Pourquoi les Français font-ils moins d’enfants ? Comprendre la fin d’une exception

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sébastien Oliveau, Géographe, directeur de la MSH Paris-Saclay, Université Paris-Saclay; Aix-Marseille Université (AMU)

Statistiquement, ce bébé a aujourd’hui moins de chances d’avoir un petit frère ou une petite sœur qu’il y a une vingtaine d’années. Shalev Cohen/Unsplash, CC BY

Pendant des décennies, la France a fait figure d’exception démographique en Europe, grâce à une fécondité relativement élevée. Or, cette singularité s’efface aujourd’hui à la faveur de transformations des trajectoires de vie, des territoires et des représentations de l’avenir. Derrière les chiffres des naissances, c’est une recomposition silencieuse qui se dessine. Que nous dit-elle de la société française contemporaine ?


En ce début d’année 2026, l’Insee vient de publier une estimation que toute la presse a reprise : la France a connu, en 2025, 645 000 naissances pour 651 000 décès. Cette situation n’est pas une surprise, mais le révélateur d’une dynamique amorcée depuis plus d’une décennie.

Pendant longtemps, la France a constitué une exception en Europe. Par exemple, l’Allemagne connaît un déficit naturel depuis 1970, et l’Italie depuis 1990.

Avec 1,56 enfant par femme en 2025, la France reste plus féconde que la moyenne de l’Union européenne (1,38 enfant par femme en 2023). Mais ce niveau est le plus faible connu par le pays depuis la Première Guerre mondiale.

Une modification structurelle de la dynamique démographique

Ces mesures sont données par l’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) qui estime le nombre d’enfants qu’auraient, en moyenne, les femmes si elles avaient au cours de leur vie fertile les taux de fécondité par âge mesurés une année donnée (on additionne par exemple la fécondité des femmes de chaque groupe d’âge, de 15 à 49 ans, en 2025 pour obtenir un taux de fécondité total conjoncturel en 2025).

Cet indicateur présente l’avantage de pouvoir être calculé en temps réel. L’inconvénient est qu’il ne tient pas compte du calendrier de la fécondité. Si une génération de femmes a des enfants plus tard, il y aura une baisse de l’ICF alors que sa descendance finale (DF) ne diminuera pas nécessairement.

La descendance finale (DF) est un constat : on regarde à la fin de leur vie fertile, combien d’enfants a réellement eu une génération de femmes. C’est donc une mesure réelle, non impactée par le calendrier de la fécondité, mais il faut attendre qu’une génération de femmes ait atteint 50 ans pour la calculer.

L’ICF est donc soumis à des variations annuelles plus fortes que la DF. Ainsi, l’ICF a varié depuis 1980 où il était de 1,94 enfant par femme. On a observé une phase de baisse jusqu’en 1995 avec un minimum de 1,73, puis une hausse jusqu’en 2010 où on a atteint 2,03. À partir de 2014, s’amorce une baisse très rapide jusqu’à 1,56 en 2025.

La DF a été relativement stable : elle a varié entre 2 et 2,1 enfants par femme pour les générations 1960, 1970 ou 1980. Il est trop tôt pour pouvoir calculer la DF de la génération 1990, mais elle sera probablement plus faible.

Des enfants de plus en plus tard

Les Françaises ont leurs enfants de plus en plus tard. Cette évolution a commencé vers la fin des années 1960. L’âge moyen des mères à la maternité s’est encore retardé à 29,6 ans en 2005, puis à 31,2 ans en 2025.

Le fait d’avoir des enfants de plus en plus tard, en lien avec la baisse de la fertilité des femmes après 30 ans, joue aussi sur la DF. Ainsi, 87 % des femmes de la génération 1930 (les mères du baby-boom) ont eu au moins un enfant. Ce chiffre tombe à 80 % pour la génération 1970 et il s’approche de 75 % pour celles de 1980.

Une nouvelle géographie de la fécondité

Tout au long du XXᵉ siècle, les déterminants de la fécondité étaient sociaux et étaient représentés par une courbe en U. Les Françaises les plus fécondes étaient celles issues des catégories socioprofessionnelles les plus aisées et les plus modestes. Les Françaises les moins fécondes étant issues des classes sociales moyennes (employés et des professions intermédiaires).

La fécondité en France (2006-2019)

La Fécondité en France 2006-2019
La fécondité en France (2006-2019).
Fourni par l’auteur

Un « croissant fertile » au nord se caractérisait par une fécondité historiquement plus élevée que celle du Sud, encore perceptible en 2010. Cette singularité tenait à la structure sociale et culturelle de la population : majoritairement issue des classes populaires et ouvrières, plus fortement marquée par le catholicisme et des valeurs traditionnelles, dans un Nord alors très industrialisé.

Mais ces quinze dernières années, le croissant fertile tend à s’effacer, avec une baisse de la fécondité sur l’ensemble du territoire. Seules des poches de plus forte de fécondité relative persistent, d’une part, à l’est de la Bretagne et dans les Pays de la Loire, où perdurent des normes familiales plus traditionnelles, et, d’autre part, dans la périphérie francilienne et la vallée du Rhône, espaces marqués par une plus forte présence des classes populaires.

Certaines régions de fécondité traditionnellement forte, comme le Nord, le Pas-de-Calais et la Lorraine, ont un recul marqué des familles nombreuses et désormais une fécondité comparable à la moyenne nationale. Cela pourrait s’expliquer par un recul des valeurs traditionnelles de la famille, mais surtout par le déclin industriel et l’incertitude économique (chômage, précarité), qui sont des facteurs documentés de réduction de la fécondité ces quinze dernières années (en France et ailleurs en Europe).

Enfin, le vieillissement des mères à la maternité est généralisé, même s’il est plus marqué dans le sud de la France et les métropoles.

Le désir d’enfants baisse

Le désir d’enfant renvoie à deux notions distinctes. Le nombre d’enfants souhaités est la réponse à la question de savoir combien les personnes souhaitent avoir d’enfants. Traditionnellement, les femmes expriment un désir d’enfants légèrement supérieur à celui des hommes. Le désir d’enfants réalisé est complémentaire (il s’agit de la DF).

En les comparant, le nombre d’enfants souhaité est toujours supérieur au désir d’enfants réalisé, car une partie des femmes a moins d’enfants que souhaité pour des raisons diverses : infertilité, rupture d’union, difficultés économiques. Ces contraintes (économiques, sociales, biologiques) limitent la capacité des individus à concrétiser leurs intentions reproductives et participe à l’abaissement de la fécondité.

Le désir d’enfant a changé de dimension. Aujourd’hui, les couples stables souhaitent généralement avoir un ou deux enfants. Il y a vingt-cinq ans, c’était plutôt deux ou trois. Le refus d’avoir des enfants a progressé mais il est encore marginal, passant de 5 à 12 %.

Quelques hypothèses

Cette baisse du désir d’enfants est nouvelle en France et on peut émettre quelques hypothèses, impactant conjointement le désir d’enfants et sa réalisation, en plus des facteurs démographiques.

Tout d’abord, si l’élévation du niveau d’éducation et l’essor de l’activité professionnelle féminine ont fortement contribué à la baisse de la fécondité à la fin du XXᵉ siècle, cet effet semble aujourd’hui largement épuisé. La massification de l’enseignement supérieur et l’ancrage durable du travail féminin constituent désormais un cadre stabilisé, qui ne permet plus, à lui seul, de rendre compte du recul récent de la fécondité.

La crainte de l’avenir semble être la raison primordiale. Le contexte économique difficile s’associe à une baisse de la fécondité, comme l’ont montré les études en Europe, par exemple avec la crise de 2008. Dans toutes les enquêtes, les jeunes adultes expriment leurs angoisses face au changement climatique, au contexte géopolitique, à l’incertitude économique et sociale. La crise climatique joue probablement, mais à la marge. D’ailleurs, le refus d’enfants est encore très minoritaire. Dans le détail, c’est plutôt un comportement des jeunes des grandes villes, ayant fait des études supérieures, pour lesquels ne pas avoir d’enfant serait un geste « écologique ».

Si l’évolution des représentations de la famille et des changements normatifs participent à ce mouvement de baisse de la fécondité chez les jeunes femmes, on peut aussi y voir des difficultés accrues à trouver un équilibre entre famille et travail dans un contexte de précarisation de l’emploi. En effet, l’emploi et ses modalités jouent probablement un rôle. Si le chômage a baissé en France depuis une petite dizaine d’années, la nature des emplois a changé. Le premier emploi stable arrive souvent après plusieurs contrats précaires, donc plus tard.

Le logement joue également un rôle. La France ne propose pas suffisamment de logements par rapport à la croissance du nombre de ménages. Cela induit une augmentation forte des prix à la location et à l’achat, et une pénurie de logements disponibles, en particulier dans les grandes villes. Beaucoup de jeunes actifs vivent encore dans le ménage parental ou en colocation.

Quel avenir pour la fécondité en France ?

Ces facteurs pourraient accroître l’écart entre nombre d’enfants idéal et réalisé. On peut penser que les risques évoqués sont désormais perçus comme des contraintes de long terme pour les jeunes générations. Une fois intériorisées, elles sont désormais suffisamment fortes pour changer les normes et représentations de la famille, qui influencent le désir d’enfant lui-même.

La France est probablement à un tournant démographique, amorcé il y a une dizaine d’années : l’accroissement naturel est devenu un déficit. La baisse du désir d’enfants chez les jeunes générations nous dit clairement que cela devrait être une tendance durable.

Jusqu’à la fin de la décennie, on peut s’attendre à un indicateur conjoncturel de fécondité probablement inférieur à 1,7. Il ne devrait cependant pas baisser en dessous de 1,3, le désir d’enfants étant encore présent. Cela signifie que le déficit naturel s’installera probablement dans la durée. En ce sens, la France est devenue un pays européen comme les autres puisque c’est le cas dans la presque totalité des pays de l’Union européenne.

The Conversation

Sylvie Dubuc a reçu des financements du LABoratoire d’EXcellence iPOPs

Francois-Olivier Seys et Sébastien Oliveau ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Pourquoi les Français font-ils moins d’enfants ? Comprendre la fin d’une exception – https://theconversation.com/pourquoi-les-francais-font-ils-moins-denfants-comprendre-la-fin-dune-exception-274521

Rutabaga, topinambour : ce que le retour des légumes « oubliés » dit de notre rapport à l’alimentation

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Parizot, Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication émérite, Université Bourgogne Europe

_L’Hiver_ (1573), de Giuseppe Arcimboldo/Illustration de topinambours extraite des _Plantes potagères, l’album Vilmorin_ (2004), de Jacques Barrau/Rutabagas. Musée du Louvre-Lens/Éditions Bibliothèque de l’image/Wikimédia, CC BY

Le goût n’est pas qu’une affaire de papilles gustatives. Certains légumes peuvent ainsi avoir celui de la guerre et de la privation. C’est le cas de divers légumes racines, comme les topinambours ou les rutabagas, associés à des traumatismes historiques. Aujourd’hui cependant, ils ont le vent en poupe et sont parfois considérés comme des trésors cachés que l’on redécouvre ou bien comme des « légumes authentiques ». Comment ce changement a-t-il pu s’opérer en quelques décennies quand les saveurs de ces légumes n’ont, elles, bien sûr pas changé ?


On les disait tristes, fades ou dépassés, les topinambours, rutabagas, panais ou crosnes font leur retour sur les étals, dans les paniers bio et sur les menus gastronomiques. Associés aux souvenirs de guerre et de pénurie, ils questionnent notre apport à l’alimentation. Comment des légumes associés à la contrainte alimentaire sont-ils devenus emblèmes d’une cuisine désirable et responsable ?

Des légumes longtemps méprisés par l’élite

L’histoire des légumes varie selon les périodes : longtemps méprisés par l’élite jusqu’à la Renaissance, certains ont alors connu un engouement, lié au changement de statut social des légumes, à la transgression des prescriptions médicales, à l’influence italienne et à l’acclimatation de produits venus d’Espagne.

Historiquement, ces légumes constituaient une base ordinaire de l’alimentation européenne du début du Moyen Âge à l’époque moderne. Leur robustesse, leur capacité de conservation en faisaient des ressources fiables face aux aléas climatiques et aux pénuries. Cultivés sous terre, ils assuraient la sécurité alimentaire, notamment lors des crises frumentaires (XIVᵉ-XVIIᵉ siècles) et en période de conflit. Cette centralité s’érode à partir du XVIIIᵉ siècle, avec la rationalisation agricole et l’essor de cultures plus productives et standardisées, comme la pomme de terre qui s’impose durablement au XIXᵉ siècle.

Des légumes marqués par la pénurie et la honte alimentaire

Les guerres du XXᵉ siècle accentuent leur marginalisation. Moins stratégiques que la pomme de terre et les céréales, ces légumes échappent davantage aux prélèvements et aux destructions. Indissociables de la Seconde Guerre mondiale, cultivés massivement pour pallier l’absence des denrées confisquées, ils deviennent des aliments de survie, durablement associés, dans la mémoire collective, à la contrainte, la monotonie et la privation plutôt qu’au plaisir alimentaire.

Après la Libération, leur rejet est brutal. Manger du rutabaga rappelle un passé de privation que l’on souhaite effacer. L’industrialisation agricole et la standardisation des goûts les relèguent hors des pratiques alimentaires ordinaires.

« Le topinambour », Karambolage (Arte).

Ce n’est pas un phénomène isolé. Le sociologue Claude Fischler montre que l’alimentation est un puissant vecteur de mémoire sociale. S’il n’analyse pas directement les légumes racines, ses travaux sur l’alimentation, notamment sur les crises de la vache folle ou des organismes génétiquement modifiés (OGM), permettent de comprendre comment certains aliments, associés à des expériences historiques de contrainte, de pénurie, se trouvent durablement chargés d’une valeur mémorielle négative.

Le sociologue Erving Goffman, évoque lui à cet égard, des aliments « disqualifiés » : leur consommation signale une contrainte plutôt qu’un goût rappelant une identité alimentaire associée à la privation.

Hiérarchies alimentaires et distinctions sociales

Le déclassement des légumes racines s’inscrit également dans une hiérarchisation symbolique. Certains légumes sont perçus comme rustiques ou pauvres tandis que d’autres – asperges, artichauts, tomates – sont « nobles », valorisés par leur rareté, leur mode de culture et leur association historique aux cuisines urbaines ou aristocratiques. La valeur gustative se confond ainsi avec la valeur sociale, selon Pierre Bourdieu.

Consommer ces légumes relevait d’un « goût de nécessité » (aliments nourrissants, « tenant au corps » et peu coûteux, comme la pomme de terre, la soupe), en contraste avec le « goût de liberté » des classes dominantes (préparations légères et esthétisées). La raréfaction des cultures reflète un ajustement de l’offre agricole à une demande socialement construite : à mesure que ces légumes deviennent les emblèmes d’un « goût de nécessité » disqualifié, leur consommation recule, entraînant une contraction des surfaces cultivées et la marginalisation des filières correspondantes.

Du légume subi au légume choisi

Leur retour au XXIᵉ siècle s’inscrit dans les critiques contemporaines de l’agro-industrie, la valorisation des circuits courts et la recherche d’une alimentation plus locale. Là où ils étaient imposés, ils deviennent des choix alimentaires revendiqués. Il faut dire que les générations, qui les ont associés à la privation et à la guerre, disparaissent peu à peu.

Leur consommation est désormais un marqueur de compétence gastronomique et de distinction culturelle, signalant un rapport éclairé à l’alimentation, au temps long et à l’histoire des produits.

Le rôle décisif du langage

Cette requalification repose sur un travail discursif. On ne parle plus de « légumes de guerre », mais de « légumes anciens », « oubliés », « racines de terroir ». Le glissement lexical désactive la mémoire douloureuse et valorise ces « trésors cachés » que l’on redécouvre.

L’authenticité alimentaire est avant tout un effet de discours.

Dire « ancien » plutôt que « dépassé », « oublié » plutôt qu’« indésirable » fonctionne comme marqueurs symboliques, signifiant un choix réfléchi et un engagement culturel ou écologique. Le consommateur achète une narration, pas seulement un légume.

« Légumes anciens » ne renvoie pas nécessairement à l’âge historique du légume ni à sa production locale. Des topinambours ou rutabagas dits « oubliés » n’ont pas disparu et ont continué à être depuis le Moyen Âge cultivés en continu dans certaines régions. Certains légumes très anciens sur le plan botanique – panais, scorsonère, cardons – n’ont jamais été oubliés et continuent de figurer dans des pratiques alimentaires locales ou rurales.

La création d’une nostalgie

De même, l’argument de la localité peut être plus rhétorique que factuel. Ces légumes, vendus dans les circuits bio ou gastronomiques, peuvent provenir de régions éloignées ou de cultures industrialisées hors saison. La mise en avant du terroir relève davantage d’un effet de discours visant à renforcer la valeur symbolique et patrimoniale du produit que d’une réalité géographique stricte produisant une perception de proximité et d’authenticité, indépendamment de la chaîne d’approvisionnement réelle.

Diffusés dans les livres de cuisine, les médias, les marchés et la distribution spécialisée, ils dégagent une nostalgie recomposée, souvent sans souvenir vécu. Le passé convoqué est débarrassé de ses souffrances. « Oublié » suggère une nécessité de réhabilitation, là où le « légume de pénurie » enferme l’aliment dans un passé subi, ce qui correspond à une recomposition symbolique de la mémoire alimentaire.

Dans les rayons bio, sur les sites spécialisés, topinambour et panais sont des produits de saison inscrits dans un registre valorisant « légume ancien de saison ou de terroir, racine d’hiver, légumes patrimoniaux ».

Un adepte de permaculture vante les mérites du topinambour, un légume « résilient » qui « se débrouille tout seul ».

Les médias français et anglo-saxons associent eux ces légumes, généralement robustes au froid et à la maladie, demandant peu de traitement chimiques ou agricoles, préservant la diversité génétique, à une cuisine durable, créative et engagée, renforçant leur dimension patrimoniale.

Des « légumes vérités » qui « disent le paysage »

Les chefs et leurs collaborateurs légitiment à leur tour cette requalification symbolique avec des termes parfois de plus en plus abstraits. Ils sont pour cela présentés comme des artistes « en quête de vérité » à l’instar du chef Olivier Nasti qui louera les goûts authentiques des légumes racines. On passe ainsi d’adjectif descriptif (légume rustique par exemple) à des qualificatifs moraux, qui n’évoquent plus une qualité agronomique mais qui ont une fonction révélatrice : Il est désormais question de  dire le paysage  ou  raconter le terroir , ce qui pose le légume comme médium.

Le maraîcher Joël Thiébault, qui fournit de nombreux chefs étoilés assure ainsi « expliquer aux cuisiniers le vécu d’un légume  » lors de la vente, tandis que l’experte en image de marque Annie Ziliani voyait dans le succès des légumes racines « une envie de choses qui se sont frottées aux éléments, qui ont touché la terre ». Ces légumes, renchérit le chef Jérôme Guicheteau, sont de surcroît fourni par des « vrais gens, des gens de la terre » qui s’oppose à la grande distribution.

Ces légumes peuvent également se colorer politiquement : le chef Mauro Colagreco revendique ainsi l’usage de légumes anciens comme un acte engagé : préservation de la biodiversité, valorisation des variétés oubliées, respect de la saisonnalité et critique de l’agro-industrie.

L’esthétisation de l’imperfection et la nostalgie construite

Longtemps jugés laids, terreux ou informes, ils sont désormais qualifiés de « biscornus », de « singuliers », d’« imparfaits mais vrais ».

L’irrégularité devient une valeur esthétique et morale, opposée au calibrage industriel. La nostalgie suscitée est largement construite : la plupart des consommateurs n’en ont aucune mémoire vécue. Le passé mobilisé est recomposé à partir des valeurs du présent : rejet de la standardisation et désir de réenracinement.

Leur désirabilité ne tient pas à la saveur, mais au regard porté sur eux. À travers leur retour, ce sont nos manières de raconter l’alimentation, le passé et le territoire qui se recomposent. Certains semenciers proposent désormais des « coffrets de légumes oubliés » comme on offrirait un vin rare ou un objet culturel.

Le topinambour ou le panais deviennent ainsi des supports de récit, de transmission et de positionnement symbolique. Manger ces légumes devient une manière de dire quelque chose de soi, de son rapport au temps, à l’histoire et aux modèles de production.

Reste une question ouverte : ces « légumes oubliés » redeviendront-ils ordinaires ou resteront-ils des signes distinctifs d’un art contemporain de manger ?

The Conversation

Anne Parizot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rutabaga, topinambour : ce que le retour des légumes « oubliés » dit de notre rapport à l’alimentation – https://theconversation.com/rutabaga-topinambour-ce-que-le-retour-des-legumes-oublies-dit-de-notre-rapport-a-lalimentation-276189

Qu’est-ce qui incite les enfants à tricher ? Faut-il s’en inquiéter ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Penny Van Bergen, Associate Professor in the Psychology of Education, Macquarie University

Les enfants sont plus enclins à tricher dans un environnement où la tentation est plus forte. Basilco Stock Studio/Shutterstock

Il est courant pour les enfants de tricher et ce comportement peut déstabiliser les adultes. Que nous apprend-il en matière de développement psychologique ? Comment réagir face à de jeunes joueurs qui détournent les règles ?


Tout le monde connaît des enfants qui trichent au Monopoly ou en jouant au cricket. Peut-être même ont-ils triché lors d’un examen scolaire.

Si vous remarquez que votre propre enfant se comporte de cette manière, vous pouvez craindre qu’il ne s’oriente vers une vie pleine de fraudes.

Mais si l’on se place du point de vue du développement de l’enfant, la tricherie n’est généralement pas un sujet d’inquiétude.

Qu’est-ce que la tricherie ?

La tricherie se produit lorsqu’un enfant se comporte de manière malhonnête afin d’obtenir un avantage indu. Il peut prétendre avoir obtenu un six au dé, jeter un œil sur les cartes des autres, noter de manière incorrecte le score d’un match sportif ou manipuler des jeux vidéo pour passer des niveaux.

Malgré tous les efforts déployés par les parents et les enseignants, la tricherie est extrêmement courante. Dans une expérience, on a demandé à des enfants de cinq ans de ne pas regarder dans une boîte pendant que l’expérimentateur quittait la pièce. Presque tous ont regardé et la plupart ont ensuite nié l’avoir fait.

Un signe de développement

La capacité à tromper peut signaler l’émergence de nouvelles compétences, notamment la capacité à appréhender ce que pensent les autres.

Pour tromper efficacement, nous devons réfléchir à ce que pense l’autre. Nous devons ensuite le tromper en lui faisant croire à une réalité différente. Ces compétences cognitives n’apparaissent qu’à l’âge préscolaire, et ce n’est qu’à partir du primaire que les enfants parviennent à maintenir une histoire fictive sur une longue période.

Two children sit next to a Monopoly board
Les recherches montrent qu’il est très courant que les enfants trichent.
spass/Shutterstock

Tricher à l’école

À mesure que les enfants grandissent, ils peuvent devenir plus prudents en matière de tricherie en général, mais c’est là aussi qu’ils commencent à tricher à l’école.

Dans une étude américaine, plus de trois lycéens sur quatre ont déclaré avoir triché au moins une fois à l’école au cours de l’année écoulée.

Les techniques courantes comprenaient le partage de leur travail avec d’autres, l’obtention des réponses aux tests à l’avance, le plagiat sur Internet et la collaboration dans des cas où ils n’étaient pas censés le faire.

Les élèves étaient plus enclins à considérer la tricherie comme acceptable lorsqu’ils aidaient un camarade ou lorsqu’ils pouvaient rationaliser ce comportement de manière prosociale (par exemple, ils manquaient de temps et devaient tricher parce qu’ils s’occupaient d’un membre de leur famille).

La tentation a son importance

Tout comme les adultes, les enfants sont plus enclins à tricher dans un environnement où la tentation est plus forte. Dans une étude, les enfants âgés de sept ans à dix ans étaient plus enclins à tricher à un jeu de dés s’ils pouvaient gagner un prix plus important.

Les enfants et les adolescents déclarent également être plus enclins à tricher lorsqu’il s’agit d’éviter des conséquences négatives. Dès 1932, le directeur d’école américain M. A. Steiner écrivait qu’une surcharge de travail incitait les élèves à tricher. Dans une étude réalisée en 2008, les élèves eux-mêmes ont déclaré tricher à l’école parce qu’ils n’étaient pas intéressés par les matières enseignées ou parce qu’ils subissaient une pression pour obtenir de bons résultats.

Si la tentation incite à tricher, le risque d’être pris à tricher peut encourager l’honnêteté. Les enfants doivent peser les avantages de la tricherie par rapport aux risques d’être pris.

En grandissant, les enfants peuvent également réfléchir à l’impact de la tricherie sur leur image d’eux-mêmes. Par exemple, « être une bonne personne est important pour moi, donc je ne tricherai pas ».

Les garçons trichent-ils plus que les filles ?

Certains enfants sont plus enclins à tricher que d’autres. Par exemple, dans une étude réalisée en 2019 dans laquelle les enfants devaient lancer six dés leur permettant de gagner des prix, les garçons trichaient plus que les filles. Les garçons et les filles avaient également une approche différente de la tricherie : les filles étaient plus enclines à tricher pour éviter les pertes, tandis que les garçons étaient motivés autant par les pertes que par les gains.

Les compétences sociales font également la différence. Une étude américaine réalisée en 2003 a montré que les enfants de CE1 qui ont été rejetés par leurs camarades sont plus susceptibles de tricher aux jeux de société, même lorsqu’ils jouent ensuite avec des enfants qu’ils n’ont jamais rencontrés auparavant. Il est possible qu’ils aient plus de mal à contrôler leurs émotions et leurs comportements.

Les adolescents qui ont moins de maîtrise d’eux-mêmes et qui tolèrent davantage les infractions aux règles sont plus susceptibles d’accepter la tricherie scolaire, tout comme ceux qui se comportent mal en classe.

A young boy puts his hand over a man’s eyes as they play a video game on the couch
Une étude suggère que les garçons sont plus enclins à tricher que les filles.
Jacob Lund/Shutterstock

Comment les adultes peuvent-ils décourager la tricherie ?

Bien que la tricherie soit courante, elle peut poser des problèmes croissants aux enfants et aux adolescents à mesure que les enjeux deviennent plus importants. Une étude menée auprès d’élèves chinois de quatrième a montré que ceux qui trichaient lors de la correction de leurs propres tests avaient moins de chances d’apprendre la bonne réponse par la suite.

Voici quatre mesures que les parents et les enseignants peuvent prendre pour décourager la tricherie.

Ayez des conversations ouvertes : discutez ouvertement et avec compassion des raisons pour lesquelles tricher n’est pas une bonne idée (par exemple, « cela gâche le plaisir de vos amis »). Des recherches montrent que les enfants et les adolescents qui avaient promis aux chercheurs de ne pas tricher à un jeu étaient moins susceptibles de le faire. Mais les enfants qui craignent d’avoir des ennuis sont moins enclins à dire la vérité.

Ne mettez pas trop de pression sur les résultats : lorsque vous parlez de l’école, utilisez un langage lié à l’apprentissage plutôt qu’à la performance (« fais de ton mieux, c’est tout ce que tu peux faire »). Des études montrent que les environnements scolaires très compétitifs favorisent la tricherie, car les avantages de la réussite et les risques de l’échec sont amplifiés.

Soyez positif quant au caractère de votre enfant : dans une étude, des enfants d’âge préscolaire ont été répartis en deux groupes. Dans le groupe « bonne réputation », on a dit aux enfants : « Je connais des enfants de votre classe et ils m’ont dit que vous étiez un enfant sage ». Dans l’autre groupe, on n’a rien dit aux enfants. On a ensuite demandé à tous les enfants de ne pas regarder un jouet attrayant pendant que l’expérimentateur quittait la pièce. Les enfants du groupe « bonne réputation » étaient moins enclins à tricher (60 %) que ceux de l’autre groupe (90 %).

Montrez l’exemple aux enfants : si les adultes se comportent de manière honnête et ouverte, les enfants seront plus enclins à faire de même. Dans une étude, on a dit à des enfants qu’il y avait un grand bol de bonbons dans la pièce voisine. Lorsqu’ils ont découvert qu’il s’agissait d’un mensonge, les enfants eux-mêmes étaient plus enclins à tricher en jouant et à mentir à ce sujet.

The Conversation

Penny Van Bergen a reçu des financements de l’Australian Research Council et du ministère de l’Éducation de Nouvelle-Galles du Sud.

ref. Qu’est-ce qui incite les enfants à tricher ? Faut-il s’en inquiéter ? – https://theconversation.com/quest-ce-qui-incite-les-enfants-a-tricher-faut-il-sen-inquieter-275422

Les statines vous inquiètent ? Voici ce qu’en dit la recherche

Source: The Conversation – in French – By Dipa Kamdar, Senior Lecturer in Pharmacy Practice, Kingston University

pimpampix/Shutterstock

Peu de médicaments ont suscité autant de débats que les statines. Les cardiologues affirment que ces médicaments sauvent des vies, mais certains patients s’inquiètent de leurs effets secondaires ou sont réticents à l’idée de prendre un médicament au quotidien.


Les statines constituent l’aspect médical du traitement permettant d’abaisser le taux de cholestérol. Ce dernier est influencé par des facteurs tels que l’alimentation, l’activité physique, le poids et le tabagisme. Bien que les statines soient prescrites sur la base de preuves cliniques, leur utilisation soulève la question de savoir si le risque cardiovasculaire doit être diminué principalement par des médicaments, par un changement de mode de vie ou par une combinaison des deux.

Les statines sont un groupe de médicaments qui bloquent l’action de l’enzyme HMG-CoA réductase. Cette enzyme joue un rôle central dans la production de cholestérol par le foie. Le cholestérol est une substance grasse dont l’organisme a besoin pour construire les membranes cellulaires, fabriquer des hormones ainsi que la vitamine D et générer de la bile pour digérer les graisses.

Le bon et le mauvais cholestérol

Le cholestérol circule dans le sang lié à des protéines, avec lesquelles il forme des particules appelées lipoprotéines. Les plus connues sont les lipoprotéines de basse densité (LDL) et les lipoprotéines de haute densité (HDL).

Le LDL est souvent qualifié de « mauvais cholestérol », car des taux élevés peuvent entraîner des dépôts de graisse dans les artères, tandis que le HDL aide à transporter l’excédent de cholestérol vers le foie. Les triglycérides sont un autre lipide sanguin important qui, lorsque leur taux est élevé, peuvent aggraver le risque cardiovasculaire.

Le cholestérol n’est pas nocif en soi. Les problèmes surviennent lorsque les taux de LDL et de triglycérides restent trop élevés pendant une période prolongée. Cela peut engendrer de l’athérosclérose, caractérisée par l’accumulation de dépôts graisseux qui rétrécissent et rigidifient les artères, augmentant ainsi le risque de crise cardiaque et d’accident vasculaire cérébral. En réduisant le cholestérol LDL et les triglycérides, les statines diminuent le risque de formation de ces dépôts.

Des essais cliniques à grande échelle ont démontré avec constance l’efficacité des statines. Une vaste revue de recherche a révélé que ces médicaments abaissaient considérablement le risque de crise cardiaque et d’accident vasculaire cérébral.

L’ampleur des bénéfices dépend du risque cardiovasculaire individuel et de la réduction du taux de cholestérol LDL obtenue. Sur la base de ces données, les directives nationales recommandent l’utilisation des statines à titre de prévention primaire chez les personnes à haut risque qui n’ont pas encore développé de maladie cardiovasculaire, et à titre de prévention secondaire chez celles qui souffrent déjà d’une maladie cardiaque.

Des effets secondaires

Compte tenu de la solidité des preuves, pourquoi les statines suscitent-elles encore autant d’hésitations ?

Comme tous les médicaments, les statines peuvent avoir des effets secondaires. Les plus courants sont les maux de tête, les troubles digestifs et les vertiges. Les plus graves, mais peu fréquents ou rares, comprennent l’inflammation du foie et des atteintes musculaires.

Parmi ces dernières, on trouve la myopathie, qui se caractérise par des douleurs ou une faiblesse musculaire, accompagnées d’une augmentation du taux de créatine kinase, une enzyme libérée lorsque les tissus musculaires sont endommagés. Dans de très rares cas, une dégradation musculaire grave appelée rhabdomyolyse peut survenir.

De vastes ensembles de données montrent que la plupart des gens tolèrent bien les statines. Lorsque des patients signalent des symptômes musculaires pendant le traitement aux statines, il y a moins de 10 % de risques que les statines en soient réellement la cause. La rhabdomyolyse, extrêmement rare, ne touche que quelques personnes par million d’utilisateurs. Le risque augmente à des doses très élevées ou si les statines sont prises en même temps que des médicaments qui interfèrent avec leur métabolisation.

Les statines peuvent également entraîner une légère hausse du taux de glucose dans le sang, ce qui touche principalement les personnes prédiabétiques ou diabétiques. Cependant, comme les statines réduisent considérablement le risque de crise cardiaque chez elles, les avantages l’emportent sur cette faible hausse. La plupart des effets secondaires sont réversibles après la fin du traitement, alors que les dommages causés par une crise cardiaque ou un accident vasculaire cérébral peuvent être permanents.

Les interactions entre médicaments préoccupent

Les interactions médicamenteuses constituent un autre sujet de préoccupation. Les statines, comme la simvastatine et l’atorvastatine, sont métabolisées dans le foie par les enzymes CYP, notamment la CYP3A4. Lorsque d’autres médicaments bloquent ces enzymes, le taux de statines dans le sang peut augmenter, ce qui accroît le risque d’effets secondaires musculaires.

Des médicaments antifongiques tels que le kétoconazole, certains antibiotiques comme l’érythromycine, des immunosuppresseurs comme la ciclosporine, ainsi que certains médicaments pour le cœur, comme l’amiodarone et le diltiazem, peuvent entraîner de graves interactions.

Même le pamplemousse peut interférer avec la métabolisation des statines. Il contient des substances chimiques appelées furocoumarines, qui bloquent les enzymes CYP3A4 dans l’intestin, permettant ainsi à une plus grande quantité de statines de passer dans le sang. Toutes les statines ne sont pas autant affectées, on peut donc choisir le médicament de manière à limiter ce risque.

Changer son mode de vie

Les statines sont efficaces, mais ne constituent pas le seul moyen de contrôler le cholestérol. Le mode de vie est très important, et certaines modifications sont recommandées en complément de la médication. Ainsi, l’obésité est un facteur de risque cardiovasculaire majeur.

Une revue d’études a montré qu’associer régime et activité physique permettait de perdre du poids, de réduire le taux de cholestérol ainsi que le risque de développer des maladies cardiométaboliques, comme les maladies cardiaques et le diabète de type 2.

Les changements dans l’alimentation sont particulièrement importants. Les spécialistes préconisent de diminuer la consommation de graisses saturées pour contribuer à la baisse du taux de cholestérol LDL. On trouve couramment ce gras dans le beurre, les viandes grasses et les aliments transformés.

Remplacer les graisses saturées par des graisses insaturées, qu’on trouve dans l’huile d’olive, les noix et les graines, peut améliorer le taux de cholestérol. Opter pour des protéines végétales comme les haricots, les lentilles ou le soja permet de réduire la consommation de viande rouge et de viande transformée.

L’apport en fibres est également important. Des études montrent qu’une consommation élevée de fibres est associée à un taux de cholestérol plus faible et à un risque moindre de maladies cardiaques.

Une revue publiée en 2019 a révélé que les personnes dont la consommation de fibres était élevée présentaient un risque de décès par maladie cardiaque ou de développer une maladie coronarienne inférieur de 15 à 30 %. Les céréales complètes, les fruits et les légumes sont une source de fibres, de vitamines et d’antioxydants qui favorisent la santé cardiaque.

Une activité physique régulière permet d’augmenter le taux de cholestérol HDL et de réduire celui des triglycérides. Les recommandations actuelles préconisent 150 minutes d’exercice physique d’intensité modérée par semaine. Toutefois, l’activité physique, quel qu’en soit le niveau, est bonne pour la santé.


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Il ne s’agit pas de choisir entre les statines et un changement dans son mode de vie. Pour les personnes à haut risque, notamment celles ayant déjà subi un infarctus, souffrant de troubles héréditaires liés au cholestérol ou présentant plusieurs facteurs de risque, les statines sont souvent indispensables.

Pour les personnes dont le taux de cholestérol est légèrement élevé, modifier son mode de vie peut permettre de retarder, voire d’éviter, la prise de médicaments. Un taux de cholestérol total sain est généralement inférieur à 5 mmol/L, mais il peut varier en fonction du risque individuel.

Les décisions thérapeutiques doivent être personnalisées, en tenant compte du risque cardiovasculaire, des effets bénéfiques avérés des statines, de leurs effets secondaires potentiels et des possibilités réelles de changer son mode de vie.

Les statines ont révolutionné les soins cardiovasculaires et permis de sauver des millions de vies. Elles restent toutefois controversées. La lutte contre une mauvaise alimentation, la sédentarité et l’obésité demeure essentielle pour réduire le fardeau des maladies cardiaques à long terme.

La Conversation Canada

Dipa Kamdar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les statines vous inquiètent ? Voici ce qu’en dit la recherche – https://theconversation.com/les-statines-vous-inquietent-voici-ce-quen-dit-la-recherche-272607

Comment l’anarchie relationnelle redéfinit les liens chez les milléniaux et la génération Z

Source: The Conversation – in French – By Treena Orchard, Associate Professor, School of Health Studies, Western University

Lorsque le mot « anarchie » surgit dans les conversations courantes, il évoque souvent le désordre et le chaos qui suivent l’effondrement d’un gouvernement ou une catastrophe. On pense à des figures culturelles comme le Joker ou à la série Sons of Anarchy, qui met en scène un club de motards hors-la-loi où la loyauté familiale côtoie la violence criminelle.

Pourtant, l’anarchie peut aussi se comprendre comme un courant de pensée qui privilégie la liberté et l’égalité plutôt que l’autorité, l’autonomie plutôt que la conformité.

Ces principes sont au cœur de l’anarchie relationnelle : une manière d’envisager l’intimité et les relations humaines qui gagne en popularité, notamment chez les milléniaux et les membres de la génération Z.

Selon une récente enquête menée par l’application de rencontre Feeld, la moitié de ses utilisateurs disent pratiquer l’anarchie relationnelle, une proportion particulièrement élevée chez les personnes transgenres, non binaires, de genre divers ou pansexuelles.

En remettant en question les conceptions dominantes de l’amour, du couple et du pouvoir, l’anarchie relationnelle propose une reconfiguration radicale des liens interpersonnels et communautaires. Mais de quoi s’agit-il exactement, et comment cette approche peut-elle transformer nos façons d’aimer et de nous relier aux autres ?


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.

Qu’est-ce que l’anarchie relationnelle ?

Formalisée en 2006 par la développeuse informatique, écrivaine et productrice suédoise Andie Nordgren, l’anarchie relationnelle s’appuie sur des principes anarchistes — anticapitalisme, refus des hiérarchies, entraide — pour s’opposer aux modèles relationnels traditionnels.

Nordgren en identifie quatre piliers :

  1. Le refus de la coercition interpersonnelle

  2. L’importance accordée à la communauté

  3. L’entraide comme fondement du soutien collectif

  4. Les engagements conçus comme des outils de communication plutôt que comme des contrats figés

L’idée centrale est la suivante : remplacer la dépendance exclusive au couple par des réseaux élargis de soins et de solidarité permettrait de bâtir des communautés plus solides, fondées sur l’interdépendance entre les personnes, les animaux et l’environnement.

Fondamentalement queer et inclusive, l’anarchie relationnelle vise à créer des relations qui correspondent réellement aux désirs et aux besoins des individus, plutôt que de les conformer à des normes sociales imposées par l’habitude, la pression familiale ou la peur de s’écarter du modèle dominant.

La pratiquer, c’est refuser de hiérarchiser ses liens : amis, amants et partenaires occupent une importance équivalente. Beaucoup de personnes qui s’en réclament évoluent dans des structures relationnelles alternatives, notamment la non-monogamie.

Alors que certaines formes de relations sont aujourd’hui entourées d’un malaise social — comme le suggère un article récent de Vogue qui se demande si « avoir un partenaire est gênant » — et que le nombre de personnes vivant sans conjoint continue d’augmenter, il est possible que nombre d’entre nous adoptent déjà, sans le nommer, des pratiques proches de l’anarchie relationnelle.




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Comment pratiquer l’anarchie relationnelle

Explorer l’anarchie relationnelle commence par une réflexion personnelle : quelles relations avez-vous vécues ? Quelles relations souhaitez-vous construire ? Avez-vous suivi le modèle monogame par défaut, sans qu’il corresponde réellement à vos aspirations ? Avez-vous l’impression que certaines relations en éclipsent d’autres ?

Il peut aussi s’agir de repenser des obligations familiales vécues comme envahissantes, ou de questionner des frontières rigides entre amis, partenaires amoureux, collègues ou membres de la famille.

Les points d’entrée sont multiples : engager la conversation avec un partenaire, investir davantage dans une « famille choisie », privilégier une vie plus communautaire ou encore abandonner certaines étiquettes (« ami », « amant », « partenaire ») au profit de liens définis sur mesure.

Certaines personnes vont jusqu’à réévaluer leurs habitudes de consommation, souvent liées aux modèles relationnels traditionnels, et adopter des modes de vie moins extractifs et plus solidaires.




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L’avenir de l’amour est-il non hiérarchique ?

Entre le déclin des applications de rencontre, l’essor des entremetteurs IA ou la multiplication des essais sur le célibat, l’amour demeure au centre de nombreux débats contemporains.


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Dans un contexte marqué à la fois par l’intérêt croissant pour les relations non conventionnelles et par une défiance envers les systèmes politiques et économiques extractifs, l’essor de l’anarchie relationnelle apparaît cohérent. Beaucoup cherchent désormais des manières d’aimer et de se lier qui leur ressemblent vraiment.

En renforçant les réseaux sociaux et les liens communautaires, l’anarchie relationnelle pourrait aussi contribuer à atténuer l’isolement et la solitude qui touchent de nombreux milléniaux et membres de la génération Z. Aucune relation ne peut répondre à tous les défis et conditions complexes qui touchent les jeunes générations, mais la façon dont nous entrons en relation évolue avec le temps, et cette approche offre une voie possible parmi d’autres.

Réinventer l’amour et les relations pour qu’ils correspondent à ce que l’on désire réellement n’est ni simple ni confortable. Mais c’est possible.

Dans un monde médiatique et économique qui valorise souvent le profit au détriment des liens, l’anarchie relationnelle propose une autre manière d’interagir : plus attentive, plus collective, parfois même plus joyeuse. Pour certains, elle pourrait bien constituer l’antidote non hiérarchique tant recherché.

La Conversation Canada

Treena Orchard a reçu du financement des IRSC, du CRSH et de l’Université Western Ontario, mais aucun fonds de recherche n’a été utilisé pour la rédaction de cet article.

ref. Comment l’anarchie relationnelle redéfinit les liens chez les milléniaux et la génération Z – https://theconversation.com/comment-lanarchie-relationnelle-redefinit-les-liens-chez-les-milleniaux-et-la-generation-z-270622

Au Cambodge, des milliers de travailleurs libérés de l’enfer des « scam factories » se retrouvent livrés à eux-mêmes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ivan Franceschini, Lecturer, Chinese Studies, The University of Melbourne

L’offensive contre les réseaux d’arnaques au Cambodge a libéré des milliers de travailleurs étrangers. Elle a aussi provoqué une crise humanitaire silencieuse : aujourd’hui, des victimes de traite dorment dans la rue en attendant une aide qui tarde à venir.


« Je fuyais la guerre, et je me suis retrouvé à nouveau en guerre. » C’est ainsi qu’Éric, un jeune homme originaire d’Afrique centrale, nous décrit la manière dont il s’est retrouvé dans une scam factory (un centre organisé où des personnes sont contraintes d’effectuer des arnaques en ligne à grande échelle) au Cambodge, avant d’y être bloqué, sans aucune issue possible.

L’histoire d’Éric (nous utilisons un pseudonyme et ne révélons pas son pays d’origine afin de le protéger) ressemble à celle de nombreux travailleurs piégés dans l’industrie des arnaques. Après avoir fui le conflit dans son pays et vécu dans une extrême précarité, Éric a reçu un courriel lui proposant un emploi au Cambodge rémunéré 2 000 dollars américains par mois (1700 euros). Le recruteur l’a rapidement convaincu d’accepter.

Lorsqu’il a tenté de prévenir l’une de ses cibles qu’elle était victime d’une arnaque, les responsables l’ont découvert et l’ont roué de coups avec une telle violence qu’il a cru qu’il allait mourir. Dans les semaines suivantes, il a été témoin de sévices graves infligés à d’autres et de la disparition de plusieurs collègues. L’un d’eux a sauté par une fenêtre, dans ce qui semblait être une tentative de suicide, et n’a jamais été revu.

Un mois plus tard, Éric est parvenu à s’échapper lorsque l’armée thaïlandaise a commencé à bombarder le Cambodge lors d’affrontements le long de leur frontière commune. Sa liberté a toutefois été de courte durée. Il a de nouveau été victime de traite et transféré vers un autre complexe, où il a passé un mois supplémentaire en captivité avant de réussir à fuir définitivement à la mi-janvier.

Offensive gouvernementale

Éric est désormais bloqué au Cambodge, comme des milliers d’autres étrangers libérés ces dernières semaines de scam factories, alors que circulent des rumeurs d’une vaste offensive des autorités contre ce secteur.

Cette répression a commencé le mois dernier après l’arrestation du magnat chinois Chen Zhi, que le département américain de la Justice a présenté comme « le cerveau d’un vaste empire de cyberfraude ».

L’arrestation de Chen a accentué la pression internationale croissante sur le Cambodge pour qu’il assume enfin son rôle dans l’essor de l’industrie mondiale des arnaques en ligne, qui génère chaque année des milliards de dollars de revenus illicites et a conduit à la traite de centaines de milliers de travailleurs vers des « scam factories » sordides en Asie du Sud-Est et au-delà.

Les autorités cambodgiennes ont déjà mené des descentes dans ces complexes par le passé, mais ces opérations sont restées limitées et ont souvent semblé relever davantage du geste symbolique que d’une réelle volonté d’éradication.

Coincés dans l’impasse

L’exode massif de travailleurs hors de ces complexes, dont beaucoup n’ont ni passeport, ni argent, ni destination d’accueil, conduit à ce qu’Amnesty International qualifie de « crise humanitaire en pleine expansion ».

Deux d’entre nous (Ling et Ivan) se trouvaient au Cambodge pour surveiller les scam factories lorsque l’offensive a été lancée. Nous avons vu des personnes désespérées, sans papiers, faire la queue devant leurs ambassades à Phnom Penh, tentant d’obtenir de l’aide pour rentrer chez elles.

L’ambassade d’Indonésie a indiqué que plus de 3 400 personnes ont sollicité une assistance consulaire. D’après nos échanges avec des responsables d’ambassades, l’Ouganda et le Ghana comptent chacun environ 300 ressortissants bloqués, et le Kenya en dénombre plus de 200.

Les ambassades de Chine et d’Indonésie sont parvenues à convaincre le gouvernement cambodgien de placer leurs citoyens dans des centres d’accueil en attendant leur expulsion. Le Kenya, de son côté, a obtenu une exemption des amendes encourues pour absence de documents ou dépassement de visa, et les Kényans bloqués tentent désormais de réunir les fonds nécessaires pour payer leurs billets d’avion.

Les personnes originaires d’autres pays, en revanche, se heurtent à un mur de la part de la bureaucratie cambodgienne.

La plupart des Africains que nous avons rencontrés se trouvent dans une situation dramatique. Ils viennent de pays qui ne disposent pas de représentation diplomatique au Cambodge et ont été éconduits par des agences internationales et par leurs partenaires locaux, invoquant un « manque de ressources » et des restrictions liées à la réglementation locale.

Nombre de survivants ont mis en commun leurs maigres moyens pour louer des chambres dans des pensions acceptant les personnes sans papiers, tandis que d’autres sont contraints de dormir dans la rue ou de dépendre de la générosité de bons samaritains. Beaucoup vivent dans la crainte d’une arrestation, la police procédant à des contrôles dans les habitations et les hôtels pour vérifier les documents d’identité.

Éric fait partie des relativement chanceux qui ont pu trouver un hébergement temporaire, mais son avenir reste profondément incertain. Il n’a ni passeport, ni famille, ni pays vers lequel retourner. Interrogé sur ses espoirs, il répond simplement qu’il veut un endroit où recommencer sa vie – peu importe lequel. Il est aussi désespéré à l’idée de partir à la recherche de sa famille restée au pays, ne sachant même pas si elle est encore en vie.

La fin d’une industrie ?

Les autorités cambodgiennes présentent ces opérations comme une rupture décisive avec le passé. Elles se sont engagées à éradiquer les puissants réseaux d’arnaques en ligne présents dans le pays d’ici avril.

Reste à savoir si ces raids traduisent un véritable changement de cap durable ou s’ils constituent une réponse ponctuelle à un regain de pressions diplomatiques. Bien qu’il s’agisse de l’action la plus vaste menée à ce jour par le Cambodge, ce n’est pas la première offensive du gouvernement. L’industrie, jusqu’à présent, y a toujours survécu.

Et des poches d’activité subsistent. D’après notre veille sur Telegram et nos échanges avec des acteurs du secteur, nombre d’entre eux continuent d’opérer dans des zones comme Koh Kong et Poipet.

En outre, des réseaux d’arnaques poursuivent le recrutement de travailleurs toujours piégés dans le pays. Plusieurs victimes bloquées nous ont confié avoir été approchées avec des offres d’emploi présentées comme un moyen simple de gagner assez d’argent pour financer leur billet de retour.

Par ailleurs, les réseaux continuent de recruter parmi les travailleurs coincés dans le pays. De nombreuses victimes bloquées nous ont raconté avoir été démarchées avec des offres d’emploi présentées comme une solution rapide pour réunir l’argent nécessaire à un billet d’avion et rentrer chez elles.

Des annonces d’emploi circulent également sur Telegram, visant ces mêmes personnes avec de prétendues « opportunités » précisément au moment où elles sont les plus vulnérables. Beaucoup ont subi de graves violences et ont un besoin urgent d’un soutien psychologique.

À ce stade, les appels des survivants à la communauté internationale sont restés largement sans réponse. Faute d’une intervention rapide et coordonnée pour leur venir en aide, les perspectives sont sombres – et l’avantage risque, une fois encore, de revenir aux escrocs.

The Conversation

En 2024, Ivan a cofondé EOS Collective, une organisation à but non lucratif consacrée à l’analyse des mécanismes de l’industrie des arnaques en ligne et des réseaux criminels qui l’alimentent, ainsi qu’au soutien des survivants contraints de participer à ces activités illégales.

Charlotte Setijadi a précédemment bénéficié de financements de recherche du ministère de l’Éducation de Singapour et du Singapore Social Science Research Council. Elle est actuellement l’une des co-responsables de l’Indonesia Forum de l’Université de Melbourne.

En 2024, Ling Li a cofondé EOS Collective, une organisation à but non lucratif dédiée à l’étude des mécanismes de l’industrie des arnaques en ligne et des réseaux criminels qui la structurent, ainsi qu’au soutien des survivants contraints de participer à ces activités illégales.

ref. Au Cambodge, des milliers de travailleurs libérés de l’enfer des « scam factories » se retrouvent livrés à eux-mêmes – https://theconversation.com/au-cambodge-des-milliers-de-travailleurs-liberes-de-lenfer-des-scam-factories-se-retrouvent-livres-a-eux-memes-275961

Pourquoi l’intégration régionale en Afrique n’avance pas : quatre raisons d’un blocage persistant

Source: The Conversation – in French – By Chidi Anselm Odinkalu, Professor of Practice, International Human Rights Law, Tufts University

Dans un monde qui se fragmente rapidement, l’intégration régionale pourrait être une source de résilience pour le continent africain.

L’Union africaine (UA) a convenu en 2019 de créer la Zone de libre-échange continentale africaine fondée sur les bases établies par huit communautés économiques régionales. Il s’agit de l’Union du Maghreb arabe, du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa), de la Communauté des États sahélo-sahariens (Cen-Sad), la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC), la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad et la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC).

Mais ce processus d’intégration a été lent. Il y a 45 ans, la Banque mondiale a publié un rapport indiquant qu’un marché régional plus vaste permettrait d’augmenter la production et de réduire les « obstacles à long terme au développement ». Ces obstacles existent encore aujourd’hui : manque d’infrastructures, systèmes de paiement et de règlement faibles, et risques politiques.

Fort de trois décennies de recherches sur le régionalisme en Afrique, je distingue quatre raisons principales à cela.

  • Les expériences d’intégration souffrent de l’héritage colonial.

  • L’intégration n’a pas réussi à remédier à la nature informelle des entreprises en Afrique.

  • Les pays africains considèrent l’intégration comme un complément aux accords coloniaux préexistants, au lieu de les repenser.

  • L’intégration régionale en Afrique a été alourdie par un glissement de sa mission, qui rend ses objectifs flous.

Je soutiens que les institutions créées à cette fin par les dirigeants africains doivent faire du continent un espace où chaque Africain peut s’épanouir. Elles doivent réduire la tendance à privilégier les politiques nationales au profit du progrès commun.

Le fardeau de la dépendance coloniale

À l’issue de la Conférence de Berlin sur l’Afrique occidentale en février 1885, les puissances européennes et les États-Unis d’Amérique se sont autoproclamés régulateurs « des conditions les plus favorables au développement du commerce et de la civilisation … en Afrique ».

En 1973, une étude pionnière sur les investissements étrangers dans le Marché commun de l’Afrique de l’Est a conclu que la plupart des accords d’intégration régionale postcoloniaux en Afrique étaient « basés sur des liens et des institutions antérieurs à l’indépendance ».

Par exemple, le Marché commun de l’Afrique de l’Est a succédé à la Fédération coloniale d’Afrique de l’Est britannique et a précédé l’actuelle Communauté de l’Afrique de l’Est. Les efforts récents de la Communauté pour s’étendre au-delà de cette géographie d’origine ont coûté cher à la cohésion, la mettant en danger.

La Cedeao a été la première à transcender les schémas de dépendance coloniale. Elle avait la particularité de regrouper des pays qui avaient obtenu leur indépendance de la France, du Portugal et du Royaume-Uni. Cinquante ans après la création de la Cedeao, les développements récents suggèrent que l’expérience continue d’être difficile.

L’une des raisons de cette situation est que les accords d’association ou de partenariat postcoloniaux entre l’Union européenne et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique sont conçus pour cultiver et extraire des marchandises qui sont ensuite envoyées en Europe pour y être transformées. Ensuite, les pays africains importent les produits transformés à des prix plus élevés. Cela empêche l’Afrique de développer des industries capables d’employer sa propre population pour transformer ce qu’elle produit.

Nature informelle de l’activité commerciale

Dans toute l’Afrique, la domination coloniale a prospéré en détruisant ou en prenant le contrôle des entreprises indigènes. Pour survivre, beaucoup d’entre elles ont dû entrer dans la clandestinité ou fonctionner dans l’informel. Depuis l’indépendance, la plupart des gouvernements du continent n’ont pas réussi à corriger ce schéma historique en criminalisant les entreprises africaines.

En 2023 encore, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique estimait le commerce transfrontalier informel en Afrique à « entre 30 % et 72 % du commerce formel entre pays voisins ». Cela exclut une grande partie des entreprises africaines des avantages de l’intégration régionale.

L’intégration comme complément, plutôt que comme avenir commun

Les pays africains continuent de s’engager dans l’intégration régionale non pas pour la réinventer, mais comme complément aux accords coloniaux préexistants. Selon des estimations récentes, le nombre de ces accords s’élève à plus de 156. Pour un continent de 55 pays, cela crée des chevauchements confus tant en termes d’adhésion que de mission.

En réponse, beaucoup ont préconisé une rationalisation des accords d’intégration régionale en Afrique.

La décision de l’UA de reconnaître huit communautés économiques régionales était censée répondre à cette situation. Mais elle n’a pas éliminé les chevauchements. Par exemple, la Tanzanie et la RDC appartiennent respectivement à la CAE et à la SADC. L’Érythrée et le Soudan faisaient simultanément partie de l’IGAD, de la Comesa et de la Cen-Sad. Les pays francophones d’Afrique de l’Ouest appartiennent à la fois à la Cedeao et à l’Union économique et monétaire ouest-africaine, mieux connue sous le nom d’Uemoa.

Que faut-il faire maintenant ?

Le ressentiment populaire contre la poursuite des projets coloniaux dans certaines régions d’Afrique est peut-être élevé, mais il faut faire preuve d’imagination politique pour le transformer en énergie constructive.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la Cedeao à la suite d’une rupture de leurs relations avec la puissance coloniale, la France. Cependant, ils appartiennent toujours à l’Uemoa, dont le système monétaire est soutenu par la France.

Il faudra plus que des règles formelles d’accès au marché ou d’harmonisation fiscale pour réduire le commerce informel. Les femmes, par exemple, représentent plus de 70 % du commerce transfrontalier informel en Afrique.

Une solution efficace à ce problème passera par l’amélioration des régimes frontaliers et la suppression des politiques qui découragent les femmes de se lancer dans des activités légales.

S’attaquer à l’élargissement des missions

La rationalisation des accords d’intégration en Afrique avance peut-être en douce. L’accent est principalement mis sur les chevauchements d’adhésion. Depuis 2000, par exemple, la Cedeao a perdu 25 % de ses membres, passant de 16 à 12 États membres. Le Rwanda s’est retiré de la CEEAC et l’Érythrée de l’Igad.

Mais le vrai problème vient peut-être d’un manque de clarté de la mission des accords d’intégration africaine. Outre les questions économiques, les régimes d’intégration régionale africains ont également pris en charge les questions de sécurité collective et de supervision de la gouvernance. Les résultats ont été à la fois peu convaincants et déstabilisants. Le retrait en 2025 du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cedeao en est un exemple récent.

Sans engagement politique clair en faveur d’un avenir commun, les gouvernements africains n’ont pas été en mesure de gérer les contradictions entre intégration économique, sécurité collective et gouvernance dans le cadre d’une seule et même mission. Le moment est venu pour eux de décider de leurs priorités afin que l’intégration régionale en Afrique ait enfin l’occasion de faire ses preuves et d’améliorer les perspectives du continent.

The Conversation

Chidi Anselm Odinkalu does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Pourquoi l’intégration régionale en Afrique n’avance pas : quatre raisons d’un blocage persistant – https://theconversation.com/pourquoi-lintegration-regionale-en-afrique-navance-pas-quatre-raisons-dun-blocage-persistant-276042

Face aux aléas climatiques, quelles variétés de céréales privilégier ?

Source: The Conversation – in French – By Bastien Lange, Enseignant-chercheur en sciences du végétal, agroécologie, UniLaSalle

Essai variétal de blé tendre d’hiver. Photo de Florimond Desprez

On favorise souvent les variétés de céréales qui ont, en moyenne, les meilleurs rendements. Mais les hétérogénéités climatiques et aléas croissants viennent chahuter ce paradigme.


Blé, orge, maïs, riz… Ces cultures assurent près de la moitié des apports caloriques mondiaux, ce qui rend leur adaptation au changement climatique cruciale.

Mais alors que sécheresses, gels tardifs et coups de chaleur se multiplient, une question s’impose : quelles variétés choisir pour faire face à des conditions de plus en plus imprévisibles ?

Car toutes les variétés ne réagissent pas de la même façon : certaines voient leur rendement chuter rapidement sous stress, quand d’autres compensent mieux et conservent des performances plus stables. Choisir les variétés à sélectionner et à cultiver est donc à la fois difficile et capital pour assurer la sécurité alimentaire.

Faut-il miser sur une variété championne dans des conditions climatiques particulières ou sur des profils plus robustes face à l’imprévisibilité ? Comment connaître précisément les déterminants climatiques qui vont gouverner cette performance et cette stabilité ? Ces questions sont au cœur de notre travail afin d’amener de nouvelles connaissances pour la sélection variétale et accroître la pertinence du choix variétal.

Les performances moyennes et leurs limites

Depuis des décennies, la sélection variétale repose sur des essais conduits dans de multiples lieux et sur plusieurs années. On y analyse les performances pour choisir des variétés nouvelles ou renforcer les recommandations de variétés existantes, comme les variétés Chevignon, Intensity et Prestance pour le blé tendre et Planet, Timber et Lexy pour l’orge de printemps brassicole. Historiquement, et encore très souvent, ces décisions sont prises en observant les moyennes de performance réalisées sur l’intégralité ou sur une grande partie du réseau d’essais, et en recommandant les variétés les plus performantes en moyenne.

Le problème est que, sous un climat qui évolue rapidement et qui apparaît de plus en plus imprévisible, cette valeur moyenne de performance est trompeuse, car elle ne nuance pas suffisamment les différences de performance relative des diverses variétés face aux variations climatiques et aux variations des facteurs du sol. Plus surprenant encore : les facteurs climatiques qui déterminent les niveaux de rendement ne sont pas toujours ceux qui provoquent les changements de classement entre variétés. Autrement dit, les conditions climatiques qui font varier le rendement de la culture ne sont pas nécessairement celles qui avantagent ou désavantagent certaines variétés par rapport à d’autres, révélant ainsi toute la complexité de l’adaptation des plantes cultivées à l’instabilité climatique et les défis qu’elle pose à la sélection variétale.

Une variété très performante une année – atteignant par exemple 9 tonnes par hectare (t/ha) en blé – peut subir une chute significative de rendement la campagne suivante, à 6–7 t/ha, tout en étant reléguée dans le classement par des variétés mieux adaptées aux conditions climatiques.

Face à ce constat, nous avons donc tâché de procéder autrement. Plutôt que de considérer chaque année ou chaque site comme un cas isolé, nous avons voulu identifier les grands types de situations climatiques et agronomiques auxquels les cultures sont confrontées ainsi que leur fréquence d’apparition, même si leur succession demeure difficilement prévisible.

Utiliser l’envirotypage pour mieux comprendre les singularités de chaque lieu et variété

Ces situations sont décrites à partir de variables clés – températures, disponibilité en eau, rayonnement… – analysées aux moments les plus sensibles du cycle des cultures, par exemple sur la période allant des semis à l’émergence, sur celle allant de la floraison jusqu’au début du remplissage des grains ou encore du remplissage à la maturité. Un découpage crucial qui permet dans un premier temps de mieux comprendre les réponses contrastées des variétés selon les conditions et, dans un second temps, de regrouper les années et les lieux en familles d’environnements historiquement comparables : c’est le principe de l’envirotypage.

Appliquée à l’orge de printemps, cette approche met en évidence trois grands types d’environnements en Europe, définis à partir des facteurs climatiques qui expliquent les réponses contrastées des variétés au sein du réseau d’essai : maritime, tempéré et continental.

Leur fréquence varie fortement selon les régions. En Irlande ou en Écosse, le scénario climatique est très majoritairement maritime d’une année sur l’autre. À l’inverse, dans le nord de la France, ces types alternent fréquemment (Figure 1), ce qui oriente la sélection et le choix variétal vers des génotypes à adaptation plus générale, c’est-à-dire capables de bien se comporter en moyenne dans des contextes contrastés. En Irlande et en Écosse, il sera donc judicieux de miser sur une variété championne pour des conditions particulières tandis que dans le nord de la France, il faudra plutôt plébisciter une variété robuste face à l’imprévisibilité.

Les analyses montrent également que des températures fraîches en début de cycle, entre l’émergence et le stade « épi 1 cm » – ce dernier correspondant au début de la progression du futur épi dans la tige –, peuvent maximiser le potentiel de rendement des variétés d’orge de printemps testées. Par ailleurs, l’intensité du rayonnement solaire durant la phase de remplissage des grains d’orge induit des réponses contrastées selon les variétés. Ces résultats constituent des leviers précieux pour orienter la stratégie de sélection.

Les rendements du blé tendre d’hiver stagnent

Le cas du blé tendre d’hiver est également central. Première céréale cultivée au monde, il a bénéficié de progrès génétiques constants depuis la fin des années 1980, mais sa stabilité de rendement reste fragile, avec des niveaux moyens autour de 7,5 t/ha depuis la fin des années 1990. Les interactions entre variétés et environnements jouent un rôle majeur dans l’expression des niveaux de rendement, qui s’expriment également au plan régional.

L’envirotypage permet d’identifier les grands scénarios climatiques responsables des variations de rendement et de qualité, et de définir des zones d’adaptation générale ou spécifique. Un enseignement important est que les variétés les plus performantes ne sont pas nécessairement les plus stables pour le rendement : le progrès génétique n’a pas automatiquement renforcé la résilience climatique.

Ces travaux convergent vers un même message : comprendre le climat ne suffit plus, il faut organiser son imprévisibilité. En structurant les environnements réellement rencontrés par les cultures, l’envirotypage offre une approche à la fois scientifique, pour améliorer la connaissance en mettant en évidence les caractères des plantes impliqués dans l’adaptation au changement climatique, et pragmatique pour adapter dès aujourd’hui la sélection variétale au climat de demain.

Carte des environnements agricoles dominants en Europe (orge de printemps). Répartition et fréquence des grands types d’environnements climatiques identifiés à partir des réseaux d’essais européens. Un gradient nord-ouest/sud-est oppose des environnements majoritairement maritimes à des environnements continentaux, avec des zones intermédiaires plus instables, où plusieurs types se succèdent d’une année sur l’autre.
(Bicard et al. 2025 Field crop research), Fourni par l’auteur

Des résultats qu’il faut intégrer aux choix des pratiques

Face à un climat de plus en plus instable, il ne suffit plus de raisonner le choix des variétés à partir de performances moyennes. En structurant la diversité des situations climatiques réellement rencontrées par les cultures, l’envirotypage permet de mieux comprendre pourquoi les variétés changent de comportement d’une année ou d’un contexte à l’autre, et d’orienter la sélection vers des profils plus robustes face à l’imprévisibilité.

Cette approche reste toutefois fondée sur des essais conduits dans des conditions souvent favorables (texture, structure, et profondeur de sol optimales) et avec des pratiques agricoles très conventionnelles. L’enjeu sera donc aussi d’intégrer l’effet des pratiques – dates de semis, les pratiques de travail du sol, de fertilisation et de protection des cultures – à partir des données issues du terrain et de la traçabilité agricole.

En les structurant avec et pour les agriculteurs, ces informations ouvriront la voie à des recommandations variétales plus réalistes, associées à des pratiques culturales mieux adaptées à la diversité des systèmes agricoles et aux contraintes du climat de demain.


Cet article a bénéficié de l’appui de Chloé Elmerich et Maëva Bicard dans le cadre de leurs thèses de doctorat réalisées au sein de l’unité de recherche AGHYLE (Agroécologie, hydrogéochimie, milieux et ressources, UP2018.C10) de l’Institut polytechnique UniLaSalle.

The Conversation

Bastien Lange a reçu des financements de Florimond Desprez, SECOBRA Recherches et LIDEA, la Région des Hauts de France et l’ANRT.

Michel-Pierre Faucon est membre du pôle Bioeconomy For change. Il a reçu des financements de Florimond Desprez, SECOBRA Recherches et VIVESCIA, la Région des Hauts de France, l’ANR, l’ANRT et l’UE.

Nicolas Honvault est membre de la chaire “Fermes resilientes bénefiques pour climat et la biodiversité”. Il a reçu dans ce cadre des financements de VIVESCIA.

ref. Face aux aléas climatiques, quelles variétés de céréales privilégier ? – https://theconversation.com/face-aux-aleas-climatiques-quelles-varietes-de-cereales-privilegier-275753

Pourquoi l’intégration régionale en Afrque n’avance pas : quatre raisons d’un blocage persistant

Source: The Conversation – in French – By Chidi Anselm Odinkalu, Professor of Practice, International Human Rights Law, Tufts University

Dans un monde qui se fragmente rapidement, l’intégration régionale pourrait être une source de résilience pour le continent africain.

L’Union africaine (UA) a convenu en 2019 de créer la Zone de libre-échange continentale africaine fondée sur les bases établies par huit communautés économiques régionales. Il s’agit de l’Union du Maghreb arabe, du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa), de la Communauté des États sahélo-sahariens (Cen-Sad), la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC), la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad et la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC).

Mais ce processus d’intégration a été lent. Il y a 45 ans, la Banque mondiale a publié un rapport indiquant qu’un marché régional plus vaste permettrait d’augmenter la production et de réduire les « obstacles à long terme au développement ». Ces obstacles existent encore aujourd’hui : manque d’infrastructures, systèmes de paiement et de règlement faibles, et risques politiques.

Fort de trois décennies de recherches sur le régionalisme en Afrique, je distingue quatre raisons principales à cela.

  • Les expériences d’intégration souffrent de l’héritage colonial.

  • L’intégration n’a pas réussi à remédier à la nature informelle des entreprises en Afrique.

  • Les pays africains considèrent l’intégration comme un complément aux accords coloniaux préexistants, au lieu de les repenser.

  • L’intégration régionale en Afrique a été alourdie par un glissement de sa mission, qui rend ses objectifs flous.

Je soutiens que les institutions créées à cette fin par les dirigeants africains doivent faire du continent un espace où chaque Africain peut s’épanouir. Elles doivent réduire la tendance à privilégier les politiques nationales au profit du progrès commun.

Le fardeau de la dépendance coloniale

À l’issue de la Conférence de Berlin sur l’Afrique occidentale en février 1885, les puissances européennes et les États-Unis d’Amérique se sont autoproclamés régulateurs « des conditions les plus favorables au développement du commerce et de la civilisation … en Afrique ».

En 1973, une étude pionnière sur les investissements étrangers dans le Marché commun de l’Afrique de l’Est a conclu que la plupart des accords d’intégration régionale postcoloniaux en Afrique étaient « basés sur des liens et des institutions antérieurs à l’indépendance ».

Par exemple, le Marché commun de l’Afrique de l’Est a succédé à la Fédération coloniale d’Afrique de l’Est britannique et a précédé l’actuelle Communauté de l’Afrique de l’Est. Les efforts récents de la Communauté pour s’étendre au-delà de cette géographie d’origine ont coûté cher à la cohésion, la mettant en danger.

La Cedeao a été la première à transcender les schémas de dépendance coloniale. Elle avait la particularité de regrouper des pays qui avaient obtenu leur indépendance de la France, du Portugal et du Royaume-Uni. Cinquante ans après la création de la Cedeao, les développements récents suggèrent que l’expérience continue d’être difficile.

L’une des raisons de cette situation est que les accords d’association ou de partenariat postcoloniaux entre l’Union européenne et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique sont conçus pour cultiver et extraire des marchandises qui sont ensuite envoyées en Europe pour y être transformées. Ensuite, les pays africains importent les produits transformés à des prix plus élevés. Cela empêche l’Afrique de développer des industries capables d’employer sa propre population pour transformer ce qu’elle produit.

Nature informelle de l’activité commerciale

Dans toute l’Afrique, la domination coloniale a prospéré en détruisant ou en prenant le contrôle des entreprises indigènes. Pour survivre, beaucoup d’entre elles ont dû entrer dans la clandestinité ou fonctionner dans l’informel. Depuis l’indépendance, la plupart des gouvernements du continent n’ont pas réussi à corriger ce schéma historique en criminalisant les entreprises africaines.

En 2023 encore, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique estimait le commerce transfrontalier informel en Afrique à « entre 30 % et 72 % du commerce formel entre pays voisins ». Cela exclut une grande partie des entreprises africaines des avantages de l’intégration régionale.

L’intégration comme complément, plutôt que comme avenir commun

Les pays africains continuent de s’engager dans l’intégration régionale non pas pour la réinventer, mais comme complément aux accords coloniaux préexistants. Selon des estimations récentes, le nombre de ces accords s’élève à plus de 156. Pour un continent de 55 pays, cela crée des chevauchements confus tant en termes d’adhésion que de mission.

En réponse, beaucoup ont préconisé une rationalisation des accords d’intégration régionale en Afrique.

La décision de l’UA de reconnaître huit communautés économiques régionales était censée répondre à cette situation. Mais elle n’a pas éliminé les chevauchements. Par exemple, la Tanzanie et la RDC appartiennent respectivement à la CAE et à la SADC. L’Érythrée et le Soudan faisaient simultanément partie de l’IGAD, de la Comesa et de la Cen-Sad. Les pays francophones d’Afrique de l’Ouest appartiennent à la fois à la Cedeao et à l’Union économique et monétaire ouest-africaine, mieux connue sous le nom d’Uemoa.

Que faut-il faire maintenant ?

Le ressentiment populaire contre la poursuite des projets coloniaux dans certaines régions d’Afrique est peut-être élevé, mais il faut faire preuve d’imagination politique pour le transformer en énergie constructive.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la Cedeao à la suite d’une rupture de leurs relations avec la puissance coloniale, la France. Cependant, ils appartiennent toujours à l’Uemoa, dont le système monétaire est soutenu par la France.

Il faudra plus que des règles formelles d’accès au marché ou d’harmonisation fiscale pour réduire le commerce informel. Les femmes, par exemple, représentent plus de 70 % du commerce transfrontalier informel en Afrique.

Une solution efficace à ce problème passera par l’amélioration des régimes frontaliers et la suppression des politiques qui découragent les femmes de se lancer dans des activités légales.

S’attaquer à l’élargissement des missions

La rationalisation des accords d’intégration en Afrique avance peut-être en douce. L’accent est principalement mis sur les chevauchements d’adhésion. Depuis 2000, par exemple, la Cedeao a perdu 25 % de ses membres, passant de 16 à 12 États membres. Le Rwanda s’est retiré de la CEEAC et l’Érythrée de l’Igad.

Mais le vrai problème vient peut-être d’un manque de clarté de la mission des accords d’intégration africaine. Outre les questions économiques, les régimes d’intégration régionale africains ont également pris en charge les questions de sécurité collective et de supervision de la gouvernance. Les résultats ont été à la fois peu convaincants et déstabilisants. Le retrait en 2025 du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cedeao en est un exemple récent.

Sans engagement politique clair en faveur d’un avenir commun, les gouvernements africains n’ont pas été en mesure de gérer les contradictions entre intégration économique, sécurité collective et gouvernance dans le cadre d’une seule et même mission. Le moment est venu pour eux de décider de leurs priorités afin que l’intégration régionale en Afrique ait enfin l’occasion de faire ses preuves et d’améliorer les perspectives du continent.

The Conversation

Chidi Anselm Odinkalu does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Pourquoi l’intégration régionale en Afrque n’avance pas : quatre raisons d’un blocage persistant – https://theconversation.com/pourquoi-lintegration-regionale-en-afrque-navance-pas-quatre-raisons-dun-blocage-persistant-276042

Pourquoi la beauté des vaches n’est pas qu’une affaire de génétique

Source: The Conversation – in French – By Marc Mormont, Sociologue, Université de Liège

Une belle vache, c’est quoi ? Les critères pour évaluer cette qualité ne manquent pas : l’expérience et le vécu de chaque éleveur, les avancées de la génétique qui s’immiscent de plus en plus dans le quotidien des fermes et, bien sûr, les « beautés des vaches », ces qualités morphologiques qui structurent le canon de chaque race. Au croisement de tous ces enjeux, la question de la beauté des bovins continue en tout cas d’être la source de discussions sans fin.


Qu’est-ce qui fait la beauté d’une vache ? Pour le promeneur qui s’attarde au bord d’un pré, ce peut être la qualité de celle qui sera la plus fringante, qui viendra à sa rencontre et lui rappellera les images qu’il a vues dans des livres d’enfant. Pour l’artiste, une vache se doit d’avoir de belles formes, une robe et des taches aux couleurs bien marquées. Mais pour les techniciens, les vétérinaires et surtout pour les éleveurs, c’est bien plus que cela. Ils vont d’ailleurs parler au pluriel des « beautés des vaches. »

Le pointage

Les « beautés » forment une liste de critères d’évaluation des animaux utilisés lors du pointage. Cette appréciation visuelle de la morphologie de l’animal se base sur plusieurs dizaines de mesures ou observations qui renseignent le potentiel de l’animal non seulement en termes de production de lait mais aussi de santé. Ainsi, par exemple, l’angle que forme le jarret avec le sol est un critère important car un mauvais angle fait courir le risque que la vache boite ce qui diminuera sa mobilité, importante pour des animaux qui pâturent très régulièrement.

Le pointage est l’affaire de techniciens du conseil agricole qui vont de fermes en fermes et aident les éleveurs à sélectionner leurs animaux. C’est donc une pratique technique et économique spécialisée de sélection des meilleures vaches. Mais c’est aussi une pratique des éleveurs eux-mêmes qui tiennent à maîtriser la composition de leurs troupeaux. Le pointage se pratique également avec ferveur dans les lycées agricoles où on l’apprend de manière méthodique. Les élèves, futurs éleveurs, s’y adonnent avec plaisir et enthousiasme, notamment tant cela fait partie de l’excellence professionnelle.

Finale départementale du concours de pointage des lycéens agricoles de Pyrénées-Atlantiques.

Il y aussi des concours de jeunes pointeurs qui désigneront les plus compétents. Enfin, cette pratique de pointage est aussi mise en scène de manière spectaculaire lors des comices, fêtes agricoles locales qui rassemblent toute la profession : des juges – éleveurs réputés – y décerneront des prix. Les vaches présentées sont préparées soigneusement pour y apparaître les plus belles. Les animaux primés peuvent ensuite poursuivre leur carrière à travers d’autres événements dont le plus prestigieux est évidemment le salon international de l’Agriculture à Paris.

Concours des montbéliardes au Salon international de l’agriculture, à Paris, en 2022.

Ces trois collectifs – jeunes pointeurs, techniciens, juges de concours – et leurs pratiques témoignent de la nature diverse du pointage : une activité à la fois technique, sociale et symbolique. Sa mise en œuvre les réunit dans la singularité des fermes ou lors de manifestations publiques, autant d’occasions d’échanger de « parler métier » entre collègues et de manière festive : « Faut qu’on soit devant la race, c’est notre métier, notre identité » affirme à cet égard un éleveur franc-comtois.




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Dans cette région, une race de vache est particulièrement scrutée : la montbéliarde. Son lait entre dans la production de plusieurs fromages d’origine contrôlée comme le comté. Son histoire est ancrée dans le massif jurassien, où sa silhouette est iconique : une robe « pie rouge » blanche tachetée de rouge brun. Tête blanche, oreilles rouges, ses formes sont rassurantes et harmonieuses, c’est une « séductrice », assurent certains éleveurs. Le pointage reste alors le témoin d’une dynamique collective dans laquelle la confusion entre les compétences professionnelles, le métier et le plaisir ne peut être levée. C’est une culture, qui s’enrichit, se transforme en fonction de l’expérience, des connaissances accumulées pour améliorer le progrès génétique d’une race, l’arrimer à la modernité, tout en restant fidèle à son histoire.

Un veau de la race Montbéliarde peint par Gustave Courbet, en 1873 à Chassagne-Saint-Denis, dans le Doubs, département d’origine de l’artiste
Un veau de race montbéliarde peint par Gustave Courbet, en 1873 à Chassagne-Saint-Denis, dans le Doubs, département d’origine de l’artiste.
Maltaper/Wikimedia, CC BY

La sélection

Dans l’élevage laitier, étant donné que le niveau de lactation est lié à la reproduction, les vaches sont régulièrement inséminées, idéalement tous les ans et majoritairement de manière artificielle. De ce fait, le troupeau compte un grand nombre de jeunes animaux et tous ne pourront pas rester sur la ferme. Si les mâles sont rapidement vendus, la sélection des femelles est plus délicate. Les éleveurs trient donc leurs bêtes en continu suivant des choix composites ancrés tout à la fois dans l’histoire des familles humaines et dans celles des lignées animales.

Dans l’après-guerre, avec le développement de la génétique quantitative, la sélection s’est basée sur l’accumulation de données issues du pointage et de données de suivi des animaux quant à leur production et leur santé. Cela a permis d’identifier de bons reproducteurs, des taureaux pouvant donner lieu à des lignées performantes. Cela a également impliqué d’évaluer des descendances et donc d’accumuler des données, ce dont étaient chargées des coopératives départementales de sélection qui disposaient d’un monopole local de gestion de la race.

Ce paysage a complètement changé au début de notre siècle. C’est une chose que l’on sait peu mais depuis le début des années 2010, la sélection des animaux domestiques a radicalement été modifiée. Grâce au décryptage de l’ADN, la génomique a succédé aux acquis de la statistique quantitative. Elle rend désormais envisageable le choix des jeunes femelles dès leur naissance en cherchant à répondre aux défis de plus en plus nombreux rencontrés par les élevages modernes. Alors que jusqu’ici, les index ciblaient la production de lait, les caractères fonctionnels et les caractères morphologiques, il est désormais possible – ou ce sera bientôt le cas – de caractériser l’absence de cornes, la fromageabilité du lait, les pathologies liées aux aplombs, une moindre émission de gaz à effet de serre, la résistance à la chaleur…

Tous les domaines de l’élevage semblent concernés par ces avancées : la santé des animaux et leur bien-être, leur adaptation à des environnements moins contrôlés et plus diversifiés, la réduction des impacts environnementaux, l’amélioration de la qualité sanitaire des produits alimentaires… Il serait désormais possible d’identifier, dès la naissance, le potentiel de l’animal et donc d’indiquer à l’éleveur quels animaux faire entrer dans le troupeau.

Concomitant à ce changement technique, l’interprétation française d’une législation européenne sur la libre concurrence a conduit à dissoudre les coopératives de sélection au profit d’entreprises privées qui vendent désormais les doses de sperme mais aussi les données issues du génotypage. Car pour caractériser les animaux il leur faut disposer d’une masse la plus importante possible de données issues des élevages. Les éleveurs deviennent ainsi à la fois consommateurs d’évaluations et de doses de sperme mais aussi fournisseurs de données. L’évaluation visuelle de l’animal – le pointage – reste pertinent non plus comme jugement de l’animal à sélectionner mais comme production de données dans un processus obscur de classement par des entreprises privées.

Pour suivre cette innovation, une enquête universitaire au long cours a débuté en 2014 sur la conduite de la race montbéliarde dans le massif jurassien. Mais alors que l’investigation devait porter sur les premières réalisations technico-scientifiques de la sélection assistée par marqueurs (la SAM), il a été observé qu’éleveurs et techniciens mélangent constamment, dans un désordre apparent, des calculs, des réflexions, des souvenirs, des affects…

Choisir une vache

Toutes ces dimensions sont visibles alors que les éleveurs entrent dans l’étable, sortent au pré pour apprécier les animaux en leur présence, ou se connectent au big data agricole et aux informations multiples auxquelles il donne accès via un écran. Les éleveurs s’alignent-ils sur les préconisations de ces outils numériques ? Une interpellation d’un conseiller technique suggère que la réponse à cette question n’est pas encore écrite :

« Ce qui fait ton plaisir, tes actes de décision… Ça doit pas être l’algorithme qui fasse tes décisions, qui te fasse garder ou pas une vache… Mais on n’en est pas loin, hein ? Et moi, je m’inscris en faux là-dessus… Il peut t’aider l’algorithme… Mais si c’est cette vache-là que t’aime bien… Parce que c’est elle qui emmène le troupeau au pâturage… Elle te fait un veau par an sans problème et elle ne tape pas quand tu la trais et que tu l’aimes vraiment… Ah, ben tu la gardes… »

Car la sélection reste avant tout une affaire individuelle menée par chaque éleveur pour garder la vache « qui va ». À la recherche de la « toute bonne » ou de la « toute belle », ils poursuivent avec obstination des images de vaches qu’ils ont dans la tête.

Car l’élevage est un métier au cœur duquel il y a plusieurs manières de faire et d’exceller et dans chaque troupeau, il y a divers profils d’animaux qu’on peut valoriser ou non. Il y a bien sûr la meneuse, les indépendantes ou les amicales. Il y a celles dont les lignées sont connues et « qui font partie de la famille » humaine et animale. Celles qui ne font pas parler d’elles, qui marchent bien pour aller au pré et sont capables de s’adapter aux ressources disponibles, aux aléas de la pousse de l’herbe. Pour les prairies rocailleuses du Haut-Jura, il faut des pattes solides et un large museau pour brouter. Bien sûr, il y a aussi celles dont la robe et les formes sont conformes à l’idéal de la race.

À travers la sélection que mènent les éleveurs, le fonctionnel (la bonne vache) et l’esthétique (la belle vache) ne peuvent être dissociés, ils sont au cœur de l’émotion que procure un animal avec lequel travailler : « Bon, il y en a qui se rapprochent toujours du standard “montbéliarde”, bonne mamelle, bon corps, etc. Mais après, les vaches, c’est comme les gens… C’est pas parce qu’elles ont un défaut qu’elles ne sont pas bonnes… », juge ainsi un éleveur.

Elles sont alors d’autant plus belles qu’elles ont des qualités multiples qui débordent largement les critères du pointage, qu’elles se savent choisies et peuvent ainsi exprimer leur agency. Ce terme, qui désigne la capacité à agir, ne s’applique pas exclusivement aux humains. L’agency n’est en outre pas une qualité individuelle, distribuée a priori, elle est encastrée dans les situations et les relations. Dans le massif jurassien, il y a des éleveurs qui se « sentent éleveur s » et des vaches qui « savent qu’elles sont des vaches ». Ils travaillent ensemble dans l’impromptu autant que dans la durée. « Rester en contact avec l’animal, ce lien avec chacune de nos vaches, car elles sont toutes différentes, ce qui fait que chaque jour est différent et raconte notre histoire », souligne une éleveuse sur Facebook dans le groupe « Passionné de la race montbéliarde ».




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Quelle vache pour demain ?

La génomique permet de sélectionner dès la mise bas : plus qu’une meilleure qualité, c’est une accélération supplémentaire. Cela repose sur un outil numérique qui s’appuie lui-même sur une indispensable collecte de données auprès des éleveurs. Tout ceci confirme que la race est un bien commun : elle n’existe et ne s’améliore que par la participation de tous. Mais sa gestion est désormais privatisée. Les éleveurs sont aujourd’hui utilisateurs et non plus acteurs d’une gestion collective.

Quant à la sélection elle-même, aux choix concrets des éleveurs pour constituer et renouveler leurs troupeaux, ne tend elle pas à se substituer à leurs propres appréciations dont on voit qu’elles ne relèvent pas seulement d’un raisonnement d’efficacité mais aussi de logiques symboliques, affectives, relationnelles qui se traduisent dans une esthétique de la vache, la bonne et la belle ?


Pour aller plus loin, Élever des montbéliardes… Entre passion et productions animales, de Catherine Mougenot, préface de Bernard Hubert et dessins de Gilles Gaillard, Cardère Éditeur, septembre 2025.

The Conversation

Marc Mormont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi la beauté des vaches n’est pas qu’une affaire de génétique – https://theconversation.com/pourquoi-la-beaute-des-vaches-nest-pas-quune-affaire-de-genetique-276117