Quand la commémoration entre en piste : la neutralité olympique à l’épreuve

Source: The Conversation – in French – By Carine Duteil, Maître de Conférences en linguistique et sciences de l’information & de la communication, Université de Limoges

La libre expression est normalement garantie à chaque individu, mais le Comité international olympique (CIO) limite les manifestations d’idéologie politique par les sportifs durant les compétitions. Mais représenter des compatriotes tués durant une guerre en cours, comme l’a fait durant les Jeux olympiques actuels l’Ukrainien Vladyslav Heraskevych, ce qui lui a valu d’être disqualifié, relève-t-il d’une « démonstration ou propagande politique, religieuse ou raciale », comme l’a décidé le CIO ? Derrière ces questionnements casuistiques, il y a une interrogation constante, qui revient régulièrement dans le monde du sport : qu’est-ce que la neutralité dont se prévalent les institutions sportives internationales ?


Aux Jeux olympiques de Milan-Cortina 2026, l’un des épisodes les plus commentés n’a pas eu lieu sur la glace, mais autour d’un casque.

Le skeletoneur ukrainien Vladyslav Heraskevych, 27 ans, a été disqualifié après avoir refusé de concourir avec un autre équipement que son « helmet of remembrance », un casque portant les visages et noms de quelques-uns des nombreux sportifs et entraîneurs ukrainiens morts depuis l’invasion russe. Le Comité international olympique (CIO) a considéré que ce casque constituait une violation de la règle 50 de la Charte olympique, qui interdit toute « démonstration ou propagande politique, religieuse ou raciale » sur les lieux de compétition.

Le 11 février, le CIO propose un compromis : l’athlète peut montrer le casque avant ou après la course et porter un brassard noir pendant l’épreuve. Heraskevych refuse, déclarant qu’« une médaille ne vaut rien comparée aux vies et à la mémoire de ces athlètes ».

Le 12 février, la Fédération internationale de bobsleigh et skeleton (IBSF) le retire de la liste de départ.

Le 13 février, sa requête devant la chambre ad hoc du Tribunal arbitral du sport (CAS) est rejetée.

Le communiqué du CAS est central : il reconnaît la légitimité de l’hommage, mais rappelle que la liberté d’expression, bien que protégée, est limitée sur le field of play. D’autres espaces – zone mixte, conférences de presse, réseaux sociaux – restent davantage ouverts à l’expression des opinions personnelles des sportifs.

Cette phrase du porte-parole du CIO, Mark Adams résume la doctrine : « It’s not the message, it’s the place that counts. » : ce n’est pas le message qui est en cause, mais l’endroit où il apparaît.

Une neutralité territoriale

La version 2026 de la règle 50 consolide la logique interprétative issue des Athlete Expression Guidelines adoptées après les controverses de 2020–2021. La règle 50.2 avait déjà été assouplie avant les JO de Tokyo 2020 (organisés en 2021 pour cause de Covid), ouvrant une porte encadrée à l’expression hors podium.

Comme nous l’indiquions alors à FrancsJeux : « Nous ne sommes plus au temps de Pierre de Coubertin, où les athlètes devaient s’exprimer par leurs gestes sportifs. »

Cette territorialisation ne surgit pas ex nihilo. Aux Jeux de Tokyo 2020, le CIO avait déjà assoupli la règle 50, autorisant certaines formes d’expression sur le terrain, tout en maintenant l’interdiction stricte sur les podiums et lors des cérémonies protocolaires. Des genoux posés à terre, des gestes symboliques ou des signes portés par des athlètes avaient alors suscité un débat mondial.

Ce moment a marqué un tournant : la neutralité olympique n’apparaît plus comme une interdiction absolue, mais comme un équilibre délicat entre liberté d’expression et protection de la scène cérémonielle. La règle 50 s’est progressivement transformée, passant d’un régime disciplinaire à une logique d’encadrement différencié selon les espaces.

L’affaire Heraskevych s’inscrit dans cette évolution. Elle ne signale pas un retour à l’interdit total, mais révèle la persistance d’une frontière : celle qui sépare l’expression tolérée de la visibilité prohibée sur l’aire de compétition.

Le cœur normatif est désormais spatial : l’expression est possible, mais pas sur l’aire de compétition. La neutralité olympique ne se définit plus comme absence de politique, mais comme gestion organisée de la visibilité, reposant sur une distinction nette entre la scène compétitive et les espaces périphériques.

Lors de ces mêmes Jeux, le skieur Gus Kenworthy a publié sur Instagram une image formant le slogan « FUCK ICE », visant la politique migratoire des États-Unis. Aucun rappel à l’ordre n’a suivi, ni par son comité olympique britannique, ni par le CIO. Le message, clairement politique, et pourtant provocateur sur sa mise en forme, circulait hors de l’aire de compétition et avant le début des épreuves.

Cette territorialisation a été justifiée par le CIO au nom d’un possible « effet domino » : « Avec 130 conflits dans le monde, nous ne pouvons pas permettre à chaque athlète d’envoyer des messages politiques pendant leurs épreuves » (Mark Adams, cité dans FrancsJeux, 12 février 2026). La neutralité devient ainsi un dispositif de gouvernement des surfaces.

Mémoire, commémoration ou propagande ?

La controverse tient à la qualification même du geste. Un slogan revendicatif entre sans ambiguïté dans la catégorie de la protestation. Mais un hommage aux morts relève-t-il d’une propagande ?

Le casque d’Heraskevych ne formulait pas de demande politique explicite. Il présentait des visages, des noms. Il matérialisait une mémoire dans un espace conçu pour n’accueillir que la performance.

Or la règle 50 ne distingue pas entre revendication et commémoration. Toute inscription visible susceptible d’être interprétée comme politique relève de l’interdit. La neutralité protège la cohérence formelle du spectacle. Mais elle se heurte ici à l’irruption d’une vulnérabilité historique.

Une controverse internationale

L’épisode a suscité une vive polémique. La présidente du CIO, Kirsty Coventry, a tenté personnellement de convaincre l’athlète de changer de casque, s’expliquant ensuite devant les médias les larmes aux yeux.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a publiquement soutenu Heraskevych, dénonçant une décision incompréhensible dans un contexte de guerre. Des voix critiques se sont fait entendre, soulignant que les Jeux excluent ou encadrent strictement la participation russe et biélorusse – décisions déjà éminemment politiques – tout en qualifiant un hommage mémoriel de geste politique interdit, mesure jugée incohérente.

Sur les réseaux sociaux, l’image du casque a massivement circulé, accompagnée de hashtags comme #RemembranceIsNotAViolation (#LaCommémorationN’EstPasUneViolation) ou #HelmetOfDignity (#CasqueDeLaDignité). Des athlètes ukrainiens ont réagi par des micro-gestes de solidarité : Olena Smaha (luge) montrant un gant portant l’inscription « remembrance is not a violation », Dmytro Shepiuk brandissant un message « UKR heroes with us ».

Olena Smaha montrant le message inscrit sur son gant.
Compte X de Unitedmedia24

Ces gestes épousent précisément la frontière tracée par le CIO : expression hors du field of play, sans inscription directe sur l’équipement en course. La neutralité est contournée, sans être frontalement violée.

L’illusion d’équivalence

Au-delà du cas individuel, la controverse met en lumière une asymétrie plus profonde. Les Jeux reposent sur une fiction d’équivalence : tous les athlètes entrent dans l’arène sous les mêmes règles. Mais la guerre introduit une dissymétrie radicale : certains concourent pendant que d’autres meurent.

Exiger que cette dissymétrie reste invisible revient à préserver l’eurythmie du spectacle – cette harmonie réglée des corps, des signes et des surfaces qui garantit la lisibilité de l’événement – au prix d’un lissage de la vulnérabilité. La neutralité olympique protège la continuité narrative de l’événement. Mais lorsque la mémoire entre sur la piste, elle révèle un angle mort normatif : l’olympisme sait encadrer la propagande ; il peine à penser le deuil.

En 2024, lors des Jeux olympiques de Paris 2024, deux athlètes afghanes ont connu des sorts différents après avoir exprimé leur soutien aux droits des femmes en référence à leur pays. Le 2 août, la sprinteuse Kimia Yousofi retourne son dossard pour laisser apparaître un message manuscrit : « Education, Sports, Our rights ». Aucune sanction n’est prononcée. Le 9 août, la danseuse Manizha Talash dévoile un tissu, une cape, portant l’inscription « Free Afghan Women » lors de la compétition de breaking : elle est disqualifiée le lendemain.

Comme dans l’affaire Heraskevych, la question ne porte pas tant sur la cause défendue que sur la visibilité qu’elle prend sur la scène compétitive.

La différence ne tient pas uniquement au contenu des messages, mais à leur intensité et à leur scène d’apparition. Dans le cas des deux sportives afghanes, le premier message énonce des valeurs ; le second formule une injonction explicite. Dans les deux cas, la cause défendue est la même. Mais sur la scène compétitive, l’expression directe d’une revendication est considérée comme une rupture de la grammaire symbolique des Jeux.

La neutralité olympique ne supprime pas le politique. Elle en régule les formes, les degrés et les lieux d’apparition.

Une question qui dépasse le skeleton

L’affaire Heraskevych ne remet pas seulement en cause l’interprétation d’une règle. Elle interroge la capacité du modèle olympique à intégrer des vulnérabilités historiques dans un espace conçu comme harmonisé.

L’olympisme ne s’est pas seulement construit par des textes normatifs, mais aussi par des énoncés performatifs. Le serment olympique, dont la formulation a évolué au fil du XXe siècle, engage les athlètes dans une scène ritualisée où l’honneur, la loyauté et désormais l’inclusion sont proclamés collectivement. L’olympisme ne se contente pas d’interdire : il met en forme une parole et une visibilité communes.

La règle 50 participe de cette même logique. Elle ne vise pas uniquement à empêcher des messages politiques ; elle protège une cohérence symbolique, une continuité des signes sur l’aire de compétition. Elle contribue à préserver une scène centrée sur la performance, où les corps sont censés se rencontrer dans une forme d’équivalence symbolique.

L’apparition d’un « casque de la mémoire » ne rompt donc pas seulement une règle. Elle introduit un signe qui n’appartient pas à la grammaire cérémonielle habituelle des Jeux.

La règle 50 interdit toute « propagande » politique. Or le terme n’est pas neutre dans l’histoire olympique. Dans ses écrits fondateurs, Pierre de Coubertin revendiquait explicitement une « propagande pour l’idée de la paix » et concevait la diffusion du néo-olympisme comme une entreprise pédagogique destinée à transformer les mentalités. L’olympisme n’a jamais été indifférent : il a toujours été porteur d’un projet normatif.

La neutralité contemporaine ne correspond donc pas à une absence d’idéologie. Elle constitue une modalité particulière de cette ambition. Elle organise la visibilité afin de préserver une scène commune.

Mais cette équivalence est fragile. Lorsque des athlètes sont directement affectés par une guerre en cours, lorsque des noms et des visages de disparus entrent sur la piste, la séparation entre le sport et le monde devient plus difficile à maintenir.

L’affaire du casque de Milan-Cortina ne contredit pas l’idéal olympique ; elle en révèle la tension constitutive. L’olympisme cherche à produire une unité symbolique. Reste à savoir comment cette unité peut coexister avec la visibilité de fractures qui ne relèvent pas d’une opinion, mais d’une expérience vécue.

La question n’est plus simplement de savoir si le sport est politique.

Elle consiste à déterminer jusqu’où peut aller la neutralité lorsque la mémoire est rendue visible – et si l’eurythmie des surfaces peut intégrer la vulnérabilité des corps qui les traversent.

The Conversation

Carine Duteil est membre élue de l’Académie Nationale Olympique Française (ANOF) et du Comité Français Pierre de Coubertin.

Arnaud Richard est président de l’Association francophone des académies olympiques.

ref. Quand la commémoration entre en piste : la neutralité olympique à l’épreuve – https://theconversation.com/quand-la-commemoration-entre-en-piste-la-neutralite-olympique-a-lepreuve-276203

Interdire les réseaux sociaux aux mineurs : un frein aux alternatives vertueuses ?

Source: The Conversation – in French – By Julien Falgas, Maître de conférences au Centre de recherche sur les médiations, Université de Lorraine

Digital Nomads Beyond the Cubicle by Yutong Liu & Digit Yutong Liu & Digit, CC BY

La proposition de loi visant à « protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux » sera bientôt examinée par le Sénat. Elle élude le cœur du problème : le modèle économique fondé sur la captation de l’attention. Sans s’attaquer à cette architecture, la régulation risque de manquer sa cible.


Loin de cibler les plateformes toxiques bien connues, la proposition de loi visant à « protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux » pourrait entraver l’émergence d’alternatives vertueuses pour nos écosystèmes d’information et de communication. Les sciences humaines et sociales ne sont pourtant pas avares de propositions systémiques plus constructives.

Des mois de débats stériles sans définition valable

Adopté par l’Assemblée nationale le 26 janvier 2026, le projet de loi visant à interdire les réseaux aux moins de quinze ans bénéficie d’une procédure accélérée à la demande du gouvernement. En accord avec la rapporteure Laure Miller, le gouvernement a fait voter un amendement qui gomme toute distinction entre des réseaux sociaux identifiés comme dangereux après avis de l’Arcom et les réseaux sociaux en général : tous sont désormais explicitement désignés comme « dangereux pour les moins de 15 ans ». De fait, le législateur n’apporte aucun élément pour définir ce qu’il propose d’interdire. Il faut se tourner vers le droit européen pour savoir de quoi il est question.

Selon le Digital Market Act (DMA) européen, un réseau social est un « service de plateforme essentiel […] permettant aux utilisateurs finaux de se connecter ainsi que de communiquer entre eux, de partager des contenus et de découvrir d’autres utilisateurs et d’autres contenus, sur plusieurs appareils et, en particulier, au moyen de conversations en ligne (chats), de publications (posts), de vidéos et de recommandations ». Sur la base d’une telle définition, le projet de loi français rate sa cible et confond réseaux socionumériques et médias sociaux en ligne, pénalisant les réseaux sociaux qui méritent encore d’être désignés comme tels.

Or de tels réseaux ne manquent pas. Nous ne parlons pas seulement des substituts aux services de microblogging que sont Mastodon ou Bluesky. Les projets réellement alternatifs sont peu connus et balbutiants faute de moyens dans un espace dominé par les grandes plateformes toxiques des BigTech. Vous connaissez TikTok, YouTube, Instagram, Facebook ou LinkedIn, mais sans doute pas Tournesol, Reconnexion, Qwice, Panodyssey ou encore needle.social. Ce dernier projet émane de la recherche publique en sciences humaines et sociales, développé au Centre de recherche sur les médiations (Crem) dans l’espoir de le mettre au service du secteur de la presse.

De longue date, l’impensé numérique traverse les discours médiatiques. Il consiste à présenter la technique comme une évidence au point de vider le débat public de tout questionnement politique ou velléité de résistance. Ainsi, en mettant l’accent sur des préoccupations tournées vers la santé des adolescents, le débat autour de l’interdiction des réseaux sociaux a contribué à détourner l’attention des enjeux démocratiques que soulève le modèle économique des plateformes dominantes.

Derrière l’urgence sanitaire, une urgence démocratique

Souvent résumé dans les médias à une opposition entre interdiction et éducation, le débat a fini par occulter le rôle prépondérant du modèle économique des plateformes pourtant identifié par l’Agence nationale de sécurité sanitaire. Là où réside un consensus scientifique, c’est bien pour condamner la responsabilité écrasante du modèle économique des Big Tech dans la dégradation de nos démocraties. C’est notamment le constat accablant du GIEC des écosystèmes d’information après avoir épluché près de 1 700 publications scientifiques :

« Les modèles économiques des grandes entreprises technologiques (Big Tech) incitent les enfants et les adultes connectés à autoriser l’extraction de données, qu’elles monétisent ensuite à des fins lucratives. Cette pratique facilite la diffusion virale de désinformation, de mésinformation et de discours de haine. »

Le modèle économique des grandes plateformes numériques constitue un facteur majeur de l’accélération de la désinformation et de la mésinformation. La propagation des contenus malicieux est amplifiée à partir de métriques (likes, commentaires, partages, temps passé, etc.) qui provoquent l’emballement, selon un processus favorable aux contenus qui provoquent le plus de réactions.

Une action systémique contre l’économie de l’attention est possible

Il ne viendrait pas à l’idée de nos parlementaires d’interdire de « boire dans un verre au café » sous prétexte que les « verres » peuvent contenir une boisson alcoolisée. C’est bien la vente d’alcool aux mineurs qui est interdite. Si l’interdiction peut être débattue, elle doit porter sur des produits dont la nocivité est avérée. Or, le produit toxique des BigTech ce sont les enchères publicitaires qui conditionnent toute l’architecture algorithmique de leurs réseaux sociaux. Dans une note du MIT de 2024, quelques mois avant de recevoir le Nobel d’économie, Daron Acemoglu et Simon Johnson ont ainsi appelé à l’urgence de taxer la publicité numérique. L’enjeu : casser cette économie toxique, contraindre les Big Tech à imaginer d’autres modèles d’affaires et réouvrir la possibilité d’innover au travers de plateformes différentes.

La régulation a également un rôle à jouer. On serait en droit d’attendre l’application des lois européennes existantes, telles que le Règlement sur les services numériques (DSA) qui impose notamment aux plateformes des obligations quant à la modération des contenus partagés sur les réseaux sociaux (facilitation des signalement et coopération avec des signaleurs de confiance, possibilités de contestation pour les utilisateurs, transparence des algorithmes, accès des autorités et des chercheurs aux données, obligations d’audits indépendants…). Ainsi, le 6 février 2026, la Commission européenne a conclu à titre préliminaire que TikTok enfreignait la législation sur les services numériques en raison de sa conception addictive au travers de fonctionnalités telles que le défilement infini, la lecture automatique, les notifications push et son système de recommandation hautement personnalisé.

On serait tenté d’exiger que l’industrie du numérique démontre l’innocuité de ses produits avant leur commercialisation, comme c’est le cas pour les médicaments, les jouets ou les véhicules. Pourtant, dans les industries médiatiques, c’est l’éditeur qui est responsable a posteriori devant la loi. Le problème des plateformes tient davantage au fait qu’elles sont considérées comme des hébergeurs, alors qu’elles effectuent bien une sélection éditoriale de ce qui doit être propagé ou invisibilisé via leurs algorithmes. Comme n’importe quel média, elles pourraient être tenues de demander une autorisation de publication dès lors que la diffusion des contenus sort du cercle privé. Si le droit des médias s’impose (comme le prévoit un amendement adopté en première lecture), un contenu répréhensible peut faire l’objet d’une action en justice engageant la responsabilité pénale du directeur de publication. Pour l’éviter, l’intérêt des plateformes consistera à mettre enfin en œuvre une modération a priori qui empêche la propagation des contenus litigieux.

Comment faire émerger des réseaux sociaux alternatifs et vertueux ?

Une architecture stratégique issue des ateliers de lutte contre les manipulations de l’information considère nos écosystèmes informationnels comme des biens communs dont dépend la résilience informationnelle de nos sociétés : au même titre que le climat ou la biodiversité, il convient d’en prendre soin. Les instruments existent, déjà identifiés pour agir face à d’autres enjeux écologiques : investissement dans la recherche publique, incitations fiscales et économiques sur le modèle des labels environnementaux, développement de l’économie sociale et solidaire.

La recherche en sciences sociales alerte depuis plusieurs années sur les dérives des plateformes des BigTech, mais inventer et expérimenter des dispositifs sociotechniques alternatifs nécessite un engagement au long cours et l’appui d’ingénieurs informatiques pérennes : toutes choses que ne permettent pas les financements sur projets. L’absence de moyens pour innover en matière d’infrastructures d’information et de communication soucieuses de l’intérêt général contraste cruellement avec les investissements dans une « course à l’IA” » qui fait peu de cas de l’intelligence collective.

The Conversation

Julien Falgas a reçu des financements du Ministère de la Culture (fond pour l’innovation dans le secteur de la presse), de l’Université de Lorraine et de la Région Grand-Est afin de cofonder la société Profluens à laquelle il apporte son concours scientifique. Profluens édite needle.social : une plateforme de partage et de découverte fondée sur l’intelligence collective.

Dominique Boullier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Interdire les réseaux sociaux aux mineurs : un frein aux alternatives vertueuses ? – https://theconversation.com/interdire-les-reseaux-sociaux-aux-mineurs-un-frein-aux-alternatives-vertueuses-274996

Pourquoi la beauté des vaches n’est pas qu’une affaire de génétique

Source: The Conversation – in French – By Marc Mormont, Sociologue, Université de Liège

Une belle vache, c’est quoi ? Les critères pour évaluer cette qualité ne manquent pas : l’expérience et le vécu de chaque éleveur, les avancées de la génétique qui s’immiscent de plus en plus dans le quotidien des fermes et, bien sûr, les « beautés des vaches », ces qualités morphologiques qui structurent le canon de chaque race. Au croisement de tous ces enjeux, la question de la beauté des bovins continue en tout cas d’être la source de discussions sans fin.


Qu’est-ce qui fait la beauté d’une vache ? Pour le promeneur qui s’attarde au bord d’un pré, ce peut être la qualité de celle qui sera la plus fringante, qui viendra à sa rencontre et lui rappellera les images qu’il a vues dans des livres d’enfant. Pour l’artiste, une vache se doit d’avoir de belles formes, une robe et des taches aux couleurs bien marquées. Mais pour les techniciens, les vétérinaires et surtout pour les éleveurs, c’est bien plus que cela. Ils vont d’ailleurs parler au pluriel des « beautés des vaches. »

Le pointage

Les « beautés » forment une liste de critères d’évaluation des animaux utilisés lors du pointage. Cette appréciation visuelle de la morphologie de l’animal se base sur plusieurs dizaines de mesures ou observations qui renseignent le potentiel de l’animal non seulement en termes de production de lait mais aussi de santé. Ainsi, par exemple, l’angle que forme le jarret avec le sol est un critère important car un mauvais angle fait courir le risque que la vache boite ce qui diminuera sa mobilité, importante pour des animaux qui pâturent très régulièrement.

Le pointage est l’affaire de techniciens du conseil agricole qui vont de fermes en fermes et aident les éleveurs à sélectionner leurs animaux. C’est donc une pratique technique et économique spécialisée de sélection des meilleures vaches. Mais c’est aussi une pratique des éleveurs eux-mêmes qui tiennent à maîtriser la composition de leurs troupeaux. Le pointage se pratique également avec ferveur dans les lycées agricoles où on l’apprend de manière méthodique. Les élèves, futurs éleveurs, s’y adonnent avec plaisir et enthousiasme, notamment tant cela fait partie de l’excellence professionnelle.

Finale départementale du concours de pointage des lycéens agricoles de Pyrénées-Atlantiques.

Il y aussi des concours de jeunes pointeurs qui désigneront les plus compétents. Enfin, cette pratique de pointage est aussi mise en scène de manière spectaculaire lors des comices, fêtes agricoles locales qui rassemblent toute la profession : des juges – éleveurs réputés – y décerneront des prix. Les vaches présentées sont préparées soigneusement pour y apparaître les plus belles. Les animaux primés peuvent ensuite poursuivre leur carrière à travers d’autres événements dont le plus prestigieux est évidemment le salon international de l’Agriculture à Paris.

Concours des montbéliardes au Salon international de l’agriculture, à Paris, en 2022.

Ces trois collectifs – jeunes pointeurs, techniciens, juges de concours – et leurs pratiques témoignent de la nature diverse du pointage : une activité à la fois technique, sociale et symbolique. Sa mise en œuvre les réunit dans la singularité des fermes ou lors de manifestations publiques, autant d’occasions d’échanger de « parler métier » entre collègues et de manière festive : « Faut qu’on soit devant la race, c’est notre métier, notre identité » affirme à cet égard un éleveur franc-comtois.




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Dans cette région, une race de vache est particulièrement scrutée : la montbéliarde. Son lait entre dans la production de plusieurs fromages d’origine contrôlée comme le comté. Son histoire est ancrée dans le massif jurassien, où sa silhouette est iconique : une robe « pie rouge » blanche tachetée de rouge brun. Tête blanche, oreilles rouges, ses formes sont rassurantes et harmonieuses, c’est une « séductrice », assurent certains éleveurs. Le pointage reste alors le témoin d’une dynamique collective dans laquelle la confusion entre les compétences professionnelles, le métier et le plaisir ne peut être levée. C’est une culture, qui s’enrichit, se transforme en fonction de l’expérience, des connaissances accumulées pour améliorer le progrès génétique d’une race, l’arrimer à la modernité, tout en restant fidèle à son histoire.

Un veau de la race Montbéliarde peint par Gustave Courbet, en 1873 à Chassagne-Saint-Denis, dans le Doubs, département d’origine de l’artiste
Un veau de race montbéliarde peint par Gustave Courbet, en 1873 à Chassagne-Saint-Denis, dans le Doubs, département d’origine de l’artiste.
Maltaper/Wikimedia, CC BY

La sélection

Dans l’élevage laitier, étant donné que le niveau de lactation est lié à la reproduction, les vaches sont régulièrement inséminées, idéalement tous les ans et majoritairement de manière artificielle. De ce fait, le troupeau compte un grand nombre de jeunes animaux et tous ne pourront pas rester sur la ferme. Si les mâles sont rapidement vendus, la sélection des femelles est plus délicate. Les éleveurs trient donc leurs bêtes en continu suivant des choix composites ancrés tout à la fois dans l’histoire des familles humaines et dans celles des lignées animales.

Dans l’après-guerre, avec le développement de la génétique quantitative, la sélection s’est basée sur l’accumulation de données issues du pointage et de données de suivi des animaux quant à leur production et leur santé. Cela a permis d’identifier de bons reproducteurs, des taureaux pouvant donner lieu à des lignées performantes. Cela a également impliqué d’évaluer des descendances et donc d’accumuler des données, ce dont étaient chargées des coopératives départementales de sélection qui disposaient d’un monopole local de gestion de la race.

Ce paysage a complètement changé au début de notre siècle. C’est une chose que l’on sait peu mais depuis le début des années 2010, la sélection des animaux domestiques a radicalement été modifiée. Grâce au décryptage de l’ADN, la génomique a succédé aux acquis de la statistique quantitative. Elle rend désormais envisageable le choix des jeunes femelles dès leur naissance en cherchant à répondre aux défis de plus en plus nombreux rencontrés par les élevages modernes. Alors que jusqu’ici, les index ciblaient la production de lait, les caractères fonctionnels et les caractères morphologiques, il est désormais possible – ou ce sera bientôt le cas – de caractériser l’absence de cornes, la fromageabilité du lait, les pathologies liées aux aplombs, une moindre émission de gaz à effet de serre, la résistance à la chaleur…

Tous les domaines de l’élevage semblent concernés par ces avancées : la santé des animaux et leur bien-être, leur adaptation à des environnements moins contrôlés et plus diversifiés, la réduction des impacts environnementaux, l’amélioration de la qualité sanitaire des produits alimentaires… Il serait désormais possible d’identifier, dès la naissance, le potentiel de l’animal et donc d’indiquer à l’éleveur quels animaux faire entrer dans le troupeau.

Concomitant à ce changement technique, l’interprétation française d’une législation européenne sur la libre concurrence a conduit à dissoudre les coopératives de sélection au profit d’entreprises privées qui vendent désormais les doses de sperme mais aussi les données issues du génotypage. Car pour caractériser les animaux il leur faut disposer d’une masse la plus importante possible de données issues des élevages. Les éleveurs deviennent ainsi à la fois consommateurs d’évaluations et de doses de sperme mais aussi fournisseurs de données. L’évaluation visuelle de l’animal – le pointage – reste pertinent non plus comme jugement de l’animal à sélectionner mais comme production de données dans un processus obscur de classement par des entreprises privées.

Pour suivre cette innovation, une enquête universitaire au long cours a débuté en 2014 sur la conduite de la race montbéliarde dans le massif jurassien. Mais alors que l’investigation devait porter sur les premières réalisations technico-scientifiques de la sélection assistée par marqueurs (la SAM), il a été observé qu’éleveurs et techniciens mélangent constamment, dans un désordre apparent, des calculs, des réflexions, des souvenirs, des affects…

Choisir une vache

Toutes ces dimensions sont visibles alors que les éleveurs entrent dans l’étable, sortent au pré pour apprécier les animaux en leur présence, ou se connectent au big data agricole et aux informations multiples auxquelles il donne accès via un écran. Les éleveurs s’alignent-ils sur les préconisations de ces outils numériques ? Une interpellation d’un conseiller technique suggère que la réponse à cette question n’est pas encore écrite :

« Ce qui fait ton plaisir, tes actes de décision… Ça doit pas être l’algorithme qui fasse tes décisions, qui te fasse garder ou pas une vache… Mais on n’en est pas loin, hein ? Et moi, je m’inscris en faux là-dessus… Il peut t’aider l’algorithme… Mais si c’est cette vache-là que t’aime bien… Parce que c’est elle qui emmène le troupeau au pâturage… Elle te fait un veau par an sans problème et elle ne tape pas quand tu la trais et que tu l’aimes vraiment… Ah, ben tu la gardes… »

Car la sélection reste avant tout une affaire individuelle menée par chaque éleveur pour garder la vache « qui va ». À la recherche de la « toute bonne » ou de la « toute belle », ils poursuivent avec obstination des images de vaches qu’ils ont dans la tête.

Car l’élevage est un métier au cœur duquel il y a plusieurs manières de faire et d’exceller et dans chaque troupeau, il y a divers profils d’animaux qu’on peut valoriser ou non. Il y a bien sûr la meneuse, les indépendantes ou les amicales. Il y a celles dont les lignées sont connues et « qui font partie de la famille » humaine et animale. Celles qui ne font pas parler d’elles, qui marchent bien pour aller au pré et sont capables de s’adapter aux ressources disponibles, aux aléas de la pousse de l’herbe. Pour les prairies rocailleuses du Haut-Jura, il faut des pattes solides et un large museau pour brouter. Bien sûr, il y a aussi celles dont la robe et les formes sont conformes à l’idéal de la race.

À travers la sélection que mènent les éleveurs, le fonctionnel (la bonne vache) et l’esthétique (la belle vache) ne peuvent être dissociés, ils sont au cœur de l’émotion que procure un animal avec lequel travailler : « Bon, il y en a qui se rapprochent toujours du standard “montbéliarde”, bonne mamelle, bon corps, etc. Mais après, les vaches, c’est comme les gens… C’est pas parce qu’elles ont un défaut qu’elles ne sont pas bonnes… », juge ainsi un éleveur.

Elles sont alors d’autant plus belles qu’elles ont des qualités multiples qui débordent largement les critères du pointage, qu’elles se savent choisies et peuvent ainsi exprimer leur agency. Ce terme, qui désigne la capacité à agir, ne s’applique pas exclusivement aux humains. L’agency n’est en outre pas une qualité individuelle, distribuée a priori, elle est encastrée dans les situations et les relations. Dans le massif jurassien, il y a des éleveurs qui se « sentent éleveur s » et des vaches qui « savent qu’elles sont des vaches ». Ils travaillent ensemble dans l’impromptu autant que dans la durée. « Rester en contact avec l’animal, ce lien avec chacune de nos vaches, car elles sont toutes différentes, ce qui fait que chaque jour est différent et raconte notre histoire », souligne une éleveuse sur Facebook dans le groupe « Passionné de la race montbéliarde ».




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L’éternelle quête de la vache parfaite, de l’auroch nazi aux bovins sans cornes


Quelle vache pour demain ?

La génomique permet de sélectionner dès la mise bas : plus qu’une meilleure qualité, c’est une accélération supplémentaire. Cela repose sur un outil numérique qui s’appuie lui-même sur une indispensable collecte de données auprès des éleveurs. Tout ceci confirme que la race est un bien commun : elle n’existe et ne s’améliore que par la participation de tous. Mais sa gestion est désormais privatisée. Les éleveurs sont aujourd’hui utilisateurs et non plus acteurs d’une gestion collective.

Quant à la sélection elle-même, aux choix concrets des éleveurs pour constituer et renouveler leurs troupeaux, ne tend elle pas à se substituer à leurs propres appréciations dont on voit qu’elles ne relèvent pas seulement d’un raisonnement d’efficacité mais aussi de logiques symboliques, affectives, relationnelles qui se traduisent dans une esthétique de la vache, la bonne et la belle ?


Pour aller plus loin, Élever des montbéliardes… Entre passion et productions animales, de Catherine Mougenot, préface de Bernard Hubert et dessins de Gilles Gaillard, Cardère Éditeur, septembre 2025.

The Conversation

Marc Mormont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi la beauté des vaches n’est pas qu’une affaire de génétique – https://theconversation.com/pourquoi-la-beaute-des-vaches-nest-pas-quune-affaire-de-genetique-276117

Comment protester contre les néonazis ? Les leçons de l’histoire allemande

Source: The Conversation – in French – By Laurie Marhoefer, Professor of History, University of Washington

Un partisan du président Donald Trump, au centre, se dispute avec un contre-manifestant lors d’un rassemblement à Boston, le samedi 19 août 2017. AP Photo/Michael Dwyer

La mort de Quentin Deranque, le 14 février 2026 à Lyon, pose la question de la stratégie de certains groupes « antifa » qui choisissent de se confronter aux militants d’extrême droite. À cette occasion, nous republions un article de l’historienne Laurie Marhoefer, à la suite de la mort de Heather Heyer, militante pacifiste tuée par des néonazis à Charlottesville (États-Unis) en 2017.


Après le meurtre de Heather Heyer à Charlottesville, nombre de personnes se sont demandé ce qu’elles devraient faire si des nazis manifestent dans leur ville. Faut-il se mettre en danger dans des contre-manifestations ? Certains disent oui.

L’histoire nous montre que non. Croyez-moi : je suis une spécialiste des nazis. Nous avons une obligation éthique de nous opposer au fascisme et au racisme. Mais nous avons aussi une obligation éthique de le faire d’une manière qui n’aide pas les fascistes et les racistes plus qu’elle ne leur nuit.

L’histoire se répète

La manifestation de Charlottesville en 2017 semblait tout droit sortie d’un manuel nazi. Dans les années 1920, le parti nazi n’était qu’un parti politique parmi d’autres dans un système démocratique, se présentant pour obtenir des sièges au Parlement allemand. Pendant l’essentiel de cette période, il s’agissait d’un petit groupe marginal. En 1933, porté par une vague de soutien populaire, le parti nazi s’empara du pouvoir et instaura une dictature. La suite est bien connue.

C’est en 1927, alors qu’il se trouvait encore aux marges de la vie politique, que le parti nazi programma un rassemblement dans un lieu résolument hostile – le quartier berlinois de Wedding. Wedding était si ancré à gauche que le quartier portait le surnom de « Wedding rouge », le rouge étant la couleur du Parti communiste. Les nazis tenaient souvent leurs rassemblements précisément là où vivaient leurs ennemis, afin de les provoquer.

Les habitants de Wedding étaient déterminés à lutter contre le fascisme dans leur quartier. Le jour du rassemblement, des centaines de nazis descendirent sur Wedding. Des centaines de leurs opposants se présentèrent également, organisés par le Parti communiste local. Les antifascistes tentèrent de perturber le rassemblement en huant les orateurs. Des nervis nazis ripostèrent. Une bagarre massive éclata. Près de 100 personnes furent blessées.

J’imagine que les habitants de Wedding eurent le sentiment d’avoir gagné ce jour-là. Ils avaient courageusement envoyé un message : le fascisme n’était pas le bienvenu.

Mais les historiens estiment que des événements comme le rassemblement de Wedding ont aidé les nazis à construire une dictature. Certes, la bagarre leur a apporté une attention médiatique. Mais ce qui fut de loin le plus important, c’est la manière dont elle a alimenté une spirale croissante de violence de rue. Cette violence a considérablement servi les fascistes.

Les affrontements violents avec les antifascistes ont donné aux nazis l’occasion de se présenter comme les victimes d’une gauche agressive et hors-la-loi.

Cela a fonctionné. Nous savons aujourd’hui que de nombreux Allemands ont soutenu les fascistes parce qu’ils étaient terrorisés par la violence de gauche dans les rues. Les Allemands ouvraient leurs journaux du matin et y lisaient des récits d’affrontements comme celui de Wedding. Ils avaient l’impression qu’une guerre civile allait éclater dans leurs villes. Électeurs et responsables politiques de l’opposition finirent par croire que le gouvernement avait besoin de pouvoirs policiers spéciaux pour arrêter les gauchistes violents. La dictature devint désirable. Le fait que les nazis eux-mêmes attisaient la violence semblait ne pas compter.

L’une des étapes les plus importantes de l’accession d’Hitler au pouvoir dictatorial fut l’obtention de pouvoirs policiers d’urgence, qu’il affirmait nécessaires pour réprimer la violence de gauche.

Des milliers de troupes d’assaut nazies manifestent dans un quartier communiste de Berlin le 22 janvier 1933. Trente-cinq nazis, communistes et policiers furent blessés lors des affrontements.
AP Photo

La gauche encaisse le choc

Dans l’opinion publique, les accusations de désordre et de chaos dans les rues ont, en règle générale, tendance à se retourner contre la gauche, et non contre la droite.

C’était le cas en Allemagne dans les années 1920. Cela l’était même lorsque les opposants au fascisme agissaient en état de légitime défense ou tentaient d’utiliser des tactiques relativement modérées, comme les huées. C’est le cas aujourd’hui aux États-Unis, où même des rassemblements pacifiques contre la violence raciste sont qualifiés d’émeutes en devenir.

Aujourd’hui, des extrémistes de droite parcourent le pays en organisant des rassemblements semblables à celui de 1927 à Wedding. Selon l’organisation de défense des droits civiques Southern Poverty Law Center, ils choisissent des lieux où des antifascistes sont présents, comme les campus universitaires. Ils viennent en quête d’affrontements physiques. Puis eux et leurs alliés retournent la situation à leur avantage.

Une manifestation sur le campus de l’Université de Washington où le commentateur d’extrême droite Milo Yiannopoulos prononçait un discours le vendredi 20 janvier 2017.
AP Photo/Ted S. Warren

J’ai vu cela se produire sous mes yeux, à quelques pas de mon bureau sur le campus de l’Université de Washington. L’an dernier, un orateur d’extrême droite est venu. Il a été accueilli par une contre-manifestation. L’un de ses partisans a tiré sur un contre-manifestant. Sur scène, dans les instants qui ont suivi la fusillade, l’orateur d’extrême droite a affirmé que ses opposants avaient cherché à l’empêcher de parler « en tuant des gens ». Le fait que ce soit l’un des partisans de l’orateur – un extrémiste de droite et soutien de Trump – qui ait commis ce que les procureurs qualifient aujourd’hui d’acte de violence non provoqué et prémédité n’a jamais fait la une de l’actualité nationale.

Nous avons vu le même scénario se dérouler après Charlottesville. Le président Donald Trump a déclaré qu’il y avait eu de la violence « des deux côtés ». C’était une affirmation incroyable. Heather Heyer, une manifestante pacifique, ainsi que 19 autres personnes, ont été intentionnellement percutées par une voiture conduite par un néonazi. Trump a semblé présenter Charlottesville comme un nouvel exemple de ce qu’il a qualifié ailleurs de « violence dans nos rues et chaos dans nos communautés », incluant apparemment Black Lives Matter, qui est pourtant un mouvement non violent contre la violence. Il a attisé la peur. Trump a récemment déclaré que la police était trop entravée par le droit en vigueur.

Le président Trump a recommencé lors des manifestations largement pacifiques à Boston : il a qualifié les dizaines de milliers de personnes rassemblées pour protester contre le racisme et le nazisme d’« agitateurs anti-police », avant, dans un revirement caractéristique, de les féliciter.

Les déclarations du président Trump portent leurs fruits. Un sondage de CBS News a révélé qu’une majorité de républicains estimaient que sa description des responsables de la violence à Charlottesville était « exacte ».

Cette violence, et la rhétorique de l’administration à son sujet, sont des échos – faibles mais néanmoins inquiétants – d’un schéma bien documenté, d’une voie par laquelle les démocraties se transforment en dictatures.

Le rôle des « antifa »

Il existe une complication supplémentaire : l’antifa. Lorsque des nazis et des suprémacistes blancs manifestent, les antifa sont susceptibles d’être présents eux aussi.

« Antifa » est l’abréviation d’antifascistes, même si ce terme n’englobe nullement toutes les personnes opposées au fascisme. L’antifa est un mouvement relativement restreint de l’extrême gauche, lié à l’anarchisme. Il est apparu dans la scène punk européenne des années 1980 pour combattre le néonazisme.

L’antifa affirme que, puisque le nazisme et la suprématie blanche sont violents, il faut utiliser tous les moyens nécessaires pour les arrêter. Cela inclut des moyens physiques, comme ce qu’ils ont fait sur mon campus : former une foule pour bloquer l’accès à une salle où doit intervenir un orateur d’extrême droite.

Les tactiques de l’antifa se retournent souvent contre eux, tout comme celles de l’opposition communiste allemande au nazisme dans les années 1920. Les confrontations s’enveniment. L’opinion publique blâme fréquemment la gauche, quelles que soient les circonstances.

Que faire ?

Une solution : organiser un événement alternatif qui n’implique pas de proximité physique avec les extrémistes de droite. Le Southern Poverty Law Center a publié un guide utile. Parmi ses recommandations : si l’alt-right manifeste, « organisez une protestation joyeuse » bien à l’écart. Donnez la parole aux personnes qu’ils ont ciblées. Mais « aussi difficile que cela puisse être de résister à l’envie de crier sur les orateurs de l’alt-right, ne les affrontez pas ».

Cela ne signifie pas ignorer les nazis. Cela signifie leur tenir tête d’une manière qui évite tout bain de sang.

L’idéal pour laquelle Heather Heyer est morte sera mieux défendu en évitant la confrontation physique voulue par ceux qui l’ont assassinée.

The Conversation

Laurie Marhoefer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment protester contre les néonazis ? Les leçons de l’histoire allemande – https://theconversation.com/comment-protester-contre-les-neonazis-les-lecons-de-lhistoire-allemande-276416

Sans partage de la valeur, pas de justice sociale

Source: The Conversation – France (in French) – By Huysentruyt Marieke, Professeur Associé, Directrice Académique de l’Impact Company Lab, HEC Paris Business School

À l’occasion de la Journée mondiale de la justice sociale, le 20 février 2026, notre rapport « Value Sharing Mechanisms: From Optional to Indispensable? » analyse les principaux mécanismes du partage de la valeur en entreprise. Celle-ci est une actrice de premier plan dans la construction ou l’érosion de la justice sociale.


Le 20 février, Journée mondiale de la justice sociale, nous avons tendance à considérer que la justice relève avant tout des lois, des institutions et des grandes décisions politiques. Pourtant, une part croissante des injustices contemporaines se fabrique – ou se corrige – beaucoup plus près de nous : dans la manière dont les entreprises choisissent de partager la valeur qu’elles créent.

Dans les pays de l’OCDE, la part des revenus du travail dans le revenu national diminue au profit des détenteurs de capital. Selon un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT), au niveau mondial (incluant les pays OCDE), cette part a baissé de 1,6 point de pourcentage depuis 2004, atteignant 52,3 % en 2024, ce qui représente un manque à gagner de 2 400 milliards de dollars pour les travailleurs cette année-là.

Les inégalités de revenus – et plus encore de patrimoine – se sont accentuées : les plus hauts revenus creusent l’écart tandis que les plus modestes voient leurs conditions se détériorer. Le World Inequality Report 2026 indique que, globalement en 2025, les 10 % les plus riches captent 53 % des revenus totaux (contre 8 % pour les 50 % les plus pauvres), tandis que pour la richesse, les 10 % les plus riches détiennent 75 % (contre 2 % pour les 50 % les plus pauvres).

En France, le taux de pauvreté atteint le taux record de 15,4 %, illustrant l’érosion progressive de la cohésion sociale sous l’effet de ces dynamiques macroéconomiques.

Dans ce contexte, les mécanismes de partage de la valeur au sein des entreprises – intéressement, actionnariat salarié, formation, programmes de bien-être, gouvernance plus démocratique deviennent des leviers indispensables de justice sociale.

De facto, une question centrale se pose : même si une entreprise peut garder l’essentiel de la valeur créée, doit-elle le faire – et avec qui la partager ?

Risque de conflits et de réputation

Le rapport « Value Sharing Mechanisms: From Optional to Indispensable? », que nous avons réalisé avec Nil Aydin, diplômée d’HEC Paris 2024, dresse un constat préoccupant des conséquences d’un défaut de partage de la valeur. Il revient sur des controverses impliquant des entreprises mondialement connues comme Amazon, Walmart, McDonald’s, Uber ou Tesla – critiquées pour leurs bas salaires, des conditions de travail dangereuses ou le recours à des statuts précaires privant les travailleurs de protections sociales élémentaires.

Il ne s’agit pas d’incidents isolés de communication de crise. Ces situations révèlent un schéma structurel : lorsque le travail est traité comme un simple coût à minimiser – et que les salariés doivent absorber seuls des chocs comme l’inflation ou des pressions accrues de productivité – l’entreprise s’expose à des conflits sociaux, à des risques réputationnels et à des réactions réglementaires.

Des recherches citées montrent que remplacer des salariés désengagés peut coûter jusqu’à 150 % d’un salaire annuel. À l’inverse, des approches fondées sur le partage de la valeur, qui renforcent la loyauté et l’engagement, stabilisent la main-d’œuvre et la performance globale.

Ce qui semble être une stratégie « économique » – compression des salaires et des avantages – devient rapidement coûteux lorsque grèves, contentieux et boycotts s’enchaînent.

Dix fois plus de patrimoines pour les actionnaires salariés

Le partage de la valeur s’appuie sur un ensemble croissant d’outils que des organisations à travers le monde commencent à adopter.

Premièrement, l’intéressement aux bénéfices. Les dispositifs de partage des profits allouent une partie des résultats aux salariés, sous forme de primes ou de contributions à l’épargne retraite. Des études menées aux États-Unis montrent que ces mécanismes sont associés à des gains de productivité de 3,5 % à 5 %, en particulier dans les petites entreprises – preuve que partager le gâteau peut aussi le faire croître.

Deuxièmement, l’actionnariat salarié (Employee stock ownership plans (ESOPs)). Ces dispositifs permettent aux salariés de devenir copropriétaires. Selon les travaux cités dans notre rapport, aux États-Unis, les salariés proches de la retraite dans des entreprises dotées d’ESOP détiennent en moyenne dix fois plus de patrimoine que ceux d’entreprises comparables sans actionnariat salarié. Ces entreprises sont également trois à cinq fois moins susceptibles de procéder à des licenciements en période de crise.

Troisièmement, les mécanismes non monétaires. Développement des compétences, programmes de bien-être, dispositifs de reconnaissance : autant de formes puissantes – et souvent sous-estimées – de partage de la valeur. Investir dans la formation élargit les capacités et les opportunités futures des salariés, rejoignant la conception du développement d’Amartya Sen comme expansion des libertés humaines. Des politiques complètes de bien-être, comme celles de Google, incluant soutien à la santé mentale et infrastructures sportives, améliorent à la fois le bien-être et la productivité, comme le suggèrent les recherches sur le lien entre bonheur et performance économique.

Le partage de la valeur peut aussi concerner l’ensemble de la chaîne : contrats plus équitables avec les fournisseurs, recrutement local, initiatives communautaires ou tarification inclusive.

Gouvernance : qui décide ?

Au fond, le partage de la valeur soulève une question profondément politique : qui détient l’autorité pour décider de la répartition des fruits de l’activité économique ?

Pendant plus d’un demi-siècle, la doctrine de Milton Friedman, « The social responsibility of business is to increase its profits », selon laquelle la seule responsabilité sociale de l’entreprise est d’augmenter ses profits, a apporté une réponse claire. Dans cette perspective, la gouvernance d’entreprise est orientée principalement vers les intérêts des actionnaires, dès lors que l’entreprise respecte la loi.




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Aujourd’hui, cette vision apparaît de plus en plus intenable. La théorie contemporaine des parties prenantes de Edward Freeman, « Stakeholder capitalism », affirme que, puisque la valeur est co-créée par de multiples acteurs, les structures de gouvernance doivent intégrer leurs voix dans la prise de décision.

Parmi les pistes concrètes : la représentation des salariés au conseil d’administration, comme dans les modèles européens de codétermination ; des conseils consultatifs de parties prenantes ; ou des sièges réservés à des ONG environnementales pour représenter les intérêts de la nature et des générations futures. Il ne s’agit pas d’exclure les actionnaires, mais de rééquilibrer leur rôle au sein d’une communauté élargie de bénéficiaires légitimes.

Parallèlement, des innovations en matière de propriété gagnent en visibilité. Au Danemark, des fondations actionnaires détiennent des participations significatives dans des entreprises comme Carlsberg, utilisant les dividendes pour financer des initiatives scientifiques et culturelles tout en assurant une gestion stable de long terme.

En Espagne, le groupe Mondragon fonctionne comme une fédération de coopératives de travailleurs où les salariés sont à la fois propriétaires et décideurs, bénéficiant d’une plus grande sécurité de l’emploi et de salaires plus élevés que dans des entreprises comparables.

Vers un nouveau contrat social

La réglementation accélère ce mouvement. Avec la CSRD et d’autres cadres, la durabilité devient un enjeu de transparence, de gestion des risques et de responsabilité. Publier des indicateurs carbone ou diversité ne suffira plus : la prochaine frontière pourrait être la capacité à partager la valeur de manière plus équitable, plus transparente et plus innovante que ses concurrents.




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Le 20 février, il est tentant d’attendre des gouvernements qu’ils corrigent les inégalités. Mais si l’on prend la justice sociale au sérieux, il faut plutôt regarder du côté des entreprises qui structurent l’emploi, les revenus, la consommation et la cohésion sociale. Qu’elles le veuillent ou non, elles sont désormais en première ligne d’un nouveau contrat social.

Dans un monde marqué par la baisse de la part du travail, la hausse du coût de la vie et l’érosion de la confiance, le partage de la valeur devrait être au centre du débat. C’est l’un des tests les plus clairs de la capacité de nos économies à construire une prospérité qui s’accompagne de justice.

The Conversation

Schneider Electric est partenaire de HEC Paris Inclusive Economy Center.

ref. Sans partage de la valeur, pas de justice sociale – https://theconversation.com/sans-partage-de-la-valeur-pas-de-justice-sociale-276339

La mort de Dawson, ou le deuil de toute une génération

Source: The Conversation – France (in French) – By Vladimir Lifschutz, Maître de conférences, Université Paul Valéry – Montpellier III

La chambre de Dawson, point névralgique de la série. Capture d’écran/Youtube

Le 11 février 2026, James Van Der Beek mourait d’un cancer, à l’âge de 48 ans. Acteur central de la série Dawson (1998-2003), il fut le visage de Dawson Leery pendant les six saisons du show. « Teen drama » se situant dans la petite ville états-unienne fictionnelle de Capeside, tournée avec un petit budget lors de la première saison, et des acteurs majoritairement inconnus, la série est devenue un phénomène mondial à la fin des années 1990 et au début des années 2000. La disparition de son interprète entraîne une multitude de réactions, notamment sur les réseaux sociaux, car c’est un choc pour toute une génération : Dawson est mort.


Plan large d’un crépuscule sur un cours d’eau, apparition d’une maison typiquement américaine dans la nuit dont seule une fenêtre est éclairée, puis travelling vers la chambre et gros plan sur deux adolescents hypnotisés par une télévision cathodique. En trois images, Dawson’s Creek (titre français, Dawson, ndlr) entre dans les foyers américains en 1998 avec, déjà, un métadiscours sur « le pouvoir de la fiction ».

Aujourd’hui, avec la disparition de James Van Der Beek, la rivière de Capeside, la chambre tapissée des affiches de films de Steven Spielberg, le générique porté par la chanson de Paula Cole, tout reprend vie dans la mémoire d’une génération qui a grandi devant ces adolescents pas tout à fait comme les autres.

Dawson – Saison 1 – Ouverture.

La puissance mémorielle de la série en fait une œuvre générationnelle. Car cette fiction a su, en son temps, faire la synthèse d’une époque, d’une jeunesse, de ses aspirations, de ses doutes et de ses espoirs. Jeunesse qui pouvait s’identifier à quatre personnages : Dawson, Joey, Jen et Pacey. Partant des archétypes popularisés par le cinéma dès les années 1950 avec la Fureur de vivre (1955), de Nicholas Ray, le créateur cinéphile Kevin Williamson réinvestit le genre pour le pétrir à sa manière autour des figures du geek intellectuel, du garçon manqué, de la blonde incendiaire et du sempiternel bad boy.

La vie est un film (ou une série)

Kevin Williamson est avant tout un auteur. Il est le scénariste à succès du premier volet de Scream en 1996, suivi de Souviens-toi… l’été dernier en 1997 – deux slashers (_sous-genre du film d’horreur, ndlr*) pour adolescents dans lesquels il joue allégrement de sa passion pour le cinéma à travers un métadiscours resté célèbre, incarné par le tueur au masque blanc inspiré du célèbre tableau le Cri, d’Edvard Munch.

Cinéphile averti, Williamson se lance en 1998 dans la production d’une série tournée dans le Massachusetts, influencée par sa propre adolescence : une fiction se déroulant dans une ville rurale américaine où des adolescents de 15 ans s’éveillent à leur désirs, à leurs pulsions et à leurs espoirs.

Dès le pilote, la série cite le cinéma, à la fois comme source narrative mais aussi comme métadiscours. L’arrivée de Jen en ersatz de Marilyn Monroe dans Certains l’aiment chaud (1959), de Billy Wilder, la femme fatale incarnée par l’enseignante Tamara Jacobs qui rejoue le Lauréat (1967), de Mick Nichols : l’adolescence est passée sur le fil d’une cinéphilie protéiforme qui en fait toute l’originalité. Comme le dit Dawson lui-même, il regarde des films pour trouver des réponses aux questions de la vie. La cinéphilie se fait apprentissage du réel.

La maturité par la fiction

Dawson n’est pas la seule série à avoir traité de l’adolescence par ses intrigues romantiques (triangle amoureux, séparation, retrouvailles…) ni la seule à avoir usé de musique lacrymale dès qu’une émotion affleure dans le récit. Cependant, elle est l’une des seules à avoir vu l’adolescence comme une période intelligible.

Kevin Williamson a mis en valeur l’intellect de ses héros et dialectisé son rapport à la fiction dans une mise en abîme permanente de la fiction elle-même. Les critiques ont parfois vilipendé la série pour ses dialogues jugés trop développés pour de « simples » adolescents – un élément singulier qui est l’une des clés probables de son succès. L’adolescence y est représentée comme un dialogue exigeant, décisif et profond avec soi-même et avec l’autre, dans cette période perçue comme le carrefour d’une vie adulte ancrée par les choix dictés à un âge où leurs conséquences restent insaisissables.

Dans Dawson, l’amour est semblable à une montagne qu’il faudrait gravir : il s’agit du lieu de l’ultime dévoilement de soi, l’espace le plus intime, là où l’âme peut se révéler. C’est une chose sérieuse traitée avec toute l’intensité propre à l’adolescence. On aime pour la première fois, on est trahi pour la première fois, on rompt pour la première fois. Les personnages intellectualisent leurs sentiments : ils parlent trop, parce qu’ils savent qu’après le verbe ne reste que l’action.

Dès le pilote, les rôles sont inversés, les parents de Dawson se sautent dessus dans le salon familial alors que Joey et lui parlent de leur basculement vers la sexualité. Inversion des mondes où les adolescents doivent être responsables parce que les adultes ne le sont pas. Le monde de l’adolescence n’est pas un espace d’insouciance : c’est un temps où se confrontent l’enfant d’hier et l’adulte de demain, une hydre à plusieurs têtes.

Une série à l’avant-garde

Dawson est l’une des premières fictions sérielles à avoir profité de l’émergence d’Internet comme outil de convergence et de promotion. Comme le note Henry Jenkins dans la Culture de la convergence (2013), la production lance dès 1998 Dawson’s Desktop, un site web donnant accès aux fichiers informatiques du personnage, permettant aux visiteurs de lire ses mails, son journal intime, ses notes de cours, ses brouillons de scénario, et même, pour les plus intrusifs, le contenu de sa corbeille. Les téléspectateurs américains pouvaient se rendre chaque semaine sur le site pour déceler des indices sur le prochain épisode. Avec cet outil transmédiatique qui use de la complicité téléspectorielle pour participer à la fiction, la série s’est construite dans une forme de mimétisme avec les nouveautés technologiques de l’époque (début des mails et des chats en ligne).

« To Love Is to Live »

La série étant inspirée de sa propre adolescence, le créateur a interrogé sa propre maturation au contact de la fiction. Grandir, c’est faire fiction, et c’est particulièrement net dans l’héritage final de la fiction à travers son Series Finale.

Dawson devient réalisateur de série et met en scène sa propre vie à travers un palimpseste de la première saison de la fiction. De son côté, Jen est rongée par un cancer qui ne laisse aucun espoir de rémission. Elle demande alors l’aide de Dawson pour enregistrer un message vidéo à destination de sa fille. Dans cette séquence, la série met en scène un double discours d’adieu qui s’adresse autant à l’enfant fictif de Jen qu’aux téléspectateurs. Ce discours en forme d’héritage symbolise la note d’intention d’une fiction qui a eu pour piliers l’imagination, l’amour et la foi. Sous le regard attristé de Dawson, Jen se livre à la caméra et révèle que la série elle-même est un héritage laissé à l’attention de celles et ceux qui l’ont regardée. Jen achève son message ainsi : « To Love Is to Live. » Un acte réflexif qui interroge la mortalité par la fiction renvoyant à notre propre condition selon Martin Julier-Costes.

Jen reprend les commandes de son récit par la fiction, elle se place au centre du cadre et raconte une vie d’épreuves. Dawson, lui, remet en scène son adolescence dans une série à l’intérieur de la série. Dans les deux situations, il est question de résilience par la fiction. La maturité devient un acte d’acceptation, l’ultime étape du deuil. La série vient clarifier un discours qui l’a toujours habité : la fiction est le seul moyen de grandir. Qu’importe qui vit, qui meurt, qui réalise ses rêves, à la fin reste la fiction.




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La chambre de tous les possibles

Dawson a su accompagner une génération dans le début d’un nouveau siècle avec le réconfort de sa figure tutélaire : la fiction. Dans une période pré-11 septembre (les deux dernières saisons sont diffusées après l’attentat), la série a capté un temps évanescent, le crépuscule d’une jeunesse sans iPhone, sans réseaux sociaux, où l’écran n’est encore qu’une télévision cathodique dans une chambre, objet réconfortant depuis lequel on regarde de vieux films en rêvant d’en faire de nouveaux.

La chambre de Dawson est un témoin : celle d’un monde disparu que nous avons tant aimé parce que c’est un peu aussi notre chambre. Dans cet espace, chacun a dialogué avec sa Joey ou son Dawson, en vrai ou en fiction. Cette chambre n’existe plus. Mais il nous reste la fiction.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La mort de Dawson, ou le deuil de toute une génération – https://theconversation.com/la-mort-de-dawson-ou-le-deuil-de-toute-une-generation-276202

Tesla face aux constructeurs chinois : quand la bourse valorise les promesses plutôt que la performance

Source: The Conversation – in French – By Chafik Massane, Enseignant-Chercheur en Finance, INSEEC Grande École

La finance a d’autres logiques que la rationalité. Et s’il fallait chercher du côté des croyances ? Gguy/shutterstock

Malgré son retard industriel sur le leader mondial BYD, l’action Tesla ne cesse de grimper. Depuis le mois d’avril 2025, le constructeur phare des voitures électriques aux États-Unis est passé derrière son concurrent chinois en termes de ventes. Comment expliquer cet écart entre valorisation boursière et chiffre d’affaires ?


Pendant longtemps, Tesla a incarné l’avant-garde industrielle du véhicule électrique. Pourtant, le paysage concurrentiel a profondément changé. Les constructeurs chinois, BYD en tête, mais aussi NIO et XPeng, ont pris une avance désormais mesurable en volumes, en parts de marché et en maîtrise des coûts. Depuis avril 2025, BYD est devenue le leader mondial des ventes de véhicules électriques.

Paradoxalement, cette montée en puissance industrielle ne s’est pas traduite par un rééquilibrage équivalent en Bourse : Tesla conserve une valorisation exceptionnellement élevée, BYD est en chute.

Cours de l’action de Tesla depuis 2016.
Boursorama

Ce décalage soulève une question centrale de finance de marché : que valorisent réellement les investisseurs chez Tesla ?

Cours de l’action BYD depuis 2016.
Boursorama

Retard industriel sur BYD

La Chine est aujourd’hui le premier marché mondial du véhicule électrique. En 2024, 10,9 millions de véhicules électrifiés y ont été vendus, soit 47,6 % des ventes totales de voitures. C’est énorme. Des constructeurs comme BYD écrasent la concurrence avec 4,3 millions de véhicules vendus en 2024.

Selon les données de la China Association of Automobile Manufacturers (CAAM) et de l’Agence internationale de l’énergie (IEA), BYD domine largement ce marché, avec des volumes de ventes très supérieurs à ceux de Tesla. À titre de comparaison, BYD a vendu environ 1,7 million de véhicules électriques à batterie (BEV) en 2024 et environ 2,25 millions en 2025.

Véhicules livrés par Tesla et BYD.
Morningstar

Au-delà des volumes, l’avantage des constructeurs chinois repose sur une intégration verticale poussée : BYD produit ses propres batteries, moteurs et logiciels embarqués, ce qui lui permet de réduire ses coûts de production et de mieux contrôler la qualité. Cette maîtrise interne lui confère des marges plus élevées et une plus grande flexibilité face à la concurrence. Sur ces dimensions clés, Tesla n’est plus le leader incontesté qu’il était il y a dix ans. Ces avantages de coûts faibles ont permis à BYD une marge brute nettement supérieure à celle de Tesla.

Valorisation boursière toujours hors norme

Malgré ce décrochage industriel relatif, Tesla continue d’afficher une valorisation boursière très supérieure à celle de ses concurrents chinois. Cette survalorisation apparaît clairement lorsqu’on compare Tesla à BYD.

Le multiple de valorisation sur le graphique confirme ce paradoxe. Le ratio « valeur de l’entreprise/résultat d’exploitation » indique combien les investisseurs paient pour chaque euro de profit généré par l’entreprise avant impôts et intérêts. Un ratio élevé, comme pour Tesla, montre que le marché valorise l’entreprise beaucoup plus que ce que ses profits actuels justifieraient, en misant sur sa croissance et ses projets futurs. Ce ratio reste nettement supérieur à celui de BYD, sauf pour l’année 2022 où BYD paraît « plus chère » que Tesla.

En réalité, ce résultat est dû à l’écrasement temporaire du résultat d’exploitation suite aux investissements massifs de BYD. En effet, en 2022, BYD a massivement investi dans ses capacités industrielles : la valeur de ses immobilisations corporelles a atteint 131,88 milliards de yuans (environ 16,13 milliards d’euros), soit une hausse de plus de 115 % par rapport à début 2022, ce qui s’est traduit par plus de 95 milliards de yuans (11,6 milliards d’euros) d’investissements dans les lignes de production et les usines sur une seule année.

Anticipations de domination future

Ce décalage entre performances industrielles et valorisation boursière s’explique en grande partie par le rôle des anticipations.

Nos travaux de recherche en finance de marché, montrent que la valeur d’une entreprise cotée en bourse peut se détacher de ses résultats financiers immédiats. La bourse ne valorise pas seulement les bénéfices actuels, mais aussi les anticipations des investisseurs sur l’évolution future des flux de trésorerie et des profits.

Tant que le récit stratégique reste crédible, les investisseurs sont prêts à payer un prix d’action élevé, ce qui peut maintenir une valorisation totale durablement élevée. Tesla illustre ce mécanisme : sa valorisation reflète surtout les attentes du marché quant à son potentiel futur, plutôt que ses résultats du moment.

Bénéfice de Tesla et de BYD.
Morningstar

Tesla est valorisée non seulement comme un constructeur automobile, mais comme un acteur technologique aux options stratégiques multiples – intelligence artificielle, conduite autonome, robotique, etc. Cette perception nourrit une prime boursière persistante.

L’évolution de long terme du cours de l’action Tesla permet d’illustrer ce phénomène. Malgré des phases de pression sur les marges, de concurrence accrue et de ralentissement industriel, la trajectoire boursière reste exceptionnellement élevée comparée aux standards du secteur automobile. En février 2025, une action d’échange à 428,60 dollars états-uniens, soit 360,59 euros.

Un mirage boursier ?

Tesla n’est pas un cas isolé dans l’histoire financière.

Les marchés ont souvent accordé des primes élevées aux entreprises perçues comme porteuses d’une rupture majeure, comme Amazon, dont la valorisation a longtemps dépassé ses profits immédiats en pariant sur sa domination future dans la logistique et le cloud.

Ce phénomène n’est pas nouveau : depuis leurs débuts, les marchés financiers ont connu des épisodes similaires, comme la tulipomanie aux Pays-Bas au XVIIᵉ siècle, où le prix d’un bulbe de tulipe pouvait atteindre celui d’un petit château, ou la bulle de la Compagnie des mers du Sud en 1720, lorsque le prix de ses actions a été multiplié par huit en quelques mois sans justification économique réelle.

Ces situations peuvent durer longtemps, tant que le récit stratégique reste crédible. Le risque est clair. Plus l’écart entre la promesse et la réalité industrielle se creuse, notamment face à des concurrents chinois de plus en plus performants, plus la valorisation devient fragile. Si les anticipations venaient à être révisées, l’ajustement pourrait être brutal.

Le défi de Tesla est alors double : rattraper son retard industriel face aux constructeurs chinois, tout en continuant à convaincre les marchés que son avenir justifie encore une prime boursière exceptionnelle.

The Conversation

Chafik Massane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tesla face aux constructeurs chinois : quand la bourse valorise les promesses plutôt que la performance – https://theconversation.com/tesla-face-aux-constructeurs-chinois-quand-la-bourse-valorise-les-promesses-plutot-que-la-performance-275851

Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique

Source: The Conversation – in French – By Léa Clermont-Dion, Professeure associée en éducation spécialisée en études féministes, Concordia University

En dix ans, le masculinisme est passé de la marge à la visibilité. Ses discours, amplifiés par les réseaux sociaux, façonnent désormais une partie de l’espace public.


« Cette liste des femmes à abattre est celle de Marc Lépine vue du ciel. » Cette phrase me revient parfois en boucle. Elle date d’il y a dix ans.

Cette assertion n’a rien de banal. Elle provient d’un homme aux affinités idéologiques proches du mouvement incel — les « célibataires involontaires » — appartenant à la grande mouvance masculiniste. Cet individu s’était cru légitime de la prononcer lorsque la romancière Marie-Hélène Poitras et moi avions publié Les Superbes : une enquête sur le succès et les femmes. Le plaidoyer avait le mérite d’être clair : celles que nous avions interviewées dans ce livre méritaient d’être éliminées.

La haine exprimée par cet homme sur le réseau social Twitter (aujourd’hui X) avait mené à une enquête de la Sûreté du Québec, classée sans suite. Ce commentaire annonçait déjà un environnement en ligne hostile.

Comme chercheuse à l’Université Concordia, j’étudie avec mon équipe les cyberviolences fondées sur le genre et la manosphère — cette constellation de forums, de groupes et d’influenceurs unit par une idéologie masculiniste et participant à l’orchestration d’attaques coordonnées sur les réseaux sociaux.




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Prolifération des discours masculinistes

Une décennie plus tard, ce commentaire se noierait presque dans la masse des propos masculinistes que nous observons aujourd’hui en ligne tellement ils affluent. Le masculinisme est aussi un vecteur de cyberviolences faites aux femmes tel que démontré par le dernier rapport du Haut Comité sur l’égalité, en France. Doit-on rappeler que, selon une étude majeure publiée par The Economist Intelligence Unit, 85 % des femmes ont vécu de telles violences ?

Depuis la première apparition en ligne de ce type de propos, le masculinisme s’est popularisé. Par exemple, depuis 2016, Andrew Tate est devenu une figure de proue de ce mouvement. Ses vidéos ont été vues plus de 11,4 milliards de fois sur sa page TikTok, notamment par des jeunes de la génération Z. Parmi ses nombreuses déclarations incendiaires, Tate a notamment suggéré de retirer le droit de vote aux femmes parce qu’elles avaient voté en majorité pour Kamala Harris lors de la présidentielle américaine de 2024.

Si ce phénomène est largement répandu, il demeure mal compris. Pour plusieurs, le masculinisme est l’équivalant du féminisme. Il constitue plutôt un contre-mouvement politique qui s’oppose aux avancées des droits des femmes, comme le définissent les chercheurs de l’UQAM Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, invoquant ce qu’il qualifie de « crise de la masculinité ».

Cette « crise » est analysée par les adeptes de ce mouvement comme un recul des rôles masculins traditionnels dans la société. Les hommes y seraient relégués à des positions subalternes, piétinés par les femmes qui occupent une plus grande place dans les sphères de pouvoir et de l’économie. Ce discours victimaire forme le socle idéologique du masculinisme, qui revendique une réappropriation des privilèges et du pouvoir que les hommes auraient, selon ses partisans, perdu au profit des femmes.




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Plusieurs adeptes du masculinisme usent de cyberviolences sexistes et racistes pour faire entendre leur voix. Cette violence en ligne a été largement documentée, notamment dans Je vous salue salope (2022), le film que j’ai cosigné avec Guylaine Maroist.

L’élection de Trump, un tournant

Que s’est-il passé depuis dix ans ?

D’abord, l’élection de Donald Trump en 2016 a marqué un tournant. Pour la première fois depuis longtemps, la principale puissance mondiale s’est retrouvée dirigée par une figure politique qui banalise l’insulte, la désinformation et des propos ouvertement racistes et sexistes. Le fait qu’une telle figure d’autorité puisse tenir ce type de discours a contribué à légitimer certaines formes de haine, en particulier à l’égard des femmes.

Au cours de son mandat, l’invalidation de Roe v. Wade a aussi constitué un recul majeur des droits reproductifs en retirant la protection constitutionnelle du droit à l’avortement. Plus largement, Trump a cristallisé un moment de fragilisation des droits des femmes. Depuis sa réélection en 2024, plusieurs observateurs s’inquiètent d’une dégradation du climat démocratique américain, notamment à la lumière de politiques migratoires répressives et de la montée d’une rhétorique autoritaire.

Dans ma lecture, le mouvement MAGA s’inscrit dans une dynamique masculiniste, une thèse avancée par l’historien Olivier Bourtin. On y retrouve plusieurs traits typiques de ces discours : un appel au rétablissement d’un ordre traditionnel entre les sexes ; la valorisation de la virilité, de la force et de la domination masculine ; une certaine légitimation de la violence symbolique ou réelle ; et enfin une rhétorique nataliste qui renforce l’assignation des femmes à leur rôle reproductif.

Pourtant, plusieurs cherchent encore à faire croire que le masculinisme serait marginal, réduit à des prises de position individuelles. Cette analyse est contestée par plusieurs chercheurs, dont le politologue Tristan Boursier, chercheur à l’UQO. J’estime que le masculinisme constitue un véritable contre-mouvement politique, dont les discours trouvent désormais un écho croissant jusque dans la sphère publique et politique.

Évolution des plates-formes numériques

Le contexte depuis dix ans s’est aussi transformé par le changement de réglementation des grandes plates-formes numériques. Depuis 2022, des réformes ont été menées sur les plates-formes comme X appartenant à Elon Musk ou celle de Meta détenue par Mark Zuckerberg. Au nom de la liberté d’expression, souvent mal interprétée par les « broligarches » de la Silicon Valley, qui ne cachent plus leur orientation libertarienne, on a affaibli sur ces plates-formes la modération humaine, réhabilité des comptes bannis et affaibli la vérification des faits (fact-checking).




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Cet effritement de l’encadrement a favorisé la profusion de désinformation et la prolifération de propos haineux impunis. La violence masculiniste s’en est ainsi trouvée légitimée, autorisée et popularisée.

Ce n’est pas par hasard que le Haut Comité sur l’égalité en France a tiré la sonnette d’alarme en affirmant dans son dernier rapport que la menace masculiniste était la plus importante à surveiller au pays en matière d’égalité. Des influenceurs comme Andrew Tate comptent aujourd’hui des millions d’abonnés ; ses contenus sont jugés positivement par 23 % des garçons de 15-16 ans et 56 % des jeunes pères (25-34 ans) au Royaume-Uni. Plus de 60 % des vidéos recommandées sur YouTube Shorts et 35 % sur TikTok contiennent des propos toxiques après quelques interactions avec du contenu masculiniste.

D’autre part, une étude menée auprès d’élèves de plusieurs écoles secondaires à Montréal montre que 34 % des jeunes adhèrent aux discours masculinistes.


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Encadrer la haine

Le contexte est préoccupant et mérite d’être urgemment pris en compte par le gouvernement canadien. En 2023, nous déposions à la Chambre des communes, avec Guylaine Maroist, une pétition de 30 000 signatures réclamant une loi contre les contenus haineux en ligne. Elle est restée sans suite.

Depuis, les débats sur l’encadrement des plates-formes numériques polarisent Ottawa. Le projet de loi C-63 sur les préjudices en ligne, déposé en février 2024, vise à contraindre les plates-formes à limiter les contenus nocifs et à créer une Commission de la sécurité numérique dotée de pouvoirs de sanction. Un comité spécial sur l’antiféminisme, auquel j’ai participé, s’est également tenu en décembre dernier à la Chambre des communes.

Quoiqu’il en soit, le masculinisme doit être considéré pour ce qu’il est : non pas une simple opinion parmi d’autres, mais une idéologie politique qui fragilise notre démocratie, les droits des femmes et réifient les cyberviolences.

La Conversation Canada

Léa Clermont-Dion ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique – https://theconversation.com/propulse-par-les-medias-sociaux-le-masculinisme-sort-de-lombre-et-trouve-un-echo-dans-la-sphere-publique-276126

Taxe sur les économies informelles en Afrique : promesses et écueils de la technologie

Source: The Conversation – in French – By Abel Gwaindepi, Senior Researcher, Danish Institute for International Studies

Les changements dans le monde du financement du développement, en particulier la forte baisse de l’aide étrangère et la diminution des prêts bon marché accordés aux pays à faible revenu ont remis la fiscalité au centre du débat.

L’Afrique est entrée dans une nouvelle « ère fiscale pour le développement ». À mesure que les financements extérieurs se tarissent, de nombreux pays africains comptent désormais davantage sur leur propre capacité à lever des fonds par le biais de la fiscalité. Mais une grande partie des économies africaines est informelle, ce qui est largement considéré comme un obstacle à la collecte des recettes fiscales.

Mes travaux récents montrent également que les pays où le secteur informel est très développé ont tendance à percevoir moins de recettes fiscales et à être confrontés à d’autres difficultés connexes.

Les gouvernements qui ont du mal à payer les salaires et à fournir des services publics ont deux options principales :

  • augmenter les impôts du secteur formel en relevant les taux, en introduisant de nouvelles taxes ou en réduisant les incitations fiscales (mesure impopulaire auprès des entreprises qui paient déjà)

  • étendre la fiscalité au secteur informel, où travaillent la plupart des gens et opèrent la plupart des entreprises, bien que ces acteurs soient déjà partiellement grevés par des taxes assimilables à des impôts et d’autres paiements informels.

La réalisation de la seconde option se heurte à de nombreux obstacles.

Environ 85 % des personnes en âge de travailler en Afrique subsaharienne sont employées de manière informelle. Il est donc extrêmement difficile pour les autorités fiscales de suivre l’activité économique ou de faire respecter la conformité. L’informel complique la tâche des gouvernements pour développer les trois capacités nécessaires à une fiscalité efficace : l’identification, la détection et la collecte.

La technologie apporte une réponse à ces trois défis. Mais, comme le montrent mes recherches, elle ne constitue pas une solution complète. Des outils mal conçus peuvent amplifier les défis existants ou créer de nouvelles injustices, affaiblir la confiance et pousser les gens à revenir à l’argent liquide.

La technologie, un outil à double tranchant

La capacité d’identification est la capacité à savoir qui doit payer des impôts – qu’il s’agisse de particuliers, d’entreprises ou de propriétés – grâce à des registres et des bases de données fiables. La capacité de détection consiste à vérifier si les particuliers et les entreprises déclarent les montants corrects. Cela se fait souvent à l’aide d’informations provenant de tiers, telles que les reçus électroniques et les enregistrements de transactions monétaires mobiles. La capacité de collecte est la capacité à garantir que les impôts sont payés de manière fluide et sécurisée. La technologie peut renforcer ces trois capacités :

  • les systèmes d’identification numérique permettent de mettre les contribuables face à leurs obligations.

  • les données de transactions électroniques aident à découvrir les revenus sous-déclarés.

  • les systèmes de déclaration en ligne ou de retenue à la source automatisés facilitent les paiements pour les contribuables tout en réduisant les contacts directs, source d’inefficacité et de fraude.

Les technologies émergentes telles que l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique sont désormais utilisées pour évaluer le risque fiscal, signaler les déclarations suspectes, détecter les fraudes potentielles et hiérarchiser les cas d’audit de manière beaucoup plus précise et efficace que la sélection manuelle.

Il est nécessaire de mettre en place des équipements de base, des infrastructures numériques fiables avant de pouvoir réaliser des progrès significatifs dans ce domaine dans les pays à faible revenu. L’une des méthodes utilisées par les gouvernements pour taxer le secteur informel consiste à mettre en place des «régimes fiscaux simplifiés».

La technologie joue ici un rôle important. Par exemple, l’expérience du Rwanda montre à quel point la facturation numérique peut être puissante. Lorsque les grandes entreprises ont besoin de factures électroniques valides pour déclarer leurs dépenses. Elles imposent cette exigence aux petits fournisseurs auprès desquels elles s’approvisionnent. Cela améliore le respect des obligations fiscales.

Les machines de facturation électronique du Rwanda ont également montré que la conformité volontaire à la TVA est possible lorsque la technologie simplifie le processus, réduit la paperasserie et comble le déficit d’information.

Au Kenya, le gouvernement a mis en place l’eTIMS, un système numérique sans papier qui stocke les reçus sous forme électronique. Il fonctionne grâce à des registres fiscaux électroniques qui valident, signent, cryptent puis envoient les données de vente directement à l’administration fiscale kenyane.

Fiscalité des services financiers numériques

Les services financiers numériques font désormais partie de la vie quotidienne sur tout le continent, en particulier l’argent mobile et les portefeuilles numériques. Ces dernières années, les gouvernements ont également commencé à utiliser ces services comme base d’imposition.

L’idée est que même si les commerçants informels ne paient pas d’impôts officiels, beaucoup d’entre eux effectuent néanmoins des paiements électroniques via des systèmes tels que l’argent mobile ou les portefeuilles électroniques.

Au Ghana, le gouvernement a introduit une taxe électronique de 1,75 % sur les transactions électroniques, avec une exemption de 100 cédis (10 dollars américains). Après une levée de boucliers et un retour massif à l’argent liquide, le taux a d’abord été réduit, puis complètement supprimé en 2025. Il était perçu comme contre-productif pour les efforts de formalisation et d’inclusion financière.

L’art du possible

La fiscalité dans les pays à faible revenu relève souvent de « l’art du possible ». Les données montrent que les taxes sur l’argent mobile peuvent réduire considérablement l’utilisation des services financiers numériques, jusqu’à 39 % dans certains contextes. La charge est particulièrement lourde lorsque la pénétration bancaire est faible. Les utilisateurs ruraux et non bancarisés n’ont pas vraiment d’alternative à l’argent mobile. Ils doivent soit payer la taxe, soit recourir à des options inefficaces et souvent plus coûteuses.

Les gouvernements doivent trouver un équilibre entre des priorités concurrentes. Ils souhaitent promouvoir la numérisation et soutenir les marchés des services financiers numériques, tout en élargissant l’inclusion financière en maintenant des services financiers formels abordables et accessibles. Dans le même temps, ils doivent générer des revenus durables.

La technologie doit faire partie de la solution, mais elle nécessite des bases solides.

Au-delà de la technologie qui aide à numériser les documents administratifs ou permet un dépôt instantané, il existe une question plus fondamentale. À mesure que la richesse passe au numérique (applications, plateformes, portefeuilles électroniques, blockchain et même cryptomonnaies), les systèmes fiscaux doivent évoluer en conséquence. Les pays ne peuvent pas suivre le rythme s’ils n’investissent pas dans les compétences fiscales du XXIe siècle et dans l’infrastructure numérique nécessaire pour dépasser les systèmes fiscaux analogiques.

Dans les pays où l’économie informelle est très développée, la technologie peut soutenir la modernisation fiscale, mais elle se heurte également à des limites importantes. Celles-ci sont liées à la faiblesse des infrastructures, au comportement humain et aux contraintes institutionnelles ou juridiques.

Les outils numériques ne peuvent tout simplement pas fonctionner là où l’accès à l’électricité ou à Internet n’est pas fiable.

Le facteur humain est également important : même lorsque les systèmes fonctionnent, de nombreux contribuables n’ont pas les compétences, la conscience ou la capacité financière nécessaires pour les utiliser. Et les agents fiscaux peuvent résister ou faire un mauvais usage des nouveaux outils si les incitations ne sont pas adaptées. Le cadre juridique est également important, car les audits numériques peuvent être effectués rapidement, mais le processus peut être ralenti si les tribunaux sont inefficaces.

Ce qu’il faut faire

Le défi fondamental en matière de fiscalité reste le même : aucun système fiscal ne peut maximiser à la fois les recettes, l’équité et la simplicité. Une bonne politique consiste à trouver le juste équilibre, plutôt que de faire des compromis qui font peser le plus lourd fardeau sur les plus pauvres. Et les gens sont plus disposés à payer lorsqu’ils voient que l’État fournit des services essentiels en retour.

En fin de compte, la fiscalité est une question politique. Elle implique des décisions sur qui paie et comment. Ces décisions reflètent autant les priorités d’un pays que ses capacités techniques.

À mesure que les revenus et l’activité commerciale se déplacent vers les plateformes numériques, les gouvernements ont besoin de systèmes modernes capables de suivre le rythme, de comprendre comment les entreprises informelles se tournent vers le numérique, en tout ou en partie, et d’appliquer efficacement les règles fiscales.

The Conversation

Abel Gwaindepi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Taxe sur les économies informelles en Afrique : promesses et écueils de la technologie – https://theconversation.com/taxe-sur-les-economies-informelles-en-afrique-promesses-et-ecueils-de-la-technologie-275884

Flore endémique des Pyrénées : vers un risque de déclin massif d’ici la fin du siècle

Source: The Conversation – in French – By Noèmie Collette, Doctorante en écologie, Université de Perpignan Via Domitia

La dauphinelle des montagnes (_Delphinium montanum_) est une fleur de montagne emblématique des Pyrénées, menacée par le changement climatique. Olive Titus / Flickr, CC BY

L’évolution des conditions climatiques menace, à l’horizon 2100, près de la moitié des espèces florales endémiques uniques des Pyrénées. Il est urgent de renforcer les suivis pour mener des stratégies de conservation plus efficaces. À cet égard, les modèles de distribution d’espèces constituent un outil précieux.


Situées à l’interface de l’influence climatique atlantique et méditerranéenne, les Pyrénées se distinguent par leur richesse exceptionnelle en espèces végétales. Ce massif montagneux accueille notamment plusieurs dizaines d’espèces endémiques, strictement limitées à ce territoire.

Leurs aires de répartition restreintes, parfois limitées à quelques sommets, les rendent particulièrement vulnérables au changement climatique. Nos travaux récemment publiés montrent que près de la moitié des espèces endémiques pyrénéennes considérées pourraient voir leurs conditions climatiques, aujourd’hui favorables, disparaître du massif d’ici à 2100.

Le persil d’isard (Xatartia scabra), une plante strictement endémique des éboulis d’altitude des Pyrénées. Comme beaucoup d’espèces montagnardes à aire très réduite, elle pourrait voir disparaître d’ici à 2100 les conditions climatiques qui permettent sa survie.
Joris Bertrand, Fourni par l’auteur

Cette perte se traduirait par une réduction majeure des zones où ces espèces sont le plus à même de se maintenir ou de s’établir. Ceci fragiliserait durablement les populations et accroîtrait fortement leur risque d’extinction locale.

Flore endémiques des Pyrénées : un patrimoine en danger

L’analyse couvre quatre périodes du climat actuel à l’horizon 2100 et repose sur quatre scénarios climatiques illustrant différentes trajectoires de réchauffement. Celles-ci vont d’une hausse modérée (environ + 2,16 °C) à un réchauffement nettement plus marqué (jusqu’à + 6,14 °C) à l’échelle des Pyrénées.

Les résultats dressent un constat alarmant. D’ici à la fin du siècle, 69 % des espèces endémiques étudiées pourraient perdre plus des trois quarts de la superficie des zones qui leur sont climatiquement favorables. Suivant les scénarios les plus pessimistes, plus d’une espèce sur deux verrait même l’intégralité de sa niche bioclimatique disparaître. Autrement dit, perdrait toutes les conditions climatiques nécessaires à sa survie.

Certaines plantes emblématiques du massif, telles que la Dauphinelle des montagnes (Delphinium montanum), l’endressie des Pyrénées (Endressia pyrenaica), ou encore l’esparcette des Pyrénées (Onobrychis pyrenaica), apparaissent particulièrement vulnérables. Les modèles indiquent que les conditions climatiques qui leur sont favorables pourraient déjà avoir disparu à l’échelle du massif, suggérant soit une survie temporaire dans des microrefuges, soit un décalage entre déclin climatique et extinction biologique. Ce phénomène est connu sous le nom de « dette d’extinction ».

Réduction des zones favorables aux plantes endémiques des Pyrénées d’ici à 2100.
Noèmie Collette, Fourni par l’auteur

Malgré une dynamique globalement défavorable, deux espèces (Linaria bubanii) et Pinguicula longifolia) pourraient toutefois voir leurs habitats favorables s’étendre dans le futur. Même si ces espèces pourraient théoriquement coloniser de nouveaux milieux, ces cas resteraient marginaux et ne compenseraient pas la tendance globale attendue.




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Les sommets pour ultimes refuges

Les montagnes figurent parmi les écosystèmes les plus exposés aux bouleversements climatiques. Les températures y augmentent plus rapidement qu’en plaine, contraignant de nombreuses espèces à coloniser des altitudes toujours plus élevées pour suivre les conditions qui leur sont favorables.

Dans l’étude présentée sur les plantes endémiques pyrénéennes face au changement climatique, au-delà du déclin attendu des zones favorables, nos résultats montrent que les conditions climatiques adaptées à ces plantes pourraient se déplacer progressivement. La plupart des zones actuellement favorables ne le resteraient pas, et cela non pas parce que le climat deviendrait défavorable partout à la fois, mais parce que les conditions favorables à ces espèces pourraient se déplacer.

En moyenne, les zones climatiquement favorables aux espèces devraient s’élever d’environ 180 m en altitude et de 3 km vers le Nord d’ici à 2100. Cela ne signifie pas que les espèces suivront automatiquement ce mouvement : de multiples contraintes biologiques, écologiques ou physiques limiteront leur capacité de dispersion.

Ainsi, la plupart des lieux où ces plantes survivent aujourd’hui ne leur conviendront plus demain, augmentant le risque de déclin. Dans les scénarios les plus pessimistes, les aires propices à un maximum d’espèces se concentreraient au-delà de 2 000 m, et deviendraient très morcelées du fait de la topographie du massif, formant de petits « refuges » isolés. Cette fragmentation accentuerait les risques d’isolement génétique et d’extinction locale.

Paysage de haute montagne pyrénéenne dominé par des éboulis et des pelouses alpines sur des versants raides, caractéristique des milieux privilégiés par les espèces endémiques.
Joris Bertrand, Fourni par l’auteur

Ces résultats invitent à repenser les stratégies de conservation. Les sommets et crêtes, où subsisteront les dernières conditions favorables, doivent devenir des refuges prioritaires. Les espèces les plus menacées nécessitent un suivi renforcé et la protection de leurs micro-habitats, voire, dans certains cas, des mesures exceptionnelles, telles que la conservation ex situ ou la migration assistée.

Plus largement, cette étude souligne que la conservation doit intégrer les climats futurs, et pas seulement les distributions actuelles des espèces, sans quoi les efforts de conservation risquent d’être déployés là où les espèces ne pourront de toute façon plus se maintenir.




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Des modèles précieux pour suivre la distribution des espèces

Dans le cas des endémiques Pyrénéennes, l’étude repose sur un outil central de l’écologie contemporaine : les modèles de distribution d’espèces (Species Distribution Models, SDM). Ces approches se sont imposées au début des années 2000, avec des travaux méthodologiques fondateurs et les premières applications à grande échelle, montrant la forte vulnérabilité de la flore européenne face au réchauffement.

Dans leur forme la plus complète, les SDM peuvent intégrer de multiples dimensions de l’écologie : conditions bioclimatiques, capacités de dispersion, traits fonctionnels, interactions biotiques, ou encore des informations génétiques permettant de quantifier l’adaptation locale. Ils permettent ainsi de caractériser non seulement où une espèce vit, mais aussi pourquoi elle s’y maintient et comment elle pourrait répondre aux changements environnementaux. Toutefois, toutes ces informations ne sont pas disponibles pour l’ensemble des espèces, ce qui limite leur intégration lorsqu’on en étudie un grand nombre simultanément.

Résumé graphique des résultats principaux de l’étude sur l’impact du changement climatique sur la flore endémique des Pyrénées.
Fourni par l’auteur

Dans ce contexte, l’approche la plus appropriée consiste à caractériser la niche bioclimatique d’une espèce, entendue comme l’ensemble des conditions climatiques, notamment de températures et de précipitations, compatibles avec son maintien. Cette approche repose sur le croisement de données de présence, provenant de relevés de terrain, d’herbiers ou de bases de données en ligne, avec des variables décrivant les conditions environnementales des sites occupés.

Éclairer les trajectoires possibles

Les modèles permettent ainsi de définir les combinaisons climatiques associées à la présence (ou l’absence) de l’espèce, et donc les environnements où elle est susceptible de se maintenir. Une fois ce portrait établi, il devient possible d’étudier comment ces conditions favorables évolueraient sous différents climats futurs afin d’estimer où l’espèce pourrait subsister, migrer ou disparaître.

Afin de renforcer la robustesse des résultats, l’étude présentée mobilise cinq grandes familles de modèles couramment utilisés en biologie de la conservation, chacun doté d’avantages et d’inconvénients : certains captent mieux les relations non linéaires, d’autres sont plus adaptés aux espèces présentant peu d’occurrences dans une zone d’étude donnée. Les combiner dans une approche dite « d’ensemble », permet de réduire l’influence des incertitudes propres à chaque méthode et d’obtenir des prédictions plus robustes. Pour chaque espèce, plusieurs dizaines de modèles ont ainsi été calibrés, puis agrégés afin d’obtenir une prédiction consensus, plus robuste face aux incertitudes méthodologiques.

Face à l’accélération du changement climatique, le suivi scientifique et la protection des derniers sites favorables ne suffiront pas toujours à prévenir les déclins, mais ils demeurent essentiels pour préserver au mieux la richesse et la singularité de la flore pyrénéenne tout en accompagnant au mieux les transformations à venir. Les modèles de distribution des espèces n’ont pas vocation à prédire précisément l’avenir, mais à éclairer les trajectoires possibles.

Ici, leur message est clair et cohérent : si le réchauffement se poursuit au rythme actuel, une part importante du patrimoine végétal unique des Pyrénées pourrait disparaître d’ici la fin du siècle. Préparer la transition plutôt que la subir, renforcer la coordination entre la France, l’Espagne et Andorre, et protéger les derniers refuges de biodiversité montagnarde apparaissent désormais comme des leviers indispensables pour protéger ce patrimoine irremplaçable.

The Conversation

a bénéficié pour cette étude des financements de la Région Occitanie Pyrénées-Méditerranée (Émergence 2024), l’État-Commissariat de massif des Pyrénées (FNADT 2023) et du programme Interreg-POCTEFA dans le cadre du projet Floralab+ (EFA024/01).

Joris Bertrand a bénéficié pour cette étude du programme européen Interreg-POCTEFA dans le cadre du projet Floralab+ (EFA024/01). Il a par ailleurs été financé et est actuellement financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Sébastien Pinel a reçu des financements pour cette étude du financement d’un programme européen Interreg-POCTEFA dans le cadre du projet Floralab+ (EFA024/01).

Valérie Delorme-Hinoux a bénéficié pour cette étude du financement d’un programme européen Interreg-POCTEFA dans le cadre du projet Floralab+ (EFA024/01).

ref. Flore endémique des Pyrénées : vers un risque de déclin massif d’ici la fin du siècle – https://theconversation.com/flore-endemique-des-pyrenees-vers-un-risque-de-declin-massif-dici-la-fin-du-siecle-275731