Malgré de lourdes pertes humaines en Ukraine, la Russie ne risque pas de manquer de soldats de sitôt

Source: The Conversation – in French – By Charlie Walker, Associate Professor of Comparative Sociology, University of Southampton

Des centaines de milliers de combattants russes ont déjà été mis hors de combat depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, mais l’armée dispose encore de ressources importantes, avant tout du fait de l’effort financier massif consenti par l’État pour attirer sous les drapeaux de très nombreux hommes issus de régions pauvres.


Mi-mars, la Russie a lancé son offensive de printemps en Ukraine, déclenchant un assaut majeur sur la « ceinture de forteresses » de villes fortement défendues dans la région orientale ukrainienne de Donetsk. En l’espace de 24 heures, près de 1 000 drones et missiles ont visé des infrastructures civiles, énergétiques et de transport sur une vaste partie du territoire, dans le but de saturer les défenses aériennes ukrainiennes.

Durant l’année écoulée, le savoir-faire technologique de l’Ukraine lui a permis de tuer et de blesser plus de soldats russes qu’il n’en avait été recruté. Mais selon les estimations du commandant en chef des forces armées ukrainiennes Oleksandr Syrskyi, le Kremlin prévoit d’incorporer plus de 400 000 nouvelles recrues en 2026, poursuivant ainsi sa stratégie dite du « hachoir à viande » : il s’agit de submerger l’Ukraine sur les lignes de front par le seul poids du nombre, tout en sapant le moral national en détruisant ses infrastructures énergétiques.

Le hachoir à viande

Bien sûr, ce « hachoir à viande » entraîne un niveau élevé de pertes du côté russe. Cela conduit certains observateurs occidentaux à suggérer que Vladimir Poutine pourrait être contraint de venir à la table des négociations simplement parce que son armée ne parvient pas à recruter suffisamment de troupes pour continuer ainsi.

L’idée que la Russie aura du mal à recruter suffisamment de soldats provient aussi de l’analyse de certaines de ses guerres passées, où le traitement déplorable de ses soldats et vétérans a parfois engendré des échecs notables.

Durant la guerre soviéto-afghane dans les années 1980 et la première guerre russo-tchétchène dans les années 1990, les organisations de mères de soldats à travers la Russie ont mis en lumière les conditions dans lesquelles leurs fils servaient leur pays. Les mauvaises conditions de vie au sein de l’armée, le bizutage et la corruption – ainsi que le fait que l’État n’a pas apporté un soutien et une reconnaissance adéquats aux vétérans et aux familles des soldats tombés au combat – ont terni l’image de l’armée russe. Cela a conduit à une nette dégradation des relations entre la société et l’armée, et à de sérieux problèmes de recrutement et de fidélisation des soldats.

Ce thème reste omniprésent dans les reportages occidentaux sur la guerre. Les médias accordent une grande attention à l’esquive du service militaire, à la démoralisation des militaires et à l’indiscipline sur le front ukrainien, ainsi qu’au mauvais traitement médical des soldats. L’enrôlement de détenus purgeant des peines de prison, ainsi que de troupes provenant d’alliés comme la Corée du Nord et la Serbie, est également très présent dans la couverture médiatique occidentale.

Dans ce contexte, les autorités russes déploient de vastes campagnes de communication, présentant le métier de soldat comme un « vrai travail » pour de « vrais hommes », ce qui peut apparaître comme une tentative peu probante de rendre le métier des armes plus attrayant.




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Et le fait que les soldats semblent se battre uniquement pour de l’argent – ou parce qu’ils y sont contraints – laisse entendre que le soutien réel à la guerre est faible. La tentative de mutinerie d’Evgueni Prigojine en 2023 a offert un exemple concret et spectaculaire du risque d’implosion dont est porteuse la militarisation du pays.

Reconstruire la citoyenneté militaire en Russie

Pour autant, la guerre actuelle diffère en plusieurs points esseniels des guerres précédentes de Tchétchénie et d’Afghanistan. Poutine est déterminé à empêcher toute rupture de relations entre la société et l’armée. Depuis les années 2000, il entreprend un effort concerté pour réinventer la relation entre l’armée, l’État et la société russe – précisément pour éviter que cette situation ne se répète.

Les guerres d’Afghanistan et la première guerre de Tchétchénie ont toutes deux étés marqués par une rupture de ce contrat social entre les soldats et l’État que nous qualifions de « citoyenneté militaire ». Il s’agit de la relation réciproque par laquelle l’État accorde aux soldats des formes de reconnaissance sociale et juridique – salaires décents, accès au logement et à des soins de santé de qualité, soutien aux familles, et un certain respect social – en échange de l’accomplissement du service militaire.

Ces formes de réciprocité se sont clairement effondrées après les guerres d’Afghanistan et la première guerre de Tchétchénie. Elles ont créé entre l’armée et l’État une fracture qui s’est manifestée par la marginalisation sociale et politique des soldats, ainsi que par le désengagement voire la contestation de nombreux hauts gradés militaires. En réponse, la Russie a entrepris des changements profonds et durables. Un conseil civique a été créé en 2006 sous la tutelle du ministère de la Défense – présidé par le cinéaste patriotique Nikita Mikhalkov – spécifiquement pour guider ce processus.

Cela a été suivi en 2008 par la Stratégie pour le développement des forces armées russes. Dans ce cadre, la Russie a introduit pour ses soldats d’importants avantages matériels liés au logement, aux retraites, aux salaires et aux garanties sociales. Le journal interne du ministère de la Défense russe, Krasnaïa Zvezda (l’Étoile rouge), a affirmé que, grâce à ces réformes, « les soldats sous contrat deviennent la classe moyenne du pays ». Ces efforts et ces formulations reflètent l’importance que le Kremlin accorde au fait d’être au moins perçu comme cherchant à résoudre ce problème historique.

Ce programme de réformes s’est accompagné d’un travail de reconstruction du patriotisme militaire. Des organisations de la société civile, comme le Régiment immortel, contribuent à mobiliser la tradition militaire dont la Russie est si fière, héritée de la Seconde Guerre mondiale (connue en Russie sous le nom de « Grande Guerre patriotique »).




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Ces formes de reconnaissance matérielle et symbolique ne séduiront évidemment pas tous les hommes russes. Poutine a été contraint, au cours de la guerre, d’instaurer des règles strictes et des punitions sévères pour empêcher l’esquive du service militaire et l’émigration massive des hommes en âge de servir.

Mais d’un autre côté, de nombreux Russes vivent encore dans la précarité en raison de la difficile transition économique du pays après l’effondrement de l’Union soviétique dans les années 1990. Pour beaucoup de jeunes et moins jeunes hommes dans les régions de la Russie provinciale en désindustrialisation, l’armée est toujours perçue comme la seule perspective d’ascension sociale, surtout ces dernières années du fait des nouveaux avantages fournis aux soldats.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de préoccupations concernant les conditions au sein de l’armée, la qualité de la protection sociale pour les soldats et leurs familles, et – en fin de compte – la légitimité de la guerre en Ukraine. La relation que l’État russe a tenté de rétablir avec la société, et avec ses hommes en particulier, reste problématique. Elle est encore marquée par des tensions que Poutine cherche soit à résoudre, soit à dissimuler. Et la désertion reste un problème significatif pour l’armée russe.

Mais les salaires militaires élevés et les primes d’engagement continuent d’attirer un flux régulier de recrues. Il convient donc de remettre en question l’idée selon laquelle les relations entre l’armée et la société vont se déliter et forcer la Russie à négocier. Compte tenu du coup de pouce apporté à l’économie russe par la guerre actuelle au Moyen-Orient, l’Occident ferait mieux de se concentrer sur la manière dont il peut aider l’Ukraine sur le champ de bataille.

The Conversation

Charlie Walker a reçu des financements de l’Economic and Social Research Council et de Russia Strategic Initiative.

Bettina Renz a reçu des financements de Russia Strategic Initiative.

– ref. Malgré de lourdes pertes humaines en Ukraine, la Russie ne risque pas de manquer de soldats de sitôt – https://theconversation.com/malgre-de-lourdes-pertes-humaines-en-ukraine-la-russie-ne-risque-pas-de-manquer-de-soldats-de-sitot-279678

« Fichiers Epstein » : quand la transparence alimente les récits complotistes

Source: The Conversation – in French – By Florian Dauphin, Sociologue, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Sur TikTok, YouTube ou Instagram, les « fichiers Epstein » alimentent des récits complotistes, allant du cannibalisme au satanisme. Paradoxalement, la publication massive d’archives n’a pas dissipé les soupçons, elle semble même les avoir renforcés. Pourquoi ?


Le 30 janvier 2026, dans le cadre de l’Epstein Files Transparency Act, le département de la justice des États-Unis a mis en ligne 3,5 millions de pages, plus de 2 000 vidéos et 180 000 images liées à l’affaire Epstein – du nom de l’homme d’affaires accusé d’avoir organisé un réseau de trafic sexuel de mineures, impliquant moult personnalités influentes.

Une fois versées dans l’espace numérique, ces archives deviennent une matière fragmentable, circulante et susceptible de multiples réappropriations. Et cette dynamique est loin d’être marginale. Le 16 mars 2026, le TikTok Creative Center classait #epstein en 4ᵉ position des hashtags « News & Entertainment » en France sur les 120 derniers jours, avec 18 000 posts. Sur Instagram, #epsteinfiles affichait 456 000 publications. Ces indicateurs ne prouvent pas que l’ensemble des contenus relèvent du complotisme. Ils montrent en revanche l’existence d’un environnement propice à la réappropriation virale des fichiers. Dès lors, plus les archives sont nombreuses, plus elles peuvent être invoquées sans être réellement vérifiées.

Des dossiers comme source d’autorité

Les « fichiers Epstein » ne circulent pas seulement comme une source d’information. Ils fonctionnent aussi comme une ressource d’autorité. Leur simple invocation suffit à donner du poids à une affirmation.

Sur les plateformes, cette logique nourrit des rapprochements abusifs, des surinterprétations visuelles et des attributions mensongères. Ainsi, les lèvres de certaines personnalités, comme Epstein lui-même ou Jack Lang, présentées en ligne comme gonflées, sont interprétées comme de prétendus indices de cannibalisme.

Jack Lang : capture réalisée le 11 mars 2026, issue d’une publication TikTok du compte Fas’Tessy. Le visuel reprend le titre d’un article satirique du Gorafi : « Caroline Lang assure qu’elle n’a jamais entendu parler de Jack Lang »
Capture réalisée le 11 mars 2026. Le TikToker a utilisé et annoté avec la mention « cannibale » le visuel d’un article satirique du Gorafi : « Caroline Lang assure qu’elle n’a jamais entendu parler de Jack Lang. »
Publication TikTok du compte Fas’Tessy, Fourni par l’auteur

Certains contenus attribuent aussi directement aux dossiers des révélations qui n’y figurent pas. Une publication relayée sur Telegram par le canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés, affirme ainsi que de « nouveaux documents relatifs à Epstein révèlent » que Leonardo DiCaprio aurait consommé de la « viande d’enfant », avant d’inviter à consulter « la suite sans censure ».

Certaines images sont aussi faussement rattachées aux « fichiers Epstein » pour accréditer des accusations de cannibalisme : les unes mettent en cause la chanteuse Lady Gaga alors qu’elles proviennent en réalité d’une performance artistique documentée lors du Watermill Center Summer Benefit de 2013 ; les autres sont tirées d’une bande-annonce fictive de film d’horreur, ensuite présentée comme la trace d’une scène réelle liée à l’affaire.

Capture réalisée le 21 février 2026 sur Telegram. Elle provient du canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés
Capture réalisée le 21 février 2026 sur Telegram. Elle provient du canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés.
Canal Telegram « Les masques tombent », Fourni par l’auteur

C’est là qu’intervient un mécanisme décisif. Parce que la masse documentaire est immense, hétérogène et difficile à parcourir pour le public ordinaire, il devient coûteux de vérifier. Cette difficulté pratique ouvre un espace favorable aux approximations, aux glissements et aux attributions mensongères. L’autorité des dossiers ne tient donc pas seulement à ce qu’ils contiennent, mais aussi au fait que très peu de personnes peuvent réellement en contrôler l’ensemble.

Des dossiers mobilisés pour renforcer des imaginaires préexistants

TikTok, YouTube ou Instagram jouent ici un rôle important, non seulement par l’ampleur de leur diffusion, mais par la forme même des contenus qui y circulent. Le format court, le montage rapide, le ton affirmatif et la logique de révélation favorisent des énoncés spectaculaires, peu contextualisés, mais fortement mémorables.

Beaucoup de vidéos reposent sur une rhétorique de la révélation. Elles promettent d’exposer ce qui serait caché, de faire parler les dossiers et de contourner les médiations journalistiques. Ce cadrage donne à l’internaute l’impression d’accéder à une vérité dissimulée, sans passer par les médiations ordinaires de l’enquête ou de la vérification.

Ces récits ne surgissent pas de nulle part. Ils réactivent des imaginaires complotistes déjà bien installés, notamment ceux associés à QAnon, au Pizzagate ou aux récits autour de l’adrénochrome, qui mettent en scène des élites pédocriminelles, sataniques ou prédatrices. Les « fichiers Epstein » ne créent pas ex nihilo ces récits. Ils leur donnent une nouvelle apparence de crédibilité, en permettant de prétendre qu’ils s’ancrent dans des documents réels.

Une vidéo TikTok, publiée début février 2026, illustre bien ce basculement. Son autrice y affirme, sur fond de musique dramatique, que « les dossiers Epstein révèlent que nous ne sommes pas gouvernés par des êtres humains, mais par autre chose », avant d’évoquer des « rituels sataniques », des sacrifices d’enfants, du cannibalisme, puis des « entités » censées se nourrir de « l’agonie des victimes ».

Dans un registre différent, une vidéo publiée sur YouTube affirme s’appuyer « uniquement sur les documents officiels mis en ligne par le département de la justice des États-Unis », des rapports du FBI, des e-mails et des pièces d’enquête. Cette mise en scène de l’enquête documentaire donne au propos une apparence de sérieux. Mais elle s’accompagne d’une escalade entre éléments établis, indices ambigus et hypothèses extrêmes : satanisme, eugénisme, infanticides rituels, cannibalisme.

Le cas du « beef jerky » est révélateur. Dans plusieurs échanges de mails rendus publics par le département de la justice des États-Unis, Epstein apparaît comme amateur de viande séchée. La vidéo, mentionnée plus haut, prétendant s’appuyer uniquement sur des documents officiels, reprend une interprétation déjà présente dans d’autres contenus en ligne : elle suggère que l’expression ne désignerait pas réellement de la viande séchée, mais un code caché pour parler de viande humaine, voire d’enfants, alors même qu’aucune preuve ne vient étayer cette lecture.

Les dossiers ne sont alors plus seulement lus pour ce qu’ils disent, mais mobilisés pour donner du crédit à des récits déjà disponibles.

Les « fichiers Epstein » servent ici de point de départ à un récit totalisant qui déborde très largement leur contenu. Ils ne sont plus mobilisés pour documenter une affaire, mais pour donner une apparence de crédibilité à une vision du monde où les élites seraient habitées par des forces démoniaques.

La transparence massive peut aussi nourrir le soupçon

L’un des paradoxes de l’affaire Epstein est donc le suivant : rendre des documents publics ne suffit pas à produire une vérité partagée. Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions et les médias, la transparence peut même renforcer le soupçon, surtout lorsqu’elle paraît incomplète. C’est le cas des fichiers Epstein, dont certains documents ont été caviardés (des noms ont été dissimulés), et d’autres tout simplement non diffusés.

Une vidéo de France 24 démontant quelques fake news liées à l’affaire Epstein.

Une vidéo publiée par France 24 démonte plusieurs intox liant l’affaire Epstein à des scènes de cannibalisme, en recontextualisant des images virales faussement reliées aux fichiers. Mais une partie des commentaires d’internautes sous la vidéo lit ce travail non comme un rétablissement des faits, mais comme une preuve supplémentaire de dissimulation. Certains accusent ainsi la chaîne de vouloir « blanchir cette élite » ou de « noyer le poisson », tandis que d’autres estiment que « plus vous démentez, plus on réalise l’horreur ». Le démenti devient alors lui-même un élément du soupçon.

Les « fichiers Epstein » illustrent ainsi, de manière emblématique, comment des archives judiciaires, une fois mises en circulation en ligne, peuvent cesser d’être seulement des documents à consulter pour devenir des instruments de légitimation de récits trompeurs, voire extrêmement spéculatifs. L’enjeu n’est donc pas seulement de vérifier les faits, ni même de comprendre pourquoi certains récits rencontrent une telle adhésion, il est aussi de mieux accompagner la circulation de ces archives, de les contextualiser, d’expliciter ce qu’elles montrent et ce qu’elles ne montrent pas et de proposer des repères de lecture accessibles, par exemple sous la forme de synthèses pédagogiques ou d’outils interactifs permettant de vérifier l’authenticité d’un document cité en ligne.

À l’ère des archives numériques de masse, la transparence ne suffit pas. Sans médiation, elle peut elle-même devenir une nouvelle infrastructure pour les récits complotistes.

The Conversation

Florian Dauphin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Fichiers Epstein » : quand la transparence alimente les récits complotistes – https://theconversation.com/fichiers-epstein-quand-la-transparence-alimente-les-recits-complotistes-278814

Quand les humoristes québécois deviennent philanthropes : un engagement sérieux derrière le rire

Source: The Conversation – in French – By Francois Brouard, Full Professor Accounting and Taxation / Professeur titulaire comptabilité et fiscalité, Sprott School of Business, Carleton University

Au Québec, les humoristes ne font pas que divertir : ils sont devenus des acteurs clés de la philanthropie. Portés par leur popularité et leur pouvoir de mobilisation, des figures comme Martin Matte, Louis Morissette et Véronique Cloutier transforment leur influence en levier concret pour soutenir des causes sociales.


Lors du dernier Gala Les Olivier, le prix L’Olivier Merci pour tout, qui souligne l’engagement social et le dévouement d’humoristes envers des causes humanitaires, a été remis à Alain Dumas. Il s’inscrit ainsi dans une lignée de personnalités marquantes, dont Guylaine Guay, Louis Morissette, Véronique Cloutier, Clémence DesRochers, Dominique Michel, Martin Matte, Jean Lapointe et Yvon Deschamps, qui ont été honorées au fil des années.

Les humoristes québécois ne se contentent pas de faire rire : ils jouent aussi un rôle social majeur. Leur popularité, leur proximité avec le public et leur capacité à mobiliser les foules en font des acteurs incontournables de la philanthropie au Québec.

La philanthropie dans le milieu de l’humour est présente, mais c’est un phénomène étonnamment peu documenté. Loin de se limiter à des apparitions médiatiques, l’engagement social des humoristes s’avère profond, structuré et parfois même institutionnalisé à travers des fondations qui portent leur nom.

Une influence unique dans l’espace public

Au Québec, les humoristes jouissent d’une immense popularité. Ils attirent les foules, dominent les palmarès de personnalités préférées et jouissent d’un capital de sympathie exceptionnel. Cette popularité s’accompagne aussi parfois de revenus importants : certaines tournées d’humour génèrent des millions de dollars. Celle de Martin Matte, par exemple, a déjà rapporté plus de 20 millions en revenus bruts à la billetterie.

Grâce à leur succès, certains humoristes peuvent vivre confortablement. Les revenus générés par leurs diverses activités – spectacles, séries télévisées et publicités – leur permettent de se montrer généreux avec leurs biens. D’autres humoristes donnent de leur temps. En 2023, les 4831 représentations en humour correspondent à plus de 52 millions de dollars en revenus de billetterie, soit un revenu moyen de billetterie de 10 851 $ par représentation à un prix moyen de 32,85 $.

Une telle visibilité leur confère une capacité d’influence, de notoriété et de crédibilité exceptionnelle dans leurs efforts de sensibilisation et de soutien aux causes sociales. Les donateurs reçoivent aussi des avantages fiscaux et leur engagement leur attire un capital de sympathie.




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Des fondations liées à une histoire personnelle

L’engagement des humoristes ne se limite pas à des apparitions ponctuelles dans des campagnes de financement. Plusieurs ont créé ou soutiennent activement des fondations structurées qui mènent des actions concrètes et durables. Cet engagement est souvent lié à une histoire personnelle.

La Fondation Yvon Deschamps Centre-Sud, par exemple, finance des programmes pour les enfants du Centre-Sud, un quartier défavorisé de Montréal. La Maison Jean Lapointe et la Fondation Jean Lapointe œuvrent depuis des décennies dans le traitement et la prévention des dépendances. Le Défi 28 jours sans alcool, devenu un incontournable, illustre bien la capacité de mobilisation associée à cette cause.

La Fondation Martin-Matte est née d’une histoire familiale marquante. Les Maisons Martin-Matte, présentes dans plusieurs régions, offrent un environnement adapté aux personnes vivant avec un traumatisme crânien ou une déficience physique. La Fondation Véro & Louis a quant à elle ouvert en 2021 sa première maison pour adultes autistes, un projet qui a suscité un vaste élan de solidarité. L’initiative répond à un besoin criant dans le réseau de services sociaux.

Donner de l’argent… mais surtout du temps et de la visibilité

La philanthropie ne se limite pas aux dons en espèces. Cette diversité reflète la nature même du métier : les humoristes savent mobiliser, raconter et sensibiliser. Leur présence suscite l’intérêt des médias, accroît la visibilité des causes et stimule la générosité du public. Ainsi, les humoristes s’impliquent de multiples façons :

  • porte-parole de campagnes de sensibilisation ;

  • participation à des événements-bénéfice ;

  • animation de galas ou d’émissions spéciales ;

  • dons de biens ou de services ;

  • soutien à la gestion d’organismes communautaires.


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Un engagement qui révèle les limites de l’État-providence

L’importance prise par les humoristes dans le paysage philanthropique québécois révèle aussi une réalité plus large : plusieurs organismes communautaires doivent pallier des manques de financement public. Les humoristes participent comme acteurs dans l’écosystème philanthropique pour combler ces besoins.

Leur engagement met ainsi en lumière des secteurs où les ressources publiques demeurent insuffisantes : santé mentale, dépendances, soutien aux familles, services aux personnes handicapées. Leur action souligne indirectement les défis auxquels fait face l’État-providence.




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Qu’est-ce qui motive cet engagement ?

Les humoristes peuvent tirer de nombreux bénéfices symboliques, fiscaux et politiques de leurs engagements philanthropiques. En s’associant à des causes sociales ou en multipliant les dons, ils renforcent leur visibilité médiatique et consolident une image publique positive, souvent associée à la générosité et à la responsabilité citoyenne.

Ces gestes leur permettent également de profiter d’avantages fiscaux liés aux dons, tout en élargissant leur capacité d’influence dans l’espace public. En combinant capital symbolique, optimisation fiscale et légitimité accrue, ces actions deviennent ainsi de véritables leviers stratégiques dans la construction et la pérennisation de leur position dans le paysage culturel et médiatique.

Dans le contexte du faible niveau de revenus des artistes culturels, il serait intéressant d’avoir des données plus précises et récentes sur l’ensemble du niveau des finances des humoristes et le temps consacré à la philanthropie. Cela permettrait d’évaluer le niveau de générosité des humoristes dans leur ensemble.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Quand les humoristes québécois deviennent philanthropes : un engagement sérieux derrière le rire – https://theconversation.com/quand-les-humoristes-quebecois-deviennent-philanthropes-un-engagement-serieux-derriere-le-rire-279255

Campagne contre le Hezbollah : Israël attise les tensions sectaires au Liban

Source: The Conversation – in French – By Tarek Abou Jaoude, Lecturer in Comparative Politics, Queen’s University Belfast

Depuis le 29 mars, l’armée israélienne a étendu ses opérations dans le sud du Liban. Ce nouveau conflit avec le Hezbollah, ordonné par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, s’inscrit dans une longue suite de tentatives d’Israël pour démanteler le groupe chiite libanais, dont on ne voit pas la fin.

La population libanaise se prépare au pire, sachant que les invasions israéliennes précédentes ont presque toujours entraîné de longues périodes d’occupation. L’opacité de la situation sur le terrain exacerbe les craintes des Libanais.

Des informations contradictoires circulent quant au succès ou à l’échec des incursions israéliennes. Selon une rumeur largement répandue, mais non confirmée, les troupes israéliennes auraient pris le château de Beaufort, une forteresse du XIIe siècle qui surplombe le fleuve Litani sur sa rive nord.

Ce cours d’eau, qui traverse le sud du Liban d’est en ouest, délimite la région la plus méridionale du pays. Les responsables israéliens la considèrent comme une zone tampon contre les attaques du Hezbollah. Toutefois, des groupes extrémistes israéliens commencent à aspirer à s’y installer.

Alors que le Hezbollah combat l’armée israélienne au sud du Litani, une autre forme d’affrontement se déroule au nord — où plus d’un million de personnes, surtout des chiites originaires du sud et de la vallée de la Bekaa, se sont déplacées pour fuir les hostilités.

Dans ce pays profondément divisé selon des lignes religieuses très nettes, même si elles n’ont pas un caractère officiel, l’afflux massif de déplacés chiites dans des zones traditionnellement chrétiennes et sunnites avive les tensions sectaires.

Des informations ont circulé selon lesquelles des femmes et des enfants déplacés auraient été refoulés en raison de soupçons de loyauté envers le Hezbollah. De nombreux hommes déplacés sont également considérés comme des agents du Hezbollah. Leur présence dans des zones non chiites, évoque-t-on, pourrait entraîner des frappes israéliennes.

Une carte du Liban
Le fleuve Litani divise d’est en ouest la partie sud du Liban, délimitant sa région la plus méridionale.
Peter Hermes Furian/Shutterstock

Le sentiment est tout autre que celui qui régnait en 2024, alors que le pays était unifié par un sentiment d’indignation et d’injustice. Ce conflit avait débuté par une vague d’attentats contre le Hezbollah. Israël avait alors fait exploser des milliers de téléavertisseurs piégés, faisant 42 morts et des milliers de blessés.

Le contexte est plus mêlé cette fois. La plupart des Libanais considèrent que la guerre a éclaté après que le Hezbollah eut tiré des roquettes sur Israël en représailles à l’assassinat du guide suprême iranien, Ali Khamenei. De ce fait, de nombreux Libanais ont le sentiment d’avoir été entraînés dans une guerre qui n’est pas la leur.

À cela s’ajoute le fait qu’Israël n’a pas hésité à attaquer des zones non chiites où se terraient des Gardiens de la révolution iranienne. De ce fait, les chrétiens et sunnites libanais sont moins disposés à accueillir les déplacés.

Le manque de préparation du gouvernement envenime la situation. Afin de loger et nourrir les déplacés, il a dû transformer 1 000 écoles en abri temporaire, alors que de nombreux déplacés louent des logements auprès de propriétaires privés. Il en résulte une absence de démarcation claire entre les populations locales et les déplacés.

Le 24 mars, des fragments de missile balistique provenant d’un tir iranien ont touché le quartier chrétien de la ville côtière de Jounieh. Il n’a fallu que quelques heures pour qu’un groupe de résidents tentent d’expulser des déplacées qu’ils blâmaient pour les dommages subis.

Quelques jours plus tôt, à Beyrouth, des résidents du quartier Karantina à majorité chrétienne avaient fait annuler un projet de centre pour déplacés par crainte d’y attirer des frappes.

Certains éléments indiquent qu’Israël cherche à provoquer une sorte de soulèvement contre le Hezbollah en attisant les tensions sectaires au Liban. Au début mars, Israël a lancé une série d’avertissements destinés aux habitants du sud du Liban. Il les pressait d’évacuer la région et de se diriger « vers le nord, en direction de Tripoli [à majorité sunnite]… et vers l’est, en direction du mont Liban [à majorité chrétienne] ».

Quelques jours plus tard, le 13 mars, des avions israéliens ont largué sur Beyrouth des tracts affirmant que « le Hezbollah transforme vos maisons en repaires terroristes ».

Une bataille politique à venir

L’autre différence par rapport au conflit précédent réside dans la posture du gouvernement libanais. En 2024, il s’agissait d’un gouvernement intérimaire alors que la présidence était vacante. Début 2025, Joseph Aoun et Nawaf Salam ont prêté serment en tant que président et premier ministre, respectivement.

Depuis, leur gouvernement, considéré proaméricain même s’il compte deux ministres du Hezbollah, a promis des mesures pour se distancer du Hezbollah dans ses opérations contre Israël, voire le désarmer.

Le 1er mars, dans une tentative claire de protéger le reste du pays, il a interdit les activités militaires du Hezbollah — une première pour un gouvernement libanais. Plus récemment, il a tenté d’expulser l’ambassadeur iranien, Mohammad Reza Sheibani, pour protester contre l’ingérence iranienne.

Le fait que le Hezbollah continue de combattre Israël et que l’ambassadeur ait défié l’ordre du gouvernement illustre les limites du pouvoir de Beyrouth. Toutefois, ses prises de position se sont répercutées dans le pays en donnant des arguments aux éléments anti-Hezbollah qui accusent ce parti d’agir contre l’État libanais.

La dernière confrontation directe de ce genre remonte à 2008. Le gouvernement avait alors tenté de démanteler les installations clandestines du Hezbollah, ce qui avait entraîné de violents affrontements sectaires à Beyrouth.


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Cette fois encore, le Hezbollah rejette les initiatives du gouvernement. Le 17 mars, le vice-président de son Conseil politique, Mahmoud Qomati, a déclaré que le Hezbollah serait en mesure « de bouleverser le pays et de renverser le gouvernement face à de telles décisions ». Par sous-entendu, il a également comparé le gouvernement libanais au régime collaborationniste français durant l’occupation nazie.

Si l’on se fonde sur le passé, il n’existe malheureusement aucun espoir de voir la fin des hostilités tant que le Hezbollah et le gouvernement libanais continueront de s’opposer de manière aussi frontale. L’absence de tout représentant chiite au sein de la délégation libanaise pressentie pour négocier un cessez-le-feu illustre la distance qui les sépare.

Alors que le Hezbollah continue de combattre Israël au sud du Liban, c’est tout le pays qui risque l’embrasement dans un nouveau conflit civil dévastateur.

La Conversation Canada

Tarek Abou Jaoude bénéficie d’un financement du Leverhulme Trust.

– ref. Campagne contre le Hezbollah : Israël attise les tensions sectaires au Liban – https://theconversation.com/campagne-contre-le-hezbollah-israel-attise-les-tensions-sectaires-au-liban-279706

Frederick Wiseman, l’intelligence du regard

Source: The Conversation – in French – By Vincent Amiel, professeur d’histoire et esthétique du cinéma, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Frederick Wiseman, disparu le 16 février 2026, à l’âge de 96 ans, était un des plus grands cinéastes documentaires des XXᵉ et XXIᵉ siècles. Il se distingue par la taille et la cohérence de son œuvre, mais aussi par l’intraitable méthode de fabrication de ses films, bien éloignée de l’usage problématique qui peut être fait aujourd’hui des images d’actualité.


Dans l’œuvre de Frederick Wiseman (1930-2026), il faut d’abord retenir une cartographie unique des lieux de pouvoir aux États-Unis (et très accessoirement, le temps de quelques films, en France), officiels ou non, publics ou non : des prisons d’État (Titicut Follies) aux camps d’entraînement militaires (Basic Training), de la police aux services sociaux (Law and Order, Welfare), des écoles de mannequins aux grands magasins (Model, The Store), en passant par les centres de recherche, les universités, etc.

Le schéma est simple : un lieu relativement fermé, suffisamment pour afficher sa logique interne, et une attention particulière pour les moments où s’exposent les règles, les conventions plus ou moins explicites, où se cristallise l’autorité. Il faut voir la professeure de maintien d’une public school à la fin des années 1960 apprendre aux lycéennes à marcher convenablement, comme on leur apprend à prononcer les langues étrangères ; il faut voir l’employée d’un centre d’aide social désorienter définitivement ses interlocuteurs dans les arcanes de l’administration : dans les moindres gestes, dans les compromissions quotidiennes, se transmettent les normes, les interdits, s’établissent les oppressions banales.

Filmer l’organisation sociale

Depuis 1967, et jusqu’à aujourd’hui, à raison d’un film par an, le filet jeté sur la société étatsunienne est dense, et ne laisse pas échapper grand-chose. Car si la plupart des films concernent des institutions, surtout les premières années, Wiseman comprend vite que les lieux de décision de l’organisation sociale sont souvent plus diffus, et n’ont pas besoin, pour être efficaces, d’être des organismes officiels.

Ainsi va-t-il consacrer son attention à des amicales de quartier, des syndics d’immeubles (formidable Plublic Housing, dans une banlieue de Chicago), des clubs de sport, et en France à des lieux de création artistiques (l’Opéra de Paris, la Comédie-Française). Sans que cette question de l’autorité, sociale et culturelle, ne soit jamais son propos explicite, et sans que ce thème ne cache jamais l’humanité singulière de chacune des situations filmées, il laisse affleurer au fur et à mesure des séquences (ses films sont souvent longs) les jeux d’influence, les modèles à l’œuvre, les interdits tacites, et, souvent, la violence scandaleuse, révoltante, et pourtant calmement exposée par ses auteurs, de ceux dont le pouvoir est sans bornes, qu’il s’agisse des policiers de Kansas City ou des scientifiques apparemment plus cools d’un centre de recherches en Géorgie.

Raymond Depardon se souviendra de la leçon lorsqu’il filmera, au milieu des années 1980, trois lieux de pouvoir de la société française, à quelques centaines de mètres les uns des autres, autour de l’île de la Cité à Paris : commissariat de police (Faits divers), hôpital psychiatrique (Urgences) et Palais de justice (Délits flagrants).

Loin du spectaculaire

Mais tout cela ne serait encore pas grand-chose si Wiseman n’avait pas inventé, au fur et à mesure de ses productions, une façon de faire qui, aujourd’hui plus que jamais, donne à ses films une vérité incomparable. À cent lieues des documentaires développés sur les plateformes contemporaines à grands coups de commentaires ampoulés, de musique ronflante et surtout de reconstitutions à but narratif ou spectaculaire, ses films se contentent de l’observation, la plus neutre possible, des travaux et des jours dans le lieu choisi. Dans ses grands principes, sa méthode est celle du cinéma direct (petite équipe de tournage discrète, enregistrement sans intervention et a fortiori sans répétition ou reconstitution, prise de son directe), mais avec trois caractéristiques qui lui sont propres :

  • L’absence de documentation préalable : à rebours de tout ce que l’on peut enseigner dans les écoles de journalisme, il se renseigne le moins possible sur son sujet, pour être plus réceptif aux observations spontanées, et moins influencé par les a priori qui peuvent circuler à son endroit. La perspicacité de son regard, les angles nouveaux qui sont les siens prouvent l’efficacité du procédé.

  • La mise en scène par l’écoute : le cinéaste dirige son équipe en prenant lui-même le son, casque sur les oreilles, laissant à d’autres le soin de tenir la caméra, et orientant le regard de celle-ci, et donc du spectateur en fonction de ce qui s’entend plutôt que de ce qui se voit, ou de ce qui s’expose… Là encore, il s’agit de capter ce qui souvent a pu échapper aux autres.

  • Le montage, qui dure des mois et concerne à chaque fois des dizaines voire des centaines d’heures de rushes (même lorsqu’il s’agissait de pellicule, beaucoup plus chère à utiliser que la vidéo ou le numérique), est le moment où se dessinent des liens, des échos, où se répondent des témoignages, où s’expliquent certaines positions ou actions.

On comprend que ces trois spécificités vont dans le même sens : donner au moment de l’enregistrement lui-même toute sa force, détaché des clichés, des lectures préétablies. C’est la réalité brute, la vérité des attitudes et la spontanéité captée qui décrivent les liens et les forces en présence. Mais cette immédiateté, loin de faire la part belle à l’émotion superficielle, si prisée par ailleurs par les médias, est relue par l’intelligence du montage, sa compréhension synthétique.

Des films aussi libres que lisibles

C’est le point critique de ce type de documentaires : il permet aux films de Wiseman de dépasser la simple observation, puisqu’il introduit grâce au montage des lignes de sens, des liens de corrélation, entre des faits éparpillés dans le temps ou les lieux. Il met en regard, il permet d’opposer ou de comparer ; en un mot il donne à lire la réalité, en fournissant des axes, et des points d’accroche. Telle question soulevée par un des habitants reviendra sous d’autres formes à plusieurs reprises, tel personnage apparaissant dans une réunion aura un autre rôle dans un autre contexte, etc.

Au moment du montage, le réalisateur met au jour des potentialités, établit des correspondances :

« Je dois avoir une idée, par exemple, de la manière dont les dix premières minutes du film correspondront avec les dix dernières. »

C’est donc une architecture très élaborée, très consciente, que forme ce montage, dans une toute autre perspective que celle d’un choc entre images (qui serait l’héritage du montage soviétique) ou d’une distraction constante imposée par la musique ou les commentaires (à la suite d’un Michael Moore par exemple). C’est le principe adopté en France par Nicolas Philibert (qui a souvent dit sa dette envers Frederick Wiseman) dans le célèbre Être et Avoir, ou dans ses plus récents films sur diverses institutions psychiatriques

La longueur des films, celle des séquences captées sur le vif, sont garantes de la liberté du spectateur, tandis que la lisibilité est pourtant permise par leur construction. C’est le paradoxe exemplaire de cette œuvre. Rien n’est plus trompeur en effet que l’insignifiance d’un reportage sans forme qui ne laisse aucun moyen de comprendre le réel, si ce n’est selon l’idéologie du moment.

Permettre de voir vraiment, c’est permettre de se laisser ballotter par le désordre et la diversité, avant de saisir des lignes de force, de repérer le relief de la réalité, ses failles, ses dynamiques. C’est bien ce que font les films de Wiseman, fournissant au spectateur une matière proliférante (tant de vies, tant de destinées dans Public Housing, tant de facettes du monde qui se construit dans At Berkeley), et lui offrant en plus le cadeau d’une intelligence possible.

The Conversation

Vincent Amiel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Frederick Wiseman, l’intelligence du regard – https://theconversation.com/frederick-wiseman-lintelligence-du-regard-278458

Faut-il dé-moraliser la dette publique ?

Source: The Conversation – in French – By Maxime Menuet, Professeur de sciences économiques, Université Côte d’Azur

Longtemps, la dette a servi à financer la guerre et les crises. Depuis les années 1970, l’endettement des États ne répond plus seulement au financement de ces événements exceptionnels. La dette structure désormais nos économies, nos politiques… et même nos imaginaires. Faut-il libérer la dette de l’idée de péché ? Le peut-on seulement ?


Contrairement à une idée reçue, l’endettement public est un phénomène relativement récent. Il est en effet essentiel de distinguer la dette d’un individu privé, fût-il prince, roi ou empereur, de celle contractée par une société dans son ensemble. Sous l’Ancien Régime, le trésor royal et le trésor du royaume étaient souvent confondus. La dette relevait alors d’un engagement personnel. Cette confusion comptable était même revendiquée par les mercantilistes, qui évaluaient la richesse de la nation à l’aune du trésor personnel du roi.

La véritable naissance de la dette publique coïncide avec celle de l’État-nation moderne, un moment où les individus, en tant que sujets ou citoyens, reconnaissent une entité transcendante – l’État – capable d’émettre des titres de dette en leur nom. Dès l’origine, cet instrument est donc étroitement lié à la confiance dans le pouvoir politique.




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S’endetter pour la guerre

Pendant longtemps, la dynamique de la dette publique a obéi à un schéma relativement simple : un cycle de guerre et de paix. Les États s’endettaient pour financer des dépenses extraordinaires, en particulier les conflits, puis se désendettaient en période de paix, portés par la croissance économique ou l’inflation. Les exemples sont bien connus : la dette britannique dépasse 150 % du produit intérieur brut (PIB) après les guerres napoléoniennes, tandis que celle de la France excède 200 % à l’issue des deux guerres mondiales.

Depuis les années 1970, une transformation majeure s’opère. Les pays développés s’endettent désormais de manière durable… en temps de paix. Les déficits deviennent structurels, atteignant en moyenne près de 3 % du PIB dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Cette rupture soulève une question centrale : pourquoi les États continuent-ils de s’endetter en l’absence de chocs exceptionnels, et quelles en sont les conséquences ?

La dette publique, un levier stratégique

Mes travaux s’attachent précisément à éclairer les origines de cet endettement ainsi que ses effets. Du côté des causes, j’ai montré que l’accumulation de dette publique peut résulter d’inefficacités économiques liées à des conflits sociaux ou à des stratégies politiques. La dette n’est pas seulement un instrument financier : elle peut devenir un levier stratégique pour les gouvernants.

Par exemple, la réputation de compétence d’un responsable politique – notamment sa capacité à « gérer » la dette – n’a de valeur que si le problème persiste. En résolvant totalement la question de la dette aujourd’hui, il priverait en partie son action future de justification. Il existe ainsi une incitation à laisser s’accumuler la dette, plutôt que de la liquider définitivement.

Un outil de régulation sociale

Dans un autre registre, la dette peut également jouer un rôle dans la gestion des tensions sociales internes. Un dirigeant peut avoir intérêt à déplacer le conflit vers l’extérieur – par exemple, vis-à-vis de créanciers internationaux – afin de réduire les divisions internes, notamment en période préélectorale. Ce mécanisme de « diversion » a été observé, par exemple, lors de la crise grecque, lorsque le gouvernement d’Alexis Tsipras a fortement politisé le conflit avec la fameuse « Troïka », contribuant à fédérer le soutien domestique face à une contrainte extérieure.

Au-delà de ses causes, la dette publique transforme en profondeur le fonctionnement des économies. Une idée largement admise, notamment depuis les travaux de Henning Bohn à la fin des années 1990, est que la soutenabilité repose sur la réaction des gouvernements : si ces derniers augmentent les impôts ou réduisent les dépenses lorsque la dette s’accroît, alors sa trajectoire reste maîtrisée.

Des gouvernements moins sensibles à la dette qu’aux intérêts

Mes recherches invitent à nuancer ce diagnostic. En pratique, les gouvernements réagissent moins au stock de dettes qu’à son coût, c’est-à-dire à la charge d’intérêts. Cette distinction est décisive, en particulier dans le contexte actuel où la remontée des taux d’intérêt apparaît difficilement évitable, compte tenu des besoins d’investissements massifs à venir – qu’il s’agisse de la transition énergétique ou du réarmement. Un tel environnement est susceptible de conduire à des politiques budgétaires plus restrictives.

Mais une réaction trop forte peut, paradoxalement, produire l’effet inverse de celui recherché. Elle peut enfermer l’économie dans une dynamique instable, caractérisée par de fortes fluctuations du ratio de dette et une incertitude accrue sur la trajectoire future. C’est ce que j’ai appelé le « péril des règles budgétaires » : vouloir discipliner excessivement la dette peut, en réalité, fragiliser l’économie.

Un exemple extrême en est donné par la Roumanie, alors membre du bloc de l’Est et dotée d’une économie communiste, de Nicolae Ceaușescu. Dans les années 1980, le régime impose une austérité drastique afin de rembourser intégralement la dette extérieure. Si l’objectif est atteint en 1989, le coût économique et social est considérable. Cet épisode illustre qu’une réaction excessive à la dette peut produire des effets profondément déstabilisateurs sur le long terme.

Un imaginaire moral et religieux

Toutefois, réduire la dette publique à un simple mécanisme contractuel ou à une variable macroéconomique revient à en manquer une dimension essentielle : sa portée morale. Mes travaux récents suggèrent que, depuis les années 1970 au moins, les économies développées sont entrées dans un régime nouveau, où la dette publique dépasse largement sa fonction initiale de financement des déficits.

Elle devient un instrument central de régulation du capitalisme, structurant à la fois les politiques publiques et les anticipations collectives. En ce sens, elle doit être comprise comme un « fait social total », pour reprendre l’expression de Marcel Mauss.

Arte, 2024.

Mais cette centralité ne tient pas uniquement à ses effets économiques ou institutionnels. Elle repose aussi sur les représentations qui lui sont associées.

L’endettement mobilise en effet un imaginaire moral et religieux profondément ancré. Être endetté, c’est être en faute. Dans les traditions abrahamiques, le péché est pensé comme une dette à rembourser – au point que les deux notions se confondent, comme l’énonçait saint Ambroise (339-397) : « Qu’est-ce que la dette, sinon le péché ? » L’obligation de remboursement ne se réduit pas alors à la simple restitution : elle implique une réparation, parfois une expiation, qui excède en valeur la somme initialement due.

Cette articulation entre dette, faute et libération est particulièrement visible dans la tradition biblique. L’une de ses expressions les plus saisissantes est celle du jubilé : tous les cinquante ans, il était prescrit de libérer les esclaves, d’annuler les dettes, de redistribuer les propriétés et de laisser la terre en repos. Cet héritage continue d’inspirer certaines prises de position contemporaines : depuis Jean-Paul II, plusieurs papes – comme ce fut encore le cas en 2024 – ont ainsi appelé à l’annulation des dettes publiques, notamment celles des pays les plus pauvres, à l’occasion des années jubilaires.




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Une société coupable ?

Cet imaginaire n’a pas totalement disparu. Il continue de structurer, souvent implicitement, les discours contemporains sur la dette publique. Celle-ci est fréquemment présentée comme une faute collective, justifiant des politiques de rigueur ou l’impossibilité d’agir. La société endettée devient ainsi une société coupable, sommée de se discipliner. Dans cette perspective, la dette n’est pas seulement un outil économique : elle organise le fonctionnement du capitalisme lui-même. En imposant des obligations dans le temps, elle façonne les comportements – discipline budgétaire, arbitrages politiques –, tout en stabilisant le système et en en limitant les marges de transformation.

Sortir de cette logique suppose de déplacer le regard. Il ne s’agit pas de nier les enjeux économiques de la dette, mais de rompre avec l’idée qu’elle serait d’abord une faute. D’autres imaginaires existent. Avec Felwine Sarr notamment, certaines traditions africaines invitent à penser la dette publique autrement : non comme une culpabilité mais comme un lien, une relation, voire un levier de transformation collective. C’est dans cette direction que s’inscrivent mes travaux actuels.


Cet article est publié en association avec le Cercle des économistes dans le cadre du Prix du meilleur jeune économiste, pour lequel l’auteur était finaliste.

The Conversation

Maxime Menuet a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche au titre du projet SustainDebt (ANR-24-CE26-3350)

– ref. Faut-il dé-moraliser la dette publique ? – https://theconversation.com/faut-il-de-moraliser-la-dette-publique-279614

Consommation énergétique des data centers : la France à la croisée des chemins

Source: The Conversation – in French – By Bruno Lafitte, Expert data center, Ademe (Agence de la transition écologique)

La France a la volonté d’être une terre d’accueil pour les data centers dans les prochaines décennies. L’Agence de la transition écologique, l’Ademe, a réalisé un travail de prospective à l’horizon 2060 pour évaluer plusieurs scénarios de montée en puissance sur le territoire national de ces infrastructures très gourmandes en énergie et les choix de société qu’ils impliquent. Entretien avec Bruno Lafitte, expert data centers à l’Ademe, qui a coordonné cette étude.


The Conversation : Commençons par l’état des lieux : que sait-on aujourd’hui de la présence des data centers en France, des usages qui en sont faits et de leur consommation électrique totale ?

Bruno Lafitte : Aujourd’hui, l’Ademe recense 352 data centers en activité sur le territoire national. Leur consommation électrique totale représente 10 térawattheurs (TWh) par an, ce qui correspond à l’électricité consommée par environ 10 agglomérations de plus de 100 000 habitants pendant un an.

Cela équivaut à 2,2 % de la consommation annuelle électrique totale du pays. En effet, l’usage du numérique a une matérialité que l’on ne soupçonne pas toujours : des infrastructures énergivores en électricité, en eau pour le refroidissement, sans compter la chaîne de production des serveurs en amont qui charrie également son lot d’impacts environnementaux.




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Pourquoi la France souhaite-t-elle être une terre d’accueil pour ces infrastructures ?

B. L. : Il y a aujourd’hui une vraie volonté politique de la France de se placer en leader européen en matière d’accueil de data centers. Cela se traduit déjà par des investissements massifs dans le pays, qui sont facilités par une souplesse administrative. Ce choix repose sur deux grands constats.

L’un tient à l’enjeu crucial de souveraineté numérique : la moitié des usages numériques des Français est actuellement traitée par des data centers situés à l’étranger, et tous les scénarios montrent que cette dépendance augmentera à mesure que les usages s’intensifieront. Au regard des enjeux géopolitiques actuels, relocaliser nos données apparaît crucial.

L’autre est lié à l’avantage majeur dont dispose la France en la matière. Du fait de son mix électrique décarboné et de son électricité largement disponible, mais également de ses normes environnementales, les data centers seront en France mieux encadrés. De ce fait, ils auront des impacts climatiques moindres qu’ailleurs, et en particulier qu’aux États-Unis, où se concentrent aujourd’hui la majorité des data centers dont nous dépendons. (À titre d’exemple, l’intensité carbone de l’électricité française s’élevait, en 2024, à environ 30 gCO₂/kWh, tandis qu’aux États-Unis, celle-ci était en moyenne de 391 gCO₂/kWh en 2019, ndlr.)

Car, en 2050, près de 80 % des usages numériques français feront appel à des data centers basés à l’étranger. Ces usages délocalisés totaliseront 97 % des émissions de gaz à effet de serre du numérique en France.

Que sait-on des perspectives de développement des data centers à horizon 2050 et de leur consommation énergétique ?

B. L. : Avec l’accélération de l’intelligence artificielle générative et, à moyen terme, de la blockchain, les besoins en data centers sont appelés à exploser. Leur typologie va évoluer vers de très grands centres dits « hyperscale », abritant des supercalculateurs très énergivores.

Pour donner un ordre d’idée, les très gros data centers aujourd’hui présents en France représentent 10 mégawatts (MW) de puissance électrique installée. Demain, ils avoisineront plutôt le gigawatt (GW) pour les plus importants – soit 100 fois plus.

Pour évaluer les perspectives en France, nous avons conçu un modèle prospectif, fondé sur le modèle international le plus fiable à ce jour, que nous avons actualisé, le modèle Masanet, qui tient compte du volume des serveurs et de l’évolution à venir de leur efficacité énergétique selon leur modèle type. Ce modèle ouvert sera mis à disposition du grand public.

Dans le scénario tendanciel, qui poursuivrait la trajectoire actuelle, la consommation d’électricité induite par les usages numériques français pourrait progresser d’un facteur de 3,7 d’ici à 2035 pour les data centers installés en France – et même de 4,4, en tenant compte de la consommation des data centers situés à l’étranger.

Dans cette configuration, les usages numériques français entraîneront, à l’horizon 2050, une consommation de 55 TWh par les data centers français – soit l’émission de 1,8 million de tonnes équivalent CO₂ –, et presque 200 TWh par des data centers situés à l’étranger – ce qui correspond à l’émission de plus de 48 millions de tonnes équivalent CO₂. (À titre de comparaison, la consommation d’électricité totale en France atteignait près de 450 TWh en 2024, ndlr.)




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Quels défis et risques cela représente-t-il pour nos infrastructures électriques ?

B. L. : Cette évolution pose de nombreux défis territoriaux, environnementaux et socioéconomiques. Aujourd’hui, la France a accès à de l’électricité décarbonée en grande quantité (94 % de sa production, en 2024, ndlr). De ce fait, elle est relativement épargnée par les tensions engendrées par l’implantation de data centers au regard de certains de ses voisins européens.

Toutefois, elle s’est fixée, dans tous les domaines, des ambitions d’électrification (notamment pour la décarbonation de l’économie, ndlr) qui feront augmenter significativement les besoins et la pression sur le réseau électrique. S’y ajoute désormais le développement de data centers, pour répondre à la fois à l’explosion des usages et à la volonté de relocalisation exprimée par la France.

Nous avons pris en compte, dans notre étude, les progrès à venir en matière d’efficacité énergétique, mais ils ne suffiront pas à compenser l’augmentation du volume de données hébergées.

L’éventualité d’une révolution technologique, par exemple liée à l’informatique quantique, n’est certes pas à exclure, mais elle ne garantit pas des économies d’énergie. On sait, par ailleurs, que les innovations technologiques ont toujours amené l’éclosion de nouveaux services conduisant à l’augmentation des usages plutôt qu’à une baisse des consommations.




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Quelles options s’offrent à la France pour répondre à sa volonté de souveraineté numérique en accueillant des data centers, tout en se tenant à son objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 ?

B. L. : Dans ce contexte, il s’agit pour la France de faire des choix de société. L’une des options est celle de la sobriété, avec une priorisation des usages numériques et une prise de distance, plus ou moins forte, avec le tout-numérique. Dans le scénario le plus frugal que nous avons envisagé, la puissance installée pour les data centers sur le territoire peut être limitée à seulement 5,7 TWh en 2050, soit 190 000 tonnes équivalent CO₂.

L’autre chemin consiste à miser sur l’innovation pour réduire les émissions de gaz à effet de serre des autres secteurs d’activité et à optimiser la consommation d’énergie du numérique. Notre modèle estime que la puissance installée pour les data centers en France avoisinerait alors les 64 TWh, soit 11 fois plus qu’en optant pour la sobriété. Cela correspondrait à l’émission de 2,15 millions de tonnes équivalent CO₂.

La question centrale ici, qui relève d’un choix citoyen, est celle du rôle que l’on souhaite donner demain au numérique dans notre société sans renoncer à notre objectif de neutralité carbone.

Propos recueillis par Nolwenn Jaumouillé.

The Conversation

Bruno Lafitte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Consommation énergétique des data centers : la France à la croisée des chemins – https://theconversation.com/consommation-energetique-des-data-centers-la-france-a-la-croisee-des-chemins-276815

Le sabar, ce rythme sénégalais qui fait vibrer les quartiers et s’exporte dans le monde

Source: The Conversation – in French – By Aurélie Doignon, enseignante-chercheuse en sciences de l’éducation, CY Cergy Paris Université

Au loin, on entend les sons des sabars (musique et chorégraphie du Sénégal, centrée sur un ensemble de tambours du même nom et des danses collectives) dont les symphonies rythmiques se dévoilent en s’approchant. Dans les rue des quartiers Gueule Tapée ou de la Médina de Dakar, en après-midi ou la nuit, nous nous retrouvons dans un cercle, délimité par des chaises en plastiques louées par les organisateurs et fermé par les musiciens.

Seul le son va au-delà de cette assemblée et entraîne des enfants à imiter les adultes, en marge du grand cercle. Il s’agit de fêter un baptême, un mariage, un anniversaire. Les musiciens jouent les rythmes dans un ordre précis et les participants entrent quelques secondes pour danser dans le cercle, seul ou à plusieurs.

Le danseur dirige les musiciens qui doivent s’adapter aux mouvements, entraînant un jeu, voire une compétition entre les deux. Dans les sabars diurnes, les participantes viennent glisser des billets dans les mains ou la bouche du musicien joueur de tama (tambour d’aisselle) ou du soliste. Dans les sabars de nuit, le public donne indifféremment aux musiciens, danseurs, ou encore aux chants louangés.

En tant que spécialiste des danses et pratiques culturelles en Afrique en l’Ouest, j’ai notamment étudié le sabar en m’intéressant à la manière dont il se transmet et se pratique dans les quartiers. Dans cet article, j’explique pourquoi cette tradition reste au coeur de la vie sociale et culturelle des quartiers.

Un art qui mêle rythme et danse expressive

Le sabar est un phénomène culturel qui prend plusieurs formes (visible et audible) dans les quartiers populaires au Sénégal. Il désigne à la fois un ensemble de percussions traditionnelles (7 tambours différents), un rythme et une danse expressive pratiqués chez les Wolofs, une des communautés du Sénégal. Ecouter les tubes de mbalax (genre musical sénégalais) à la radio, c’est retrouver des sons de sabar mélangés à des arrangements actuels.

Alors que ces sons permettaient jadis de communiquer, le sabar est aujourd’hui surtout utilisé à des fins festives : baptêmes, mariages, anniversaires, fête de tontine, spectacles pour enfants (faux lions), ou encore première partie des combats de lutte (le lutteur défile avec son écurie, s’échauffe et intimide son adversaire). On retrouve également les rythmes sabar à l’occasion de rituels thérapeutiques (cérémonies de Ndeup).

Les évènements sabar sont réalisés grâce au concours des griots : musiciens, laudateurs, chants panégyriques (tassou), danseurs. Pour la réalisation d’un évènement, une rue est balisée : par l’installation d’un barnum au milieu de celle-ci et la location de chaises en plastique ainsi que d’une sonorisation (pour les fêtes nocturnes). L’espace peut aussi être délimité par des pneus, ou des spots de lumière. Enfin, dans le cadre des spectacles pour enfants, appelés « Simbs Gaïndé » ou « faux lions », des bâches sont tendues afin de faire payer l’entrée.

Le nom des rythmes du sabar répond à ceux de la vie quotidienne : Ceebu jën, par exemple, se traduit littéralement par « riz au poisson », du nom du plat national sénégalais. Il est le rythme le plus rapide. Fass tient quant à lui son nom du quartier éponyme de Dakar, marqué par une importante tradition de lutte sénégalaise. Walo-Walo renvoit à un groupe culturel du Sénégal, portant le même nom.

Le Sabar au coeur des célébrations de la vie de quartier

Forme la plus représentée des sabars de nuit, le mot tànnëbéer signifie d’ailleurs « conversation nocturne ». Il est le lieu d’expression des artistes professionnels et le public est autant composé d’hommes que de femmes, très apprété·es. Le tànnëbéer est un espace de visibilité pour les organisateurs, mais surtout pour les danseurs, qui y opèrent des logiques de distinctions afin d’assoir leur notoriété et de mettre en valeur leur image, leur danse.

C’est aussi le lieu pour inventer un « bàkk » (enchaînement où tous les musiciens jouent sur le même rythme, avec de multiples moments saccadés qui permettent de mettre en avant des parades humoristiques) ou de performer devant de préférence une caméra qui filme (par exemple, l’émission « Dakar ne dort pas » ou un téléphone, afin de partager la captation sur les réseaux sociaux.

Les évènements de sabars diurnes sont plutôt l’apanage des femmes : hormis les musiciens qui sont des hommes griots, ce sont les femmes qui dansent et célèbrent l’évènement – une matrescence, un mariage.

Imprégnés des rythmes sabar dès l’enfance lorsque l’on vit dans les quartiers populaires, l’incorporation de la danse s’effectue par imitation des femmes que les enfants accompagnent. Il sert alors de repère et d’apprentissage pour les jeux sororaux ou de séduction. C’est le lieu où les filles et les femmes peuvent s’extraire de la pudeur requise dans l’espace public.

La rue se révèle être un réel espace d’apprentissage des aînés en direction des plus jeunes, mais aussi d’apprentissages entre pairs dans l’enfance ou plus tard pour les jeunes adultes souhaitant se professionnaliser. En effet, aujourd’hui la transmission de la danse et de la musique ne s’effectue plus uniquement au sein des lignées de griots : des espaces d’apprentissages se sont ouverts comme les ballets, qui font fonction de formation et de diffusion de la musique et de la danse.

Professionalisation et rayonnement international

Devenir danseur de sabar à un niveau professionnel relève d’un entrelacs de propositions formelles et informelles d’entrée dans l’art. De fait, une nouvelle professionnalisation apparaît, portée par l’internationalisation des clips vidéo de la world music (catégorie musicale qui regroupe des styles traditionnels ou populaires du monde), mais aussi par la recherche de nouveaux corps et de nouvelles gestualités des chorégraphes de danse contemporaine.

De mes entretiens auprès d’une quarantaine de danseurs et danseuses de sabar et managers de ballets (réalisés dans le cadre de ma thèse de doctorat en sciences de l’éducation), apparaît une nouvelle professionnalisation, qui déconstruit les habitus de la société wolof et décloisonne cette société à castes (les griots étant souvent perçus comme une classe basse et dévalorisée).

Ainsi, des formations artistiques émergent sur le continent africain et les clips musicaux, s’intégrant au cœur même de la globalisation, des technologies et des réseaux de communication (visionnage et partage de vidéos de danse grâce aux smartphones dans la rue), deviennent les références et font désormais autorité dans les carrières professionnelles artistiques.

On observe aussi une vraie mise en place de communauté de pratiques des danseurs et de danseuses, au sens de Lave et Wenger: la participation au centre de la pratique, la mise en réseau et la construction de sens.

A la fois ancrée dans une culture urbaine et intergénérationnelle, le sabar permet ainsi de faire commun, de rassembler un quartier. Il permet de surcroît d’articuler une dialectique local-global avec sa diffusion sur les scènes internationales. L’internationalisation du sabar est en marche : à l’occasion des dernières coupes du monde masculines de football et de rugby, la chanteuse Gala a ainsi entonné son tube phare accompagnée de danseuses et de danseurs de sabar.

The Conversation

Aurélie Doignon does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Le sabar, ce rythme sénégalais qui fait vibrer les quartiers et s’exporte dans le monde – https://theconversation.com/le-sabar-ce-rythme-senegalais-qui-fait-vibrer-les-quartiers-et-sexporte-dans-le-monde-272293

Pourquoi l’Afrique a besoin d’une banque verte pour développer ses propres technologies renouvelables

Source: The Conversation – in French – By Michael Olabisi, Assistant Professor in the Department of Community Sustainability (CSUS) and the department of Agricultural Food and Resource Economics (AFRE), Michigan State University

Le changement climatique représente un défi majeur pour les moyens de subsistance de nombreuses personnes dans les pays africains, qui n’ont pourtant qu’une infime part de responsabilité dans ce phénomène. La multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes (inondations, vagues de chaleur et sécheresses) aggrave considérablement la faim, l’insécurité et les déplacements de populations. Le continent détient environ 30 % des minéraux indispensables à la future transition vers l’abandon des combustibles fossiles. Cependant, l’Afrique exporte principalement ces matières premières, laissant aux entreprises d’autres pays le soin de récolter les fruits de la fabrication de technologies à faible émission de carbone et d’infrastructures numériques. Les économistes spécialisés dans le développement durable Michael Adetayo Olabisi et Howard Stein proposent la création d’une nouvelle « banque verte » africaine comme solution.

Comment fonctionnerait la banque verte africaine ?

Notre vision est que cette banque soit créée par les gouvernements africains sous la forme d’une sorte de banque publique, détenue collectivement par les pays d’Afrique. Une telle banque aurait la capacité d’accéder à des financements internationaux qui ne sont pas accessibles aux pays pris individuellement.

La gestion, le capital et la structure de vote seraient entièrement contrôlés par les pays africains. Cela permettrait d’éviter les problèmes évidents rencontrés par d’autres organisations panafricaines. Celles-ci dépendent souvent trop fortement de l’aide des donateurs, ce qui a sapé la prise de décision souveraine. (Par exemple, 42 % des droits de vote de la Banque africaine de développement sont contrôlés par des pays non africains.)




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À l’instar du système bancaire japonais, la banque verte africaine aurait la possibilité de prendre de petites participations dans les projets ou les entreprises bénéficiant de prêts. Cela permettrait à la banque de suivre le projet et de générer des revenus.

Nous proposons que la banque soit composée de sept divisions. Cela lui permettrait de fournir différents services complémentaires, de combler les lacunes en matière de capacités, tout en permettant à chaque division de se spécialiser. Les divisions de services que nous proposons sont les suivantes :

  • Production d’énergie verte.

  • Activités agricoles et chaîne de valeur associées utilisant des technologies vertes.

  • Soutien à la transformation et à la fabrication à partir de minéraux critiques tels que le lithium et le cobalt. (Ces minéraux bruts sont généralement envoyés à l’étranger pour être transformés en composants destinés aux énergies renouvelables.)

  • Fabrication et services liés à l’adaptation au changement climatique, tels que le soutien aux entreprises africaines qui fabriquent et installent des systèmes d’irrigation goutte à goutte solaires pour les zones touchées par la sécheresse due au changement climatique.

  • Une division d’investissement chargée d’attirer et de faciliter les investissements étrangers vers les industries vertes clés des pays africains.

  • Un service de vulgarisation verte. Celui-ci proposerait des consultations d’experts en ingénierie, en sciences et en politique industrielle sur la manière de mettre en place des projets de transition vers les énergies renouvelables couronnés de succès. Un modèle similaire existe à Taïwan.

  • La septième division serait la société holding. Elle gérerait les parts de propriété dans les divisions énumérées ci-dessus. Elle se spécialiserait dans le suivi et le compte rendu de l’avancement des projets.

La banque verte africaine fournirait des financements, mais elle ne serait pas seulement une institution financière. Ce serait une organisation continentale de politique industrielle visant à soutenir et à stimuler toutes les activités nécessaires en Afrique pour une transition vers une économie durable fondée sur les énergies renouvelables.

Les banques régionales de développement et les institutions financières internationales au service des gouvernements africains ont un bilan médiocre en matière de promotion et de financement en général, et de l’énergie verte et de l’industrie manufacturière en particulier.

Cette banque est ce dont l’Afrique a besoin pour enfin rompre avec le modèle colonial de longue date consistant à extraire et à exporter des matières premières.




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L’architecture financière internationale, avec sa hiérarchie des devises, rend l’accès au financement climatique difficile et coûteux, et laisse les pays les plus pauvres d’Afrique à la traîne par rapport au reste du monde. Par exemple, l’Afrique subsaharienne n’aura accès qu’à 9 % des fonds dont elle a besoin pour atténuer le changement climatique entre 2024 et 2030. Il s’agit de loin du niveau de financement climatique le plus faible au monde.

Le continent manque également de banques de développement nationales et sous-régionales spécialisées dans l’industrialisation verte. Une banque verte pourrait rassembler en un seul lieu des compétences rares : des ingénieurs de haut niveau, des scientifiques, des planificateurs industriels et des experts financiers.

En quoi cela changerait-il le fonctionnement actuel du financement climatique à l’échelle mondiale ?

L’Afrique et d’autres régions ont reçu des promesses de financements pour l’adaptation au changement climatique par les pays du Nord qui sont à l’origine du changement climatique.

Nous proposons que ces pays allouent les coûts de transition à la banque verte, afin qu’elle dispose d’une base de capital en devises fortes. Les pays africains devraient également contribuer à la banque, en fonction de la taille de leur produit intérieur brut. Les fonds versés à la banque devraient être un mélange de devises des différents pays africains et de devises fortes.




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Des dépôts en or pourraient être utilisés à la place des devises fortes. Des obligations seraient émises en Afrique et sur les marchés internationaux pour financer des projets verts.

La banque verte accorderait des prêts en devises africaines et non africaines à des projets soutenus ou garantis par l’État. Elle financerait ainsi l’industrie verte. Le volume de financement accordé serait proportionnel à la contribution de chaque pays au capital. Nous pensons que les remboursements pourraient parfois être libellés dans un panier de devises.

La banque serait le moteur de l’industrialisation verte. Cela pourrait contribuer à stabiliser les monnaies de la région et favoriser la dédollarisation en donnant aux pays africains la possibilité de rembourser leurs prêts en devises fortes avec des monnaies locales. Le pouvoir du dollar américain s’en trouverait également réduit si les pays africains créaient des usines pour fabriquer des composants destinés à l’énergie verte et les vendaient sur les marchés d’exportation.

En tant que dépositaire de nombreuses devises, la banque pourrait également faciliter les transferts au sein de l’Afrique. Par exemple, les paiements provenant d’un parc solaire en Tanzanie vers une usine de cellules solaires au Kenya ou en Éthiopie pourraient être crédités directement sur le solde de chaque projet auprès de la banque. À terme, la banque pourrait devenir une chambre de compensation pour les devises africaines, réduisant ainsi la nécessité de les convertir en dollars américains avant les transactions.

Comment la banque verte africaine fonctionnerait-elle avec les autres banques de développement ?

Les pays à revenu élevé pourraient se montrer sceptiques à l’idée de confier des fonds de financement climatique à des gouvernements qu’ils perçoivent comme corrompus ou techniquement moins compétents. La banque verte offrirait un canal transparent et responsable pour le financement climatique. Cela pourrait rassurer les prêteurs et les bailleurs de fonds existants. Cela faciliterait également le cofinancement avec des institutions telles que la Banque mondiale et les banques régionales de développement, à condition qu’elles acceptent les priorités de la banque verte africaine.

Les grandes banques africaines de développement, telles que la Banque africaine de développement et la Banque africaine d’import-export, s’orientent vers des priorités davantage alignées sur le climat. Mais il n’y a aucune preuve claire de progrès vers un financement adapté au changement climatique

Nous proposons que la banque verte travaille en étroite collaboration avec d’autres banques de développement à mesure que les objectifs communs évoluent. Parallèlement, elle devrait continuer à se concentrer sur la manière dont la politique industrielle peut être utilisée pour renforcer la résilience des pays face au changement climatique.

Quels sont les principaux obstacles à sa mise en place ?

La nécessité d’une nouvelle banque pour relever les défis industriels, financiers et climatiques du continent est incontestable. La création d’une telle banque ne sera pas une tâche facile. Elle nécessitera un consensus entre les pays du continent. Les pays du Nord devront également être disposés à allouer des fonds destinés à la lutte contre le changement climatique à cette nouvelle organisation.

L’ordre international est actuellement fracturé. Face aux inquiétudes croissantes concernant les puissances dominantes et leurs comportements concurrents dans le monde d’aujourd’hui, le moment est peut-être venu pour les nations indépendantes de forger de nouvelles alliances afin de contribuer à bâtir un avenir meilleur pour l’Afrique.

The Conversation

Michael Olabisi a bénéficié d’un financement de l’International Development Economics Associates (IDEAS).

Howard Stein bénéficie d’un financement de l’International Development Economics Associates (IDEAS).

– ref. Pourquoi l’Afrique a besoin d’une banque verte pour développer ses propres technologies renouvelables – https://theconversation.com/pourquoi-lafrique-a-besoin-dune-banque-verte-pour-developper-ses-propres-technologies-renouvelables-279503

L’eau claire du lac Léman, bonne nouvelle ou symptôme d’invasion ? Le cas de la moule quagga

Source: The Conversation – in French – By Elora Chatain, Doctorante, Inrae

Moules quagga sur un tuyau au fond du lac Léman. Linda Haltiner/Eawag

L’eau du Léman, lac franco-suisse, n’a jamais été aussi limpide, mais ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour le plus grand lac d’Europe occidentale. Derrière cette apparence de carte postale se cache en réalité une invasion silencieuse : celle de la moule quagga, qui filtre massivement l’eau, au risque de bouleverser en profondeur l’équilibre du lac. Des espèces de poissons pourraient être menacées, mais aussi les activités humaines : cette espèce colonise aussi, en effet, les conduites permettant l’approvisionnement en eau.


Depuis 2015, l’eau du Léman, lac frontière entre la France et la Suisse, devient progressivement cristalline. Une aubaine pour les baigneurs : visibilité parfaite, reflets couleur turquoise… un léger air des Maldives en plein cœur de l’Europe !

Mais derrière cette carte postale séduisante se cache une question dérangeante : une eau trop claire est-elle forcément synonyme de bonne santé écologique ? Car ce changement spectaculaire n’est ici pas dû à un miracle naturel, mais en bonne partie à l’action silencieuse d’une minuscule bivalve d’à peine deux centimètres : la moule quagga.

Et si cette transparence nouvelle semble anodine, voire réjouissante, elle est en réalité le symptôme visible d’un bouleversement profond. Car sous la surface du Léman, l’équilibre du lac est en train de se redéfinir autour d’un envahisseur durablement installé. Cela pourrait à terme entraîner le déclin du phytoplancton et des poissons qui en dépendent, ainsi que des proliférations d’algues.

Jusqu’à deux litres d’eau filtrée par jour… et par moule !

Discrète, cette moule filtre l’eau avec une redoutable efficacité : jusqu’à deux litres d’eau filtrés par jour et par moule. À première vue, cela paraît insignifiant, presque anodin. Mais multipliez ce chiffre par le nombre d’invidivus, en moyenne, 4 000 individus par mètre carré, et vous obtenez une machine biologique de filtration d’une puissance vertigineuse.

Aujourd’hui, c’est une armée silencieuse qui tapisse le fond du Léman et d’autres lacs en Europe et dans le monde, transformant en profondeur son fonctionnement. Car dans un écosystème, aucun changement d’une telle ampleur ne saurait être neutre. Cette filtration massive bouleverse les équilibres biologiques et complique sérieusement la gestion du lac.

Instrument de mesure scientifique entièrement colonisé par la moule quagga après une année d’immersion dans le lac à la profondeur de 8 mètres.
LéXPLORE, Sébastien Lavanchy

De nom scientifique Dreissena rostriformis bugensis, la moule quagga est une espèce exotique envahissante. Elle n’est pas née dans le Léman.

Originaire d’estuaires du bassin pontocaspien et plus précisément du delta du Dniepr, en Ukraine, elle a voyagé malgré elle – ou plutôt grâce et à cause de nous. Transportée dans les eaux de ballast des navires ou accrochée aux coques des bateaux, elle a traversé continents et océans, colonisant les Grands Lacs d’Amérique du Nord dès 1988, bien avant d’atteindre les lacs européens. Elle est morphologiquement et écologiquement proche de la moule zébrée (Dreissena polymorpha), autre espèce invasive bien connue, mais la quagga semble présenter une capacité d’adaptation encore supérieure.

La plongée sous-marine est l’un des moyens d’évaluer l’ampleur de la colonisation de la moule quagga en profondeur du lac.
S. Jacquet, Fourni par l’auteur

On estime que le Léman a été touché en 2015, le lac voisin du Bourget en 2017. Depuis 2022, l’espèce est aussi signalée dans le lac de Garde, première occurrence au sud des Alpes. Sa présence dans le lac Majeur est désormais fortement suspectée à la suite de la détection de son ADN.

Capable de s’installer durablement, de se reproduire rapidement et de se disperser à grande échelle, la moule quagga ne se contente pas de s’ajouter à l’écosystème : elle le redessine. Elle menace les espèces locales, modifie les équilibres biologiques et impacte directement certaines activités humaines.




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Une niche écologique idéale pour l’envahisseur

Cette invasion a pourtant commencé à bas bruit. En 2015, un premier individu était observé à la station de Riva-Gare, dans le canton de Vaud en Suisse. Dix ans plus tard, le constat est saisissant : le fond du Léman est recouvert d’un véritable tapis de moules (jusqu’à 18 000 individus par mètre carré), avec une présence observée à des profondeurs supérieures à 150 mètres, bien au-delà de ce que l’humain peut explorer facilement.

Avec la plongée sous-marine, on peut voir à quel point la moule quagga colonise facilement le fond du lac et toutes sortes de substrats, ici une épave de bateau.

Cette expansion fulgurante de la moule quagga dans le Léman s’explique par une nourriture abondante, des courants favorables, l’absence de prédateurs naturels. Toutes les conditions sont réunies pour une colonisation éclair.

D’autant plus que l’espèce ne se laisse pas freiner par les contraintes extrêmes du milieu. Pression élevée, obscurité totale, températures basses ? Cela ne semble pas lui poser problème. Des individus ont été observés à 250 mètres de profondeur, certains atteignant des âges surprenants : plus de dix ans, là où sa longévité moyenne est plutôt de deux ou trois ans à proximité du littoral.

Comment parviennent-elles à survivre dans de telles conditions ? Peuvent-elles s’y reproduire ? À quel rythme ? Autant de questions auxquelles plusieurs équipes de recherche tentent aujourd’hui de répondre.

Une menace pour la production d’eau potable

Dans le fond du lac Léman, on peut retrouver de véritable tapis sous-marins de moules quagga.
Silvan Rossbacher/EAWAG

La moule quagga n’est pas difficile : elle s’installe sur tous les types de fonds. Sédiments divers, cailloux, roches… Même les fonds meubles de vase, limon et sable semblent lui convenir. Elle ne s’arrête toutefois pas aux milieux naturels.

Elle se fixe sur tous les supports disponibles sous l’eau, y compris les structures artificielles. Crépines, conduites et tuyaux de captage d’eau, notamment ceux destinés à la production d’eau potable, deviennent des supports de choix. À terme, ces infrastructures peuvent être partiellement ou totalement obstruées, compromettant l’approvisionnement en eau.

Les acteurs concernés n’ont alors d’autres choix que d’intervenir : nettoyages répétés, désencrassement des installations, ajout de filtres pour empêcher l’aspiration des moules… Autant de mesures indispensables, mais coûteuses. La présence de la moule quagga se traduit ainsi par un surcoût économique non négligeable, payé directement par les gestionnaires et indirectement par la collectivité.

Une bombe à retardement ?

Mais les dégâts causés par la moule quagga ne se limitent pas à une simple invasion de l’espace. Son mode de vie, discret en apparence, agit comme une bombe écologique à retardement pour le lac.

Gros plan sur le mollusque envahissant.
Fourni par l’auteur

Car la moule quagga est un organisme filtreur redoutablement efficace. En permanence, été comme hiver, elle aspire l’eau du lac et en extrait le plancton grâce à ses branchies. Cela n’a rien d’un détail.

Le phytoplancton, composante végétale du plancton, constitue le socle même de la vie lacustre : sans lui, c’est toute la chaîne alimentaire classique qui vacille. En effet, le phytoplancton nourrit le zooplancton (composante animale du plancton, dont les plus petits représentants peuvent aussi être ingérés par la moule). Or les alevins, ces poissons à peine éclos, dépendent directement de l’abondance du zooplancton pour survivre.

L’exemple des Grands Lacs nord-américains est sans appel. Là-bas, l’arrivée massive de la moule quagga a provoqué l’effondrement des populations de whitefish (ou corégone), un poisson emblématique qui est le pilier économique des pêcheries, tant au niveau local que dans les grands lacs profonds tempérés et froids en général : une catastrophe sociale et écologique.

Pour l’instant, le Léman n’a pas encore connu un tel scénario. Mais l’histoire nous a déjà montré comment cela peut finir.

Quand une eau « trop propre » devient un problème

En filtrant le phytoplancton à très grande échelle, les moules quagga rendent l’eau plus claire et donc plus transparente. À première vue, cela peut sembler positif, presque un argument touristique. Pourtant, cette clarté inhabituelle bouleverse, elle aussi, profondément l’écosystème.

Une eau plus limpide laisse en effet pénétrer la lumière plus profondément, stimulant la croissance des macrophytes, ces plantes aquatiques enracinées. Ces plantes, productrices d’oxygène, zones de nourricerie et de nurserie des poissons, constituent une composante importante du fonctionnement lacustre.

Mais les plantes et le phytoplancton sont en compétition et se disputent les mêmes nutriments. Résultat : plus les macrophytes prolifèrent, plus elles privent le phytoplancton de ressources, accentuant encore son déclin.

Ce cercle vicieux, connu sous le nom de boucle de rétroaction négative, s’autoentretient et verrouille le système dans un nouvel équilibre bien moins favorable à la biodiversité originelle du lac et à son fonctionnement pélagique, c’est-à-dire, dans la colonne d’eau. On parle alors de benthification des lacs (voir encadré ci-dessous).

Qu’est-ce que la benthification ?

  • La benthification est le processus par lequel l’énergie et la biomasse d’un écosystème aquatique sont déplacées de la colonne d’eau vers le fond (zone benthique).
  • Dans les lacs envahis par la moule quagga, ce phénomène est amplifié par sa forte capacité de filtration. En pompant le phytoplancton et les particules en suspension, la moule clarifie l’eau et transfère la matière organique vers les sédiments sous forme de fèces et de pseudofèces. Cette accumulation enrichit le fond, modifie les cycles des nutriments (notamment le phosphore) et peut favoriser le développement d’algues et de bactéries benthiques.
  • Les enjeux sont écologiques et socio-économiques : transformation des réseaux trophiques, déclin d’espèces planctoniques et de poissons dépendants du zooplancton, proliférations d’algues filamenteuses ou toxiques, et altération des habitats littoraux. La benthification liée à la moule quagga illustre ainsi une réorganisation profonde et durable du fonctionnement des lacs.



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Alors, pourquoi ne pas simplement éliminer la moule quagga ?

La réponse est simple et brutale : parce qu’il est déjà trop tard et la colonisation du mollusque quasi totale. Imaginer son éradication complète du Léman relève aujourd’hui de la fiction, et tenter de le faire risquerait de provoquer un désastre écologique encore plus grave.

La seule option réaliste consiste désormais à apprendre à vivre avec cette espèce, comme c’est souvent le cas avec les espèces exotiques, à mieux comprendre son écophysiologie, à observer l’adaptation des écosystèmes, et surtout, à éviter que l’histoire ne se répète ailleurs. Cela passe par des gestes simples mais cruciaux : rincer soigneusement les coques de bateaux, le matériel de plongée et les équipements de loisirs avant de passer d’un lac ou d’un cours d’eau à un autre.

Car si la moule quagga a déjà gagné la bataille du Léman, la guerre contre sa propagation n’est pas encore perdue pour d’autres lacs. Et il reste à étudier et tester l’ensemble des pistes disponibles pour aider à la conservation des espèces natives du Léman, notamment en travaillant sur la restauration des habitats.

The Conversation

Jean-Nicolas Beisel a reçu des financements de l’ANR (projet QUALAG pour la période 2025-2029).

Stéphan Jacquet a reçu des financements de l’ANR (projet QUALAG pour la période 2025-2029)

Elora Chatain et Théo Gonin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. L’eau claire du lac Léman, bonne nouvelle ou symptôme d’invasion ? Le cas de la moule quagga – https://theconversation.com/leau-claire-du-lac-leman-bonne-nouvelle-ou-symptome-dinvasion-le-cas-de-la-moule-quagga-278611