prix d’une plus grande marginalisation. Cette approche de « prise en charge » s’oppose à une pratique plus dialogique à visée démocratique.

En travail social, cette seconde approche est qualifiée de « prise en compte », en phase avec la reconnaissance de la citoyenneté d’une personne, même celle qui tend à émerger dans la marge sociale. Dès lors, plutôt que d’agir uniquement sur les comportements jugés inadéquats ou dérangeants des personnes en situation d’itinérance, il s’agit d’adopter une posture de « prévenance ». L’idée consiste à aller au-devant de ces personnes pour considérer leur point de vue sur leur propre situation, dont l’analyse qu’elles font des actions entreprises par d’autres acteurs sur leurs propres conditions d’existence sociale.




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Ce dialogue continu permet de mieux orienter des pratiques d’intervention en fonction des désirs et besoins négociés avec les personnes en situation d’itinérance. Cette rencontre de l’autre demeure une exigence éthique et politique d’une gouvernance municipale à visée démocratique.

Soutenir l’organisation de collectifs

En rupture avec l’ancienne administration, la nouvelle mairesse Martinez Ferrada a déposé un plan de gestion des campements urbains pour des sites autorisés. Les principes évoqués dans ce plan signalent bien l’intention de la Ville de suivre la première recommandation de l’OCPM : respecter la dignité et les droits des personnes citoyennes en situation d’itinérance. À l’heure actuelle, le protocole, qui se veut évolutif, ne prévoit toutefois aucune disposition concrète visant à instaurer un dialogue continu avec les personnes occupant les campements. Au-delà des intentions, il est actuellement difficile de voir comment la Ville reconnaitra leur pouvoir d’agir citoyen si le droit de s’exprimer sur les décisions affectant les conditions d’existence des campements demeure à l’état de vœux pieux.

Agir en conséquence d’une reconnaissance de la citoyenneté des personnes en situation d’itinérance impliquerait de les inclure dans la négociation du protocole et de sa mise en place sur les sites concernés. Le défi n’est donc pas que technique, mais avant tout relationnel et politique.

La recherche sociale a déjà montré l’intérêt de prendre en compte le point de vue des personnes marginalisées sur les mesures et les politiques qui les concernent. Cet exercice contribue non seulement à obtenir un portrait plus objectif des situations, mais aussi à développer un rapport positif à soi de ces personnes, à renforcer la confiance en elles-mêmes, et à susciter le désir d’améliorer collectivement leur situation avec leurs pairs.




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Bref, il est certes urgent de rappeler aux gouvernements provincial et fédéral leur responsabilité face à cet échec social. Il est tout aussi important de soutenir l’organisation collective des personnes en situation d’itinérance pour qu’elles puissent négocier ensemble leur place sociale à l’image des autres groupes sociaux marginalisés au Québec.

La Conversation Canada

Michel Parazelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Face aux dénis de droits en itinérance : soutenir la participation démocratique des personnes marginalisées – https://theconversation.com/face-aux-denis-de-droits-en-itinerance-soutenir-la-participation-democratique-des-personnes-marginalisees-272411

Que penserait Churchill de la guerre contre l’Iran ?

Source: The Conversation – in French – By Richard Toye, Professor of Modern History, University of Exeter

En pleine guerre contre l’Iran, Donald Trump s’est agacé du délai mis par Londres à autoriser l’utilisation d’une base militaire stratégique par les forces américaines. Il s’en est notamment pris au premier ministre Keir Starmer, regrettant que, en sa personne, les États-Unis « n’ont pas affaire à Winston Churchill » – façon de dire que Churchill, lui, se serait aligné sur Washington sans états d’âme. Cette comparaison repose sur une vision très simplifiée de l’histoire et du « Vieux Lion », qui dirigea le gouvernement du Royaume-Uni de mai 1940 à juillet 1945 puis d’octobre 1951 à avril 1955.


Lorsque, le 3 mars dernier, Donald Trump reprocha à Keir Starmer son soutien trop tiède aux opérations américaines et israéliennes contre l’Iran, il glissa dans son propos une référence historique. « Nous n’avons pas affaire à Winston Churchill », déplora-t-il, indiquant ainsi que, à la différence de l’actuel locataire du 10, Downing Street, Churchill, lui, se serait résolument tenu aux côtés de Washington lors de l’actuelle confrontation avec Téhéran. Mais Churchill aurait-il vraiment applaudi la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février ?

La réponse n’est pas aussi évidente que semble le croire Donald Trump. Si Churchill a toujours accordé la plus grande importance à l’alliance entre Londres et Washington, et eu volontiers recours à une rhétorique belliqueuse, il s’est également distingué par une prudence stratégique constante. Loin d’être systématiquement attiré par la confrontation armée, il avait plutôt tendance à considérer la guerre et la diplomatie comme deux éléments indissociables.

Son célèbre discours prononcé à Fulton (Missouri), le 5 mars 1946, en fournit une illustration remarquable. Chacun se souvient de la formule restée fameuse qu’il y employa pour la première fois ; « Un rideau de fer est descendu sur l’Europe. » Mais ce discours – officiellement intitulé The Sinews of Peace (Le nerf de la paix) – ne fut pas seulement un appel aux armes face à l’expansion soviétique. Churchill y souligna à la fois l’importance de comprendre ses adversaires et le besoin de renforcer les Nations unies. Il défendait l’idée que pour préserver la paix, les puissances occidentales devaient se montrer unies et fortes afin de dissuader toute agression.

L’Iran avait déjà été évoqué dans ce discours. À l’époque, les troupes soviétiques ne s’étaient pas retirées du nord de l’Iran malgré des accords conclus pendant la guerre. Cet épisode se trouva partiellement à l’origine des premières tensions qui allaient aboutir à la guerre froide. Churchill considérait donc déjà le dossier iranien à travers le prisme de la rivalité entre grandes puissances.

Cette vision des choses ne datait pas de 1946. Pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1943, Churchill s’était rendu à Téhéran pour y rencontrer Frankiln D. Roosevelt et Joseph Staline lors de la première conférence des « trois grands leaders » alliés. Cette réunion se déroula dans la capitale de l’Iran car le pays était devenu un corridor logistique crucial permettant d’acheminer des équipements alliés vers l’Union soviétique.

Pour Churchill, la conférence fut une profonde désillusion. Roosevelt cherchait de plus en plus à s’attirer les bonnes grâces de Staline, parfois au détriment du Royaume-Uni. Churchill racontera plus tard avec amertume qu’il était assis « entre le grand ours russe et le grand bison américain » – un bestiaire où son pays à lui s’apparentait à « un pauvre petit âne britannique ». Cette remarque reflétait une prise de conscience : le Royaume-Uni ne faisait plus partie des grandes puissances dominantes du monde.

Staline, Roosevelt et Churchill à Téhéran en 1943.
Library of Congress

Ayant compris cela, Churchill décida, une fois la guerre terminée, de cultiver autant que possible la relation américano-britannique. Son appel lancé à Fulton en faveur d’une « relation spéciale » entre le Commonwealth britannique et les États-Unis n’était pas qu’un geste rhétorique. C’était une tentative d’assurer la sécurité future de son pays dans un ordre international dominé par l’émergence de la puissance américaine.

Churchill et le renversement de Mossadegh en 1953

Mais la réflexion de Churchill sur l’Iran ne s’est pas limitée à la diplomatie de la guerre froide. En 1953, lors de son second mandat de premier ministre, une opération clandestine renversa le premier ministre iranien Mohammad Mossadegh et rétablit l’autorité du shah Mohammad Reza Pahlavi. Le coup d’État avait été principalement organisé par la CIA, sous la direction de Kermit Roosevelt Jr., mais Churchill l’avait soutenu avec enthousiasme. Lorsque Roosevelt lui décrivit plus tard l’opération lors d’une rencontre à Downing Street, le premier ministre aurait déclaré qu’il aurait volontiers servi sous ses ordres dans une telle mission.

Cet épisode, qui indique que Churchill n’avait rien contre le recours à la force lorsqu’il estimait que les intérêts occidentaux étaient menacés, allait avoir de lourdes conséquences : le renversement de Mossadegh devint l’un des principaux griefs mis en avant par les leaders révolutionnaires iraniens. Et depuis son instauration en 1979, la république islamique n’a cessé de rappeler les interventions étrangères – particulièrement le coup d’État américano-britannique de 1953 – afin de légitimer son pouvoir et se présenter comme le défenseur de la souveraineté iranienne contre une domination externe.

Autrement dit, cette interférence occidentale en Iran est devenue, avec le temps, l’une des armes politiques les plus puissantes du régime.

Churchill était bien conscient que les guerres et les interventions pouvaient entraîner des conséquences imprévues. En repensant à son expérience de jeune officier lors de la guerre des Boers, il écrivit qu’une fois le signal du conflit donné, les hommes d’État perdaient le contrôle des événements. La guerre devenait alors soumise à « la Fortune maligne, aux surprises malencontreuses et aux terribles erreurs de calcul politiques ». Ce n’était pas l’opinion d’un pacifiste, mais celle d’une personne ayant vu à quelle vitesse certaines décisions politiques peuvent devenir impossibles à maîtriser.

Que ferait Churchill aujourd’hui ?

Comment ces instincts pourraient-ils s’appliquer à la crise actuelle ? Churchill aurait presque certainement considéré le régime iranien avec une profonde méfiance. Sa vision de la guerre froide le poussait à interpréter la politique internationale en termes de confrontation idéologique et d’équilibre stratégique. Il aurait sans doute estimé que faire preuve de faiblesse face à des régimes jugés agressifs ne ferait qu’encourager ceux-ci à défier les Occidentaux toujours davantage.

Mais Churchill pensait rarement que l’action militaire, à elle seule, pouvait résoudre les conflits géopolitiques. Son approche consistait plutôt à allier fermeté et diplomatie : négocier à partir d’une position de force tout en maintenant des canaux de communication avec ses adversaires. Même au plus fort de la guerre froide, il espérait qu’une position de force des pays occidentaux pourrait, à terme, convaincre les dirigeants soviétiques de parvenir à un compromis.

« Nous n’avons pas affaire à Winston Churchill. »

Avant tout, Churchill estimait que l’influence du Royaume-Uni reposait sur sa relation étroite avec les États-Unis. Mais, dans son esprit, cet alignement ne devait pas se limiter à simplement suivre Washington : il devait également permettre d’orienter la puissance américaine. La « relation spéciale » devait être un partenariat et non l’octroi d’une liberté totale.

La référence de Trump à Churchill repose donc sur une image simplifiée du chef de guerre, présenté comme un partisan instinctif de l’action militaire. L’histoire montre en réalité un personnage plus nuancé : un stratège convaincu de l’importance de la force, certes, mais aussi de la diplomatie, des alliances et d’une gestion prudente des rivalités entre grandes puissances.

Si Churchill était encore vie aujourd’hui, il appellerait probablement les gouvernements occidentaux à faire preuve de fermeté. Mais il reconnaîtrait aussi que le système politique iranien s’est construit sur la mémoire des interventions étrangères passées – et que tout nouveau conflit risquerait de renforcer précisément les forces qu’il prétend affaiblir.

Churchill soulignait d’ailleurs que la guerre, une fois déclenchée, suit rarement les chemins bien ordonnés imaginés par ceux qui l’ont lancée. Un avertissement qui reste, encore aujourd’hui, d’une grande actualité.

The Conversation

Richard Toye a reçu des financements du Leverhulme Trust.

– ref. Que penserait Churchill de la guerre contre l’Iran ? – https://theconversation.com/que-penserait-churchill-de-la-guerre-contre-liran-277762

La famille selon les philosophes classiques : organiser la vie par contrat, un rempart contre le patriarcalisme ?

Source: The Conversation – in French – By Gabrielle Radica, Professeure des universités en philosophie, Université de Lille

La vie familiale et domestique est-elle toujours plus libre et individualisée ou, au contraire, plus encadrée ? (*Le Gâteau des rois*, par Jean-Baptiste Greuze, 1744.) via Wikimedia Commons

En France, le droit autorise les familles à organiser de larges pans de leur vie par contrat. Cela implique-t-il que la vie domestique soit un espace de liberté pour les individus ? Ou la contractualisation renforce-t-elle au contraire les contraintes et les normes ? Depuis le XVIIe siècle, cette évolution fait débat chez les philosophes. Explications avec Hobbes, Locke ou encore Rousseau, à partir du recueil la Famille des classiques (éditions de l’ENS-Lyon), qui explore ces pensées de l’institution familiale sous différentes facettes.


Si, au contraire de ce qui se fait dans de nombreux pays, le législateur français interdit les contrats de gestation pour autrui, il autorise les familles à organiser de larges pans de leur vie commune par convention et par contrat.

On connaissait depuis longtemps les contrats de mariage, qui organisent la distribution et la gestion des biens matrimoniaux. On voit apparaître désormais d’autres arrangements du même genre, comme ces « conventions parentales » par lesquelles les parents « organisent les modalités d’exercice de l’autorité parentale et fixent la contribution à l’entretien et à l’éducation de l’enfant » après leur séparation et qu’ils peuvent faire homologuer par le juge aux affaires familiales (article 373-2-7 du Code civil).

C’est vrai, on parle ici de « convention » parentale et le juriste distinguera le genre, à savoir ladite convention, qui désigne tout accord de volontés, de l’espèce, le contrat, qui accorde aussi des volontés, mais qui présente la particularité supplémentaire de créer des obligations. Il n’empêche, l’idée règne selon laquelle les liens familiaux seraient devenus toujours plus contractuels et, par là, toujours plus volontaires.

Mais qu’entend-on exactement par là ? La chose n’est pas toujours claire et elle peut revêtir plusieurs significations : que la vie familiale et domestique est devenue plus libre, qu’elle est devenue plus individualisée ou bien, au contraire, qu’elle est toujours plus formalisée et encadrée.

Les philosophes classiques nous aident à apprécier ce phénomène, son histoire et sa complexité. Les noms de Locke, Hobbes, Rousseau ou encore Montesquieu évoquent souvent la figure de philosophes politiques, de penseurs du droit, du pouvoir et du contrat social. On sait moins que ces auteurs ont tous été aussi des penseurs de la famille, qu’ils y ont consacré de nombreuses pages. C’est pour le rappeler qu’est publié le recueil de textes la Famille des classiques aux éditions de l’ENS-Lyon.

Contrat familial et contrat social

De fait, leurs propos sur la famille sont inséparables de leur pensée politique. Pouvoir, autorité, règles, intérêt, ces notions ne sont-elles pas communes à la famille et à l’État ? Soit qu’ils pensent la famille sur le modèle de l’État, le père constituant comme un petit souverain à l’égard de ses enfants, de son épouse et de ses domestiques, soit qu’ils les opposent parce que la famille, à la différence de la société politique, unit ses membres par les sentiments, la proximité et les affaires plus ou moins triviales qui ne concernent qu’eux (éducation, sexualité, subsistance), ces auteurs classiques ont tous été conscients que l’on doit y réfléchir ensemble.

On invite ainsi dans ce livre à relire les pages de Hobbes sur le pouvoir paternel, celles de Locke sur le pouvoir parental partagé et sur la possibilité de divorcer ou encore celles de Rousseau sur la maternité et l’enfance, puis à relier ces réflexions à la sphère politique.

Il ne faut pas exclure dès lors que la fameuse idée de contrat social, c’est-à-dire l’énoncé des conditions sous lesquelles nous sommes réunis dans un État, obéissons aux mêmes lois, bénéficions des mêmes protections collectives, ait trouvé sa source dans le modèle des contrats privés. Ainsi les notions de contrat et de contractualisme (l’idée de cadrer les relations entre des particuliers) fonctionnent à plusieurs échelles, privée et publique, familiale et politique.

Quand le contrat devient piège

L’idée de contrat attire et effraie tout à la fois ceux qui aspirent à garantir la liberté individuelle : le consentement n’est-il pas le meilleur moyen de la liberté ? Chacun ne souhaite-t-il pas définir et poser à l’avance les règles de son existence avec autrui ? Cependant le contrat n’est-il pas un piège et un moyen habile qu’ont trouvé certains pour nous asservir avec notre consentement en bonus ?

Le contractualisme familial a toujours trouvé des défenseurs (Daniel Borrillo le défend aujourd’hui dans la Famille par contrat) et des détracteurs (ainsi de Carole Pateman, le Contrat sexuel). Le savant Henry Maine affirme au XIXe siècle que la société moderne représente l’abandon d’un modèle social fondé sur des statuts rigides au profit d’une société contractuelle où la volonté individuelle prend toujours plus d’importance.

Les Accords ou La Promesse approuvée de Nicolas-Bernard Lépicié, 1774
Les Accords, ou la Promesse approuvée, de Nicolas-Bernard Lépicié (1774).
Wikimédia

Or, dès le XVIIe siècle, Grotius, Hobbes, Pufendorf, explorent l’importance cruciale du consentement dans l’établissement des relations proprement humaines. Mais nous serons surpris de lire qu’ils le font pour le meilleur et pour le pire. Le contrat étant l’outil universel auquel ils recourent pour penser toutes les relations humaines, ils le mobilisent au sujet du lien conjugal ainsi que du lien parental.

Hobbes considère que, quoique les enfants soient longtemps incapables de passer de tels contrats, on doit faire comme s’ils avaient passé avec leurs parents des conventions qui assurent une obéissance absolue en échange de leur subsistance. Ce n’est pas tout : ces penseurs, philosophes (Hobbes) ou spécialistes du droit (Grotius et Pufendorf), recourent aussi au contrat pour organiser le rapport des maîtres à leurs serviteurs, voire pour penser les conditions juridiques de l’esclavage. Pufendorf va jusqu’à dire que l’esclavage lui-même doit être contractualisé. Ce rappel affligera certainement les partisans du contrat et confortera ses adversaires : le contrat a été bien des fois convoqué pour encadrer diverses formes de servitude domestique et économique.

De deux choses l’une : soit le fait de contracter est tellement général et ambivalent qu’il ne contient par soi aucune promesse de liberté, et peut engendrer le pire comme le meilleur, soit il faut rompre avec des conceptions du contrat qui admettent que l’on puisse contracter pour se donner tout entier à un maître et perdre sa liberté. C’est le second choix qu’opèreront Locke et Rousseau qui rompront avec leurs prédécesseurs, et qui ne pardonneront pas à Grotius, Hobbes et Pufendorf d’avoir fait servir le contrat à de telles fins. « Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime et nul », objecte vigoureusement Rousseau à Grotius dans le Contrat social.

Le contrat, moyen de lutter contre le pouvoir intra-familial ?

Ainsi, il serait outré de faire du contrat seulement un moyen habile d’obtenir l’obéissance sans avoir à recourir à la violence. Le contrat a aussi été un outil de lutte contre le patriarcalisme et le philosophe anglais Locke nous intéresse parce qu’il cadre le contrat : on ne peut contracter contre soi-même, on ne peut contracter pour se faire esclave et le contrat est plutôt l’expression d’un échange de bons procédés, d’une association humaine qui ne vaut que si elle se tient dans des limites et un cadre raisonnables.


ENS Éditions

Là où Hobbes pensait des pères exigeant tout, et ne devant rien à leurs enfants, des maris despotes autorisés par un contrat léonin passé entre puissants et vulnérables à obtenir ce qu’ils veulent des seconds, Locke voit dans le contrat le moyen de limiter le pouvoir intra-familial. Selon Locke, le philosophe de la modération, les époux ne s’associent que dans la poursuite de la subsistance, de la procréation et de l’éducation des enfants. Ils le font librement. Or, ce que la volonté a fait, elle peut le défaire. Aussi, une fois leur mission accomplie, et dans l’hypothèse où ils ne s’entendraient pas, les époux pourraient très bien divorcer si cela se présentait comme la solution la plus raisonnable pour tous. Le contractualisme a donc été l’instrument chez cet auteur, que certains considèrent comme un des premiers penseurs libéraux, d’un adoucissement du pouvoir marital, et d’une relâche de la contrainte s’exerçant au sein de la cellule domestique.

Le contrat reste un mot creux tant qu’on n’a pas identifié ce qui est essentiel pour ceux qui le passent : est-il un lien entre personnes qui cherchent leur subsistance comme chez Hobbes ? Unit-il des personnes dont la liberté est première et inaliénable, comme c’est le cas chez Rousseau ? Contracter ne signifiera pas du tout la même chose pour les uns et les autres.

Dernier point : certains auteurs, comme Grotius, Montesquieu, Rousseau, ne croient pas utile de penser intégralement la famille sur le patron de l’État et rappellent que ce qui peut se décider entre citoyens adultes et rationnels doit être réglé autrement en famille. Entre les époux, entre les frères et les sœurs, entre les parents et les enfants, ne faut-il pas plutôt rappeler l’importance des sentiments, du donné, des corps et pas seulement de la volonté, de tout ce qui nous échappe et aussi de tout ce qui ne se décide pas par un contrat ni par une volonté libre et éclairée, comme le plaisir d’être et de vivre ensemble, ou encore de converser ?

The Conversation

Gabrielle Radica ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La famille selon les philosophes classiques : organiser la vie par contrat, un rempart contre le patriarcalisme ? – https://theconversation.com/la-famille-selon-les-philosophes-classiques-organiser-la-vie-par-contrat-un-rempart-contre-le-patriarcalisme-275951

Au plus près des prisonnières politiques dans l’Espagne de Franco

Source: The Conversation – in French – By Irène Gimenez, Post-doctorante, Sorbonne Université

Scène du film _Entre Rojas_ (*Entre Rouges*, 1995) dont l’action se passe en 1974 dans la prison d’Yeserias à Madrid.
Youtube

De nombreuses militantes antifranquistes nées après la guerre ont été arrêtées et emprisonnées en raison de leur engagement politique durant la dictature du Caudillo. Longtemps restés dans l’ombre d’une histoire dominée par les récits masculins, leurs parcours dévoilent une facette spécifique de la répression. Dans son ouvrage Prisonnières politiques en Espagne, qui vient de paraître aux éditions du CNRS, Irène Gimenez, docteure en histoire et post-doctorante à Sorbonne Université, revient sur les expériences intimes et collectives de ces femmes incarcérées et montre que la prison est, dans une large mesure, une affaire de genre. Extraits de l’introduction.


Carme Claramunt. Isabel García Vicente. Victòria Pujolar Amat. Maria Salvo Iborra. Laia Berenguer Puget. Antoñita García. Julia Conesa. Neus Catalá. Mercedes Nuñez Targa. Montserrat Roig Francitorra. Núria Aleu i Sanfeliu. Carme Forcadell.

Ces noms sont ceux des prisonnières dont les témoignages sont au cœur de la pièce de « théâtre-document », montée à l’Athénée populaire de Barcelone en 2019, sous le titre « Que leurs noms ne soient PAS effacés de l’Histoire ». Portée par les associations Teatre dona et Dones a la Palestra, cette production culturelle et militante propose une narration alternative à la mémoire publique qui passe par la construction d’une continuité entre différentes institutions et contextes, au sujet de la répression contre les femmes.

Le récit commence à la prison de Saturrarán (1938-1944), en s’appuyant sur une lettre rédigée par une prisonnière anonyme à sa mère en décembre 1938. Il est ensuite irrigué par des témoignages sur les prisons de Les Corts (Barcelone, 1939-1955), Ventas (Madrid, 1931-1969), sur le camp de Ravensbrück, puis sur les prisons de Yeserías (Madrid, 1974-1991) et Trinidad (Barcelone, 1963-1983). Il se termine à la prison Mac d’Enrich, ouverte en 2015, où sont emprisonnées les responsables politiques inculpées à la suite du référendum du 1er octobre 2017 sur l’indépendance de la Catalogne (le Procés). La dictature qui s’installe après le coup d’État militaire du 18 juillet 1936 et trois ans de guerre se caractérise par sa longue durée. La répression qu’elle génère contre les « rouges » est ici réinscrite dans des mécanismes de reproduction des violences commises contre les femmes.

Núria Aleu i Sanfeliu écrit en octobre 2017 à Carme Forcadell, la présidente du Parlement catalan emprisonnée à Mac Enrich. Sa lettre, lue dans la pièce, contient ces mots : « Je ne t’ai pas écrit avant parce que pour moi la prison est un souvenir pesant que j’ai tenté d’effacer de ma mémoire […] j’espère que mes expériences peuvent t’aider. »

Son parcours intéresse à plusieurs titres. Cette fille de la bourgeoisie catalane née en 1958 n’a de la guerre qu’une connaissance indirecte, transmise. Elle fait partie de cette nouvelle génération de l’antifranquisme qui s’engage dans le sillage des grandes mobilisations étudiantes et ouvrières de 1956. Elle rejoint un groupe anarchiste. À 17 ans à peine, en septembre 1975, elle est arrêtée par la brigade politico-sociale (BPS, la police politique), envoyée à la Préfecture de police de la via Laietana puis à la prison pour femmes de Barcelone, la Trinidad. Elle y passe plusieurs mois et rencontre d’autres militantes avec qui j’ai pu m’entretenir. Son passage par Trinidad, alors gérée par un institut séculier fondé en pleine guerre d’Espagne, les Cruzadas evangélicas de Cristo-Rey [Croisées évangéliques du Christ-Roi], se fait dans la période mouvementée des derniers mois de la vie de Franco, marquée par une forte conflictualité sociale et les espoirs d’amnistie.

Après la mort de Franco le 20 novembre 1975, elle participe à une grève de la faim pour revendiquer l’amélioration des conditions de détention. Elle bénéficie d’une mesure de grâce et sort en liberté provisoire, dans l’attente d’un conseil de guerre qui n’aura jamais lieu.

Elle ne rédige cette lettre que plusieurs décennies après. Faute d’un espace d’écoute jusque-là, c’est à l’occasion d’une crise politique dans son expérience militante actuelle, celle de militante féministe et indépendantiste, qu’elle écrit sur la répression qu’elle a subie. Elle revient sur sa tristesse et sa colère, sur des expériences concrètes d’enfermement, de répression linguistique et de solidarité entre femmes. Cette lettre est un exemple de la manière dont les mobilisations — mémorielles, sociales, politiques — ont percuté mon enquête, commencée en 2015-2016 dans le cadre d’une thèse en histoire.

D’une part, cette enquête s’est déroulée en parallèle du processus de paix au Pays basque (avec l’autodissolution de l’organisation Euskadi Ta Askatasuna, ETA, en 2018) et du renouveau des luttes indépendantistes catalanes.

D’autre part, elle a été marquée par les combats pour l’exhumation des fosses communes, la réparation, la justice et la mémoire des victimes d’une dictature dont les responsables n’ont jamais été jugés du fait de la loi d’amnistie mutuelle votée par le Congrès en octobre 1977, dans un objectif de réconciliation. L’arrivée au pouvoir de la coalition PSOE/Podemos (2018) a ouvert des débouchés politiques et législatifs à ces revendications.

Ce livre paraît dans ce contexte d’exigences mémorielles, peu après le cinquantenaire de la mort de Franco, entre célébration des « 50 ans de liberté », consolidation de la démocratie impulsée par le gouvernement et multiplication des discours et mobilisations révisionnistes. Le parti d’extrême droite Vox participe à normaliser le franquisme, au service de son projet réactionnaire et xénophobe. L’exaltation de Franco dans les mémoires de l’ancien roi Juan Carlos I coïncide avec des messes d’hommage et des mobilisations néofascistes qui croisent nostalgie de la dictature et projets d’intervention politique.




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Comme la metteuse en scène qui met en avant l’importance de nommer, ce livre n’anonymise que partiellement les actrices dont il est question. Dans le cas de personnalités publiques ayant publié ou avec leur accord explicite, j’ai laissé les noms, pour ne pas reproduire l’invisibilité qu’elles sont nombreuses à dénoncer. En revanche, j’ai masqué ceux des personnes identifiées dans les archives. Face au risque de révisionnisme qui pèse sur les luttes antifranquistes et parce que « l’histoire est faite de noms et de prénoms », Carme Travesset Rossellò me demande d’apparaître avec son nom complet. Asun Hernández García m’invite elle aussi à la nommer du fait « qu’elle n’a pas de problème après avoir traversé quatre prisons ». D’autres, en revanche, ont préféré que j’utilise leurs initiales ou n’ont pas répondu. J’ai respecté le souhait de chacune.

La prison, une affaire de genre

Les prisons recouvrent des pratiques, des établissements aux logiques et fonctionnements distincts (les prisons préventives, équivalent des maisons d’arrêt ; les prisons pénales, équivalent des prisons centrales) ou encore des productions discursives. Différents critères de classement entrent en concurrence et dessinent un réseau complexe d’établissements au sein de la géographie des prisons : le sexe, l’âge, l’engagement religieux (en vertu du Concordat [note : un Concordat entre l’Espagne franquiste et le Vatican est signé en 1953. Dans ce cadre, les prêtres sont incarcérés dans une prison spéciale, à Zamora. Les religieuses, en revanche, sont mêlées aux autres prisonnières]), les infractions militaires, la situation pénale (condamné·e ou non), le comportement. La différenciation de genre est, en prison, un principe majeur d’organisation socio-spatiale et de classement des individus. Le règlement de 1968 introduit un système progressif en trois degrés, précédant la liberté conditionnelle : la rééducation, la réadaptation sociale et la préliberté. Les femmes n’en sont pas exclues, mais elles ne disposent pas d’espaces de détention dédiés à cette période.

Que les prisons soient des espaces majoritairement non mixtes, que la prison ait été un espace construit par et pour les hommes et que les prisonnier·es, à l’époque étudiée comme aujourd’hui, soient majoritairement des hommes, invite à différentes perspectives. Il ne s’agit pas ici d’écrire une histoire des prisons de femmes qui serait une annexe d’une histoire générale des prisons écrite au masculin. Attentif aux circulations et aux comparaisons, ce livre opte pour une perspective relationnelle, dans le but d’écrire une histoire mixte. Au-delà du constat de la séparation entre hommes et femmes, cette approche vise à saisir les mécanismes de production des normes, identités et rapports de genre en prison. Quelles sont les masculinités et féminités produites par l’incarcération ?

Les prisons sont des espaces hiérarchisés et différenciés — entre elles et en leur sein —, et elles produisent des expériences matérielles et spatialisées. Elles établissent les contours de ce que la sociologue Coline Cardi nomme des « régimes institutionnels de genre ».

Il importe à ce titre de s’intéresser aux effets de la non-mixité, des inégalités et des normes de genre sur les traitements des hommes et des femmes incarcéré·es, suivant la perspective à laquelle invite Corinne Rostaing : « De nombreuses questions relatives à la mixité n’ont pas été étudiées jusqu’à présent en termes de genre, notamment ce que produit l’entre-soi masculin et l’entre-soi féminin. » En observant les sociabilités aux portes des prisons (d’hommes), Irene Abad a démontré comment les femmes se politisaient dans cet espace liminaire où elles sont majoritaires à gérer la solidarité. Déplacer le regard permet de constituer, à l’instar de Gwénola Ricordeau, la prison comme un problème de femmes, un problème pour les femmes et donc une question féministe.

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Irène Gimenez a reçu des financements de l’université Lyon 2 et est actuellement en poste à Sorbonne Université (programme SOUND).

– ref. Au plus près des prisonnières politiques dans l’Espagne de Franco – https://theconversation.com/au-plus-pres-des-prisonnieres-politiques-dans-lespagne-de-franco-277129