Endométriose : une maladie longtemps ignorée malgré des symptômes décrits depuis l’Antiquité

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nadjib Mohamed Mokraoui, Médecin épidémiologiste, doctorant au Centre de recherche en Épidémiologie et Santé des Populations (CESP), équipe Épidémiologie Gynécologique (EpiGyn), Inserm. Travaux de recherche portant sur l’endométriose, Inserm

Opération d’hystérectomie vaginale pratiquée par Paul Segond à l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris, au XIXᵉ siècle. Héliogravure. Le terme « hystérie », du grec « hystera » (« utérus ») illustre une confusion persistante dans l’histoire entre symptômes corporels et représentations sociales du féminin. Wellcome Collection, CC BY

Douleurs pelviennes intenses, règles très douloureuses, infertilité… ces symptômes liés à l’endométriose figuraient déjà dans les textes médicaux dès l’Antiquité. Pourtant cette maladie qui touche 10 % des femmes en âge de procréer est longtemps restée ignorée. En cause : la longue histoire des représentations médicales et sociales de la douleur féminine.


Avoir très mal pendant ses règles. Être épuisée en permanence. Souffrir lors des rapports sexuels ou présenter des troubles digestifs inexpliqués. Pour des millions de femmes, ces symptômes font partie du quotidien. Pourtant, ils restent encore trop souvent minimisés, voire considérés comme « normaux ». Derrière ces douleurs, se cache parfois une maladie fréquente, mais longtemps ignorée : l’endométriose.

On estime aujourd’hui que l’endométriose concerne environ une femme sur dix en âge de procréer dans le monde, soit près de 190 millions de femmes. En France, cela représenterait environ deux millions de personnes. Le délai moyen entre l’apparition des premiers symptômes et le diagnostic reste estimé entre sept et dix ans dans de nombreux pays.

Pour comprendre ce retard, il faut revenir sur la longue histoire des représentations médicales et sociales de la douleur féminine.

Une souffrance connue depuis l’Antiquité

Contrairement à une idée répandue, l’endométriose n’est pas une maladie récente. Si son identification en tant qu’entité médicale distincte est relativement moderne, des descriptions de symptômes compatibles – douleurs pelviennes intenses, règles très douloureuses, infertilité – figurent déjà dans les textes médicaux de l’Antiquité.

Les premières références apparaissent dans des papyrus médicaux égyptiens datant d’environ 1855 avant notre ère. Dans la Grèce antique, les écrits du Corpus hippocratique, attribués à Hippocrate (Vᵉ–IVᵉ siècle av. n. è.), décrivent des troubles gynécologiques marqués par des douleurs menstruelles sévères, des saignements anormaux et des difficultés à concevoir.

Ces symptômes étaient alors interprétés à travers la théorie de l’« utérus errant », selon laquelle un utérus supposé mobile serait à l’origine de troubles physiques et psychiques. Si cette explication était erronée, elle témoigne néanmoins d’un constat ancien : la souffrance des femmes était observée, mais comprise à travers des cadres philosophiques et culturels, en l’absence de connaissances biologiques.

Le « Corpus hippocratique » mentionne plusieurs symptômes gynécologiques ayant des similitudes frappantes avec ceux de l’endométriose
Le Corpus hippocratique mentionne plusieurs symptômes gynécologiques ayant des similitudes frappantes avec ceux de l’endométriose.
The National Library of Medicine

L’« hystérie », ou la confusion entre symptômes corporels et représentations du féminin

Au fil des siècles, cette lecture s’est prolongée. Les douleurs gynécologiques ont été largement perçues comme une fatalité féminine, et souvent interprétées comme l’expression d’un déséquilibre moral ou psychologique.

Le terme d’« hystérie », dérivé du grec hystera (« utérus »), s’inscrit dans cette histoire longue, marquée par une confusion persistante entre symptômes corporels et représentations sociales du féminin. Cette approche a durablement influencé la manière dont les plaintes des femmes ont été prises en compte et explorées sur le plan médical.

De la suspicion à la reconnaissance médicale

Un tournant s’opère à la fin du XIXe siècle. Dans les années 1860, le pathologiste Karl von Rokitansky décrit, lors d’examens anatomopathologiques, des lésions contenant un tissu glandulaire ressemblant à la muqueuse utérine, localisé en dehors de la cavité utérine. Ces observations constituent la première description morphologique de ce qui sera plus tard identifié comme l’endométriose.

Au début du XXe siècle, le gynécologue américain John A. Sampson franchit une étape supplémentaire. Entre 1921 et 1927, il introduit le terme d’« endométriose » et propose une première conceptualisation de la maladie comme entité clinique distincte.

Il avance l’hypothèse des menstruations rétrogrades, suggérant un reflux de cellules endométriales vers la cavité abdominale. Bien que cette hypothèse demeure aujourd’hui l’un des cadres explicatifs majeurs, elle ne permet pas à elle seule de rendre compte de l’ensemble des formes et des localisations de la maladie.

Ces travaux posent les bases de la compréhension moderne de l’endométriose. Pourtant, ils ne s’accompagnent pas immédiatement d’une amélioration de la prise en charge. Pendant une grande partie du XXe siècle, la maladie reste perçue comme peu sévère, tandis que les douleurs menstruelles continuent d’être largement banalisées.

Une maladie chronique longtemps invisibilisée

Longtemps appréhendée essentiellement sous l’angle anatomopathologique, l’endométriose a progressivement été reconnue, au fil des dernières décennies, comme une maladie chronique associée à des phénomènes inflammatoires. Cette évolution des connaissances a permis de mieux comprendre l’ampleur de ses manifestations cliniques : douleurs sévères, fatigue persistante, troubles digestifs et urinaires, altération importante de la qualité de vie et, parfois, infertilité.

Malgré ces avancées, l’errance diagnostique demeure importante. Elle s’explique à la fois par la grande hétérogénéité des symptômes et par la persistance de représentations sociales autour des règles et de la douleur féminine.

De nombreuses études montrent que les patientes rapportent avoir longtemps entendu que leurs douleurs étaient « normales » ou attribuées au stress ou à l’anxiété, contribuant ainsi à retarder l’accès au diagnostic et à une prise en charge adaptée.

Une histoire toujours en cours

Au cours des deux dernières décennies, la prise en charge de l’endométriose a connu une évolution notable. Les progrès de l’imagerie médicale, notamment de l’IRM et de l’échographie spécialisée, ont permis d’améliorer le diagnostic des formes complexes, tandis que les stratégies thérapeutiques se sont diversifiées, avec une attention croissante portée à la qualité de vie.

En France, cette évolution s’est accompagnée d’une reconnaissance institutionnelle accrue, en particulier avec la mise en place, en 2022, de la Stratégie nationale de lutte contre l’endométriose qui vise à améliorer le diagnostic précoce, structurer les parcours de soins, renforcer la formation des professionnels de santé et soutenir la recherche.

Si ces avancées ont profondément transformé la compréhension et la prise en charge de la maladie, de nombreux défis persistent. Les recherches actuelles s’attachent notamment à mieux comprendre les trajectoires douloureuses précoces et à intervenir plus en amont, avec l’objectif de dépasser une logique strictement curative pour envisager, à terme, des stratégies de prévention.

Un projet de recherche sur les règles douloureuses dès l’adolescence

Dans cette perspective, le projet de recherche PRECURSOR, qui sera prochainement lancé en France, s’intéresse aux règles très douloureuses dès l’adolescence.

Son objectif est d’évaluer si une prise en charge précoce associant plusieurs approches pourrait permettre de prévenir l’apparition de douleurs pelviennes chroniques et, à plus long terme, réduire le risque de développer une endométriose. Des adolescentes concernées par des douleurs menstruelles sévères seront prochainement invitées à participer à cette étude.




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L’histoire de l’endométriose éclaire ainsi les enjeux persistants, pour les systèmes de santé, de l’identification et de la prise en charge des douleurs féminines, qui demeurent un sujet central de santé publique.

The Conversation

Nadjib Mohamed Mokraoui a reçu des financements de Fondation pour la Recherche Médicale; Fondation Apicil; Fondation pour la Recherche sur l’Endométriose; Association Endofrance

– ref. Endométriose : une maladie longtemps ignorée malgré des symptômes décrits depuis l’Antiquité – https://theconversation.com/endometriose-une-maladie-longtemps-ignoree-malgre-des-symptomes-decrits-depuis-lantiquite-279804

Gen Z : Non, la quête de sens n’est pas la priorité pour les jeunes peu qualifiés. Oui, l’argent reste un facteur important

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean-François Garcia, Professeur Associé en gestion des ressources humaines, EM Normandie

Selon une étude, moins de 11 % des jeunes peu diplômés souhaitent exercer un emploi ayant du sens et 42 % estiment que le salaire est important. Okrasiuk/Shutterstock

La génération Z, née entre entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, n’est pas uniforme. Tandis que la quête de sens du travail est associée aux jeunes très qualifiés, le salaire reste un facteur important pour ceux de niveaux d’études inférieurs ou équivalents au baccalauréat. Car, au-delà des généralités, il est également question de milieux favorisés et défavorisés.


La question de l’emploi des jeunes est revenue dans l’actualité à la faveur de la proposition choc du Medef d’instaurer un « CDI jeunes » qui serait résiliable sans motif durant les premières années.

Cette proposition s’inscrit dans un contexte où le chômage des moins de 25 ans repart très fortement à la hausse – 21,5 % en France au 4e trimestre 2025 selon l’Insee. Une tendance qui contribue à rendre les jeunes, et notamment les moins qualifiés, encore plus vulnérables au moment de leur insertion professionnelle.

Dans le but de mieux comprendre le rapport au travail des jeunes peu qualifiés, nous avons réalisé une étude auprès de ces jeunes (2 421 répondants) qui présentent la particularité d’être accompagnés par les missions locales de Normandie.

Qui sont les jeunes peu qualifiés ?

L’Observatoire des inégalités (2025) rappelle que « l’insertion professionnelle reste très inégalitaire, et [que] la stabilité du contrat de travail comme le niveau de qualification conditionnent fortement le rapport au travail ».

Les difficultés liées à l’insertion professionnelle sont bien réelles pour les moins diplômés. En 2023, « parmi les jeunes diplômés au plus du baccalauréat et sortis de formation initiale depuis un à quatre ans, le taux de chômage atteint 22 %, contre 9 % parmi les diplômés du supérieur », selon l’Insee. Ces jeunes constituent donc une population particulièrement vulnérable au moment d’entrer sur le marché du travail.

En pratique, cette vulnérabilité est souvent corrélée au milieu social d’appartenance. Selon le portrait social 2025 de l’Insee,

« parmi les 25-34 ans, en 2024, 15 % des enfants d’ouvriers n’ont aucun diplôme ou uniquement le brevet, contre 2 % des enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures ».

La même étude précise que

« 41 % des enfants d’ouvriers possèdent un diplôme du second degré professionnel (baccalauréat professionnel ou équivalent, CAP ou BEP), contre 9 % des enfants de cadres ».

Ces inégalités sociales de parcours se prolongent dans l’enseignement supérieur : 83 % des 25-34 ans, enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures, sont diplômés du supérieur contre 37 % des enfants d’ouvriers. Les jeunes issus d’un milieu social défavorisé ont donc plus de risques de faire partie de la population des jeunes peu qualifiés.

Seuls 7,5 % des jeunes peu qualifiés sensibles aux engagements RSE

Une étude Ipsos/BCG/CGE menée en 2021 auprès de 2 242 étudiants et alumni de grandes écoles montre que les jeunes seraient prêts à prendre des postes moins bien payés, voire plus précaires, mais davantage porteurs de sens. Une autre étude BVA pour la Fondation Jean-Jaurès et la Macif (1 000 Français de 18 à 24 ans, décembre 2021) fait apparaître que l’entreprise idéale de ces jeunes est celle qui s’implique dans les problématiques sociétales telles que l’environnement (29 %).

Notre enquête portant sur la population spécifique des jeunes peu diplômés invite à nuancer ces résultats : moins de 11 % déclarent être attachés à exercer un emploi ayant du sens alors que 42 % estiment que le salaire est un facteur important.

À peine 7,5 % d’entre eux se disent sensibles aux engagements sociétaux et environnementaux des entreprises (RSE) et à peine 2 % expriment le désir d’exercer un emploi qui leur permettrait d’avoir un impact sur la société. Ces résultats soulignent que les jeunes peu qualifiés ont des valeurs et des problématiques spécifiques qui sont bien différentes de celles des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur.

Comment l’expliquer ? Compte tenu de leurs difficultés à s’insérer durablement sur le marché du travail, la quête de sens ou les enjeux sociétaux et environnementaux ne constituent pas des enjeux prioritaires à court terme. Place, pour eux, au pragmatisme.

Moyens financiers insuffisants

Le processus de recrutement doit être l’occasion d’établir une véritable relation de confiance avec ce public des jeunes peu qualifiés. Celle-ci implique une politique de ressources humaines résolument orientée vers l’égalité des chances et l’inclusion. L’enjeu : favoriser la diversité des profils sans chercher à opposer les jeunes entre eux, qu’ils soient très diplômés ou pas. Objectivement, il convient de noter que, dans la population des jeunes peu qualifiés, la non-poursuite des études n’est pas toujours un choix assumé, mais plutôt la résultante de moyens financiers insuffisants.

Notre étude montre clairement que ces jeunes ne supportent plus cette image dégradée que l’on peut avoir d’eux dans leur rapport au travail. Ils ont souvent l’impression qu’il existe à leur encontre des préjugés négatifs qui peuvent parfois prendre la forme de stéréotypes et, à cet égard, leur position est sans appel :

« Arrêtez de discréditer notre génération concernant l’efficacité au travail, j’entends quasiment tous les jours que les jeunes ne savent plus travailler, c’est très démotivant », témoigne un jeune interviewé.

D’où la récurrence des sentiments de démotivation, de découragement vis-à-vis du monde du travail, voire d’exclusion.

Respect, bienveillance et accompagnement

La confiance doit impérativement être renouée avec les employeurs, d’autant que 60 % des jeunes peu qualifiés sont parfaitement conscients de la nécessité de faire leurs preuves pour réussir dans la vie professionnelle.

Encore faut-il leur manifester des actes de confiance. Pour ce faire, notre étude montre que le triptyque respect (ne pas les juger, être à l’écoute de leurs aspirations), bienveillance (admettre le doit à l’erreur, donner des feed-back constructifs) et accompagnement (s’engager dans un processus de développement des compétences) représente des valeurs importantes.




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Ces savoir-faire relationnels apparaissent comme des déterminants clés à l’attractivité organisationnelle vis-à-vis de cette population spécifique. Une fois intériorisés et mis en pratique par les membres de l’organisation et à commencer par les managers, ces comportements seront alors plus enclins à favoriser le développement des compétences purement techniques de ces jeunes.

Au-delà de ces questions de gestion des ressources humaines (GRH), on peut se demander si le sujet de l’employabilité des jeunes peu qualifiés ne constituerait pas, plus globalement, un enjeu de société. Dans cette acception, l’entreprise aurait aussi un rôle sociétal. Comme le souligne le sociologue François Dubet :

« Il n’est pas acceptable que, pour l’essentiel, les futures élites soient issues des élites et que les jeunes voués aux emplois les plus pénibles et les moins bien payés naissent dans les classes les moins favorisées. »

The Conversation

Jean-François Garcia a obtenu un financement de la part des Missions Locales de Normandie dans le cadre de son étude portant sur le rapport au travail des jeunes peu qualifiés.

– ref. Gen Z : Non, la quête de sens n’est pas la priorité pour les jeunes peu qualifiés. Oui, l’argent reste un facteur important – https://theconversation.com/gen-z-non-la-quete-de-sens-nest-pas-la-priorite-pour-les-jeunes-peu-qualifies-oui-largent-reste-un-facteur-important-275850

Dans l’océan Indien, le numérique peut créer des opportunités… ou installer une nouvelle précarité

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

De Madagascar à Maurice, des Comores aux Seychelles, la transition numérique est souvent présentée comme un moteur de modernisation. Mais sans compétences adaptées, sans protection des travailleurs et sans gouvernance de l’information, elle peut aussi accentuer les inégalités, fragiliser les parcours professionnels et affaiblir la confiance institutionnelle.

Dans l’océan Indien, le numérique est souvent raconté comme la promesse simple de plus de connexions, plus de services, plus d’emplois. Sur le terrain, la réalité est plus ambivalente. Un smartphone, une connexion mobile et quelques applications peuvent effectivement ouvrir un accès inédit à l’activité économique. Mais ces mêmes outils peuvent aussi faire entrer des milliers de travailleurs dans des formes d’emploi instables, peu protégées et dépendantes de règles qu’ils ne maîtrisent pas.

C’est tout l’enjeu de la transformation en cours que j’ai étudiée dans les Comores, à Madagascar, à Maurice et aux Seychelles. Le numérique y progresse partout, mais à des rythmes différents et dans des contextes très inégaux. Il affecte directement l’emploi, les compétences, les formes de travail et les modalités de gouvernance publique.

Le vrai sujet n’est donc pas seulement de savoir si la région se numérise, mais de comprendre quel type de travail, de protection et de confiance cette numérisation produit.

En tant que chercheur en sciences de l’information et de la communication, j’étudie les effets sociaux du numérique dans les contextes africains et insulaires. Mes travaux portent notamment sur les plateformes, le travail et la gouvernance sécuritaire de l’information.

Une transition régionale, mais des trajectoires très contrastées

Premier constat : la transition numérique est bien partagée, mais elle reste inégale.

Maurice et les Seychelles bénéficient d’environnements plus structurés. Madagascar et les Comores font face à des contraintes plus fortes en matière d’infrastructures, de formation et de capacités institutionnelles. Malgré ces écarts, le numérique s’impose dans toute la région comme un levier central de modernisation économique et sociale.

Le tableau comparatif du rapport fait apparaître quatre profils distincts.

  • Maurice dispose d’un environnement numérique robuste, avec des services à valeur ajoutée et des infrastructures interconnectées, mais le pays reste confronté à un décalage entre compétences disponibles et besoins du marché.

  • Les Seychelles ont davantage intégré le numérique à une logique de résilience (c’est-à-dire une capacité à mieux gérer les vulnérabilités structurelles d’un petit État insulaire en utilisant les outils numériques pour anticiper, coordonner et protéger), de gestion environnementale et de services publics.

  • Madagascar combine un fort potentiel humain, une jeunesse nombreuse et une croissance des usages mobiles avec de profondes fractures numériques et une forte informalité du travail.

  • Les Comores, enfin, avancent dans une trajectoire émergente, mais encore freinée par la faiblesse des infrastructures et des capacités opérationnelles. La stratégie Comores Numérique 2028 soutient le développement des services en ligne, des services financiers numériques et de la gouvernance, avec des initiatives comme l’e-gouvernement, e-Registre ou DIMAKOM, encore fragiles à ce stade.

Ce contraste rappelle qu’une même technologie ne produit pas les mêmes effets selon les contextes sociaux, éducatifs, territoriaux et institutionnels dans lesquels elle s’insère. Le numérique ne se réduit donc pas à une question d’équipement. La recherche montre que la transformation numérique peut désorganiser les repères professionnels, fragiliser la confiance organisationnelle et accentuer les tensions au travail lorsque les dispositifs techniques ne sont pas accompagnés de cadres de régulation adaptés

Le rapport souligne que le numérique crée bien de nouvelles opportunités d’emploi, notamment pour les jeunes. Mais ces opportunités restent conditionnées par trois facteurs : l’adéquation entre les compétences et les besoins du marché, la capacité à encadrer les nouvelles formes de travail numérique et l’accès équitable à la formation.

Sans accompagnement adapté, le risque de précarisation accrue et creusement des inégalités se renforcent.

C’est précisément pour cela que la notion de travail décent est centrale. L’Organisation internationale du travail (OIT) rappelle que la transition numérique ne doit pas être considérée comme une fin en soi, mais comme un moyen d’atteindre le travail décent, en tenant compte de ses effets sur l’emploi, les droits des travailleurs, la protection sociale, le dialogue social et l’inclusion.

Le rapport identifie plusieurs tensions : la création d’emplois numériques peut s’accompagner de formes accrues de précarité, l’automatisation transforme les compétences requises et l’accès inégal aux compétences renforce les écarts entre territoires, genres et niveaux de qualification.

Autrement dit, le numérique peut créer de l’activité sans sécuriser les parcours. Il peut générer du revenu sans garantir de droits. Et il peut ouvrir l’accès au marché tout en laissant une partie des travailleurs en dehors de tout cadre protecteur.

La gig economy, entre opportunités et nouvelles dépendances

C’est dans le travail sous plateforme que l’ambivalence de la transition numérique apparaît le plus nettement. Dans l’océan Indien, la gig economy, autrement dit une économie fondée sur des missions courtes, flexibles et organisées via des plateformes numériques, progresse déjà à travers les micro-tâches en ligne, les prestations ponctuelles, la livraison ou les services coordonnés par application mobile. Ce modèle dit « d’ubérisation » (mise en relation directe des clients et des prestataires, via des plateformes numériques) séduit parce qu’il offre une entrée souple sur le marché du travail et des revenus complémentaires, notamment dans des contextes d’informalité élevée.

Mais cette flexibilité masque une dépendance nouvelle. Les revenus, la visibilité des travailleurs et leur accès aux clients dépendent souvent de systèmes opaques de notation, de classement et d’automatisation. À cela s’ajoute un cadre de protection souvent insuffisant : faible protection sociale, sécurité professionnelle limitée, reconnaissance floue de l’emploi et difficulté de représentation collective. Dans des contextes insulaires, cette situation renforce particulièrement la vulnérabilité des jeunes et des travailleurs à faibles revenus.

Le numérique ouvre donc des opportunités, mais il introduit aussi de nouvelles vulnérabilités. Sans régulation, la promesse d’autonomie peut rapidement se transformer en précarité durable.

L’un des apports majeurs du rapport est de montrer que la fracture numérique ne se résume pas à l’accès aux réseaux ou aux terminaux. Elle renvoie aussi à des inégalités de compétences, d’usages, de capital culturel et d’insertion sociale, ce qui en fait une question de justice sociale autant que de connectivité.

Elle est aussi informationnelle. La montée en puissance des plateformes s’accompagne d’un désordre informationnel où s’imbriquent mésinformation, désinformation et malinformation, avec des effets directs sur la confiance institutionnelle et la cohésion sociale. Ces dynamiques affectent directement la cohésion sociale, le dialogue social et la qualité des relations de travail.

Les plateformes ne sont pas de simples supports techniques. Elles organisent ce qui devient visible, crédible et légitime, et influencent ainsi les rapports de pouvoir dans l’espace numérique. C’est pourquoi le rapport insiste sur le fait que sans gouvernance de l’information, la transition numérique ne peut être pleinement soutenable. Organiser, réguler et fiabiliser les flux informationnels devient une condition essentielle pour préserver la confiance et la cohésion de la population.

Quelles réponses ?

À l’échelle régionale, quatre défis ressortent : développer les compétences numériques, réduire les fractures sociales et territoriales, mieux encadrer les nouvelles formes de travail et renforcer la gouvernance de l’information. Ces enjeux appellent des réponses coordonnées entre les États.

Le rapport propose plusieurs pistes : structurer une expertise régionale sur le numérique et le travail, mieux cibler les publics vulnérables, accompagner le travail sous plateforme par le dialogue social, et intégrer la gouvernance de l’information aux politiques du numérique, de l’emploi et de la formation.

L’idée de fond est simple : dans l’océan Indien, le numérique ne peut pas être pensé comme une simple diffusion technologique. Sa réussite se mesurera moins au nombre de connexions qu’à sa capacité à produire des compétences durables, des protections réelles, du travail digne et un environnement informationnel suffisamment fiable pour soutenir la confiance.

Sans gouvernance sociale et informationnelle, le numérique modernise les outils sans forcément renforcer les sociétés.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Dans l’océan Indien, le numérique peut créer des opportunités… ou installer une nouvelle précarité – https://theconversation.com/dans-locean-indien-le-numerique-peut-creer-des-opportunites-ou-installer-une-nouvelle-precarite-279788

Faut-il craindre une pénurie durable d’oeufs ?

Source: The Conversation – in French – By François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris – PSL

Produits de base, les œufs manquent de plus en plus dans les rayons. Comment explique-t-on ces pénuries ? Comment se forme le prix des œufs ?


Comme chaque année à Pâques, les œufs en chocolat ont envahi les vitrines. Au même moment, les vrais œufs blancs nacrés manquent épisodiquement dans les rayons de supermarché.

Et si l’œuf devenait rare ? Comme si les poules pondeuses faisaient grève et ralentissaient la cadence. De quoi perturber sérieusement notre habitude alimentaire calée à 237 œufs par personne en France en 2025, qu’ils soient consommés durs (avec ou sans mayonnaise), frits, en omelette ou encore dans les pâtisseries, les pâtes et diverses recettes industrielles.

La consommation nationale croît même si les Français aiment davantage les œufs que les poulaillers. La tension actuelle sur le marché devrait donc persister.

Un risque élevé d’épidémie

Le risque de rareté est d’abord lié à l’influenza aviaire (IA), une forme de grippe. Hautement pathogène, le virus de l’IA conduit à l’abattage drastique des élevages contaminés. En 2022 aux États-Unis, 15 % du cheptel y est passé. Aujourd’hui, en France, l’épizootie compte déjà de nombreux foyers. Le risque a récemment été porté au niveau élevé par le ministère de l’agriculture.

Autre cause de rareté, mais de moindre mesure : la chaleur. Les poules sont perturbées par les canicules. Elles pondent moins d’œufs, plus petits et avec une coquille plus fragile, car plus fine. Comme les humains, elles en meurent aussi.

Les vertus de l’œuf

Or, c’est bien embêtant quand l’œuf se met à manquer. Les Français qui en mangent ont bien raison, car l’œuf est riche en protéines, en acides aminés essentiels, en antioxydants et oligo-éléments tout en étant peu calorique, facile à cuisiner et accessible à toutes les bourses (moins de 40 centimes pièce). Quant à son apport de cholestérol néfaste pour la santé, il s’agit d’une croyance infondée.




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Que va-t-il se passer si la rareté de l’œuf s’étend et s’amplifie ? Son prix devrait naturellement grimper. Aux États-Unis, la hausse a été telle qu’il est devenu un sujet de polémique politique. Fidèle à lui-même, Donald Trump, à peine installé dans son fauteuil présidentiel, s’est emparé de l’affaire pour s’en prendre à Joe Biden et s’enorgueillir faussement d’avoir baissé son prix de 95 % en quelques semaines.

Plus sérieusement, examinons ce qui fait le prix des œufs et donc, entre autres, les comportements et les préférences des consommateurs pour cet aliment ainsi que les conditions d’élevage des poules pondeuses. Bref, l’air de rien, je vous propose un petit cours d’économie.

Le prix de l’œuf, une question d’offre et de demande

Si moins d’œufs sont produits, leur prix montera mécaniquement. Pas besoin de tracer des courbes pour cela. C’est comme le carburant à la pompe quand le trafic du détroit d’Ormuz est bloqué. Le prix monte d’autant plus fortement que l’œuf est presque aussi indispensable que le pétrole. Par quoi d’autre le remplacer dans l’assiette et les gâteaux ? Les autres sources de protéines animales sont bien plus chères. Par des lentilles ou d’autres sources végétales ? Mais bon, une omelette au tofu soyeux n’a pas tout à fait la même saveur et consistance. Pour la pâtisserie, des graines de lin, de la banane écrasée ou de la fécule sont un pis-aller. Cela dit, la cuisine végane est devenue très élaborée et riche de recettes permettant de remplacer les œufs.

Du coup, faute de substituts évidents, les consommateurs répondent peu aux variations de prix. Une estimation chiffrée donne une baisse des achats d’œufs de seulement 15 % en cas de doublement de son prix. Ou, inversement, si la quantité disponible à la vente diminue de 1 %, le prix augmente de 6 à 7 %.

À court terme, les aviculteurs réagissent également peu à l’augmentation du prix. Ils ne peuvent pas du jour au lendemain produire plus pour vendre plus. Acheter et élever plus de poussins femelles ne leur sert à rien car une poule ne pondra ses premiers œufs, qu’âgée de 5 à 6 mois. En revanche, un prix élevé, surtout lié à une pénurie, facilite la reconstitution à terme du cheptel et incite les éleveurs à investir dans de nouvelles installations.

On comprend ainsi pourquoi – outre de raréfier les boîtes d’œufs dans les rayons – une baisse momentanée de la production pour cause de grippe aviaire ou de canicule fait monter le prix, mais qu’avec un peu de temps la pénurie prend fin et le prix rebaisse.

L’évolution du prix de l’œuf dépend de l’offre et de la demande. Mais aussi du coût de production.

Le prix du bien-être animal

En tendance, le coût augmente pour une bonne cause, celle du bien-être animal. En France, dans les couvoirs, les frères des poules pondeuses, autrement dit les poussins mâles, ne sont plus broyés ou gazés à la naissance. Le sexe des poussins est désormais déterminé dans l’œuf, le plus souvent par imagerie. On détecte si la couleur du duvet embryonnaire est blanche. Si oui, c’est un embryon mâle et l’œuf est détruit. L’ovosexage, devenu obligatoire, a doublé le coût du poussin livré aux aviculteurs.

Autre progrès notable, la poule pondeuse vit mieux. L’élevage en cage régresse. Plus de la moitié des poules bénéficient désormais d’un accès à l’extérieur. Évidemment avec certaines contraintes de promiscuité : pas plus de 500 congénères par hectare pour les œufs estampillés bio, mais un seuil cinq fois supérieur pour les œufs labélisés « plein air ». Plus coûteuses, ces conditions d’élevage se traduisent par des prix plus élevés. Comptez 1,5 € pour une boîte de six œufs issus d’un élevage en cage, 2 € pour un élevage plein air et 3 € pour le bio.

Un manque d’œufs… français ?

Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des poulaillers, sauf que, face à une consommation dynamique, la production nationale a du mal à suivre.

Depuis une quinzaine d’années, la production annuelle française est quasi stable en tendance autour de 16 milliards d’œufs, alors que la demande croît, pour les œufs dits coquille des ménages comme pour les œufs consommés transformés (jaunes et blancs liquides, poudre d’œuf, œufs durs écalés, etc.). En conséquence, les importations augmentent. Elles restent modestes (10 % de la consommation en 2025), mais cela pourrait ne pas durer.

En effet, la profession estime qu’il faudrait augmenter la capacité de production de 20 % en dix ans, ce qui implique la construction de plusieurs centaines de poulaillers. Or, 18 seulement ont vu le jour l’an dernier… La tension actuelle sur le marché n’est pas près de s’effacer.

L’opposition de voisinage face à de nouvelles installations est forte. Davantage, d’ailleurs, pour les élevages de plein air, car ils sont plus visibles et occupent une plus grande surface. Cette résistance locale aux poulaillers entraîne une cascade d’effets malvenus subis par d’autres. Plus d’importations signifient ailleurs plus de poussins et de poules moins bien lotis. La France est championne incontestée de l’abandon du broyage des premiers et de la réduction de l’enfermement en cage des secondes.

Des œufs oui, mais pas de poulaillers

Davantage d’importations signifient aussi une qualité moyenne des œufs plus basse pour les consommateurs à cause d’exigences sanitaires moins strictes et moins contrôlées à l’étranger. Plus d’importation signifie enfin une pression accrue sur la marge et le revenu des aviculteurs, les œufs importés étant meilleur marché. En résumé, le mouvement « Pas dans mon arrière-cour » (Not In My Backyard) qui s’oppose aux installations de poules pondeuses présente le risque de fragiliser une évolution jusque-là plutôt réussie et bienvenue. Même si tout n’est pas rose dans les poulaillers et pour les aviculteurs de l’Hexagone, je serais tenté de pousser un cocorico !

Pour contenir les importations, on ne peut pas compter sur un essor considérable de l’élevage de poules pondeuses dans son propre jardin. Une poule pondeuse sélectionnée peut pondre jusqu’à 300 œufs par an. Donc, pour parvenir à une autarcie domestique complète, une à deux poules seront nécessaires selon la taille du ménage et de l’appétit de ses membres pour les œufs.

France 3, 2026.

L’élevage d’autoconsommation est devenu tendance, mais seulement pour une toute petite part de la population. Si vous en êtes, vous pouvez même adopter une poule de réforme, qui aurait été sinon abattue jeune, car l’âge ralentit la cadence de ponte. Par ailleurs, si vous ne disposez que d’un balcon, évitez de vous lancer : vos voisins se plaindront des nuisances et l’animal vivra très mal sur un sol en dur.

Du bon écalage et autres mystères

Terminons par des conseils plus utiles au grand nombre. Comment écaler plus facilement un œuf dur ? Rien de plus désagréable que d’obtenir un œuf grenu et moche tant la coquille s’accroche au blanc. Éviter les œufs frais avant tout. D’ailleurs pour l’œuf au plat ou à la coque privilégier les œufs de moins de dix jours après ponte, ils seront meilleurs. Vous trouverez d’autres consignes pour un épluchage réussi dans un récent article paru dans The Conversation.

Comment casser proprement un œuf ? Histoire d’éviter les éclats de coquilles dans sa préparation et de devoir les retirer difficilement un à un. Ne pas briser l’œuf contre le bord d’une poêle ou d’un bol. Le taper fermement contre une surface plane.

Comment réaliser un œuf mayo ? Achetez le livre de recettes des bistrotiers et restaurateurs militants de l’Association pour la sauvegarde de l’œuf mayonnaise. Et choisissez l’une des 49 préparations qui y sont proposées par de grands chefs.

Comment cuire un œuf ? Pour ceux qui ne le sauraient pas : trois minutes à 100 °C pour l’œuf à la coque et le double pour l’œuf dur à la même température. Plus compliqué : une heure à 65 °C pour l’œuf parfait. Mais il n’a de parfait que le nom. Le jaune est optimalement cuit, mais non le blanc, car la température est trop basse pour que les protéines de l’albumen s’agrègent. Pour atteindre la vraie perfection sur le plan gustatif et diététique des chimistes et physiciens italiens recommandent une cuisson avec deux casseroles, l’une d’eau bouillante, l’autre à 30 °C et, le transfert de l’œuf d’un récipient à l’autre toutes les deux minutes.

La perfection a un prix, ou plutôt un coût. Au lieu de conclure par cet alexandrin, terminons avec le vœu d’un temps pascal sans pénurie pour cet aliment exceptionnel.

The Conversation

François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Faut-il craindre une pénurie durable d’oeufs ? – https://theconversation.com/faut-il-craindre-une-penurie-durable-doeufs-278716

Quand vous prenez du carburant, voilà qui vous payez

Source: The Conversation – France (in French) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Pour un litre d’essence à 2,03 euros, le droit d’accise (ex-TICPE) représente 40,4 %, le pétrole brut 28,6 %, la distribution 14,4 %, la TVA 8,6 %. Gautier Normand/Shutterstock

Les prix à la pompe montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. Un paradoxe en apparence mystérieux. En réalité, un litre de carburant est la somme de trois paramètres : le produit, à savoir le pétrole brut qui est ensuite raffiné, le couple logistique et distribution, et surtout les taxes. Comprendre cette décomposition clarifie les éventuelles marges de manœuvre de l’État, des producteurs et des distributeurs.


Au début était le produit, l’« or noir ». Le carburant vient du pétrole brut, souvent indexé sur le prix du Brent, converti du dollar vers l’euro, puis transformé dans des raffineries. À l’ouverture de la bourse, le 15 février 2026, le prix d’un baril de Brent était de 68,54 dollars (59,77 euros), de 100,88 dollars (87,98 euros) le 24 mars 2026 et de 106,6 dollars (92,97 euros) le 30 mars 2026.

Décomposition du prix de SP95 en France en 2026.
Roole

Logiquement, lorsque le prix d’un baril de Brent augmente (ou quand l’euro baisse), le coût de matières premières dans le prix final du carburant augmente lui aussi. À l’inverse, si le prix du pétrole brut diminue, mécaniquement le coût de matière première baisse, mais pas toujours instantanément ! En effet, il existe des délais liés aux stocks ou aux circuits d’approvisionnement.

Un ordre de grandeur aide à se repérer : un baril de Brent contient 159 litres. Une variation de dix dollars supplémentaires par baril (8,69 euros) fait monter le prix d’un litre d’essence de 6 cents de dollars (0,052 centime d’euro) « avant taxes », auxquels s’ajoutent les effets du taux de change et du raffinage.

Prix d’un baril de Brent au 31 mars 2025, 73,76 dollars ; au 31 mars 2026, 115,04 dollars.
Boursorama

Du dépôt pétrolier vers la station-service

Une autre partie du prix concerne le transport, le stockage et la vente de carburant depuis les dépôts pétroliers vers les stations-service.

Ces coûts logistiques augmentent année après année du fait de l’inflation – 5,2 % en 2022 et 0,9 % en 2025. Des salaires plus hauts ou une mise aux normes auront des conséquences sur le prix du carburant. D’après l’Insee, depuis 2022, les coûts de transport-distribution ont augmenté « plus modérément » que le pétrole brut et le raffinage, mais tout de même d’environ + 9 centimes d’euros par litre sur la période étudiée.

Avant même la marge des stations-service, une part du prix reflète des marges en amont, notamment la marge de raffinage et les conditions du marché de gros. Elles peuvent varier rapidement, notamment en cas de tensions logistiques.

Autre point important : malgré les débats, la marge nette d’une station-service reste généralement faible. De 2 centimes d’euros par litre pour les stations en grande distribution à environ 8 centimes d’euros par litre pour des stations plus onéreuses du réseau des indépendants.

Les consommateurs peuvent suivre en temps réel les prix des carburants dans les stations-service de l’Hexagone.
Gouv.fr

Taxes de l’État

Les taxes, fixées par l’État et complétées par les régions, sont la part la plus visible du prix d’un litre de carburant. Elles représentent entre 50 % et 60 % du prix final, selon le type de carburant et le niveau du baril. Résultat : quand le prix du brut varie, seule une partie du prix à la pompe peut s’ajuster, le reste étant fiscal et donc relativement rigide.

Deux éléments sont à prendre en compte :

  • L’accise (ex-taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ou TICPE), qui représente 36 % du prix à la pompe du gazole et 39 % de celui du sans-plomb (SP95). Le montant fixe par litre (en 2026, hors majorations régionales, est de 68,29 centimes d’euros par litre pour l’essence et 59,40 centimesd’euros par litre pour le gazole. L’accise nationale est stable depuis 2018.

  • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), à 20 % depuis 2006, qui s’applique sur le prix hors taxe, mais aussi sur l’accise. Quand le prix du produit monte, la TVA augmente mécaniquement.

En 2025, toutes les régions, sauf la Corse, ont adopté la majoration maximale du taux de l’accise.

Effets contre-intuitifs d’une baisse de taxe

Du côté de l’État, le principale marge de manœuvre est fiscale. Par exemple, modifier l’accise temporairement ou durablement, et jouer sur des dispositifs de compensation comme les « remises » universelles ou ciblées.

En 2026, le gouvernement de Sébastien Lecornu privilégie un plan de soutien de 70 millions d’euros avec des « aides ciblées ».




À lire aussi :
Comment la révolution iranienne engendra le second choc pétrolier de 1979


Toute baisse de taxe a un coût budgétaire très significatif, car l’accise sur les carburants reste une recette majeure. En 2022, les remises sur les prix à la pompe avaient coûté plus de huit milliards d’euros à l’État ; en 2023, les chèques carburants près d’un milliard.

À noter un élément essentiel contre-intuitif : quand les prix augmentent, les automobilistes finissent souvent par réduire leur consommation. Or, l’accise est perçue par litre. Par conséquent, si les volumes baissent, les recettes d’accise baissent aussi, ce qui peut annuler (voire inverser) le gain de TVA lié à un prix plus élevé.

Marges (faibles) des distributeurs

Affiche de l’« opération transparence » carburant.
40 millions d’automobilistes, CC BY-NC

Côté distributeurs, les stations-service, comme celles Shell, Avia, TotalEnergies, Carrefour, Leclerc ou Esso, peuvent ajuster leurs marges. Sur un produit très concurrentiel comme le carburant, il n’est question que de quelques centimes seulement.

C’est pourquoi la Fédération nationale de l’automobile et l’association 40 millions d’automobilistes (opposée aux radars urbains et aux pistes cyclables à Paris après le confinement) ont lancé le 19 mars 2026 « l’opération transparence ». L’enjeu : afficher à leur caisse le détail précis du prix d’un litre de carburant.

« Rockets and Feathers »

« Les prix montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. » En économie, ce phénomène est connu sous le nom de Rockets and Feathers. Une étude sur le marché britannique souligne que les prix de détail s’ajustent plus rapidement quand les coûts augmentent que lorsqu’ils baissent. Une autre étude, aux États-Unis, confirme cette contradiction.

Évolution des prix des carburants en France de 2007 à 2026.
Roole, CC BY-NC

Cette asymétrie apparaît pour plusieurs raisons.

Délais et stocks

Une station vend « aujourd’hui » du carburant acheté « hier ». Si le brut baisse, le prix « théorique » baisse tout de suite, mais le carburant en cuve a été payé à l’ancien coût.

À l’inverse, quand les coûts montent, le risque de vendre à perte rend l’ajustement plus rapide. Car, la vente à perte est une pratique commerciale interdite.




À lire aussi :
Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole


Coûts d’ajustement et de coordination

Dans beaucoup de réseaux de distribution, les prix sont modifiés « par salves » plutôt qu’en continu. Les stations ne révisent pas leur affichage à chaque microvariation du marché, mais à des moments précis (par exemple, une ou deux fois par jour), souvent en regardant les prix des stations voisines. Ce mode d’ajustement peut rendre les baisses plus lentes, parce que la station attend davantage d’informations (confirmation de la baisse) ou le « bon moment » pour s’aligner.

Comportement des automobilistes

Quand les prix flambent, les consommateurs comparent plus, changent de station, et la concurrence « s’active » : d’où les mises à jour de prix plus régulières. Quand les prix baissent, la pression concurrentielle est généralement moins intense. La baisse se diffuse alors plus lentement.

Taxes « rigides »

La présence d’une accise fixe, ou « rigidifie », le prix. Quand le produit baisse, la part fiscale reste la même. Logiquement, la baisse totale à la pompe est mécaniquement moins spectaculaire que la variation du pétrole (et donc, parfois moins visible).

Coûts à long-terme

Quand l’actualité géopolitique se tend, notamment dans le détroit d’Ormuz, c’est surtout le « paramètre produit » qui s’emballe, puis qui se transmet implacablement vers les pompes des stations-service. Par conséquent, les automobilistes voient leur facture en carburant augmenter inexorablement.

Pour pallier ces hausses tarifaires, l’État dispose d’un levier réel via les taxes (TVA et droit d’accise), mais il est politiquement sensible et coûteux pour les finances publiques.

Les producteurs de pétrole, comme le Canada, l’Arabie saoudite ou le Kazakhstan, influencent l’amont via le niveau de production et le prix d’un baril de pétrole brut (Brent). Les distributeurs jouent surtout sur la vitesse de répercussion des prix, avec des bénéfices limités.

Ces marges de manœuvre existent, mais elles sont rarement immédiates, et presque toujours assorties d’un coût à moyen terme et long terme.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quand vous prenez du carburant, voilà qui vous payez – https://theconversation.com/quand-vous-prenez-du-carburant-voila-qui-vous-payez-279632

Quand vous prenez du carburant, voilà ce que vous payez

Source: The Conversation – in French – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Pour un litre d’essence à 2,03 euros, le droit d’accise (ex-TICPE) représente 40,4 %, le pétrole brut 28,6 %, la distribution 14,4 %, la TVA 8,6 %. Gautier Normand/Shutterstock

Les prix à la pompe montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. Un paradoxe en apparence mystérieux. En réalité, un litre de carburant est la somme de trois paramètres : le produit, à savoir le pétrole brut qui est ensuite raffiné, le couple logistique et distribution, et surtout les taxes. Comprendre cette décomposition clarifie les éventuelles marges de manœuvre de l’État, des producteurs et des distributeurs.


Au début était le produit, l’« or noir ». Le carburant vient du pétrole brut, souvent indexé sur le prix du Brent, converti du dollar vers l’euro, puis transformé dans des raffineries. À l’ouverture de la bourse, le 15 février 2026, le prix d’un baril de Brent était de 68,54 dollars (59,77 euros), de 100,88 dollars (87,98 euros) le 24 mars 2026 et de 106,6 dollars (92,97 euros) le 30 mars 2026.

Décomposition du prix de SP95 en France en 2026.
Roole

Logiquement, lorsque le prix d’un baril de Brent augmente (ou quand l’euro baisse), le coût de matières premières dans le prix final du carburant augmente lui aussi. À l’inverse, si le prix du pétrole brut diminue, mécaniquement le coût de matière première baisse, mais pas toujours instantanément ! En effet, il existe des délais liés aux stocks ou aux circuits d’approvisionnement.

Un ordre de grandeur aide à se repérer : un baril de Brent contient 159 litres. Une variation de dix dollars supplémentaires par baril (8,69 euros) fait monter le prix d’un litre d’essence de 6 cents de dollars (0,052 centime d’euro) « avant taxes », auxquels s’ajoutent les effets du taux de change et du raffinage.

Prix d’un baril de Brent au 31 mars 2025, 73,76 dollars ; au 31 mars 2026, 115,04 dollars.
Boursorama

Du dépôt pétrolier vers la station-service

Une autre partie du prix concerne le transport, le stockage et la vente de carburant depuis les dépôts pétroliers vers les stations-service.

Ces coûts logistiques augmentent année après année du fait de l’inflation – 5,2 % en 2022 et 0,9 % en 2025. Des salaires plus hauts ou une mise aux normes auront des conséquences sur le prix du carburant. D’après l’Insee, depuis 2022, les coûts de transport-distribution ont augmenté « plus modérément » que le pétrole brut et le raffinage, mais tout de même d’environ + 9 centimes d’euros par litre sur la période étudiée.

Avant même la marge des stations-service, une part du prix reflète des marges en amont, notamment la marge de raffinage et les conditions du marché de gros. Elles peuvent varier rapidement, notamment en cas de tensions logistiques.

Autre point important : malgré les débats, la marge nette d’une station-service reste généralement faible. De 2 centimes d’euros par litre pour les stations en grande distribution à environ 8 centimes d’euros par litre pour des stations plus onéreuses du réseau des indépendants.

Les consommateurs peuvent suivre en temps réel les prix des carburants dans les stations-service de l’Hexagone.
Gouv.fr

Taxes de l’État

Les taxes, fixées par l’État et complétées par les régions, sont la part la plus visible du prix d’un litre de carburant. Elles représentent entre 50 % et 60 % du prix final, selon le type de carburant et le niveau du baril. Résultat : quand le prix du brut varie, seule une partie du prix à la pompe peut s’ajuster, le reste étant fiscal et donc relativement rigide.

Deux éléments sont à prendre en compte :

  • L’accise (ex-taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ou TICPE), qui représente 36 % du prix à la pompe du gazole et 39 % de celui du sans-plomb (SP95). Le montant fixe par litre (en 2026, hors majorations régionales, est de 68,29 centimes d’euros par litre pour l’essence et 59,40 centimesd’euros par litre pour le gazole. L’accise nationale est stable depuis 2018.

  • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), à 20 % depuis 2006, qui s’applique sur le prix hors taxe, mais aussi sur l’accise. Quand le prix du produit monte, la TVA augmente mécaniquement.

En 2025, toutes les régions, sauf la Corse, ont adopté la majoration maximale du taux de l’accise.

Effets contre-intuitifs d’une baisse de taxe

Du côté de l’État, le principale marge de manœuvre est fiscale. Par exemple, modifier l’accise temporairement ou durablement, et jouer sur des dispositifs de compensation comme les « remises » universelles ou ciblées.

En 2026, le gouvernement de Sébastien Lecornu privilégie un plan de soutien de 70 millions d’euros avec des « aides ciblées ».




À lire aussi :
Comment la révolution iranienne engendra le second choc pétrolier de 1979


Toute baisse de taxe a un coût budgétaire très significatif, car l’accise sur les carburants reste une recette majeure. En 2022, les remises sur les prix à la pompe avaient coûté plus de huit milliards d’euros à l’État ; en 2023, les chèques carburants près d’un milliard.

À noter un élément essentiel contre-intuitif : quand les prix augmentent, les automobilistes finissent souvent par réduire leur consommation. Or, l’accise est perçue par litre. Par conséquent, si les volumes baissent, les recettes d’accise baissent aussi, ce qui peut annuler (voire inverser) le gain de TVA lié à un prix plus élevé.

Marges (faibles) des distributeurs

Affiche de l’« opération transparence » carburant.
40 millions d’automobilistes, CC BY-NC

Côté distributeurs, les stations-service, comme celles Shell, Avia, TotalEnergies, Carrefour, Leclerc ou Esso, peuvent ajuster leurs marges. Sur un produit très concurrentiel comme le carburant, il n’est question que de quelques centimes seulement.

C’est pourquoi la Fédération nationale de l’automobile et l’association 40 millions d’automobilistes (opposée aux radars urbains et aux pistes cyclables à Paris après le confinement) ont lancé le 19 mars 2026 « l’opération transparence ». L’enjeu : afficher à leur caisse le détail précis du prix d’un litre de carburant.

« Rockets and Feathers »

« Les prix montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. » En économie, ce phénomène est connu sous le nom de Rockets and Feathers. Une étude sur le marché britannique souligne que les prix de détail s’ajustent plus rapidement quand les coûts augmentent que lorsqu’ils baissent. Une autre étude, aux États-Unis, confirme cette contradiction.

Évolution des prix des carburants en France de 2007 à 2026.
Roole, CC BY-NC

Cette asymétrie apparaît pour plusieurs raisons.

Délais et stocks

Une station vend « aujourd’hui » du carburant acheté « hier ». Si le brut baisse, le prix « théorique » baisse tout de suite, mais le carburant en cuve a été payé à l’ancien coût.

À l’inverse, quand les coûts montent, le risque de vendre à perte rend l’ajustement plus rapide. Car, la vente à perte est une pratique commerciale interdite.




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Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole


Coûts d’ajustement et de coordination

Dans beaucoup de réseaux de distribution, les prix sont modifiés « par salves » plutôt qu’en continu. Les stations ne révisent pas leur affichage à chaque microvariation du marché, mais à des moments précis (par exemple, une ou deux fois par jour), souvent en regardant les prix des stations voisines. Ce mode d’ajustement peut rendre les baisses plus lentes, parce que la station attend davantage d’informations (confirmation de la baisse) ou le « bon moment » pour s’aligner.

Comportement des automobilistes

Quand les prix flambent, les consommateurs comparent plus, changent de station, et la concurrence « s’active » : d’où les mises à jour de prix plus régulières. Quand les prix baissent, la pression concurrentielle est généralement moins intense. La baisse se diffuse alors plus lentement.

Taxes « rigides »

La présence d’une accise fixe, ou « rigidifie », le prix. Quand le produit baisse, la part fiscale reste la même. Logiquement, la baisse totale à la pompe est mécaniquement moins spectaculaire que la variation du pétrole (et donc, parfois moins visible).

Coûts à long-terme

Quand l’actualité géopolitique se tend, notamment dans le détroit d’Ormuz, c’est surtout le « paramètre produit » qui s’emballe, puis qui se transmet implacablement vers les pompes des stations-service. Par conséquent, les automobilistes voient leur facture en carburant augmenter inexorablement.

Pour pallier ces hausses tarifaires, l’État dispose d’un levier réel via les taxes (TVA et droit d’accise), mais il est politiquement sensible et coûteux pour les finances publiques.

Les producteurs de pétrole, comme le Canada, l’Arabie saoudite ou le Kazakhstan, influencent l’amont via le niveau de production et le prix d’un baril de pétrole brut (Brent). Les distributeurs jouent surtout sur la vitesse de répercussion des prix, avec des bénéfices limités.

Ces marges de manœuvre existent, mais elles sont rarement immédiates, et presque toujours assorties d’un coût à moyen terme et long terme.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quand vous prenez du carburant, voilà ce que vous payez – https://theconversation.com/quand-vous-prenez-du-carburant-voila-ce-que-vous-payez-279632

Quand vous allez à la pompe, voilà ce que vous payez

Source: The Conversation – France (in French) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Pour un litre d’essence à 2,03 euros, le droit d’accise (ex-TICPE) représente 40,4 %, le pétrole brut 28,6 %, la distribution 14,4 %, la TVA 8,6 %. Gautier Normand/Shutterstock

Les prix à la pompe montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. Un paradoxe en apparence mystérieux. En réalité, un litre de carburant est la somme de trois paramètres : le produit, à savoir le pétrole brut qui est ensuite raffiné, le couple logistique et distribution, et surtout les taxes. Comprendre cette décomposition clarifie les éventuelles marges de manœuvre de l’État, des producteurs et des distributeurs.


Au début était le produit, l’« or noir ». Le carburant vient du pétrole brut, souvent indexé sur le prix du Brent, converti du dollar vers l’euro, puis transformé dans des raffineries. À l’ouverture de la bourse, le 15 février 2026, le prix d’un baril de Brent était de 68,54 dollars (59,77 euros), de 100,88 dollars (87,98 euros) le 24 mars 2026 et de 106,6 dollars (92,97 euros) le 30 mars 2026.

Décomposition du prix de SP95 en France en 2026.
Roole

Logiquement, lorsque le prix d’un baril de Brent augmente (ou quand l’euro baisse), le coût de matières premières dans le prix final du carburant augmente lui aussi. À l’inverse, si le prix du pétrole brut diminue, mécaniquement le coût de matière première baisse, mais pas toujours instantanément ! En effet, il existe des délais liés aux stocks ou aux circuits d’approvisionnement.

Un ordre de grandeur aide à se repérer : un baril de Brent contient 159 litres. Une variation de dix dollars supplémentaires par baril (8,69 euros) fait monter le prix d’un litre d’essence de 6 cents de dollars (0,052 centime d’euro) « avant taxes », auxquels s’ajoutent les effets du taux de change et du raffinage.

Prix d’un baril de Brent au 31 mars 2025, 73,76 dollars ; au 31 mars 2026, 115,04 dollars.
Boursorama

Du dépôt pétrolier vers la station-service

Une autre partie du prix concerne le transport, le stockage et la vente de carburant depuis les dépôts pétroliers vers les stations-service.

Ces coûts logistiques augmentent année après année du fait de l’inflation – 5,2 % en 2022 et 0,9 % en 2025. Des salaires plus hauts ou une mise aux normes auront des conséquences sur le prix du carburant. D’après l’Insee, depuis 2022, les coûts de transport-distribution ont augmenté « plus modérément » que le pétrole brut et le raffinage, mais tout de même d’environ + 9 centimes d’euros par litre sur la période étudiée.

Avant même la marge des stations-service, une part du prix reflète des marges en amont, notamment la marge de raffinage et les conditions du marché de gros. Elles peuvent varier rapidement, notamment en cas de tensions logistiques.

Autre point important : malgré les débats, la marge nette d’une station-service reste généralement faible. De 2 centimes d’euros par litre pour les stations en grande distribution à environ 8 centimes d’euros par litre pour des stations plus onéreuses du réseau des indépendants.

Les consommateurs peuvent suivre en temps réel les prix des carburants dans les stations-service de l’Hexagone.
Gouv.fr

Taxes de l’État

Les taxes, fixées par l’État et complétées par les régions, sont la part la plus visible du prix d’un litre de carburant. Elles représentent entre 50 % et 60 % du prix final, selon le type de carburant et le niveau du baril. Résultat : quand le prix du brut varie, seule une partie du prix à la pompe peut s’ajuster, le reste étant fiscal et donc relativement rigide.

Deux éléments sont à prendre en compte :

  • L’accise (ex-taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ou TICPE), qui représente 36 % du prix à la pompe du gazole et 39 % de celui du sans-plomb (SP95). Le montant fixe par litre (en 2026, hors majorations régionales, est de 68,29 centimes d’euros par litre pour l’essence et 59,40 centimesd’euros par litre pour le gazole. L’accise nationale est stable depuis 2018.

  • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), à 20 % depuis 2006, qui s’applique sur le prix hors taxe, mais aussi sur l’accise. Quand le prix du produit monte, la TVA augmente mécaniquement.

En 2025, toutes les régions, sauf la Corse, ont adopté la majoration maximale du taux de l’accise.

Effets contre-intuitifs d’une baisse de taxe

Du côté de l’État, le principale marge de manœuvre est fiscale. Par exemple, modifier l’accise temporairement ou durablement, et jouer sur des dispositifs de compensation comme les « remises » universelles ou ciblées.

En 2026, le gouvernement de Sébastien Lecornu privilégie un plan de soutien de 70 millions d’euros avec des « aides ciblées ».




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Comment la révolution iranienne engendra le second choc pétrolier de 1979


Toute baisse de taxe a un coût budgétaire très significatif, car l’accise sur les carburants reste une recette majeure. En 2022, les remises sur les prix à la pompe avaient coûté plus de huit milliards d’euros à l’État ; en 2023, les chèques carburants près d’un milliard.

À noter un élément essentiel contre-intuitif : quand les prix augmentent, les automobilistes finissent souvent par réduire leur consommation. Or, l’accise est perçue par litre. Par conséquent, si les volumes baissent, les recettes d’accise baissent aussi, ce qui peut annuler (voire inverser) le gain de TVA lié à un prix plus élevé.

Marges (faibles) des distributeurs

Affiche de l’« opération transparence » carburant.
40 millions d’automobilistes, CC BY-NC

Côté distributeurs, les stations-service, comme celles Shell, Avia, TotalEnergies, Carrefour, Leclerc ou Esso, peuvent ajuster leurs marges. Sur un produit très concurrentiel comme le carburant, il n’est question que de quelques centimes seulement.

C’est pourquoi la Fédération nationale de l’automobile et l’association 40 millions d’automobilistes (opposée aux radars urbains et aux pistes cyclables à Paris après le confinement) ont lancé le 19 mars 2026 « l’opération transparence ». L’enjeu : afficher à leur caisse le détail précis du prix d’un litre de carburant.

« Rockets and Feathers »

« Les prix montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. » En économie, ce phénomène est connu sous le nom de Rockets and Feathers. Une étude sur le marché britannique souligne que les prix de détail s’ajustent plus rapidement quand les coûts augmentent que lorsqu’ils baissent. Une autre étude, aux États-Unis, confirme cette contradiction.

Évolution des prix des carburants en France de 2007 à 2026.
Roole, CC BY-NC

Cette asymétrie apparaît pour plusieurs raisons.

Délais et stocks

Une station vend « aujourd’hui » du carburant acheté « hier ». Si le brut baisse, le prix « théorique » baisse tout de suite, mais le carburant en cuve a été payé à l’ancien coût.

À l’inverse, quand les coûts montent, le risque de vendre à perte rend l’ajustement plus rapide. Car, la vente à perte est une pratique commerciale interdite.




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Coûts d’ajustement et de coordination

Dans beaucoup de réseaux de distribution, les prix sont modifiés « par salves » plutôt qu’en continu. Les stations ne révisent pas leur affichage à chaque microvariation du marché, mais à des moments précis (par exemple, une ou deux fois par jour), souvent en regardant les prix des stations voisines. Ce mode d’ajustement peut rendre les baisses plus lentes, parce que la station attend davantage d’informations (confirmation de la baisse) ou le « bon moment » pour s’aligner.

Comportement des automobilistes

Quand les prix flambent, les consommateurs comparent plus, changent de station, et la concurrence « s’active » : d’où les mises à jour de prix plus régulières. Quand les prix baissent, la pression concurrentielle est généralement moins intense. La baisse se diffuse alors plus lentement.

Taxes « rigides »

La présence d’une accise fixe, ou « rigidifie », le prix. Quand le produit baisse, la part fiscale reste la même. Logiquement, la baisse totale à la pompe est mécaniquement moins spectaculaire que la variation du pétrole (et donc, parfois moins visible).

Coûts à long-terme

Quand l’actualité géopolitique se tend, notamment dans le détroit d’Ormuz, c’est surtout le « paramètre produit » qui s’emballe, puis qui se transmet implacablement vers les pompes des stations-service. Par conséquent, les automobilistes voient leur facture en carburant augmenter inexorablement.

Pour pallier ces hausses tarifaires, l’État dispose d’un levier réel via les taxes (TVA et droit d’accise), mais il est politiquement sensible et coûteux pour les finances publiques.

Les producteurs de pétrole, comme le Canada, l’Arabie saoudite ou le Kazakhstan, influencent l’amont via le niveau de production et le prix d’un baril de pétrole brut (Brent). Les distributeurs jouent surtout sur la vitesse de répercussion des prix, avec des bénéfices limités.

Ces marges de manœuvre existent, mais elles sont rarement immédiates, et presque toujours assorties d’un coût à moyen terme et long terme.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quand vous allez à la pompe, voilà ce que vous payez – https://theconversation.com/quand-vous-allez-a-la-pompe-voila-ce-que-vous-payez-279632

Quelles sont les étapes qui précèdent une guerre ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia

Les processus qui conduisent à la guerre passent par des étapes et des schémas étudiés par les sciences sociales. Connaître et détecter les signes d’escalade permet de mobiliser d’autres outils – diplomatiques ou politiques – de règlement des conflits.


Historiquement, la paix est plus fréquente que la guerre : la plupart des rivalités entre groupes humains – qu’il s’agisse d’organisations, de communautés ou d’États – n’aboutissent pas à un affrontement armé. La guerre ou les conflits de toutes sortes sont par ailleurs coûteux, risqués et potentiellement destructeurs. Comprendre pourquoi la guerre éclate suppose donc d’expliquer non seulement pourquoi les tensions existent – elles sont presque permanentes – mais surtout pourquoi les mécanismes qui empêchent la violence cessent de fonctionner, et rendent acceptable une bascule vers la guerre.

Tout d’abord, l’idée d’une cause unique de la guerre est trompeuse. Les conflits armés naissent rarement d’un événement isolé ou d’une décision soudaine. Ils résultent plus souvent d’une dégradation progressive de la paix, au cours de laquelle une série de verrous institutionnels, politiques et sociaux sautent successivement. La guerre apparaît alors moins comme un moment de rupture que comme l’aboutissement d’une trajectoire. De ce point de vue, la paix n’est pas l’absence de tensions ; elle est un équilibre instable.

Ensuite, la question de la justification de la guerre. Les acteurs qui la font la racontent toujours. Autrement dit, autant les États que les groupes armés invoquent des récits justificatifs – lutte contre le terrorisme, défense nationale, stabilisation ou libération. Ces récits ne sont pas nécessairement mensongers, mais ils constituent rarement l’explication complète du passage à la violence. Une analyse portant sur les raisons des conflits doit donc à aller au-delà du déclaratoire, pour identifier les mécanismes plus profonds qui rendent la violence d’abord possible, puis acceptable.

Lire la guerre comme une trajectoire, plutôt que comme un événement, permet ainsi de mieux comprendre pourquoi elle demeure une possibilité constante de l’histoire humaine.

Une carte « simple » : trois principales familles de causes

Trois mécanismes principaux structurent cette bascule entre la paix et la guerre, rendant progressivement le compromis impossible.

Le premier renvoie aux griefs, c’est-à-dire aux injustices économiques ou politiques qui alimentent les mobilisations collectives. Les conflits armés émergent plus facilement lorsque des groupes entiers se perçoivent comme durablement désavantagés dans l’accès aux ressources, au pouvoir ou à la reconnaissance. Lorsque ces frustrations deviennent collectives et durables, la violence peut apparaître comme un moyen d’obtenir réparation ou visibilité. Le conflit sri-lankais en fournit une illustration. À partir des années 1950, plusieurs politiques linguistiques et administratives marginalisent la minorité tamoule dans l’accès aux emplois publics, à l’enseignement supérieur et à la représentation politique. Cette accumulation d’inégalités alimente progressivement la radicalisation d’une partie du mouvement tamoul et contribue à la formation des Tigres de libération, qui mèneront une insurrection armée pendant de longues années.

Le deuxième mécanisme concerne les opportunités de la guerre. Les frustrations seules ne suffisent pas à produire un conflit armé ; encore faut-il que l’option violente devienne matériellement envisageable. Les recherches montrent que les conflits sont plus probables lorsque les coûts d’opportunité sont faibles – par exemple, dans les contextes de pauvreté ou de chômage – et lorsque des sources de financement existent. Les ressources naturelles exploitables, les économies illicites ou le contrôle de territoires stratégiques peuvent fournir aux groupes armés les moyens de soutenir une mobilisation durable. La guerre civile du Sierra Leone en est un exemple avec les rebelles du Revolutionary United Front qui parviennent à financer leur insurrection grâce au contrôle de gisements de diamants alluviaux. Ces ressources leur permettent d’acheter des armes, de recruter des combattants et de prolonger la guerre malgré l’absence d’un soutien populaire massif.

Le troisième mécanisme relève des structures institutionnelles qui encadrent la gestion des conflits. Les sociétés disposent normalement d’institutions – systèmes politiques, judiciaires ou administratifs – qui permettent de résoudre les différends sans recourir à la violence. Lorsque ces institutions deviennent faibles, partiales ou incapables de garantir les accords conclus, les rivalités peuvent dégénérer en affrontement. L’effondrement de l’État somalien au début des années 1990 illustre ce phénomène. Après la chute du régime de Siad Barre en 1991, les rivalités entre clans se transforment en conflits armés, dans un contexte où aucune autorité reconnue ne peut imposer ou garantir un compromis durable.

Au cœur de ces dynamiques se trouve toujours la même question : qui gagne et qui paie la guerre ? Lorsque certains acteurs peuvent capter les bénéfices du conflit – pouvoir politique, contrôle de ressources ou rentes économiques – tout en externalisant ses coûts sur la population, l’escalade devient plus probable. Le cas de la guerre des Malouines illustre cet exemple : une junte face à des enjeux internes et pensant trouver dans l’ouverture du conflit une solution à sa situation.

Dans cette perspective, et comme démontré par Blattman, la guerre apparaît lorsque le compromis cesse d’être praticable. Ce moment correspond généralement à l’effondrement progressif des mécanismes qui permettent aux adversaires de négocier plutôt que de combattre. La crise européenne de 1914 illustre bien ce mécanisme : après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, plusieurs tentatives de médiation échouent et les mobilisations militaires se succèdent, réduisant progressivement l’espace du compromis.

La dimension biologique et la dynamique de groupe

Au-delà des facteurs économiques et institutionnels, la guerre s’enracine aussi dans des dynamiques profondément humaines. Les recherches issues de l’anthropologie et de la psychologie évolutionnaire, et notamment l’analyse de Mike Martin soulignent le rôle central du statut, de l’appartenance et du leadership dans les comportements collectifs de violence.

Les sociétés humaines sont structurées autour de logiques de hiérarchie et de prestige. Les leaders peuvent mobiliser ces dynamiques pour consolider leur position ou renforcer la cohésion d’un groupe face à un ennemi extérieur. Dans cette perspective, la guerre peut apparaître comme un mécanisme de consolidation du pouvoir ou de restauration du statut collectif.

La dynamique de groupe joue également un rôle déterminant. Les individus ont tendance à privilégier leur groupe d’appartenance – un phénomène bien documenté en psychologie sociale. Cette polarisation du « nous » et du « eux » peut transformer des rivalités matérielles en conflits identitaires.

Le moment « Road to War »

Outre les facteurs cités, quatre éléments viennent potentiellement aggraver la situation et faciliter le passage à la guerre.

L’incertitude stratégique constitue un premier facteur. Les acteurs peuvent mal évaluer les intentions ou les capacités de leurs adversaires, et penser qu’il est nécessaire de rentrer en guerre ou que l’autre va le faire. La guerre du Kippour en 1973 montre comment l’incertitude stratégique peut déclencher la guerre : Israël sous-estime les intentions égyptiennes et syriennes, interprète mal plusieurs signaux d’alerte, et se retrouve surpris par une offensive que ses décideurs jugeaient peu probable.

Les problèmes de crédibilité des engagements de chaque partie prenante jouent également un rôle central. Si un accord ne peut être garanti dans le temps – notamment lorsque le rapport de force évolue – les acteurs peuvent préférer combattre immédiatement pour éviter une situation de faiblesse à venir. L’exemple le plus connu ici étant la guerre russo-japonaise de 1904 qui illustre le problème de crédibilité des engagements : le Japon craint que la Russie ne renforce progressivement sa position en Mandchourie au point de rendre tout compromis futur vide de sens, ce qui pousse Tokyo à préférer la guerre immédiate à une négociation sans garanties.

Les erreurs de perception renforcent par ailleurs ces dynamiques : surestimation de ses propres forces, sous-estimation de l’adversaire ou spirales de méfiance. Si l’on résumait abruptement la chose, la bascule vers la guerre se déroule lorsque des acteurs ont une mauvaise compréhension de leur probabilité de gagner (en tous cas l’un des deux…). Dans ce cadre, les démarches de déception visant à cacher ses capacités ou intentions complexifient la lecture stratégique et peuvent pousser au déclenchement d’un conflit.

Enfin, les incitations immatérielles – honneur, humiliation, revanche ou sacralisation du conflit – peuvent transformer un affrontement en conflit existentiel. La crise de 1914 illustre, par exemple, la manière dont l’honneur national peut verrouiller les options diplomatiques : pour Vienne comme pour Saint-Pétersbourg, reculer aurait signifié perdre la face, ce qui a contribué à transformer une crise régionale en guerre générale.

Lire les trajectoires du conflit

Comprendre la guerre consiste ainsi moins à identifier une cause unique qu’à observer les trajectoires qui conduisent à la rupture du compromis.

Cette compréhension ne relève pas seulement de l’analyse historique. Elle peut aussi contribuer à la prévention des conflits. Identifier les signaux d’alerte – montée des inégalités entre groupes, exclusion politique durable, affaiblissement des institutions ou radicalisation des récits identitaires – permet parfois d’intervenir avant que les mécanismes de la violence ne deviennent irréversibles.

C’est précisément l’objectif des systèmes d’alerte précoce (early warning systems) développés par de nombreuses organisations internationales. Ces dispositifs cherchent à détecter les signaux faibles d’escalade – tensions politiques, dégradation institutionnelle, polarisation sociale ou militarisation progressive des rivalités – afin de permettre des interventions diplomatiques ou politiques avant que le conflit n’éclate.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre.

Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées, terrain de recherche de sa thèse. Depuis elle poursuit l’exploration stratégique et prospective des théâtres d’opérations militaires avec différents acteurs.

– ref. Quelles sont les étapes qui précèdent une guerre ? – https://theconversation.com/quelles-sont-les-etapes-qui-precedent-une-guerre-277872

Jusqu’où Trump ira-t-il ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Chargée d’enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur

Sur le dossier de la guerre en Iran, Donald Trump développe un propos performatif, empreint de wishful thinking et souvent éloigné de la réalité du terrain, qu’il s’agisse de justifier le lancement de l’opération Epic Fury ou d’informer l’opinion publique de son avancement et de sa finalité. Échappant aux obligations constitutionnelles, négligeant les contre-pouvoirs, il semble engagé dans une course en avant solitaire dont l’issue paraît particulièrement nébuleuse.


Le 1er avril 2026, dans son adresse à la nation, Donald Trump ne parle pas seulement à ses concitoyens. Il tente d’imposer sa lecture du monde à l’ensemble des pays de la communauté internationale. Dans un contexte de guerre interminable contre l’Iran, de tensions énergétiques croissantes et de fragilisation politique intérieure, son discours apparaît comme un acte de cadrage plus que comme un exposé de situation. Il ne décrit pas la réalité ; il la reconfigure autour d’un récit d’après lequel, au Moyen-Orient, son armée contrôle la situation, a déjà accompli des progrès fulgurants et a pratiquement remporté une victoire définitive et éclatante.

Cette opération discursive repose sur un mécanisme central, à savoir la minimisation systématique des contraintes et des risques auxquels l’opération Epic Fury est confrontée. Mais au-delà de ce cadrage, se dessine une évolution plus profonde : celle d’un exercice du pouvoir marqué par une forme de toute-puissance, où les contre-pouvoirs institutionnels apparaissent marginalisés.

Déni des difficultés économiques et affirmation d’une urgence absolue

Le premier aspect de ce déni concerne la dimension économique du conflit. Alors que les prix du pétrole augmentent de manière continue et que se profile la possibilité d’un troisième choc pétrolier, le président réduit ces évolutions à un simple phénomène transitoire, affirmant que les prix vont rapidement redescendre et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Cette lecture ignore les dynamiques profondes du marché énergétique : tensions sur les approvisionnements, incertitudes géopolitiques, spéculation accrue. Les effets se font pourtant déjà sentir sur la vie quotidienne des Américains : hausse des prix, pression inflationniste, inquiétudes sur la croissance. En présentant cette situation comme temporaire, le discours évite d’en tirer des conséquences politiques et stratégiques. Il substitue à l’analyse une promesse implicite de retour rapide à la normale.

Ce déni économique est étroitement lié à la doctrine mise en avant, celle de la préemption sécuritaire. Trump affirme être passé à l’action juste avant que la menace nucléaire iranienne ne soit devenue une réalité irréversible. Cette justification permet de transformer une guerre de choix en nécessité stratégique. Elle simplifie le raisonnement en opposant action immédiate et catastrophe future. Mais ce cadrage repose sur une hypothèse non vérifiable à court terme et tend à évacuer toute alternative diplomatique. La complexité du dossier iranien disparaît au profit d’une lecture binaire où la force devient le seul instrument pertinent.

Cette logique permet également de justifier un contournement des procédures institutionnelles classiques, notamment le rôle du Congrès dans l’autorisation du recours à la force. Le déclenchement des opérations contre l’Iran s’inscrit dans cette dynamique : la décision précède la délibération et tend à la rendre secondaire.

Multiples contradictions

Ce rapport distendu au Congrès n’est pas inédit. Il prolonge une pratique du pouvoir déjà observable en janvier, lors de l’opération menée contre Nicolas Maduro, capturé lors d’une intervention américaine conduite sans consultation parlementaire. Cet épisode avait révélé une conception verticale de la décision, où l’efficacité opérationnelle prime sur la légitimité procédurale. Il constitue un précédent éclairant pour comprendre la séquence actuelle : la marginalisation des contre-pouvoirs ne relève pas d’une exception, mais d’une méthode.

Dans le même temps, le président construit un récit de victoire. Il affirme que les objectifs sont en voie d’être atteints, que les capacités iraniennes ont été sévèrement dégradées et que la fin du conflit est proche. Cette mise en scène contraste avec les données disponibles : le régime iranien demeure, des capacités militaires subsistent et le risque d’extension régionale reste élevé. L’écart entre la situation réelle et sa représentation traduit une volonté de clore symboliquement la guerre avant sa résolution effective. Ce procédé vise à rassurer l’opinion, mais il renforce aussi le décalage entre le discours et les faits.

Les contradictions du discours apparaissent de manière plus nette encore dans la séquence récente des annonces diplomatiques et militaires. Une proposition de paix en quinze points a été avancée fin mars, suivie par l’affirmation que l’instauration d’un cessez-le-feu serait en bonne voie. Dans son allocution, le président évoque pourtant la possibilité de « ramener l’Iran à l’âge de pierre » et envisage des frappes sur des infrastructures électriques. Cette coexistence de registres opposés — désescalade et destruction totale — rend la ligne stratégique difficilement lisible. Elle donne le sentiment d’une politique fluctuante, guidée davantage par l’impulsion que par une planification cohérente.

Cavalier seul

À ces tensions s’ajoute un isolement diplomatique croissant. La mise en cause des alliés européens, accusés de manque de coopération, et l’évocation d’un retrait de l’OTAN renforcent l’image d’un président agissant en solitaire. Cette posture de cavalier seul s’inscrit dans une logique de toute-puissance, où la contrainte extérieure est perçue comme une entrave plutôt que comme un levier. Elle fragilise cependant la capacité des États-Unis à gérer les conséquences du conflit, notamment sur le plan énergétique et sécuritaire.

Le déni prend enfin une dimension intérieure. Alors que les enquêtes d’opinion situent le président autour de 31 % d’opinions favorables, il continue de présenter sa politique comme étant largement soutenue par sa population. Cette dissonance participe d’une stratégie de légitimation par la parole. Il s’agit d’affirmer le succès pour en produire les effets politiques. Mais cette logique rencontre ses limites lorsque les indicateurs économiques se dégradent et que le coût de la guerre devient tangible.

Dans ce contexte, la question des contre-pouvoirs réapparaît avec force. Aux États-Unis, le système institutionnel repose sur un équilibre entre exécutif, législatif et judiciaire. Or, la séquence actuelle donne le sentiment d’un déséquilibre croissant, où le président agit au gré de ses décisions, sans contrainte apparente.

Course en avant

À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, cette stratégie apparaît risquée. Si la hausse des prix de l’énergie se confirme et si la guerre ne trouve pas d’issue rapide, le récit de maîtrise pourrait se retourner contre son auteur. Le déni, qui permet aujourd’hui de maintenir une cohérence politique, pourrait demain accentuer la perception d’un décalage entre le discours et la réalité.

Rien, dans la posture présidentielle, ne laisse entrevoir un infléchissement. La dynamique engagée repose sur une affirmation constante de la volonté et sur la conviction que la puissance peut s’affranchir des contraintes. Cette logique de toute-puissance marginalise les institutions, ignore les signaux économiques et simplifie les enjeux stratégiques. Elle donne le sentiment qu’aucune limite ne s’impose réellement à l’action présidentielle.

Dès lors, la question demeure entière : où s’arrêtera Trump ? Car plus le pouvoir se pense sans limite, plus il s’expose au moment où le réel finit, inévitablement, par en imposer une.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Jusqu’où Trump ira-t-il ? – https://theconversation.com/jusquou-trump-ira-t-il-279882

Une simple prise de sang pour traquer le cancer

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Pellan Cheng, Professeur agrégé, departement de genie des systèmes, École de technologie supérieure (ÉTS)

Une simple prise de sang pour détecter un cancer avant même l’apparition des symptômes : c’est la promesse de la biopsie liquide, une technologie en plein essor qui pourrait bouleverser le diagnostic, le suivi et la personnalisation des traitements oncologiques.


Le cancer est aujourd’hui la première cause de décès au Canada. Deux Canadiens sur cinq développeront un cancer au cours de leur vie, et un sur quatre en mourra. Chaque jour, près de 700 personnes reçoivent un diagnostic de cancer au pays. Selon la Société canadienne du cancer, les cancers les plus fréquemment diagnostiqués sont ceux du poumon, du sein, de la prostate et le cancer colorectal.

Ces chiffres masquent une réalité essentielle : la survie varie fortement selon le type de cancer et, surtout, selon le stade au moment du diagnostic. Les données statistiques montrent clairement que les chances de survie diminuent à mesure que le cancer est détecté à un stade plus avancé. Ces données soulignent l’urgence de mieux détecter la maladie, et surtout de la détecter plus tôt.

Une prise de sang plutôt qu’un bistouri

C’est dans ce contexte que s’inscrivent mes recherches. En tant que professeur de génie des systèmes à l’ÉTS Montréal et chercheur principal à l’axe cancer au Centre de recherche du CHUM, je travaille sur la biopsie liquide, une approche qui vise à détecter le cancer à partir d’une simple prise de sang, en analysant l’ADN libéré dans la circulation sanguine par les cellules tumorales.

Contrairement aux biopsies classiques, qui nécessitent le prélèvement d’un fragment de tissu de la tumeur, la biopsie liquide repose sur un geste simple et peu invasif : une prise de sang suffit. Les avantages de cette approche sont une réduction de la douleur, des risques pour le patient et de la lourdeur logistique associée aux procédures hospitalières. De plus, la simplicité du test permettrait de répéter les analyses plus fréquemment. Enfin, contrairement à de nombreuses procédures diagnostiques, le prélèvement sanguin ne requiert pas d’installations spécialisées et peut être réalisé dans n’importe quel contexte de soins, qu’il s’agisse d’une clinique de proximité ou d’une CSLC.

En médecine, on parle souvent de biomarqueurs pour désigner des indicateurs mesurables capables de renseigner sur l’état de santé d’une personne. Le dosage du PSA (antigène prostatique spécifique), utilisé depuis des décennies pour le suivi du cancer de la prostate, en est un exemple bien connu. Une élévation du PSA dans le sang peut signaler la présence d’un cancer, sa progression ou une rechute après traitement.

Mais ce biomarqueur illustre aussi les limites de l’approche : le PSA n’est pas spécifique au cancer et peut augmenter pour d’autres raisons, ce qui complique l’interprétation des résultats.




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Détecter l’invisible, avant qu’il ne devienne incurable

La biopsie liquide s’inscrit dans cette même logique, mais à un autre niveau de précision. Plutôt que de mesurer une protéine indirectement liée à la maladie, elle vise à détecter directement les traces génétiques laissées par les cellules tumorales elles-mêmes. En ce sens, l’ADN tumoral circulant peut être vu comme un biomarqueur beaucoup plus spécifique, porteur d’informations sur la nature du cancer et son évolution.




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Plus une tumeur est petite, moins elle libère d’ADN dans le sang. Pourtant, c’est précisément à ces stades très précoces que le diagnostic a le plus d’impact sur les chances de survie. Mon objectif est de détecter ces signaux extrêmement faibles, parfois bien avant l’apparition de symptômes cliniques, ou encore après un traitement, lorsque le cancer semble avoir disparu, mais peut subsister à l’état résiduel.

Adapter les traitements à chaque tumeur

La biopsie liquide permet aussi d’adapter les traitements à chaque patient. En identifiant les mutations spécifiques d’une tumeur, il devient possible de choisir des thérapies ciblées, mieux adaptées au profil génétique du cancer. Cette approche ouvre la voie à une médecine plus précise, qui tient compte des caractéristiques biologiques propres à chaque maladie.

Un autre avantage majeur est la possibilité de suivre l’évolution du cancer dans le temps. Si l’on répète des biopsies liquides avant, pendant et après un traitement, il est possible d’observer si les niveaux d’ADN tumoral diminuent ou augmentent. Ces informations peuvent aider à déterminer rapidement si une thérapie est efficace ou s’il faut l’ajuster, évitant ainsi des traitements inutiles et leurs effets secondaires.


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Quand le signal se perd dans le bruit

Si la biopsie liquide offre des perspectives prometteuses, elle pose aussi des défis importants sur les plans technologique et méthodologique.

L’un des principaux obstacles est la détection de l’ADN tumoral au milieu d’un immense bruit de fond d’ADN normal. Les mutations recherchées sont parfois à la limite de la précision des machines de séquençage. Dans mon laboratoire, nous travaillons à réduire les erreurs techniques et à développer des algorithmes capables de faire la différence entre une véritable mutation cancéreuse et un faux signal généré par les technologies de séquençage, notamment grâce à des approches d’intelligence artificielle.

Une seule prise de sang peut générer des téraoctets de données. Pour chaque patient, ce sont des milliards de fragments d’ADN à analyser, filtrer et comparer. La gestion et l’analyse de ces données massives exigent des outils bio-informatiques robustes, capables de traiter l’information avec rapidité et précision.




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La qualité de l’analyse dépend aussi de la préparation des échantillons. L’ADN circulant est souvent fragmenté et dégradé. Il faut le purifier, corriger les biais expérimentaux et le rendre exploitable par les technologies de séquençage avant même l’étape d’analyse informatique.

Une révolution en construction

Pour moi, la biopsie liquide représente bien plus qu’un outil technologique : c’est une occasion de transformer la façon dont nous détectons et suivons le cancer. En combinant des méthodes moins invasives, une détection plus précoce et une médecine plus personnalisée, elle pourrait améliorer à la fois la qualité de vie des patients et leurs chances de survie.

Avant de devenir une pratique courante, ces approches devront toutefois démontrer leur efficacité dans des études cliniques rigoureuses. Mais à mesure que les technologies de séquençage progressent, ce qui relevait hier de la science-fiction devient progressivement une réalité. Je suis convaincu qu’un jour, une simple fiole de sang pourrait jouer un rôle central dans la lutte contre le cancer.

La Conversation Canada

Alexandre Pellan Cheng a reçu des financements de l’École de technologie supérieure, du Centre de recherche du CHUM, de l’Institut de Cancer de Montréal, de la Fondation Mirella et Lino Saputo, de Génome Québec, de la fondation Mitacs, pour des projets de recherche en biopsie liquide. Il est membre de l’Institut de Cancer de Montréal et chercheur au Centre de recherche du CHUM. Il est désigné comme inventeur sur des brevets, dont certains ont été licenciés pour commercialisation par Eurofins-Viracor.

– ref. Une simple prise de sang pour traquer le cancer – https://theconversation.com/une-simple-prise-de-sang-pour-traquer-le-cancer-279644