Qu’est-ce qu’un portefeuille européen d’identité numérique ? Quels en seront les usages, les avantages… et les risques ?

Source: The Conversation – in French – By Maryline Laurent, Professeur Directrice du département RST, Télécom SudParis – Institut Mines-Télécom

Le portefeuille européen d’identité numérique, ou PEIN, doit faciliter les démarches des citoyens et des résidents dans toute l’Union européenne. Comme les autres applications numériques, ces portefeuilles ne sont pas sans risques, et leur déploiement est encadré. Il devra aussi être contrôlé.


Nombre d’entre nous ont déjà entendu parler de France Identité, voire l’utilisent. Ce service offre une identité numérique nationale régalienne qui, d’ici la fin de l’année 2026, pourra être utilisée dans toute l’Union européenne – une fois qu’elle aura été mise en conformité avec le règlement européen eIDAS 2, qui établit le cadre européen relatif à une identité numérique.

Fin 2026, France Identité deviendra un portefeuille européen d’identité numérique (PEIN). Il permettra à chaque citoyen et résident européen de bénéficier d’un accès simplifié à différents services numériques en Europe, qu’ils soient étatiques (établir une procuration de vote par exemple) ou commerciaux (envoyer sa carte grise à son garagiste).

L’objectif est de lutter contre l’augmentation constante des usurpations d’identité et des cyberattaques, comme le phishing (ou hameçonnage) qui consiste à envoyer des SMS ou des mails frauduleux destinés à tromper la victime et à l’inciter à communiquer ses données personnelles et/ou bancaires.

À cette fin, le PEIN permettra à son utilisateur d’exercer un contrôle sur son identité et ses données, et d’accéder à des services numériques transfrontières publics et privés. Comme la plupart des applications numériques, l’introduction de ces portefeuilles comporte aussi des risques, notamment de vols d’identité, de fracture numérique ou d’ingérence étrangère.

À retenir

  • Un portefeuille d’identité numérique pourra contenir les données d’état civil et des justificatifs électroniques (permis de conduire, carte vitale, prescription médicale, titres de transport, factures, diplômes…) afin de faciliter les procédures et les échanges d’informations au sein de l’UE.
  • Les pays de l’Union européenne doivent proposer au moins un portefeuille d’identité numérique à leurs citoyens et résidents d’ici la fin de l’année 2026. Ceux-ci pourront être publics ou privés, avec des fonctionnalités comme la signature électronique gratuite.
  • Avant leur mise en service à l’échelle européenne, les portefeuilles devront être certifiés par l’État membre qui les émet, ce qui devrait limiter les risques en matière de cybersécurité.
  • Comme toujours, ces garanties ne peuvent être absolues : des contrôles effectifs et des sanctions dissuasives devront être mis en place. Il restera essentiel de disposer d’une alternative physique aux documents numériques afin de préserver la résilience et la souveraineté d’un État en cas de cyberattaque, mais aussi de permettre à chaque citoyen de choisir ou non d’utiliser un PEIN.

Un portefeuille, pour quelle utilisation ?

Le PEIN permettra à son utilisateur de s’identifier auprès des services publics ou privés, notamment commerciaux, dans toute l’Union européenne (UE). Un citoyen français équipé de ce portefeuille pourra ainsi interagir avec l’administration allemande au même titre qu’un citoyen allemand, sans avoir à effectuer de démarches supplémentaires.

En fonction des besoins de son ou sa titulaire, le PEIN pourra contenir des informations, dont ses données d’état civil (prénom, nom, date de naissance, lieu de naissance et nationalité) ainsi que des justificatifs électroniques (permis de conduire, carte vitale, prescription médicale, titres de transport, factures…).

L’utilisateur pourra présenter à terme ce type d’attestations à un service, par exemple envoyer à son futur employeur son diplôme et un justificatif de domicile ou présenter une prescription médicale délivrée par son médecin français dans une pharmacie belge. Ce véritable trousseau de clés numérique lui permettra de franchir les frontières en présentant ses documents électroniques (passeport, visa, voire des billets d’avion).

Le portefeuille permettra également de signer électroniquement des documents avec des signatures dites « qualifiées ». La signature, apposée notamment sur un contrat d’ouverture de compte bancaire ou de location de voiture, aura alors la même valeur juridique qu’une signature manuscrite.

Enfin, deux personnes pourront interagir via leurs portefeuilles respectifs. Alice en voyage en Italie pourra ainsi transmettre sa procuration de vote électronique à Florian.

Un portefeuille, pour qui et pour quand ?

Tous les citoyens et les résidents de l’UE pourront disposer d’un PEIN qui ne sera pas obligatoire, l’ambition de la Commission européenne étant d’équiper 80 % des personnes d’ici à 2030.

2026 est une année charnière, car chaque État membre devra émettre au moins un PEIN d’ici la fin de l’année. Pour cela, le portefeuille devra fournir des fonctionnalités obligatoires (attestations électroniques simples et qualifiées, signatures qualifiées, génération de pseudonymes…), être certifié par chaque État membre conformément aux exigences fixées et figurer sur une liste européenne publique. Le fournisseur de PEIN sera libre de proposer des services additionnels, comme le paiement, l’horodatage ou l’archivage de documents.

Fin 2027, toutes les entreprises et administrations qui exigent une authentification forte du client, comme les banques et la Sécurité sociale, devront accepter qu’une personne prouve son identité au moyen d’un PEIN.

Comment utilisera-t-on un portefeuille ?

Le PEIN prend principalement la forme d’une application mobile téléchargée sur un smartphone. Il fonctionne en ligne et hors ligne (sans connexion).

Si l’on se base sur l’exemple de France Identité, il faut disposer d’une carte d’identité à puce contenant les données d’identification et d’un smartphone compatible NFC sous Android 11 ou iOS 16.6 minimum, et définir un code à six chiffres. L’utilisateur dispose alors d’un niveau de sécurité faible, qui permet de consulter des services comme Impots.gouv.fr, Amelie.fr ou son compte retraite.

Pour obtenir le niveau de sécurité élevé, le titulaire du PEIN doit se rendre en mairie pour une vérification en face-à-face. Cette vérification est indispensable pour les démarches en ligne les plus sensibles, auparavant uniquement réalisables en présentiel, comme l’établissement d’une procuration de vote ou une demande d’aide sociale.

Une ouverture à un marché privé des portefeuilles européens d’identité numérique

Dans les années à venir, il est possible que des États membres émettent des portefeuilles fournis par des acteurs privés.

C’est déjà le cas de la Belgique qui devrait notifier auprès de la Commission européenne le PEIN MyGov.be, qui permet déjà aux citoyens belges d’accéder en ligne à leurs documents administratifs, ainsi que le PEIN Itsme, fourni par un consortium d’acteurs privés.

Un portefeuille, à quel prix ?

La question de la gratuité constitue un point important. La délivrance et l’utilisation du portefeuille sont ainsi gratuites pour un individu. En ce qui concerne les signatures électroniques qualifiées à des fins non professionnelles, elles seront aussi gratuites, chaque État membre étant libre de décider des modalités. Par exemple, la Pologne offre cinq signatures gratuites par mois et par citoyen.

L’utilisation des signatures électroniques à des fins professionnelles pourra être payante. En Belgique, le fournisseur privé du portefeuille Itsme facture 4,95 euros hors TVA par signature qualifiée.

Un portefeuille, pour quels avantages ?

Le PEIN est conçu comme une réponse aux nombreuses usurpations d’identité et au phishing (hameçonnage en français). Il doit permettre aux fournisseurs de services de lutter contre la fraude et les fausses déclarations, notamment concernant l’âge minimum requis pour accéder à des sites pornographiques ou de jeux en ligne. Les démarches qui nécessitent aujourd’hui d’envoyer la photocopie de sa carte d’identité et de son permis de conduire pour louer une voiture pourront être entièrement numérisées.

Un autre avantage, conditionné par la mise en œuvre de moyens techniques adaptés, est le contrôle accru de l’utilisateur sur le traitement de ses données personnelles) : il pourra librement choisir et utiliser des pseudonymes et les utiliser, si l’authentification forte n’est pas requise. Grâce à un tableau de bord obligatoire, il pourra visualiser l’historique des données transmises, demander l’effacement de ses données, et signaler les demandes de données suspectes à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) – ce qui renforcera l’efficacité des contrôles. Il pourra également sélectionner les données qui figureront ou non dans un justificatif à présenter à un tiers, protégeant ainsi sa vie privée.

Le portefeuille devrait aussi intégrer des technologies de protection de la vie privée. Par exemple, un mineur pourra prouver à un réseau social qu’il a moins de 15 ans et une personne majeure qu’elle a plus de 18 ans, sans avoir à fournir ses nom, prénom et date de naissance, grâce à des technologies de preuve à divulgation nulle de connaissance (ou ZKP, pour Zero-Knowledge Proof en anglais).

De plus, seuls les fournisseurs de services publics et privés inscrits sur une liste publique pourront interagir avec les PEIN. Ces « parties utilisatrices » devront notamment indiquer les données qu’elles demanderont. Les fournisseurs d’attestations et de signatures qualifiées devront, quant à eux, obtenir une qualification préalable (délivrée en France par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, ou Anssi) et figureront eux aussi sur une liste publique. C’est donc un véritable écosystème des identités numériques qui se met en place.

Selon certaines estimations, au moins une quarantaine de portefeuilles devraient participer à ce nouveau marché, qui, malgré les discours rassurants de la Commission européenne, n’en présente pas moins un certain nombre de risques.

Quels sont les risques d’un marché des identités numériques ?

Du côté de l’utilisateur, le premier risque est d’être contraint en pratique d’utiliser un PEIN conçu comme un véritable sésame numérique pour accéder à de nombreux services publics et privés. Cette situation pourrait conduire à laisser de côté une partie de la population qui ne pourra pas, faute d’argent ou de compétences, disposer d’un PEIN pour accéder aux services fournis.

Un autre risque concerne la vie privée des utilisateurs, car il est à craindre que le portefeuille numérique n’augmente la quantité de données personnelles collectées à leur insu. En effet, si nous avons insisté sur l’avantage que représente la lutte contre la collecte abusive de données (grâce à la possibilité de générer des pseudonymes), encore faut-il que le portefeuille soit mis en œuvre dans le respect du règlement général sur la protection des données (RGPD). Il faut donc s’assurer, par exemple, qu’un fournisseur de portefeuille n’insère pas de numéro unique à chaque transaction, ce qui permettrait de tracer l’utilisateur malgré toutes les précautions prises pour ne pas révéler son identité et ses données.

Pour contrer cette menace, le droit de l’UE impose que les portefeuilles soient certifiés avant leurs notifications à la Commission européenne et leurs mises sur le marché. Cette certification apportera donc certaines garanties qui ne seront pas absolues, comme l’ont démontré plusieurs événements par le passé, par exemple l’affaire PEGASUS en 2021 et celle des cartes ID électroniques en Estonie en 2017.

De fait, les cyberattaquants pourront chercher à voler non seulement l’identité d’une personne, mais aussi les données associées à son identité. Certaines d’entre elles, comme les noms, les prénoms et les diplômes, seront de haute qualité, car leur authenticité aura été vérifiée auprès de sources authentiques, comme le registre d’état civil.

Du côté des États de l’UE, le PEIN questionne leur souveraineté, car ceux-ci sont les seuls aujourd’hui à pouvoir établir l’identité d’une personne avec un niveau de fiabilité élevé.

La fourniture des PEIN par des entreprises privées non européennes augmente les risques d’ingérence étrangère qui sont loin de constituer une simple hypothèse. Par exemple, Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, est placé sous le coup de sanctions états-uniennes depuis août 2025. Comme Thierry Breton, ancien commissaire européen, il est interdit de séjour aux États-Unis, en raison de son implication dans le dossier du mandat d’arrêt visant le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Il est privé d’accès aux services numériques états-uniens, d’Airbnb à Amazon. Sa carte Visa lui a même été retirée.

Pour éviter ce type de sanctions, le projet européen APTITUDE travaille à l’intégration dans le PEIN d’une solution de paiement souverain fourni par WERO.

Ce qu’il reste à faire : des choix à opérer, des audits, des alternatives

Le PEIN pourrait être un formidable outil du quotidien. Cependant, de nombreux choix restent encore à opérer, en particulier en matière d’implémentation, d’enrôlement, de révocation et de cybersécurité pour lutter efficacement contre les usurpations d’identités. Pour tenir la promesse d’un monde numérique plus sûr, des contrôles effectifs (comme des audits des fournisseurs de PEIN) et des sanctions dissuasives à l’encontre des acteurs (européens et non européens) devront être mis en place.

Pour autant, il reste essentiel de disposer d’une alternative physique aux documents numériques. Le maintien de documents physiques permettra non seulement de préserver la résilience et la souveraineté d’un État en cas de cyberattaque, mais aussi à chaque citoyen de choisir ou non d’utiliser un PEIN.


Les projets Traceability for trusted multi-scale data and fight against information leak in daily practices and artificial intelligence systems in healthcare – TracIA et More on the adoption of a healthy Mediterranean diet – MoreMedDiet sont soutenus par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Maryline Laurent a reçu des financements de la Fondation Mines-Télécom, de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et de plusieurs partenaires industriels tels que EDF et Orange.

Claire Levallois-Barth a reçu des financements de la Fondation Mines-Télécom. Les partenaires de la Chaire VP-IP qu’elle coordonne sont BNPP, IN Groupe, France Titres, Orange.

– ref. Qu’est-ce qu’un portefeuille européen d’identité numérique ? Quels en seront les usages, les avantages… et les risques ? – https://theconversation.com/quest-ce-quun-portefeuille-europeen-didentite-numerique-quels-en-seront-les-usages-les-avantages-et-les-risques-278837

Le masculinisme, un tremplin vers des idéologies réactionnaires

Source: The Conversation – in French – By Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po ; Université du Québec en Outaouais (UQO)

Le rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, publié récemment, identifie une « menace masculiniste ». Mais que recouvre précisément ce phénomène ? Comment ces discours politiquement structurés peuvent-ils servir de porte d’entrée à des positions plus radicales, voire à des mouvances d’extrême droite ?


Selon l’historienne Christine Bard, le masculinisme désigne un mouvement qui prétend défendre les intérêts des hommes au sein d’une société qui serait devenue gynocentrée, soit dirigée et dominée par des femmes.

Il ne s’agit donc pas d’une simple critique du féminisme, mais d’une remise en cause de la recherche d’égalité elle-même, perçue comme une menace. Les résultats du sondage, publiés par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), sont sans équivoques : 60 % des hommes considèrent que les féministes ont des demandes exagérées et souhaiteraient avoir plus de pouvoir que leurs concitoyens. Ces discours se fondent sur les rhétoriques de victimisation masculines : les hommes seraient en « crise » à cause des mouvements d’émancipation des femmes – un argument que l’on retrouve dans la majorité des espaces antiféministes, en ligne comme hors-ligne.

Selon ce rapport, la montée des discours masculinistes constituerait une nouvelle forme d’antiféminisme contemporain, particulièrement prégnante sur les réseaux sociaux.

L’antiféminisme n’est pas (que) du sexisme : c’est une vision politique du monde

Alors que le sexisme valorise les comportements conformes aux rôles de genre traditionnels, la misogynie se traduit par une hostilité explicite envers les femmes qui ne respectent pas ces attentes. Elle fonctionne comme le bras répressif du patriarcat et se manifeste sous forme d’insultes, d’actions ou par toute volonté de maintenir les femmes dans une position subalterne.

L’antiféminisme, lui, politise cette hostilité : il s’agit d’un contre-mouvement politique qui s’oppose ouvertement aux avancées des droits des femmes.

Les idées antiféministes s’appuient généralement sur des arguments déterministes biologiques. Par exemple, certaines rhétoriques masculinistes recourent à un sexisme dit « bienveillant », présentant les femmes comme faibles et devant être protégées. A contrario, d’autres communautés comme les incels (contraction d’involuntary celibates, en anglais, ou célibataires involontaires) sont des hommes qui attribuent leur absence de relations sexuelles ou affectives au caractère diabolique, vénal et manipulateur des femmes.

Sur les plateformes numériques, le terme « manosphère » est utilisé comme une catégorie parapluie qui désigne une diversité d’acteurs antiféministes : les incels, les Pick-Up Artists (coachs en séduction) qui promettaient aux hommes des techniques pour conquérir les femmes, Les MGTOW (Men Going Their Own Way, hommes suivant leur propre chemin) qui veulent faire sécession des femmes, etc.

De la séduction à la haine : la radicalisation des communautés masculinistes

Actuellement, nous nous trouverions dans une néo-manosphère où les groupes qui la composaient originellement se radicalisent de plus et en plus. Une méta-analyse de 430 publications scientifiques récentes montre que, depuis la fin des années 2010, la « manosphère » a connu plusieurs transformations majeures : migration vers de nouvelles plateformes, comme TikTok et Telegram, montée en puissance d’influenceurs très visibles (manfluencers), intensification de la monétisation, et chevauchement accru avec d’autres idéologies extrémistes.

En interne, la composition des groupes a également évolué. Les communautés plus anciennes, comme les Pick-Up Artists, ont vu leur influence décliner au profit des incels. Des études quantitatives fondées sur l’analyse de forums et des plateformes Reddit et Telegram montrent que, entre 2016 et 2022, les « espaces incels » ont gagné en centralité après la fermeture de certains forums, mais aussi en virulence dans les propos exprimés (davantage d’appels à la violence, de rhétorique nihiliste et de passerelles vers des contenus d’extrême droite). La « manopshère » ne se contente donc pas de gagner des adeptes, ses discours se radicalisent également.

Le rôle central des influenceurs et des plateformes numériques

La diffusion des discours masculinistes est massive depuis la fin des années 2010 grâce à la viralisation de certains contenus numériques, comme ceux produits par l’influenceur britannique Andrew Tate qui cumulait 12 milliards de vues avant la fermeture de son compte TikTok.

En France, les influenceurs les plus populaires (comme Alex Hitchens ou Stéphane Édouard) plafonnent à 1,5 million de vues sur leurs vidéos YouTube les plus populaires. Cette massification s’inscrit aujourd’hui dans un écosystème numérique structuré par les logiques propres aux plateformes.

En 2024, une étude révélait qu’il ne fallait que 26 minutes à un utilisateur pour se voir suggérer des contenus masculinistes sur TikTok et YouTube Shorts. Cette exposition rapide n’est pas fortuite : elle résulte de systèmes algorithmiques qui favorisent les contenus générant le plus d’engagements (via les clics, partages et commentaires).

L’influenceur masculiniste Alex Hitchens prodigue des conseils lifestyle et finance, le tout dans une rhétorique violemment antiféministe. Parfaitement au fait des codes des réseaux sociaux, après l’annonce de son bannissement de TikTok, il a ouvert une cagnotte de 50 000 euros pour rémunérer les internautes qui continueraient de relayer son contenu.
Capture d’écran YouTube

Les plus jeunes sont particulièrement concernés. Selon le baromètre du numérique 2026, 90 % des 13–17 ans utilisent régulièrement les réseaux sociaux et y passent en moyenne près de trois heures par jour. Or, le dernier rapport du HCE établit un lien entre l’usage de certaines plateformes – notamment TikTok et X – et des niveaux plus élevés de sexisme hostile. Les jeunes hommes, explicitement ciblés par ces contenus, figurent ainsi parmi les publics les plus réceptifs aux discours antiféministes.

Ressentiment et profit, les ingrédients du modèle économique masculiniste

Ces discours reposent sur des ressorts émotionnels particulièrement performants dans l’économie de l’attention : colère, ressentiment, peur du déclassement, sentiment d’injustice. Les contenus les plus polarisants, agressifs et provocateurs sont ceux qui circulent le mieux. La violence verbale n’est donc pas un excès marginal mais une ressource qui capte l’attention, renforce la visibilité des créateurs et alimente, en retour, les modèles économiques des plateformes fondés sur la collecte de données et la monétisation de l’engagement.

En affirmant que les hommes seraient en difficulté dans une société devenue hostile, certains influenceurs créent une demande à laquelle ils proposent ensuite des réponses monayables : contenus, formations, coaching. Cette dimension économique, bien que secondaire, contribue à la pérennisation et à la professionnalisation de ces discours. L’exemple le plus emblématique est celui d’Andrew Tate qui, avant son bannissement en 2022, revendiquait plus de 100 000 abonnés à sa plateforme « Hustler’s University », facturés 99 dollars par mois – un modèle susceptible de générer plusieurs millions de dollars mensuels selon les estimations relayées par la BBC.

Le masculinisme, ciment des droites radicales

Les discours masculinistes débordent largement la « manosphère ». Ils semblent constituer des portes d’entrée vers d’autres discours radicaux, comme le suprémacisme blanc, et ont été associés à des passages à l’acte, violents dans certains cas. L’attentat de Toronto en 2018, revendiqué au nom d’une « rébellion incel » ou encore la fusillade d’Isla Vista en 2014 aux États-Unis, ont mis en lumière le lien entre misogynie radicalisée et violence politique. La misogynie constitue un leitmotiv récurrent dans plusieurs manifestes extrémistes contemporains.

Les masculinistes jouent également un rôle fédérateur : en présentant le féminisme comme un adversaire commun, ils permettent à des groupes très différents (nationalistes, identitaires, conservateurs religieux ou libertariens) de se retrouver autour d’un même combat, même s’ils ne partagent pas le reste de leur programme. Le masculinisme agit ainsi comme un langage politique minimal fondé sur le ressentiment, qui facilite la formation de coalitions réactionnaires et offre à l’extrême droite un moyen d’intervenir de façon renouvelée sur des enjeux sociaux sur lesquels elle était peu convaincante (éducation, famille, sexualité, crimes sexuels, politiques d’égalité).

Lutter contre le masculinisme, un enjeu démocratique

Plutôt que de rejeter frontalement le féminisme, certains acteurs se réapproprient désormais son vocabulaire pour le retourner contre lui, à l’instar du collectif Némésis qui se revendique d’un « féminisme identitaire ». Un retournement impensable au début des années 2000, quand l’extrême droite se contentait de disqualifier les revendications féministes ; et qui illustre la capacité du masculinisme à servir de point de convergence au sein de coalitions réactionnaires hétérogènes.

La montée des discours masculinistes n’est pas un phénomène isolé, mais le symptôme d’une transformation plus large qui reconfigure les espaces politiques et numériques, en déplaçant les frontières du publiquement acceptable. Comme le souligne le rapport du HCE, le problème ne se limite pas à une question technique : il implique à la fois une meilleure régulation des plateformes, des actions de prévention et un renforcement de l’éducation au numérique.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ).

Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l’antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).

– ref. Le masculinisme, un tremplin vers des idéologies réactionnaires – https://theconversation.com/le-masculinisme-un-tremplin-vers-des-ideologies-reactionnaires-276882

L’immortalité artificielle à nos portes : panacée ou danger ?

Source: The Conversation – in French – By Emmanuelle Marceau, Professeure associée à l’École de santé publique, Université de Montréal

Grâce aux récents développements en intelligence artificielle (IA), il est désormais possible de préserver des représentations de personnes décédées et d’interagir avec elles. La « réapparition » des personnes se fait parfois de manière volontaire et programmée, mais parfois sans le consentement des familles ni des proches endeuillés. L’humain a toujours eu le fantasme de vivre éternellement. Mais que penser de cette nouvelle façon de prolonger l’existence « artificiellement » ? Est-elle souhaitable ? Quels sont les principaux enjeux éthiques que soulève l’apparition des « griefbots » ou « deadbots » ?

Professeure associée à l’École de santé publique (ESPUM) de l’Université de Montréal, je suis éthicienne et chercheuse spécialisée en gouvernance, éthique, droit, IA et conduite responsable en recherche. Je dirige notamment un projet de recherche, intitulé Immortalité artificielle : perspectives éthiques, juridiques et artistiques. Dans le cadre de ce projet, j’ai publié avec deux étudiantes un article portant sur les considérations éthiques liées à l’immortalité artificielle.

Des frontières fragiles

Les avatars numériques posthumes sont créés à partir des traces numériques laissées de leur vivant par des personnes décédées. Les écrits sur les réseaux sociaux, les photos, les enregistrements audios et visuels sont autant de traces qui nourrissent ces avatars. Construits grâce à la fusion de l’IA, de l’apprentissage automatique et de l’analyse avancée des données, ces avatars peuvent recréer la ressemblance tant physique que psychologique, la personnalité et même les souvenirs des personnes décédées.

Le résultat est tel qu’il peut laisser un doute chez l’utilisatrice ou l’utilisateur : s’agit-il de la « vraie » personne ? Il faut dire que cette technologie prend racine dans un monde où la vie virtuelle est bien établie. Ainsi, l’échange avec l’avatar numérique, posthume ou non, devient presque banal. Or, l’avènement des avatars posthumes soulève des enjeux éthiques de taille.




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L’autonomie, la protection des données et la vie privée

Au nombre de ces enjeux, soulignons le respect de l’autonomie et la protection des données, l’altération des rapports interpersonnels et sociaux, ainsi que le bouleversement de la finitude humaine, engendrant une nouvelle conscience de la vulnérabilité et de moyens de la transcender. La création d’avatars numériques posthumes a un impact sur le respect de l’autonomie de trois catégories de personnes :

  • Celles qui laissent des traces numériques laissées dans le domaine public, notamment sur les réseaux sociaux : il s’agit de personnes qui anticipent leur décès ou qui sont décédées, et dont les traces sont volontairement ou involontairement mises à la disposition de tierces parties (proches, entreprises, etc.).

  • Celles qui reçoivent les traces numériques d’autrui lors du décès : il s’agit de membres de la famille, de proches ou d’entreprises. L’une des questions qui se posent quant à leur autonomie est celle du contrôle sur l’avatar de l’être cher. Par exemple, les personnes qui reçoivent les traces numériques d’autrui peuvent-elles refuser de créer un avatar numérique posthume ou un site virtuel de commémoration ?

  • Celles qui interagissent avec les services d’« avatarisation » : il s’agit des personnes qui utilisent ou consomment les services et produits mis de l’avant dans l’industrie de l’au-delà virtuel. Elles interagissent avec des avatars numériques posthumes pour des motifs variés, allant de la curiosité à la gestion d’un deuil particulièrement souffrant. L’on se demande si ces dernières pourraient développer des dépendances malsaines envers ces services et produits, alors même que l’industrie est instable et qu’elle pose le risque de modifier ou interrompre brusquement des offres de services.

Toutes ces personnes sont à risque de perdre le contrôle de l’identité perpétuée de la personne décédée, compte tenu de la multitude des représentations virtualisées.

Deuil public et pathologique

Par ailleurs, lorsque l’avatar est accessible à un grand nombre de personnes, le deuil devient public, c’est-à-dire qu’il est possible de l’éprouver à la fois de façon intime et collective. Ce nouveau phénomène altère le rapport à la mort et au deuil, redéfinissant la place des personnes décédées dans nos vies.

L’histoire de la jeune Jang Nayeon, décédée en 2016, a fait l’objet du documentaire Meeting You et exprime le malaise qu’engendre le deuil public. Dévastée par le décès prématuré de sa fille, sa mère, Jang Nayeon, a approuvé la création d’un avatar numérique posthume, afin de pouvoir la revoir et interagir avec elle en réalité virtuelle. Les retrouvailles ont été diffusées sur plusieurs plates-formes web en temps réel et ont généré des inconforts chez l’auditoire. Il s’agit d’un exemple d’autant plus expressif de l’hypervisibilité d’un deuil.


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Dans un versant positif, les avatars numériques posthumes peuvent être utilisés sous la supervision d’une ou d’un thérapeute, dans le cadre d’un accompagnement clinique. Mais il est à noter, cependant, que seule une minorité des usages se fait actuellement sous la supervision de spécialistes.




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Par conséquent, plusieurs personnes utilisent cette technologie à titre individuel et sont plus vulnérables à la dépendance, ou cherchent à fuir la réalité du deuil. Elles sont à risque de tomber dans un deuil dit « pathologique », soit un deuil compliqué ou prolongé, marqué par sa durée et son intensité (incapacité, après plus d’un an, à gérer la souffrance émotionnelle, à réintégrer les activités quotidiennes ou à trouver du sens à la vie).

Surexposition et voyeurisme silencieux

Les espaces virtuels où sont conservées les traces des personnes décédées, par exemple Facebook, sont parfois fréquentés par des personnes passives, des observatrices ou observateurs qui ne cherchent pas forcément à interagir, mais qui participent à un phénomène de voyeurisme silencieux.

Cette passivité, bien que non nécessairement malveillante, s’inscrit dans une dynamique de surveillance et d’observation continues qui peut mener à une surexposition et à du voyeurisme. L’enjeu éthique concerne le fait que l’intimité des unes et des uns peut désormais devenir l’objet de consommation des autres, qu’il s’agisse de curiosité, de fascination, ou encore d’une planification d’un détournement ultérieur des données.

L’exploitation des données peut se traduire par une visibilité perpétuelle des données générées par la personne défunte sur le web, notamment à travers des avatars numériques posthumes qui interagissent avec les familles et les proches. Elles permettent de maintenir l’illusion d’une présence après la mort.

Cette illusion vient modifier notre rapport à la mort puisque l’être cher peut artificiellement rester dans nos vies. Plus fondamentalement, cela pose la question de notre finitude humaine, à savoir qu’au-delà de la vie biologique, il y a désormais la promesse d’une vie artificiellement éternelle. Est-ce souhaitable ?

Pour ne pas conclure

Connaître et comprendre les principaux risques et enjeux éthiques soulevés par l’immortalité artificielle constitue une étape cruciale afin de réfléchir au déploiement de ces avatars. Il demeure incontournable de nourrir les réflexions quant au bien-fondé de l’essor de ces avatars, afin de préserver la dignité humaine, posthume ou non, et éviter ses dérives dans un monde en profonde transformation.


Je tiens à remercier Josianne Barrette-Moran, candidate au doctorat en bioéthique à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, pour l’assistance technique apportée lors de la rédaction du présent article.

La Conversation Canada

Je dirige un projet de recherche financé par l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (Obvia), intitulé Immortalité artificielle : perspectives éthiques, juridiques et artistiques (https://www.obvia.ca/recherche/projets/limmortalite-artificielle-perspectives-ethiques-juridiques-et-artistiques)

– ref. L’immortalité artificielle à nos portes : panacée ou danger ? – https://theconversation.com/limmortalite-artificielle-a-nos-portes-panacee-ou-danger-275887

Paradoxes de la transition énergétique mondiale : entre ambitions vertes et extraction minérale intensive

Source: The Conversation – in French – By Margaux Maurel, Doctorante en affaires internationales spécialisée sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets d’infrastructure et d’énergie dans les pays du Sud Global et l’activisme transnational. Chercheuse affiliée au CERIUM, HEC Montréal

Voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires : la transition énergétique promet un avenir décarboné. Mais derrière ces technologies dites « vertes » se cache une réalité souvent invisibilisée : une intensification massive de l’extraction minière, concentrée dans certains territoires et porteuse de nouvelles tensions politiques, écologiques et géopolitiques.


La transition énergétique telle qu’elle est actuellement pensée ne rompt pas avec l’extractivisme des énergies fossiles : elle le déplace, l’intensifie et le reconfigure. Ce concept a été forgé par des chercheurs et chercheuses d’Amérique latine pour penser les industries des ressources naturelles.

Le biologiste uruguayen Eduardo Gudynas définit l’extractivisme comme un système à la fois orienté vers l’exportation – au moins la moitié de ce qui est extrait part à l’international – et d’extraction massive, avec des impacts significatifs sur les écosystèmes et les communautés locales. L’extractivisme se traduit donc par un rapport de contrôle et de domination sur la terre.

Quatre paradoxes majeurs structurent la transition énergétique et demeurent largement occultés dans les débats publics : son intensité en métaux, son intensité en énergie et en surface, le caractère néocolonial et impérialiste, et le mythe de la mine responsable.

En tant que doctorante en affaires internationales à HEC Montréal et chercheuse affiliée au CÉRIUM, mes travaux portent sur les résistances plurielles à l’extractivisme des minerais critiques dans le cadre de la transition énergétique mondiale.




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L’intensité en métaux

L’intensité minérale de la transition énergétique est colossale : électrification et énergies renouvelables vont entraîner une augmentation de la demande en métaux critiques pouvant atteindre 500 % d’ici 2050, selon la Banque Mondiale.

À titre d’exemple, il faut six fois plus de métaux nécessaires pour produire un véhicule électrique que pour un véhicule conventionnel. Les besoins du seul marché américain des véhicules électriques en 2050 nécessiteraient trois fois la quantité de lithium actuellement produite pour l’ensemble du marché mondial.

L’intensité en énergie et en surface

L’industrie minière est responsable de 8 % émissions directes mondiales de carbone. Ce chiffre monte à 28 % si l’on prend en compte les émissions indirectes. Elle consomme également 12 % de l’énergie mondiale.

L’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz rappelle dans Sans transition : Une nouvelle histoire de l’énergie qu’« après deux siècles de “transitions énergétiques”, l’humanité n’a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois. »

Si on présente souvent l’histoire de l’énergie comme celle d’une transition, de phases, du bois vers le charbon, jusqu’aux énergies renouvelables, le monde a en réalité connu des symbioses énergétiques : les différentes formes d’énergie se sont accumulées, sans se remplacer. L’Inde n’a jamais consommé autant de charbon.

De 2020 à 2022, l’utilisation de terres minières à l’échelle mondiale a presque doublé (+77 %). L’industrie est responsable de 7 % des déforestations mondiales, les forêts étant touchées dans un rayon de 50 à 100 km autour de chaque projet de mine. Cette expansion s’est surtout faite en Russie, au Venezuela, en Indonésie, au Brésil, en Guyane, au Suriname et au Ghana. À titre d’exemple, en moins d’un siècle, la couverture forestière des Philippines a diminué de 83 % en raison de l’exploitation minière et forestière.

La philosophe française Célia Izoard nous invite aussi à considérer les « hectares fantômes », c’est-à-dire l’utilisation souterraine.

Le caractère néocolonial et impérialiste

Pour l’économiste équatorien Alberto Acosta, l’extractivisme est un mode d’accumulation qui a commencé il y a plus de 500 ans avec la colonisation. Il dénonce des mécanismes de pillage et d’appropriation, et trace une continuité exploitation coloniale et néocoloniale qui s’inscrit dans les rapports économiques entre la périphérie et le centre (Nord/Sud). En effet, les 13 métaux de la transition sont concentrés dans 21 pays, tous des pays du Sud Global. 69 % se trouvent en terres autochtones, reproduisant des injustices systémiques.

Des ONGs des pays du Sud Global dénoncent le concept même de criticité, qui classe certains minerais comme stratégiques et indispensables pour la transition énergétique. Selon elles, cette notion sert à justifier une extraction accrue, renforçant un « extractivisme vert » qui accentue les asymétries entre les pays du Sud Global que l’on vide de ses ressources et les pays du Nord Global où on les consomme.


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Le mythe de la mine responsable

Malgré de nouvelles étiquettes telles que « mine responsable », « climate smart mining », la plupart des procédés d’extraction et de traitement des métaux datent de la fin du XIXe siècle. Les nouvelles technologies servent principalement à réduire les coûts de la phase exploratoire, dont les compagnies ne tirent aucun profit. Célia Izoard dénonce notamment le mythe des mines zéro-émission qui fonctionneraient aux énergies renouvelables ainsi que la quantité de déchets incompressible.

De plus, selon l’Agence internationale de l’énergie, les prélèvements d’eau par l’industrie minière ont doublé entre 2018 et 2021, tandis que deux tiers des mines industrielles se trouvent dans des régions menacées de sécheresse.

Ces mines présentent également des risques trop peu évoqués comme les ruptures de barrages miniers. En 2019, au Brésil, la rupture d’un barrage d’une mine de fer à Brumadinho fait 270 morts et 12 millions de m3 de déchets miniers sont déversés dans les cours d’eau. Il existe entre 29 000 et 35 000 barrages miniers sur la planète, le risque de rupture étant accru par les changements climatiques.

Les mines abandonnées posent également des problèmes sociaux, écologiques et économiques. Aux États-Unis, les 500 000 mines abandonnées coûtent chaque année des milliards de dollars à l’État.

Les compagnies minières se bardent de certifications et de médailles, mais si l’on creuse, le Responsible Minerals Initiative ne fait aucun audit sur les sites miniers. Ils dépêchent des observateurs indépendants seulement pour 3 facteurs précis : la corruption, le travail des enfants et le financement des conflits armés. L’Alliance pour le cobalt équitable est une organisation financée par des compagnies minières et compagnies clientes. De la même maniére, l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives se base uniquement sur des rapports fournis de façon volontaire par les compagnies minières.

Vers une sobriété minérale ?

Pour répondre à ces paradoxes, la philosophe française Célia Izoard propose le concept de « décroissance minérale ». Au-delà du bilan carbone, il faudrait par exemple un bilan en métaux pour les entreprises et les administrations. Elle nous invite à repenser la surminéralisation de nos quotidiens – ordinateurs, téléphones intelligents, montres connectées – et à réfléchir à la manière dont nos choix de consommation participent à l’intensification de l’extractivisme.

Au-delà de nos choix individuels, ce sont bien des systèmes qu’il convient de repenser en profondeur pour ne pas reproduire des logiques coloniales et impérialistes qui dégradent les écosysèmes et précarisent des communautés vulnérables. Une réelle transition énergétique juste ne se fera donc pas sans transformation profonde de nos économies et de nos relations.

La Conversation Canada

Margaux Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Paradoxes de la transition énergétique mondiale : entre ambitions vertes et extraction minérale intensive – https://theconversation.com/paradoxes-de-la-transition-energetique-mondiale-entre-ambitions-vertes-et-extraction-minerale-intensive-264432

Les villes africaines sont confrontées à de nombreux défis : comment les rendre plus saines

Source: The Conversation – in French – By Elaine Nsoesie, Assistant Professor, Department of Global Health, Boston University School of Public Health, Boston University

Un nouveau livre intitulé Urban Health in Africa examine la manière dont l’urbanisation rapide à travers le continent influence la santé publique et le bien-être. S’appuyant sur diverses recherches et études de cas, cet ouvrage redéfinit les villes africaines non seulement comme des lieux de défis, mais aussi comme des lieux d’innovation, de résilience et d’opportunités.

Nous avons échangé avec Elaine Nsoesie, chercheuse en santé mondiale, et Blessing Mberu, sociologue spécialisée dans l’urbanisation et le bien-être, coéditeurs de l’ouvrage. Ils nous expliquent l’importance des villes africaines, et ce qu’il faudra pour construire des villes inclusives et en bonne santé.

Selon vous, quel aspect de la vie urbaine en Afrique devrait être davantage apprécié par le grand public ?

Les villes africaines fonctionnent, mais pas toujours comme celles d’autres régions. Dans l’ouvrage, nous citons ce texte d’Abdou Maliq Simone, qui travaille sur les questions de composition spatiale dans les régions urbaines :

Dans toutes les villes, on peut observer une effervescence incessante. D’intenses activités se côtoient en permanence dans la proximité de centaines d’occupations : cuisines, récitations, ventes, chargements et déchargements, disputes, prières, repos, trafics et achats. Tout se déroule côte à côte dans des espaces trop exigus, trop délabrés, chargés de déchets, d’histoire, d’énergies disparates et de sueur. Malgré tout, la vie continue.

Cette capacité à tenir est essentielle. Trop souvent, les discussions sur les villes africaines se limitent à leurs problèmes : des infrastructures inadéquates, une urbanisation rapide et des quartiers informels. On oublie alors leur remarquable capacité à fonctionner et leur diversité. Aucune ville ne peut à elle seule représenter l’ensemble du continent. Lagos n’est pas Nairobi ; Accra n’est pas Dakar. Chacune a sa propre histoire, ses structures de gouvernance et ses défis contemporains. Les traiter toutes de la même manière efface cette complexité.

Oui, ces villes sont confrontées à de sérieux défis. Mais elles abritent aussi des experts urbains innovants, des solutions politiques efficaces et des avancées technologiques adaptées à leurs contextes spécifiques. La question n’est pas de savoir si les villes africaines fonctionnent. Il s’agit plutôt de savoir si nous prêtons attention à la manière dont elles fonctionnent, si nous documentons comment elles relèvent les défis liés à la santé et si nous tirons des enseignements de leurs solutions.

Y a-t-il une histoire ou un exemple qui vous a particulièrement marqué ?

Lorsque nous avons entrepris d’écrire ce livre, nous savions qu’il fallait partir de l’histoire. On ne peut pas comprendre la santé dans les villes africaines d’aujourd’hui sans comprendre comment le colonialisme a façonné l’environnement bâti et la citoyenneté urbaine. Nous voulions que les lecteurs voient comment les forces historiques, combinées à la migration rurale et urbaine, à la croissance démographique et aux politiques, ont créé les paysages urbains qui affectent aujourd’hui des millions de vies.




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Notre deuxième objectif était de cartographier les déterminants sociaux de la santé – les conditions des environnements dans lesquels les gens naissent, vivent, jouent, travaillent et apprennent – qui façonnent les villes africaines. Nous nous sommes concentrés sur les quartiers informels et les bidonvilles, car ils sont devenus des facteurs déterminants des villes africaines.

Nous avons examiné comment les habitants font face aux difficultés quotidiennes : logements, eau et assainissement inadéquats ; pollution atmosphérique ; transports ; insécurité alimentaire. L’idée n’était pas de présenter ces enjeux séparément, mais de montrer qu’ils sont liés et qu’ils touchent de nombreuses communautés.

L’un de nos chapitres préférés se trouve dans cette partie. Il examine l’impact des transports sur la santé dans les villes africaines, à la fois les risques et les avantages. Par exemple, la disponibilité des transports facilite l’accès aux hôpitaux et aux écoles, tandis que les véhicules sont également à l’origine d’accidents de la route et de pollution atmosphérique. Les auteurs évoquent également des formes de transports publics particulières que les villes africaines partagent et que l’on ne trouve pas dans la plupart des autres régions du monde.

Les motos-taxis, par exemple, portent des noms différents. On les appelle « boda bodas » à Kampala, « okadas » à Lagos. Les minibus de banlieue sont appelés poda-poda à Freetown, trotro à Accra, daladala à Dar es Salaam, matatu au Kenya, car rapides à Dakar, kamuny à Kampala, gbaka à Abidjan, kwassa-kwassa à Kinshasa, candongueiros à Luanda, sotrama à Bamako, songa kidogo à Kigali.

Ce chapitre aborde un thème majeur du livre : même si ces villes sont différentes, certaines politiques efficaces dans une ville peuvent être adoptées pour répondre aux besoins des habitants d’une autre ville.




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Outre les déterminants sociaux de la santé, nous avons consacré une autre partie à la réalité démographique unique de l’Afrique : ces villes sont jeunes. Nous avons consacré des parties à la manière dont les environnements urbains façonnent la vie des jeunes, en particulier en matière de santé sexuelle et reproductive. Nous avons également mis en évidence la progression des maladies chroniques telles que l’obésité, le diabète et l’hypertension. Des études ont montré un lien entre le taux d’urbanisation en Afrique et l’augmentation des maladies chroniques, en raison de problèmes tels que l’adoption d’un régime alimentaire occidental malsain, le manque d’espaces pour faire de l’exercice et la sédentarité.

Pour illustrer la manière dont certaines villes relèvent les défis liés aux déterminants sociaux de la santé, nous avons inclus des études de cas. Elles portent sur la qualité de l’air à Kampala, de nouvelles initiatives en matière de santé mentale à Yaoundé, une approche visant à réduire le décrochage scolaire à Arusha, une planification intégrée transformant les quartiers informels à Nairobi, ainsi que des innovations en matière de santé numérique. Ces exemples montrent que les solutions efficaces intègrent les voix de la communauté et le contexte local.

Votre livre décrit l’avenir de la santé urbaine en Afrique. Qu’est-ce que vous y voyez ?

Dans les derniers chapitres, nous expliquons clairement ce qu’il convient de faire. Les professionnels de la santé publique, les urbanistes, les médecins, les infirmières, les agents de santé communautaires, les défenseurs des politiques publiques ainsi que les gestionnaires de l’eau et des déchets doivent travailler de concert. Nous avons besoin de programmes éducatifs axés spécifiquement sur la santé urbaine. Plus crucial encore, nous avons besoin d’une gouvernance locale, nationale et régionale forte pour concrétiser ces plans.




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Mais nous devons également faire entendre la voix des jeunes, leurs idées et leurs innovations à travers le continent. Selon les estimations des Nations unies, environ 40 % des Africains avaient moins de 15 ans en 2020, et près de 60 % avaient moins de 25 ans. C’est la plus forte proportion de jeunes au monde.

Les jeunes ont une influence sur les villes africaines et subiront les conséquences des décisions prises aujourd’hui.

Qu’est-ce qui a motivé la publication de ce livre, et pourquoi maintenant ?

Lorsque nous avons lancé ce projet, il n’existait aucun ouvrage sur la santé urbaine en Afrique rédigé par des Africains s’efforçant de relever les différents défis auxquels sont confrontés les citadins. On estime que 46 % des 1,3 milliard d’Africains vivent dans des zones urbaines. L’Afrique est également le continent qui connaît le taux d’urbanisation le plus rapide, avec 50 % à 65 % de la population qui devrait vivre en zone urbaine d’ici 2050. Bien qu’elles partagent avec d’autres régions des défis urbains similaires, certaines difficultés rencontrées par les villes africaines leur sont propres.

Nous avons souhaité réunir des chercheurs et des praticiens possédant des expertises variées et une connaissance approfondie des défis auxquels sont confrontés les habitants des villes. Nous avons souhaité examiner ces défis, mettre en lumière les politiques efficaces et proposer des recommandations sur ce qui doit être fait pour améliorer la santé des habitants.

The Conversation

Elaine Nsoesie bénéficie d’un financement de la Fondation Gates pour soutenir un programme de bourses destiné aux chercheurs en début de carrière en Afrique.

Blessing Mberu travaille pour l’APHRC, une organisation qui a précédemment reçu des financements pour des recherches sur l’urbanisation, mais pas pour l’ouvrage consacré spécifiquement à la santé urbaine en Afrique, ni pour cet article publié sur The Conversation Africa.

– ref. Les villes africaines sont confrontées à de nombreux défis : comment les rendre plus saines – https://theconversation.com/les-villes-africaines-sont-confrontees-a-de-nombreux-defis-comment-les-rendre-plus-saines-279907

Le vrai du faux du chômage : 4 idées reçues qui brouillent le débat public

Source: The Conversation – France in French (3) – By Charly Marie, Psychologue social, spécialisé sur le chômage, Université Gustave Eiffel

Contre-intuitivement, 1 personne sur 3 avec des droits à l’assurance-chômage ne les a pas demandés. HJBC/Shutterstock

L’Insee a récemment publié les chiffres du chômage et estime que les « chômeurs » représentent 7,9 % de la population active. Vous avez certainement déjà lu ou entendu ce genre d’annonce. Mais, savez-vous vraiment ce que cela signifie ? Car, derrière les chiffres et les formules choc, le chômage est un phénomène complexe. Pour mieux le comprendre, je le définis et déconstruis 4 croyances répandues.


Les statistiques s’appuient le plus souvent sur la définition du chômage au sens du Bureau International du Travail (BIT). Une personne est au chômage si elle a 15 ans ou plus et répond à 3 conditions :

  • N’a pas occupé d’emploi durant une semaine de référence ;

  • Est disponible pour occuper un emploi dans les 2 semaines ;

  • A cherché activement un emploi pendant les 4 dernières semaines, ou bien en a trouvé un qui commence dans moins de 3 mois.

Cette définition permet de comparer les pays sur une statistique standardisée. Par exemple, en France (hors Mayotte), il y a environ 2 500 000 personnes au chômage.

Cependant, dès que l’un de ces critères manque, la personne n’est pas au chômage. Par exemple, une personne qui aurait travaillé une dizaine d’heures dans la semaine pour garder des enfants, qui ne sait pas si elle sera rappelée la semaine suivante, n’est techniquement pas au chômage, alors qu’elle peut se vivre et être vue comme telle.

Plutôt que de s’appuyer sur une définition restrictive, France Travail compte les personnes inscrites à l’organisme : les demandeurs et demandeuses d’emploi. Au quatrième trimestre 2025, en France hors Mayotte, 7 556 600 personnes sont inscrites à France Travail. Il y a une différence avec le nombre de personnes au chômage, car les demandeurs et demandeuses d’emploi ne sont pas forcément au chômage (et inversement). En effet, 2 404 900 demandeurs d’emploi ont un emploi, mais doivent quand même en chercher un.

Les personnes inscrites à France Travail ne sont donc pas forcément au chômage. Certaines ont déjà un emploi, et sont inscrites pour chercher un meilleur emploi ou pour compléter leurs revenus via des allocations chômage.

1 personne sur 3 inscrite à France Travail a déjà un emploi

Première conséquence : 1 personne inscrite à France travail sur 3 a déjà un emploi. Ces emplois sont surtout des temps partiels subis. 3 personnes en CDD/intérim sur 4 ne l’ont pas choisi ; 1 personne en CDI à temps partiel sur 2 souhaite réaliser plus d’heures.

Pourquoi ont-elles accepté ces emplois ? Une raison tient peut-être au fait qu’il n’y a pas d’emplois pour tout le monde, car seuls 441 300 emplois sont estimés « vacants » (un poste est créé, ou bien est déjà occupé, mais va bientôt se libérer, et un recrutement est en cours). Il y a donc 1 emploi vacant pour entre 5 et 6 personnes au chômage ; et 1 emploi vacant pour 13 demandeurs d’emploi qui doivent en chercher un.

La seule logique comptable ne suffit pas. Il faudrait aussi regarder si les personnes ont les compétences pour occuper ces emplois, habitent où ces emplois sont, ou veulent occuper ces emplois. Comprenez-moi bien : je ne dis pas qu’il n’y a pas d’emplois, je dis qu’il n’y en a pas pour tout le monde.

1 058 € net mensuel d’indemnisation moyenne

Le chômage ne dépend pas uniquement des personnes sans emploi, mais aussi de la société et de la conjoncture économique. Autrement dit, c’est un risque social normal, tellement normal qu’au moins 1 personne sur 2 a vécu le chômage à 50 ans. En France, les personnes doivent s’assurer contre ce risque en contractant une assurance chômage obligatoire, prélevée sur leur salaire super brut, pour leur apporter une sécurité financière et psychologique.

Pour recevoir une allocation, une personne doit :

  • Avoir eu un emploi pendant au moins 6 mois sur les 24 derniers mois ;

  • Avoir perdu son emploi involontairement, par exemple être licenciée ou en fin de contrat ;

  • Rechercher activement un emploi.

Seules 4 personnes inscrites à France Travail sur 10 reçoivent une allocation chômage, en moyenne de 1 058 € net par mois. C’est peu, comparé au salaire minimum, qui est de 1 443 € net par mois (auquel peut s’ajouter une prime d’activité, pour une personne seule de 150 € à 200 € par mois). En répartition, 6 allocataires sur 100 reçoivent plus de 2 000 € net par mois, alors que 60 Français sur 100 gagnent plus de 2 000 € net par mois.

En conséquence, l’Insee estime que 1 personne au chômage sur 3 est en situation de pauvreté monétaire. Cela signifie que l’assurance chômage est un amortisseur précieux pour payer ses dépenses contraintes (loyer, nourriture, école…). Mais, qu’elle est loin d’être ultra généreuse dans sa couverture et son montant. Si l’on se compare aux autres pays d’Europe, l’indemnisation française est même légèrement inférieure à la moyenne.

9 demandeurs d’emploi sur 10 cherchent un emploi

Malgré le fait qu’il n’y ait pas d’emploi pour tout le monde, les personnes sans emploi sont très majoritairement en recherche active. En 2016, Pôle emploi a contrôlé au hasard la recherche d’emploi de 45 870 demandeurs et demandeuses d’emploi. Sur 100 personnes contrôlées, 88 cherchaient activement un emploi et 12 étaient radiées.

France Travail a reproduit l’exercice en 2023, en réalisant 136 084 contrôles aléatoires, et a trouvé des statistiques comparables. La conclusion : même s’il n’y a pas d’emploi pour tout le monde, les personnes inscrites à France Travail cherchent très majoritairement activement un emploi.

En miroir, ces chiffres signifient qu’une personne sur 10 ne cherche pas vraiment un emploi, alors qu’elle le devrait. Ce qui m’amène à vous parler de la fraude aux allocations chômage.

390 000 à 690 000 personnes ne demandent pas leurs allocations chômage

Début 2026, Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités, mettait en avant l’idée que les personnes au chômage frauderaient et déclarait souhaiter suspendre les allocations chômage en cas de « suspicion sérieuse de fraude. »

Il annonce que le montant des fraudes détectées était en 2025 de 146 millions d’euros. En comparaison, en 2024 (les chiffres de 2025 ne sont pas encore sortis), l’Unédic a dépensé 36 617 657 070 € (36 milliards d’euros) d’indemnisations. Cela signifie que la fraude représente 0,40 % du total des allocations.

À l’opposé, environ 1 personne sur 3 avec des droits à l’assurance-chômage ne les a pas demandés. Cela représente entre 390 000 et 690 000 personnes qui ont cotisé, mais ne demandent pas leurs allocations. Il est difficile de savoir la somme que cela représente, mais il est sûr que cela représente un montant bien supérieur aux fraudes.

Pourquoi déconstruire ces idées reçues

La France connaît des élections importantes en 2026 et 2027. Il est donc important de déconstruire les idées reçues du chômage, pour un débat démocratique éclairé.

Les politiques de l’emploi récemment menées ont réduit le chômage, mais elles ont aussi créé du sous-emploi à temps partiel, en horaires décalés, en apprentissage, ou de micro-entrepreneurs, qui ne permettent pas de sortir de la pauvreté.

Entre 2014 et 2025, le taux d’emploi a augmenté et le taux de pauvreté monétaire aussi. En conséquence, le problème du chômage n’est pas les chômeurs, mais la création d’emplois de qualité, accessibles et à temps plein, qui ouvrent des droits et des protections sociales.

Il faut donc passer de l’objectif du « plein emploi » à l’objectif du « bon emploi », car « le travail paie plus que l’assistance » mais que « travailler ne garantit pas la sortie de la pauvreté. » Poser ces sujets ne tranche pas les désaccords politiques, mais permet de les formuler à partir du réel.

The Conversation

Charly Marie a reçu des financements de l’ANRT pour sa thèse de doctorat, réalisée en contrat CIFRE avec Pôle emploi / France Travail.

Charly Marie a travaillé quatre ans pour Pôle emploi / France Travail, ne travaille plus pour France Travail, et intervient régulièrement pour des structures accompagnant les personnes au chômage.

– ref. Le vrai du faux du chômage : 4 idées reçues qui brouillent le débat public – https://theconversation.com/le-vrai-du-faux-du-chomage-4-idees-recues-qui-brouillent-le-debat-public-272192

La fuite des cerveaux dans les zones rurales du Pays de Galles n’est pas inévitable – nous avons demandé à la génération Z ce qui la ferait rester

Source: The Conversation – France (in French) – By Sonya Hanna, Lecturer in Marketing, Bangor University

En milieu rural, les jeunes Gallois sont attachés à leur terre d’ardoise, et ne veulent pas en partir. RichSouthWales/Shutterstock

Les jeunes du Pays de Galles rural ne veulent pas partir, mais sans opportunité professionnelle ni écoute, beaucoup ont le sentiment de ne pas avoir le choix. Heureusement, rien n’est inéluctable.


Ce que nous ressentons pour nos villes natales – les lieux où nous avons grandi, les gens que nous connaissons, les souvenirs que nous avons créés – façonne la personne que nous sommes.

Pour de nombreux jeunes dans les zones rurales du Pays de Galles, ces liens sont profonds. Les montagnes, les villages et les ardoises sont bien plus que des paysages. Ils font partie des histoires familiales et de la vie quotidienne. Mais même s’ils tiennent profondément à leur lieu de résidence, beaucoup ont l’impression d’être poussés à partir pour poursuivre leur scolarité ou trouver un travail.

Notre étude s’est concentré sur la terre d’ardoise du nord-ouest du Pays de Galles, un site du patrimoine mondial de l’Unesco connu pour ses mines et ses carrières. La région comprend des villes, comme Blaenau Ffestiniog, où l’industrie de l’ardoise a autrefois incarné à la fois l’économie et la culture.

Nous avons constaté que les jeunes de la génération Z – des personnes aujourd’hui adolescentes ou dans la vingtaine [nées entre entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, ndlr] – veulent souvent rester. Mais ils se sentent les grands oubliés des débats publics sur l’avenir de leur région. Ils constatent les effets de ce que l’on appelle souvent la « fuite des cerveaux », c’est-à-dire lorsque les jeunes quittent les zones rurales pour les villes parce que les emplois ou les places dans les universités sont limités.

Mais beaucoup des jeunes à qui nous avons parlé pensent que les choses pourraient être différentes.

Pression croissante pour partir

Les zones rurales du monde entier font face à des défis similaires. Si le tourisme peut apporter visiteurs et revenus, il peut également faire grimper les prix des maisons et laisser des résidences secondaires vides une grande partie de l’année. Les liaisons de transport peuvent être médiocres, tandis qu’accéder à un travail en contrat à durée déterminée (CDI) et bien rémunéré peut être rare. Le nord du Pays de Galles ne fait pas exception.

Une étude de 2025 révèle que, entre 2021 et 2022, on dénombre 4 000 salariés issus d’une main-d’œuvre locale en moins. Seuls 22 % des personnes interrogées estiment qu’elles avaient de réelles opportunités d’emplois dans la région. Seuls 26 % pensent que les services publics de leur territoire répondent à leurs besoins.

Chez les jeunes, la perspective peut sembler encore plus incertaine. Une étude de 2022 révèle que 81 % des jeunes des zones rurales du Pays de Galles pensent devoir partir dans les cinq prochaines années pour se former ou travailler.

Les gouvernements sont conscients du problème. La stratégie 2020-2025 du gouvernement gallois souligne l’importance du rôle à accorder aux jeunes dans la définition et la mise en œuvre d’un tourisme durable. Mais, en pratique, les jeunes se sentent souvent absents des discussions entre les gouvernements et les entreprises du secteur touristique.

La stratégie pour l’économie touristique du comté de Gwynedd et du parc national plus large de l’Eryri reconnaît le manque d’opportunités professionnelles offertes et la dépendance accrue aux travailleurs saisonniers. Pourtant, les jeunes eux-mêmes sont rarement mentionnés comme un groupe distinct à consulter. Or, c’est un enjeu crucial : ce sont eux qui décideront si ces territoires prospéreront ou se videront lentement.

Une mine d’ardoise abandonnée du nord du Pays de Galles.
KarlMarshall/Shutterstock

L’ardoise est la base de tout

Les jeunes avec qui nous avons parlé sont profondément connectés au paysage de l’ardoise. Comme un interviewé nous le confie :

« C’est comme la fondation de tout ce sur quoi ma vie a été bâtie d’une certaine manière, parce que ma maison est construite sur l’ardoise, mon toit… Nous étions quatre ou cinq du même âge à grandir ensemble, et nous passions des heures sur les ardoises à dessiner avec de la craie dessus. »

Ces liens émotionnels comptent. Ils aident à expliquer pourquoi de nombreux jeunes souhaitent rester, même lorsque les opportunités peuvent sembler plus attractives ailleurs. Mais le seul attachement à un territoire ne suffit pas. Les jeunes veulent façonner l’avenir.

Un message ressort à plusieurs reprises de nos recherches : les jeunes veulent s’impliquer dans cette transformation. Ils ne veulent pas que leur participation soit symbolique. Ils veulent jouer un rôle réel dans le développement local, l’essor du tourisme et l’avenir de leurs communautés.

Idées pratiques

Beaucoup de jeunes interviewés ont des idées pratiques. Certains suggèrent de développer des promenades guidées sur le patrimoine, qui combinent histoire et activités de plein air, telles que l’escalade ou le trail. D’autres proposent des itinéraires sensoriels avec des audioguides expliquant la culture et le paysage de la région. Plusieurs évoquent l’utilisation des réseaux sociaux pour promouvoir la région et raconter des histoires locales d’une nouvelle manière.

Ils évoquent également les cavernes d’ardoise, de vastes espaces souterrains autrefois utilisés pour l’exploitation minière. Celles-ci peuvent accueillir des festivals, des événements culturels ou des activités pour la jeunesse. De telles idées ne sont pas irréalistes. Des entreprises de tourisme d’aventure opèrent déjà dans certaines parties du pays de l’ardoise, utilisant d’anciens sites de carrière pour des activités telles que la tyrolienne.

Créer des communautés

Lutter contre la fuite des cerveaux ruraux ne consiste pas seulement à convaincre les jeunes de rester. Il s’agit de créer des communautés dans lesquelles ils peuvent se projeter. Dans certains territoires, cette idée a été mise en œuvre avec la création de pôles culturels offrant aux jeunes un accès à la formation, à des offres créatives et à des emplois.

Carrière d’ardoise de Llechwedd à Blaenau Ffestiniog au Pays de Galles.
Effectivestockphotos/Shutterstock

Sans ces efforts, les zones rurales peuvent devenir de plus en plus polarisées avec un grand nombre d’adolescents à l’école et une population dominée par des résidents plus âgés, souvent retraités. Au milieu, une génération Z inexistante.

Nos recherches suggèrent qu’une autre voie est possible. Les jeunes du nord-ouest du Pays de Galles tiennent profondément à leur pays. Ils comprennent sa valeur culturelle et environnementale. Ils ont des idées sur la manière dont le tourisme et le patrimoine pourraient évoluer de manière durable. Ce qu’ils veulent le plus, c’est simple : ne pas partir, et être entendu.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. La fuite des cerveaux dans les zones rurales du Pays de Galles n’est pas inévitable – nous avons demandé à la génération Z ce qui la ferait rester – https://theconversation.com/la-fuite-des-cerveaux-dans-les-zones-rurales-du-pays-de-galles-nest-pas-inevitable-nous-avons-demande-a-la-generation-z-ce-qui-la-ferait-rester-279595

Quand la famille moderne redéfinit l’entreprise familiale

Source: The Conversation – France (in French) – By Gérard Hirigoyen, Professeur émérite Sciences de Gestion, Université de Bordeaux

Le modèle de la famille dite traditionnelle perd du terrain. De nouvelles formes de famille émergent, ce qui ne peut que toucher l’édifice de l’entreprise familiale et ses modes de fonctionnement. Comment les mutations sociétales de la famille transforment-elles l’entreprise, autrefois transmise de « père en fils » selon la formule consacrée ?


Les entreprises familiales ont longtemps été appréhendées à partir d’un modèle patriarcal et nucléaire. Or, la montée en puissance des familles recomposées, monoparentales ou homoparentales reconfigure la gouvernance, la succession et les liens émotionnels au sein de ces entreprises. Comprendre ces mutations permet de mieux saisir ce que signifie aujourd’hui « être une entreprise familiale ».

Une grande partie de la recherche sur les entreprises familiales continue pourtant de raisonner comme si la famille était encore majoritairement nucléaire et traditionnelle, alors que la réalité sociale a profondément changé.




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La fin du modèle patriarcal implicite

Pendant longtemps, la recherche en management a étudié l’entreprise familiale sans vraiment interroger la famille elle-même. Le modèle organisationnel de l’entreprise familiale repose en grande partie sur une certaine conception de la famille. Or, cette conception s’est longtemps appuyée sur une vision relativement homogène, celle de la famille nucléaire traditionnelle, c’est-à-dire un couple hétérosexuel marié, des enfants biologiques et une succession linéaire et consanguine.

Cette représentation, héritée d’un imaginaire patriarcal, a servi de référence implicite à l’analyse de la gouvernance et de la transmission, tout en occultant d’autres formes familiales, marquées par des variations régionales importantes, notamment en Europe.

Il en résulte que nombre de travaux sur l’entreprise familiale dite « traditionnelle » reposent sur une vision simplificatrice de la réalité sociale. Aujourd’hui, cette vision ne correspond plus à la diversité des configurations familiales contemporaines. La recherche doit intégrer les transformations profondes des structures familiales si elle veut rester pertinente.

Des formes de famille plus variées

Les premières définitions anthropologiques de la famille insistaient sur trois caractéristiques supposées universelles : un couple cohabitant, un lien affectif stable et la présence d’enfants. De nombreux travaux ultérieurs ont montré que cette vision était trop restrictive : les familles ne sont ni homogènes ni immuables. Leur hétérogénéité s’est même accrue dans de nombreux pays.

Aujourd’hui, la famille n’a plus une forme unique. Familles recomposées, monoparentales, homoparentales ou couples non mariés sont devenus des configurations ordinaires. Plutôt que de parler de la famille au singulier, il est aujourd’hui plus pertinent de parler des familles. Les sociologues ont mis en évidence l’impact combiné de transformations culturelles, économiques, démographiques et juridiques sur les formes familiales.

Une complexification des liens

Parmi ces évolutions majeures figurent la baisse des mariages traditionnels, l’augmentation des divorces, la reconnaissance des couples de même sexe, la progression des familles monoparentales et la diffusion des familles recomposées. Ces dernières, définies comme des ménages où au moins l’un des partenaires a des enfants issus d’une union précédente, montrent bien la complexification des liens de parenté et d’alliance.

On peut ainsi regrouper sous l’appellation de « famille moderne » des configurations telles que : familles monoparentales, homoparentales, recomposées ou couples non mariés (hétérosexuels ou homosexuels). Cette pluralité transforme nécessairement la manière dont se construisent les relations, les solidarités et les responsabilités au sein des entreprises familiales.

Nouvelles gouvernances

Ces mutations familiales ne sont pas seulement sociologiques, mais elles ont des conséquences directes sur la gouvernance des entreprises familiales.

La structure familiale désigne l’ensemble des individus qui se reconnaissent comme membres de la famille et interagissent régulièrement entre eux. Or, dans les familles modernes, ces frontières sont plus fluides : beaux-enfants, demi-frères et sœurs, ex-conjoints, nouvelles alliances, cohabitations multiples.

La question des liens familiaux, notamment en termes d’altruisme et d’intensité, a longtemps été peu étudiée, alors même qu’elle est centrale pour comprendre l’affectio familiae, c’est-à-dire le lien affectif qui unit les membres de la famille autour de l’entreprise.

Comprendre l’impact de la famille moderne implique donc d’analyser l’équilibre entre l’autorité parentale et l’autonomie des enfants ainsi que l’égalité ou l’inégalité entre frères et sœurs (y compris demi-frères et demi-sœurs), notamment au moment de la transmission du patrimoine, et la manière dont ces dimensions influencent la cohésion familiale et les modes de gouvernance de l’entreprise.

Un patrimoine commun

Dans l’entreprise familiale, tous les membres sont liés par un patrimoine commun. Leur position dans les cercles de propriété, de management et de famille conditionne leurs priorités et leurs attentes.

Avec la famille moderne, ces relations d’interdépendance deviennent plus complexes. Les trajectoires individuelles peuvent diverger : certains membres privilégient la continuité, d’autres la sortie ou la diversification patrimoniale. La succession ne peut plus être pensée uniquement comme une transmission linéaire parent-enfant.

Des règles de succession questionnées

Dans une famille recomposée, être l’aîné ne suffit plus pour diriger l’entreprise. La légitimité dépend autant de l’implication dans l’activité que de la reconnaissance par les autres membres de la famille. De même, la place des enfants adoptés ou issus de couples de même sexe interroge les critères de légitimité successorale. Enfin, les relations entre dirigeants, oncles, neveux et beaux-enfants redessinent les frontières de l’autorité et de la confiance.

Ces enjeux sont d’autant plus importants que l’actionnaire familial poursuit à la fois des objectifs monétaires et non monétaires. La création de valeur ne se réduit donc pas à la seule performance financière, mais inclut une dimension socioémotionnelle, liée au désir de préserver le nom, l’héritage et la continuité dynastique.

Succession, une épreuve

La stabilité des relations familiales est une condition essentielle à la pérennité de l’entreprise. Or, recompositions, séparations et conflits peuvent fragiliser cette stabilité, notamment au moment de la transmission.

La qualité de la relation entre le dirigeant sortant et son successeur est déterminante, d’autant plus que l’arrivée éventuelle d’investisseurs extérieurs peut modifier le contrôle familial de l’entreprise. Dans ce contexte, la famille moderne complexifie l’épreuve de la succession, tant sur le plan patrimonial que managérial.

Xerfi, Canal 2025.

Les interactions entre membres de la famille influencent directement la gouvernance de l’entreprise. Lorsque des tensions surgissent dans la sphère privée, elles peuvent se répercuter dans la sphère professionnelle.

Chaque famille développe une « idéologie familiale », c’est-à-dire un ensemble de valeurs, de croyances et de normes qui orientent les comportements. Avec la famille moderne, ces normes sont souvent renégociées : certaines traditions s’atténuent, tandis que de nouvelles règles émergent.

Des fondements transformés

La famille moderne ne signe pas la fin de l’entreprise familiale, mais elle en transforme les fondements. Ce qui change, ce ne sont pas seulement les structures juridiques ou économiques, mais la manière dont les liens, les responsabilités et les valeurs sont construits et partagés.

L’enjeu pour la recherche comme pour les praticiens est de mieux comprendre comment ces nouvelles configurations familiales redéfinissent la gouvernance, la succession et la continuité des entreprises familiales.

Pour paraphraser Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans le Guépard (1958) : « Il faut bien que quelque chose change pour que l’essentiel demeure. » Dans le cas des entreprises familiales, ce qui demeure, c’est l’importance des liens et des valeurs partagées ; ce qui change, ce sont les formes que prennent ces liens dans une société où la famille elle-même s’est profondément transformée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Quand la famille moderne redéfinit l’entreprise familiale – https://theconversation.com/quand-la-famille-moderne-redefinit-lentreprise-familiale-275721

Quand vous prenez du carburant à la pompe, voilà qui vous payez

Source: The Conversation – France (in French) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Pour un litre d’essence à 2,03 euros, le droit d’accise (ex-TICPE) représente 40,4 %, le pétrole brut 28,6 %, la distribution 14,4 %, la TVA 8,6 %. Gautier Normand/Shutterstock

Les prix à la pompe montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. Un paradoxe en apparence mystérieux. En réalité, un litre de carburant est la somme de trois paramètres : le produit, à savoir le pétrole brut qui est ensuite raffiné, le couple logistique et distribution, et surtout les taxes. Comprendre cette décomposition clarifie les éventuelles marges de manœuvre de l’État, des producteurs et des distributeurs.


Au début était le produit, l’« or noir ». Le carburant vient du pétrole brut, souvent indexé sur le prix du Brent, converti du dollar vers l’euro, puis transformé dans des raffineries. À l’ouverture de la bourse, le 15 février 2026, le prix d’un baril de Brent était de 68,54 dollars (59,77 euros), de 100,88 dollars (87,98 euros) le 24 mars 2026 et de 106,6 dollars (92,97 euros) le 30 mars 2026.

Décomposition du prix de SP95 en France en 2026.
Roole

Logiquement, lorsque le prix d’un baril de Brent augmente (ou quand l’euro baisse), le coût de matières premières dans le prix final du carburant augmente lui aussi. À l’inverse, si le prix du pétrole brut diminue, mécaniquement le coût de matière première baisse, mais pas toujours instantanément ! En effet, il existe des délais liés aux stocks ou aux circuits d’approvisionnement.

Un ordre de grandeur aide à se repérer : un baril de Brent contient 159 litres. Une variation de dix dollars supplémentaires par baril (8,69 euros) fait monter le prix d’un litre d’essence de 6 cents de dollars (0,052 euro) « avant taxes », auxquels s’ajoutent les effets du taux de change et du raffinage.

Prix d’un baril de Brent au 31 mars 2025, 73,76 dollars ; au 31 mars 2026, 115,04 dollars.
Boursorama

Du dépôt pétrolier vers la station-service

Une autre partie du prix concerne le transport, le stockage et la vente de carburant depuis les dépôts pétroliers vers les stations-service.

Ces coûts logistiques augmentent année après année du fait de l’inflation – 5,2 % en 2022 et 0,9 % en 2025. Des salaires plus hauts ou une mise aux normes auront des conséquences sur le prix du carburant. D’après l’Insee, depuis 2022, les coûts de transport-distribution ont augmenté « plus modérément » que le pétrole brut et le raffinage, mais tout de même d’environ + 9 centimes d’euros par litre sur la période étudiée.

Avant même la marge des stations-service, une part du prix reflète des marges en amont, notamment la marge de raffinage et les conditions du marché de gros. Elles peuvent varier rapidement, notamment en cas de tensions logistiques.

Autre point important : malgré les débats, la marge nette d’une station-service reste généralement faible. De 2 centimes d’euros par litre pour les stations en grande distribution à environ 8 centimes d’euros par litre pour des stations plus onéreuses du réseau des indépendants.

Les consommateurs peuvent suivre en temps réel les prix des carburants dans les stations-service de l’Hexagone.
Gouv.fr

Taxes de l’État

Les taxes, fixées par l’État et complétées par les régions, sont la part la plus visible du prix d’un litre de carburant. Elles représentent entre 50 % et 60 % du prix final, selon le type de carburant et le niveau du baril. Résultat : quand le prix du brut varie, seule une partie du prix à la pompe peut s’ajuster, le reste étant fiscal et donc relativement rigide.

Deux éléments sont à prendre en compte :

  • L’accise (ex-taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ou TICPE), qui représente 36 % du prix à la pompe du gazole et 39 % de celui du sans-plomb (SP95). Le montant fixe par litre (en 2026, hors majorations régionales, est de 68,29 centimes d’euros par litre pour l’essence et 59,40 centimesd’euros par litre pour le gazole. L’accise nationale est stable depuis 2018.

  • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), à 20 % depuis 2006, qui s’applique sur le prix hors taxe, mais aussi sur l’accise. Quand le prix du produit monte, la TVA augmente mécaniquement.

En 2025, toutes les régions, sauf la Corse, ont adopté la majoration maximale du taux de l’accise.

Effets contre-intuitifs d’une baisse de taxe

Du côté de l’État, le principale marge de manœuvre est fiscale. Par exemple, modifier l’accise temporairement ou durablement, et jouer sur des dispositifs de compensation comme les « remises » universelles ou ciblées.

En 2026, le gouvernement de Sébastien Lecornu privilégie un plan de soutien de 70 millions d’euros avec des « aides ciblées ».




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Toute baisse de taxe a un coût budgétaire très significatif, car l’accise sur les carburants reste une recette majeure. En 2022, les remises sur les prix à la pompe avaient coûté plus de huit milliards d’euros à l’État ; en 2023, les chèques carburants près d’un milliard.

À noter un élément essentiel contre-intuitif : quand les prix augmentent, les automobilistes finissent souvent par réduire leur consommation. Or, l’accise est perçue par litre. Par conséquent, si les volumes baissent, les recettes d’accise baissent aussi, ce qui peut annuler (voire inverser) le gain de TVA lié à un prix plus élevé.

Marges (faibles) des distributeurs

Affiche de l’« opération transparence » carburant.
40 millions d’automobilistes, CC BY-NC

Côté distributeurs, les stations-service, comme celles Shell, Avia, TotalEnergies, Carrefour, Leclerc ou Esso, peuvent ajuster leurs marges. Sur un produit très concurrentiel comme le carburant, il n’est question que de quelques centimes seulement.

C’est pourquoi la Fédération nationale de l’automobile et l’association 40 millions d’automobilistes (opposée aux radars urbains et aux pistes cyclables à Paris après le confinement) ont lancé le 19 mars 2026 « l’opération transparence ». L’enjeu : afficher à leur caisse le détail précis du prix d’un litre de carburant.

« Rockets and Feathers »

« Les prix montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. » En économie, ce phénomène est connu sous le nom de Rockets and Feathers. Une étude sur le marché britannique souligne que les prix de détail s’ajustent plus rapidement quand les coûts augmentent que lorsqu’ils baissent. Une autre étude, aux États-Unis, confirme cette contradiction.

Évolution des prix des carburants en France de 2007 à 2026.
Roole, CC BY-NC

Cette asymétrie apparaît pour plusieurs raisons.

Délais et stocks

Une station vend « aujourd’hui » du carburant acheté « hier ». Si le brut baisse, le prix « théorique » baisse tout de suite, mais le carburant en cuve a été payé à l’ancien coût.

À l’inverse, quand les coûts montent, le risque de vendre à perte rend l’ajustement plus rapide. Car, la vente à perte est une pratique commerciale interdite.




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Coûts d’ajustement et de coordination

Dans beaucoup de réseaux de distribution, les prix sont modifiés « par salves » plutôt qu’en continu. Les stations ne révisent pas leur affichage à chaque microvariation du marché, mais à des moments précis (par exemple, une ou deux fois par jour), souvent en regardant les prix des stations voisines. Ce mode d’ajustement peut rendre les baisses plus lentes, parce que la station attend davantage d’informations (confirmation de la baisse) ou le « bon moment » pour s’aligner.

Comportement des automobilistes

Quand les prix flambent, les consommateurs comparent plus, changent de station, et la concurrence « s’active » : d’où les mises à jour de prix plus régulières. Quand les prix baissent, la pression concurrentielle est généralement moins intense. La baisse se diffuse alors plus lentement.

Taxes « rigides »

La présence d’une accise fixe, ou « rigidifie », le prix. Quand le produit baisse, la part fiscale reste la même. Logiquement, la baisse totale à la pompe est mécaniquement moins spectaculaire que la variation du pétrole (et donc, parfois moins visible).

Coûts à long-terme

Quand l’actualité géopolitique se tend, notamment dans le détroit d’Ormuz, c’est surtout le « paramètre produit » qui s’emballe, puis qui se transmet implacablement vers les pompes des stations-service. Par conséquent, les automobilistes voient leur facture en carburant augmenter inexorablement.

Pour pallier ces hausses tarifaires, l’État dispose d’un levier réel via les taxes (TVA et droit d’accise), mais il est politiquement sensible et coûteux pour les finances publiques.

Les producteurs de pétrole, comme le Canada, l’Arabie saoudite ou le Kazakhstan, influencent l’amont via le niveau de production et le prix d’un baril de pétrole brut (Brent). Les distributeurs jouent surtout sur la vitesse de répercussion des prix, avec des bénéfices limités.

Ces marges de manœuvre existent, mais elles sont rarement immédiates, et presque toujours assorties d’un coût à moyen terme et long terme.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Attendus partout, recrutés nulle part : quelques réalités sur l’insertion professionnelle des jeunes

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean Pralong, Professeur de Gestion des Ressources Humaines, EM Normandie

On les dit moins impliqués, dans le meilleur des cas. Les jeunes sont accusés de bien des maux dans le monde professionnel. Et si leur comportement révélait surtout une très grande rationalité ? C’est bien connu, on en a toujours pour son argent…


Les sondages, les conférences ou les articles sur la « génération Z », née entre entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, se succèdent et, avec eux, des récits aussi prévisibles que les Lacs du Connemara, de Michel Sardou, dans une soirée de mariage. Les jeunes ne voudraient plus travailler, et 57 % des chefs d’entreprises les jugent moins investis ; 77 % les trouvent moins prêts à répondre au téléphone en dehors des horaires de travail, ou à faire des heures supplémentaires gratuites ( !). Ils sont exigeants et infidèles (53 %). Par ailleurs, les patrons trouvent difficile de proposer des rémunérations que les jeunes jugeraient attractives (56 %). Pourtant, cette jeunesse est « plus innovante » (51 %), « davantage à l’aise avec l’IA » (90 %).

En résumé, ils seraient « incompréhensibles » (70 % des dirigeants peinent à cerner leurs aspirations) et surtout fort « différents des générations précédentes » (86 %).

Précarité organisée

Les esprits encore plus chagrins trouveront sans mal plusieurs sondages vieux de dix, vingt ou trente ans et racontant la même chanson à quelques nuances près. Pourquoi cette stabilité des stéréotypes, quand 84 % des jeunes disent aimer le travail ou quand 73 % acceptent des tâches hors de leur fiche de poste ? Un indice : 58 % des employeurs reconnaissent ne pas proposer des salaires attractifs et 80 % reconnaissent que c’est la cause de leurs difficultés à recruter.




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Les clichés pleuvent et cachent une réalité bien plus prosaïque. Attendus partout, les jeunes ne sont in fine recrutés nulle part. Leurs parcours d’insertion, semés d’embûches, sont le symptôme d’un système qui, tout en célébrant la jeunesse, la maintient dans la précarité.

Le diplôme ne suffit pas

Les jeunes sont diplômés, qualifiés et pourtant sous-employés. Selon le Céreq, 23 % des titulaires d’un CAP ou d’un BEP sont au chômage un an après leur sortie du système éducatif ; 45 % des bac+2 occupent des emplois ne correspondant pas à leur niveau de qualification et 30 % des jeunes diplômés du supérieur se retrouvent en CDD ou en intérim dans les deux ans suivant leur diplôme.

Un jeune (moins de 26 ans) sur trois en France hexagonale a connu une période de chômage de plus de six mois dans les trois années suivant la fin de ses études). La jeunesse n’est pas un problème, mais le révélateur d’un marché du travail fracturé, où les inégalités sociales et territoriales pèsent plus lourd que les diplômes.

Gare aux stéréotypes

La lenteur de l’insertion professionnelle tient moins aux jeunes eux-mêmes qu’aux stéréotypes qu’on leur attribue. Comme l’a montré Olivier Galland, la jeunesse est une construction sociale récente en Europe. Avant le XXe siècle, le passage à l’âge adulte était marqué par des rites clairs et simultanés : l’entrée dans la vie active, le mariage et la décohabitation familiale. Les trois étaient liés : l’obtention d’un revenu autonome permettait le mariage et l’accès à son propre foyer.

Tout au long du XXe siècle, ces trois temps se sont dissociés. Ainsi, certains jeunes quittent leurs familles sans avoir de revenus, notamment pour étudier, d’autres se mettent en couple sans avoir d’emploi durable, d’autres encore travaillent mais demeurent sous le toit familial…

Et la « jeunesse » s’est inventée comme une séquence suspendue entre l’enfance et l’âge adulte, définie non par l’âge, mais par des critères synonymes d’instabilité : on serait jeune aussi longtemps qu’on n’est ni en couple durable, ni dans un emploi durable, ni dans un foyer à soi.

La jeunesse est donc, par définition, une « déviance » : c’est un âge de la vie défini par ses écarts à la norme. Voilà pourquoi les récits sur les jeunes développent toujours les mêmes thèmes de l’immaturité. Dès lors, les mises à l’épreuve deviennent légitimes : stages, CDD, périodes d’essai renouvelées et le récent « CDI précaire » proposé par le Medef sont les outils de contrôle déclinés des mêmes soupçons.

Un cercle vicieux qui produit de la défiance

Cette défiance systématique a des conséquences concrètes. Les jeunes cumulent les expériences dévalorisées qui les enferment dans un cercle vicieux. Plus leurs parcours sont chaotiques, plus les employeurs se méfient… et plus leurs parcours deviennent chaotiques. Les épreuves répétées forgent chez les jeunes des imaginaires professionnels marqués par la défiance. Ces croyances, nées de l’expérience, deviennent des règles de survie.

Certains jeunes, par exemple, minimisent leurs attentes en entretien pour ne pas effrayer. Mais ils n’en pensent pas moins, notamment au regard de leurs diplômes et de leurs compétences. D’autres, las de se voir proposer des stages non rémunérés, refusent de jouer le jeu et adoptent une posture de résistance – ironique, désabusée, ou caricaturalement « détachée ».

BFM Business, 2026.

Et le cercle vicieux se referme. Les comportements adoptés par les jeunes pour se protéger sont interprétés comme des preuves de leur immaturité. Ainsi, certains jeunes finissent par donner raison à ceux qui les critiquent – non parce qu’ils correspondent vraiment à ces stéréotypes, mais parce que le système les y pousse.

Le mythe de la guerre des âges

La « guerre des âges » n’a jamais eu lieu. Ce que l’on prend pour des défauts générationnels n’est que le reflet d’un système qui, tout en célébrant la jeunesse, la maintient dans la précarité. Les jeunes ne sont pas « difficiles » : ils sont lucides. Ils ne « manquent pas de réalisme » ; ils en ont trop.

Pour sortir de cette impasse, il faudrait reconnaître que la lenteur de leur insertion n’est pas un choix, mais une conséquence des inégalités qui pèsent plus lourd que les diplômes, d’une méfiance structurelle envers une jeunesse maintenue dans l’entre-deux et d’un marché du travail qui exige tout, mais n’offre que des miettes. Leurs comportements ne sont pas un rejet du travail, mais le signe qu’ils ont compris : dans un système qui ne tient pas ses promesses, la seule résistance possible est de ne plus le prendre au sérieux.

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Jean Pralong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Attendus partout, recrutés nulle part : quelques réalités sur l’insertion professionnelle des jeunes – https://theconversation.com/attendus-partout-recrutes-nulle-part-quelques-realites-sur-linsertion-professionnelle-des-jeunes-277766