Spinoza ou la démocratie comme État « absolument absolu »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Céline Hervet, Maître de conférence en philosophie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Portrait du philosophe hollandais Baruch Spinoza (1632-1677). Anonyme, circa 1665

Notre démocratie est en crise, comment la réinventer ? Que nous enseignent ceux qui, au cours des âges, furent ses concepteurs ? Quatrième volet de notre série consacrée aux philosophes et à la démocratie avec le hollandais Baruch Spinoza (1632-1677). Pour ce penseur singulier, véritable anomalie au XVIIe siècle, la démocratie est le meilleur des régimes car il confère le plus de puissance et de stabilité à l’État. En permettant l’expression des conflits nés des passions humaines, les assemblées démocratiques élaborent un savoir collectif et des normes qui préservent la concorde civile.


À l’époque classique, dans une Europe dominée par le modèle de la monarchie absolue de droit divin, la démocratie n’a pas bonne presse. Il est un défaut que la plupart des philosophes lui imputent, c’est la longueur des délibérations en assemblée, le temps perdu en discussions lorsque l’urgence se fait sentir. Rien de mieux alors qu’un chef qui saura couper court et contourner l’obstruction que représente l’expression des désaccords. Hobbes en particulier fera de l’incompétence des membres des grandes assemblées propres à la démocratie l’un de ses vices majeurs. Pire, ces délibérations seraient le ferment des factions, qui mèneraient inexorablement à la guerre civile. Voilà ce qui à ses yeux vient « définitivement » assurer la supériorité du régime monarchique sur le régime populaire ou démocratique.

Une anomalie à l’âge classique

Dans ce concert de reproches, Spinoza fait entendre une tout autre voix. Le Traité politique, son dernier ouvrage resté inachevé, élabore ce qu’Étienne Balibar appelle une « science de l’État » qui vise à en assurer la conservation et à le préserver contre les débordements violents des masses. Après le renversement brutal en 1672 de la République de Hollande qui, sans être une démocratie, reposait sur un pouvoir parlementaire fort, après le retour en grâce de l’absolutisme royal, Spinoza a bien conscience qu’aucune théorie politique conséquente ne peut éluder la question de la sécurité de l’État, seule à même de garantir celle des individus.

Un principe gouverne la démonstration : la sécurité de l’État, monarchie, aristocratie ou démocratie selon la typologie devenue classique, ne doit jamais reposer sur la loyauté d’un seul homme ou de quelques-uns. Pour assurer sa propre conservation, un État doit donc se rendre impersonnel, et s’appuyer sur un ensemble de mécanismes qui rendent impossible qu’un petit nombre ait entre ses mains le salut de tous et décide de tout en vertu de ses propres affects. Parmi ces rouages institutionnels figurent en bonne place les assemblées, qui reconfigurent totalement la monarchie comme l’aristocratie, en y introduisant systématiquement des contre-pouvoirs, qui sont autant de résistances et de garde-fou au despotisme. À travers les conseils, les syndics, les sénats et toutes sortes d’instances délibératives dont les fonctionnements et les relations sont minutieusement décrits, Spinoza entreprend donc d’étendre aux autres types de régimes ce qui est vu communément comme l’un des inconvénients majeurs de la démocratie.

On arrive alors à ce paradoxe qui fait du spinozisme une « anomalie sauvage » au cœur du siècle classique : c’est en se démocratisant toujours plus, c’est-à-dire en augmentant le nombre de ceux qui ont part à la décision et à l’exercice du pouvoir, que l’État devient plus puissant et plus stable. En un mot, la démocratie est l’État « absolu en », ou « absolument absolu » (omnino absolutum imperium), car il tend à faire coïncider le souverain avec la multitude tout entière.

L’absolutisme de l’État n’est plus pensé contre la liberté des citoyens, mais par elle. Le chapitre XVI du Traité théologico-politique affirmait déjà que la démocratie était l’État le plus naturel, parce qu’il est le plus conforme à l’égalité et à la liberté « que la nature accorde à chacun ». Comme l’a montré Alexandre Matheron, la nécessité logique veut que les hommes s’organisent démocratiquement, la démocratie devient la règle et non plus l’exception.

L’expérience et les affects comme matière de la pensée politique

Ce paradoxe s’explique par le terrain nouveau assigné à la politique : l’expérience et la matière fluctuante et irrationnelle des affects. Spinoza n’est pas un utopiste, c’est paradoxalement au nom d’un réalisme lucide que la démocratie est préférée à tous les autres régimes. À partir de ce donné incontournable que sont les affects, Spinoza récuse toute transcendance du pouvoir à la puissance de la multitude, clé de voûte de sa conception démocratique du politique. Le principe qui découle de ce naturalisme intégral tient dans la formule jus sive potentia : le droit (jus) du souverain s’étend aussi loin que s’étend sa puissance (potentia), c’est-à-dire sa capacité à se faire obéir dans les faits. Dès lors que la politique consiste dans un rapport de puissances, la multitude devient l’instance de légitimation ultime, l’unique puissance instituante : quand bien même elle se trouverait privée de toute représentation politique, si le pouvoir soulève par ses décisions ou sa conduite une indignation générale, la mécanique passionnelle s’enclenche et ouvre la voie à un renversement de l’État. Se pose alors la question des stratégies institutionnelles visant à canaliser les passions en vue d’une plus grande autonomie du corps politique.

La multitude comme sujet politique. L’union en lieu et place de l’unité

Le concept de multitude, que Spinoza préfère à celui de peuple, sous-entend que ce qui est premier c’est une multiplicité, rendue diverse et conflictuelle par le jeu des passions. Le but de la mécanique institutionnelle est dès lors de produire une union, qui n’est ni unité, ni uniformité, sur la base de cette dynamique contradictoire qui peut conduire aux divisions, mais aussi à la concorde.

Loin d’être cet agrégat de volontés singulières unifiées seulement par l’État comme chez Hobbes, la multitude devient chez Spinoza le véritable sujet politique, toujours en devenir car elle n’accède à ce statut de sujet qu’à la condition d’œuvrer en commun : chez Spinoza on ne se libère pas seul et sans les autres. Or la nature des affects oppose plus souvent les hommes les uns aux autres qu’elle ne les unit. C’est à l’échelle collective et civile que les individus accèdent à une forme d’autonomie, sous réserve d’un État bien constitué où les institutions peuvent déjouer les tendances passionnelles destructrices. Non pas en court-circuitant l’expression des dissensus par la censure ou par des dispositifs d’accélération de la prise de décision et de contournement de la discussion. Au contraire, cette conflictualité doit se déployer au grand jour et trouver à s’exprimer sur le plan institutionnel. Spinoza s’oppose à la pratique des secrets d’État qui entretiennent la défiance de la multitude tenue dans l’opacité.

Ainsi, au sein de la monarchie, le conseil du Roi, dont le fonctionnement a tout d’une assemblée, devient le véritable organe de la décision, le monarque n’ayant pas d’autre option que de promulguer ce qui a été décidé collectivement sans lui. Si, dans le régime aristocratique, seule la classe des patriciens exerce le pouvoir, elle a vocation à s’élargir toujours plus, jusqu’à coïncider, à terme, avec la multitude. On comprend dès lors pourquoi la démocratie apparaît comme le meilleur régime, puisqu’il comporte structurellement l’assise la plus large, le socle le plus puissant : la multitude ne menace plus le souverain dès lors qu’elle s’identifie à lui.

Vertu du conflit et invention démocratique

Cette place confiée aux discussions ne permet pas pour autant de ranger la pensée politique spinoziste du côté d’une conception procédurale de la démocratie, qui rationaliserait en assemblée les désaccords d’un peuple réputé ingouvernable. La démocratie de Spinoza n’est pas non plus à proprement parler une démocratie libérale, qui prendrait l’individu libre et rationnel pour point de départ et pour finalité. Car Spinoza conteste l’existence d’un libre-arbitre qui permettrait à tout un chacun de se déterminer indépendamment de causalités externes qui limitent son action. Les individus ne se suffisent pas à eux-mêmes, ils sont dépendants les uns des autres pour leur survie et leur vie affective se compose dans un rapport étroit avec leurs semblables.

Statue de Baruch Spinoza à Amsterdam. Issu d’une famille juive portugaise ayant fui l’Inquisition, Spinoza vit dans la communauté juive d’Amsterdam avant d’être frappé d’excommunication.
AuthenticVision

La conflictualité provient de cette situation d’interdépendance qui à la fois oppose et unit les hommes entre eux. Ce n’est donc pas en « dépassant » les conflits, ni en les occultant que la décision collective sur le bien commun est prise, bien au contraire c’est en les « traversant » que l’on peut faire surgir dans le moment interminable et parfois intense de la discussion ce à quoi personne n’avait pensé auparavant. Autrement dit, la démocratie est éminemment le lieu de l’invention. L’éloge des discussions en assemblée que l’on trouve au chapitre IX, §14 du Traité politique décrit au sein d’une aristocratie décentralisée et démocratisée l’élaboration d’un véritable savoir démocratique, produit dans l’espace de la confrontation et de l’expression, des différences et des singularités d’un réel qui n’est ni uniforme ni immuable, au sein d’instances élues nombreuses et diverses. Il s’agit bien de travailler à même les divisions, en les formulant de façon toujours plus fine et plus exacte :

« C’est la liberté qui périt avec le bien commun, lorsqu’un petit nombre d’individus décident de toutes choses suivant leurs seuls affects. Les hommes en effet sont de complexion trop épaisse pour pouvoir tout saisir d’un coup ; mais ils s’affinent en délibérant, en écoutant et en discutant ; et, à force d’explorer toutes les pistes, ils finissent par trouver ce qu’ils cherchaient, qui recueille l’assentiment de tous, et à quoi personne n’avait pensé auparavant ».

Être plus spinoziste que Spinoza : la voix des femmes et la démocratie à venir

Le Traité politique s’interrompt brusquement avec la mort de son auteur au seuil de l’exposé portant sur le régime démocratique, laissant place pour une part à l’interprétation. Reste que la démocratie, dont la spécificité consiste à étendre le droit de voter et d’assurer les charges de l’État à tous en vertu non d’un choix mais d’un droit, est bien pour Spinoza le meilleur régime.

Dans un geste d’ouverture et de fermeture, Spinoza consacre les premiers paragraphes de cet ultime chapitre à dresser la liste des exclus, des « sans voix », qui n’ont vocation ni à gouverner, ni à siéger au sein des assemblées. Cette liste comprend celles et ceux qui ne relèvent pas de leur propre droit, étant dépendants d’un autre pour leur subsistance : en tout premier lieu les salariés et les femmes. La démocratie spinozienne serait donc avant tout une démocratie de propriétaires mâles. L’expérience montre que les femmes ne gouvernent nulle part à parité avec les hommes, mais là où Spinoza impose une limite au développement spontané des forces de la multitude à laquelle appartiennent bien les femmes, il nous faut être plus spinoziste encore, et déduire de l’histoire et de l’expérience l’égalité de toutes et de tous, en lieu et place de la prétendue « faiblesse » d’un genre soupçonné d’ajouter de la division entre les hommes qui rivaliseraient pour les séduire. Les régimes archétypaux que décrit Spinoza ne sont que des combinaisons parmi d’autres, et rien n’empêche que l’expérience produise d’autres genres de démocratie.

Retenons de Spinoza que toute exclusion de la discussion, toute accélération du temps de la délibération sont au sens strict contre-productives. Elles entravent le processus d’invention de solutions nouvelles au profit d’une reproduction de l’ordre existant. Plus grave encore, elles ne font pas disparaître les conflits, qui menacent alors de se muer en affects destructeurs. La représentation institutionnelle n’épuise pas l’éventail des interventions possibles de la multitude, en témoigne au chapitre XX du Traité théologico-politique le vibrant plaidoyer de Spinoza en faveur de la liberté de parole, qui ne peut être ôtée sans que l’État lui-même s’expose à la corruption et à la ruine.

Transportons-nous, pour finir, dans le contexte actuel : les commissions d’enquête parlementaires, les pétitions, toutes ces modalités de contrôle et d’interpellation du pouvoir exécutif par des représentants au sein d’instances élues ou en dehors d’elles, par la multitude elle-même, font la véritable puissance d’un État qui, en leur faisant droit, assure sa propre stabilité. Elles incarnent une démocratie réelle : non pas une belle totalité unifiée et paisible, mais bien cette chose en elle-même conflictuelle. Elles traduisent les divisions qui tissent le lien social, en un processus toujours ouvert de production des normes par la multitude elle-même. À ce titre, la démocratie est bien chez Spinoza l’autre nom du politique.

The Conversation

Céline Hervet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Spinoza ou la démocratie comme État « absolument absolu » – https://theconversation.com/spinoza-ou-la-democratie-comme-etat-absolument-absolu-261829

Ukrainiens réfugiés au sein de l’UE : précarité d’une protection qui n’est plus temporaire

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexis Marie, Professeur de droit, Université de Bordeaux

*Depuis 2022, les Ukrainiens fuyant la guerre peuvent bénéficier, au sein de l’Union européenne, d’une « protection temporaire ». La précarité de ce statut se révèle toutefois à mesure que l’exil se prolonge. L’Union et les États membres doivent en prendre acte… *


Le 4 mars 2022, en réponse à l’agression de l’Ukraine par la Russie quelques jours plus tôt, le Conseil de l’Union européenne (UE) décidait d’activer la protection temporaire prévue par la directive 2001/55/CE. Cette décision sans précédent a démontré son efficacité. À ce jour, plus de 4,2 millions de personnes provenant d’Ukraine – presque exclusivement des Ukrainiens – ont ainsi obtenu le droit de se maintenir sur le territoire des États membres de l’UE sans pour autant que cet accueil n’encombre les voies d’asile qui conduisent au bénéfice de la qualité de réfugié ou de la protection subsidiaire.

Plus de trois années plus tard, alors qu’aucune issue crédible au conflit ne se dessine, une certaine fébrilité agite les États et l’UE quant au devenir de ces protégés qui n’ont plus grand-chose de temporaires.

2022 + 3 = 2027 ?

Conformément au paragraphe premier de l’article 4 de la directive précitée, la protection a d’abord été mise en œuvre pour une première période d’un an et a été automatiquement prolongée d’une année jusqu’au 4 mars 2024.

Dès 2023, le Conseil a par ailleurs saisi la possibilité prévue par le second paragraphe de l’article  4 en étendant la protection au 4 mars 2025. La disposition prévoit en effet que « s’il subsiste des raisons de maintenir la protection temporaire, le Conseil peut décider […] de la [proroger] pour une période maximale d’un an ».

En 2024, pourtant, il décidait de reconduire le dispositif jusqu’au 4 mars 2026 et les États membres se sont entendus en juin dernier pour le prolonger jusqu’en mars 2027. Il faut donc comprendre que le Conseil peut décider, chaque fois que la situation le justifie, d’étendre la protection d’une année de plus. L’interprétation tord la lettre de la directive et viole son esprit puisque, ainsi comprise, la protection n’a plus rien de temporaire (voir les analyses de Steve Peers et Meltem Ineli Ciger).

On peut, certes, se réjouir que les États membres parviennent encore, trois ans après l’agression, à démontrer leur soutien unanime à l’Ukraine et à ses ressortissants. Le Conseil continue à identifier le groupe des personnes à protéger aussi largement qu’en 2022. Pas plus que les années précédentes, il ne distingue selon la région d’origine et l’intensité de la violence dont elle est le théâtre ou encore selon le statut militaire des exilés.

Il n’en demeure pas moins que cette solidarité s’effectue au prix d’une pratique contra legem et que le danger que constitue un tel précédent au sein d’une « communauté de droit » doit être souligné. Plus encore, ce choix maintient les bénéficiaires de la protection temporaire dans une situation d’insécurité qui n’est pas seulement juridique. Car, pour généreuse qu’elle soit, elle n’est pas une troisième forme d’asile comparable, dans son contenu, aux droits dont bénéficient les réfugiés au sens de la convention de Genève de 1951 ou les protégés subsidiaires.

Protéger l’asile contre les protégés temporaires

Les exilés d’Ukraine ne s’y trompent pas, et [25 000] https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/migr_asyappctza__custom_17263054/bookmark/table) d’entre eux ont déposé une première demande d’asile en 2024 au sein de l’UE, soit plus du double de l’année précédente. Ce sont presque systématiquement plus de 2 000 ressortissants ukrainiens qui déposent des demandes d’asile chaque mois depuis un an.

En France (qui accueille seulement 55 630 des 4 261 805 protégés temporaires), la demande d’asile ukrainienne a progressé de 285,4 % pour atteindre la deuxième place du classement des plus importants pays d’origine des demandes en 2024 (Rapport Ofpra, 2024, p. 16).

Devant cet état de fait, une proposition de loi « visant à améliorer le dispositif de protection temporaire en France » a été adoptée par le Sénat en mai 2025. L’exposé des motifs pointe le caractère trop précaire de la protection temporaire, lequel conduit ses bénéficiaires à solliciter l’asile, ce qui est vu comme une « dérive […] totalement contraire à l’esprit du dispositif ».

Faut-il rappeler que la directive de 2001 organise pourtant la compatibilité de la protection temporaire avec la convention de Genève de 1951 en prévoyant précisément que les bénéficiaires de la première « doivent avoir la possibilité de déposer une demande d’asile à tout moment » (art. 17) ?

La France n’est pas la seule à tenter de détourner les Ukrainiens de l’exercice de ce droit. Les questions préjudicielles dont la Cour de Justice de l’UE a été récemment saisie en témoignent. Elle dira bientôt si les Pays-Bas peuvent suspendre le traitement des demandes d’asile des « protégés temporaires » (CJUE, Jilin, C-249/25) et si la Suède peut examiner celles-ci au regard des seules dispositions relatives à la qualité de réfugié à l’exclusion de celles prévoyant précisément la protection subsidiaire des civils qui fuient un conflit armé (CJUE, Framholm, C-195/25).

L’enjeu est de taille : 80 % des demandes d’asile ukrainiennes sont couronnées de succès et à 78 % en application de ce dernier fondement (AUEA, 2025, pp. 199 et 202).

2027, et après ?

La préoccupation est partagée par les institutions de l’UE. Le Conseil étudie en ce moment une proposition de recommandation de la Commission du 4 juin 2025 relative à « une approche coordonnée de la sortie progressive du régime de la protection temporaire » (voir aussi la communication qui l’accompagne).

Anticipant l’éventuelle non-reconduction de la protection temporaire au-delà de 2027, le texte a pour objet d’inciter les États à explorer les modalités d’une « réintégration en douceur et durable » en Ukraine et à « promouvoir le passage à d’autres statuts juridiques avant même la fin de la protection temporaire ». Pour s’en tenir à ce seul aspect, la Commission invite les États à « aider les personnes concernées à comprendre les avantages et les droits que confèrent ces titres de séjour par rapport à la protection temporaire et à la protection internationale » (Recommandation, § 4). Il s’agit en somme, à nouveau, d’entraver l’exercice du droit d’asile.

L’effet délétère du dépôt de plusieurs milliers de demandes d’asile sur les systèmes d’asile interne est incontestable. Il est toutefois possible de l’atténuer en priorisant ou en accélérant le traitement de celles qui, comme les demandes ukrainiennes, sont a priori fondées. Le nouveau Règlement « procédure » (art. 34 § 5), applicable en 2026, maintient cette faculté déjà prévue par la directive 2013/32/UE (art. 31 § 7).

Pour autant, l’asile n’est pas nécessairement la solution la plus pertinente pour tous les Ukrainiens. Il empêche en effet ses bénéficiaires de retourner sur leur territoire d’origine alors qu’on constate d’importants allers-retours entre l’Ukraine et les États de protection.

Encore faut-il, toutefois, que les titres de séjour de droit commun soient accessibles. Or, comme Steve Peers le relève, la Commission n’invite aucunement les États à adapter leur droit interne afin d’en faciliter l’obtention.

Des États ont certes commencé à agir en ce sens (ICMPD, p. 5), mais c’est prendre le risque que l’hétérogénéité des réponses nationales favorise des inégalités de traitement et donc des déplacements entre États membres – ce qui va à l’encontre de la raison d’être de la protection temporaire (Dir. 2001, § 9).

Ce n’est par ailleurs que dans un second temps que la possibilité d’accéder à des statuts européens est envisagée. Mais ceux-ci étant en l’état incompatibles avec la protection temporaire, les États sont seulement incités à informer leurs bénéficiaires de la « différence entre les droits conférés par le statut lié à la protection temporaire et ceux conférés par ces directives ».

En invitant plutôt qu’en décidant, en s’en remettant principalement aux droits internes plutôt qu’à une solution commune, en rappelant le droit existant plutôt qu’en innovant, il est loin d’être certain que cette réponse permette d’assurer une transition « coordonnée », « prévisible » et, surtout, comme l’explique Meltem Ineli Ciger, que des personnes en besoin de protection ne soient pas laissées de côté.

L’Union doit retrouver d’ici à 2027 l’élan qui a animé sa réaction aux premiers jours de l’agression. C’est à cette condition seulement que l’extension de la protection temporaire au-delà de trois années pourrait être autre chose que le reflet de l’incapacité des États membres à véritablement protéger les exilés d’Ukraine plutôt qu’à simplement les mettre à l’abri.

The Conversation

Alexis Marie a reçu un financement de l’ANR dans le cadre du projet « Refwar », aujourd’hui terminé, consacré à la protection des exilés de guerre (2019-2024). Il est également assesseur désigné par l’UNHCR auprès de la Cour nationale du droit d’asile.

ref. Ukrainiens réfugiés au sein de l’UE : précarité d’une protection qui n’est plus temporaire – https://theconversation.com/ukrainiens-refugies-au-sein-de-lue-precarite-dune-protection-qui-nest-plus-temporaire-261974

Apprendre les géosciences en s’amusant avec « Minecraft »

Source: The Conversation – France (in French) – By Alex Vella, Docteur en Sciences de la Terre, BRGM

Capture d’écran des Badlands dans « Minecraft », un biome inspiré des terrains sédimentaires argileux fortement érodables du même nom. Minecraft/Mojang Studio, Fourni par l’auteur

« Minecraft » n’est pas qu’un jeu vidéo à succès : c’est également un support précieux pour enseigner ou apprendre les géosciences. Quoique simplifiée, la géologie de ses mondes est cohérente et présente de nombreuses analogies avec le monde réel.


Minecraft est l’un des jeux les plus populaires au monde, c’est aussi le jeu vidéo le plus vendu de l’Histoire avec plus de 300 millions d’exemplaires écoulés. Son univers cubique, composé de milliards de blocs, constitue un des ingrédients clés de ce succès, avec une grande variété d’environnements à explorer en surface comme en profondeur.

Plusieurs modes de jeu sont proposés : l’enjeu peut être de survivre en fabriquant, pour cela, des objets à partir de ressources. Il peut aussi être de laisser libre cours à sa créativité pour construire ce que l’on souhaite à partir des « blocs » disponibles sur la carte.

Avec ses mécaniques de gameplay et ses environnements variés, l’univers de Minecraft peut présenter une bonne analogie avec la géologie de notre monde. Quelques modifications peuvent en faire un outil très pertinent pour l’enseignement des géosciences.

L’essor du « serious gaming »

Avec le développement des jeux sérieux ou « serious games », le jeu devient un outil d’apprentissage reconnu en tant que tel.

On entend par là les jeux conçus pour enseigner, apprendre ou informer enfants ou adultes sur une large gamme de sujets. La conception de « serious games » est de plus en plus répandue, mais le fait de détourner des jeux grand public à des fins d’éducation ou d’enseignement est moins évident.

C’est pourtant ce que propose le « serious gaming ». Il s’agit d’utiliser des jeux grand public, initialement conçus pour le divertissement, comme support pour l’apprentissage. Par exemple, SimCity, dont la première mouture est sortie en 1989, a inspiré toute une génération d’urbanistes.

Minecraft se présente également sous une déclinaison éducative, avec seulement quelques ajouts par rapport au jeu originel et de multiples fonctions adaptées à l’enseignement : mode multijoueurs amélioré, coordonnées permettant aux élèves de s’orienter plus facilement sur la carte, portfolio en ligne permettant aux élèves de prendre des photos de leurs constructions, personnalisation des avatars, fonction d’import-export des mondes, des personnages interactifs…

Parmi les prétendants au serious gaming appliqué aux géosciences, Minecraft présente un potentiel reconnu à travers son aspect « bac à sable ». Celui-ci permet de répliquer des objets et concepts dans son monde virtuel, par nature très orienté vers la géographie et l’exploration souterraine.

Pour autant, le serious gaming appliqué aux géosciences ne se limite pas à Minecraft. Des jeux comme Pokémon ou Zelda peuvent aussi présenter un intérêt pour l’enseignement des géosciences au grand public.

Les « biomes » de « Minecraft »

En surface, le joueur peut explorer une grande variété d’environnements, appelés « biomes ». Ces biomes sont des versions simplifiées d’environnements de notre monde réel : prairies, montagnes, marais, désert… Aisément reconnaissables pour le joueur, ils sont, à leur manière, réalistes.

Chaque biome se compose ainsi d’une flore et d’une faune spécifiques, ainsi que de plusieurs types de blocs correspondant à leurs alter ego du monde réel : du sable recouvre ainsi les grès dans les déserts, des alternances de blocs d’argiles colorées représentent les différentes couches sédimentaires des badlands et de larges colonnes basaltiques se retrouvent dans les biomes volcaniques du Nether (dimension du jeu évoquant les enfers).

Les biomes sont générés par un algorithme procédural appelé « Bruit de Perlin ».
Domaine public, Fourni par l’auteur

L’organisation même des biomes suit des règles cohérentes : chaque monde est généré de façon procédurale selon différents paramètres, tels que l’élévation, la température et l’humidité.

Le résultat : des paysages variés, où l’on passe progressivement des toundras aux plaines, puis à une savane. Cette répartition des biomes en fonction de différents paramètres géographiques et climatiques reproduit ce qui est observable à l’échelle de notre planète.

Un monde souterrain à explorer

Une grande partie du monde de Minecraft est toutefois située sous la surface de ces biomes. On y retrouve un empilement vertical de roches. Au plus profond se trouve la « bedrock », la roche mère, qui fait office de barrière avec le monde infernal du Nether. Sur celle-ci repose un type de bloc appelé ardoise des abîmes (deepslate), puis les blocs de pierre et enfin des blocs de grès, de sable ou de terre.

S’il s’agit d’une version assez simplifiée de ce qu’on l’on pourrait trouver dans la réalité, cet empilement de blocs n’est pas sans logique. Les différentes roches formant la Terre peuvent en effet former des empilements de couches plus ou moins horizontales, reposant sur un substrat plus ancien et solide.

Le sous-sol de Minecraft regorge aussi de caves, générées comme les biomes de manière procédurale. Ces caves présentent des successions d’étroites galeries et de larges grottes, agrémentées de stalactites et de stalagmites avec la présence parfois de rivières et de larges gouffres. Leurs aspects semblent très inspirés des systèmes karstiques, où la circulation de l’eau dans les calcaires forme cours d’eau souterrains, grottes et gouffres.

Vue en coupe d’un monde Minecraft montrant l’empilement des couches « stratigraphiques » sur la roche mère, ainsi que des grottes et des aquifères souterrains.
Henrik Kniberg, Mojang Studio, Fourni par l’auteur

S’il n’y a pas de volcans dans Minecraft, il y a revanche de la lave, généralement située en profondeur. Suffisamment chaude pour brûler tous les éléments inflammables à portée, s’écoulant moins vite que l’eau et se transformant en obsidienne ou en pierre au contact de l’eau, celle-ci reproduit assez fidèlement le comportement des laves, de leur viscosité à leur vitrification au contact de l’eau.

Les richesses du sous-sol : minerais, cristaux, cubes…

L’exploration est importante dans Minecraft, mais l’artisanat aussi ! Pour créer de nouveaux objets, le joueur doit explorer, récolter, mais aussi extraire des ressources minières. Pour pouvoir progresser dans le jeu, le joueur devra commencer par aller miner pour remplacer ses outils en bois par des outils en fer. Si la progression entre les divers âges est plus détaillée dans d’autres jeux, Minecraft présente quelques-uns des minerais et minéraux les plus connus.

De haut en bas : un minerai d’or, du cuivre natif et un diamant dans Minecraft (à gauche) et dans la collection des Mines de Paris (à droite).
Assemblage par l’auteur, Minecraft/Mojang, Musée de minéralogie des Mines de Paris, photo de Jean-Michel Le Cleac’h, Fourni par l’auteur

On retrouve par exemple le charbon, le cuivre, le fer, l’or, l’émeraude, le diamant et le quartz. Ces ressources se trouvent sous forme de poches dans la roche, parfois sous forme de veines massives. Cuivre et fer se retrouveront plus facilement à la surface, à la manière de certains des gisements sédimentaires ou magmatiques qui leur sont associés dans le monde réel. Ces derniers se forment à de relativement faible profondeur et peuvent s’organiser sous une forme similaire à celles de veines minéralisées.

Le diamant, lui, se retrouvera bien plus en profondeur, près de la roche mère, un parallèle avec la formation de nos diamants à de très grandes profondeurs (plus de 150 km), qui sont ensuite remontés à proximité de la surface par le magma.

La comparaison ne s’arrête pas aux minerais et cristaux, Minecraft présentant aussi d’autres roches plus ou moins connues. Outre l’obsidienne, on retrouvera les tufs, basaltes et andésites, typiques d’environnements magmatiques volcaniques où le magma devenu lave se cristallise. Ou encore les diorites et les granites, des roches magmatiques plutoniques formées en profondeur par le refroidissement du magma. Ceux souhaitant découvrir les équivalents réels de ces roches et minéraux pourront le faire cet été au musée de minéralogie de l’École nationale supérieure des mines de Paris, qui consacre jusqu’au 29 août 2025 une mini exposition aux minéraux dans Minecraft.

Modèle géologique de West Thurrock (Comté d’Essex, en Angleterre) créé par le British Geological Survey.
Minecraft, Mojang Studio, Fourni par l’auteur

Même s’il offre une vision ludique et simplifiée des géosciences, Minecraft, avec ses mécaniques, sa diversité et sa communauté de joueurs, présente un potentiel autant pour l’enseignement que pour la sensibilisation du grand public à ce domaine. Il vous est, par exemple, possible de visiter directement les sous-sols de notre monde en certains points du Royaume-Uni, grâce aux modèles géologiques 3D mis à disposition par le British Geological Survey.

The Conversation

Alex Vella a reçu des financements de l’ANR pour des projets de recherche.

ref. Apprendre les géosciences en s’amusant avec « Minecraft » – https://theconversation.com/apprendre-les-geosciences-en-samusant-avec-minecraft-261680

La Nouvelle-Calédonie pourrait-elle devenir un État indépendant ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Léa Havard, Maître de conférences en droit public, Directrice adjointe du Laboratoire de Recherches Juridique & Économique, Université de Nouvelle Calédonie

Le 12 juillet, à Bougival (Yvelines), les représentants politiques de Nouvelle-Calédonie et les représentants de l’État ont signé un accord important sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. Comment l’interpréter ? Entretien avec la spécialiste de droit constitutionnel Léa Havard.


Pourriez-vous expliquer ce que propose l’accord de Bougival qui évoque la création d’un « État calédonien » ?

Léa Havard : Commençons par préciser qu’un accord politique, fragile, a été obtenu. Il n’a pas encore de traduction juridique précise et que son interprétation est très délicate ! Ce que propose cet accord, c’est de créer une « organisation institutionnelle sui generis de l’État de la Nouvelle-Calédonie au sein de l’ensemble national ». Cette phrase vise à définir cet État de la Nouvelle-Calédonie au sein de l’ensemble national. On peut noter, qu’on parle d’un État sui generis ce qui signifie « de son propre genre », qui n’existe nulle part ailleurs, qui n’entre dans aucune catégorie juridique donc… C’est pour cela que, depuis l’accord, les juristes, essayent de voir – non sans mal – dans quelle catégorie va entrer cette institution ! Cet État ne correspond pas à une catégorie existante et il n’y a peut-être pas encore de mot pour le nommer. Donc c’est une institution inédite, qui est pensée comme pérenne aussi.

Pouvez-vous rappeler le statut actuel de la Nouvelle-Calédonie ?

L. H. : Le statut actuel de la Nouvelle-Calédonie, défini par l’accord de Nouméa n’avait pas vocation à durer dans le temps. Cet accord, signé en 1998 a fait de la Nouvelle-Calédonie une collectivité sui generis. Ce n’est ni une région, ni un département, ni une collectivité d’outre-mer, ni un département région d’outre-mer comme peuvent l’être La Réunion ou la Guadeloupe, par exemple.

C’est une collectivité au sein de la France, et elle est la seule à avoir ce statut qui est le plus poussé en termes d’autonomie par rapport à toutes les autres collectivités françaises. L’un des éléments clés, qui marque ce niveau d’autonomie poussée, c’est que la Nouvelle-Calédonie est la seule collectivité française à disposer du pouvoir législatif. Son congrès, qui est l’assemblée délibérante au niveau territorial, peut adopter ses propres lois. Avec l’accord de Bougival, on changerait de statut pour une autonomie encore plus poussée.

Concrètement, quelle serait l’autonomie accordée à cet État ?

L. H. : Ce qui est proposé va au-delà de l’accord de Nouméa pour plusieurs raisons. L’accord irait plus loin dans l’étendue des compétences, car il y aurait un transfert automatique de la compétence en matière de relations internationales. Par ailleurs, la Nouvelle-Calédonie serait compétente pour solliciter le transfert de nouvelles compétences régaliennes – par exemple la monnaie, l’armée, la justice ou la sécurité publique. Enfin, elle pourrait adopter sa propre Loi fondamentale et une nationalité de la Nouvelle-Calédonie serait créée.

Si elle obtenait toutes ces compétences, la Nouvelle-Calédonie deviendrait-elle un véritable État indépendant de la France ?

L. H. : Commençons par préciser que ce processus, s’il aboutit, sera très long et très complexe. Chaque demande de transfert de compétences régaliennes impliquera une majorité très forte au Congrès de Nouvelle-Calédonie, ce qui est loin d’être assuré, d’autant que le corps électoral va être modifié. Ensuite, une étude devra être menée avec les services de l’État pour étudier la faisabilité du transfert sollicité. Enfin le peuple calédonien devra valider le tout par référendum. Il y a donc beaucoup d’étapes exigeantes à passer…

Mais supposons que le processus aille à son terme et que, d’ici quelques années, l’ensemble des compétences régaliennes soient dévolues à la Calédonie : serait-elle, pour autant, un État souverain ? La Calédonie possédera-t-elle finalement la « compétence de sa compétence », c’est-à-dire la liberté de décider de la façon dont elle exerce ses compétences ? Cela fait partie des incertitudes de l’accord, car il n’indique pas les conséquences d’un transfert de toutes ces compétences. Juridiquement, à défaut de mention contraire, on peut en déduire que la France resterait en capacité de définir ce que peut faire ou pas la Nouvelle-Calédonie. Cette hypothèse apparaît toutefois très théorique et devra nécessairement être précisée.

Pensez-vous que ce processus puisse aller très loin en termes d’indépendance ?

L. H. : En théorie, oui. En pratique, ce n’est pas si sûr. L’accord prévoit des transferts de compétences certes importants, mais les mécanismes pour y aboutir sont contraignants, avec des majorités politiques très difficiles à atteindre. Notons que la recomposition du congrès, l’organe délibérant qui est censé actionner ces transferts de compétences va être favorable à la province Sud, qui a une très grande majorité de loyalistes. Par ailleurs, on va ouvrir le corps électoral en faisant entrer de nouveaux électeurs arrivés relativement récemment en Nouvelle-Calédonie, donc plutôt à tendance loyaliste. Cette modification des équilibres politiques est source de préoccupation pour les indépendantistes. Ils s’inquiètent du fait que les mécanismes allant dans le sens de l’indépendance existent, mais qu’ils soient quasiment impossibles à actionner.

Cet accord comporte-t-il des ambiguïtés ?

L. H. : Oui, il y a des ambiguïtés sur des mots. On parle d’un État de la Nouvelle-Calédonie. On utilise le mot « État » qui fait penser à un État souverain, mais en réalité, la Calédonie ne serait pas un État souverain selon cet accord. On utilise les mots « loi fondamentale » (la Nouvelle-Calédonie serait en mesure d’adopter sa loi fondamentale), or cette notion est un synonyme de Constitution. Mais il n’est pas précisé si cette loi fondamentale aura une valeur constitutionnelle (ce qui consacrerait un niveau d’autonomie sans précédent) ou si elle aura simplement la valeur d’une loi organique (ce qui impliquerait un degré d’autonomie moindre).

Concernant la nationalité calédonienne, on ne sait pas trop s’il s’agit d’une nationalité au sens classique – qui permettrait aux nationaux de s’en prévaloir à l’étranger en ayant un passeport, ou s’il s’agit d’une citoyenneté calédonienne, qui existe déjà, améliorée…

Si les ambiguïtés sont nombreuses et sources de difficultés, il faut aussi comprendre qu’elles ont aussi certainement été nécessaires pour parvenir à la signature de cet accord politique.

Quel serait le calendrier hypothétique et les étapes de ce processus 

L. H. : Depuis la signature de l’accord et le retour des délégations politiques en Nouvelle-Calédonie, il y a un certain nombre de voix dissonantes qui se font entendre. Les indépendantistes se montrent très réservés quant à cet accord signé par leurs représentants. La première étape sera donc de voir, dans les prochaines semaines, si cet accord tient sur le plan politique.

Si c’est le cas, alors l’étape suivante sera de modifier la Constitution française en septembre 2025. En effet, son titre 13 fait mention de l’accord de Nouméa et il faudra lui substituer l’accord de Bougival. Mais le gouvernement Bayrou sera-t-il encore là ? Le Congrès, réuni à Versailles, votera-t-il cette révision constitutionnelle avec une majorité des 3/5 ? Là encore, les incertitudes sont grandes…

L’étape suivante, en février 2026, sera de soumettre le projet d’accord à l’approbation des Néo-Calédoniens, en espérant qu’une majorité franche se dégagera pour que le résultat soit incontestable et incontesté. Ensuite, en mars et avril 2026, une loi organique devra être adoptée pour la traduction juridique de l’accord. Enfin, pendant le premier mandat du Congrès calédonien nouvellement élu, entre 2026 et 2031, la loi fondamentale de la Nouvelle-Calédonie devra être adoptée.

Et si tout ce processus échoue ?

L. H. : Alors on en revient à la situation actuelle. Les partenaires politiques devront se réunir, revoir leur copie et proposer un autre projet. Avec le risque d’un blocage qui perdure et de tensions…

Vous vivez en Nouvelle-Calédonie : comment les habitants de l’île ont reçu cet accord ?

L. H. : Il y a eu une forme d’euphorie à l’annonce de la signature de l’accord, parce que, depuis presque quatre ans, depuis le référendum de 2021, les Calédoniens attendent une évolution institutionnelle. Par la suite, il y a eu une forme de déception pour certains, tant du côté des loyalistes que des indépendantistes, au vu des concessions qui ont dû être faites.

Globalement, il y a de fortes interrogations au regard des incertitudes de l’accord. La Nouvelle-Calédonie est donc partagée entre l’espoir d’un horizon qui s’éclaircit et la crainte de retomber dans l’instabilité.

The Conversation

Léa Havard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Nouvelle-Calédonie pourrait-elle devenir un État indépendant ? – https://theconversation.com/la-nouvelle-caledonie-pourrait-elle-devenir-un-etat-independant-261865

Faire territoire en Bourgogne : entre vignobles labellisés Unesco et friche autogérée

Source: The Conversation – France (in French) – By Alain Chenevez, Maître de conférences HDR en sociologie de la culture et du patrimoine, Département Denis Diderot, laboratoire LIR3S (UMR 7366), Université Bourgogne Europe

Le 4 juillet 2015, les « Climats du vignoble de Bourgogne » ont été inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Shutterstock, CC BY-SA

En Bourgogne, deux modèles de préservation s’opposent : celui, institutionnel et labellisé Unesco des « Climats du vignoble », et celui, dissident et autogéré, du Quartier libre des Lentillères. Cette proximité spatiale met en lumière deux façons contrastées de faire territoire et d’habiter l’environnement.


Il y a dix ans, le 4 juillet 2015, les « Climats du vignoble de Bourgogne » ont été inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Ces parcelles viticoles, délimitées et hiérarchisées, sont reconnues comme un « paysage culturel exemplaire », fruit d’un long travail de mobilisation d’acteurs institutionnels, scientifiques et économiques.

L’objectif était de construire un récit légitime autour d’un héritage viticole, valorisé pour son lien au terroir et à la hiérarchie des crus, et renforcer l’image d’excellence et le rayonnement international de la Bourgogne. À l’inverse, à Dijon, le Quartier libre des Lentillères incarne une préservation non labellisée, fondée sur les usages, sur la résistance et sur l’expérimentation sociale.

Ces deux formes de préservation incarnent des visions opposées du territoire : l’une inscrit la mémoire dans les logiques de valorisation économique et d’excellence territoriale, l’autre dans des pratiques militantes hostiles à un projet urbain. Cette opposition agit comme un révélateur – et parfois un levier, des tensions écologiques, sociales et politiques qui traversent nos façons de faire territoire.




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Un récit patrimonial qui valorise la stabilité

L’inscription à l’Unesco repose sur une narration historique soigneusement construite, rigoureuse dans sa forme, mais orientée dans ses choix. Le dossier de candidature des « Climats du vignoble de Bourgogne » présente l’histoire locale comme une relation continue, harmonieuse entre l’humain et la terre, depuis les moines cisterciens du Moyen Âge jusqu’aux grandes maisons de négoce du XIXe siècle. Ce récit patrimonial valorise la stabilité, la transmission et l’excellence, en gommant les ruptures historiques ou les enjeux de pouvoir qui ont jalonné la fabrique de ce paysage viticole.

Le dossier de candidature tend à lisser les conflits sociaux liés au foncier et minimise l’impact écologique réel, comme l’usage controversé de produits phytosanitaires ou l’empreinte carbone liée à la mondialisation. Il reste en grande partie silencieux sur les travailleuses et travailleurs agricoles, tâcherons, saisonniers, qui ont pourtant façonné le territoire au quotidien. Ce récit, que Roland Barthes qualifierait de « mythe contemporain », transforme des faits historiques complexes et enchevêtrés en un récit stabilisé, apparemment évident, qui élude en grande partie les rapports de pouvoir ou les ruptures sociales.

Les Climats du vignoble de Bourgogne classé au Patrimoine mondial de l’Unesco, plaque du Château du Clos Vougeot
Les « Climats du vignoble de Bourgogne », inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, plaque du château du Clos de Vougeot (Côte-d’Or), lui-même monument historique depuis 1948.
Wikicommons, CC BY

L’inscription sur la liste du patrimoine mondial ne se limite pas à la transmission culturelle : elle participe activement à l’aménagement du territoire, structurant la mémoire et l’oubli comme leviers politique et économique. Paysages, architectures, savoir-faire deviennent des actifs valorisés dans « une économie de l’enrichissement ». Selon cette logique, la patrimonialisation dessine des identités territoriales et (re)définit un rapport à l’environnement.

Cette reconnaissance positionne le territoire et son ordre social sur la scène nationale et internationale, en lui conférant une valeur symbolique forte, dans une histoire perçue comme authentique. Cela renforce l’attractivité du site entre Beaune et Dijon, en combinant légitimité culturelle et intérêt économique, notamment dans les secteurs du tourisme, de l’agriculture et de la promotion territoriale. Le dossier de candidature précise d’ailleurs que l’un des objectifs est de « maintenir et développer l’activité touristique sur des bases qualitatives », en attirant un tourisme culturel à fort pouvoir d’achat, notamment international.

Une friche maraîchère où s’expérimente une autre manière de « faire territoire »

À l’opposé des dispositifs institutionnels de patrimonialisation, le Quartier libre des Lentillères donne à voir une autre manière de « faire territoire ».

Cette friche maraîchère de 9 hectares, située au sud de Dijon, est occupée par un collectif hétérogène d’habitants, de militants écologistes, d’artistes et de jardiniers, engagés depuis 2010 dans la défense des terres cultivables et l’expérimentation de modes de vie autonomes, en résistance à un projet d’aménagement urbain. On y cultive des légumes, mais aussi des formes de vie alternatives : cantine collective, boulangerie artisanale, autoconstruction, marché à prix libres.

Il ne s’agit pas d’un patrimoine officiellement reconnu, mais d’un cadre de vie structuré par les usages, par le soin quotidien et par l’investissement collectif. La gouvernance y est horizontale, organisée autour d’assemblées. La terre est pensée comme un commun, c’est-à-dire un espace partagé, non appropriable individuellement, et entretenu par ses usagers.

Ce modèle entre en contradiction directe avec les logiques de l’aménagement urbain porté par la métropole, qui prévoit la création d’un écoquartier à cet endroit. Ce conflit cristallise deux visions de la durabilité : technicisée d’un côté, militante de l’autre.

Le Quartier libre des Lentillères à Dijon en 2019.

Cette expérience, bien qu’inventive, repose sur un imaginaire politique fort et sur un équilibre fragile. Même dans un mouvement dissident, les divergences internes émergent face aux décisions sur l’avenir du lieu ou aux menaces d’expulsion. Les habitants du Quartier libre des Lentillères n’ont aucun titre de propriété, leurs installations restent précaires et les tentatives de régularisation, souvent perçues négativement par le collectif, suscitent la crainte d’une perte d’autonomie, d’une marchandisation voire d’une normalisation du lieu.

Des tensions entre marchandisation et dissidence ?

La tension entre les deux expériences n’oppose pas seulement l’illégal à l’officiel, mais deux épistémologies de la valeur : valeur d’échange (produit, rente, label) contre valeur d’usage (habiter, cultiver, partager). L’un universalise et monumentalise, l’autre contextualise et s’auto-institue.

Avec les « Climats », on valorise le passé, la tradition, mais on parle moins de l’augmentation du foncier agricole, qui ne permet pas toujours les usages alternatifs. Les projets culturels et patrimoniaux, souvent animés d’intentions louables, participent de cette mise à distance des formes de vie qui échappent au cadre.

Comme le rappelle l’historien états-unien David Lowenthal, tout patrimoine est sélection du passé et donc oubli d’autres histoires. En valorisant un patrimoine consensuel, cette sélection laisse souvent dans l’ombre les formes plus conflictuelles.

Le Quartier libre des Lentillères pose aussi une question vive : peut-on faire patrimoine autrement, sans exclure les récits dissidents ? Peut-on intégrer la lutte comme forme légitime de fabrique du territoire ?

Derrière cette opposition se joue l’avenir de nos milieux de vie : le patrimoine doit-il être une ressource pour l’économie de l’enrichissement, ou un levier pour la justice spatiale et l’expérimentation sociale ? Plutôt que de trancher, il s’agit d’ouvrir un débat : non pas entre le bon et le mauvais, mais entre différentes manières de construire du commun. Entre reconnaissance et usage, entre protection et invention, se dessine un champ de tension entre marchandisation et dissidence.

Dans un monde où les ressources s’épuisent, les lieux comme les Lentillères rappellent que la mémoire est aussi une lutte : pour habiter autrement, pour faire mémoire autrement. Le patrimoine, s’il veut être vivant, ne peut ignorer ces conflits. Il doit s’y exposer, les accueillir et, parfois, s’y transformer.

The Conversation

Alain Chenevez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Faire territoire en Bourgogne : entre vignobles labellisés Unesco et friche autogérée – https://theconversation.com/faire-territoire-en-bourgogne-entre-vignobles-labellises-unesco-et-friche-autogeree-243089

Où est le centre de l’Univers ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Rob Coyne, Teaching Professor of Physics, University of Rhode Island

Dans l’Univers, il y a quatre dimensions : longueur, largeur, hauteur… et temps. Scaliger/iStock/NASA via Getty Images Plus

Puisque l’Univers est en expansion, cela veut-il dire qu’il est parti d’un point précis, où il aurait été tout contracté ? Eh bien non ! Un physicien nous explique.


Il y a environ un siècle, les scientifiques s’efforçaient de concilier ce qui semblait être une contradiction dans la théorie de la relativité générale d’Albert Einstein.

Publiée en 1915 et déjà largement acceptée dans le monde entier par les physiciens et les mathématiciens, cette théorie supposait que l’Univers était statique, c’est-à-dire immuable et immobile. En bref, Einstein pensait que l’Univers d’aujourd’hui avait la même taille et la même forme que dans le passé.

Puis, lorsque les astronomes ont observé des galaxies lointaines dans le ciel nocturne à l’aide de puissants télescopes, ils ont constaté que l’Univers était loin d’être immuable. Bien au contraire, les nouvelles observations suggéraient que l’Univers était en expansion.

Les scientifiques se sont rapidement rendu compte que la théorie d’Einstein ne stipulait pas que l’Univers devait être statique – elle pouvait tout à fait décrire un Univers en expansion. En utilisant les outils mathématiques que ceux fournis par la théorie d’Einstein, les scientifiques ont créé de nouveaux modèles, qui, eux, montraient que l’Univers était dynamique et en évolution.

J’ai passé des dizaines d’années à essayer de comprendre la relativité générale, y compris dans le cadre de mon travail actuel en tant que professeur de physique, puisque je donne des cours sur le sujet. Je sais que l’idée d’un Univers en perpétuelle expansion peut sembler intimidante, et qu’une partie du défi conceptuel auquel nous sommes tous confrontés ici consiste à dépasser notre intuition de la façon dont les choses fonctionnent.

Par exemple, s’il est difficile d’imaginer que quelque chose d’aussi grand que l’Univers n’a pas de centre… la physique dit que c’est la réalité.

L’espace entre les galaxies

Tout d’abord, définissons ce que l’on entend par « expansion ». Sur Terre, « expansion » signifie que quelque chose grossit. Et en ce qui concerne l’Univers, c’est vrai, en quelque sorte.

L’expansion peut également signifier que « tout s’éloigne de nous », ce qui est également vrai en ce qui concerne l’Univers. Il suffit de pointer un télescope sur des galaxies lointaines pour constater qu’elles semblent toutes s’éloigner de nous. En outre, plus elles sont éloignées, plus elles semblent se déplacer rapidement. Et elles semblent également s’éloigner les unes des autres.

Il est donc plus exact de dire que tout ce qui existe dans l’Univers s’éloigne de tout le reste, en même temps.

Cette idée est subtile mais essentielle. Il est facile d’imaginer la création de l’univers comme un feu d’artifice qui explose : ça commence par un Big Bang, puis toutes les galaxies de l’Univers s’envolent dans toutes les directions à partir d’un point central.

Mais cette analogie n’est pas correcte. Non seulement elle implique à tort que l’expansion de l’Univers a commencé à partir d’un point unique, ce qui n’est pas le cas, mais elle suggère également que ce sont les galaxies qui se déplacent, ce qui n’est pas tout à fait exact non plus.

Ce ne sont pas tant les galaxies qui s’éloignent les unes des autres : c’est l’espace entre les galaxies, le tissu de l’Univers lui-même, qui s’agrandit au fur et à mesure que le temps passe.

En d’autres termes, ce ne sont pas vraiment les galaxies elles-mêmes qui se déplacent dans l’Univers ; c’est plutôt l’Univers lui-même qui les transporte plus loin à mesure qu’il s’étend.

Une analogie courante consiste à imaginer que l’on colle des points sur la surface d’un ballon. Lorsque vous insufflez de l’air dans le ballon, celui-ci se dilate. Comme les points sont collés à la surface du ballon, ils s’éloignent les uns des autres. Bien qu’ils semblent se déplacer, les points restent en fait exactement à l’endroit où vous les avez placés, et la distance qui les sépare s’accroît simplement en raison de l’expansion du ballon.

split screen of a green balloon with red dots and a squiggle on the surface, lightly inflated and then much more blown up
L’espace entre les point s’agrandit.
NASA/JPL-Caltech, CC BY

Imaginez maintenant que les points sont des galaxies et que le ballon est le tissu de l’Univers, et vous commencerez à voir ce dont il s’agit ici.

Malheureusement, si cette analogie est un bon début, elle ne permet pas non plus de comprendre les détails.

La quatrième dimension

Pour toute analogie, il est important de comprendre ses limites. Certains défauts sont évidents : un ballon est assez petit pour tenir dans votre main, ce qui n’est pas le cas de l’Univers. Un autre défaut est plus subtil. Le ballon est composé de deux parties : sa surface en latex et son intérieur rempli d’air.

Ces deux parties du ballon sont décrites différemment dans le langage mathématique. La surface du ballon est bidimensionnelle. Si vous marchez dessus, vous pouvez vous déplacer vers l’avant, l’arrière, la gauche ou la droite, mais vous ne pouvez pas vous déplacer vers le haut ou le bas sans quitter la surface.

On pourrait croire que nous nommons ici quatre directions – avant, arrière, gauche et droite –, mais il ne s’agit que de mouvements le long de deux axes de base : d’un côté à l’autre et d’avant en arrière. Ces deux axes, longueur et largeur, rendent la surface bidimensionnelle.

L’intérieur du ballon, en revanche, est tridimensionnel. Vous pouvez donc vous déplacer librement dans toutes les directions : en longueur et en largeur, mais aussi vers le haut ou vers le bas – ce qui constitue un troisième axe, la hauteur.

C’est là que réside la confusion. Ce que nous considérons comme le « centre » du ballon est un point situé quelque part à l’intérieur du ballon, dans l’espace rempli d’air qui se trouve sous la surface.

Mais dans cette analogie, l’Univers ressemble davantage à la surface en latex du ballon. L’intérieur du ballon, rempli d’air, n’a pas d’équivalent dans notre Univers, et nous ne pouvons donc pas utiliser cette partie de l’analogie – seule la surface compte.

Un ballon violet gonflé sur fond bleu
Vous essayez de comprendre comment fonctionne l’Univers ? Commencez par contempler un ballon.
Kristopher_K/iStock via Getty Images Plus

Demander « Où est le centre de l’Univers ? », c’est un peu comme demander « Où est le centre de la surface du ballon ? » Il n’y en a tout simplement pas. Vous pourriez voyager le long de la surface du ballon dans n’importe quelle direction, aussi longtemps que vous le souhaitez, et vous n’atteindriez jamais un endroit que vous pourriez appeler son centre parce que vous ne quitteriez jamais la surface.

De la même manière, vous pourriez voyager dans n’importe quelle direction dans l’Univers et vous ne trouveriez jamais son centre, car, tout comme la surface du ballon, il n’en a tout simplement pas.

Si cela peut être si difficile à comprendre, c’est en partie à cause de la façon dont l’Univers est décrit dans le langage mathématique. La surface du ballon a deux dimensions, et l’intérieur du ballon en a trois, mais l’Univers existe en quatre dimensions. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de la façon dont les choses se déplacent dans l’espace, mais aussi de la façon dont elles se déplacent dans le temps.

Notre cerveau est conçu pour penser à l’espace et au temps séparément. Mais dans l’Univers, l’espace et le temps sont imbriqués en un seul tissu, appelé « espace-temps ». Cette unification modifie le fonctionnement de l’Univers, par rapport à ce que prévoit notre intuition.

Et cette explication ne répond même pas à la question de savoir comment quelque chose peut être en expansion infinie – les scientifiques tentent toujours de comprendre ce qui est à l’origine de cette expansion.

En nous interrogeant sur le centre de l’Univers, nous nous heurtons donc aux limites de notre intuition. La réponse que nous trouvons (tout est en expansion partout et en même temps) nous donne un aperçu de l’étrangeté et de la beauté de notre Univers.

The Conversation

Rob Coyne a reçu des financements de la National Aeronautics and Space Administration (NASA) et de la US National Science Foundation (NSF).

ref. Où est le centre de l’Univers ? – https://theconversation.com/ou-est-le-centre-de-lunivers-258842

La dynastie Mérieux : symbole de Lyon, des vaccins et… de la discrétion

Source: The Conversation – France in French (3) – By François Delorme, chercheur associé CERAG, membre du WIKISGK, Université Grenoble Alpes (UGA)

Le montant de la fortune de la famille lyonnaise la plus connue est estimé à plus de neuf milliards d’euros. Ici, Alain et Charles Mérieux, devant l’image de Marcel, leur père et fondateur de la dynastie familiale. Institut Mérieux, FAL

La famille lyonnaise Mérieux, propriétaire de laboratoires d’analyses médicales et de production de vaccins depuis 1897, est la 16e fortune de France. Elle incarne un certain capitalisme lyonnais : discrétion, famille et catholicisme. Une histoire sur quatre générations que nous allons raconter.


Pour comprendre Lyon et les Lyonnais, les vacanciers les plus cinéphiles peuvent regarder Un revenant (1946), un film de Christian-Jacque avec Louis Jouvet. Ceux qui préfèrent les brocantes ou les bouquinistes peuvent chercher Callixte ou l’introduction à la vie lyonnaise (1926 et 1937), de Jean Dufourt.

La ville et ses habitants ont heureusement évolué depuis. La réputation d’entre soi, de discrétion, le souci d’être économe de sa bourgeoisie ne sont plus complètement d’actualité. Lyon a d’autres traits : influence du catholicisme social, de l’économie humaine et de la résistance intellectuelle avec les Cahiers du Témoignage chrétien pendant la Seconde Guerre mondiale.

Économiquement, la soie a été la gloire de Lyon au XIXe siècle notamment. De grands noms, comme la famille Gillet, pilier du capitalisme lyonnais, sont tombés dans l’oubli. Si Lyon a su prendre le virage de la chimie, seule la famille Brochier maintient encore une présence vivante dans la soie.

Marcel Mérieux dans son laboratoire vers 1905.

La famille Mérieux est un cas spécifique : d’ascendance soyeuse par son père, le fondateur Marcel Mérieux débute en travaillant avec Louis Pasteur. Puis, en 1897, il crée l’Institut Mérieux, laboratoire d’analyses médicales et de production de sérums. Il donne à la production de vaccins une dimension industrielle.

Aujourd’hui, la famille Mérieux est la 16e fortune française et la 443ᵉ fortune mondiale, pour un montant estimé à plus de 9 milliards d’euros.

Quelles leçons de cette réussite ?

Vaccin pour le plus grand nombre

Le catholicisme social et la discrétion sont assurément les caractéristiques principales de la famille Mérieux. La philanthropie est illustrée par une vision : le vaccin doit servir au plus grand nombre.

En 1974, Charles Mérieux conduit une campagne de vaccination sans précédent : près de 90 millions de Brésiliens sont préservés en quelques mois de la méningite africaine.
Bioforce, FAL

Ce mantra de Charles Mérieux, le fils de Marcel, se perpétue. Il le pousse, en 1974, à lancer le projet d’une vaccination de tout le Brésil contre une souche de la méningite, dont seul son laboratoire détient le vaccin. La production, l’acheminement et la livraison des vaccins, devant rester à -20 degrés, sont une réussite industrielle. Le pari de cette folle épopée est tenu : près de 90 millions de Brésiliens vaccinés, l’épidémie endiguée.

Fruit de cette expérience et de ses réflexions, Charles Mérieux crée Bioforce en 1983 pour poursuivre cet engagement humanitaire sous une forme structurée et institutionnalisée.

Philanthropie et tragédie

Aujourd’hui, cette action philanthropique se poursuit par le biais de plusieurs structures et fondations, notamment la fondation Christophe-et-Rodolphe-Mérieux, du nom des deux garçons d’Alain et Chantal Mérieux, tragiquement disparus. Au-delà de la santé, à Lyon, Alain Mérieux a pris plusieurs initiatives comme L’entreprise des possibles, au profit d’associations luttant contre l’exclusion.

« Vous savez, je reçois plus que je donne. C’est d’ailleurs ce qui nous a permis à Chantal et à moi de survivre et de vivre. Je crois que j’ai trouvé la paix », confesse Alain Mérieux

Cette stratégie philanthropique n’est pas seulement l’héritage d’une histoire ancienne, elle est aussi un vaccin pour un présent marqué par les drames personnels.

En 1926, Marcel Mérieux perd son fils aîné Jean. En 1975, Christophe, 9 ans, fils aîné d’Alain Mérieux, est enlevé puis libéré en échange d’une rançon de 20 millions de francs. En 1993, Jean Mérieux se tue dans un accident de voiture. En 1996, Rodolphe Mérieux, le fils cadet d’Alain Mérieux trouve la mort dans le Boeing de la Trans World Airlines qui explose au large de New York. En 2006, Christophe est emporté par une crise cardiaque.

Capitalisme familial

Rhône-Poulenc entre au capital de l’Institut Mérieux en 1967. Le groupe devient le leader des vaccins humains et vétérinaires. Comme le souligne Alain Mérieux, les producteurs constituent alors une sorte de « club ».

La vaccination du Brésil change la dimension de l’entreprise : son chiffre d’affaires passe de 20 millions de francs en 1974, dont 5 % à l’export, à 411 millions en 1977, dont 23 % à l’export.

Christophe, Alain et Alexandre Mérieux.
Institut Mérieux

Comme le précisent Bernadette Angleraud et Catherine Pellissier dans les Dynasties lyonnaises. Des Morin-Pons à Mérieux, du XIXe siècle à nos jours (2003), sous l’égide de Rhône-Poulenc, l’Institut Mérieux rachète l’Institut Pasteur en 1985 puis le Canadien Connaught. Pasteur Mérieux Connaught devient le leader mondial du vaccin.

En 1993, la privatisation de Rhône-Poulenc marque le départ d’Alain Mérieux. Cette décision est motivée par un rejet de la financiarisation et une certitude que l’indépendance passe par un contrôle du capital par la famille.

« J’ai refusé les stock-options à outrance. La financiarisation me révulsait. J’ai voté trois fois avec la CGT. C’était malsain. J’ai préféré tout abandonner, j’ai vendu. Ça a été très dur. »

Biomérieux et test Covid-19

Alain Mérieux se consacre à Biomérieux, crée en 1963 avec l’entreprise états-unienne de matériel médical Becton Dickinson dans le diagnostic in vitro. Avec la société d’investissement de la famille lorraine Wendel CGIP, il rachète les 49 % du capital détenu par le laboratoire états-unien. L’entreprise compte alors 3 000 salariés et réalise 2,4 milliards de francs de chiffre d’affaires.

En 2004, la famille Wendel vend sa participation par le biais d’une introduction en bourse. Le groupe double son chiffre d’affaires par rapport aux années 1960 avec 900 millions d’euros de chiffres d’affaires. Au premier trimestre 2025, l’entreprise réalise un peu plus d’un milliard de chiffre d’affaires et plus de 14 000 collaborateurs.

Depuis 2025, la Fondation Mérieux est actionnaire de l’Institut Mérieux à hauteur de 30 %, via la holding familiale CMA.
FAL

L’avenir s’appelle Alexandre Mérieux, aux commandes depuis 2017. Ses propos le placent dans la continuité d’un héritage familial et lyonnais. Mérieux devient notamment un des producteurs des millions de tests durant la pandémie de Covid-19 : Biomérieux rachète en 2011 la société Argène, qui développe depuis 2008 une gamme de diagnostics respiratoires.

En 2022, c’est sous son impulsion que la holding de la famille Agnelli prend 10 % du capital de l’Institut Mérieux qui couvre l’ensemble des activités du groupe, dont Biomérieux.

Homo familiae

Mérieux incarne-t-elle l’entreprise familiale typique, centrée sur l’humain et les valeurs ? Homo familiae. Cette dimension a été décrite par Gérard Hirigoyen : une entreprise est fondée sur des valeurs et privilégie le long terme au court terme. Elle se distingue ainsi de la rationalité purement économique de l’Homo œconomicus.

Il est amusant de constater que les deux grands-parents d’Alexandre ont choisi chacun l’une des deux voies pour assurer leurs développements, à la même période, à la fin des années 1960.

Charles Mérieux se range aux côtés de Rhône-Poulenc, dans une vision plus financière qui a conduit l’entreprise à être leader dans le vaccin. Paul Berliet fait le choix de Michelin, entreprise familiale caractéristique. Berliet est alors le troisième producteur européen et le septième mondial dans le poids lourd. Lorsqu’en 1974, l’entreprise clermontoise décide de se recentrer sur le pneumatique, il n’est pas fait grand cas de Berliet qui est cédé à Renault…

Plutôt qu’une conclusion théorique, les derniers mots reviennent à Alain Mérieux, ayant résisté au président Giscard d’Estaing qui voulait lui faire vendre à Rhône-Poulenc les 59 % du capital de Mérieux qu’il détenait :

« Celui qui n’a pas le contrôle du capital ne peut plus se battre. Si un dirigeant n’a pas la majorité, il est vite balayé », confie-t-il à la journaliste Catherine Nay.

The Conversation

François Delorme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La dynastie Mérieux : symbole de Lyon, des vaccins et… de la discrétion – https://theconversation.com/la-dynastie-merieux-symbole-de-lyon-des-vaccins-et-de-la-discretion-257409

Dynasties familiales : comment la famille Rothschild a bâti un empire… et pourquoi elle a échoué aux États-Unis

Source: The Conversation – France (in French) – By Liena Kano, Professor, Haskayne School of Business, University of Calgary

Mayer Amschel Rothschild (1745–1812), fondateur de la maison Rothschild est avec d’autres membres de sa famille : Mayer Karl Rothschild, Nath. Mayer v. Rothschild, Baron Lion. Nath. Rothschild, James v. Rothschild, Baron Alb. v. Rothschild, Sal. Mayer v. Rothschild, Anselm Sal. Frh. von Rothschild et Anselm [sic] Mayer von Rothschild. Wikimediacommons

Quelles leçons tirer de l’entreprise Rothschild, la société multicentenaire née au XVIIIe siècle, pour affronter les crises ? Une résilience fondée sur un langage organisationnel commun, des objectifs de long terme, une réputation de marque et des routines. Mais l’entreprise familiale s’est heurtée à ses limites en ratant son développement aux États-Unis : une prise de décision basée sur les émotions, sans déléguer à des associés hors de la famille.


Les entreprises familiales constituent une composante vitale du paysage économique en France. Dans le contexte économique turbulent actuel, marqué par les tensions géopolitiques, les perturbations technologiques et l’évolution des structures commerciales, être une entreprise compétitive est plus important que jamais.

Partout dans le monde, les entreprises familiales ont fait preuve d’une résilience remarquable face aux chocs externes. Certaines des plus anciennes entreprises au monde sont des entreprises familiales qui ont survécu à des guerres mondiales, des révolutions, des catastrophes naturelles et des pandémies.

Parmi ces multinationales de longue date figure la société Rothschild, une banque d’investissement familiale européenne vieille de plusieurs siècles. Notre étude de cas sur la famille Rothschild, fondée sur une analyse historique, met en lumière la façon dont des relations durables, des routines organisationnelles fiables et des objectifs de long terme lui ont conféré des avantages significatifs dans le commerce international.

En même temps, les structures familiales peuvent contribuer à créer des « biais de bifurcation », qui consistent à privilégier les ressources familiales par rapport à des ressources non familiales de valeur égale ou supérieure. Notre étude révèle que ce biais de bifurcation peut compromettre le développement international d’une entreprise, en particulier sur des marchés éloignés et complexes.

Une brève histoire des Rothschild

Mayer Amschel Rothschild (1744-1812), fondateur de la dynastie.
Wikimedia Commons

À l’origine une entreprise commerciale, de prêt sur gages, la société est fondée à la fin du XVIIIe siècle par Mayer Amschel Rothschild, né dans le ghetto juif de Francfort (Hesse, Allemagne).

Rothschild et sa femme, Guttle, ont dix enfants, dont cinq fils : Amschel, Salomon, Nathan, Carl et James.

En 1798, Rothschild envoie Nathan à Manchester en Angleterre. Par effet de ricochet, l’entreprise se développe dans ce pays et opère sa mutation d’opérations purement marchandes à des transactions financières. Dans les années 1820, Rothschild devient une banque multinationale, avec Amschel, Salomon, Nathan, Carl et James à la tête de maisons bancaires à Francfort, à Vienne, à Londres, à Naples et à Paris, respectivement.

Avantages et inconvénients des liens familiaux

Nathan Mayer Rothschild (1777-1836). Fondateur de la branche dite « de Londres », il finança l’effort de guerre britannique contre les ambitions napoléoniennes.
Wikimedia Commons

Au XIXe siècle, la stratégie des Rothschild consistant à s’appuyer sur les membres de la famille fonctionne bien pour l’entreprise.

Ingénieux, les cinq frères Rothschild correspondent dans un langage codé. Ils partagent également un pool commun de ressources à une époque où l’échange de données financières est rare dans le secteur bancaire international.

Leurs liens familiaux étroits permettent aux frères de transférer des informations, de l’argent et des marchandises à travers les frontières à une vitesse et une portée inaccessibles à leurs concurrents.

Cette cohésion interne protège les affaires des Rothschild, en facilitant les transactions et en leur permettant de rester résilients à travers les périodes de bouleversements politiques importants : une vision audacieuse pendant les guerres napoléoniennes, le ralliement républicain en 1848 et un patriotisme économique durant la Première Guerre mondiale.

Cette même dépendance excessive à la famille devient un inconvénient lorsque l’entreprise Rothschild se développe aux États-Unis.

Biais de bifurcation

Les Rothschild montrent un intérêt pour le marché états-unien dès les années 1820. Leurs tentatives répétées d’envoyer des membres de leur famille aux États-Unis pour étendre leurs opérations échouent, car aucun n’est prêt à y rester, préférant le confort de la vie européenne.

August Belmont fut agent de la banque Rothschild aux États-Unis.
Wikimediacommons

Comme ils ne sont pas en mesure d’établir un ancrage familial dans le pays, les Rothschild nomment un agent, August Belmont, pour diriger les opérations états-uniennes en leur nom en 1837.

Belmont n’a pas le pouvoir de prendre des décisions entrepreneuriales, de faire des investissements ou de conclure des accords. Il n’a pas non plus un accès illimité au capital et n’a jamais été chargé d’un mandat officiel Rothschild ou reconnu comme un associé à part entière. Les Rothschild ne sont pas disposés à déléguer de telles décisions à quelqu’un qui n’est pas un descendant masculin direct du fondateur, Mayer Amschel Rothschild.

Cette incapacité à utiliser Belmont comme lien entre la famille – avec ses expériences réussies, ses capacités, ses routines et ses connexions en Europe – et le marché états-unien – avec ses opportunités croissantes et les précieux réseaux que Belmont commence à développer – empêche finalement l’entreprise Rothschild de reproduire son succès aux États-Unis.

Les Rothschild sont finalement éclipsés par les banques Barings et J P Morgan en Amérique. Les deux concurrents suivent un chemin différent sur le marché en ouvrant des filiales états-uniennes à part entière sous leurs marques d’entreprise, avec des fonds importants et une autonomie décisionnelle.

Garde-fous

Ce « biais de bifurcation » n’a pas toujours un impact négatif immédiat. Les pratiques de gouvernance biaisées sont restées sans conséquence pour les Rothschild – tant qu’il y avait suffisamment d’héritiers compétents pour diriger les opérations de la banque dispersées aux quatre coins du monde.

À court et à moyen terme, les liens de la famille, ses routines éprouvées et sa confiance mutuelle ont construit un réservoir de résilience qui a soutenu la banque tout au long du XIXe siècle, l’une des périodes politiques les plus instables de l’histoire européenne.

Mais lorsque les ambitions internationales d’une entreprise dépassent la taille de la famille, le biais de bifurcation peut nuire à la compétitivité, tant sur les marchés internationaux qu’au pays.

À un moment donné, les entreprises familiales doivent passer d’une prise de décision émotionnelle et biaisée à des systèmes de gouvernance efficaces. Ceux-ci impliquent l’intégration de gestionnaires non familiaux et la sélection de ressources, d’emplacements et de projets qui n’ont pas de signification émotionnelle.

La famille Tata, à la tête d’un groupe industriel indien créé en 1868, a mis en place des garde-fous pour empêcher les biais de bifurcation.
Shutterstock

De nombreuses entreprises familiales prospères mettent en œuvre des outils dans leurs systèmes de gouvernance pour détecter et éliminer les comportements biaisés. Par exemple, les multinationales familiales telles que Merck en Allemagne, Cargill aux États-Unis et Tata Group en Inde ont créé des freins et garde-fous qui empêchent les décideurs de penser uniquement en termes familiaux.

Les stratégies les plus efficaces pour se prémunir contre le biais de bifurcation invitent à un examen extérieur dans la prise de décision des entreprises : nomination de PDG extérieurs à la famille, mise en place de conseils d’administration indépendants, embauche de consultants et octroi de pouvoirs de décision aux associés.

Leçons pour les entreprises familiales

Aujourd’hui, alors que l’environnement commercial mondial est sans doute confronté à une instabilité sans précédent, les entreprises cherchent à renforcer leur résilience.

Les entreprises familiales multigénérationnelles doivent apprendre à se prémunir contre le biais de bifurcation pour prospérer sur les marchés internationaux. Leur capacité démontrée à résister aux chocs externes offre de précieuses leçons pour d’autres entreprises.

Comment les entreprises non familiales peuvent-elles imiter le succès et la longévité des Rothschild ? Le cas Rothschild nous enseigne l’importance d’avoir un langage organisationnel commun, de fixer des objectifs à long terme, de maintenir des routines stables et de mettre l’accent sur la réputation de la marque.

Ces stratégies peuvent aider toute entreprise, familiale ou non, à renforcer sa résilience en période de volatilité.

The Conversation

Liena Kano a reçu des financements de SSHRC.

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Alain Verbeke a reçu des financements de SSHRC.

Luciano Ciravegna a reçu des financements d’INCAE Business School, où il dirige la chaire Steve Aronson.

Andrew Kent Johnston ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dynasties familiales : comment la famille Rothschild a bâti un empire… et pourquoi elle a échoué aux États-Unis – https://theconversation.com/dynasties-familiales-comment-la-famille-rothschild-a-bati-un-empire-et-pourquoi-elle-a-echoue-aux-etats-unis-260735

Arsenalisation de l’espace : quelles armes, quelles menaces, quel droit ?

Source: The Conversation – in French – By Katia Coutant, Chercheuse associée à la chaire Espace de l’ENS-PSL, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

L’humanité a longtemps connu deux terrains de conflictualité : la terre et la mer. L’air est venu s’y ajouter au début du XXe siècle ; cent ans plus tard est venu le temps du cyber… mais quid de l’espace ? Si les affrontements armés entre vaisseaux spatiaux relèvent encore de la science-fiction, l’arsenalisation de l’espace est déjà en cours. Mais de quoi parle-t-on exactement quand on emploie cette expression de plus en plus en vogue ?


À première vue, on pourrait définir l’arsenalisation de l’espace comme l’ensemble des technologies, des activités et des capacités qui visent à permettre le combat et les actions offensives dans l’espace extra-atmosphérique, par exemple à travers le placement d’armes en orbite.

Pourtant, le terme et son champ exact restent sujets à débat, et l’expression de « course à l’armement dans l’espace » pourrait lui être préférée.

« Arsenalisation » ou « militarisation » ?

L’usage croissant de l’expression « arsenalisation » reflète la conception grandissante de l’espace extra-atmosphérique comme étant un terrain de conflictualité. La définition même de l’arsenalisation est débattue, et soulève l’enjeu de la distinction entre l’arsenalisation et la militarisation de l’espace.

La militarisation couvrirait l’utilisation des moyens spatiaux en soutien à des opérations militaires et aurait ainsi un objet différent de l’arsenalisation. Prenons des exemples : un satellite d’observation utilisé pour surveiller des mouvements de troupes au sol relève a minima de la militarisation. Un dispositif en orbite capable de détruire un satellite adverse, au moyen d’un laser ou d’un missile, relève à coup sûr de l’arsenalisation.

Le groupe d’experts gouvernementaux chargé d’étudier de nouvelles mesures concrètes de prévention d’une course aux armements dans l’espace, rattaché à l’Organisation des Nations unies (ONU), prend en compte toutes les menaces liées aux infrastructures spatiales, y compris les vecteurs « Terre-espace, espace-Terre, espace-espace, et Terre-Terre ». Cette conception large permet de mieux identifier les risques liés à la prolifération d’armes en lien avec le secteur spatial, sans se limiter au piège de la cible géographique parfois associé à l’arsenalisation.

Quelles sont les menaces existantes ?

Il existe différents types de systèmes ou armes ciblant les infrastructures spatiales. Les tests antisatellitaires à ascension directe, dont la légalité est questionnée à l’ONU actuellement, consistent en la capacité pour un État de tirer sur ses propres satellites depuis la Terre.

Si, jusqu’ici, les tirs réalisés par les États ont consisté en des tests sur leurs propres satellites, ces tirs soulèvent toutefois le problème de la création de débris et des risques de collision de ceux-ci avec des satellites, et prouvent que ces États sont capables de viser (et d’atteindre) un satellite ennemi.

La question « Existe-t-il des armes positionnées dans l’espace qui pourraient viser la Terre ? » est souvent posée. Bien que ce soit en théorie envisageable, en pratique, les États n’ont pas recours à ce type de projets.

Les coûts de développement et de maintenance ainsi qu’une efficacité questionnable expliquent la préférence pour les techniques terrestres.

Surtout, de nombreuses technologies duales – c’est-à-dire d’utilisation civile et militaire – existent. Un satellite d’observation peut aussi bien servir à surveiller la déforestation qu’à repérer des infrastructures militaires. Ce flou complique considérablement la mise en place de règles claires.

Si l’on se limite aux technologies visant des cibles dans l’espace depuis l’espace, quelques exemples d’armes existent.

Déjà, en 1962, les États-Unis ont mené un essai d’explosion nucléaire dans l’espace, appelé Starfish Prime. Il a rendu inopérables de nombreux satellites, et les États ont par la suite décidé d’interdire les essais d’armes nucléaires dans l’espace. À ce jour, il n’y a donc pas d’armes nucléaires dans l’espace.

Au-delà des armes nucléaires, différentes technologies ont été essayées. Du côté soviétique, dès les années 1970, la station Almaz avait expérimenté l’installation d’un canon en orbite sur un satellite. Puis, en 2018, un satellite russe a été repéré très près d’un satellite franco-italien. Cette technologie, dite satellite « butineur », peut interférer avec le fonctionnement de la cible.

En réponse à cette situation, la France développe le système Laser Toutatis qui vise à équiper des satellites de défense d’un laser capable de neutraliser tout objet suspect qui s’en approcherait.

Guerre et paix dans l’espace

Cette présence d’armes confirme que l’espace est un lieu de conflictualité. Pourtant, dès 1967, grâce au Traité de l’espace, le principe de l’utilisation pacifique de l’espace a été acté.

Cette expression ne signifie pas que les armes sont illégales dans l’espace : leur présence n’est pas interdite tant qu’elles ne sont pas utilisées. Une nuance : en vertu de ce traité, si l’espace extra-atmosphérique peut accueillir certaines armes, les corps célestes, eux, demeurent entièrement exempts de toute arme, quelle qu’en soit la nature.

Ainsi, si l’on se limite à l’orbite autour de la Terre, l’arsenalisation est (pour l’instant) permise sauf pour les armes nucléaires et de destruction massive. Cela ne veut pas pour autant dire que le recours à la force armée est autorisé dans l’espace.

La Charte des Nations unies, également applicable dans l’espace, interdit le recours à la force ; en revanche est permise la légitime défense. C’est la raison pour laquelle les acteurs présentent leurs nouvelles technologies sous le nom de « technologie de défense active ».

Des initiatives visant à encadrer davantage ces pratiques existent, et des négociations sont en cours dans le cadre de la Conférence du désarmement à Genève.


La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.

The Conversation

Katia Coutant a reçu des financements du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.

ref. Arsenalisation de l’espace : quelles armes, quelles menaces, quel droit ? – https://theconversation.com/arsenalisation-de-lespace-quelles-armes-quelles-menaces-quel-droit-260465

Madagascar : le marché de compensation carbone en pleine émergence

Source: The Conversation – in French – By Quentin Grislain, Chercheur en géographie politique, Cirad

Plantation d’acacia sur une parcelle de colline d’un membre du projet TERAKA. Quentin Grislain / Cirad, , Fourni par l’auteur

Depuis la fin des années 2000, les projets de compensation carbone se sont multipliés à Madagascar. Ces projets renvoient à des initiatives diverses, allant de programmes de reforestation et de boisement à la restauration des zones humides et à la prévention de la déforestation. Ils sont présentés par leurs promoteurs comme des solutions « gagnant-gagnant », offrant à la fois des avantages en termes d’atténuation du changement climatique et de développement socio-économique local.

Mais au-delà du discours et des promesses, de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque les projets de compensation carbone à Madagascar ? Quels sont les contours de ces projets en termes d’échelle d’intervention, d’acteurs impliqués et de promesses d’engagement envers les communautés locales ?

Mes recherches portent sur l’analyse des interactions entre agriculture familiale et dynamiques territoriales au prisme des questions foncières. J’ai récemment mené une étude exploratoire entre les mois de janvier et juin 2025, avec l’appui d’une équipe d’étudiants de l’Ecole supérieure des sciences agronomiques de l’université d’Antananarivo. Elle apporte un éclairage sur l’ampleur et la diversité des projets de compensation carbone à Madagascar.

Une réglementation en évolution

À Madagascar, le décret 2021-1113 relatif à la régulation de l’accès au marché du carbone forestier avait introduit des dispositions attribuant à l’État la propriété de tous les crédits carbone générés dans le pays. Cela avait eu pour effet de limiter l’accès au marché du carbone pour les organisations non gouvernementales (ONG) et les acteurs du secteur privé.

Face à ce constat, le gouvernement malgache a initié, fin 2024, un processus de révision de ce décret. Ce processus a abouti le 6 juin 2025 à l’adoption du décret 2025-626 élargissant les droits d’accès au marché du carbone forestier. Il ouvre également des opportunités à d’autres types d’acteurs pour bénéficier des revenus issus de la vente de crédits carbone.

Désormais, toute personne physique ou morale, publique ou privée, nationale ou étrangère, peut, sous certaines conditions, générer des réductions d’émissions, en revendiquer la propriété et les commercialiser.

Néanmoins, à ce stade, les effets de ce nouveau cadre réglementaire sur le marché du carbone à Madagascar restent incertains.

État des lieux des projets de compensation carbone

Malgré cette incertitude, Madagascar a connu de nombreuses initiatives visant à établir un modèle commercial pour la conservation et la restauration des forêts. Cependant, seul un nombre limité de projets a dépassé la phase initiale de démarrage et a finalement été enregistré sur le marché volontaire du carbone.

Dix projets de carbone terrestre sont actuellement répertoriés à Madagascar dans les registres de compensation carbone. Au total, six projets ont progressé avec succès vers un statut d’enregistrement, tandis que quatre restent en cours de développement ou de validation. Parmi les projets enregistrés, quatre sont également confrontés à des retards de vérification.

La superficie totale des terres répertoriées pour l’ensemble de ces projets de compensation carbone s’élève à 894 026 hectares. Ces projets sont initiés par une diversité d’acteurs (État, ONG de conservation, entreprise étrangère, etc.) au nom de la lutte contre les crises du climat et de la biodiversité. Toutefois, ils peuvent engendrer une concurrence accrue pour les terres et constituer ainsi une menace supplémentaire pour l’agriculture familiale malgache.

Principaux types de projets de compensation carbone

Les données du registre de compensation carbone montrent que les projets sont très divers. Ils peuvent être regroupés en trois types : les projets de conservation à grande échelle, les projets communautaires et les investissements du secteur privé.

Depuis le début des années 2000, la finance carbone est reconnue comme un outil potentiel pour financer durablement la gestion des aires de conservation.

À Madagascar, le secteur de la compensation carbone comprend un petit nombre de projets à grande échelle menés par des ONG internationales telles que Conservation International et Wildlife Conservation Society (WCS), qui visent à générer des fonds supplémentaires pour les efforts de conservation grâce à la vente de crédits carbone.

Ces initiatives sont généralement mises en œuvre sur des terres appartenant à l’État. Elles sont gérées dans le cadre d’accords à long terme avec des ONG internationales – comme par exemple le projet d’aire protégée de la forêt de Makira, qui représente à lui seul plus de 350 000 hectares dans le registre Verified Carbon Standard de Verra, mis en œuvre par WCS.

Un autre type de projet vise à diversifier les revenus des agriculteurs locaux et à promouvoir le développement rural dans le cadre de projets de moindre envergure, dont la superficie est généralement inférieure à 10 000 hectares.

Par exemple, le projet Tahiry Honko, mis en œuvre par l’ONG britannique Blue Ventures dans l’aire marine protégée de Velondriake, au sud-ouest de Madagascar, se concentre sur le reboisement et la conservation de plus de 1 200 hectares de mangroves. Il vise également le développement de moyens de subsistance alternatifs pour les communautés locales.

Bien que les terres de mangroves appartiennent à l’État, l’association Velondriake cherche à obtenir des droits légaux pour gérer la forêt de mangroves. Cependant, l’interdiction nationale de l’exploitation des mangroves et les questions foncières non résolues restent des défis à relever, en particulier pour les ventes de crédits carbone.

Par ailleurs, quelques projets sont également menés par des acteurs du secteur privé tel que le projet Fagnako financé par Canopy Energy, une société française basée à Paris. Le projet intervient dans l’est de Madagascar. Il vise à réhabiliter des terres dégradées en plantant 3 millions d’arbres Pongamia, des espèces fourragères et des arbres fruitiers.

Pour ce faire, en décembre 2023, le projet a signé un bail emphytéotique de 35 ans avec la commune de Vohitranivona sur 10 500 ha.

Notre étude met en évidence que la taille des projets varie considérablement selon la nature des acteurs impliqués et leurs stratégies. Elle va de petites initiatives communautaires de moins de 2 000 hectares à des efforts REDD+ (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts) à grande échelle couvrant plus de 300 000 hectares. Cela souligne les ambitions très diverses au sein du secteur des compensations carbone à Madagascar.

Formation de petits groupes de paysans à la mise en œuvre de pépinière artisanale dans la commune de Mahazoarivo dans le cadre du projet TERAKA.
Quentin Grislain / Cirad,, Fourni par l’auteur

Des promesses d’engagement variables

Les engagements d’investissement en faveur des communautés locales et du développement territorial varient considérablement d’un projet à l’autre. Ils vont de simples initiatives de formation et de sensibilisation des communautés locales à la création de centaines d’emplois et à la réhabilitation d’infrastructures communautaires.

Le projet de reforestation communautaire TERAKA, par exemple, adopte une approche centrée sur la diffusion des connaissances et le renforcement des capacités des ménages ruraux au travers de formations diverses (plantation d’arbres, fourneaux améliorés, etc.).

En outre, le projet met l’accent sur le partage des bénéfices de la vente des crédits carbone. En revanche, il ne vise pas à créer des emplois directs ou à fournir des appuis à des services plus larges.

À l’inverse, le projet Fagnako vise à créer des opportunités d’emploi, avec un résultat attendu de 300 emplois permanents et de 3 000 emplois saisonniers, ainsi qu’à réhabiliter les infrastructures municipales. Cependant, le document de projet ne mentionne aucun mécanisme de partage des revenus visant à fournir aux communautés locales une part directe des revenus générés par les ventes de crédits carbone.

Par ailleurs, des écarts peuvent exister entre les annonces des promoteurs de projets et les concrétisations sur le terrain.

La réalisation des promesses d’engagement dépend d’une combinaison de facteurs. Le volontarisme des porteurs de projets joue un rôle central, notamment en matière d’inclusion des exploitants familiaux et de reconnaissance des droits fonciers locaux. Elle repose aussi sur des engagements contraignants visant à renforcer la transparence tout au long du cycle de vie des projets.

Enfin, les moyens financiers devraient être alignés avec les objectifs annoncés par les promoteurs de projets en termes de retombées socio-économiques pour les populations locales. En effet, de manière générale, il y a une sous-estimation des ressources nécessaires aux activités de développement local dans ces projets.

Suivre l’évolution des marchés de compensation carbone

Finalement, cette étude exploratoire montre que le marché du carbone à Madagascar reste un secteur émergent. Il est caractérisé par un ensemble diversifié d’acteurs aux objectifs variés, de nombreux projets encore en phase de démarrage et un cadre réglementaire national sur le carbone nouvellement révisé. Cette situation nécessite une attention particulière de la part des décideurs politiques, des chercheurs et des organisations de la société civile.

Dans ce contexte d’incertitude, la nécessité de poursuivre des recherches de terrain approfondies s’impose. Cette nécessité apparaît d’autant plus saillante dans le contexte actuel, marqué par l’adoption du décret 2025-626, qui élargit les droits d’accès au marché du carbone forestier. Cette nouvelle réglementation laisse entrevoir une multiplication des projets de compensation carbone dans le pays au cours des prochaines années.

Elle pourrait, en l’absence d’initiatives de régulation en matière de transparence et de redevabilité des porteurs de projets, alimenter une vague d’« accaparements verts » au nom de la biodiversité et de la protection de la nature et ainsi menacer les moyens de subsistance de millions d’exploitants familiaux.

The Conversation

Quentin Grislain est accueilli au FOFIFA (Centre national de la recherche appliquée au développement rural) à Madagascar. Il a, via le CIRAD, reçu des financements du Lincoln Institute of Land Policy. Il a également bénéficié de l’appui du GIGA (German Institute of Global and Area Studies) et de l’initiative Land Matrix.

ref. Madagascar : le marché de compensation carbone en pleine émergence – https://theconversation.com/madagascar-le-marche-de-compensation-carbone-en-pleine-emergence-261480