Cameroun : Paul Biya, 92 ans, à nouveau candidat à la présidence après 42 ans au pouvoir

Source: The Conversation – France in French (3) – By Brice Molo, Postdoctoral research fellow, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Paul Biya, président du Cameroun depuis novembre 1982, a annoncé le 13 juillet sa candidature à la prochaine présidentielle, qui se déroulera le 12 octobre. À 92 ans, il est le plus vieux dirigeant élu en exercice du monde. Pourquoi souhaite-t-il effectuer un huitième mandat consécutif, et que dit cette décision de la situation politique au Cameroun ? Entretien avec le sociologue et historien Brice Molo, postdoctorant à l’IRD – Ceped/PC RISC (Risques et sociétés à l’ère des changements environnementaux globaux : enjeux, savoirs et politiques).


Comment l’annonce de la nouvelle candidature de Paul Biya est-elle reçue au Cameroun ?

On observe deux attitudes principales. Une partie de la population considère que cette décision est dans l’ordre des choses, parce que le chef n’est remplacé que lorsqu’il est mort. Mais une autre partie est plus mitigée, parce que le septennat qui s’achève est sans doute celui au cours duquel le président camerounais aura le plus été absent – moins cette fois par ruse que du fait de l’usure du temps –, et ce sera probablement aussi le cas du suivant.

Plusieurs fois, les longs séjours de Biya à l’étranger ont donné lieu à des rumeurs sur son décès. La presse étrangère a souvent mis en avant le coût économique élevé de ces multiples « disparitions ». C’est au cours du mandat actuel qu’il aura effectué son plus long séjour en Europe, annoncé en France, puis en Suisse, dans une cacophonie gouvernementale habituelle.

Toujours au cours de ce mandat, la délégation de signature accordée au secrétaire général de la présidence (SGPR) Ferdinand Ngoh Ngoh s’est avérée, finalement, une procuration permanente avec pour conséquence le retournement d’une partie du régime contre lui-même. On sort du mandat le plus outrancier et extrême du système Biya, au cours duquel des voix critiques se sont exprimées au sein du régime. Par exemple, le ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle, Issa Tchiroma, a dénoncé les innombrables absences du président. Fin juin, il a démissionné du gouvernement avant de déposer quelques semaines plus tard sa propre candidature à l’élection présidentielle d’octobre prochain.

C’est donc dans une ambiance générale particulière que cette candidature est annoncée. D’où l’incertitude d’une partie des observateurs et des Camerounais, largement exprimée sur les réseaux sociaux et dans les médias nationaux et internationaux.

Environ 60 % de la population camerounaise a moins de 25 ans ; observe-t-on une envie de changement auprès des générations qui n’ont connu que Biya au pouvoir ?

Il existe effectivement un contraste frappant entre l’âge des dirigeants camerounais et celui de la majorité de la population. Le Cameroun est dirigé essentiellement par des personnes du troisième âge qui, toutes, ont fait l’école coloniale tardive. C’est le cas de Paul Biya, mais aussi du président du Sénat, du président de l’Assemblée nationale, en poste depuis plus de trente ans, ou encore du directeur de la police, qui est le plus vieux policier en exercice au monde !

France 24, 20 juillet 2025.

Toutefois, l’attention portée par les médias à l’âge du président élude la question centrale de la colonialité du pouvoir. Les vainqueurs de la guerre d’indépendance ont maintenu un système dont les routines administratives et l’exercice de la force sont, fondamentalement, d’essence coloniale. Dans un tel système, les logiques de domination sont aussi ancrées dans l’iniquité coloniale. La majorité démographique est la minorité politique, étant donné qu’elle est exclue du pouvoir et de son exercice. Elle n’a jusqu’ici connu qu’un seul président et pourtant, c’est elle qui fait tenir le Cameroun. Tout d’abord économiquement, par sa force de travail, puis militairement parce que ce sont les jeunes qui défendent les frontières, et enfin socialement parce que la génération de Paul Biya représente moins de 3 % de la population totale.

Face à cette génération qui ne veut pas céder sa place, les jeunes Camerounais s’alignent, se taisent, inventent des répertoires d’action collective originaux, ou choisissent l’exil. Parmi ces jeunes qui n’ont connu que Paul Biya, certains n’envisagent pas le Cameroun autrement, d’autant qu’ils se trouvent dans des situations de dépendance à l’égard d’aînés en position de pouvoir. On peut lire les choses sous le prisme de la loyauté et voir comment ces jeunes sont travaillés par des injonctions à la loyauté ethnique et communautaire, familiale et professionnelle, entre autres.




À lire aussi :
Cameroun : la mise en scène bien ordonnée de la loyauté de la population au président Biya


Parmi ceux qui restent, on observe un engagement politique de plus en plus important, mais assez dispersé et peu organisé. Et puis il y a ceux, de plus en plus nombreux, qui choisissent de partir. Ces dernières années, le Cameroun est devenu le premier pays pourvoyeur de résidents permanents au Québec, devant la France.

Pouvez-vous revenir rapidement sur les principales formations politiques au Cameroun ? Quels sont aujourd’hui les soutiens de Paul Biya ?

On assiste actuellement à un basculement. Si, des décennies durant, l’arène politique a été organisée autour des partis, ces derniers perdent de leur importance et ce sont les leaders politiques qui deviennent de plus en plus centraux, à titre personnel.

Lorsque Paul Biya accède au pouvoir en 1982 après la démission de l’ancien président Ahmadou Ahidjo, il prend la tête de l’Union nationale camerounaise (UNC), parti qu’il rebaptisera en 1985 en Rassemblement démocratique du Peuple camerounais (RDPC). Après sa victoire, Biya a besoin d’installer son pouvoir sur toute l’étendue du territoire. Son parti se greffe alors à l’administration publique dans un régime de parti unique.

À la suite de l’ouverture démocratique du pays dans les années 1990, les nouvelles formations essayent de suivre le même schéma et des partis politiques essayent de se structurer, avec plus ou moins de succès. Mais le pouvoir, à travers le ministère de l’Administration territoriale (MINAT), valide et contrôle le fonctionnement des partis. Ainsi, le MINAT a refusé en mars 2019 que l’opposant Cabral Libii (candidat en 2018 pour le parti UNIVERS) crée sa formation politique. Libii a été investi par le PCRN en vue de l’élection d’octobre 2025.

De même, l’autre opposant majeur, Maurice Kamto, a également connu des déconvenues, dont certaines découlent aussi de ses choix personnels, ce qui a affaibli le poids du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) dont il était le président.

Or quand le pouvoir complique la possibilité pour les opposants d’avoir des partis politiques pérennes (cas de Cabral) ou à exercer leurs activités librement (cas de Kamto), cela accroît mécaniquement leur popularité et déplace la lutte des partis vers les individus. En retour, le régime essaye de maintenir la centralité des partis politiques pour fragiliser la popularité de ces leaders et/ou les éliminer des échéances électorales, ce qui vient précisément d’arriver à Maurice Kamto, qui ne pourra donc pas se présenter à l’élection d’octobre prochain.

Le contrôle du pouvoir sur la vie des partis politiques accroît les messianismes, fragilise le débat contradictoire et affaiblit l’exigence de programmes solides. Les partis ne cherchent plus nécessairement une horizontalité dès lors qu’ils sont moins importants que les individus. Un tel contexte n’est pas favorable aux dynamiques collectives qui ont failli renverser Paul Biya en 1992.

Il me semble que c’est à ce moment que Paul Biya a définitivement pris conscience de la nécessité d’exercer sa mainmise sur les partis politiques, qu’il contrôle aussi par l’administration publique et les ressources de l’État. Même si aujourd’hui sa capacité à gouverner est remise en cause du fait de son âge, il règne toujours. Et l’histoire des règnes est aussi celle de la patrimonialisation et d’une manière de mettre le gouvernement au service du souverain, même en son absence ou même lorsqu’il est diminué.

Pour régner, Paul Biya s’est toujours appuyé sur des soutiens dont une bonne partie se recrute dans les universités, dans la haute administration publique et au sein des bourgeoisies traditionnelles de toutes les régions et communautés. Il n’a pas perdu ces soutiens-là. La preuve en est la « coutume » très respectée des appels à candidature qui permettent aussi, d’une certaine manière, de « mettre le peuple en ordre » ou d’exprimer la loyauté vis-à-vis du chef tant qu’il existe encore des raisons de « jouer le jeu ».

Il y a une histoire longue des défections au sein du parti dominant et de leur constitution en mode d’action politique. Entre janvier et février 1958, plusieurs membres du gouvernement Mbida démissionnent. Ce dernier, alors premier ministre du premier gouvernement camerounais, essaye de remanier son équipe, mais le pouvoir colonial s’y oppose et il finit par démissionner.

Une vingtaine d’années plus tard, en 1983, alors que la crise entre Paul Biya – alors au pouvoir depuis novembre 1982 – et son prédécesseur Ahmadou Ahidjo est au plus fort, les ministres proches de l’ancien président tentent de fragiliser le pouvoir de Biya en ayant recours à ce même mode d’action qu’est la démission. Mais la tentative échoue et Biya survit à la tentative de coup d’État du 6 avril 1984.

On peut aussi citer Garga Haman Adji, qui démissionne du gouvernement en 1992 pour être plus tard candidat ; Titus Edzoa, ancien ministre de la Santé dont le projet de candidature à l’élection présidentielle en 1997 a été brutalement interrompu par une incarcération qui durera 17 ans ; et rappelons que Maurice Kamto qui a revendiqué la victoire en 2018, a lui aussi été ministre de Biya.

Les démissions récentes s’inscrivent donc dans une tendance qui ne date pas d’hier. Souvent, ce sont des projets politiques dont l’expression ultime est la volonté de prendre le pouvoir plus tard. Sous l’ancien président, les démissions s’inscrivaient dans un projet collectif ; sous Paul Biya, la démission est individuelle et précède la déclaration d’une candidature.

De toute manière, la pratique du pouvoir d’État au Cameroun et la manière dont ces démissions aboutissent ensuite à des candidatures laissent croire que le poste de ministre est perçu comme une filière d’accès à la fonction présidentielle. Le gouvernement par l’effacement de Paul Biya a souvent nourri des ambitions, qui ont été régulièrement rappelées à l’ordre par la punition.

Cependant, avec le poids de l’âge du président, il est désormais moins question d’effacement par ruse que d’absence. Le ministre démissionnaire Issa Tchiroma a remis en question la capacité à gouverner d’un président de 92 ans. Le gouvernement par l’absence, conjugué à l’usure du temps, alimente l’impression que le moment de l’alternance est proche. C’est une atmosphère qui ouvre non seulement la voie aux ambitions, mais traduit aussi certaines inquiétudes au sein même de l’appareil gouvernant.

Démissionner pour se porter candidat, c’est faire le pari que l’alternance est imminente et qu’il devient stratégique de se démarquer de ceux qui exercent encore le pouvoir, afin de se relégitimer auprès du peuple.

Quels contre-pouvoirs existent au Cameroun aujourd’hui ?

La question des contre-pouvoirs est intéressante. Il y a au Cameroun une crise du droit. Depuis 2018, la vie politique est rythmée par des controverses entre universitaires et juristes au sujet de la Constitution ou encore du code électoral.

On peut ici reparler de deux figures d’opposition que j’ai déjà évoquées : d’une part, Cabral Libii, candidat du PCRN, arrivé troisième à l’élection présidentielle de 2018 et député de la nation. Il est aussi doctorant en droit à l’université de Douala. D’autre part, Maurice Kamto, avocat et professeur de droit à l’université de Yaoundé II, arrivé deuxième à l’élection de 2018.

Là où lors des élections précédentes les opposants avaient porté une critique avant tout sociale, avec des mobilisations importantes dans les années 1990-1995, ces deux acteurs ont réussi à faire du droit une arme. Face aux usages autoritaires du droit par le camp au pouvoir, ils ont tenté un usage contestataire du droit pour produire une critique du pouvoir et un contre-pouvoir. Cette stratégie est notamment passée par des recours en justice, les deux hommes ayant une connaissance assez fine des règles pour bloquer les abus de pouvoir.

Par exemple, Cabral Libii a mobilisé des décisions de justice pour justifier son droit à la candidature dans un parti où son leadership est contesté par une seconde faction, qui a le soutien du ministre de l’Administration territoriale. Chaque fois, il a déjoué avec habileté les manœuvres visant à le disqualifier.

Maurice Kamto, quant à lui, avait initié un contentieux électoral après l’élection de 2018. Ce fut sans doute le plus suivi de l’histoire du Cameroun, à la télévision nationale et sur les réseaux sociaux. Plus tard, il y a eu d’autres controverses, la plus importante de toutes portant sur sa capacité à être investi par le parti politique dont il était président jusqu’au mois de juin dernier, le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC). Pendant plusieurs semaines, ce fut la question la plus débattue par les médias camerounais engagés, Maurice Kamto n’hésitant pas à narguer ses collègues et ceux qui, au sein du gouvernement, se positionnaient contre l’éventualité de sa candidature.

Récemment, il a décidé de se porter candidat sous la bannière d’un autre parti, le Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (MANIDEM). Mais sa candidature vient d’être rejetée par l’instance qui organise les élections. Tout laisse croire qu’on s’achemine vers une nouvelle épreuve de force juridique. Quoiqu’il en soit, on constate la capacité de Cabral Libii et Maurice Kamto à faire émerger des causes, à susciter des débats et de l’intérêt autour de l’État de droit, des lois et de leur compréhension.

La capacité à faire usage de la loi n’est donc plus l’apanage seul du régime qui contrôle les institutions judiciaires, dans un pays où la séparation des pouvoirs a toujours été contestée et considérée comme un leurre. Il y a désormais, aussi, la mobilisation du droit pour déranger le pouvoir.


Propos recueillis par Coralie Dreumont

The Conversation

Brice Molo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cameroun : Paul Biya, 92 ans, à nouveau candidat à la présidence après 42 ans au pouvoir – https://theconversation.com/cameroun-paul-biya-92-ans-a-nouveau-candidat-a-la-presidence-apres-42-ans-au-pouvoir-261685

Dans le sud de la Syrie, les affrontements entre les Druzes et les Bédouins ravivent le spectre des divisions communautaires

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Pierret, Chargé de recherches à l’Institut de Recherches et d’Études sur les Mondes Arabes et Musulmans (IREMAM), Aix-Marseille Université (AMU)

Les récents affrontements dans le sud syrien ravivent les tensions entre les communautés druze et bédouine, sur fond de retrait des forces gouvernementales et d’intervention d’acteurs extérieurs. Entretien avec le politiste Thomas Pierret, auteur, entre autres publications, de « Baas et Islam en Syrie. La dynastie Assad face aux oulémas » (Presses universitaires de France, 2011).


Pourriez-vous revenir brièvement sur l’histoire de la communauté druze en Syrie ?

Thomas Pierret : La principale zone de peuplement des Druzes en Syrie est la région de Soueïda, même si on en trouve aussi sur le plateau du Golan, dans la région frontalière avec le Liban (il s’agit du pays avec la communauté druze la plus importante), ainsi qu’un village druze isolé dans la région d’Idlib.

À cela, il faut ajouter les effets des migrations plus récentes, qui ont conduit à la constitution de quartiers druzes à Damas, principalement Jaramana, ainsi que dans la localité d’Ashrafiyyet Sahnaya, au sud de la capitale.

Quelles sont aujourd’hui les relations qu’entretient la communauté druze avec le gouvernement de Damas ?

T. P. : Au moment où le régime d’Assad tombe, les relations entre les Druzes et le nouveau gouvernement ne sont pas vouées à être conflictuelles. Contrairement à une idée reçue, les Druzes ne constituent pas historiquement une minorité religieuse particulièrement favorable au régime des Assad.

Dans les années 1960, des purges ont eu lieu au sein de l’armée syrienne qui ont notamment visé une bonne partie des officiers druzes. Cette purge a profité essentiellement à des officiers issus de la communauté alaouite, dont Hafez Al-Assad.

Ainsi, la communauté druze n’a pas été étroitement associée au pouvoir. Les hauts gradés d’origine druze, comme le général Issam Zahreddine, tué sur le front contre l’État islamique en 2017, étaient peu nombreux. Avant 2011, la communauté comptait également de nombreux opposants, généralement marqués à gauche.

Par ailleurs, l’État syrien sous les Assad, très centralisé, ne tolère pas l’expression d’identités communautaires ou régionales distinctes. Il est par exemple interdit aux Druzes d’afficher le drapeau aux cinq couleurs qui leur sert de symbole.

Durant la guerre commencée en 2011 a émergé à Soueïda une posture politique que l’on pourrait qualifier de « troisième voie » ou de neutralité. Cela s’est traduit par la formation de groupes armés, le principal appelé les « Hommes de la dignité », est encore actif aujourd’hui. Ces groupes ont refusé à la fois de soutenir la rébellion et de rejoindre les forces paramilitaires du régime d’Assad, qui n’a réussi à embrigader qu’une petite partie des combattants de la région. L’objectif des partisans de cette troisième voie était de défendre la communauté druze et sa région, notamment contre les attaques de l’État islamique, sans pour autant soutenir les opérations de contre-insurrection menées par le régime.

Soulignons que le fondateur des Hommes de la dignité, Wahid al-Balous, a été assassiné en 2015, sans doute par des éléments du régime, ce qui illustre la complexité des relations entre les Druzes et l’ancien pouvoir.




À lire aussi :
La Syrie en transition… mais quelle transition ?


Et que sait-on des différentes factions druzes impliquées dans le conflit ?

T. P. : Pour bien comprendre la situation actuelle, il faut revenir un peu en arrière. Une date clé est 2018, lorsque, avec l’aide de la Russie, le régime d’Assad reprend le contrôle du sud de la Syrie, à l’exception de la région de Soueïda. Cette dernière conserve un statut de quasi-autonomie, car ses groupes d’autodéfense ne sont pas désarmés, en partie à cause de l’opposition tacite d’Israël à une offensive du pouvoir central dans cette région.

Cette période voit également évoluer la stratégie du cheikh al-’aql Hikmet al-Hijri, l’un des trois principaux chefs religieux des Druzes de Syrie. Plutôt aligné sur le régime d’Assad à l’origine, il a soutenu le mouvement de contestation civile qui a émergé à Soueïda en 2023, évolution qui peut être interprétée comme un moyen pour al-Hijri de renforcer son influence politique. Il s’est également attribué le titre inédit de raïs rūḥī, c’est-à-dire « chef spirituel », manière de se démarquer des deux autres cheikh al-’aql, Hamoud al-Hinawi et Youssef Jarbu’.

Al-Hijri est également en concurrence avec le courant des Hommes de la dignité, dont le leadership se divise, après l’assassinat de son fondateur, entre son fils Laith al-Balous et d’autres figures comme Yahya al-Hajjar. Ce courant compense sa moindre légitimité religieuse par une dynamique de mobilisation milicienne et une posture plus indépendante vis-à-vis du pouvoir central, du moins jusqu’au tournant contestataire d’al-Hijri en 2023.

En 2024, lors de l’effondrement du régime d’Assad, ces groupes se positionnent différemment : al-Hijri défend l’autonomie régionale avec une position ferme contre Damas, rejetant les formes limitées de décentralisation proposées par le nouveau régime. En revanche, d’autres groupes, comme celui de Laith al-Balous ou Ahrar al-Jabal, adoptent une posture plus conciliatrice, cherchant à se rapprocher du pouvoir central. Le nouveau gouvernement, pour sa part, mise sur ces factions plus loyales afin de constituer une force de sécurité locale druze, distincte des combattants proches d’al-Hijri.

Vous évoquiez Israël : quelles sont les relations entre les factions druzes en Syrie et ce pays ?

T. P. : Avant décembre 2024, elles restent très limitées. Depuis des décennies, nouer des liens avec Israël constitue un tabou absolu en Syrie, et toute personne qui s’y risquerait serait immédiatement sanctionnée pour haute trahison. Les acteurs druzes évitent donc cette voie, d’autant plus qu’après 2011, certains villages druzes, notamment sur le plateau du Golan, fournissent des paramilitaires au régime [et au Hezbollah].

Le seul lien notable réside dans une sorte de « ligne rouge » tacite : Israël ne tolérerait pas que les rebelles ou le régime s’en prennent aux populations druzes. Cela explique qu’en 2023, malgré un mouvement de contestation, le régime syrien n’a pas tenté de reprendre Soueïda par la force ni de désarmer les groupes armés druzes.

Pourquoi Israël a-t-il tracé cette « ligne rouge » concernant les populations druzes en Syrie ?

T. P. : La raison principale, avant 2024, tient au fait qu’il existe une communauté druze en Israël, où elle constitue une minorité relativement privilégiée par rapport au reste des Palestiniens d’Israël. Je parle ici des Druzes citoyens israéliens, pas des Druzes vivant dans le Golan syrien occupé. Cette communauté druze est plutôt loyale à l’État israélien, avec des membres servant dans l’armée, y compris dans des régiments d’élite.

Cette position privilégiée leur confère une certaine influence, et lorsque les Druzes d’Israël expriment des inquiétudes concernant leurs coreligionnaires en Syrie, le gouvernement israélien se sent obligé de répondre à ces préoccupations.

Après 2024, cette dynamique a aussi servi d’argument à Israël pour empêcher le nouveau pouvoir syrien de déployer ses forces dans le sud du pays. L’objectif affiché d’Israël est clairement que le sud de la Syrie soit démilitarisé, du moins en dehors de ses propres forces déployées dans la région du Golan.

Par ailleurs, Israël mène également une stratégie d’influence plus douce, en invitant des religieux druzes syriens à effectuer un pèlerinage dans la région de Nazareth sur le tombeau du prophète Chouaïb, particulièrement important pour la foi druze. Un projet d’invitation de travailleurs druzes syriens dans les exploitations agricoles du Golan a aussi été envisagé par le gouvernement israélien, mais a été abandonné pour des raisons sécuritaires liées au contrôle des entrées sur le territoire. Enfin, des financements humanitaires ont été octroyés aux Druzes syriens via des ONG servant d’intermédiaires.

Il est important de souligner que très peu de groupes druzes se sont officiellement affichés comme pro-israéliens. Par exemple, une manifestation à Soueïda, il y a quelques mois, a vu l’apparition d’un drapeau israélien, mais celui-ci a rapidement été arraché par d’autres participants, témoignant du rejet majoritaire de cette posture.

Cela dit, certains acteurs politiques, notamment Hikmet al-Hijri, semblent adopter une posture politique qui s’explique mieux si l’on prend en compte le facteur israélien. Al-Hijri mène une politique intransigeante, différente de celle des autres cheikh al-’aql, qui se montrent plus enclins au compromis avec Damas. D’ailleurs, lors des récents incidents, ce sont ces derniers qui signent les cessez-le-feu, tandis qu’Al-Hijri les critique ouvertement.

Comment expliquer les affrontements récents entre Bédouins et Druzes à Soueïda ?

T. P. : Ce conflit est ancien, il remonte à plusieurs décennies. En 2000, un épisode particulièrement sanglant avait fait plusieurs centaines de morts. Il ne s’agit pas d’un conflit religieux à l’origine, mais d’un différend lié au contrôle et à l’usage des terres. La région étant aride, les terres cultivables et les pâturages sont rares et donc très disputés.

La guerre en Syrie, de 2011 à 2024, a envenimé la situation : l’effondrement de l’État et la prolifération des armes ont donné plus de moyens aux deux parties pour régler leurs différends par la violence. Par ailleurs, des acteurs extérieurs comme l’État islamique ont soutenu les tribus bédouines sunnites, tandis que le régime d’Assad a appuyé certains groupes druzes. Après 2018, le pouvoir de Damas s’est à son tour retrouvé du côté des Bédouins, afin d’affaiblir l’autonomie de fait des Druzes de Soueïda, et parce qu’en reprenant la région, il a coopté d’anciens groupes rebelles sunnites, eux-mêmes liés aux tribus bédouines. Ce conflit a aussi une dimension criminelle, avec des éléments des deux côtés impliqués dans des activités illicites comme le trafic de drogue ou les enlèvements pour rançon.

Comment ces tensions communautaires s’inscrivent-elles dans le contexte politique syrien actuel ?

T. P. : Depuis décembre 2024, les tribus bédouines sunnites en appellent à la solidarité du gouvernement syrien, qui lui-même affiche une identité musulmane sunnite affirmée. Au début des derniers incidents, elles ont réclamé le soutien du gouvernement en accusant à demi-mot ce dernier de négliger leur sort.

De son côté, le régime a aussi un intérêt à soutenir les tribus bédouines pour faire obstacle au courant autonomiste druze dans la province. Cela lui est d’autant plus nécessaire que, depuis les massacres d’alaouites sur la côte en mars et les incidents armés survenus en mai entre sunnites et Druzes à Jaramana et Ashrafiyyet Sehnaya, les factions druzes les plus disposées au dialogue avec Damas se sont graduellement rapprochées de la ligne dure d’al-Hijri. Cette tendance s’est accélérée durant la récente escalade des violences (plus de 1 100 morts depuis le début des affrontements, le 13 juillet) : face aux exactions commises contre les civils de Soueïda par les forces progouvernementales, les groupes armés druzes ont uni leurs forces pour défendre la communauté.




À lire aussi :
En Syrie comme en Irak, l’islamo-nationalisme a le vent en poupe


Pourquoi en arrive-t-on à cette escalade ?

T. P. : Le gouvernement a vu dans les affrontements communautaires locaux une occasion d’imposer son autorité en déployant ses forces dans la province, officiellement pour séparer les belligérants mais, dans les faits, pour désarmer les groupes druzes autonomistes. Al-Charaa pensait bénéficier d’un contexte international favorable, à savoir un soutien tacite des États-Unis qui le protégerait des représailles israéliennes. On l’a vu, cela s’est révélé être une erreur de jugement majeure.

En face, Al-Hijri, peut-être mieux informé des intentions israéliennes, a refusé de reculer, à la suite de quoi la situation s’est embrasée.

Quelle place peut-on envisager aujourd’hui pour la justice dans le règlement du conflit ?

T. P. : À court terme, l’enjeu prioritaire ne paraît pas être la justice, mais avant tout le retour au calme et la cessation des affrontements. Des tensions persistantes risquent en effet de raviver des violences, non seulement à Soueïda mais aussi autour des autres localités druzes du pays.

Certes, la justice reste importante si l’on souhaite discipliner les troupes et prévenir les exactions futures. Cependant, juger et condamner des membres des forces gouvernementales dans le contexte actuel pourrait déstabiliser davantage le régime, en fragilisant un pouvoir déjà contesté, et en risquant d’alimenter des velléités de coup d’État militaire de la part d’éléments plus radicaux.

Par ailleurs, un processus judiciaire serait d’autant plus déstabilisateur qu’il devrait aussi concerner les combattants druzes qui se sont rendus coupables d’exactions ces derniers jours. On comprend donc aisément pourquoi la justice n’est prioritaire pour aucun des protagonistes.


Propos recueillis par Coralie Dreumont et Sabri Messadi.

The Conversation

Thomas Pierret a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

ref. Dans le sud de la Syrie, les affrontements entre les Druzes et les Bédouins ravivent le spectre des divisions communautaires – https://theconversation.com/dans-le-sud-de-la-syrie-les-affrontements-entre-les-druzes-et-les-bedouins-ravivent-le-spectre-des-divisions-communautaires-261464

L’économie canadienne fait face à des défis majeurs, et les peuples autochtones offrent des solutions

Source: The Conversation – in French – By Mylon Ollila, PhD Student in Indigenous Economic Policy, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)

Le Canada est confronté à des difficultés économiques en raison des changements géopolitiques, dont une guerre commerciale avec les États-Unis, son plus proche partenaire économique.

Les décideurs politiques cherchent de nouvelles sources durables de développement économique, mais en négligent une qui existe déjà : l’économie autochtone émergente. Elle pourrait stimuler l’économie canadienne de plus de 60 milliards de dollars par an.

Toutefois, les peuples autochtones sont encore largement considérés comme un fardeau économique à gérer plutôt que comme une opportunité de croissance. Il est temps de changer les mentalités. Pour cela, le gouvernement fédéral doit supprimer les obstacles économiques injustes et investir dans la réduction des écarts d’emploi et de revenu.

Le futur du Canada dépend des Peuples autochtones

La croissance économique devrait ralentir au cours des prochaines années dans les pays développés, et le Canada aura le PIB le plus faible des 38 pays de l’OCDE d’ici 2060. Avec le ralentissement de la croissance, le niveau de vie baissera et les gouvernements seront confrontés à une pression budgétaire accrue.

Ce défi est aggravé par le vieillissement de la population active. Le nombre de personnes âgées de 65 ans et plus augmente six fois plus vite que celui des enfants de 14 ans et moins, qui entreront sur le marché du travail dans les années à venir. Cette évolution démographique exerce une pression supplémentaire sur les retraites, le système de santé et l’économie.

Mais ces sombres prévisions négligent souvent l’un des avantages comparatifs du Canada : une population autochtone jeune, qui croît à un rythme supérieur à celui de la population non autochtone. Or, bien que les Peuples autochtones représentent 5 % de la population canadienne, ils ne contribuent qu’à hauteur de 2,4 % au PIB total.

Une vidéo (en anglais) de BNN Bloomberg à propos de l’économie autochtone au Canada.

Si les peuples autochtones pouvaient participer à l’économie au même rythme que les Canadiens non autochtones, leur contribution au PIB pourrait passer d’environ 55 milliards de dollars à bien plus de 100 milliards de dollars par an.

Malgré ce potentiel, le Canada a largement échoué à investir dans les peuples autochtones et à réformer les structures coloniales à l’origine des inégalités.

En dépit de certaines avancées comme la [Loi sur la gestion financière des Premières Nations] qui offre aux communautés des outils pour renforcer leurs économies, les progrès sont encore trop lents.

Les Premières Nations font face à des obstacles économiques

Toute économie comporte deux volets : les avantages économiques et les institutions qui permettent de tirer parti de ces avantages. Certaines institutions réduisent les coûts des activités commerciales et encouragent l’investissement, tandis que d’autres font le contraire. Les investissements se dirigent naturellement vers les endroits qui offrent à la fois des avantages économiques et des coûts d’exploitation faibles.

Au Canada, les droits de propriété bien établis réduisent les coûts d’exploitation des entreprises et favorisent leur financement. Un régime fiscal efficace assure la prévisibilité et permet aux gouvernements d’offrir des services. Les infrastructures adaptées aux besoins des entreprises réduisent les coûts logistiques. Toutes ces institutions contribuent au développement économique du Canada.

En revanche, les communautés des Premières Nations sont limitées par les institutions canadiennes. La Loi sur les Indiens limite l’autorité des Premières Nations sur leurs propres affaires, les excluant des mécanismes financiers traditionnels. Le flou juridique quant à la répartition des compétences entre les gouvernements fédéral, provinciaux et autochtones et la faiblesse des droits de propriété découragent les investissements commerciaux.

En raison de leurs pouvoirs limités, notamment sur le plan financier, les gouvernements des Premières Nations ne peuvent offrir des services conformes aux normes nationales et doivent compter sur d’autres gouvernements.

Ces problèmes sont aggravés par la nature fragmentée, insuffisante et culturellement inadaptée des systèmes de soutien fédéraux. Les Premières Nations ont des avantages économiques et un esprit entrepreneurial, mais elles sont confrontées à des obstacles économiques injustes, tels que des infrastructures inadéquates, un accès limité au capital et des obstacles administratifs.

Il est essentiel d’investir dans les économies autochtones

En 1997, la Banque Royale du Canada prédisait que le fait de ne pas investir dans les peuples autochtones creuserait le fossé socio-économique. Comme prévu, c’est ce qui s’est produit.

Le Canada a toujours choisi de gérer la pauvreté plutôt que d’investir dans la croissance. Alors que l’aide financière aux peuples autochtones a plus que doublé au cours de la dernière décennie, cela n’a abouti qu’à une modeste amélioration du niveau de vie.

Le Projet Feuille de route, une initiative nationale menée par le Conseil de gestion financière des Premières Nations et d’autres organisations autochtones, propose une voie vers la réconciliation économique. Investir dans l’économie autochtone signifie soutenir la formation des Autochtones, donner accès au capital aux organisations autochtones et réformer les institutions qui continuent d’imposer des obstacles systémiques.

L’éducation est un des moyens les plus efficaces de réduire la pauvreté, d’améliorer la santé et de stimuler le développement économique. Le gouvernement fédéral devrait donc soutenir des programmes de formation conçus pour répondre aux besoins des Peuples autochtones.

L’apprentissage en ligne pourrait aider les communautés isolées à atteindre leurs objectifs éducatifs, mais son succès dépend de investissements importants dans l’accès à Internet haut débit, qui fait encore défaut dans de nombreuses régions.

Les organisations autochtones sont les mieux placées pour comprendre et répondre aux besoins locaux en matière de formation. C’est pourquoi le contrôle des transferts de revenus et la conception des programmes par les Autochtones doivent être au cœur de tout investissement futur dans l’éducation. Pour ce faire, le gouvernement fédéral devrait établir des partenariats avec les établissements d’enseignement autochtones afin de définir des objectifs et des valeurs en commun.

Financer et soutenir la croissance autochtone

Les peuples autochtones créent neuf fois plus d’entreprises que la moyenne canadienne, mais ne reçoivent que 0,2 % du crédit disponible. La plupart des entreprises autochtones sont de petite taille et ne peuvent croître sans options de financement viables.

Pourtant, les entrepreneurs et les gouvernements autochtones ont du mal à obtenir des prêts et du soutien financier.

À l’échelle internationale, les banques de développement ont été utilisées pour combler les lacunes en matière de crédit lorsque le secteur privé n’était pas en mesure de répondre aux besoins des économies émergentes.

Au Canada, le Conseil de gestion financière des Premières Nations et d’autres organisations autochtones réclament une solution similaire : la création d’une organisation financière de développement autochtone. En accordant des prêts aux gouvernements et aux entreprises autochtones, cette organisation financière pourrait combler le fossé entre les marchés financiers et l’économie autochtone.

Si les investissements dans le renforcement des capacités et le financement du développement sont des besoins urgents, seuls le démantèlement des barrières économiques et un meilleur accès à des institutions efficaces peuvent garantir le développement des peuples autochtones.

Des lois telles que la Loi sur la gestion financière des Premières Nations et la Loi sur l’accord-cadre relatif à la gestion des terres des Premières Nations soutiennent les économies autochtones par le biais de la fiscalité, de la budgétisation, des codes fonciers et des lois financières. Elles offrent une voie entre la Loi sur les Indiens et l’autonomie gouvernementale, sans devoir attendre la fin de longues négociations.

Plus fort ensemble

L’avenir économique du Canada restera incertain si l’on continue de privilégier des solutions à court terme tout en ignorant le potentiel de croissance de l’économie autochtone. Il ne suffit plus d’améliorer le statu quo.

Le gouvernement fédéral doit soutenir les initiatives menées par les Autochtones, comme le Projet Feuille de route, afin de favoriser une croissance et une prospérité partagées par les peuples autochtones et tous les Canadiens. Des investissements sont nécessaires pour réduire les écarts en matière d’emploi et de revenus grâce à de nouvelles mesures de soutien aux capacités, à l’accès au capital et à la réforme institutionnelle.

La Conversation Canada

Mylon Ollila travaille pour le Conseil de gestion financière des Premières Nations.

Hugo Asselin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’économie canadienne fait face à des défis majeurs, et les peuples autochtones offrent des solutions – https://theconversation.com/leconomie-canadienne-fait-face-a-des-defis-majeurs-et-les-peuples-autochtones-offrent-des-solutions-261710

ChatGPT pose-t-il un risque pour l’apprentissage et la créativité ? Une étude apporte des nuances

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Marois, Professeur adjoint en psychologie cognitive appliquée, Université Laval

L’intelligence artificielle (IA) défraie les manchettes depuis que ChatGPT est devenu accessible au grand public en novembre 2022. La tendance ne s’est pas démentie cet été :

  • « Sommes-nous d’accord pour devenir plus idiots ? »

  • « L’IA homogénéise-t-elle nos pensées ? »

Ces titres aussi accrocheurs qu’inquiétants proviennent respectivement du New York Times et du New Yorker. Les deux articles traitent des résultats d’une récente étude en prépublication, tenue par une équipe du MIT.

Les opinions concernant les bénéfices et les risques de l’IA pour notre capacité à réfléchir, à mémoriser et à apprendre sont très partagées. La psychologie cognitive et la recherche scientifique sur l’utilisation de l’IA permettent de jeter un regard éclairé sur ces différents mécanismes et de contribuer au débat entourant les effets de ChatGPT, et plus largement de l’IA, sur l’humain.

Une étude coup de poing du MIT

Dans cette étude du MIT, 54 personnes ont été invitées à prendre part à une tâche d’écriture d’essais sur une variété de sujets (p. ex. « Devrait-on toujours penser avant d’agir ? »).

Aléatoirement, chaque personne était assignée à une des trois conditions : 1) avec soutien de ChatGPT; 2) avec soutien seul de l’Internet; ou 3) sans aucune aide pour écrire les essais. Chaque personne devait compléter trois essais puis, si désiré, un quatrième, mais à l’aide d’une technique différente (p. ex., passer du soutien de ChatGPT à une absence d’aide). Simultanément, l’activité cérébrale des individus était mesurée.

Les résultats rapportés suggèrent que le cerveau des individus soutenus par ChatGPT était moins actif dans plusieurs régions clés liées à la créativité, à l’effort cognitif, à l’attention et à la mémoire.




À lire aussi :
La recherche générée par l’IA de Google n’a pas encore modifié la façon dont les internautes utilisent les résultats


Également, l’équipe de recherche rapporte que les individus assignés à ce groupe étaient moins en mesure de citer des passages de leurs essais une fois l’expérience terminée et que leurs textes possédaient moins de profondeur que ceux produits par les membres des autres groupes.

Enfin, les personnes passant du groupe ChatGPT à une autre condition lors du quatrième essai présentaient un patron d’activité cérébrale similaire à celui observé lors de leurs essais précédents. Cependant, ce patron serait inadapté à la nouvelle stratégie leur ayant été assignée.

Une touche de nuances

À la vue de ces résultats – et malgré l’absence de révision scientifique par les pairs – plusieurs ont rapidement sauté à la conclusion qu’il s’agissait d’une preuve que l’IA et les agents conversationnels comme ChatGPT pouvaient nuire à l’apprentissage et à la créativité humaine.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


De tels discours alarmistes sont fréquents face à l’arrivée de nouvelles technologies, comme illustré dans une chronique menée par l’équipe de l’émission Les années lumière sur Ici Première le 13 juillet 2025.

Qu’en est-il réellement ? Les résultats suggèrent que l’activité cérébrale associée à des fonctions clés pour l’apprentissage comme la mémoire et l’attention est inférieure. Il est cependant normal que cette activité soit inférieure si ces fonctions sont moins mises à contribution.

Par ailleurs, un regard précis sur les résultats montre même que certaines fonctions cérébrales associées au mouvement et en partie à la mémoire et au traitement verbal étaient plus actives pour les individus soutenus par ChatGPT que ceux ayant recours à Internet.

Enfin, l’absence d’analyses statistiques systématiques quant aux difficultés à citer des passages des essais écrits par le groupe soutenu par ChatGPT, combinée au fait que seuls 18 individus ont accepté de revenir pour une quatrième session, représentent d’importantes limites à l’étude.

Les résultats s’avèrent donc peut-être plus nuancés (et moins terrifiants) que présentés.

Une approche différente pour étudier ChatGPT

Parallèlement aux travaux du MIT, notre équipe de l’Université Laval a récemment publié une étude s’intéressant aux effets des agents conversationnels sur l’apprentissage.

Soixante personnes devaient réaliser une tâche de recherche d’informations sur ordinateur afin de répondre à 12 questions à développement à propos de divers sujets de culture générale (p. ex. « Entre 75 et 100 mots, expliquez les principaux défis environnementaux auxquels font face les tortues de mer »).

Chaque personne était assignée aléatoirement à l’une des deux conditions : 1) avec soutien d’un agent conversationnel similaire à ChatGPT; ou 2) avec soutien seul d’Internet. À des fins de réalisme, les personnes soutenues par l’IA avaient la possibilité de contrevérifier sur Internet les informations offertes par l’IA. Des mesures autorapportées de l’effort mental, de familiarité avec l’outil utilisé et des connaissances préalables à chaque sujet abordé étaient également prélevées.

En fin d’expérience, un test de mémoire surprise était présenté au cours duquel chaque personne devait rappeler un élément spécifique aux 12 questions abordées (p. ex. « Nommez une activité humaine nuisible aux tortues de mer »).

Des résultats pas tout à fait alarmants

Les résultats de notre étude montrent que la performance aux questions à développement et aux questions de mémoire présentées en fin d’expérience sont similaires entre les deux conditions.

Cependant, des différences ont été observées quant au niveau de familiarité avec l’outil et quant au niveau d’effort mental perçu. Les individus ayant recours à Internet ont en effet rapporté une plus grande aisance, mais au prix d’un effort plus important. Ces résultats permettent de soutenir l’idée selon laquelle des outils d’IA comme ChatGPT peuvent réduire les efforts déployés pour effectuer certaines tâches.

Cependant, contrairement à ce qui était rapporté par l’équipe du MIT, cette différence d’effort au cours de la tâche n’a mené à aucune différence sur les mesures de mémoire. Fait intéressant, la majorité des individus soutenus par l’IA vérifiait au moins à une reprise les éléments fournis par l’agent conversationnel, contribuant potentiellement à un meilleur engagement dans la tâche et une meilleure mémorisation de l’information.

Dans l’ensemble, nos résultats permettent non seulement de jeter un regard plus nuancé sur les effets des agents conversationnels sur l’apprentissage, mais également de fournir un portrait réaliste de l’utilisation de cette technologie. Dans leur quotidien, les individus sont libres d’utiliser des outils comme ChatGPT, mais également de vérifier ou non les informations fournies, voire d’utiliser un ensemble de stratégies complémentaires.

Une telle approche, plus représentative de la réalité, devrait être préconisée avant de tirer des conclusions hâtives sur les risques potentiels des technologies d’IA. Non seulement cette approche permet une analyse plus nuancée, mais également plus généralisable à la vie de tous les jours. Ces résultats pourraient même motiver les individus à vérifier ce que l’IA fournit comme information.

Rester critique

L’IA nous rendra-t-elle idiot et homogénéisera-t-elle notre façon de penser ?

Un regard éclairé sur l’étude du MIT nous fait voir que l’IA n’est sans doute pas aussi nuisible que certains le laissent croire. Quant aux résultats de notre étude, ils suggèrent que les personnes ayant eu recours à l’IA montrent un apprentissage similaire à celles ne l’ayant pas utilisée, et qu’elles décident même de contrevérifier l’information que l’IA fournit, signe d’une intelligence et d’un engagement important.

Comme pour toute technologie, le fait d’être ou non idiot dépendra de notre façon d’interagir avec l’IA et de notre intérêt à demeurer critiques, curieux et engagés.

La Conversation Canada

Alexandre Marois a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada et du Fonds général de recherche de l’Université Laval.

Gabrielle Boily a reçu du financement du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada.

Isabelle Lavallée a reçu du financement du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada.

Jonay Ramon Alaman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. ChatGPT pose-t-il un risque pour l’apprentissage et la créativité ? Une étude apporte des nuances – https://theconversation.com/chatgpt-pose-t-il-un-risque-pour-lapprentissage-et-la-creativite-une-etude-apporte-des-nuances-261132

Attaques coordonnées dans l’Ouest du Mali : une nouvelle phase dans l’expansion du djihadisme ?

Source: The Conversation – in French – By Mady Ibrahim Kanté, Lecturer-researcher, Université des sciences juridiques et politiques de Bamako

Le 1er juillet 2025, la région de Kayes, l’ouest du Mali – longtemps considérée comme une zone relativement épargnée par l’insécurité – a été la cible d’une série d’attaques coordonnées d’une ampleur inédite. Le groupe terroriste Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a simultanément attaqué plusieurs localités et infrastructures sécuritaires.

La résidence du gouverneur de Kayes, le camp de la brigade militaire, le commissariat du 2ᵉ arrondissement, ainsi que des postes frontaliers de Diboli (vers le Sénégal) et de Gogui (vers la Mauritanie) ont été visés. Une autre attaque a été menée à Sandaré, à 150 km de Kayes.

En tant que chercheurs sur les questions de dynamiques sécuritaires et les stratégies antiterroristes en Afrique de l’Ouest, nous voyons dans ces attaques un tournant préoccupant. Elles révèlent une nouvelle stratégie alarmante dans le déploiement géographique des groupes armés non-étatiques au Mali.

C’est un moment clé dans l’évolution de la lutte armée au Sahel. Les cibles visées sont hautement stratégiques. Cela témoigne d’une sophistication croissante des méthodes, à la fois, dans les ambitions et les capacités opérationnelles de ces groupes. Jusque-là, on n’avait pas vu une telle précision dans la coordination des attaques.

Les motivations derrière ces attaques

L’attaque du 1er juillet doit être analysée comme une opération hautement stratégique, répondant à plusieurs objectifs pour le Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM). Premièrement, le JNIM, historiquement actif dans le nord et le centre du Mali, cherche désormais à étendre son emprise vers les régions frontalières du Sénégal et de la Mauritanie. Cette projection territoriale vise à exploiter les failles sécuritaires et la marginalisation socio-économique dans ces zones.

Cette stratégie d’extension progressive vers de nouveaux territoires est une constante du mode opératoire du JNIM depuis 2019. Désormais, le groupe concentre ses attaques sur les zones forestières sahéliennes, les centres urbains et les régions côtières.

Deuxièmement, l’attaque simultanée de plusieurs installations militaires et administratives à Kayes et Nioro du Sahel a sans doute été conçue pour évaluer les capacités opérationnelles et la coordination des forces armées maliennes (FAMa) dans une région jusque-là considérée comme plus stable.

Enfin, en frappant un centre régional symbolique comme la ville de Kayes, le groupe envoie un message fort : aucun territoire n’est hors de sa portée au Mali. Cette démonstration de force vise également à attirer de nouveaux combattants et à intimider tant les autorités que les populations.




Read more:
Comment les mines d’or de l’Ouest malien nourrissent le djihadisme aux portes du Sénégal et de la Mauritanie


Des répercussions immédiates et durables

Cette offensive pourrait avoir des répercussions multiples, tant sur les plans sécuritaire, politique que humanitaire.

D’abord, la désorganisation des services étatiques : l’attaque contre la résidence du gouverneur, les camps militaires et le commissariat a provoqué la paralysie temporaire des institutions locales, semant un climat de peur parmi la population.

Ensuite, un affaiblissement de la confiance des populations envers l’État. D’après les témoignages recueillis sur place le jour des attaques, de nombreux habitants ont fui vers des villages voisins. Les transporteurs, qui assurent habituellement les liaisons entre la ville de Kayes et les zones rurales, ont rebroussé chemin par crainte de nouvelles violences. L’insécurité grandissante alimente un climat de peur et de tension.

Puis, le risque d’un effet domino sur les régions voisines. Cette attaque pourrait inspirer d’autres opérations menées par des groupes armés non étatiques dans les zones frontalières, notamment vers le sud de la Mauritanie et le sud-est du Sénégal. Ce qui pourrait accélérer la régionalisation du conflit malien.

Enfin, il y a non seulement une volonté manifeste d’étendre l’insécurité au-delà des frontières maliennes et d’impacter psychologiquement les populations en les poussant à prendre le chemin de l’exil, mais aussi de saper la confiance que ces mêmes populations accordent aux autorités frontalières.

De fait, l’attaque de Diboli a mis sur le qui-vive les hautes autorités sénégalaises et mauritaniennes qui ont déjà renforcé la surveillance militaire aux frontières et dans les autres régions qu’elles considèrent comme névralgiques.

Des capacités de riposte limitées

Malgré une réponse rapide des Forces armées maliennes (FAMa), notamment lors de l’attaque du 1er juillet 2025 où plus de 80 terroristes auraient été neutralisés, la situation sécuritaire demeure préoccupante. Les capacités militaires du pays restent limitées en termes d’effectifs, de mobilité et de ressources technologiques dans cette région montagneuse et forestière.

En outre, la région de Kayes, jusque-là peu militarisée, souffre d’un important déficit de renseignement, en particulier dans les zones rurales où les populations hésitent à signaler la présence de membres du JNIM, par crainte de représailles.
À cela s’ajoute la présence des groupes terroristes dans plusieurs régions du pays. Avec les groupes rebelles au nord du pays, les Forces de défense et de sécurité font face à plusieurs fronts.

Plus globalement, le Mali traverse une période politique instable, marquée par des transitions politiques répétées depuis 2020. Cette instabilité entrave la mise en œuvre de réformes structurelles nécessaires à une lutte efficace contre le terrorisme et limite la capacité de mobilisation nationale autour des enjeux sécuritaires.

Les mesures d’urgence et structurelles à prendre

À long terme, des mesures structurelles telles que le développement de la jeunesse, la coopération régionale et le dialogue sur la gouvernance sont essentielles pour assurer une stabilisation durable. Le changement climatique, l’insécurité alimentaire, le retour au soutien de l’état à travers la sensibilisation des populations sont des initiatives qu’il faudrait aussi associer dans les mesures d’urgence et structurelles à prendre immédiatement.

La coopération militaire tripartite (Mali-Sénégal-Mauritanie) devrait être renforcée avec des activités opérationnelles planifiées, comme en février 2025, des patrouilles mixtes transfrontalières et des actions civilo-militaires avec une collaboration étroite des populations locales.

Suivant les recommandations du Groupe d’action financière (GAFI), il faudrait également renforcer dans la sous-région ouest-africaine les lois contre le terrorisme et la criminalité. Pour ce faire, il faut davantage cibler les réseaux de financement du terrorisme en mettant en place des cadres juridiques spécifiques aux contextes sahéliens capables de couper à la source ces types de financements.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Attaques coordonnées dans l’Ouest du Mali : une nouvelle phase dans l’expansion du djihadisme ? – https://theconversation.com/attaques-coordonnees-dans-louest-du-mali-une-nouvelle-phase-dans-lexpansion-du-djihadisme-261533

Comment réinventer l’autoroute du Soleil à l’heure de la transition écologique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Etienne Faugier, Maître de conférences en histoire, Université Lumière Lyon 2

On l’appelle « autoroute du Soleil », voire « autoroute des vacances ». L’A7, au sud de la France, est un axe touristique emblématique. Retour sur l’histoire de sa construction, indissociable de l’ère des congés payés, et sur les défis environnementaux, sociaux et économiques auxquels elle fait face.


En juillet et août, l’autoroute A7, qui relie Lyon à Marseille, est un axe particulièrement emprunté par les automobilistes, camionneurs, motocyclistes, caravanistes et autres camping-caristes. Habituellement chargée le reste de l’année par les poids lourds, elle fait alors l’objet de chassés-croisés entre juilletistes et aoûtiens.

Il s’agit d’un axe majeur du réseau autoroutier français, qui dit beaucoup de choses sur le passé, le présent et l’avenir de la société française. Sa construction s’inscrit dans un moment bien particulier de l’histoire, et elle fait face aujourd’hui à de nouveaux enjeux environnementaux, économiques et sociaux.

Aux origines des projets d’autoroutes

Les projets autoroutiers remontent au début du XXe siècle. Ils se sont développés avec l’essor de la motorisation dans une volonté d’accélérer les déplacements en séparant les modes de transport motorisés des autres modes. Un premier tronçon d’autoroute est construit aux États-Unis autour de Long Island (dans l’État de New York) en 1907. Mais c’est véritablement de Milan aux lacs de Côme et Majeur (Italie), en 1924, que l’on voit apparaître la première autostrada. Le Reich allemand suivra, en 1935, avec une autoroute de Francfort et Darmstadt (dans le Land de Hesse).

En France, dès les années 1930, des propositions d’autoroute voient le jour et notamment, en 1935, la Société des autostrades françaises (SAF) propose un itinéraire entre Lyon (Rhône) et Saint-Étienne (Loire), abandonné, car non rentable. L’autoroute a pour premier objectif les échanges économiques et commerciaux par camions et automobiles. Des projets d’autoroutes de contournement d’agglomération sont lancés durant les années 1930 dans la région parisienne. Ce n’est véritablement qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’un système autoroutier émerge avec la loi de 1955.

L’utilisation de ce réseau à des fins touristiques et récréatives s’accroît au début des années 1960, sous l’impulsion notamment de Georges Pompidou.

Plusieurs éléments y contribuent. D’abord, la possession automobile se démocratise (Renault 4CV en 1946, Citroën 2CV en 1948) et les flottes de camions, camionnettes, motocyclettes augmentent durant la période des Trente Glorieuses. Parallèlement, les Français obtiennent deux semaines de congés payés en 1936, une troisième en 1956, une quatrième en 1969, puis une cinquième en 1982, de quoi partir en vacances.

Les travaux de l’autoroute A7 débutent en 1950 et s’achèvent en 1974 et relient à l’époque le sud de Lyon (Rhône) à Marseille (Bouches-du-Rhône) sur environ 300 km. La construction se fait sous l’autorité de la société d’économie mixte de l’Autoroute de la Vallée du Rhône (SAVR), renommée Autoroutes du sud de la France (ASF) en 1973.

On la qualifie d’« autoroute du Soleil » dès 1974, puisqu’elle emmène les Lyonnais vers la Méditerranée plus rapidement que par la mythique et plus pittoresque route nationale 7, la route des vacances. L’A7 va nourrir l’attrait touristique pour la Côte d’Azur.

Flux autoroutiers et patrimoine

La législation autoroutière permet de se déplacer jusqu’à la vitesse limite de 130 km/h. Plusieurs outils sont progressivement constitués pour gérer, en toute sécurité, les flux autoroutiers.

On peut citer la création en 1966 du Centre national d’information routière (CNIR) de la Gendarmerie à Rosny-sous-Bois et, en 1975, de Bison Futé pour informer sur la circulation routière afin d’éviter les embouteillages et pour proposer les itinéraires bis. Dès 1986, ce sera aussi le minitel avec le 3615 code route, puis dès 1991 la fréquence radio 107.7 avec ses flash-infos, et enfin le site Internet de Bison Futé en 1996 avec désormais toutes applications numériques pour connaître le trafic en temps réel (Waze, Googlemaps…).

La conduite frontale monotone sur autoroute fatigue et peut entraîner des accidents. L’autoroute, c’est aussi des aires pour s’arrêter. Celles-ci se répartissent en deux catégories : les aires de repos, tous les 15 km, avec tables, sanitaires, accès à l’eau et les aires de service, tous les 30-40 km, qui comportent de surcroît une station essence et des commerces. À l’échelle de la France, on dénombre 364 aires de service, 637 aires de repos.

Annonce de l’aire d’autoroute de Montélimar (Drôme) sur l’A7.
BlueBreezeWiki/Wikimedia, CC BY-NC-ND

L’aire de service de Montélimar (Drôme), la plus importante d’Europe (52 hectares) peut aujourd’hui accueillir jusqu’à 60 000 personnes et 40 000 véhicules, et compte entre 180 et 400 employés ! Elle accueille dès 2010 un McDonald’s géré par Autogrill – un des leaders mondiaux de la restauration des voyageurs – et met bien sûr en avant la spécialité locale : le nougat.

Reste que l’autoroute propose à ses usagers un long ruban d’asphalte avec peu d’accès aux patrimoines des territoires traversés. Certaines aires d’autoroute ont entrepris, dès 1965, de les signaler. Ainsi l’aire de service de Saint-Rambert d’Albon (Drôme) intitulée « Isardrôme » (contraction d’Isère, d’Ardèche et de Drôme), expose et vend les produits du terroir – chocolats de la Drôme, fruits de l’Ardèche et de la Drôme, des produits gastronomiques (ravioles de Romans, vins des caves de Chapoutier et Jaboulet, marrons glacés Clément Faugier d’Ardèche, etc.).

Dès 1972, preuve de l’influence du tourisme à cette période, sont également installés les fameux panneaux marron qui indiquent les richesses patrimoniales à proximité de l’autoroute. Jean Widmer, graphiste suisse, s’inspire pour celles-ci des pictogrammes égyptiens.

Dès 2021, de nouveaux dessinateurs sont amenés à retravailler cette signalétique patrimoniale, à travers des images stylisées qui font la promotion des territoires français, récemment mis à l’honneur par une exposition au Musée des Beaux-Arts de Chambéry. Celles-ci permettent aux usagers de l’autoroute d’avoir un « paysage mental » plus élargi du territoire qu’ils parcourent.

Exemple de panneau patrimonial pour autoroute dessiné par Jacques de Loustal.
Jacques de Loustal

Mais le temps, fût-il gagné, c’est de l’argent. Depuis 1961, les autoroutes gérées par des entreprises (Vinci, Eiffage…) sont payantes pour leurs usagers – elles deviennent totalement privées à partir de 2002 en échange de la modernisation et l’entretien des réseaux autoroutiers. Ces concessions arriveront à leur terme durant les années 2030, ce qui pose la question du retour des réseaux autoroutiers dans l’escarcelle de l’État.

L’autoroute du Soleil à l’épreuve de la durabilité

Le principal défi des autoroutes est désormais d’ordre écologique.

En effet, celles-ci affectent la biodiversité : les autoroutes traversent de larges territoires ruraux. Par exemple au col du Grand Bœuf dans la Drôme, à 323 mètres d’altitude, l’autoroute nuit à la faune coupant en deux les écosystèmes.

Pour tenter de pallier les déficiences de l’aménagement du territoire et améliorer la gestion de la biodiversité, un écopont – pont végétalisé aérien – de 15 mètres de large a été construit en 2011 pour permettre la circulation des espèces animales (biches, chevreuils, blaireaux, renards, fouines, etc.). Il a coûté 2,6 millions d’euros.

Aménagement écologique sur l’A7.
Chacal doré photographié sous l’autoroute A7, en novembre 2020.
LPO Provence-Alpes-Côte d’Azur

Plus au sud, au niveau de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône), il existe des écoducs – passages souterrains destinés à la petite faune. Sous l’A7, les caméras de surveillance ont pris en photo en 2020 plusieurs chacals dorés.

Les autoroutes telles que l’A7 entraînent diverses sortes de pollution : sonore, visuelle, environnementale. Depuis les années 1990, les préoccupations montent quant à la pollution routière et à ses effets.

L’infrastructure qu’est l’autoroute, pour permettre la vitesse, nécessite d’artificialiser une partie importante de l’environnement. De plus en plus de critiques se font jour depuis le début des années 1990 pour contester l’emprise au sol du système motorisé. Cela amène donc davantage de frictions entre les acteurs du territoire lorsqu’il s’agit de construire un échangeur, une portion d’autoroute ou encore une aire de repos ou de service.

Les accidents, mortels ou non, font eux aussi l’objet de multiples médiations. Il faut toutefois avoir conscience qu’ils sont plus nombreux hors autoroutes. En 2022, la mortalité sur autoroute ne représentait que 9 % des tués, contre 59 % sur les routes hors agglomération (nationales, départementales…) et 32 % en agglomération.

Avec l’essor des véhicules électriques et hybrides et la fin programmée des moteurs thermiques, les bornes électriques se multiplient – depuis 2019, sur l’aire d’autoroute de Montélimar évoquée plus haut.

En 2024, on dénombrait sur l’A7 plus de 120 points de recharge, certains ultrarapides, répartis sur neuf aires d’autoroute, dont l’aire Latitude 45 de Pont-de-l’Isère (Drôme), la mieux dotée. Le concessionnaire propose en moyenne 10 bornes de recharge et voudrait arriver à 60 par aire d’autoroute à l’horizon 2035.

Les enjeux de réseau, d’alimentation et d’usage autour de la recharge électrique sont encore à affiner. Cet été, le trafic sur l’A7 peut atteindre 180 000 véhicules/jour avec de nombreux poids lourds, automobiles, caravanes et camping-car. Si on souhaite réduire les émissions de gaz à effet de serre et respecter l’accord de Paris, remplacer tous ces véhicules par de l’électrique ne suffit pas : il faut également en passer par une forme de sobriété et réduire le volume des déplacements.

Entre enjeux économiques et frictions sociales

L’A7 fait enfin l’objet d’enjeux politiques. Entre Chanas (Isère) et Tain-L’Hermitage (Drôme) par exemple, soit le tronçon le plus long entre deux sorties d’autoroute, deux demi-échangeurs à Saint-Rambert d’Albon (en direction de Marseille) et à Saint-Barthélémy-de-Vals (tourné vers Lyon) sont en discussion, et devraient aboutir sur la période 2019-2027.

Ces deux infrastructures doivent mieux desservir le territoire d’un point de vue économique et touristique, après concertation entre la communauté de communes Portes de DrômArdèche, de la région Auvergne-Rhône-Alpes (AURA) et de Vinci Autoroute. Toutefois, des associations environnementales et trois municipalités (Peyrins, Chantemerle, Saint-Bardoux) se sont opposées au projet en mai 2025 dans un souci de durabilité (impact pour la faune et flore, pertes de terrains agricoles) et d’augmentation trop importante du trafic routier sur ce territoire.

L’autoroute des vacances n’intéresse donc pas simplement les touristes motorisés qui la traversent. Elle concerne en premier lieu les habitants des territoires desservis et a des impacts sur les territoires environnants.

Durant les années à venir, cette autoroute, comme l’ensemble du réseau autoroutier, va être soumise à des pressions accrues : politiques, économiques, sociales, environnementales. La question de nos modes de vie entre en collision avec la finalité des ressources disponibles, comme l’avait souligné le rapport du club de Rome en 1972. Alors, à terme : parlera-t-on encore d’autoroute des vacances ou d’autoroute vacante ?

The Conversation

Etienne Faugier est président et membre de l’Association Passé-Présent-Mobilité, https://ap2m.hypotheses.org/
Il est aussi membre du Conseil scientifique du CHEDD (Comité d’Histoire de l’Environnement et du Développement Durable), https://chedd.hypotheses.org/

ref. Comment réinventer l’autoroute du Soleil à l’heure de la transition écologique ? – https://theconversation.com/comment-reinventer-lautoroute-du-soleil-a-lheure-de-la-transition-ecologique-261969

La Terre est-elle le berceau de l’humanité ? Quelques réponses en science-fiction

Source: The Conversation – France (in French) – By Gatien Gambin, Doctorant en Études Culturelles / ATER en BUT Métiers du Multimédia et de l’Internet, Université de Lorraine

L’imaginaire spatial, un champ de bataille culturel sur lequel s’opposent diverses représentations de l’aventure spatiale. Shutterstock

L’image de la Terre « berceau » de l’humanité a longtemps nourri l’imaginaire de la colonisation spatiale, de la science-fiction et l’esprit des entrepreneurs de conquêtes spatiales. Elle est aujourd’hui remise en question par une multitude d’œuvres de science-fiction, au cinéma comme en littérature.


« La Terre est le berceau de l’humanité, mais nul n’est destiné à rester dans son berceau tout au long de sa vie. » Cette phrase du père de l’astronautique moderne Constantin Tsiolkovski (1857-1935) a marqué durablement l’astroculture sous toutes ses formes, dans sa Russie natale comme en Occident. Elon Musk, les personnages du film Interstellar (Christopher Nolan, 2014) ou bien ceux du roman Aurora (Kim Stanley Robinson, 2015) citent aisément la métaphore du « berceau » pour justifier la colonisation spatiale, ou au contraire la discuter.

De ses origines jusqu’à son assimilation et son questionnement par la science-fiction (SF) contemporaine, plongeons dans les méandres d’une métaphore qui structure puissamment les imaginaires de l’exploration spatiale.

Une citation aux origines floues devenue un lieu commun

La métaphore du « berceau » est en réalité un amalgame de deux citations. Tsiolkovski était un des fers de lance du cosmisme russe, un courant philosophique, scientifique et spirituel apparu à la fin du XIXe siècle. Selon lui, la destinée humaine est de quitter la Terre pour « contrôler entièrement le système solaire. » Il exprime cette idée dans une lettre, datant de 1911, adressée à un ami ingénieur. Cette correspondance est la source la plus fréquemment utilisée pour référencer la métaphore du berceau, pourtant le mot « berceau » (« cradle » en anglais, « колыбель » en russe) n’y est pas utilisé.

L’image du berceau apparaît en 1912, en conclusion d’un de ses articles pour un magazine d’aéronautique, dans une phrase qui détermine la structure de la métaphore :

« Notre planète est le berceau de la raison, mais personne ne peut vivre éternellement dans un berceau. »

Différents passages de Tsiolkovski semblent donc avoir été amalgamés en une citation dont l’origine exacte fait l’objet de confusions et dont la traduction opère un changement de sens : la « planète » devient la Terre et la « la raison » devient l’humanité. Cette citation controuvée s’est ainsi transformée au fil du temps en un puissant lieu commun souvent mobilisé pour soutenir la colonisation spatiale.

Un lieu commun débattu en science-fiction

Tsiolkovski avait une riche activité d’écrivain-vulgarisateur. Plusieurs de ses nouvelles racontent le futur spatial de l’humanité en décrivant des habitats spatiaux ou l’expérience sensorielle et émotionnelle de la vie en impesanteur. Inspiré par Jules Verne et l’astronome Camille Flammarion, il a contribué comme eux à poser les fondements de ce qu’on nommera plus tard la science-fiction.

La SF est née à la fin des années 1920, dans les pulps magazines américains. Seuls les textes scientifiques sur l’astronautique de Tsiolkovski sont alors connus au-delà de l’Atlantique. Les idées qu’il développe dans ses récits ont participé à bien des égards à l’élaboration de l’imaginaire science-fictionnel, mais sa métaphore reste finalement son héritage le plus perceptible dans le genre.




À lire aussi :
Comment les séries de science-fiction réinventent la narration


L’auteur de SF britannique Brian Aldiss cite Tsiolkovski dans son roman Mars Blanche (2001), l’idée du berceau est employée comme un argument en faveur de la colonisation de Mars, puis critiquée par un personnage qui la range parmi les lieux communs empêchant de renouveler l’imaginaire de l’exploration spatiale.

Kim Stanley Robinson discute également de la sédimentation de la métaphore dans son roman Aurora (2015). L’auteur états-unien affirme avoir voulu « tuer cette idée que l’humanité est vouée à aller dans les étoiles ». Une scène illustre cette intention : lors d’un colloque, les revenants d’une mission de colonisation spatiale se battent avec ceux qui justifient ce projet grâce à l’image du berceau.

Dans ces œuvres, l’usage tel quel de la citation de Tsiolkovski permet le développement d’une double critique : celle de l’image produite par cette métaphore et celle du bien-fondé de la colonisation spatiale. C’est une chose nouvelle dans la SF du XXIe siècle puisqu’avant les années 1990, « être contre l’espace [revenait à] être contre la SF », selon le critique Gary Westfahl.

Un symbole aux enjeux écologiques

L’absence de remise en question de la colonisation spatiale perdure encore dans la SF actuelle. Elle s’observe dans la manière dont la métaphore du berceau se trouve paraphrasée dans certaines œuvres, comme le blockbuster Interstellar (2014). Dans une réplique, le héros du film affirme :

« Ce monde est un trésor […], mais il nous dit que l’on doit le quitter maintenant. L’humanité est née sur Terre, on n’a jamais dit qu’elle devait y mourir. »

L’image du berceau est remplacée par le verbe « naître » (« Mankind was born on Earth »), mais le sens de la métaphore reste bien présent tandis qu’une justification écologique est ajoutée, en écho aux considérations de l’époque. Avec cette paraphrase, c’est davantage un sursaut de conservation de l’humanité que l’idée originelle de son émancipation par l’accès à l’espace qui est mise en avant.

Bande-annonce du film Interstellar (2014), de Christopher Nolan.

Dans le film Passengers (2016), le mot « berceau » est investi du même imaginaire de l’aventure spatiale : quitter la Terre permettrait de sauver l’humanité. Toutefois, des enjeux économiques s’y ajoutent de façon à souligner la dimension astrocapitaliste d’un tel projet d’exode. En guise d’« introduction à la vie coloniale », un hologramme explique au personnage principal :

« La Terre est une planète prospère, le berceau de la civilisation (« the cradle of civilization »). Mais pour beaucoup, elle est aussi surpeuplée, surtaxée, surfaite (« overpopulated, overpriced, overrated »). »

La Terre est ainsi envisagée comme une marchandise par la compagnie privée qui possède le vaisseau. Son fond de commerce n’est pas la survie de l’humanité, mais l’exode vers une planète B édenique à bord de vaisseaux de croisière.

Le nom de Tsiolkovski s’efface dans ces deux films, et avec lui le lien syntaxique entre « Terre » et « berceau » grâce au verbe « être ». Le mot « berceau » devient dès lors un symbole. Sa seule mention dans un contexte astroculturel suffit à évoquer la Terre, et à ouvrir la voie à tous les espoirs d’une vie plus agréable, plus libre et plus abondante sur une autre planète.




À lire aussi :
La croisière ne s’amuse plus : « Avenue 5 », satire du tourisme spatial


Du berceau au foyer

L’imaginaire spatial apparaît aujourd’hui comme un champ de bataille culturel au sein duquel s’opposent diverses représentations de l’aventure spatiale. Aux récits les plus traditionnels – les rêves de conquête et d’utopie spatiales – s’opposent des récits dans lesquels les humains renoncent à la colonisation spatiale comme la publicité satirique de l’association Fridays for Future à propos de l’élitisme de la colonisation spatiale. Elle s’oppose, entre autres, au slogan « Occupy Mars » de SpaceX, l’entreprise astronautique d’Elon Musk, en détournant les codes de leurs supports de communication.

On peut trouver des récits similaires dans la SF, comme la bande dessinée Shangri-La (2016), de Mathieu Bablet, ou le roman l’Incivilité des fantômes (2019), de Rivers Solomon, qui extrapolent les racines capitalistes et colonialistes du rêve d’exode dans l’espace.

À l’interstice de ces deux pôles se trouvent des récits cherchant le pas de côté pour continuer à rêver de voyages spatiaux sans succomber à un récit dominant.

La critique du récit spatial dominant passe fréquemment par l’étude de sa réappropriation du mythe américain de la frontière (la Frontier, le front pionnier de la conquête de l’Ouest), de ses aspects militaires ou de sa dimension astrocapitaliste.

La métaphore du berceau reste trop souvent évacuée lorsqu’il est question de changer nos représentations de l’espace. S’il faut « cesser de parler de l’espace comme d’une frontière », comme l’appelle de ses vœux l’anthropologue Lisa Messeri, sans doute faut-il tout autant cesser de considérer la Terre comme un berceau. Mieux vaudrait la considérer comme un foyer, sans tomber dans la naïveté de croire qu’une telle reformulation permettrait de sortir du paradigme astrocapitaliste.

La stratégie de communication de Blue Origin – entreprise spatiale créée par Jeff Bezos – accapare déjà l’image du foyer pour se différencier de son concurrent SpaceX. Leur slogan tente de nous en convaincre : Blue Origin réalise ses projets spatiaux « pour le bénéfice de la Terre ».

Au moins certaines œuvres permettent un peu de respiration face à cette opération de récupération de la critique inhérente au « nouvel esprit du capitalisme ». À l’instar du roman Aurora (2015), de Kim Stanley Robinson, le Roman de Jeanne (2018), de Lidia Yuknavitch, Apprendre si par bonheur (2019), de Becky Chambers et le film Wall-E (2008), d’Andrew Stanton, sont des œuvres qui expérimentent, dans le fond et dans la forme, un double changement discursif : l’espace y devient au mieux un milieu à explorer avec humilité, au pire un lieu auquel l’humain renonce, mais il n’est plus une frontière à conquérir ; la Terre y est un foyer que l’on retrouve après des années d’absence et que l’on entretient du mieux possible, mais jamais un berceau que l’on veut à tout prix quitter.


L’auteur remercie Célia Mugnier pour son aide sur la traduction de la métaphore du berceau.

The Conversation

Gatien Gambin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Terre est-elle le berceau de l’humanité ? Quelques réponses en science-fiction – https://theconversation.com/la-terre-est-elle-le-berceau-de-lhumanite-quelques-reponses-en-science-fiction-241287

Devenir mère seule par PMA : quand le désir d’enfant s’affranchit du couple

Source: The Conversation – France in French (3) – By Margot Lenouvel, Doctorante en sociologie, Ined (Institut national d’études démographiques)

En France, depuis l’ouverture de la procréation médicalement assistée à toutes les femmes – dans une loi promulguée le 2 août 2021 –, les femmes seules sont nombreuses à s’engager dans une démarche de PMA. Quels sont les profils et les aspirations de ces mères, longtemps restées dans l’ombre ? Portées par un même désir d’enfant, elles livrent des récits qui, sans rejeter la conjugalité, portent un regard critique sur le couple hétéroparental.


Aujourd’hui en France, depuis la révision de la loi bioéthique en 2021, la procréation médicalement assistée (PMA, également appelée assistance médicale à la procréation, AMP) est accessible à toutes les femmes, y compris à celles qui ne sont pas en couple. Auparavant, elle était réservée aux couples hétérosexuels infertiles. Cette ouverture place une figure de mères seules sur le devant de la scène publique : celles qui « font des bébés toutes seules » grâce à la médecine reproductive. Elles passaient auparavant par leurs propres moyens, ou par une PMA à l’étranger pour recevoir un don de sperme.

Bien que les témoignages sur ce type de maternités solo se multiplient (voir ici ou ici), elles échappent encore aux enquêtes statistiques. L’enquête AMP-sans-frontières (Ined, 2021) devrait bientôt pouvoir combler ce manque. À titre d’indication, selon l’Agence de la biomédecine, ces femmes sont, avec les couples lesbiens, en première ligne des demandes de PMA avec don de spermatozoïdes. Au 31 décembre 2023, environ 7 600 femmes étaient en attente d’un don. Parmi elles, 44 % étaient des femmes seules, 38 % en couple avec une femme et 18 % en couple avec un homme.

Alors que ces projets étaient initialement perçus comme un « plan B », porté par des femmes plus âgées n’ayant pas trouvé de partenaire, devenir mère seule grâce à la PMA peut désormais constituer un « plan A », incarné par des femmes plus jeunes qui dissocient clairement maternité et conjugalité. Ces femmes se présentent-elles pour autant comme émancipées des cadres conjugaux ?

Nous nous sommes intéressées à cette question dans le cadre de nos deux recherches combinant 69 entretiens menés entre 2021 et 2023 en France métropolitaine auprès de femmes devenues mères sans être en couple (par un don de sperme, suite à une rencontre occasionnelle ou une séparation). Parmi ces entretiens, 44 sont issues d’une thèse en cours sur les maternités solitaires, et 25 proviennent d’une enquête consacrée au recours à la PMA solo.

Des parcours longtemps occultés

La monoparentalité – le fait pour une famille de compter un seul parent –, le plus souvent perçue comme la conséquence d’une séparation, suppose implicitement la présence initiale de deux parents et un idéal de coparentalité. Devenir parent demeure largement pensé comme une affaire de couple. Cette définition restrictive invisibilise les cas où une femme devient mère sans être en couple, en s’affranchissant de la norme biparentale. Ces « maternités solitaires », peu étudiées en France, sont longtemps restées dans l’ombre, alors qu’elles représentent 5 % des naissances d’après l’enquête nationale périnatale de 2021.

Les trajectoires menant à la naissance hors couple sont diverses et plus ou moins planifiées. Elles se déclinent en trois scénarios : « L’enfant sans le couple », « Quand l’enfant défait le couple », « L’enfant pour s’émanciper du couple et des violences ».

Les femmes ayant recours à la PMA correspondent au premier cas. Sur le plan social, elles se démarquent nettement des autres mères seules. En France et dans d’autres pays d’Europe, comme en Amérique du nord, elles sont principalement âgées de plus de 35 ans et appartiennent aux classes moyennes et supérieures. Elles sont significativement plus âgées que les autres femmes ayant recours à la PMA en couple, qu’il soit lesbien ou hétérosexuel. Après avoir parfois envisagé d’autres options (comme l’adoption, une rencontre d’un soir ou la coparentalité), la médecine reproductive s’avère pour elles la solution la plus « sécurisée », et surtout, la plus « éthique » : elle assure un contrôle médical du donneur et permet de construire une histoire familiale fondée sur le geste du don.

Sur l’ensemble des femmes interrogées, toutes sauf deux s’identifient comme hétérosexuelles. Les plus âgées d’entre elles (35 ans et plus) évoquent un échec de la rencontre parentale ou un manque d’opportunités. Elles n’ont pas trouvé de partenaire pour concrétiser leur désir d’enfant. À titre d’exemples, Roxane évoque un décalage dans les aspirations parentales avec son ancien compagnon qui ne voulait pas d’enfant ; Marie ou Chloé disent avoir eu des histoires « négatives » ou « foireuses », qui les ont amenées à privilégier un projet parental seules. Les plus jeunes (moins de 35 ans) expriment une prise de distance avec l’injonction à « attendre » un futur conjoint pour s’autoriser à devenir mère.

Ces parcours illustrent des asymétries de genre dans les relations hétérosexuelles, avec un fort engagement des femmes dans la parentalité, tandis que les hommes, affichent des intentions de fécondité plus faibles, en particulier lorsqu’ils ont une conception égalitaire des rôles de genre.

Avoir un enfant seule : un « choix pragmatique »

Dans leurs discours, l’idéal reste néanmoins de devenir mère au sein d’un couple et que l’enfant ait un père plus tard. La force d’imposition de la norme conjugale se cristallise par leur intériorisation du modèle normatif de la famille. Pour quelques-unes, ce choix s’apparente à un « mode de vie » recherché, mais cette situation est minoritaire. Elle concerne des femmes ayant vécu des violences sexuelles par le passé, pour qui la médecine reproductive est un moyen de contourner l’impératif conjugal et d’éviter un rapport sexuel avec un homme.

Pour ces femmes, avoir un enfant seule se dessine davantage comme choix pragmatique, « un choix dans un non-choix », comme le résume Sophie (37 ans, orthophoniste, PMA réalisée en Espagne, un enfant de 2 ans). L’entrée dans la maternité solo s’explique par l’impensé d’une vie sans enfant plus que par un choix délibéré d’avoir un enfant seule. Le réel choix revendiqué est celui de devenir mère.

Contrairement aux idées reçues, ces parcours ne se réduisent ni à des expériences subies ni à des démarches de « célibattantes » affirmées qui souhaiteraient « s’affranchir des hommes ». Leur situation est révélatrice d’aspirations à la libre disposition de leur corps et de leur identité́ genrée, où le désir d’enfant constitue une source d’accomplissement de soi.

« Mieux vaut être seule que mal accompagnée »

Les femmes que nous avons rencontrées ne rejettent pas la vie conjugale (ou les relations sexo-affectives au sens large) : la plupart envisagent d’être en couple plus tard, et certaines sont en relation avec un partenaire qui peut s’impliquer à des degrés divers dans l’éducation de l’enfant.

Néanmoins, leurs récits témoignent d’un regard critique sur le couple hétéroparental, résumé par l’expression : « mieux vaut être seule que mal accompagnée ». C’est ce qu’exprime notamment Clotilde, 38 ans, fonctionnaire territoriale, mère d’un enfant de trois mois issu d’une PMA en Belgique :

« Dans mes couples d’amis, c’est des couples hétérosexuels, la charge mentale – même si je déteste ce mot-là – elle est clairement assumée par les mamans. Aujourd’hui, qu’on soit deux ou toute seule j’ai l’impression que de toute façon c’est majoritairement assumé par les femmes. Surtout qu’on peut être seule en étant deux. »

Elles dénoncent les asymétries de la charge domestique et éducationnelle qui se font au détriment des femmes et au profit des hommes. C’est davantage le désengagement masculin dans la parentalité ordinaire qu’elles déplorent, qu’un rejet de la vie conjugale en elle-même. Elles affichent la maternité solo comme un choix de vie préférable à une parentalité partagée au sein d’un couple qui ne répondrait pas à l’idéal de solidarité et d’équité vis-à-vis de la charge parentale.

La critique du couple hétéroparental par ces femmes passe aussi par une valorisation de leur autonomie en tant qu’unique parent, comme l’exprime Joséphine, 43 ans, juriste, mère d’un enfant de 2 ans né d’un don réalisé en Espagne :

« Sur tous les choix qu’il y a à faire pour un enfant, parfois qu’est-ce que c’est facile d’être seule ! Sur l’éducation, sur le choix du prénom, sur les fringues, sur les sorties, sur tout un tas de choses. Je choisis seule. Je n’ai pas besoin de me battre avec mon compagnon qui ne pense pas comme moi ou me juge. Autour de moi, je le vois, c’est source d’engueulades très fréquentes l’éducation. Moi, je fais comme je pense. Alors parfois, j’aimerais bien partager mon avis, je suis un peu perdue, je ne sais pas comment faire. J’essaie de trouver dans ce cas-là quelqu’un à qui on parler. Mais voilà, il y a des avantages. »

Elles mettent en avant un sentiment d’autonomie et de liberté, une capacité d’improvisation et de spontanéité des choix, comme l’ont déjà souligné d’autres recherches sur la vie hors couple.

Une parentalité pour soi ?

L’apparition dans le débat public des maternités solo soulève une question : ces demandes ont-elles réellement émergé grâce à l’ouverture de la loi, ou reflètent-elles plutôt une prise de conscience collective de trajectoires parentales jusqu’alors invisibles, dont l’accès à la PMA signerait l’acceptation sociale ?

Si répondre à cette question nécessiterait une observation sur le temps long, il n’en demeure pas moins que recourir à la PMA solo est une manière de déployer une parentalité pour soi qui n’est plus subordonnée à la nécessité d’être en couple, et qui témoigne de l’autonomie procréative des femmes et de leur capacité à redéfinir les normes conjugales et parentales.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Devenir mère seule par PMA : quand le désir d’enfant s’affranchit du couple – https://theconversation.com/devenir-mere-seule-par-pma-quand-le-desir-denfant-saffranchit-du-couple-261722

Le plancton peut agir sur le climat, faire évoluer les sciences et participer aux enquêtes criminelles

Source: The Conversation – in French – By Beatrix Beisner, Professor, Aquatic ecology; Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie (GRIL), Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le plancton a inspiré et influencé les arts, les sciences et l’architecture.
(Shutterstock)

On n’accorde pas beaucoup d’attention au plancton, car la plupart du temps, nous ne pouvons pas le voir. Il est généralement de taille microscopique et se trouve dans tous les environnements aquatiques, mais son rôle dans la vie des êtres humains est essentiel.

Le terme « plancton » vient de planktos, en grec ancien, qui signifie « errer » ou « dériver ». Il désigne l’ensemble des organismes en suspension dans tous les types d’eaux (océans, lacs, rivières et même eaux souterraines), tels que virus, bactéries, insectes, larves de poissons et méduses. Les organismes qui peuplent le plancton sont de formes et de tailles très diverses, mais ils ont en commun le fait de dériver au gré des courants.

On les trouve sous forme végétale (phytoplancton) et animale (zooplancton). Il existe aussi des organismes qui brouillent les pistes en appartenant aux deux formes, comme des plantes carnivores ou des animaux photosynthétiques (mixoplankton).

neuf boîtes différentes présentant des micro-organismes verts
Le phytoplancton est un élément essentiel des écosystèmes aquatiques.
(Shutterstock)

Comprendre le plancton

Nous sommes un groupe international de chercheuses spécialisées dans le plancton qui habite des étendues d’eau allant des lacs alpins aux profondeurs des océans. Nous représentons un consortium plus large de scientifiques, les Plankton Passionates, ou « Passionnés du Plancton », qui ont récemment examiné les différentes façons dont le plancton est essentiel pour le bien-être humain, la société, les activités et la vie sur notre planète.

Dans le cadre de nos travaux, nous avons déterminé six grands thèmes qui nous permettent de classer la valeur du plancton.

Premièrement, le plancton est un élément important du fonctionnement des écosystèmes aquatiques. À l’instar des plantes et des arbres terrestres, le phytoplancton utilise l’énergie lumineuse pour réaliser la photosynthèse et créer de la biomasse qui est ensuite transférée dans tout l’écosystème.

Le phytoplancton est principalement consommé par le zooplancton, qui constitue à son tour la nourriture de choix de nombreux poissons, tels que les sardines et les harengs. Ces petits poissons sont ensuite mangés par de plus gros poissons et des oiseaux. Le plancton est donc indispensable au bon fonctionnement du réseau alimentaire.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Le plancton influe également les cycles de la matière et la biogéochimie des écosystèmes aquatiques. Outre le fait que le phytoplancton utilise la lumière du soleil pour croître et se reproduire, il participe au cycle du carbone, de l’oxygène, et des nutriments.

Le phytoplancton est une variable climatique essentielle, c’est-à-dire que son étude fournit des indicateurs pour évaluer la santé de la planète et l’impact du changement climatique, car il capture le dioxyde de carbone (CO2) et le convertit en matière vivante. Lorsque le phytoplancton est mangé par le zooplancton, puis que ce dernier meurt et coule au fond des masses d’eau, le carbone est stocké loin de l’atmosphère et ne peut plus contribuer aux changements climatiques. On appelle ce processus « pompe à carbone arbone biologique ».

Vous êtes vous déjà demandé ce que mangeaient les sardines, les baleines ou encore les huîtres ? Découvrez-le dans cette vidéo de Sakina-Dorothée Ayata et Lise Irrmann.

D’autres organismes planctoniques, principalement des bactéries et des champignons, participent à la décomposition de matières mortes qui restent dans la colonne d’eau. Leur activité permet de recycler des éléments chimiques essentiels pour d’autres organismes. Cette activité de décomposition, associée à la pompe à carbone biologique, peut avoir une incidence sur la régulation du climat mondial. Le plancton est donc notre allié contre l’effet le serre et le changement climatique !

Une recherche fascinante

Le plancton a également joué un rôle dans plusieurs domaines, notamment dans l’évolution de la science elle-même, en contribuant à faire progresser de nombreux concepts théoriques en écologie, comme l’étude de la biodiversité. La diversité des formes de plancton, dont certaines ressemblent à des cristaux ou à des bijoux, fascine les chercheurs.

méduse sur fond bleu vif
Les méduses font partie du plancton, car elles sont transportées par les courants marins.
(Shutterstock)

Plusieurs théories et cadres conceptuels utilisés en écologie sont issus de l’étude du plancton, mais leurs applications sont plus larges. Le biologiste russe Georgy Gause a par exemple étudié la compétition entre les organismes planctoniques, ce qui l’a amené à élaborer le principe d’exclusion compétitive, couramment utilisé de nos jours dans des contextes socio-économiques.

Des percées scientifiques majeures, voire des prix Nobel (de médecine), ont découlé de l’étude du plancton (piqûres de méduses, études des allergies). De même, la recherche sur les télomères de ciliés d’eau douce et le recours aux protéines fluorescentes issues de méduses ont contribué à la compréhension du vieillissement et du cancer.

Certaines espèces de plancton, et en particulier des microalgues comme les diatomées, sont également utilisées comme outils de diagnostic en sciences judiciaires, en particulier par la police scientifique en cas de noyade. D’autres servent de modèles dans la recherche biomédicale et écotoxicologique.

En raison de son rôle essentiel dans les réseaux alimentaires aquatiques, le plancton est vital pour de nombreuses économies humaines. Divers organismes planctoniques sont cultivés directement pour la consommation humaine, comme les méduses, le krill, les crevettes ou les copépodes.

Pratiquement toutes les protéines des écosystèmes aquatiques sont issues du plancton. Certaines servent de compléments alimentaires, comme la poudre de spiruline ou les oméga-3 et les pigments rouges provenant du krill et des copépodes.

Plusieurs composés dérivés du plancton sont très prisés dans les domaines de la médecine, des produits cosmétiques et de la pharmacie, notamment certaines toxines utilisées pour leurs effets stimulants sur le système immunitaire. Les luciférases, un groupe d’enzymes produites par des organismes bioluminescents dont de nombreux organismes planctoniques marins, sont aussi importantes pour la recherche biomédicale.

D’autre part, le plancton peut entraîner des coûts élevés en cas de prolifération d’algues nuisibles. Cela se produit avec les marées rouges toxiques le long des côtes ou la prolifération de cyanobactéries dans les lacs.

Les bienfaits du plancton pour les humains

Nos recherches portent également sur le rôle du plancton dans la culture, les loisirs et le bien-être des humains. En plus de son utilisation comme source de nourriture et en médecine, le plancton peut aussi revêtir une importance culturelle.

Les dinoflagellés marins bioluminescents créent des spectacles nocturnes très impressionnants dans les régions côtières et constituent la base d’événements culturels et d’attractions touristiques. Les diatomées sont un type de phytoplancton présent dans tous les écosystèmes aquatiques. Leurs squelettes riches en silice ont permis de fabriquer des outils en silex à l’âge de pierre et servent d’opale dans la bijouterie.

illustrations of plankton
Illustration de E. Haeckel tirée du livre Rapport sur les radiolaires collectés par H.M.S. Challenger pendant les années 1873-76), publié en 1887.’.
(Illus. by E. Haeckel/engraving by A. Giltsch)

Les formes structurelles souvent étranges du plancton ont inspiré des architectes et des ingénieurs, notamment les concepteurs de la galerie Vittorio Emmanuele à Milan et de l’ancienne porte monumentale (porte Binet) de l’exposition universelle de 1910 à Paris. Le plancton a également inspiré de nombreux artistes, le premier d’entre eux étant le biologiste Ernst Haeckel.

La Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) a adopté le cadre Life. Ce cadre de valeurs met l’accent sur le fait de vivre de la nature, avec la nature, dans la nature et en tant que nature, posture qui servira à élaborer des politiques relatives à la biodiversité et aux services écosystémiques.

Le plancton relève de tous ces aspects. Nous profitons de lui en raison de son rôle essentiel dans la régulation des habitats aquatiques, de son utilité à long terme dans la régulation du climat, ainsi que des ressources vitales qu’il fournit à l’humanité.

L’humanité vit avec le plancton, dont l’incroyable diversité relie la vie terrestre et aquatique. Il constitue l’un des moteurs de la stabilité écologique de la Terre et des services écosystémiques dont nous bénéficions. Le plancton fait partie intégrante de la vie humaine dans la nature, et son rôle est vital pour notre identité, nos modes de vie et notre culture.

Il a une grande incidence sur les populations qui se trouvent au bord de l’eau, mais aussi celles qui en sont plus éloignées, grâce à l’art et au design qui s’en inspirent.

Nous devons reconnaître la valeur du plancton en tant que ressource et élément essentiel à la stabilisation et au maintien des systèmes terrestres pour le bien-être humain.

La Conversation Canada

Beatrix Beisner bénéficie d’une subvention du CRSNG. Elle est rédactrice en chef du Journal of Plankton Research (Oxford University Press) et membre du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie (GRIL), un réseau financé par le FRQNT.

Maria Grigoratou bénéficie d’un financement du projet WARMEM (OCE-1851866) de la NSF et des projets HORIZON Europe financés par l’UE EU4OceanObs2.0 et BioEcoOcean (101136748) à Maria Grigoratou. Maria est désormais affiliée au Conseil polaire européen.

Sakina-Dorothée Ayata bénéficie d’un financement de la Commission européenne (projets NECCTON, iMagine, Blue-Cloud2026), de l’Agence nationale de la recherche (ANR, projet Traitzoo) et de l’Institut universitaire de France (IUF).

Susanne Menden-Deuer bénéficie d’un financement de la National Science Foundation et de la NASA aux États-Unis.

ref. Le plancton peut agir sur le climat, faire évoluer les sciences et participer aux enquêtes criminelles – https://theconversation.com/le-plancton-peut-agir-sur-le-climat-faire-evoluer-les-sciences-et-participer-aux-enquetes-criminelles-260144

Hôtels « No Kids », vacances « Adults Only » : quels enjeux sociaux derrière l’exclusion des enfants ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Vincent Lagarde, Maître de Conférences en Entrepreneuriat, Université de Limoges

Au-delà du buzz médiatique, que représentent vraiment les offres de tourisme sans enfants ? Passés les discours marketing des uns et les indignations des autres, la situation et les motivations sont plus complexes que l’image fantasmée. Si elles interrogent la place des enfants dans notre société, ces nouvelles offres révèlent également des problèmes sociaux de fond. Nous pouvons essayer de les comprendre, plutôt que simplement les condamner.


Printemps 2024, la presse française découvre les loisirs « adults only ». Reprenant une tendance des destinations touristiques ensoleillées (Mexique, Thaïlande, Espagne), des hôtels, campings et sites de vacances en France s’affichent désormais réservés aux adultes. L’opinion s’en émeut, au point que la sénatrice Laurence Rossignol dépose une proposition de loi contre ces nouvelles formes de discrimination des enfants et de leurs familles, que la législation actuelle ne permettrait pas d’interdire. Insistant sur le fait que les mères sont alors tout autant exclues que leurs enfants, comme on le constate dans les pays où les zones « no kids » sont très développées (par exemple, en Corée du Sud).

Un an plus tard, printemps 2025, Sarah El Haïry, juste nommée haut-commissaire à l’enfance, relance la polémique en convoquant les professionnels du tourisme, et en annonçant vouloir prendre des mesures radicales contre cette dérive qu’elle juge inacceptable. Pour un chercheur en gestion, s’il y a un phénomène économique, c’est qu’il y a une demande voire des besoins auxquels des entreprises répondent en y trouvant un intérêt.

Nous avons ainsi débuté une étude exploratoire sur ces prestations réservées aux adultes, en nous intéressant aux motivations des clients et des entreprises.

Une offre en forte croissance

Pour l’heure, il n’y a aucun chiffre avéré sur le nombre de ces offres en France. Les experts, ou prétendus tels, sollicités annoncent 3 à 5 % du parc, mais sans étude à l’appui. Tous disent cependant qu’elles sont en forte croissance. La définition du concept n’est pas unanime non plus. Plutôt qu’à 18 ans, de nombreux prestataires fixent le seuil à 16 ans, voire 12 dans certains cas. Ce n’est pas tant leur âge que leur comportement infantile qui posent problème.




À lire aussi :
Espaces « no kids » : une discrimination contraire au vivre-ensemble ?


En termes de secteurs, les offres concernent principalement des hébergements touristiques, hôtels, campings et clubs. Pour lors, pas de restaurant identifié ni de transporteur, comme c’est le cas dans d’autres pays, hormis des escales en France de bateaux de croisières étrangers.

Côté clients, les aspirations peuvent être classées en trois principales catégories, cumulables. Tout d’abord la recherche d’un espace-temps de tranquillité permettant le repos, protégé des perturbations imputées aux enfants (bruits, sollicitations, agitation…). Ensuite, une recherche de l’intimité entre adultes, dans le cadre du couples ou d’amis proches. Et enfin, l’exception et la distinction, puisque la dimension « adults only » est associée à une expérience premium, par le confort et l’exclusivité des activités proposées.

Une offre « premium » ?

Ainsi, le seul fait d’interdire la présence d’enfants des lieux de loisirs suffirait pour les faire passer en sites réputés haut de gamme ? Selon les entreprises, ce modèle économique serait alors plus rentable, comme observé dans les autres pays. Avec, d’une part, une hausse du chiffre d’affaires, du fait d’une demande en croissance, d’une extension des séjours au-delà des congés scolaires, et d’une clientèle disposée à payer plus cher une prestation perçue supérieure. Et, de l’autre, une offre commerciale distinctive, sans nouveaux investissements et même avec une baisse des charges, puisque la présence d’enfants emporterait des coûts et des charges supplémentaires : surveillance et surtout consommables (notamment en eau). Certains opérateurs avancent même l’argument écologique, qu’on retrouve également chez un autre mouvement sans enfants, les « ChildFree », couples qui ne veulent pas procréer.

Nous n’avons toutefois par encore vérifié la véracité de la meilleure rentabilité. Certains entrepreneurs parlent de résultats classiques, du fait d’une demande moins forte qu’espérée et d’une exigence croissante de ces clients pour des prestations luxueuses, plus coûteuses.

Une discrimination légale ou non ?

Demeure le problème de l’illégalité d’une discrimination « fondée sur l’âge ou la situation de famille » selon l’article 225-1 du Code pénal, pouvant conduire jusqu’à 45 000 euros d’amende et trois ans de prison. Jusqu’à présent, pour éviter ce risque judiciaire, certaines entreprises cherchaient plutôt à décourager implicitement les familles, annonçant que leurs locaux étaient inadaptés aux enfants, avec des équipements dangereux, une piscine non surveillée, ou un manque de place pour les poussettes…

Depuis la médiatisation, le positionnement réservé aux adultes est davantage assumé dans la communication des entreprises, des sites spécialisés fleurissent, et les plateformes proposent même une option spécifique « adults only » (Booking, TripAdvisor). Les avocats de ces professionnels affirment que la législation étant floue, le principe de la liberté des affaires serait plaidable, puisque ce sont des sites réservés aux adultes (« adults only ») et non interdits aux enfants (« no kids »). Dans tous les cas, les juristes pensent que la réforme de la loi, telle qu’elle est envisagée au Sénat, n’aurait aucune efficacité.

D’autant qu’après deux ans d’un débat médiatique enflammé, aucune plainte de familles ou d’associations n’a été enregistrée. La société française serait-elle donc favorable à cette évolution ? D’ailleurs, la sphère privée, non réglementée, s’avère bien plus intolérante, avec notamment un nombre croissant de cérémonies de mariages sans enfants et une hausse des lieux où on ne les supporte plus (cinémas, restaurants, transports).

Sur les plateformes de location (Airbnb, Gîtes…), c’est également chez les propriétaires-particuliers, que nous avons trouvé les propos et les pratiques les plus contestables pour dissuader les familles avec jeunes enfants.

Le triomphe de la « misopédie »

Les offres réservées aux adultes révéleraient alors une société devenue misopède ? La réalité est plus complexe. Il semble qu’on assiste plutôt à une segmentation des prestataires du tourisme, avec une tendance à exclure les enfants chez les uns, et une spécialisation sur les familles pour les autres. Paradoxalement, après moult agitations médiatiques, la Haut-commissaire n’a finalement proposé comme seule mesure, que la labellisation des prestations « family-friendly », qui entérine et conforte cette segmentation sociale qu’elle prétendait pourtant circonscrire.

France 24, 2024.

Par ailleurs, si les couples sans enfants (moins de 30 ans et retraités) sont logiquement les plus représentés, assumant de ne pas vouloir subir les enfants des autres pendant leurs loisirs, on trouve toutefois une proportion importante de parents et de mères (plus d’un tiers) adeptes de ces prestations dans les autres pays. Celles-ci expriment le besoin d’une parenthèse sans leurs enfants, le temps de se reposer de l’épuisement du quotidien, en culpabilisant cependant.

S’ajoutent des professionnels de l’enfance, des enseignants, des soignants ou des nounous, qui ont tout autant besoin de se reposer, afin de pouvoir mieux s’occuper des enfants le reste de l’année. Il ne s’agit donc pas d’un rejet des enfants, mais des besoins de moments sans la charge mentale et physique.

Une mesure plus égalitaire ?

Autre considération d’ordre social : à l’étranger, ces offres touristiques sont fréquentées par des Français aisés.

Leur généralisation sur le territoire national les rend accessibles aux classes moyennes. Mais probablement pas aux mères des classes populaires, surtout célibataires, qui ont le plus besoin de repos. Cette discrimination par l’âge, et le genre, est donc également plus largement sociale et économique.

Malgré le discours médiatique, on peut s’interroger sur l’ampleur réelle et la rentabilité de ce phénomène. L’efficacité d’une interdiction aveugle, qui ignorerait les raisons de ces demandes, mérite également d’être questionnée. Plus structurellement, dans cette cacophonie, la parole des premiers concernés – les enfants – est totalement absente.

Les offres réservées aux adultes soulèvent des enjeux plus complexes que ne le laissent croire les débats médiatiques. Les réponses actuelles des décideurs apparaissent, au mieux, inutiles, voire contre-productives.

The Conversation

Vincent Lagarde ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Hôtels « No Kids », vacances « Adults Only » : quels enjeux sociaux derrière l’exclusion des enfants ? – https://theconversation.com/hotels-no-kids-vacances-adults-only-quels-enjeux-sociaux-derriere-lexclusion-des-enfants-257773