Peut-on faire confiance aux sondages politiques ? Un statisticien nous donne les clés pour les décrypter

Source: The Conversation – in French – By Léo Gerville-Réache, Modélisation statistique, Université de Bordeaux

En vue de l’élection présidentielle de 2027, nous allons être matraqués de sondages. Quelle confiance accorder à ces chiffres ? Pour le comprendre, il faut se pencher sur les statistiques, déterminer comment elles sont construites et déterminer les biais et les incertitudes.


Le dimanche 7 juillet 2024, le verdict des urnes a balayé des semaines de « certitudes statistiques ». Alors que les instituts plaçaient le Rassemblement national (RN) et ses alliés en tête avec une fourchette de 170 à 230 sièges, les résultats définitifs ont figé le compteur à 143 sièges, reléguant le parti à la troisième place.

Comment un appareil statistique aussi sophistiqué a-t-il pu manquer la physionomie de l’Assemblée à ce point ? La réponse ne réside pas seulement dans de « mauvais chiffres », mais dans un décalage structurel entre ce que la loi encadre, ce que la statistique permet, et ce que le public entend.

Le « sondage » contrôlé contre la « projection » libre

Depuis la loi no 2016-508 du 25 avril 2016, la Commission des sondages est chargée de veiller au respect de la réglementation. Elle s’est dotée d’un site donnant accès aux notices explicatives de l’ensemble des sondages électoraux publiés, et publie régulièrement des communiqués. Le 18 juin 2024, à l’occasion des élections législatives, la commission alerte sur une distinction juridique fondamentale qui échappe souvent au grand public :

  • Le sondage (contrôlé) : une enquête statistique sur un échantillon représentatif de l’ensemble du territoire hexagonal. La commission exerce ici un contrôle systématique sur la méthode de sélection, les quotas et les redressements.

  • La projection en sièges (non contrôlée) : c’est un exercice de « traduction » du vote national en sièges parlementaires. La commission est formelle : elle n’exerce aucun contrôle sur ces chiffres et recommande la prudence.

Pourquoi ? Parce que la projection est tributaire de 577 réalités locales : offre politique spécifique, notoriété des candidats et, surtout, les configurations de seconds tours (triangulaires, désistements) qui dépendent du taux de participation. En somme, la loi encadre la « matière première » (l’intention de vote), mais laisse le « produit fini » (la projection en sièges) dans une zone grise méthodologique.

Le mirage des marges d’erreur

L’un des plus grands malentendus réside dans l’affichage des marges d’erreur, perçues à tort comme une mesure globale de la fiabilité. Depuis la loi de 2016, chaque première publication d’un sondage doit obligatoirement indiquer sa marge d’incertitude. Pourtant, la quasi-totalité des instituts français utilise la méthode des quotas, une technique sur laquelle la notion mathématique de marge d’erreur n’a techniquement « pas de sens », comme les instituts l’admettaient eux-mêmes devant le Sénat.

En « théorie des sondages », on distingue explicitement :

  • les sondages « aléatoires », où chaque individu de la population cible du sondage a une probabilité connue et non nulle de faire partie de l’échantillon de répondants, et on se sert de ces probabilités pour établir des marges d’erreur. Ici la « représentativité » est, par construction, indiscutable.

  • les sondages par « quotas » où il s’agit de contrôler que la structure de l’échantillon de répondants au sondage est similaire à celle de la population cible (essentiellement : sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, région de résidence et catégorie d’agglomération). Ici, la « représentativité » est seulement partiellement contrôlée, et la probabilité de chaque individu, d’appartenir à l’échantillon, est inconnue.

Pour comprendre l’origine de cette ambiguïté sur les marges d’erreur, il faut remonter au rapport no 54 du Sénat de 2010 qui a entériné un glissement sémantique majeur en estimant qu’il était « tout à fait possible » de considérer que les quotas génèrent des incertitudes « similaires » à la méthode aléatoire.

Or, Pascal Ardilly (inspecteur général de l’Insee et auteur de l’incontournable livre les Techniques de sondage), auditionné par le Sénat, précisait explicitement que faire l’hypothèse de marges d’erreur similaires pour les résultats d’un sondage, qu’il soit issu de la méthode des quotas ou de la méthode aléatoire, relevait d’une hypothèse très forte et non vérifiée d’absence de biais pour la méthode des quotas.

Un glissement analogue apparaît avec l’usage tronqué de la notion d’« échantillonnage contrôlé » attribuée à Jerzy Neyman (considéré comme l’un des fondateurs de la statistique moderne).

En omettant le mot « aléatoire » dans l’expression originelle « échantillonnage aléatoire contrôlé », on fait comme si le contrôle des quotas pouvait se substituer au hasard. Pourtant, scientifiquement, le mot « aléatoire » change tout : le « contrôlé » n’est pas une ambiance mais un hasard encadré par un plan de sélection rigoureux qui permet de construire mathématiquement des marges d’erreur.

C’est ce qui rend la notion de « représentativité » si exigeante : elle ne peut être revendiquée que si les marges d’erreur découlent scientifiquement du plan de sélection, ce que la méthode des quotas ne peut pas invoquer, en toute généralité. En reprenant une formulation de compromis – « les marges d’erreur… le cas échéant par référence à la méthode aléatoire » – la loi a figé des mots statistiques sans en figer les conditions de validité, laissant croire au public que la marge d’erreur affichée (en général, seulement lors de la première publication) est l’assurance tous risques d’un chiffre qui se veut destin.

Quand la convergence fabrique l’erreur collective

En science, il est souvent rassurant de constater que diverses études donnent des résultats « compatibles ». Malheureusement, il peut s’agir d’une hallucination collective !

En 2024, les principaux instituts de sondage dont les travaux étaient relayés dans les médias, donnaient, quelques jours avant le second tour, des projections très éloignées des résultats définitifs.

Ce phénomène est ce que j’appelle une « communauté de biais ». Lorsque plusieurs instituts utilisent des méthodes similaires et des redressements basés sur les mêmes hypothèses (comme le report de voix entre blocs), une erreur commune peut se produire. La stabilité des chiffres n’est alors pas un gage de fiabilité, mais le symptôme d’une confiance collective dans une erreur collective.

La présidentielle : un cadre « pur » qui n’élimine pas les biais

Dans le cadre de l’élection présidentielle, le dispositif semble pourtant idéal : on sort des incertitudes liées aux 577 scrutins locaux pour revenir au « sondage pur », tel que défini et strictement contrôlé par la commission. Cependant, il est impératif de comprendre que le contrôle réglementaire assure une transparence démocratique, mais ne garantit en rien une « vérité » statistique. Le malentendu principal réside dans la confusion entre la marge d’erreur théorique et la fiabilité globale.

Lors de l’élection présidentielle de 2012, par exemple, pour une intention de vote de 25 %, les marges d’erreur « théoriques » affichées étaient de l’ordre de 1,8 à 2,7 points (selon le nombre de répondants). Après analyse statistique des écarts des résultats de tous les candidats entre le scrutin et les dernières estimations, elles se situaient en réalité entre 4 et 6 points. Pour exemple, un candidat crédité de 25 % d’intention de vote était essentiellement prévu entre 23 % et 27 % alors que la précision sincère du sondage se situait entre 21 % et 29 %.

Ce décalage s’explique par la nature même de l’erreur totale, qui n’est pas qu’une simple variance (un flou lié à la taille de l’échantillon et sa variabilité), mais peut aussi être un biais (un décalage structurel). Ce biais est alimenté par la vie réelle des sondages : non-réponses, indécisions, modes de collecte ou ajustements méthodologiques plus ou moins assumés.

Lorsque tous les acteurs utilisent des méthodes de redressement et des panels « similaires » (électeurs recrutés essentiellement sur Internet et qui répondent régulièrement aux sondages qui leur sont soumis), ils peuvent produire une histoire cohérente… mais erronée dans la même direction.

Ce constat impose, il me semble, une véritable « hygiène du commentaire » : il faut cesser de considérer les « fourchettes » affichées (lorsqu’elles le sont) comme le curseur permettant de décider si une campagne « stagne », « bouge » ou « bascule ».

2027 : Vers une maturité de l’information électorale ?

À l’approche du double scrutin de 2027 – l’élection présidentielle suivie d’élections législatives – l’enjeu n’est pas seulement de savoir qui « gagnera », mais de définir comment nous acceptons d’être informés (voire influencés). La séquence de 2024 a servi de rappel brutal : un appareil « statistique », aussi sophistiqué soit-il, peut totalement manquer la physionomie d’une assemblée si l’on confond l’intention de vote nationale avec la projection locale en sièges.

Pour l’élection présidentielle de 2027, le défi sera de ne pas se laisser enfermer dans le confort d’un chiffre unique. Le cadre sera « pur » et contrôlé par la Commission des sondages, mais l’expérience de 2012 (et en réalité celle de bien d’autres) nous rappelle qu’une marge d’erreur « théorique » de deux points peut masquer une imprécision réelle de plus de cinq points une fois les biais potentiels intégrés. Il est temps que les médias et le public adoptent un « pacte de sobriété » : privilégier les fourchettes larges et admettre qu’à trois points (voire cinq points) d’écart, rien n’est clair.

Concernant les législatives qui suivront, la vigilance devra être redoublée sur les projections en sièges. Comme l’a souligné la Commission des sondages, ces exercices ne bénéficient d’aucun encadrement méthodologique strict et dépendent de paramètres locaux (offres politiques, désistements) qu’un sondage national ne peut saisir. Continuer à présenter ces projections comme des résultats scientifiques et fiables, c’est entretenir une « confiance collective dans une erreur collective ».

En définitive, mon propos appelle une alliance entre culture statistique et culture civique. La loi de 2016 a ouvert la « boîte noire » en imposant la transparence des notices. Il appartient désormais aux acteurs du débat public de transformer cette transparence en une véritable « hygiène du commentaire ».

Un chiffre n’est pas un destin, c’est une mesure ; et en démocratie, le destin n’appartient qu’au vote, une fois les hypothèses, les méthodes, les estimations et les projections remises à leur juste place.

Et pour les élections municipales ? Dans les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille…), les instituts s’appuient le plus souvent sur leurs panels, puis filtrent les répondants pour ne retenir que les personnes inscrites sur les listes électorales de la commune (et, le cas échéant, de l’arrondissement/secteur). La méthode des quotas et les redressements restent les principaux outils statistiques mobilisés pour estimer les intentions de vote. Restons vigilants !

The Conversation

Léo Gerville-Réache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Le pouvoir des communes face à l’État : enjeu caché des municipales

Source: The Conversation – in French – By Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po

À un an de l’élection présidentielle, les municipales de 2026 sont un scrutin charnière, révélateur de l’état réel du paysage politique français. Cependant, derrière l’affrontement partisan se joue un enjeu plus profond : savoir si la commune reste un lieu essentiel de notre démocratie, ou si elle s’est muée en simple rouage administratif.


Les élections municipales de 2026 vont revêtir une importance particulière. Tout d’abord, parce qu’elles vont constituer un test pour mesurer les rapports de force politiques avant l’élection présidentielle de 2027 qu’elles précèdent immédiatement, une situation qui ne s’était pas reproduite depuis 2001. Ensuite, parce qu’elles interviennent dans un contexte de trouble, voire d’usure démocratique. La séquence ouverte par les élections législatives de 2024, faite d’instabilité et d’impuissance gouvernementale, est venue parachever un processus de décomposition et de recomposition politique amorcé depuis 2017 et la première victoire d’Emmanuel Macron.

Mais derrière les enjeux partisans se profile un enjeu caché, celui de la conception même du rapport au politique. Les élections municipales de 2026 vont raviver un très ancien débat sur ce que sont les communes et le pouvoir local. S’agit-il d’une forme d’organisation urbaine destinée à rationaliser l’action publique ou bien de l’expression plus ou moins spontanée de libertés venant se concrétiser dans une communauté ?

La nationalisation des élections municipales

Bien qu’elles soient locales par définition, les élections municipales vont revêtir une valeur nationale. Dans l’état actuel de confusion politique, chaque parti entend montrer qu’il dispose d’un ancrage territorial et se trouve ipso facto en mesure de répondre aux attentes des Français sur le terrain. Le Rassemblement national (RN) est devenu le parti dominant, mais n’a pas pu réunir un vivier d’élus locaux suffisant pour démontrer son omniprésence et a préparé environ 700 listes. Son espoir est de conquérir quelques grandes villes, comme Calais ou Toulon. La question se posera de savoir si la suprématie des Républicains (LR) dans les villes de plus de 9 000 habitants, actée en 2020, pourra se prolonger sans entériner « l’union des droites » avec le RN.

À gauche, la fin du Nouveau Front populaire met en concurrence La France insoumise (LFI) et le Parti socialiste (PS) pour le leadership dans la perspective de la présidentielle de 2027, avec l’engagement de députés LFI à l’assaut de Paris ou de Marseille. Le PS va mesurer la portée de sa stratégie de recentrage et d’alliance avec Les Écologistes pour espérer récupérer des villes passées à droite en 2014, comme Reims ou Toulouse. Pour le bloc central, l’enjeu est celui de savoir ce que pèse encore le macronisme, alors que Renaissance a préféré soutenir des candidats Horizons (à Paris), divers droite (à Lyon) ou d’anciens LR (à Marseille).

Projeter sur les élections municipales les enjeux de l’élection présidentielle permet aux partis politiques de renforcer leur légitimité alors qu’ils sont désormais faibles et incapables de canaliser la violence sociale. Cette instrumentalisation occulte cependant la nature du débat démocratique que soulèvent ces élections.

Une histoire du long terme

Pour comprendre ce dont se revêt le pouvoir municipal dans la France de 2026, il faut bien cerner l’importance d’un débat historique qui entoure l’apparition du fait communal au détour des IXe et Xe siècles. Les communes, souvent issues des paroisses catholiques, se sont alors multipliées dans un cadre juridique nouveau, celui de chartes passées avec des autorités de tutelle – rois, seigneurs, autorités ecclésiastiques – qui leur concédaient des libertés de gestion mais, surtout, reconnaissaient l’existence de pouvoirs sociaux autonomes : les communes deviennent des personnes morales.

On doit surtout retenir le fait qu’elles deviennent l’expression d’une solidarité entre les habitants, qui se doivent « foi, assistance et conseil ». Ceux-ci participent à des assemblées générales convoquées « à corz cornant et à cloiche sonant », selon un modèle institutionnel qui se diffuse en Europe.

Deux facteurs sociopolitiques vont jouer un rôle décisif dans l’invention de la commune, que l’on retrouve très clairement dans la France du XXIe siècle : d’une part, un mouvement de différenciation et d’individuation, qui conduit à l’affirmation d’une identité locale collective ou communautaire et, d’autre part, un effondrement du pouvoir central, marqué par l’instabilité et l’inefficacité. Petit parallèle historique : Louis II dit le Bègue reste roi des Francs deux ans (877-879), Charles III le Gros trois (884-887), tout comme Louis III (879-882), et le dernier roi carolingien, Louis V, un an (986-987). Comme le souligne Émile Durkheim dans un texte de 1903 : « L’activité de la société est en raison inverse de l’activité de l’État. » L’émancipation de la société conduit à inventer de nouvelles structures politiques qui permettent de se protéger et d’affirmer ses libertés.

De l’institution communautaire à l’institution oligarchique

Cette conception de la commune va disparaître sous l’effet d’un mouvement de concentration oligarchique qui s’opère à partir du XIVe siècle, puis d’une nouvelle doctrine juridique venant à l’appui de la centralisation monarchique à partir du XVIᵉ siècle, qui fera progressivement de la commune un simple rouage de la puissance royale, dont les représentants, les maires, ne sont plus élus mais titulaires d’offices, dont l’achat devient une aubaine financière pour l’État. En 1555, un édit royal crée les généralités (ancêtres de nos préfectures) sous la conduite d’un intendant nommé par le roi qui va contrôler les finances communales et vérifier si les élus ne s’octroient pas trop d’indemnités.

Cette évolution oligarchique et de concentration du pouvoir municipal est le produit de deux facteurs opposés. Le premier, apparu très tôt, est le besoin de disposer de maires ayant fait des études juridiques et disposant d’un bagage universitaire. Très vite, dès le XIIIe siècle, les bourgeois sont à la recherche de bons maires pour leur commune, ce qui implique déjà un certain savoir-faire professionnalisé. Cette nouvelle élite va s’associer à la bourgeoisie marchande et aux Parlements pour contrer le pouvoir royal mais, de ce fait, s’insérer dans de plus vastes réseaux sociaux et familiaux. Le second, inverse, mais jouant paradoxalement dans le sens d’une dévitalisation de l’idée communale et communautaire originelle, tient à la construction de l’État moderne, qui impose de disposer de rouages locaux et appuie les élites locales dans leur lutte contre la noblesse et les seigneurs.

Les conseils et les « jurés » ou les « échevins » vont rapidement s’imposer, tandis que les assemblées de citoyens disparaissent peu à peu. Bien que la Révolution et les régimes républicains qui lui succèdent fassent de l’élection démocratique le ressort du pouvoir municipal, ce dernier se réduit désormais à un contre-pouvoir plus ou moins fragile par l’insertion des maires dans la notabilité, qui conduit aux fonctions politiques nationales.

Le pouvoir municipal à la croisée des chemins

En 2026, le pouvoir municipal se retrouve en tension entre ces deux acceptions de la commune. La première est celle du pouvoir direct des citoyens, tel qu’il s’exprime positivement dans l’investissement dans les assemblées participatives locales et, négativement, dans les agressions dont les maires font l’objet en nombre croissant. L’idée d’un pouvoir de proximité, efficace et rapide, est partagée par une majorité de citoyens. Le Baromètre de la confiance politique du Cevipof montre ainsi qu’a émergé une autre idée du pouvoir politique, moins partisan et plus soucieux du détail des vies ordinaires.

Alors que le pouvoir central est fortement critiqué, le pouvoir local est apprécié : si 22 % des enquêtés ont encore confiance dans l’institution présidentielle, 60 % font confiance à leur maire, 58 % à leur conseil municipal. Bien plus, la demande de décentralisation est forte. Les enquêtés estiment à 79 % qu’il faudrait donner plus de pouvoir aux collectivités locales face l’État. Cette moyenne ne varie ni en fonction du niveau de diplôme, ni de la catégorie socioprofessionnelle, ni même du vote au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 puisque cette proportion est de 82 % chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, de 81 % chez ceux d’Emmanuel Macron et de 83 % chez ceux de Marine Le Pen. On est donc en présence d’une demande générale.

La commune reste le lieu de l’efficacité immédiate et de son évaluation rapide par les administrés. La gestion municipale reste d’ailleurs assez étrangère aux engagements partisans. Ce n’est pas par hasard si le facteur qui joue le plus sur le niveau de confiance dans les maires, bien avant la position politique ou les variables sociologiques lourdes, est constitué par le niveau de confiance dans les entreprises privées. Cette observation introduit cependant la seconde dimension du pouvoir municipal.

Celui-ci s’est concentré entre les mains des maires dans un cadre institutionnel où la « prime majoritaire » du scrutin laisse peu de place aux oppositions puisqu’une victoire modeste dans les urnes peut conduire à disposer d’une majorité écrasante de conseillers municipaux. Jusqu’à 50 000 habitants, en moyenne, les listes gagnantes ont obtenu en 2020 autour de 80 % des conseillers, 73 % entre 50 000 et 100 000 habitants et 69 % dans les grandes villes au-delà de 100 000 habitants avec une diversification de la compétition électorale.

Mais on observe aussi un renforcement récent du caractère oligarchique du pouvoir municipal, notamment par le développement des politiques de communication qui personnalisent fortement l’action municipale et valorisent la seule image du maire. Le profil socioprofessionnel des maires est devenu par ailleurs de plus en plus étroit, privilégiant les catégories supérieures ou moyennes diplômées. Entre 2014 et 2020, la proportion de maires issus des catégories supérieures est passée en moyenne dans l’Hexagone de 25 % à 43 %, et dans les outre-mer de 42 % à 49 %. Le mouvement est général, même si la taille des communes vient le moduler, puisque cette proportion passe de 34 % dans les communes de moins de 500 habitants à 72 % dans celles de 30 000 habitants et plus.

Origine sociale des maires de France en 2019 et 2025

Même si les maires bénéficient d’un crédit perdu par le personnel politique national, ils constituent néanmoins une oligarchie souvent impuissante. Les communes dépendent étroitement des dotations financières de l’État et doivent s’insérer dans un carcan de normes nationales tant en matière de santé, d’environnement que de développement urbain ou économique. L’autonomie locale est encore réduite par la nécessité de s’insérer dans des intercommunalités qui décident de plus en plus de la vie quotidienne des habitants, en matière de transports ou de voirie. La décentralisation a été interprétée comme une déconcentration de l’État, laissant les tâches routinières et ingrates au local.

La question municipale résume donc, en 2026, les deux orientations contradictoires qui mettent la démocratie à l’épreuve de l’arbitrage entre deux efficacités politiques. La première reste fidèle à une anthropologie politique faisant du local un lieu de solidarité, de participation et d’identité, ce qui explique pourquoi la France a toujours 35 000 communes. La seconde fait de la gestion municipale un facteur d’adaptation territoriale d’une action publique unitaire et verticale supposée intégrer la société française.


Luc Rouban, est l’auteur de la Société contre la politique aux Presses de Sciences Po. Cet article est publié en partenariat avec Conférence Sciences Po.

The Conversation

Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le pouvoir des communes face à l’État : enjeu caché des municipales – https://theconversation.com/le-pouvoir-des-communes-face-a-letat-enjeu-cache-des-municipales-276931

Próspera, une enclave libertarienne au cœur des polémiques au Honduras

Source: The Conversation – in French – By Marco Cremaschi, Professeur d’urbanisme, Centre d’études européennes et École urbaine, Sciences Po

La tour Duna, dans l’enclave libertarienne de Próspera.
https://www.prospera.co/en

Sur l’île de Roatán, au large du Honduras, Próspera est une « ville-entreprise » créée en 2017 pour attirer des investisseurs étrangers et stimuler l’économie dans certaines zones du pays. Elle promet un territoire ultralibéral où les impôts sont faibles et les règles assouplies. Mais le projet, contesté par la gauche hondurienne, soulève des questions sur la souveraineté nationale.


À première vue, l’actualité latino-américaine semble dominée par des épisodes spectaculaires quoique contradictoires : alors que, début janvier, les États-Unis ont justifié l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro par des accusations de narcotrafic à son égard, Donald Trump venait, un mois plus tôt, de gracier l’ancien président conservateur du Honduras Juan Orlando Hernández (Parti national), qui avait été condamné pour trafic de drogue en 2024 à une peine de quarante-cinq ans de prison qu’il purgeait en Virginie-Occidentale.

Ces événements, presque concomitants, révèlent toutefois une trame plus discrète mais politiquement significative, où se croisent intérêts géopolitiques, stratégies impériales et expérimentations institutionnelles radicales.

2022-2025 : un court intermède de gauche

Le Honduras occupe, dans cette configuration, une position stratégique en Amérique centrale. Dans les années 1980, il fut la base arrière de l’offensive de l’administration Reagan contre le Nicaragua sandiniste ; plus récemment, il est devenu un point d’appui pour les politiques migratoires coercitives de l’administration Trump, notamment les déportations menées par l’ICE. Il constitue également un arrière-plan logistique et politique des ambitions états-uniennes à Caracas et, potentiellement, à Cuba.

Dans ce contexte, certains observateurs ont suggéré que de puissants soutiens financiers de Donald Trump ont exercé des pressions afin qu’il gracie Hernández et soutienne à la présidentielle du 30 novembre 2025 Nasry Asfura, ancien maire de Tegucigalpa et figure du Parti national. Celui-ci a bel et bien été élu président, devançant les candidats du Parti libéral et du Parti de gauche Libre.

Lors de la présidentielle précédente, tenue en 2022 à la suite de la destitution d’Hernández, Asfura avait été vaincu par la candidate de Libre, Xiomara Castro. Castro avait fait de l’abolition des zones économiques spéciales privées l’un des axes majeurs de son programme. Elle estimait que ces territoires, dotés de règles propres, ne respectaient pas la Constitution et affaiblissaient l’autorité de l’État hondurien sur son propre sol.

Après son élection, le Congrès hondurien abroge d’abord la loi autorisant ces zones, puis la Cour suprême les déclare contraires à la Constitution.

La réaction des investisseurs est immédiate : une procédure d’arbitrage international est engagée contre l’État hondurien pour un montant de dix milliards de dollars (8,6 milliards d’euros) – soit environ 40 % du produit intérieur brut (PIB) national – au motif d’une violation d’engagements envers les investisseurs.

Entre 2023 et 2025, le projet demeure suspendu dans une profonde incertitude juridique, tandis que le contentieux se poursuit et que la presse internationale, ainsi que plusieurs chercheurs, commencent à analyser le cas.

La victoire de Nasry Asfura à la fin de l’année 2025, avec le soutien de Trump, est perçue comme un signal susceptible de rassurer les milieux financiers.

Prospéra, une charter city soutenue par des investisseurs de la Silicon Valley

Au cœur des débats politiques au Honduras on retrouve le projet Próspera, fondé en 2017 par une société enregistrée au Delaware.

Doté d’un capital initial d’environ 120 millions de dollars (103,9 millions d’euros), provenant notamment d’investisseurs de la Silicon Valley tels que Peter Thiel, Marc Andreessen et Sam Altman, il constitue l’une des expérimentations contemporaines les plus avancées de la charter city. La proposition des charter cities a été formulée en 2009 par l’économiste Paul Romer, futur Prix Nobel (2018), qui envisageait la possibilité pour des pays en développement de déléguer l’administration de territoires peu peuplés à des régimes institutionnels alternatifs afin de stimuler la croissance. Implanté sur l’île de Roatán au Honduras, dans le cadre juridique d’une ZEDE (Zone pour l’Emploi et le Développement économique), Próspera ambitionne de transformer un territoire d’environ le double de la superficie de Monaco en une « start-up city » fortement déréglementée.

L’origine institutionnelle de ce dispositif remonte au coup d’État hondurien de 2009, quand l’armée et les milieux d’affaires contraignent le président de gauche Manuel Zelaya à quitter le pouvoir et le remplacent par Roberto Micheletti (Parti libéral). Les gouvernements issus de cette rupture politique engagent une réflexion sur de nouveaux modèles de développement dans un pays marqué par la faiblesse des institutions et de fortes inégalités.

En 2013, une loi institue les ZEDE, territoires dotés d’une large autonomie normative, fiscale, administrative et judiciaire. À partir de 2016, le modèle attire l’intérêt de cercles technologiques et financiers américains d’orientation libertarienne. Honduras Próspera Inc. est créée dans ce contexte, avec Erick A. Brimen, financier vénézuélien, comme principal promoteur. En 2017, un accord est signé avec le gouvernement hondurien pour développer une ZEDE à proximité de la communauté afro-caribéenne de Crawfish Rock, héritage de la présence coloniale britannique.

Des précédents de charter cities comme Shenzhen, en Chine, illustrent le potentiel transformateur des zones spéciales, leur réussite dépendant de conditions étatiques et géopolitiques difficilement reproductibles. Romer s’est ultérieurement retiré de plusieurs collaborations, y compris au Honduras, invoquant un manque de transparence et des garanties démocratiques insuffisantes.




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Une ville-entreprise fantôme

Formalisée en 2020, Próspera fonctionne comme une ville-entreprise. Le taux d’imposition peut descendre à 1 % sur le revenu brut des sociétés contre environ 25 % au niveau national. En cas de désaccords, les différends sont tranchés par un arbitrage privé en lieu et place des tribunaux étatiques. Elle peut également adopter des cadres réglementaires inspirés de trente-six ordres juridiques différents ou en élaborer de nouveaux. Elle dispose ainsi d’un système judiciaire séparé, sans juges honduriens.

L’obtention d’un statut de résident permanent coûte environ 1 000 dollars (plus de 826 euros). Les taxes perçues dans la zone sont réinvesties exclusivement dans son périmètre. La majorité des plus de deux cents entreprises enregistrées opèrent virtuellement, souvent dans le secteur des cryptomonnaies. Malgré cette autonomie, des incidents surviennent. En 2024, un décès survient sur un chantier, l’extraction de la pierre de corail aurait endommagé la côte.

Sur le plan urbain, la matérialisation demeure embryonnaire. Un seul immeuble résidentiel a été achevé. Pourtant, le plan initial prévoyait 38 000 habitants d’ici à 2030 et plus de 500 millions de dollars (433 millions d’euros) d’investissements à court terme. Sont annoncés une usine de maisons modulaires conçues par Zaha Hadid Architects, un café Bitcoin doté d’un centre éducatif, une clinique génétique, un centre de plongée sous-marine, ainsi qu’un service de livraison par drones.

Les tensions se cristallisent autour des projets d’expansion territoriale : des représentations promotionnelles montrant la côte transformée en un district de gratte-ciels et de marinas ont alimenté les craintes d’expropriation et de marginalisation des communautés locales, malgré l’insistance des promoteurs sur le caractère volontaire de l’adhésion.

Politiquement, ces projets s’inscrivent dans une transformation plus large des rapports entre capital et souveraineté. Soutenus par des réseaux financiers et idéologiques liés à la Silicon Valley, ils ne constituent pas seulement des expériences urbanistiques, mais des dispositifs remettant en cause le lien moderne entre le territoire, la citoyenneté et l’État.

La ville y est redéfinie comme plate-forme entrepreneuriale, la souveraineté comme variable négociable. Balaji Srinivasan, entrepreneur américain et figure du libertarianisme technologique, propose ainsi que des communautés numériques se structurent jusqu’à rivaliser avec les États nationaux, en substituant progressivement à la souveraineté territoriale des entités transnationales gouvernées selon des logiques d’optimisation réglementaire.

Une utopie libertarienne emblématique

Toutefois, cette prétendue négation de l’État demeure paradoxale. Próspera et ses projets analogues dépendent du soutien d’États fragiles, d’élites politiques disposées à concéder des fragments de souveraineté et de contextes de crise institutionnelle, ainsi que de l’appui implicite ou explicite d’une puissance hégémonique. Les « techno-barons » aspirent à se libérer de l’État tout en s’appuyant sur la protection géopolitique qu’il garantit. Cette alliance, inédite et instable, constitue une contradiction structurelle.

D’autres limites concernent la rhétorique des finalités vertueuses : le développement, la lutte contre la pauvreté, la protection de l’environnement. L’argumentaire philanthropique masque souvent une dissociation croissante entre le capital global et les droits sociaux, entre la gouvernance algorithmique et la souveraineté démocratique. Si le droit formel reconnaît le salaire minimum et la liberté syndicale, des habitants dénoncent depuis 2020 des risques d’expropriation et d’exclusion des processus décisionnels. Les inégalités d’accès aux services à l’eau, aux infrastructures et à l’espace littoral nourrissent les tensions, tandis que les bénéfices demeurent concentrés.

Enfin, Próspera se présente comme « crypto, bio et robo » : un laboratoire déréglementé pour la finance numérique, la biotechnologie, la génétique et les technologies d’extension de la vie, avec un contrôle public minimal. L’expérimentation urbaine apparaît ainsi comme le vecteur spatial d’une accélération technologique au service d’une élite transnationale.

Plus qu’un simple litige juridique, Próspera constitue un cas exemplaire d’une géographie contemporaine faite de zones spéciales, d’enclaves et de corridors d’exception qui structurent le capitalisme global. Loin d’être marginal, ce modèle participe d’une reconfiguration normative de la ville et de la souveraineté au XXIe siècle – un processus dont les implications démocratiques et anthropologiques demeurent ouvertes et profondément controversées.

The Conversation

Marco Cremaschi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Próspera, une enclave libertarienne au cœur des polémiques au Honduras – https://theconversation.com/prospera-une-enclave-libertarienne-au-coeur-des-polemiques-au-honduras-276247

Quel avenir pour le municipalisme ? Retour sur les expériences de Barcelone et de Madrid

Source: The Conversation – in French – By Héloïse Nez, Professeure en sociologie, LIED/LCSP, Université Paris Cité

En Espagne, des coalitions « municipalistes » issues des mouvements sociaux ont gouverné de nombreuses villes entre 2015 et 2023. Alors que les « listes participatives et citoyennes » se multiplient en France à la veille des élections municipales de mars 2026, que retenir de ces expériences ? Les cas de Madrid et Barcelone peuvent-ils constituer une source d’apprentissage pour ce mouvement en expansion ?


Les listes citoyennes revendiquent de s’affranchir des partis, en élisant des non-professionnels de la politique, afin de favoriser la participation et renouveler la démocratie à l’échelle locale. La coopérative Fréquence Commune, qui les accompagne, dénombre près de 700 « listes citoyennes et participatives » aux élections municipales de 2026, un chiffre en nette augmentation par rapport à 2020.

Si ce mouvement citoyen s’étend en France, des précédents existent ailleurs. C’est le cas de l’Espagne, où des coalitions dites « municipalistes » ont remporté de nombreuses grandes villes en 2015, et une poignée ont continué à gouverner entre 2019 et 2023. Quels sont les apprentissages de ces expériences qui continuent d’être une source d’inspiration, en France et ailleurs ? Plusieurs publications récentes dressent un bilan du municipalisme espagnol, en analysant à la fois le contenu des politiques adoptées et le renouvellement des manières de faire de la politique.

Les cas de Madrid et Barcelone sont particulièrement riches d’enseignements. Les deux plus grandes villes d’Espagne ont vu des coalitions municipalistes arriver au pouvoir en 2015 et y rester jusqu’en 2019 pour Madrid et 2023 pour Barcelone. Leur ambition affichée était de déborder les partis traditionnels, d’approfondir la démocratie locale, de renouveler les politiques publiques et de transformer les mairies de l’intérieur. Des différences ont également traversé ces deux expériences, autour de la conception de la participation, des liens avec les mouvements sociaux et de la dimension sociale des politiques menées.

Une démocratie participative et/ou mouvementiste ?

Des dispositifs participatifs ont été mis en place dans les deux villes, pour associer les habitants à l’élaboration des politiques municipales. Si la participation présentielle et associative a davantage été promue à Barcelone, la participation numérique et individuelle a été privilégiée à Madrid. Les différents modèles participatifs adoptés par ces deux villes s’expliquent tant par des facteurs contextuels (de nombreux dispositifs participatifs étant déjà en place à Barcelone contrairement à Madrid) que par l’implantation des mouvements sociaux (avec une influence plus forte des Indignés à Madrid et des associations de quartier à Barcelone) et les trajectoires individuelles des élus à la participation.

Dans la capitale, plusieurs processus de démocratie directe ont été lancés sur la plateforme numérique Decide Madrid, comme les référendums d’initiative citoyenne inspirés des votations citoyennes suisses. Tous les résidents ayant plus de 16 ans pouvaient faire une proposition et voter, le soutien de 1 % des électeurs étant requis pour organiser un référendum décisionnel. Malgré les 26 000 propositions formulées au cours de la mandature, seulement deux ont obtenu le nombre de soutiens requis et fait l’objet d’un référendum, ce qui montre les limites de ces innovations démocratiques en partie déconnectées de la question sociale.

À Barcelone, si la démocratie participative n’a pas été absente, elle n’a pas constitué le cœur du projet de Barcelone en commun. Le municipalisme barcelonais, en complément de ces formes procédurales de participation, a mis en place une « démocratie mouvementiste ». Il s’agissait de créer de nouvelles alliances avec les mouvements sociaux, afin de permettre à ces derniers d’intervenir directement dans la politique locale. Loin d’être perçue comme une entrave à la politique institutionnelle, la pression constante de ces mobilisations populaires a été le principal moteur du changement à Barcelone. Des mesures emblématiques des mouvements sociaux ont ainsi été adoptées par le conseil municipal, comme l’obligation de consacrer 30 % des nouvelles constructions immobilières aux logements sociaux ; l’attribution d’une chapelle à un centre de santé de quartier au détriment d’une collection privée d’art ; ou la création d’une charte permettant de céder la gestion d’espaces et de terrains municipaux aux citoyens pour en faire des communs urbains.

Interview de Marcelo Expósito, militant de Barcelone en commun, député au Parlement espagnol entre 2016 et 2019. (Sous-titres français accessibles en cliquant sur « sous-titres ».)

La relation avec les mouvements sociaux a été moins centrale à Madrid, en raison notamment des origines des équipes municipalistes, qui provenaient directement de mouvements protestataires à Barcelone. Ada Colau, l’ex-activiste contre les expulsions immobilières, est devenue maire de Barcelone en étant elle-même issue des classes populaires, à la différence de la juge Manuela Carmena, devenue première édile de Madrid. De plus, Barcelone, qui a connu une longue tradition de mouvements sociaux et d’expériences d’autogestion, avait déjà eu de nombreux gouvernements de gauche modérée, là où la droite régnait à Madrid depuis plusieurs décennies.

Des politiques au service de quelles catégories ?

Ce lien accru avec les mouvements sociaux a eu un impact important sur les politiques mises en place. Barcelone en commun a pris des mesures plus ambitieuses face à la crise du logement et a davantage investi dans les quartiers populaires en cherchant à lutter contre la ségrégation urbaine et la gentrification, alors que l’équipe d’Ahora Madrid a concentré son action sur les quartiers centraux de la capitale. En 2019, les quartiers populaires se sont moins mobilisés pour soutenir la candidature de Manuela Carmena, ce qui peut être lié aux priorités de son action municipale et expliquer sa non-réélection.

Cette différence est également perceptible dans l’attitude des deux équipes municipales vis-à-vis de grands projets urbanistiques. La gestion d’Ahora Madrid a été marquée par une certaine continuité avec les précédents gouvernements municipaux, symbolisée par l’approbation de l’opération « Chamartín ». Ce pharaonique projet d’aménagement immobilier a constitué une véritable pomme de discorde avec des mouvements sociaux qui y étaient fortement opposés.

Si Barcelone n’a pas mis fin aux grands Congrès attirant des flux d’investisseurs étrangers comme le World Mobile Congress, pourtant décrié avant les élections, Ada Colau s’est opposée à plusieurs grands projets urbains. La mairie a ainsi été une des voix les plus critiques contre l’extension de l’aéroport de Barcelone ou l’installation d’une filiale du musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg, Russie) dans le quartier de Barceloneta, déjà exposé au surtourisme. Le bilan du municipalisme est également un bilan en négatif, qui doit prendre en compte les politiques spéculatives ou les projets urbains empêchés par les élus municipalistes.

Que reste-il des expériences municipalistes ?

Le retour de la droite à la tête de la capitale en 2019 a entraîné l’arrêt de la plupart des politiques mises en place par Ahora Madrid, comme les processus de démocratie directe, les politiques féministes ou les mesures anti-pollution. À Barcelone, le legs de Barcelona en commun, qui a eu deux mandats pour imprégner l’action publique municipale, est encore présent même si des remises en cause ont été amorcées par la nouvelle équipe socialiste. Pour l’instant, les mesures ayant le mieux résisté sont précisément celles qui avaient été promues directement par les mouvements sociaux, qui continuent d’exercer une pression pour les maintenir.

Alors que les projets municipalistes ou de listes participatives se développent, notamment en France, cette comparaison montre la diversité des expériences de municipalisme au-delà d’une unité affichée. Elle souligne l’importance d’un municipalisme non seulement politique mais aussi social, c’est-à-dire son ancrage dans le tissu associatif local, les mobilisations sociales et les quartiers populaires. En dépendent la radicalité des expériences, mais aussi la permanence des changements impulsés dans le temps.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Quel avenir pour le municipalisme ? Retour sur les expériences de Barcelone et de Madrid – https://theconversation.com/quel-avenir-pour-le-municipalisme-retour-sur-les-experiences-de-barcelone-et-de-madrid-278109

« Valeur sentimentale », ou la reconnaissance de l’autre

Source: The Conversation – in French – By Christian Bank Pedersen, MCF HDR en études nordiques, Université de Caen Normandie

Gustav (Stellan Skarsgård) et sa fille Nora (Renate Reinsve) dans _Valeur sentimentale_ (2025), de Joachim Trier.

Grâce au Grand Prix obtenu à Cannes l’année dernière et fort de neuf nominations, dont celles du meilleur film et de la meilleure réalisation, aux Oscars qui seront remis ce dimanche 15 mars, Valeur sentimentale du réalisateur norvégien Joachim Trier fait l’objet d’une attention rarement accordée à une œuvre issue de l’univers cinématographique nordique. Et nous permet d’accéder à une réflexion philosophique sur la nature des relations entre les êtres.


Une « valeur sentimentale » est toujours une projection, c’est-à-dire la valeur qu’on attribue de manière personnelle à un objet, un événement, une période dans le passé. En ce sens, une valeur sentimentale est un investissement dans ce qui n’a pas de prix. Et cet investissement peut faire grandir, ou bien condamner à rester figé dans le passé. Souvent, la valeur sentimentale est associée à un bon souvenir personnel, même s’il est teinté de nostalgie ou de regrets. En revanche, la « valeur sentimentale » d’un traumatisme ou d’une lacune douloureuse dans sa propre histoire est bien plus difficile à gérer.

Comment lâcher prise par rapport à une blessure ancienne qui continue à nous hanter, et ce, non pour l’oublier, mais pour pouvoir respirer plus librement, et ainsi laisser être les choses et vivre les autres ? Voilà une question fondamentale du film de Joachim Trier.

Le film raconte l’histoire d’une famille à travers plusieurs générations, histoire marquée par un traumatisme survenu lors de la Seconde Guerre mondiale : son point de départ est la blessure infligée à la grand-mère, Karin, résistante emprisonnée et torturée longuement au cours de l’occupation de la Norvège par l’armée nazie.

Après la guerre, elle a un fils, Gustav, et semble vivre une vie sans heurts, jusqu’à l’instant où elle se suicide. À ce moment, son fils a neuf ans. L’acte est inexpliqué, et sûrement inexplicable, en fin de compte : aucun mot ne l’accompagne, et Karin n’a jamais su comment sublimer son vécu. Son fils, lui, en fera des histoires, en devenant un réalisateur internationalement reconnu. Mais face à ses propres filles – Nora, actrice, et Agnes, historienne –, il se tait également, se consacrant à son art et multipliant les absences jusqu’à son départ final du foyer.

Une réplique simple mais lourde de sens

Au début du film, Gustav revient, à l’occasion de l’enterrement de la mère de Nora et Agnes. Dans ses bagages, il rapporte un scénario – selon lui, le meilleur de sa carrière. C’est l’histoire d’une femme qui se suicide sans explications. Mais, insiste Gustav, ce n’est pas l’irracontable histoire de sa mère. Il propose le rôle principal à sa propre fille, Nora. Elle refuse, parce qu’elle ne peut ni ne veut travailler avec ce père qui ne l’a jamais vraiment laissé entrer dans sa vie. Alors, le rôle revient à une jeune actrice américaine, la star montante Rachel Kemp, ce qui déclenche chez chacun et chacune – de Gustav à Rachel, en passant par Nora et Agnes – des réflexions douloureuses sur les liens entre l’art et la vie, et sur ce qu’on voit des autres en étant soi-même vu par eux.

« Je te vois ». Voilà la réplique d’un autre personnage encore, personnage qui représente à lui seul la dernière génération de la famille : « Je te vois » est ce que dit Erik, fils d’Agnes, à son père Even. Visiblement, la phrase sort de nulle part, et on ne l’entend jamais de la bouche d’Erik lui-même. C’est Even qui raconte, étonné, ce que lui a dit son fils. Et cette phrase, surprenante et simple, va toucher tous les personnages, de près ou de loin. Fondamentalement, c’est cette réplique, « Je te vois », qui porte la « valeur sentimentale » du film.

« Who’s the ‘you’? », « Qui est le “tu” ? », demande de son côté Rachel dans une scène décisive : dans celle-ci, elle doit répéter une scène du film à venir de Gustav. Il s’agit d’une scène de prière. Mais une prière à qui ? Pas à un quelconque dieu. Rachel doit jouer le rôle d’une femme désespérée, d’une femme qui n’arrive plus à se frayer un chemin, surtout seule. Par conséquent, elle prie. Et l’actrice qui doit jouer son rôle pose la question : « Qui est le “tu” ? » Qui est-elle censée prier ? La portée symbolique de la question dépasse cette scène particulière : à qui raconte-t-on son histoire, et par qui cherche-t-on à se faire reconnaître ?

À sa manière, en s’interrogeant ainsi sur le « tu », Rachel prend à contrepied une longue et vaste tradition de la culture et de la pensée occidentales, tout comme le fait plus généralement « Valeur sentimentale » en tant qu’œuvre. La question première du film n’est pas « Qui suis-je ? », mais bien « Qui est le “tu” ? »

Le « je » et le « tu »

« Connais-toi toi-même » est l’exhortation à l’introspection qui se trouve tout près de l’origine de la philosophie, et qui représente par conséquent un regard dominant sur le lien entre le soi, les autres et le monde : de cette inscription sur le temple de Delphes de l’Antiquité – magistralement interprétée par Socrate dans les dialogues de Platon – aux notions de self-awareness actuelles, en passant par le cogito souverain du « je pense, donc je suis » cartésien et le « c’est moi que je peins » de Michel de Montaigne, entre autres. Dans Valeur sentimentale, cependant, c’est le « tu » qui est en vue, le « tu » qui est littéralement la question.

« Toute véritable vie est rencontre », écrit pour sa part le philosophe Martin Buber dans son Ich und Du, Je et Tu, de 1923 : le « je » en soi n’a pas de sens, parce que le « je » se crée dans la réciprocité. « Je te vois ». Quand Nora entend ces trois mots de son neveu, relatés par le père de celui-ci, elle est frappée par une grande tristesse : qui la voit vraiment, elle, l’actrice, semble-t-elle se demander ? Au fur et à mesure que l’histoire avance, la peur du vide grandit en elle, comme l’espace symbolique qui la sépare de son père. Elle se retire, s’enferme dans son appartement.

Dans le même temps, sa sœur Agnes, l’historienne, se tourne vers le passé et le trou noir du récit familial : aux Archives nationales, elle regarde les documents et les images qui certifient ce qu’a subi la grand-mère. Elle y lit et elle y voit la souffrance, et elle découvre qu’elle ne saura jamais réellement ce qu’a subi sa grand-mère, ni ce que le suicide de cette dernière a créé et détruit pour son père. Elle comprend qu’il y a des choses qu’elle ne pourra pas saisir. Elle l’accepte. Puis, elle revient vers Gustav, toujours en colère à cause de ses manquements, mais à l’écoute. Et elle lit son scénario, qu’elle fait ensuite lire à sa sœur : en allant chez Nora – prostrée dans son appartement –, Agnes ouvre littéralement et symboliquement son monde. Elle lui fait surtout lire à voix haute, mais sans jouer, la scène de la prière du scénario, cette scène qui avait provoqué la question « Qui est le “tu” ? » chez Rachel. Et là, Nora semble lâcher prise par rapport aux colères et aux déceptions. Après, elle demande à sa sœur comment elle a fait pour rester debout, elle : comment a-t-elle pu se créer une vie, sa vie, avec mari et enfant, après tout ce qui leur est arrivé ? Et Agnes de répondre : « Parce que tu étais là pour moi ».

« Je te vois ». Comment montrer cela dans un film ? À la toute fin de Valeur sentimentale, Nora et Gustav se regardent, en sortant de leurs rôles. Le spectateur ne les voit pas se regarder. Mais à travers leurs visages, fragiles et ouverts, séparés dans des courtes séquences individuelles, on découvre qu’ils se regardent. Surtout, on découvre qu’ils se voient, mutuellement, sans nécessairement tout saisir l’un de l’autre. Car vouloir tout comprendre chez l’autre pourrait aussi être une façon de nier la singularité de chacun. À la fin, Nora et Gustav se reconnaissent, dans tous les sens du terme : ils se voient, en accueillant et en acceptant ce que chacun porte en lui de bien, de faillible, et de mystérieux.

The Conversation

Christian Bank Pedersen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Valeur sentimentale », ou la reconnaissance de l’autre – https://theconversation.com/valeur-sentimentale-ou-la-reconnaissance-de-lautre-277110

Les communautés autochtones sont touchées de manière disproportionnée par les incendies de forêt. Voici ce que peuvent faire les gouvernements

Source: The Conversation – in French – By Tara McGee, Professor, Earth & Atmospheric Sciences, University of Alberta

Chaque été depuis dix ans ou presque, c’est la même chose dans de nombreuses régions du Canada : des feux de forêt incontrôlables font rage et le ciel se remplit de fumée. Les populations à proximité sont souvent contraintes d’évacuer.

Les feux de forêt ont des répercussions démesurées sur les communautés autochtones. Selon une enquête de 2024, 42 % des communautés canadiennes qui ont évacuées en raison des feux de forêt au cours des quatre dernières décennies étaient autochtones.

Il y a 13 ans, on comprenait peu les difficultés rencontrées par les communautés des Premières Nations lors des évacuations, bien qu’elles les vivaient fréquemment. Voilà pourquoi nous avons conclu un partenariat avec sept Premières Nations de l’Alberta, de la Saskatchewan et de l’Ontario et 16 ministères et organismes intervenant durant les évacuations provoquées par des feux de forêt pour créer le First Nations Wildfire Evacuation Partnership (FNWEP)

Depuis 2013, le FNWEP étudie les expériences des Premières Nations évacuées, identifie les facteurs qui influencent positivement ou négativement leur vécu et recommande des moyens d’atténuer les répercussions négatives des évacuations dues aux feux de forêt.

Paru en 2021, notre ouvrage First Nations Wildfire Evacuation Experiences : A guide for communities and external agencies est structuré en plusieurs chapitres, chacun correspondant à une différente étape d’une évacuation en cas de feux de forêt, de l’observation de la fumée à distance au retour chez soi une fois le feu maîtrisé.

Dans chaque chapitre, nous avons résumé les conclusions de nos recherches, fait des recommandations pratiques et proposé des mesures que les communautés et les organismes externes peuvent prendre pour mieux se préparer aux évacuations.

Défis posés par l’évacuation

Vidéo expliquant le FNWEP et les défis auxquels sont confrontées les communautés autochtones évacuées (CRSH).

Nos recherches nous ont permis de constater que de nombreuses Premières Nations ne disposent souvent pas des ressources adéquates pour se préparer et réagir aux feux de forêt. Beaucoup d’entre elles ne comptent aucune personne entièrement dédiée à la gestion des urgences.

Parmi les facteurs qui compliquent l’évacuation des peuples autochtones mentionnés dans nos recherches, citons :

  1. le fait d’être sur les terres, loin de chez soi, lorsque la décision de devoir évacuer est prise, ce qui complique la tâche de prévenir les personnes concernées et d’organiser leur transport ;

  2. la crainte de perdre son logement, exacerbée par la pénurie actuelle ;

  3. le manque d’intérêt des médias envers l’évacuation des communautés autochtones, ce qui réduit l’accès à l’information ;

  4. les problèmes de langue et le manque de services de traduction ;

  5. la pauvreté causée par la colonisation ;

  6. les familles nombreuses et multigénérationnelles vivant sous le même toit, ce qui complique la coordination du transport ;

  7. les problèmes de santé ;

  8. les inquiétudes quant aux coûts de l’évacuation et à leur remboursement.

Parmi les autres défis, mentionnons les courts délais d’avertissement, les difficultés de transport, dont les évacuations en plusieurs étapes, le manque d’informations pour les personnes évacuées, les logements surpeuplés, les chocs culturels, la séparation des familles et le racisme.

Séparation des familles

One of the most severe cases of family separation occurred in 2011 when people from [Sandy Lake First Nation]) were sent to 12 different host communities, which led to reduced support for evacuees. In some cases, community leaders and a select group of residents stayed behind in the community to communicate with government agencies and evacuees, provide advice, deal with problems and look after the community.

L’un des cas les plus graves de séparation familiale s’est produit en 2011, lorsque des membres de la Première Nation de Sandy Lake ont été dispersés dans 12 communautés d’accueil différentes, réduisant ainsi le soutien qui leur a été apporté. Dans certains cas, les responsables communautaires et un groupe restreint de résidentes et résidents sont demeurés sur place pour communiquer avec les organismes gouvernementaux et les personnes évacuées, prodiguer des conseils, régler les problèmes et protéger la communauté.

Nous avons relevé d’autres situations qui nous ont paru absurdes. Par exemple, lorsque âmaciwîspimowinihk (Stanley Mission), dans le nord de la Saskatchewan, a été évacué en 2014, les sièges d’auto pour enfants n’étaient pas autorisés à bord des autobus d’évacuation. Les personnes évacuées ont été forcées de tenir leurs bébés sur leurs genoux pendant tout le trajet vers les communautés d’accueil, dont Regina ; elles ont raconté avoir dû passer près de 12 heures sur la route.

Mais le cas le plus inapproprié date de 2011 quand la Première Nation de Deer Lake a été hébergée au Rideau Regional Centre, à Smiths Falls, en Ontario. Construit en 1951 pour accueillir des personnes atteintes de troubles du développement, ce centre avait fermé ses portes en 2009, deux ans avant l’évacuation. L’état du centre était totalement inadapté. Certaines personnes évacuées ont dû dormir à même le sol parce qu’on ne leur avait pas fourni de lit de camp, certaines chambres n’étaient pas nettoyées et les cabines de douche des salles de bain communes n’avaient ni rideaux ni portes.

Résilience communautaire

Toutefois, nous avons trouvé de nombreux cas où les personnes évacuées ont eu une bonne expérience parce que les membres de leur communauté ont fait preuve de résilience. Les chefs communautaires ont joué un rôle essentiel en assurant la liaison entre leur communauté et la communauté d’accueil, en participant aux réunions des organismes, en communiquant des informations aux personnes évacuées, en défendant les intérêts de leur communauté et en réglant les problèmes rencontrés.

Resté sur place, le chef de la Première Nation de Sandy Lake a enregistré des vidéos en oji-cri et en anglais pour rester en contact avec les membres de sa communauté et leur offrir des informations quotidiennes durant leur évacuation.

Des jeunes de la Nation ojibwée Mishkeegogamang et d’autres Premières Nations ont créé des groupes Facebook privés pour permettre aux personnes évacuées de partager de l’information. En outre, en plus de leur rôle de liaison, des membres des communautés des Premières Nations se sont portés volontaires pour apporter de l’aide de nombreuses façons, notamment en tenant compagnie aux Aînées et Aînés, en commandant et en allant chercher les ordonnances, en fournissant des services de garde d’enfants et de sécurité et en livrant des repas.

Recommandations pour améliorer les évacuations

La compétence juridictionnelle est un facteur déterminant dans toutes les évacuations. En effet, alors que la gestion des feux de forêt et des situations d’urgence relève de la compétence provinciale, les Premières Nations relèvent de la compétence fédérale, ce qui complique considérablement les évacuations en cas de feux de forêt. Nous avons répertorié des cas où les responsables locaux ne savaient pas à quel organisme s’adresser pour déclencher une évacuation.

Cependant, malgré des résultats de recherche cohérents et des efforts de sensibilisation constants, bon nombre des communautés évacuées entre 2011 et 2015 avec lesquelles nous avons travaillé ont été à nouveau évacuées depuis et ont encore été confrontées à plusieurs des mêmes difficultés.

En 2025, la vérificatrice générale du Canada a réitéré les lacunes constantes dans la façon dont Services aux Autochtones Canada gère les urgences, malgré l’augmentation spectaculaire de son financement au cours des dix dernières années — de 13 milliards de dollars en 2019-2020 à près de 24 milliards de dollars en 2023-2024. Elle a également constaté que seul l’Ontario respecte les normes de services d’évacuation.

Les autorités fédérales et provinciales devraient augmenter leur financement à long terme au profit des Premières Nations afin de leur permettre de gérer les situations d’urgence. Elles devraient aussi appuyer la construction de bâtiments équipés de filtres à air et de purificateurs d’air afin que les personnes qui les occupent n’aient pas à les évacuer uniquement en raison de la mauvaise qualité de l’air. En outre, elles pourraient simplifier les processus de remboursement pour faciliter le processus de retour à la normale à la suite des feux de forêt.

De plus, les gouvernements devraient investir davantage dans la prévention et l’atténuation des feux de forêt afin de réduire le besoin d’évacuer, notamment avec l’aide du programme Intelli-feu. Ils devraient également financer et soutenir les programmes autochtones de surveillance des incendies partout au Canada, dans le cadre desquels des Autochtones travaillent toute l’année pour assurer la prévention, l’atténuation, l’intervention et le rétablissement en cas d’incendie.

Alors que la période des feux de forêt s’aggrave d’année en année, les gouvernements peuvent prendre dès maintenant des mesures concrètes pour s’assurer que les communautés les plus touchées sont bien équipées pour faire face aux évacuations et s’en remettre.

La Conversation Canada

Tara McGee est financée par Ressources naturelles Canada dans le cadre du First Nations Wildfire Evacuation Partnership, un partenariat qui a déjà reçu un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Amy Cardinal Christianson est affiliée à l’Initiative de leadership autochtone. Elle travaillait auparavant au Service canadien des forêts (Ressources naturelles Canada) et à Parcs Canada. Au cours des dix dernières années, elle a fait des contributions en nature au First Nations Wildfire Evacuation Partnership.

– ref. Les communautés autochtones sont touchées de manière disproportionnée par les incendies de forêt. Voici ce que peuvent faire les gouvernements – https://theconversation.com/les-communautes-autochtones-sont-touchees-de-maniere-disproportionnee-par-les-incendies-de-foret-voici-ce-que-peuvent-faire-les-gouvernements-278043

Demain, le mix électrique français sera-t-il plus « vert » avec ou sans nucléaire ?

Source: The Conversation – in French – By Bertrand Cassoret, Maître de conférences en génie électrique, Université d’Artois

Au-delà de l’enjeu urgent de la transition énergétique, tous les mix électriques ne se valent pas en termes d’impacts environnementaux. Nous avons procédé à l’analyse de cycle de vie des six scénarios proposés par RTE à l’horizon 2060, avec ou sans construction de nouvelles centrales nucléaires. Le résultat ? Hors risque d’accident, les scénarios comportant le plus de nucléaire apparaissent comme les moins mauvais pour l’environnement.


Quel mix de production d’électricité décarbonée est le plus écologique ? Répondre à cette question n’est pas si évident. La production d’énergie, à l’échelle d’un pays, ne s’improvise pas : la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), dévoilée en février 2026, a en ce sens fixé un cadre pour les dix prochaines années.

Or, en fonction des choix de planification opérés et du mix électrique retenu (part de nucléaire, de renouvelables…), le kilowatt-heure n’aura pas la même empreinte environnementale. En nous appuyant sur les six scénarios (en fonction des sources d’énergie composant le mix électrique) retenus par RTE à l’horizon 2060, nous avons mené une analyse de cycle de vie (ACV) de chacun de ces scénarios, récemment publiée dans une revue scientifique.

Selon nos résultats, en fonctionnement normal (c’est-à-dire en excluant les risques de catastrophe environnementale, notamment nucléaire), ce sont les scénarios où la part du nucléaire est la plus élevée qui ont les impacts environnementaux les plus faibles. Pour comprendre ce résultat, il faut d’abord présenter sa construction.

Les scénarios de RTE pour la production d’électricité en 2060

Ils sont le premier élément déterminant du raisonnement. Pour prévoir les besoins de production électrique en France en 2060, RTE a pris pour hypothèse une hausse de consommation de 35 %, en lien avec les besoins d’électrification des usages tels que les transports, le chauffage ou l’industrie.

Parmi les six scénarios, les trois premiers (notés M sur le graphe ci-dessous) n’utilisent pas de nouvelles infrastructures nucléaires en remplacement des réacteurs actuels qui seront probablement fermés en 2060. Les trois scénarios suivants (notés N) s’appuient en revanche sur le « nouveau nucléaire », avec une part de nucléaire allant de 18 à 50 % dans le mix électrique. La part de l’hydroélectricité varie peu, mais l’éolien et le photovoltaïque jouent le rôle de variable d’ajustement entre les différents scénarios.

Sur les six scénarios envisagés par RTE à l’horizon 2060, les trois premiers, notés M, ne postulent pas la construction de nouvelles centrales nucléaires pour remplacer les infrastructures actuelles, qui seront en fin de vie. Les trois derniers, notés N, postulent au contraire le renouvellement du parc nucléaire.
Fourni par l’auteur

Pour un même niveau de consommation électrique, les scénarios sans nucléaire nécessitent davantage de puissance installée. Le scénario M1, qui s’appuie le plus sur le photovoltaïque, requiert plus de deux fois plus d’installations que le scénario N03, qui se base surtout sur le nucléaire. Ceci s’explique par deux raisons.

  • D’abord, parce que l’éolien et le photovoltaïque ne sont pas pilotables : leur production dépend de la météo. L’éolien et le photovoltaïque ont, en effet, un facteur de charge assez faible : le vent et le soleil ne permettent que rarement une production à pleine puissance. Par exemple, une installation photovoltaïque de 1 000 watts (W) va produire parfois cette puissance l’été, vers midi, mais en moyenne sur l’année, seulement environ 150 W. Il faut donc démultiplier les moyens.

  • La seconde raison tient au besoin de stockage de cette production intermittente, afin de répondre aux besoins au bon moment. La prospective de RTE considère le stockage par batteries ou par hydrogène, mais les rendements de conversion entraînent, dans les deux cas, des pertes qu’il faut compenser, là aussi en augmentant les capacités installées.

À noter enfin que la fabrication et le recyclage en fin de vie de ces moyens de stockage entraînent des impacts environnementaux supplémentaires.




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Des impacts environnementaux tout au long du cycle de vie

Les moyens de production envisagés par RTE ici sont l’éolien, le photovoltaïque, l’hydroélectrique et le nucléaire. Ils n’émettent pas – ou très peu – de polluants et de gaz à effet de serre lors de leur utilisation, comme en atteste le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Ce dernier considère que l’éolien et le nucléaire émettent environ 12 g de CO₂ par kilowattheure (kWh) électrique produit, tandis que le photovoltaïque en émet entre 41 et 48.

Mais la seule comptabilité carbone ne suffit pas : ces sources d’électricité ont des impacts environnementaux notables liés à leur fabrication et leur fin de vie, dont il faut tenir compte. Des études suggèrent que le photovoltaïque au sol (à distinguer des panneaux solaires qui équipent les toitures) peut nécessiter autant de béton que le nucléaire, à production électrique égale. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) soulignait par exemple, en 2022, que les panneaux solaires sont de grands consommateurs d’aluminium. Enfin, toujours à production d’électricité égale, il faut davantage d’acier pour l’électricité éolienne que le nucléaire.

Une synthèse d’études d’impacts réalisée en 2021 pour la Commission européenne suggère que l’énergie nucléaire est celle qui aurait le moins d’impacts environnementaux sur un certain nombre de critères.

Il faut enfin tenir compte de la durée de vie des moyens de production. On considère généralement qu’un barrage hydroélectrique dure quatre-vingts ans, une centrale nucléaire soixante ans (même s’il est probable qu’on ira au-delà), un panneau photovoltaïque trente ans et une éolienne vingt-cinq ans.

Reste aussi la question des déchets nucléaires, qui relève, en France, de l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), et que nous n’avons pas couverte dans notre étude.

Quel scénario est le plus écologique ?

L’analyse de cycle de vie est une méthode qui permet d’évaluer les impacts environnementaux depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie. Elle utilise des bases de données internationales qui permettent de quantifier les consommations de matières premières, énergie, surfaces, déchets. Nous avons utilisé, pour estimer l’impact environnemental de la production d’un kilowattheure d’électricité nucléaire, hydroélectrique, éolienne et enfin photovoltaïque, le logiciel Simapro, associé à la base de données Ecoinvent qui fait référence dans le domaine de l’ACV

Parmi les 11 critères retenus, on retrouve l’épuisement des ressources, le réchauffement climatique, la diminution de la couche d’ozone, la toxicité pour l’humain, les impacts sur l’eau de mer et l’eau douce, l’oxydation photochimique (en lien avec la pollution de l’air), l’acidification et l’eutrophisation des eaux.

Selon notre ACV, le photovoltaïque est l’énergie qui a le plus d’impacts environnementaux et l’hydroélectrique, celle qui en a le moins. Ces résultats sont largement liés aux quantités de matériaux utilisés et à la durée de vie des installations.

La prise en compte de certains de ces critères environnementaux spécifiques peut modifier ce classement : le nucléaire a davantage d’impacts si on considère les radiations ionisantes et l’eutrophisation marine, l’hydroélectricité nécessite davantage d’eau. Mais même en tenant compte de davantage de critères environnementaux, avec la méthode ReCiPe, qui en comporte 22, le photovoltaïque reste le plus mauvais élève pour 18 de ces critères.

Impacts environnementaux d’une même quantité d’électricité, selon son mode de production.
Fourni par l’auteur

Les impacts des six scénarios de RTE ont été comparés avec deux approches différentes mais complémentaires.

  • D’abord en fonction de l’énergie produite par les quatre sources d’électricité chaque année. À noter qu’avec cette méthode, les impacts de la production du combustible nucléaire et de la gestion des déchets sont inclus dans les bases de données, mais que les moyens de stockage de l’électricité sont ici négligés, ce qui sous-estime les impacts des scénarios sans nucléaire.

  • Puis en fonction de la puissance installée, en tenant compte de la durée de vie des installations – en négligeant cette fois les impacts liés au fonctionnement normal des infrastructures. Les impacts du stockage sont, alors, pris en compte.

Les résultats obtenus avec les deux méthodes sont très similaires : le scénario M1, qui s’appuie le plus sur le photovoltaïque, est celui qui a le plus d’impacts environnementaux sur tous les critères considérés. Le scénario qui a le moins d’impacts, à l’inverse, est celui qui compte le plus sur le nucléaire. Même dans le scénario N2, qui compte largement sur le nucléaire, la majorité des impacts environnementaux proviennent du photovoltaïque, alors qu’il ne représente que 16 % du mix électrique.

Impacts environnementaux estimés pour les différents scénarios RTE.
Fourni par l’auteur

Il ne s’agit pas de dire que le photovoltaïque et l’éolien sont inutiles à la transition énergétique : ces sources renouvelables sont très utiles lorsqu’elles permettent d’éviter de produire de l’électricité avec du pétrole, du gaz ou du charbon. L’éolien et le photovoltaïque sont beaucoup moins polluants que ces énergies fossiles, qui n’ont pas été considérées ici.

Elles ont bien un rôle à jouer : RTE estime que le nucléaire et l’hydroélectricité ne permettront pas de produire suffisamment d’électricité pour l’électrification prévue dans le cadre de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC). De plus, les technologies évoluent, et il est probable que les impacts du photovoltaïque et de l’éolien diminuent avec le temps.

À l’heure de choisir un mix électrique pour l’avenir qui s’appuie le moins possible sur les énergies fossiles, le nucléaire semble donc incontournable pour un mix le plus vert possible. Ces résultats montrent que plus la part du nucléaire est élevée dans le mix électrique, moins on a besoin d’installations en tous genres – consommateurs de matériaux –, moins on crée d’impacts environnementaux.

Notre étude a toutefois des limites, qui tiennent à ses hypothèses de départ : elle ne prend pas en compte le risque de catastrophe nucléaire. En effet, l’ACV ne considère que le fonctionnement normal des installations, et sa précision dépend de la fiabilité des données inscrites dans les bases de données.

Elle n’intègre pas non plus ni le risque d’explosion d’hydrogène stocké ni le risque de ruptures de barrages hydrauliques qui ont pourtant historiquement tué bien plus que les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima. Il est également supposé que la gestion des déchets nucléaires sera sans conséquences sur les générations futures.

The Conversation

Bertrand Cassoret est membre bénévole de l’Association Française pour l’Information Scientifique et de la Société Française d’Energie Nucléaire.

– ref. Demain, le mix électrique français sera-t-il plus « vert » avec ou sans nucléaire ? – https://theconversation.com/demain-le-mix-electrique-francais-sera-t-il-plus-vert-avec-ou-sans-nucleaire-277288

Accepter (ou non) de vivre à proximité d’une centrale nucléaire, une question loin d’être réglée

Source: The Conversation – in French – By Renaud Coulomb, Professor of Economics, Mines Paris – PSL

Depuis l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, la perception du risque nucléaire a changé, et cela, bien au-delà des frontières du Japon. En Angleterre, une étude a montré que les logements situés à moins de 20 km des centrales ont perdu en moyenne 4,2 % de leur valeur à la suite de la catastrophe et connu une forte recomposition sociale. Un signal fort, à l’heure où la France et le Royaume-Uni relancent de vastes programmes nucléaires.


L’énergie nucléaire est aujourd’hui présentée comme un pilier de la décarbonation et de la sécurité énergétique européennes. Pourtant, si les arbitrages énergétiques se décident au niveau national, leur acceptabilité se joue souvent à l’échelle locale.

En mars 2011, l’accident nucléaire de Fukushima-Daiichi avait bouleversé la perception mondiale du risque nucléaire. Certains pays avaient alors réaffirmé leur engagement, comme le Royaume-Uni ou la France, qui a récemment replacé le nucléaire au cœur de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). D’autres, comme l’Allemagne, avaient mis leurs programmes en pause ou fait marche arrière.




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Entre la construction de nouveaux réacteurs pressurisés européens (EPR) – la PPE française prévoit la construction de six nouveaux réacteurs EPR2, avec huit en option – et l’émergence de nouveaux concepts comme les petits réacteurs modulaires (Small Modular Reactors, ou SMR), la dynamique actuelle est celle d’un regain des investissements.

Mais au-delà des choix technologiques et politiques, un facteur demeure déterminant pour l’avenir de l’industrie : l’acceptation du public. Nous avons mené une étude portant sur l’évolution des marchés immobiliers et la composition socio-économique des quartiers en Angleterre après l’accident de Fukushima.

Nos travaux montrent comment la perception d’un risque accru peut transformer les communautés vivant à proximité des centrales. À la clé, vague de départ des ménages, baisse des prix immobiliers et accroissement de la pauvreté, et cela au Royaume-Uni, pays où l’énergie nucléaire bénéficie d’un fort soutien au niveau national.

SMR ou EPR, le même défi de l’acceptation locale

Parmi les nouvelles options technologiques, les SMR suscitent un intérêt croissant. Conçus en usine, transportés puis assemblés sur site, ces réacteurs de petite taille (d’une puissance pouvant aller jusqu’à 300 mégawatts) promettent des chantiers plus rapides et des coûts mieux maîtrisés.

Nécessitant moins de foncier et d’eau, ils peuvent être implantés sur des sites plus variés, au plus près des besoins en électricité et en chaleur. Ils pourraient par exemple remplacer les centrales à charbon ou à gaz en fin de vie en réutilisant les raccordements existants au réseau, tout en préservant les emplois qualifiés et les recettes fiscales locales, ce qui favoriserait leur acceptation politique.

Plus de 80 modèles de SMR sont aujourd’hui en cours de développement dans 18 pays. La Russie et la Chine en ont déjà construit, tandis que les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la France, le Japon et la Corée du Sud mènent des projets pilotes. Le Royaume-Uni, notamment, mise sur les SMR pour accroître son parc d’ici 2050, en complément de ses chantiers EPR, comme Hinkley Point C et Sizewell C.

La centrale nucléaire de Sizewell, au Royaume-Uni, comprend plusieurs tranches : une à l’arrêt définitif, une en exploitation et enfin une troisième en cours de construction avec deux EPR.
Ivor Branton, CC BY-NC-ND

En France, malgré un fort soutien institutionnel au nucléaire, rien ne garantit que le nucléaire connaîtra un rebond sans accroc après 2035, et ce, pour trois raisons principales.

  • Premièrement, la plupart des nouveaux EPR2 et SMR ne seront pas opérationnels avant les années 2030, une projection encore fragilisée par l’historique de l’industrie en matière de retards. L’exemple de l’EPR de Flamanville (Manche), lancé en 2007 et raccordé au réseau seulement en 2024, reste éloquent.

  • Deuxièmement, la gestion des déchets reste un défi non résolu. Des travaux récents suggèrent même que plusieurs modèles de SMR produiraient davantage de déchets radioactifs par unité d’énergie que les grandes centrales, ce qui pourrait alourdir leur coût réel.

  • Enfin, et surtout, les porteurs de projets devront obtenir l’adhésion des communautés locales s’ils souhaitent s’implanter dans de nouveaux territoires.

Les enquêtes d’opinion post-Fukushima montrent un soutien national très variable d’un pays à l’autre, et que cette énergie est rarement la source préférée d’électricité.

Surtout, une attitude favorable au niveau national ne garantit pas son acceptation au niveau local. La logique du « not in my backyard » (« pas dans mon arrière-cour ») peut bloquer des projets pourtant viables au plan économique. C’est particulièrement vrai lorsque les risques sont perçus comme très concentrés, tandis que les bénéfices semblent largement diffus.




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La perception du risque nucléaire après Fukushima : le cas anglais

Notre étude a analysé comment ces changements de perception du risque nucléaire se traduisaient concrètement et s’inscrivaient dans une dynamique plus large de l’évolution des populations autour des sites nucléaires au fil des décennies.

À partir d’un registre exhaustif des transactions immobilières en Angleterre de 2007 à 2014, nous avons comparé l’évolution des prix dans un rayon de 20 km autour des centrales nucléaires à celle observée entre 20 et 100 km, avant et après Fukushima.

Le seuil des 20 km correspond à la distance de sécurité massivement relayée par les médias britanniques à la suite de l’instauration par le gouvernement japonais d’une zone d’évacuation dans un rayon de 20 km autour du site accidenté.

Nos résultats sont clairs. En moyenne, les logements proches des centrales anglaises ont perdu plus de 4 % de leur valeur foncière après Fukushima, par rapport à des biens similaires situés plus loin.

Cette moyenne cache toutefois des disparités importantes. La chute des prix a été nettement plus marquée dans les zones où la main-d’œuvre est très mobile. Cela ne signifie donc pas que la perception du risque nucléaire n’a pas changé dans les zones proches des centrales où la mobilité des ménages est restée limitée, mais plutôt que celle-ci ne s’est pas traduite par un ajustement à court terme des prix de l’immobilier.

Le cas anglais est particulièrement révélateur. Contrairement à l’Allemagne ou au Japon, le Royaume-Uni, comme la France, a maintenu son programme nucléaire après 2011, en engageant un renouvellement du parc. La baisse de l’immobilier y reflète donc bien une véritable crainte environnementale locale, et non l’anticipation d’une fermeture des centrales nucléaires.

Au-delà des prix de l’immobilier, la composition sociale des quartiers a également évolué. Entre 2010 et 2019, la pauvreté s’est accrue autour des sites nucléaires, surtout dans les zones à forte mobilité résidentielle. Ainsi, même dans un cadre de soutien politique fort et de réglementation stricte, un accident lointain a engendré des effets socio-économiques durables sur le territoire britannique.

Bien sûr, les dynamiques passées éclairent aussi ces résultats. Dans les années 1970, lors de la mise en service des centrales étudiées, les zones situées à moins de 20 km avaient déjà connu une première vague de déclin démographique et de précarisation.




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Leçons de politique publique

Si le choix politique actuel est celui d’une expansion durable du nucléaire, il est crucial d’obtenir le consentement local, autant que national, des populations.

Pour les ménages, soutenir la décarbonation ou la souveraineté énergétique à l’échelle d’un pays ne signifie pas accepter un réacteur au bout de sa rue. Il faut engager un dialogue transparent, le plus tôt possible, avec des informations accessibles sur les risques d’accident, les plans d’urgence, les règles de responsabilité et la gestion à long terme des déchets, etc.

Surtout, les communautés exposées à des risques concentrés doivent bénéficier d’avantages concentrés : fonds spécifiques, réductions sur les factures d’énergie, investissements dans les infrastructures, programmes de formation ou encore priorité à la sous-traitance locale. Ces contreparties doivent être mises en place dès la phase de planification et durer tout au long de l’exploitation.

Loin de contourner cet obstacle, les SMR l’accentuent. Leur intérêt premier réside en effet dans leur flexibilité d’implantation géographique. Ainsi, nombre de sites envisagés devraient se situer dans des régions nouvelles pour le nucléaire, où les populations n’ont pas eu le temps de « s’auto-sélectionner » selon leur tolérance au risque nucléaire. De plus, la viabilité économique des SMR exige une production en série et des commandes groupées : un véritable défi organisationnel vu les contraintes de sites et de licences.

Le processus de sélection des sites, l’implication réelle des habitants et l’équité dans la répartition des bénéfices seront donc déterminants. On peut toutefois s’attendre à d’importants ajustements socio-économiques et démographiques à proximité des futurs projets. Sans mécanismes crédibles de partage des bénéfices, l’expansion du nucléaire en Europe pourrait accroître les inégalités territoriales.

The Conversation

Renaud Coulomb déclare ne pas être en situation de conflit d’intérêts. Il ne fournit pas de services de conseil et ne détient aucune participation financière dans des entreprises du secteur énergétique, ni dans des entreprises susceptibles de bénéficier des analyses ou des conclusions présentées dans cette tribune. La recherche citée dans cet article a bénéficié du soutien financier de l’Ecole d’Economie de Paris et de l’Université de Melbourne. Certains des projets de recherche de l’auteur ont pu bénéficier de financements supplémentaires de Mines Paris – PSL University et de la Fondation Mines Paris dans le cadre de la Chaire de Mécénat ENG, en partenariat avec l’Université Paris-Dauphine, la Toulouse School of Economics et CentraleSupélec.

Yanos Zylberberg ne fournit pas de services de conseil et ne détient aucune participation financière dans des entreprises du secteur énergétique, ni dans des entreprises susceptibles de bénéficier des analyses ou des conclusions présentées dans cette tribune. Certains projets de recherche (qui digitalisent des cartes historiques) ont reçu des financements de l’ESRC.

– ref. Accepter (ou non) de vivre à proximité d’une centrale nucléaire, une question loin d’être réglée – https://theconversation.com/accepter-ou-non-de-vivre-a-proximite-dune-centrale-nucleaire-une-question-loin-detre-reglee-275150

Face aux violations de droits en itinérance : soutenir la participation démocratique des personnes marginalisées

Source: The Conversation – in French – By Michel Parazelli, Professeur associé retraité en travail social, Université du Québec à Montréal (UQAM)

On ne reconnait pas toujours les personnes en situation d’itinérance comme appartenant à la communauté citoyenne.Ce manque de reconnaissance a des répercussions sociales considérables. Pour les premières concernées d’abord, dont on ne respecte pas toujours les droits, et qu’on prive de voix et de liens, au risque d’aggraver leur précarité, leur souffrance et leur mortalité. Pour la société ensuite, qui entretient une gestion de crise perpétuelle, fragilise les liens sociaux et renonce à la contribution politique de celles et ceux qu’elle relègue à ses marges.


À la suite d’une vaste consultation sur l’itinérance et la cohabitation sociale, l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) a déposé son rapport en juillet 2025. Cette démarche de consultation a rejoint 3903 personnes oeuvrant en milieu communautaire et institutionnel, ainsi que des personnes en situation d’itinérance.

Sur les 22 recommandations formulées par les commissaires, la première exhorte la Ville de Montréal à reconnaitre formellement « que les Montréalaises et Montréalais en situation d’itinérance sont des citoyennes et citoyens au même titre que ceux qui sont logés », et d’agir en conséquence.




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Des violations multiples de droits

Cette première recommandation du rapport de consultation de l’OCPM révèle quelque chose de la façon dont on traite les personnes qui sont à la marge des circuits formels de la production, de la consommation et de l’habitat. Les faits tendent à montrer que les droits des personnes en situation d’itinérance ne sont pas toujours respectés.

  • Les démantèlements des campements de sans-abri qui aggravent leurs conditions se poursuivent, malgré l’avis de la défenseure fédérale du logement. En 2024, elle exigeait des gouvernements qu’ils respectent les droits et la dignité des personnes résidant dans les campements.

  • Les pratiques de profilage social des policiers perdurent, malgré la reconnaissance par la Commission des droits de la personne et la jeunesse depuis 2009, que la «stigmatisation des sans-abri dans les normes et règlements de la police et le profilage qui s’ensuit porte atteinte au droit de ces personnes à la sauvegarde de leur
    dignité sans discrimination fondée sur la condition sociale.»

  • Les organismes communautaires souffrent de sous-financement chronique, malgré qu’ils soient les principaux intervenants sur le terrain auprès des sans-abri.

  • Le recours au privé pour gérer la sécurité publique et la production de logements abordables croît. Or, son modèle économique repose sur la maximisation des profits, ce qui crée un conflit d’intérêts avec la visée d’abordabilité et de pérennité hors marché du logement social].

  • Le taux de mortalité des personnes en situation d’itinérance a augmenté en 2024, selon le bureau du coroner. Les données montrent que plusieurs décès auraient pu être évités s’il y avait eu des services de santé adaptés.

  • L’adoption du projet de loi 103, en novembre 2025, même s’il menace les services de consommation supervisée. Une majorité d’acteurs du terrain ont qualifié cette législation de dangereux recul dans la lutte contre la crise des surdoses.

Chacun de ces exemples montre que le respect des droits et de la dignité des personnes en situation d’itinérance est loin d’être garanti.

Une gestion inadaptée et des choix politiques aggravants

S’agit-il d’une simple défaillance de l’action publique appelant l’optimisation d’une gestion plus agile et efficace, comme l’ont affirmé certains candidats lors des dernières élections municipales ?




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Dans son rapport, l’OCPM souligne bien des problèmes majeurs de coordination entre les silos institutionnels qui interviennent en itinérance. Toutefois, l’examen plus attentif des problèmes auxquels sont confrontés les acteurs sociaux montréalais tend à montrer que le problème est structurel. Il s’agit d’un constat communément partagé de l’impuissance des acteurs résultant d’une gestion permanente de solutions provisoires.


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Il existe bien quelques avancées sur le plan de la disponibilité de logements adaptés, ou de pratiques de cohabitation sociale apaisées, mais celles-ci ne réussissent pas à sortir de l’urgence. La raison en est que cette situation de crise qui s’étend à plusieurs municipalités québécoises est surtout le produit de choix politiques antérieurs avec ses effets délétères. On peut mentionner ici le retrait du gouvernement fédéral du financement du logement social depuis les années 1990, l’incapacité du provincial à construire suffisamment de logements sociaux hors marché, ainsi qu’à améliorer l’accès aux services sociaux et de santé adaptés.

D’une prise en charge gestionnaire à une prise en compte citoyenne

Un autre constat issu de ce rapport met en lumière l’exclusion des personnes en situation d’itinérance des décisions qui les concernent.

C’est pourquoi certaines des recommandations de l’OCPM proposent d’inclure des personnes en situation d’itinérance au sein de comités consultatifs aux niveaux municipal et local. Il s’agit de donner des avis sur l’ensemble des pratiques de gouvernance en matière d’itinérance. Cette orientation suscitant l’engagement citoyen représente une rupture avec la logique dominante de prise en charge des solutions par les gestionnaires.

En situation d’urgence, les gestionnaires des services sociaux et municipaux oeuvrant en itinérance agissent la plupart du temps pour le bien d’autrui, mais sans le point de vue d’autrui. Par exemple, l’augmentation de la surveillance policière, les démantèlements des campements et l’aménagement des haltes-chaleur étaient souvent justifiés par des arguments de sécurité des occupants, même au prix d’une plus grande marginalisation. Cette approche de « prise en charge » s’oppose à une pratique plus dialogique à visée démocratique.

En travail social, cette seconde approche est qualifiée de « prise en compte », en phase avec la reconnaissance de la citoyenneté d’une personne, même celle qui tend à émerger dans la marge sociale. Dès lors, plutôt que d’agir uniquement sur les comportements jugés inadéquats ou dérangeants des personnes en situation d’itinérance, il s’agit d’adopter une posture de « prévenance ». L’idée consiste à aller au-devant de ces personnes pour considérer leur point de vue sur leur propre situation, dont l’analyse qu’elles font des actions entreprises par d’autres acteurs sur leurs propres conditions d’existence sociale.




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Ce dialogue continu permet de mieux orienter des pratiques d’intervention en fonction des désirs et besoins négociés avec les personnes en situation d’itinérance. Cette rencontre de l’autre demeure une exigence éthique et politique d’une gouvernance municipale à visée démocratique.

Soutenir l’organisation de collectifs

En rupture avec l’ancienne administration, la nouvelle mairesse Martinez Ferrada a déposé un plan de gestion des campements urbains pour des sites autorisés. Les principes évoqués dans ce plan signalent bien l’intention de la Ville de suivre la première recommandation de l’OCPM : respecter la dignité et les droits des personnes citoyennes en situation d’itinérance. À l’heure actuelle, le protocole, qui se veut évolutif, ne prévoit toutefois aucune disposition concrète visant à instaurer un dialogue continu avec les personnes occupant les campements. Au-delà des intentions, il est actuellement difficile de voir comment la Ville reconnaitra leur pouvoir d’agir citoyen si le droit de s’exprimer sur les décisions affectant les conditions d’existence des campements demeure à l’état de vœux pieux.

Agir en conséquence d’une reconnaissance de la citoyenneté des personnes en situation d’itinérance impliquerait de les inclure dans la négociation du protocole et de sa mise en place sur les sites concernés. Le défi n’est donc pas que technique, mais avant tout relationnel et politique.

La recherche sociale a déjà montré l’intérêt de prendre en compte le point de vue des personnes marginalisées sur les mesures et les politiques qui les concernent. Cet exercice contribue non seulement à obtenir un portrait plus objectif des situations, mais aussi à développer un rapport positif à soi de ces personnes, à renforcer la confiance en elles-mêmes, et à susciter le désir d’améliorer collectivement leur situation avec leurs pairs.




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Bref, il est certes urgent de rappeler aux gouvernements provincial et fédéral leur responsabilité face à cet échec social. Il est tout aussi important de soutenir l’organisation collective des personnes en situation d’itinérance pour qu’elles puissent négocier ensemble leur place sociale à l’image des autres groupes sociaux marginalisés au Québec.

La Conversation Canada

Michel Parazelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Face aux violations de droits en itinérance : soutenir la participation démocratique des personnes marginalisées – https://theconversation.com/face-aux-violations-de-droits-en-itinerance-soutenir-la-participation-democratique-des-personnes-marginalisees-272411

Pourquoi l’image d’une « France périphérique » peuplée d’électeurs en colère ne résiste pas à l’examen

Source: The Conversation – in French – By Aurélien Delpirou, Maître de conférences en urbanisme et aménagement, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Contrairement au cliché de la « France périphérique », certaines villes moyennes, comme Aurillac (ici sur la photo), présentent des niveaux de pauvreté inférieurs à ceux de métropoles attractives (Montpellier, Lille…). Jérémie Mazet/CDT15 OT Pays Aurillac, Fourni par l’auteur

À l’approche des élections municipales, la notion de « France périphérique » revient comme une évidence dans le débat public. Pourtant, derrière son succès médiatique, ce cadre d’analyse fait l’objet de critiques solides en sciences sociales. Que nous dit vraiment la recherche sur les inégalités territoriales ?


La notion de « France périphérique » revient avec une régularité mécanique dans le débat public. Popularisée au début des années 2010 à la suite des travaux du géographe Christophe Guilluy, elle repose sur une opposition désormais bien installée entre une France des métropoles mondialisées, dynamiques et favorisées, et une France des campagnes et des villes petites et moyennes présentée comme reléguée, homogène et peuplée de « gens ordinaires » durablement en colère.

Cette grille de lecture, séduisante par sa lisibilité et sa force narrative, a largement structuré les discours médiatiques et politiques sur les inégalités territoriales. Pourtant, plus de dix ans de travaux en sciences humaines et sociales ont montré que cette opposition rend mal compte des dynamiques sociales et spatiales contemporaines. Loin de constituer deux blocs homogènes, les territoires français sont traversés par des inégalités multiples, imbriquées et évolutives, souvent localisées à des échelles fines, au sein même des bassins de vie, des communes et parfois des quartiers.

Quant aux élections locales, elles portent précisément sur des enjeux – logement, mobilités, services – que la grille métropole/périphérie tend à invisibiliser.

Une notion critiquée par la recherche mais consacrée par le champ médiatique

Si la « France périphérique » s’est imposée comme une évidence dans le débat public, ce n’est pas à l’issue d’une validation scientifique collective. Elle doit plutôt son succès à une consécration médiatique progressive, portée principalement par la presse nationale et les grands médias généralistes de tous bords politiques. Tribunes, entretiens fleuves, essais largement commentés ont installé cette notion comme une clé de lecture quasi incontournable, fréquemment présentée comme un « diagnostic courageux » rompant avec les prudences supposées de chercheurs réduits à une posture trop technicienne ou déconnectée du « peuple ». Ainsi, la notion a été récemment consacrée par Marianne comme « le concept le plus puissant des vingt dernières années ».

Cette dynamique a produit un effet paradoxal. Alors même que les critiques académiques de la « France périphérique » se sont multipliées, de façon argumentée et convergente, elles ont rarement trouvé un véritable espace de confrontation dans le débat médiatique.

Les travaux qui discutent empiriquement cette thèse sont fréquemment disqualifiés d’emblée. Ils sont assimilés à un refus de voir le « réel », à une posture intellectuelle jugée abstraite ou à un goût excessif pour la complexité. Ce traitement contribue à neutraliser le débat contradictoire et à substituer à la discussion scientifique une opposition artificielle entre « lucidité » et « déni ».

Cette situation est d’autant plus problématique que la mise en discussion publique constitue un principe fondamental de la production du savoir scientifique. Or, les propositions de confrontation de la « France périphérique » avec des résultats empiriques contradictoires ou des analyses alternatives ont rarement donné lieu à de véritables échanges, nourris et argumentés, que ce soit dans l’espace médiatique ou dans des formats accessibles au grand public.

Ce refus persistant de la mise en discussion au profit d’une opposition entre « ceux qui voient » et « ceux qui nient » contribue à figer la notion dans un registre davantage narratif qu’analytique. Il transforme une spéculation en récit stabilisé, protégé de la critique par sa rentabilité médiatique et politique autant que par sa capacité à produire des oppositions simples dans un monde social complexe.

Cette naturalisation médiatique de la « France périphérique » n’est pas sans conséquences : elle oriente durablement la manière dont sont pensées – et souvent mal pensées – les inégalités sociales et les réponses publiques qui leur sont apportées.

Des inégalités transversales plutôt que territorialisées

Les recherches en sciences sociales convergent sur un point central : les inégalités ne se distribuent pas selon une ligne de fracture simple opposant métropoles « gagnantes » et territoires « perdants ». Les grandes aires urbaines concentrent simultanément des niveaux élevés de richesse et des proportions importantes de populations précaires. Au contraire, de nombreux espaces périurbains, ruraux ou de villes petites et moyennes connaissent des trajectoires démographiques et économiques positives, attirent de nouveaux habitants et développent de multiples formes d’innovation locales.

Les données de l’Insee montrent ainsi que certains territoires ruraux ou villes moyennes (Aurillac, Annecy, par exemple), présentent des niveaux de pauvreté inférieurs à ceux de plusieurs métropoles attractives (comme Montpellier ou Lille).

De même, les dynamiques de l’emploi ne se superposent pas à l’opposition entre métropoles et hors métropoles : certaines zones d’emploi non métropolitaines figurent parmi les plus dynamiques du pays, notamment dans l’industrie (vallées de l’Arve et de la Bresle, Choletais, Vendée).

Enfin, les difficultés d’accès aux services essentiels – soins, emploi, logement ou mobilité – se retrouvent dans des configurations territoriales très diverses. Les « déserts médicaux » concernent aussi bien certains territoires ruraux que des quartiers populaires de grandes agglomérations.

Ces constats invitent à déplacer le regard : plutôt que de penser les territoires comme des blocs opposés, il s’agit d’analyser les mécanismes qui produisent les inégalités, indépendamment de la seule localisation géographique.

Comportements électoraux : le mythe des blocs territoriaux

Les recherches en géographie électorale confirment cette complexité. Contrairement à l’idée d’une France politiquement scindée en deux blocs territoriaux homogènes, les comportements électoraux apparaissent marqués par une forte diversité et une grande instabilité. Les votes se distribuent dans l’ensemble des types de territoires, sans correspondance mécanique entre lieu de résidence et choix politiques.

Les variables explicatives du vote – âge, diplôme, trajectoires professionnelles – pèsent bien davantage que l’opposition entre métropole et périphérie. Les métropoles ne constituent pas des ensembles politiquement homogènes, pas plus que les espaces ruraux ou les villes petites et moyennes. En ce sens, la spatialisation excessive du politique tend moins à éclairer les comportements électoraux qu’à masquer les recompositions sociales à l’œuvre, en produisant des lectures simplificatrices peu opérantes pour comprendre les dynamiques locales.

Montpellier, place de la Comédie
Métropole dynamique, Montpellier affiche pourtant un niveau de pauvreté plus élevé que beaucoup de villes moyennes.
Kwon Junho/Unsplash, CC BY

Un cadre narratif politiquement efficace mais problématique pour l’action publique

Si la « France périphérique » continue de prospérer, c’est donc moins en raison de sa robustesse empirique que de son efficacité discursive. Elle offre une grammaire prête à l’emploi, qui permet de parler des inégalités sans en analyser finement les mécanismes, de désigner des responsables sans interroger les structures, et de transformer des situations hétérogènes en un récit unifié, émotionnellement et électoralement mobilisateur.

Cette lecture simplificatrice a des effets directs sur l’action publique. À l’échelle locale, les enjeux territoriaux ne se réduisent pas à une opposition entre centres et périphéries. Ils tiennent à la capacité des collectivités à organiser conjointement l’accès au logement, aux mobilités, aux soins, à l’éducation, à l’emploi et aux services publics dans des territoires socialement diversifiés. L’efficacité des politiques locales dépend ainsi moins de catégories spatiales globales que de la prise en compte des interdépendances territoriales et de la coordination entre acteurs, à différentes échelles d’intervention.

Ainsi, dans des territoires ruraux fortement industrialisés, la localisation de logements à bas coût sans articulation avec les bassins d’emploi et les réseaux de transport a renforcé la dépendance automobile, notamment pour les salariés aux horaires atypiques.

Au contraire, en Vendée, les fusions de communes – comme celles observées autour de La Roche-sur-Yon ou dans le bocage vendéen – ont permis de mutualiser services publics, équipements et ingénierie territoriale, tout en gagnant en capacité de planification et de projet. Ici, la réduction des inégalités d’accès passe par une gouvernance locale renouvelée, capable de penser conjointement logement, services et mobilités, au-delà des catégories spatiales héritées.

De tels exemples invitent à déplacer le regard : des territoires conçus comme des blocs vers l’analyse fine des usages, des mobilités et des trajectoires sociales, condition indispensable pour « faire tenir ensemble » des populations hétérogènes.

Pourquoi il devient urgent de tourner la page

Si la critique scientifique de la notion de « France périphérique » est désormais bien établie, la persistance de cette dernière dans le débat public tient aux conditions de sa diffusion médiatique et politique. À l’approche des élections municipales, l’enjeu n’est pas de prolonger une controverse théorique, mais de sortir d’un cadre de pensée peu opérant pour l’action publique locale.

Renoncer à ce récit ne revient pas à nier les inégalités territoriales. C’est, au contraire, se donner les moyens de les analyser dans leur complexité réelle et d’y répondre par des politiques publiques plus ciblées, plus justes et plus efficaces. La prise en compte de cette complexité n’est pas un luxe intellectuel : elle constitue une condition essentielle à la fois pour penser des configurations sociales et spatiales différenciées et nourrir une action publique démocratique à la hauteur des réalités territoriales contemporaines.

The Conversation

Aurélien Delpirou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi l’image d’une « France périphérique » peuplée d’électeurs en colère ne résiste pas à l’examen – https://theconversation.com/pourquoi-limage-dune-france-peripherique-peuplee-delecteurs-en-colere-ne-resiste-pas-a-lexamen-274891