Réseaux sociaux : les neurosciences expliquent la vulnérabilité des adolescents

Source: The Conversation – in French – By Salima Kerai, Research Fellow, Centre for Global Child Health, The Hospital for Sick Children; Adjunct Faculty, Dalla Lana School of Public Health, University of Toronto

Dans une décision historique, un jury de Los Angeles a conclu que la société de réseaux sociaux Meta et le service de diffusion en continu YouTube avaient causé un préjudice à une jeune utilisatrice.

Le procès lancé par la Commission fédérale du commerce a établi que leurs plates-formes créaient délibérément la dépendance, entraînant des troubles de santé mentale, dont la dysmorphie corporelle, la dépression et les idées suicidaires.

Alors que d’autres tribunaux doivent se prononcer, ce verdict n’est pas sans rappeler les grands procès ayant mis à genoux les grands cigarettiers. Partout, les appels en faveur d’une meilleure réglementation des réseaux sociaux s’intensifient.

L’Australie, la France et l’Espagne ont déjà institué des restrictions quant à l’âge des utilisateurs. Mais le Canada, lui, n’a toujours pas légiféré sur les préjudices en ligne.

Mais dans toute cette bataille, une question est souvent négligée : qu’est-ce qui rend les ados si vulnérables aux plates-formes ?

Pics de dopamine et cerveaux immatures

Imaginez Sara, 14 ans, retrouvée inconsciente après une tentative de suicide. Épanouie, soutenue par sa famille, elle réussissait pourtant à l’école et vivait au sein d’une communauté dynamique. Mais derrière sa porte close, elle luttait en secret contre un mal qui s’est installé lentement : le sentiment de ne pas être à la hauteur.

Sara passait des heures à faire défiler les messages, à afficher les siens, à courir les « j’aime »… jusqu’à ce que la reconnaissance cesse d’affluer. Sans aucun confident, malgré ses 150 abonnés en ligne, elle en est venue à croire qu’elle était complètement seule.

Le personnage fictif de Sara s’inspire d’expériences cliniques et de recherches, mais l’histoire est courante.

Comme tant d’ados, Sara s’est tournée vers les réseaux sociaux pour s’exprimer, créer des liens et se trouver une appartenance. Au début, c’était bon. Chaque petite dose de dopamine la ramenait vers ces réseaux. Puis l’habitude est devenue difficile à contrôler.

Selon la recherche portant sur le cerveau en développement des adolescents, l’utilisation intensive des réseaux sociaux peut surstimuler les circuits de récompense de la même manière que le jeu et autres comportements addictifs.

Le système immature des ados les rend particulièrement sensibles aux réactions sociales et moins aptes à faire face au rejet. Cela les rend vulnérables aux aléas des interactions en ligne. Les commentaires négatifs rapides et répétés, notamment, peuvent intensifier le stress émotionnel.

Le cerveau d’un adolescent est comme une autoroute en construction, avec des voies rapides ouvertes (le système limbique, siège des émotions) et d’autres en construction (le cortex préfrontal, qui contrôle les impulsions et le jugement).

Ce déséquilibre signifie que le flux d’émotions arrive trop vite pour le centre de contrôle. Il s’en suit des embouteillages côté jugement. Les ados, qui ont alors du mal à prendre un temps d’arrêt pour réfléchir et évaluer la situation, cèdent aux impulsions.

Le piège de la comparaison

La comparaison sociale aggrave encore cette tension. Devant le défilement d’images de vies apparemment parfaites, Sara se sent inadéquate. L’envie, l’insécurité et la crainte de rater quelque chose minent sa confiance. Encouragée par les réseaux sociaux à s’autoévaluer en permanence, elle surveille ses « j’aime », ses commentaires et son apparence en ligne.

Des recherches établissent un lien entre cette focalisation sur soi et la hausse de l’anxiété, particulièrement chez les adolescents, déjà sous pression.

La puberté en rajoute, car elle rend le cerveau plus sensible aux signaux sociaux et émotionnels. Comme la puberté survient souvent plus tôt et plus intensément chez les filles, l’anxiété et la dépression induite par les réseaux sociaux les touchent de manière disproportionnée.

Christine Birak, de la CBC, vulgarise les recherches expliquant comment l’utilisation des réseaux sociaux modifie le comportement des enfants.

Connectés et déconnectés

Le gros du temps passé sur les réseaux sociaux n’est ni actif ni social, mais passif. À peine 7 % du temps sur Instagram et 17 % sur Facebook concernent les interactions entre amis, a-t-on appris lors du procès. Le reste : un défilement de contenu à regarder, qui crée l’illusion d’un lien tout en renforçant le sentiment d’isolement.

De vastes études établissent toutes un lien entre l’utilisation intensive des plates-formes et la détérioration de la santé physique (privation de sommeil, obésité).

Un autre risque découle de la solitude. Le besoin fondamental de se sentir vu et compris n’étant pas satisfait, le corps interprète ce manque comme du stress. L’impact sur la santé de cette solitude chronique équivaut à la consommation de 10 cigarettes par jour.

Au Canada, les ados se décrivent comme constamment connectés en ligne, mais paradoxalement toujours plus déconnectés dans la vie réelle. Ils sont constamment incités à présenter une version idéalisée d’eux-mêmes sans pouvoir décrocher. Or, disent-ils, il est facile de mal interpréter la communication en ligne, ce qui fragilise les relations et aggrave l’isolement. Ils sont tiraillés – entre leur attraction pour la connexion et une connexion qui ne fait qu’empirer les choses.

Un appel à l’action

Une étude dans huit pays auprès de 9 000 adolescents a établi le lien étroit entre une utilisation intense des réseaux sociaux et des taux élevés de dépression et d’anxiété.

Qui laisserait un ado de 14 ans partir en voiture sans formation sur les règles et la sécurité ? Pourtant, nous leur laissons un accès illimité à des plates-formes conçues pour capter leur attention et maximiser leur engagement – alors que les effets sur la santé physique et mentale sont connus.


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Au Canada, le suicide est la deuxième cause de décès chez les 15 à 24 ans. Les maladies mentales coûtent déjà 51 milliards de dollars par an, et 70 % des personnes touchées présentent des symptômes dès l’adolescence.

Il est essentiel de réglementer les réseaux sociaux. À l’instar de la sécurité routière, il faudra une approche multiniveau.

Les plates-formes doivent être conçues de manière plus responsable. Les limites d’âge doivent être strictement définies et appliquées. Et l’éducation aux technologies numériques doit aider les jeunes à comprendre et gérer ce qui s’y passe.

La question n’est plus de savoir si des mesures sont nécessaires, mais si elles seront prises à temps pour endiguer l’épidémie de maladies mentales qui menace la prochaine génération.

La Conversation Canada

Salima Kerai ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Réseaux sociaux : les neurosciences expliquent la vulnérabilité des adolescents – https://theconversation.com/reseaux-sociaux-les-neurosciences-expliquent-la-vulnerabilite-des-adolescents-279924

Au-delà du pétrole, les usines de dessalement deviennent l’infrastructure la plus critique du Golfe

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sanam Mahoozi, Research Associate, City St George’s, University of London

Environ 70 % de l’eau potable en Arabie saoudite provient d’usines de dessalement. Au Koweït et à Oman, cette proportion atteint 90 %.
Stanislav71/Shutterstock

Alors que les tensions militaires s’intensifient au Moyen-Orient, les usines de dessalement apparaissent comme des infrastructures critiques. Leur vulnérabilité pourrait rapidement transformer un conflit régional en crise humanitaire.


Depuis des décennies, le Golfe est indissociable du pétrole. Pétroliers, oléoducs et raffineries ont longtemps été considérés comme les infrastructures les plus stratégiques — mais aussi les plus vulnérables — de la région. Ces derniers jours, des frappes américano-israéliennes ont d’ailleurs visé des dépôts pétroliers à Téhéran. Dans leur sillage, des habitants ont évoqué une pluie noire tombant pendant des heures, que certains médias ont décrite comme de la pluie acide.

Mais ce sont désormais les réseaux et les infrastructures qui assurent l’accès à l’eau — ainsi que les usines de dessalement — qui soutiennent la vie quotidienne. Lorsque l’approvisionnement en pétrole se resserre et que les prix flambent, les « chocs pétroliers » fragilisent les économies. Mais une crise de l’eau peut, elle, déstabiliser des sociétés entières.

Dans toute la péninsule Arabique, le dessalement de l’eau de mer — qui consiste à obtenir de l’eau potable à partir de l’eau salée — a transformé ces paysages parmi les plus arides de la planète en sociétés urbaines prospères. Des villes comme Dubaï, Doha, Koweït City ou Abou Dhabi dépendent très largement des usines de dessalement.

Ainsi, 70 % de l’eau potable de l’Arabie saoudite provient de ces installations. Au Koweït et à Oman, cette part peut atteindre 90 %. Sans ces usines de dessalement, une grande partie des systèmes urbains modernes de la région aurait du mal à exister.

Pourtant, cet exploit technologique a discrètement créé une nouvelle forme de vulnérabilité stratégique. La sécurité hydrique du Golfe dépend en effet d’un nombre relativement limité d’immenses usines côtières de dessalement — de vastes complexes industriels qui servent de véritables bouées de sauvetage pour des villes entières.

Le conflit militaire en cours commence à en révéler les fragilités. Des frappes de missiles et des interceptions de drones ont eu lieu à proximité de grandes installations de dessalement ainsi que de complexes combinant production d’eau et d’électricité dans le Golfe. L’Iran comme les États-Unis ont été accusés d’avoir ciblé ces infrastructures. Même lorsque les dégâts restent limités, ces attaques soulignent à quel point ces installations sont exposées dans un contexte de guerre moderne.

Contrairement aux oléoducs ou aux terminaux de stockage du pétrole, les usines de dessalement ne peuvent pas être facilement contournées ni remplacées. Ce sont des installations fixes et extrêmement complexes, qui nécessitent d’importants apports d’énergie, des membranes spécialisées ou des systèmes thermiques, ainsi que des processus continus de traitement chimique et mécanique. Réparer des dommages importants sur une grande installation pourrait prendre des mois, voire davantage.

Les conséquences d’une interruption de fonctionnement seraient immédiates. La plupart des villes de la région disposent de capacités de stockage d’eau limitées. Si une grande usine de dessalement cessait de fonctionner, les gouvernements pourraient être confrontés à la perspective d’un rationnement d’urgence de l’eau pour des millions d’habitants en quelques jours seulement. Les hôpitaux, les systèmes d’assainissement, la production alimentaire et l’industrie seraient tous touchés simultanément.

Dépendance au dessalement

Ce risque est amplifié par la rareté structurelle de l’eau dans la région. Le Moyen-Orient compte parmi les régions les plus touchées par le stress hydrique au monde. Les précipitations y sont faibles et très irrégulières, tandis que la hausse des températures accroît l’évaporation et la demande en eau. Les nappes phréatiques ont été fortement surexploitées dans une grande partie de la région.

En Iran, la baisse du débit des fleuves, les sécheresses prolongées et la surexploitation des eaux souterraines ont déjà laissé certains barrages à sec. Des pressions similaires existent dans d’autres pays où les ressources renouvelables en eau douce sont extrêmement limitées. Le dessalement est ainsi passé d’une technologie complémentaire à la colonne vertébrale des systèmes urbains d’approvisionnement en eau. Cette évolution a fait émerger ce que l’on pourrait appeler une « dépendance au dessalement » : une situation dans laquelle des sociétés entières reposent sur un petit nombre d’installations centralisées pour assurer leur approvisionnement en eau.

L’ampleur de cette dépendance est frappante. Environ 100 millions de personnes dans la région au sens large dépendent directement de l’eau dessalée. La péninsule Arabique à elle seule représente une part importante de la capacité mondiale de dessalement, et dix des plus grandes usines du monde se concentrent le long des rives du Golfe et de la mer Rouge. À mesure que la pénurie d’eau s’intensifie dans la région, cette dépendance devrait encore s’accentuer. Mais une dépendance accrue signifie aussi une exposition plus grande aux risques.

Des usines de dessalement d’eau visées par des attaques.

Les infrastructures hydrauliques ont historiquement été vulnérables en temps de guerre. De l’Irak à la Syrie en passant par le Yémen, des usines de traitement de l’eau, des stations de pompage et des réservoirs ont été endommagés ou pris pour cible lors de conflits antérieurs. Le droit international humanitaire reconnaît d’ailleurs ce danger. L’article 54(2) du protocole additionnel aux conventions de Genève du 12 août 1949, relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (protocole I), dispose que :

Il est interdit d’attaquer, de détruire, d’enlever ou de mettre hors d’usage des biens indispensables à la survie de la population civile, tels que les denrées alimentaires, les zones agricoles destinées à la production de denrées alimentaires, les cultures, le bétail, les installations et réserves d’eau potable ainsi que les ouvrages d’irrigation, dans le but spécifique d’en priver la population civile ou la partie adverse pour leur valeur de subsistance, quel qu’en soit le motif, que ce soit pour affamer les civils, les contraindre à se déplacer ou pour toute autre raison.

Ces protections s’appliquent aussi bien aux conflits armés internationaux qu’aux conflits armés non internationaux.

Des risques majeurs

Les conséquences humanitaires de la mise hors service de ces immenses usines de dessalement seraient considérables. Contrairement aux infrastructures pétrolières, qui peuvent parfois être contournées grâce aux marchés mondiaux ou à des réserves d’urgence, les systèmes d’approvisionnement urbains en eau sont fortement localisés. Si une usine de dessalement alimentant une grande métropole était touchée et endommagée lors d’une attaque, il existerait très peu d’alternatives immédiates. Des importations d’eau par navires-citernes ou des unités de dessalement d’urgence pourraient apporter un soulagement temporaire, mais elles ne pourraient pas remplacer la production quotidienne d’une grande installation.

Les effets en cascade iraient bien au-delà de l’eau potable. Les systèmes d’assainissement commenceraient à défaillir, les risques sanitaires augmenteraient et l’activité économique pourrait ralentir fortement. Le tourisme, l’industrie et les services — des piliers des économies des États du Golfe — dépendent d’un approvisionnement en eau stable.

Les conséquences géopolitiques seraient également majeures. Le Golfe apparaît de plus en plus comme un laboratoire pour comprendre les nouvelles formes de vulnérabilité des infrastructures à l’ère du stress climatique : la militarisation des systèmes de production d’eau. À mesure que le dessalement se développe dans le monde — de la Californie à l’Australie, en passant par l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe — des fragilités comparables pourraient émerger ailleurs. Des mégapoles côtières confrontées à la sécheresse investissent déjà massivement dans de grandes installations de dessalement pour sécuriser leur approvisionnement futur en eau. La question de leur protection en temps de conflit dépasse donc largement le Moyen-Orient.

Protéger les usines de dessalement n’est plus seulement un enjeu régional. C’est un défi global : comment sécuriser les infrastructures technologiques dont dépend désormais la vie quotidienne des sociétés modernes dans un contexte de raréfaction de l’eau.

Plusieurs stratégies pourraient réduire ces risques. Développer le recyclage des eaux usées et restaurer les zones naturelles de stockage de l’eau permettrait de diversifier les ressources. Des systèmes de dessalement plus distribués — avec des installations plus petites réparties sur plusieurs sites — limiteraient la dépendance à quelques grandes usines. L’augmentation des capacités stratégiques de stockage d’eau offrirait également aux villes un tampon en cas d’interruption brutale.

Mais les solutions techniques ne suffiront pas à elles seules. Le véritable enjeu est de reconnaître ce que sont devenues les usines de dessalement : des infrastructures humanitaires critiques dont dépend l’approvisionnement en eau de populations entières.

Pendant une grande partie du XXe siècle, le pétrole a façonné les villes du Golfe. Au XXIe siècle, c’est l’eau dessalée qui les fait vivre.

The Conversation

Sanam Mahoozi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Au-delà du pétrole, les usines de dessalement deviennent l’infrastructure la plus critique du Golfe – https://theconversation.com/au-dela-du-petrole-les-usines-de-dessalement-deviennent-linfrastructure-la-plus-critique-du-golfe-279591

Politiques climatiques : comment convaincre les électeurs centristes et obtenir des majorités ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Loïc Berger, Chercheur CNRS, LEM (UMR 9221), IÉSEG School of Management

Une interdiction pure et simple des voitures à moteur thermique est rejetée par les électeurs pivots. En revanche, elle est plutôt soutenue si elle est associée à certaines conditions. Sur l’image, le périphérique parisien, le 25 janvier 2026. Yann Vernerie/Shutterstock

En Europe, les débats sur le climat opposent souvent deux camps. Pourtant, une vaste enquête menée dans 13 pays européens raconte une autre histoire. Entre soutien et rejet existe un groupe décisif : un tiers des électeurs, dont l’adhésion dépend surtout de la manière dont les politiques sont conçues.


Nous avons interrogé près de 19 000 adultes dans 13 pays de l’Union européenne (UE) sur 15 propositions de politiques climatiques. Nos résultats montrent que l’opinion publique n’est pas divisée en deux blocs figés « pour » et « contre ». Une part significative de la population se situe au centre, dans ce que nous appelons le « milieu conditionnel ». Ces électeurs ne sont ni apathiques ni désengagés. Leurs opinions évoluent en fonction de la conception des politiques, de leur équité perçue, de leurs coûts réels, et de leur degré d’intrusion dans leur quotidien. Comme ce groupe du « milieu conditionnel » représente 33 % des électeurs, et son soutien peut faire basculer une politique vers (ou hors de) l’obtention d’une majorité.

Trois leçons pour convaincre les électeurs pivots

Si l’objectif est de construire des majorités durables pour l’action climatique, la solution n’est pas d’éviter les politiques difficiles. C’est de bien les concevoir. Trois leçons pratiques se dégagent :

  • Mettre en avant les bénéfices individuels. Les électeurs réagissent fortement à la façon dont les politiques climatiques sont conçues et à la question de savoir qui paie et qui bénéficie (et si le soutien aux groupes vulnérables est crédible). Une mesure sera plébiscitée si elle est perçue comme avantageuse pour eux, et rejetée si elle menace leur pouvoir d’achat ou semble compliquer leur quotidien.

  • Concevoir les instruments politiques comme des leviers d’acceptabilité. Les taxes, interdictions, subventions ou exemptions ne sont pas de simples outils techniques : leur conception détermine si une politique sera perçue comme juste, flexible ou contraignante, et si elle obtiendra un soutien.

  • Ne pas confondre opposition bruyante et opinion publique. Une large part des Européens ne sont pas des opposants endurcis. Si les électeurs pivots sont souvent silencieux, ils peuvent faire basculer une majorité.

Ce qui influence le milieu conditionnel : les coûts, les contraintes, et l’instrument politique lui-même

Ce groupe agit avant tout selon une logique individuelle de coût-bénéfice. Nos résultats) le confirment : la conception des politiques et leurs impacts perçus (sur le pouvoir d’achat, le bien-être ou l’économie nationale) sont les principaux déterminants de leurs préférences, bien plus que leur pays d’origine, leurs attitudes ou leur profil sociodémographique. En d’autres termes : ils ne suivent pas une idéologie, mais leur portefeuille. Pour les rallier, il faut donc privilégier des mécanismes concrets perçus comme équitables, plutôt que des arguments moraux ou collectifs.

Prenons l’exemple des politiques automobiles : une interdiction pure et simple des nouvelles voitures à moteur thermique après 2035 rencontre une forte résistance parmi les électeurs pivots, avec seulement 15 % de soutien. Mais l’ajout d’une exemption pour les carburants synthétiques, une alternative perçue comme moins contraignante, fait bondir ce soutien à 42 %. Cet exemple révèle une logique clé : ce groupe réagit moins à l’objectif final d’une politique qu’à la manière dont elle s’applique concrètement à leur situation.

Certaines politiques sont systématiquement plus faisables que d’autres

Parmi les 15 propositions que nous avons étudiées), les niveaux de soutien varient considérablement. Les mesures imposant des coûts visibles et directs aux consommateurs (taxes ou interdictions de consommation) ont tendance à rencontrer des difficultés.

À l’inverse, les politiques présentées comme des investissements partagés, des subventions, ou des règles accompagnées de protections pour les ménages vulnérables obtiennent de meilleurs résultats.

Par exemple, la création d’un fonds ferroviaire européen, destiné à étendre le réseau ferroviaire et à réduire le coût des billets de train, recueille un large assentiment avec 77 % de soutien, perçue comme un investissement collectif porteur de bénéfices partagés. À l’inverse, l’idée d’une taxe sur la viande bovine, bien que visant à encourager des modes de consommation plus durables, ne convainc que 11 % des répondants, jugée trop onéreuse sur le plan individuel et difficilement acceptable dans le contexte économique actuel.

Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « Conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique
Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique (en jaune).
Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l’auteur

Comment ce groupe peut faire basculer les majorités

Les personnes appartenant au groupe du « milieu conditionnel » représentent un poids électoral décisif : 71 % d’entre elles ont participé aux élections européennes de 2024, ce qui souligne leur engagement dans le processus démocratique. Leur influence s’étend particulièrement au sein des partis centristes, qui jouent un rôle clé dans la constitution des majorités politiques.

Si ces électeurs pivots, actuellement neutres, basculaient en faveur des politiques climatiques, le nombre de mesures soutenues par une majorité augmenterait substantiellement, passant de 4 à 10 sur 15. Ainsi, à la situation actuelle où une majorité de répondants soutient le fonds ferroviaire européen, l’interdiction des avions privés, les normes d’isolation obligatoire et la taxe sur les profits des entreprises de carburants fossiles, s’ajouterait un soutien à :

  • un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM),

  • l’interdiction des publicités pour les produits très polluants dans l’UE,

  • l’extension du système d’échange de quotas d’émission (EU ETS) aux transports, à l’agriculture et au chauffage,

  • l’interdiction des ventes de véhicules à moteur thermique avec exemptions pour les carburants synthétiques.

En Europe, cinq pays supplémentaires verraient alors une majorité de leurs citoyens soutenir au moins 7 des 15 politiques climatiques étudiées.

Carte

Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l’auteur

Où doit aller l’argent du climat ?

Les électeurs pivots affichent des préférences nettes quant à l’utilisation des revenus climatiques (ceux issus du système d’échange de quotas d’émission de l’UE, par exemple). Ils privilégient avant tout les projets d’adaptation comme les investissements dans les technologies vertes ou les transports bas carbone, perçus comme des bénéfices concrets et collectifs. Le soutien aux ménages les plus vulnérables, sous forme de mesures de compensation, arrive en seconde position, car il atténue les inégalités et renforce la légitimité sociale de ces financements. En revanche, les aides aux travailleurs des secteurs fossiles menacés par la transition sont jugées bien moins prioritaires.

Pour maximiser l’adhésion du groupe du « milieu conditionnel », il est crucial que ces revenus soient affectés à des usages perçus comme légitimes et utiles à tous. La communication joue ici un rôle clé : elle sera plus efficace si elle est transparente, concrète et centrée sur les bénéfices individuels ou locaux (services publics, infrastructures). Par exemple, un message comme « votre contribution finance des digues pour protéger votre région des inondations » aura un impact bien supérieur à une formule générique telle que « votre taxe soutient la transition écologique ». Il s’agit de montrer comment la mesure améliore directement le quotidien, et non simplement d’en décrire la finalité environnementale ou sociale.

Alors que l’UE finalise de nouvelles mesures climatiques pour 2040, notre étude montre que la transition écologique n’est pas une question de conviction idéologique, mais de conception. En Europe, une majorité silencieuse est prête à agir, à condition qu’on lui propose les arguments auxquels elle sera sensible.

The Conversation

Loïc Berger a reçu des financements de l’Union Européenne sous le programme Horzon (projet CAPABLE, n° 101056891)

Thomas Epper a reçu des financements de l’Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l’Agence nationale de la recherche (projet WIASSS, ANR-25-CE26-4698).

Uyanga Turmunkh a reçu des financements de de l’Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l’Agence nationale de la recherche (projet ENDURA, ANR- 21-CE03-0018).

– ref. Politiques climatiques : comment convaincre les électeurs centristes et obtenir des majorités ? – https://theconversation.com/politiques-climatiques-comment-convaincre-les-electeurs-centristes-et-obtenir-des-majorites-277799

Rapprochement entre l’art et le monde du luxe : qui se sert de qui ? Et pour quoi faire ?

Source: The Conversation – in French – By Benoit Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

Entre le monde du luxe et celui de l’art, les ponts sont de plus en plus nombreux. Que vont chercher les groupes du luxe dans les musées ? Qu’y gagnent-ils réellement ? Et, surtout, comment analyser ce rapprochement entre deux univers autrefois séparés ?


Fondations d’art contemporain, expositions patrimoniales, collaborations artistiques, flagships conçus comme des musées… Le rapprochement entre luxe et art constitue aujourd’hui une infrastructure majeure du capitalisme culturel. La Fondation Louis-Vuitton à Paris, la Fondazione Prada à Milan, la Pinault Collection (Bourse de commerce) ou la Fondation Cartier participent d’un redéploiement stratégique du luxe dans l’espace institutionnel de la culture.

Présentée comme une évidence, cette convergence mérite pourtant d’être interrogée. Elle signale une transformation plus profonde : la neutralisation progressive des frontières symboliques entre création, exposition et valorisation marchande.

Renforcer la cohérence des marques

Dans un environnement saturé d’images, de références et de collaborations, la puissance d’une marque ne tient plus seulement à sa capacité de créer des objets, mais à sa faculté d’organiser un monde. Gucci sous Alessandro Michele ne proposait pas simplement des vêtements : la maison déployait un univers dense, traversé de citations artistiques et de réminiscences historiques.




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Prada, à travers la Fondazione Prada, ne se contente pas de soutenir la création contemporaine ; elle articule expositions, architecture et collections dans une continuité esthétique qui renforce la cohérence de la marque. La maison de luxe ne se définit plus seulement comme créatrice, mais comme instance de sélection, de hiérarchisation et de mise en relation.

Curation et autorité

Pour comprendre cette mutation, il faut revenir à la question de l’autorité, dont la curation constitue aujourd’hui une expression privilégiée. Les grandes maisons se sont dotées de fondations et investissent l’art, le design, la gastronomie ou l’édition. Leur crédibilité repose désormais sur leur capacité à se poser comme instances dotées d’une autorité symbolique. Dans sa conférence de 1969, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Michel Foucault montre que l’auteur n’est pas d’abord un individu créateur, mais une fonction discursive : un principe d’unité, de cohérence et de légitimation des discours.

C’est précisément cette fonction que les marques de luxe cherchent aujourd’hui à endosser. Face à la fragmentation culturelle, à l’accélération des tendances et à la prolifération des signes, la production incessante de nouveautés ne suffit plus à faire autorité. La marque devient alors moins créatrice que curatrice. La curation constitue ainsi une réponse stratégique à une crise d’autorité. Il s’agit de fonder un principe de cohérence dans un univers où les hiérarchies du goût se délitent. On passe d’une autorité fondée sur le jugement à une autorité fondée sur l’agencement.

L’économie de l’enrichissement : produire de la valeur par le récit

Les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre ont montré que le capitalisme contemporain ne crée plus seulement de la valeur par la production industrielle, mais par un processus d’enrichissement : les objets voient leur valeur accrue lorsqu’ils sont inscrits dans un récit, une généalogie, un dispositif patrimonial. La marchandise est ainsi requalifiée par contextualisation. Sa valeur dépend de sa capacité à être enchâssée dans une histoire.

Le luxe constitue un terrain exemplaire de cette dynamique. Les expositions Dior au musée des Arts décoratifs à Paris ou au Victoria & Albert Museum à Londres en offrent une illustration claire. Les robes deviennent archives, jalons d’une histoire stylistique et incarnations d’un héritage fondateur. La scénographie mobilise la chronologie, la figure tutélaire de Christian Dior et les filiations entre directeurs artistiques successifs. Le produit est recontextualisé comme œuvre ; il est extrait symboliquement de la logique du prêt-à-porter pour entrer dans celle du patrimoine.

Médiapart, 2018.

La valeur issue de l’histoire racontée

Hermès mettait autrefois en scène son Festival des métiers, où les artisans exposaient leur savoir-faire en public. Aujourd’hui, cette logique se poursuit sous d’autres formes, comme le festival Transforme porté par la Fondation d’entreprise Hermès, qui met en relation artistes, publics et métiers. Dès lors, la valeur ne tient plus seulement à la matière, mais à l’histoire : celle d’un savoir-faire transmis et d’une tradition préservée. Même les produits les plus contemporains, comme les sneakers de luxe ou les éditions limitées issues de collaborations streetwear, sont désormais accompagnés de narrations détaillées : références à l’architecture brutaliste, à l’art minimal, à la culture hip-hop ou aux archives de la maison.

Ainsi, un objet comme le Dior Medium Book Tote « Les Fleurs du Mal ») apparaît sur StockX non comme un simple accessoire, mais comme un produit déjà enchâssé dans un imaginaire littéraire et patrimonial qui voisine avec d’autres modèles intitulés Bonjour tristesse, Dracula, Les liaisons dangereuses, et même Madame Bovary ! Le produit ne vaut plus seulement par sa matière, sa rareté ou son usage, mais par le faisceau d’associations culturelles qui l’accompagne. L’objet est enchâssé dans un dispositif discursif.

Cette généralisation produit un effet paradoxal. Si tout peut être patrimonialisé, si toute collection devient archive potentielle, si toute collaboration devient événement culturel, qu’est-ce qui distingue encore l’œuvre de l’objet commercial ? L’enrichissement généralisé tend à homogénéiser les régimes de valeur. La différence entre l’art comme espace critique et la marchandise comme objet d’échange se trouve fragilisée par la capacité du capitalisme à digérer le récit patrimonial.

Hybridation des espaces : boutique-musée, musée-vitrine

Cette dynamique ne concerne pas seulement les objets ; elle affecte également les espaces. La Fondazione Prada à Milan, conçue par Rem Koolhaas, constitue un exemple emblématique. Installée dans une ancienne distillerie industrielle, elle propose des expositions, des cycles de cinéma et des conférences, tout en participant à la stratégie globale de la marque. À Paris, la Fondation Louis-Vuitton qui est abritée dans un bâtiment signé Frank Gehry, joue un rôle analogue. L’architecture elle-même fonctionne comme capital symbolique. Les expositions internationales et la programmation ambitieuse contribuent à produire un halo culturel autour de LVMH. Le mécénat ne se réduit pas à un geste philanthropique : il s’inscrit dans un écosystème de valorisation.

Inversement, les musées adoptent progressivement des logiques proches de celles des marques. Les expositions immersives consacrées à Van Gogh, Klimt ou Monet transforment l’expérience de la contemplation en un spectacle sensoriel. Le visiteur est invité à vivre une expérience plutôt qu’à exercer un jugement esthétique. Le Musée des Arts décoratifs fonctionne comme une plate-forme particulièrement révélatrice de cette hybridation.

Les expositions consacrées à Yves Saint Laurent, Dior ou Jean Paul Gaultier ou Schiaparelli ne sont pas de simples hommages historiques. Elles opèrent comme dispositifs de certification culturelle. La maison exposée accède au statut d’acteur patrimonial ; le musée bénéficie en retour d’une fréquentation massive et d’une visibilité médiatique accrue. On observe ainsi une convergence structurelle : la marque adopte les codes de l’institution ; l’institution adopte des logiques d’« événementialisation », de visibilité et de dépendance au mécénat proches de celles de la marque.

Le luxe comme condition matérielle de l’institution artistique

Le rapprochement entre luxe et art ne peut être compris indépendamment des transformations du financement culturel. En France, la loi du 1ᵉʳ août 2003 relative au mécénat – dite loi Aillagon »- – du nom du ministre de la culture qui la fit voter – constitue un tournant décisif. En permettant aux entreprises de bénéficier d’une réduction d’impôt de 60 % du montant de leurs dons, elle a favorisé l’essor du mécénat d’entreprise. Les grands groupes du luxe figurent désormais parmi les principaux financeurs du secteur culturel.

Cette intervention s’inscrit dans des stratégies de long terme : création de fondations, partenariats structurants, financement d’expositions majeures, soutien aux acquisitions patrimoniales. Elle modifie en profondeur les conditions de possibilité de l’activité muséale. Historiquement, le musée public s’est construit comme un espace d’autonomie relative, fondé sur une séparation entre valeur artistique et valeur marchande. Comme l’a montré Pierre Bourdieu dans les Règles de l’art, le champ artistique repose sur une tension constitutive entre logique économique et logique symbolique. Or la dépendance croissante aux financements privés reconfigure cette tension.

Une interdépendance croissante

La sociologue Raymonde Moulin avait déjà mis en évidence cette interdépendance croissante entre institutions muséales et marché. Les musées consacrent les œuvres ; le marché finance les institutions. Lorsqu’une maison de luxe bénéficie d’une rétrospective dans une institution prestigieuse, l’exposition agit comme un dispositif de certification symbolique : elle inscrit la marque dans l’histoire de l’art et renforce son capital symbolique. Le luxe n’est plus seulement un objet exposé : il devient un acteur structurel du financement culturel.

Le cas de la Fondation Maeght illustre une mutation plus large encore du champ artistique. Créée en 1964 comme fondation privée indépendante, entièrement financée à l’origine par Aimé et Marguerite Maeght, elle incarnait un modèle d’autonomie rare dans le paysage culturel français. Or, confrontée à la hausse des coûts, à la concurrence internationale et à la contraction relative des financements publics, la fondation a dû adapter son modèle économique. Les récents travaux d’extension – financés à près de 70 % par des fonds privés – ainsi que l’accueil d’événements liés au monde de la mode, comme le défilé Jacquemus en 2024, témoignent de cette évolution.

Ce mouvement n’est pas spécifique à Maeght : il traduit une transformation structurelle du champ artistique, dans laquelle même les institutions historiquement autonomes doivent désormais composer avec des partenariats et des ressources issues du marché.

Le 19M (2025). Le 19M est un lieu parisien soutenu par la maison Chanel.

Vers un luxe sans extériorité ?

L’anthropologue Mary Douglas a montré que toute culture repose sur des opérations de séparation et de classement. Classer, c’est distinguer, hiérarchiser et instituer de la valeur. Le musée constitue précisément l’un de ces dispositifs de séparation.

Comme l’ont montré Tony Bennett et Carol Duncan, il ne se contente pas d’exposer des objets : il institue un espace ritualisé qui transforme leur statut. L’objet exposé est extrait – au moins en apparence – des circuits ordinaires de l’échange marchand. Cette séparation n’est jamais totale, mais elle demeure structurante. Elle maintient la fiction d’une extériorité de l’art par rapport à la marchandise.

De manière analogue, le luxe a longtemps reposé sur une logique de séparation. La boutique Chanel rue Cambon, la maison Hermès du faubourg Saint-Honoré ou Cartier place Vendôme n’étaient pas de simples points de vente. Architecture, mise en scène des vitrines, vocabulaire et dispositifs de seuil participaient de leur puissance symbolique. Or, cette séparation s’est progressivement évaporée.

Une valeur expérentielle

À la Fondation Louis-Vuitton ou à la Fondazione Prada, l’architecture spectaculaire, la programmation « curatoriale », les cafés design, les librairies spécialisées et les terrasses panoramiques composent un écosystème sensoriel complet. Les flagships intègrent des installations artistiques et des espaces culturels. Le client y circule comme dans une galerie. Inversement, les expositions Dior ou Schiaparelli au Musée des Arts décoratifs génèrent des files comparables à celles d’un lancement de produit. L’exposition devient événement, expérience partageable. Ce qui compte n’est plus tant l’objet que la charge affective et narrative qui l’accompagne. La valeur devient expérientielle.

Mais cette logique expérientielle entre en tension avec la structure historique du luxe. Le luxe supposait un dehors : un espace dont l’accès n’était ni immédiat ni indifférencié. Or, à force de tout rendre connectable – art, patrimoine, gastronomie, design, culture populaire – le luxe tend à dissoudre cette extériorité. Il se transforme ainsi en dispositif d’intensification esthétique de la marchandise. Il ne produit plus une distance mais un flux.

Or, sans frontière, il n’y a plus véritablement d’institution. Il n’y a que des dispositifs de circulation et d’agrégation d’affects. Le luxe pourrait alors ne devenir qu’une émotion esthétique immédiatement convertible en transaction. La question décisive devient alors de savoir comment instituer de la valeur durable dans un monde où tout peut être exposé, connecté, partagé et vendu. Autrement dit, le luxe peut-il survivre à la disparition du dehors symbolique qui le fondait ?

The Conversation

Benoit Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Rapprochement entre l’art et le monde du luxe : qui se sert de qui ? Et pour quoi faire ? – https://theconversation.com/rapprochement-entre-lart-et-le-monde-du-luxe-qui-se-sert-de-qui-et-pour-quoi-faire-277906

Corps vieillissants, désirs vivants : une révolution discrète se joue sur les écrans

Source: The Conversation – in French – By Manon Cerdan, Doctorante chercheuse, Vieillesse et Médias, Université Paris-Panthéon-Assas

*Au Bain des Dames*, César 2026 du meilleur court-métrage documentaire, de Margaux Fournier. Caviar Paris/Les films de Nout

Entre renouvellement des imaginaires, persistance de stéréotypes et émergence de nouvelles formes de narration, les représentations de la sexualité des personnes âgées au cinéma et dans les séries révèlent l’évolution de notre rapport collectif au vieillissement et au désir.


La saison des cérémonies de récompenses se termine, et en regardant dans le rétroviseur, une tendance se dessine : la vieillesse a désormais sa place au cinéma, y compris dans les œuvres primées.

Amy Madigan est couronnée à 75 ans pour son rôle de vieille femme terrifiante dans Évanouis de Zach Cregger ; le César du meilleur court-métrage documentaire a été attribué au Bain des Dames, de Margaux Fournier. Sans oublier le succès du film Maspalomas, de Jose Mari Goenaga et Aitor Arregi aux Goya – marqué notamment par le prix du meilleur acteur pour José Ramon Soroiz, lui aussi âgé de 75 ans.

Mais cette visibilité nouvelle ne se limite pas à une simple reconnaissance des personnes âgées : elle révèle un déplacement plus profond des représentations. Dans Au Bain des Dames ou Maspalomas, c’est en effet la sexualité de personnes de plus de 70 ans qui est mise en scène, sujet longtemps relégué aux marges, voire frappé d’invisibilité. La production audiovisuelle apparaît ainsi comme un espace privilégié pour interroger les normes sociales, bousculer les tabous liés à l’âge et redéfinir les contours de l’intimité à un âge avancé.

La sexualité des vieux : un impensé et un « in-montré » jusqu’à la fin des années 2000

Aborder la question du vieillissement impose souvent de définir une catégorie d’âge. Exercice de haute voltige tant la vieillesse – comme la jeunesse – est une période de la vie, d’une part relativement longue, et, d’autre part vécue différemment par les individus. Comment peut-on créer des catégories figées là où il semble qu’il y ait plus quelque chose de l’ordre du continuum ponctué de moments de bascule ? Comment passe-t-on du jeune retraité dynamique au résident d’Ehpad ? Les fictions s’embarrassent rarement de ce type de précision et s’appuient sur un certain nombre de symboles – et thématiques – pour caractériser la vieillesse du personnage.

Pendant longtemps, jusqu’à la fin des années 2000, la sexualité n’apparaît pas comme l’une de ces thématiques. Elle est plutôt un « impensé » de la vieillesse, comme le dit la sociologue Rose-Marie Lagrave, constatant que « la sexualité des vieux reste honteuse, cachée, réprimée et reléguée dans les coulisses de la société ». Elle poursuit sa réflexion en considérant que « seules les fictions romanesques semblent ménager un espace transgressif à des aveux impossibles ».

Peut-être pourrait-on élargir son propos aux fictions audiovisuelles. Ainsi, en 2012, la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Ariane Beauvillard, dans son livre sur la vieillesse dans les films et séries françaises, note dans sa conclusion une « nouveauté qui apparaît depuis ces dernières années : quasiment absente ou cantonnée à quelques références et légères suggestions, la sexualité du troisième âge s’insère progressivement dans les films qui traitent de la vieillesse ». Elle cite alors plusieurs films français, dont Ensemble, c’est tout, de Claude Berri (2007), Faut que ça danse !, de Noémie Lvovsky (2007), les Invités de mon père, d’Anne Le Ny (2010), ou encore les Petits Ruisseaux, de Pascal Rabaté (2009). Elle ne fait pas mention du cinéma international mais, à ce moment-là, sont également sortis le film sud-coréen Trop jeunes pour mourir, de Park Jin-pyo (2002), et le film allemand Septième Ciel, d’Andreas Dresen (2008).

Si désormais les jeunes retraités ne surprennent plus vraiment lorsqu’ils vivent des histoires d’amour et de désir, la génération des plus de 70 ans, elle, s’impose à son tour sur le terrain de l’intime.

Un renouveau des représentations de la sexualité dans le bel âge

Depuis 2010, de nouveaux exemples de films montrant la sexualité des plus âgés, notamment des femmes, émergent tant dans le cinéma français – Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot (2013), avec Catherine Deneuve à l’aube de ses 70 ans ; Rose, d’Aurélie Saada (2021), avec Françoise Fabian âgée de 86 ans ; les Jeunes Amants, de Carine Tardieu (2022), avec Fanny Ardant âgée de 70 ans – qu’international – citons Mes rendez-vous avec Leo, de la Britannique Sophie Hyde (2022), ou Mon gâteau préféré, des Iranien·es Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha (2025).

Les séries télévisées ne sont pas en reste, sans toutefois que le sujet y soit le thème principal. Si la série HBO Tell me you love me (2007) ouvrait la voie et montrait frontalement la sexualité de différents couples, dont un couple de septuagénaires, Netflix a également investi la thématique avec l’emblématique Grace &amp ; Frankie (2015-2022) interprétée par Jane Fonda et Lily Tomlin, ou la Méthode Kominski (2018–2021) avec Michael Douglas. Citons aussi la série multirécompensée HBO Hacks (2021-) dans laquelle on suit la vie sexuelle du personnage principal, Deborah Vance, humoriste vieillissante qui doit se réinventer.

De l’intérêt de montrer la sexualité avec des personnages âgés

Enjeux amoureux, quête intime et individuelle, parcours initiatique, questionnement des normes, relations de pouvoir… La sexualité offre des possibilités narratives variées. Lorsqu’elle est mise en scène à travers des personnages âgés, elle permet de revisiter, sous un angle renouvelé, des peurs à la fois intimes et universelles, souvent associées à la « première fois » ou à la redécouverte du plaisir. Ainsi, dans Rue Málaga (2026), de Maryam Touzani, lorsque Carmen Maura évoque un plaisir qu’elle croyait perdu après des années d’abstinence, l’identification ne passe pas tant par l’âge du personnage que par sa position de « débutante » : une expérience à laquelle chacun peut se rattacher, quel que soit son âge.

La vieillesse enrichit la représentation de la sexualité en ouvrant de nouvelles perspectives narratives. C’est notamment le cas dans la série Septième Ciel (2023), d’Alice Vial, créée par Clémence Azincourt, où Jacques et Rose, résidents en maison de retraite, se libèrent des injonctions de performance. Leur relation laisse davantage de place à la sensualité, à la lenteur et à des formes de plaisir qui dépassent la seule pénétration.

L’âge devient ainsi un levier pour renouveler le traitement de la sexualité et interroger les normes qui encadrent à la fois la vieillesse et la sexualité. On peut établir un parallèle avec les Teen Series, qui peuvent participer de l’éducation sentimentale et sexuelle – comme l’a montré la chercheuse Dominique Pasquier à propos de Hélène et les Garçons. Ces fictions, qui mettent en scène des sexualités maladroites, imparfaites, parfois drôles ou non hétérosexuelles, ne s’adressent pas uniquement aux adolescents. Elles attirent un public plus large, en quête de représentations diversifiées et moins normatives, permettant de redéfinir ce qui est perçu comme « normal », « acceptable » ou simplement possible.

Les réalisatrices semblent s’emparer avec une attention particulière de cette thématique, en mettant en scène des femmes qui vieillissent sans renoncer au désir, comme en témoignent les exemples cités. Ce mouvement est particulièrement visible dans les séries. Toutefois, réduire cet élan vital à la seule dimension de la sexualité serait insuffisant. Le renouvellement des représentations passe aussi par la mise en avant de trajectoires professionnelles et sociales actives.

Des séries comme les Enquêtes de Vera, Harry Wild ou Céleste, illustrent cette évolution : leurs héroïnes, loin des figures stéréotypées de la vieillesse, continuent de travailler et de s’inscrire pleinement dans le monde. En somme, les fictions contemporaines contribuent à redéfinir les contours du vieillissement féminin, en montrant qu’une femme d’un âge avancé ne se résume plus à une figure de grand-mère isolée, mais peut incarner une pluralité de rôles, de désirs et de possibles.

The Conversation

Manon Cerdan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Corps vieillissants, désirs vivants : une révolution discrète se joue sur les écrans – https://theconversation.com/corps-vieillissants-desirs-vivants-une-revolution-discrete-se-joue-sur-les-ecrans-279010

Les adolescentes, plus insatisfaites de leur corps que les garçons : ce que révèle une étude sur 300 000 données

Source: The Conversation – in French – By Clotilde Napp, Directrice de Recherche CNRS, Université Paris Dauphine – PSL

Les adolescentes sont significativement plus insatisfaites de leur corps que leurs homologues masculins. C’est ce que nous montrons dans une étude portant sur près de 300 000 adolescents dans 41 pays, publiée en mars 2026 dans la revue PLOS One. Cette plus grande insatisfaction corporelle est observée de façon quasiment systématique, quel que soit le pays d’origine, l’indice de masse corporelle, le milieu socioéconomique, la performance académique ou l’âge des adolescents.

Chez les adolescentes, l’insatisfaction corporelle est plus fortement associée à une moindre confiance en soi et à un bien-être réduit que chez les garçons, ce qui lui confère une place centrale dans leur vie. À l’échelle des pays, là où les filles se déclarent plus insatisfaites, on observe aussi des écarts de genre plus marqués en matière de dépression, de troubles alimentaires et de satisfaction de vie.




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Si l’insatisfaction corporelle des filles est presque toujours supérieure à celle des garçons, l’écart varie selon le contexte. De façon notable, il est plus important dans les pays plus développés, principalement en raison d’une insatisfaction des filles qui y est plus élevée. Ce phénomène, connu sous le nom de « paradoxe de l’égalité des genres », a déjà été observé pour la dépression ou le bien-être.

Nous montrons finalement que les stéréotypes associant les femmes à leur apparence physique plutôt qu’à leurs capacités sont eux aussi plus forts dans les pays développés et qu’ils sont reliés aux écarts d’insatisfaction corporelle entre les filles et les garçons : ces stéréotypes pourraient contribuer, au moins partiellement, à expliquer le paradoxe observé.

Pourquoi notre analyse est importante

L’insatisfaction corporelle est un facteur de risque bien documenté pour les troubles alimentaires, la dépression et la faible estime de soi. Les taux de troubles alimentaires chez les jeunes femmes sont plus de deux fois supérieurs à ceux des jeunes hommes, et ont considérablement augmenté ces vingt dernières années. Quantifier les différences d’insatisfaction corporelle, et mieux comprendre leurs origines est donc une question de santé publique majeure.

Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, les pays les plus développés et les plus égalitaires sont ceux où les filles se sentent le plus mal dans leur corps. Le développement économique et la reconnaissance de l’égalité ne semblent pas suffire pour réduire ces écarts.

On connaît l’existence de stéréotypes sur l’apparence physique des femmes et leur impact possible sur l’insatisfaction corporelle. Par exemple, aux États-Unis, les parents recherchent sur Google « Ma fille est-elle en surpoids ? » deux fois plus souvent que « Mon fils est-il en surpoids ? » et « Ma fille est-elle laide ? » trois fois plus souvent que « Mon fils est-il laid ? »

Les stéréotypes sont durs à quantifier, mais nos analyses sur plus de 40 pays nous permettent de montrer le lien entre ces stéréotypes et les écarts d’insatisfaction corporelle.

Comment avons-nous procédé ?

Nous avons analysé deux grandes enquêtes internationales : PISA 2018, qui incluait un questionnaire de bien-être auprès de 70 000 élèves de 15 ans dans neuf pays, et HBSC 2018, conduite sous l’égide de l’OMS auprès de plus de 220 000 adolescents de 11 à 16 ans dans 41 pays. Pour mesurer l’insatisfaction corporelle, nous utilisons pour PISA un index construit à partir d’assertions telles que « Je ne me fais pas de souci pour mon poids » ou « J’apprécie mon corps » et pour HBSC le fait de se sentir « trop gros » ou « beaucoup trop gros ».

La convergence des résultats entre ces deux sources renforce la robustesse de nos conclusions.

Limites et perspectives

Notre approche est corrélationnelle et les associations que nous documentons, en particulier entre stéréotypes et insatisfaction corporelle, ne sont pas des preuves de causalité : les mécanismes restent à préciser, notamment par des approches qualitatives, et le rôle des réseaux sociaux serait intéressant à prendre en compte.

L’insatisfaction corporelle touche plus fortement les filles, au détriment de leur bien-être et de leur confiance en soi. Ces écarts sont reliés aux stéréotypes et plus marqués dans les pays développés, suggérant qu’ils ne diminueront pas spontanément avec le développement des sociétés.

La lutte contre ces inégalités peut passer par une sensibilisation au traitement inégal du corps des femmes dans la société, une moindre focalisation des médias sur leur apparence, la valorisation de modèles féminins reconnus pour leurs compétences, et plus généralement, une moindre essentialisation des femmes et des hommes.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Clotilde Napp ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les adolescentes, plus insatisfaites de leur corps que les garçons : ce que révèle une étude sur 300 000 données – https://theconversation.com/les-adolescentes-plus-insatisfaites-de-leur-corps-que-les-garcons-ce-que-revele-une-etude-sur-300-000-donnees-279570

Qui est visé par la guerre : le régime islamique ou l’Iran en tant que tel ?

Source: The Conversation – in French – By Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité

Le régime dictatorial et sanguinaire qui dirige le pays depuis 1979 a fait de très nombreuses victimes et s’est encore livré à un massacre épouvantable début janvier. D’où l’espoir, partagé par une partie de la population, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran, que les opérations militaires conduites par Israël et les États-Unis permettront d’y mettre fin. Mais les frappes s’avèrent largement indiscriminées, provoquant d’immenses destructions et de très nombreuses victimes civiles, tandis que le pouvoir parvient à remplacer ses dignitaires tués par d’autres.


En janvier, le massacre des manifestants qui revendiquaient à travers le pays le changement du régime islamique a endeuillé la majorité de la population iranienne. Pour se maintenir au pouvoir, les autorités, qualifiant ces femmes, hommes et enfants d’« ennemis de l’intérieur », avaient ordonné aux forces de sécurité de tirer dans la foule pour tuer. Le bilan provisoire établi par Hrana, une organisation de défense des droits humains basée aux États-Unis, indique au moins 6800 personnes tuées et plus de 42 000 personnes arrêtées.

Alors que les familles cherchaient encore leurs proches tués, blessés ou emprisonnés et se voyaient contraintes de verser une somme aux autorités afin de récupérer leurs corps, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou ont décidé d’imposer au pays une guerre illégale et illégitime, sous un double prétexte : mettre fin au programme nucléaire iranien, et venir en aide à cette population meurtrie.

Un régime dont les têtes repoussent chaque fois qu’elles sont coupées

Le 28 février, à un moment où des représentants du régime de Téhéran conduisaient encore des négociations avec les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner à Genève, le Guide Ali Khamenei ainsi que certains membres de sa famille et plusieurs dizaines de hauts responsables du régime étaient tués par des bombardements américains et israéliens.

La nouvelle de l’assassinat du bourreau du peuple a fait plus d’un heureux en Iran comme au sein de la diaspora. Pourtant, contrairement aux vœux pieux de nombreux Iraniens, la guerre ne cible pas seulement les dirigeants du régime. Le même jour, un missile Tomahawk a frappé une école pour filles à Minab, tuant 168 petites écolières, ce qui constitue un crime de guerre.

Les Iraniens ont rapidement pu constater qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de libération mais avant tout d’une destruction massive des infrastructures : en un mois, plus de 66 000 immeubles résidentiels, 20 127 immeubles commerciaux, trois cents hôpitaux et centres médicaux, l’institut Pasteur de Téhéran, des dizaines d’écoles, une centaine de monuments historiques, des centres de désalinisation d’eau, plusieurs raffineries et dépôts de pétrole, ports et aéroports, navires et avions, industries pharmaceutiques, métallurgiques, etc., ont été détruits. Plus de 2 000 civils auraient à ce jour été tués, plusieurs milliers blessés et trois millions déplacés. Force est de constater que dans les faits, c’est l’Iran, sa population et son État qui sont visés, et pas uniquement les dignitaires du régime – Donald Trump a d’ailleurs affirmé qu’il cherchait à négocier avec des personnalités de ce même régime.

Contrairement aux attentes de Washington et de Tel-Aviv, le régime décapité ne s’est pas effondré car il s’agit d’un système institutionnalisé où la fonction et les institutions comptent bien plus que les personnes qui les occupent. D’autant que, tirant les leçons des bombardements israéliens puis américains de juin 2025 qui avaient tué plusieurs commandants des Gardiens de la révolution et d’autres responsables, les dirigeants avaient pris la précaution de nommer quatre substituts pour chaque responsable civil ou militaire. Ils seraient donc interchangeables.

Une guerre internationalisée, une population aux abois

Le régime islamique a rapidement régionalisé, voir internationalisé cette guerre asymétrique et pris le contrôle du détroit d’Ormouz, conduisant à la hausse des prix mondiaux des hydrocarbures et d’autres produits dérivés. Les missiles balistiques et les drones fabriqués en Iran garantissent la résilience d’un régime dictatorial qui a su, depuis les quatre dernières décennies, mobiliser les sciences occidentales tout en rejetant les principes démocratiques. Les 234 000 ingénieurs sortant des universités chaque année en Iran placent le pays au troisième rang mondial, loin devant la France par exemple.

Pendant ce temps, les Iraniens sont pris en étau entre deux « démocraties occidentales » qui les bombardent et un régime islamique qui continue à les réprimer. Les arrestations d’opposants n’ont jamais cessé, les exécutions sommaires non plus. Avec le contrôle du détroit d’Ormouz et la fabrication des missiles, le contrôle de la population fait partie des trois priorités sécuritaires du régime. À cette fin et pour « sécuriser » les rues, les dirigeants n’ont pas hésité à enrôler des enfants miliciens (bassidji) à partir de l’âge de douze ans. Ils les ont armés et autorisés à tirer sur la population, mais ces miliciens constituent en même temps des cibles faciles pour les missiles israéliens et américains.

Cette guerre a encore paupérisé une population sous sanctions depuis de nombreuses années, dont plus de la moitié vivait déjà sous le seuil de pauvreté. C’est notamment le cas des femmes, dont la plupart travaillaient pour le secteur informel de l’économie, et qui se retrouvent aujourd’hui privées de revenus alors que ce sont elles qui s’occupent en priorité de leurs enfants. Les inégalités socioéconomiques genrées rendent les femmes particulièrement vulnérables à la violence. Tandis que les hommes meurent en plus grand nombre pendant les conflits, les femmes meurent souvent de leurs causes indirectes, une fois le conflit terminé. Cette guerre comme toutes les autres fabrique une masculinité militarisée, devenue l’expression hégémonique d’une identité masculine liée à la domination, à « l’honneur » et à l’agression. Elle augmente la violence faite aux femmes, affaiblit davantage la société civile iranienne si vibrante lors du Mouvement femme, vie, liberté mais déjà affaiblie par les massacres de janvier 2026, et renforce le régime islamique et sa mainmise sur la société.

Un changement qui ne peut venir que de l’intérieur

Des dizaines de milliards de dollars ont été dépensés inutilement pour l’industrie nucléaire, aujourd’hui anéantie par des frappes, en lieu et place de programmes massifs dans des énergies renouvelables – et cela dans un pays qui compte 285 jours d’ensoleillement par an. Les revenus tirés de la vente de pétrole, dont l’Iran est demeuré un important exportateur en dépit des sanctions, ont été employés à financer l’armée et le programme nucléaire, et non le bien-être de la population.

Tandis que Donald Trump vient de menacer de « ramener les Iraniens à l’âge de pierre », plusieurs pays de la région alliés des États-Unis, dont l’Égypte, le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie, tentent d’endiguer l’escalade et de dessiner les contours d’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, non par amour pour la paix ou pour la République islamique mais pour leur propre sécurité, et pour éviter leur effondrement économique.

Seule une paix durable garantissant l’intégrité territoriale de l’Iran est susceptible de garantir la stabilité de l’ensemble de la région et de renforcer la société civile iranienne, lui permettant ainsi de changer elle-même, à terme, le régime islamique, et d’arriver enfin à une situation où l’État serait au service de la population.

The Conversation

Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Qui est visé par la guerre : le régime islamique ou l’Iran en tant que tel ? – https://theconversation.com/qui-est-vise-par-la-guerre-le-regime-islamique-ou-liran-en-tant-que-tel-279910

En Espagne, des milliers de tonnes de fruits et légumes ne sont jamais récoltées et pourrissent dans les champs

Source: The Conversation – in French – By Jaime Martínez Valderrama, Científico Titular, Estación Experimental de Zonas Áridas (EEZA – CSIC)

Des courgettes abandonnées dans un champ faute de débouchés commerciaux : un exemple du gaspillage agricole qui mobilise pourtant de grandes quantités d’eau et d’intrants. Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Alors que l’Espagne figure parmi les pays les plus touchés par le stress hydrique, une partie de l’eau mobilisée pour l’agriculture finit indirectement gaspillée avec des récoltes abandonnées faute de débouchés. Une étude met en lumière l’ampleur de ce phénomène largement sous-estimé.


L’Espagne est un pays éminemment aride, c’est-à-dire que ses conditions climatiques se caractérisent par un fort manque d’humidité des sols. Plus précisément, 67 % du territoire présente un indice d’aridité – le rapport entre les précipitations et l’évapotranspiration des plantes – inférieur à 0,65, ce qui correspond à des terres sèches ou à des zones arides. Dans ce contexte, la demande en ressources hydriques n’a cessé de croître au cours des cinquante dernières années.

Il s’agit de la principale cause de la pénurie d’eau, qui se trouve à l’origine de nombreux conflits liés à l’eau, et qui place l’Espagne parmi les pays les plus touchés par le stress hydrique (29e place sur 164). Mais cette pénurie n’est plus de caractère naturel : elle tient à l’écart entre l’offre disponible et la demande en eau douce. Le cadre institutionnel en vigueur (y compris les mécanismes de fixation des prix et les tarifs de distribution), les infrastructures et le facteur humain sont en cause.

Les nombreuses infrastructures destinées à capter, stocker et distribuer l’eau, ainsi que la modernisation des systèmes d’irrigation, s’inscrivent dans la logique selon laquelle, en Espagne, on ne gaspille pas une seule goutte d’eau. La part d’eau qui finit par rejoindre la mer est parfois perçue comme un gaspillage. Lors de chaque épisode de pluie intense, on regrette de ne pas disposer de davantage de réservoirs pour stocker toute cette eau.

Carte illustrant le stress hydrique dans les communautés autonomes d'Espagne, avec un code couleur
Carte du stress hydrique en Espagne.
World Resources Institute, Aqueduct (2024), CC BY-SA

Des milliers de tonnes de fruits et légumes sans débouchés commerciaux

Cette image d’une eau précieuse et soigneusement économisée contraste avec les images incroyables de champs couverts de fruits et de légumes qui pourrissent au soleil. Les faibles prix de vente des producteurs, pratiqués à certaines périodes de l’année, font que les agriculteurs n’ont pas toujours intérêt à investir davantage de ressources dans la récolte. Ainsi, chaque année, après les efforts considérables que représentent l’irrigation, la fertilisation et l’entretien de milliers d’hectares de cultures, certains produits finaux n’entrent même pas dans les circuits commerciaux.

Nous avons estimé ce gaspillage pour la période 2018-2024, par type de culture et par communauté autonome, à partir des données recueillies tous les quinze jours par le Fonds espagnol de garantie agricole (FEGA) et des coefficients d’utilisation de l’eau et d’émission de CO2.

Au cours de cette période, 483 624 tonnes de surplus ont été écartées, ce qui équivaut à une empreinte hydrique de près de 36 hm3 (soit 36 millions de mètres cubes, ndlt) par an et à une empreinte carbone de 36 694 tonnes équivalent CO2 (t CO2-eq) par an. Ces rebuts ne sont pas tous directement envoyés à la décharge. Une partie des aliments jetés (32,9 %) est utilisée pour l’alimentation animale, une autre est donnée à des banques alimentaires (55,4 %) et, enfin, 11,7 % est détruite.

La tomate est la culture qui génère le plus grand volume de rebuts, suivie par l’orange et le kaki. En termes d’empreinte hydrique, la culture ayant le plus fort impact est la prune, avec 3 759 milliers de m³ par an. Viennent ensuite les kakis et les oranges. En ce qui concerne l’empreinte carbone annuelle, la tomate se distingue à nouveau nettement, atteignant 3 100 tonnes équivalent CO₂ par an. Le melon arrive deuxième (2 356 tonnes équivalent CO₂ par an), suivi de la nectarine (2 209 tonnes équivalent CO₂ par an).

À l’échelle régionale, le plus grand volume de rebuts est enregistré dans la région de Murcie, avec 20,2 kt par an, soit un total de 141,4 kt sur la période 2018-2024. Viennent ensuite l’Andalousie (17,9 kt par an et 125,9 kt cumulées) et la Communauté valencienne (16,7 kt par an et 119,6 kt).

En termes d’empreinte hydrique, le gaspillage le plus important est observé dans la Communauté valencienne, avec 8,78 hm³ par an et une empreinte hydrique totale de 61,5 hm³ sur l’ensemble de la période étudiée.

Tomates au rebut.
La tomate est la culture la plus touchée par les rebuts.
Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Produire à grande échelle pour réduire les coûts

Les prix très bas expliquent que des récoltes parfaitement consommables soient parfois abandonnées dans les champs. Mais d’où viennent ces prix si faibles ? En grande partie de la logique d’efficacité économique. Pour rester compétitifs, les producteurs cherchent à réduire leurs coûts de production, ce qui les pousse à adopter des modèles de production à grande échelle, avec des conséquences sociales et environnementales importantes.

L’objectif est de produire de très grands volumes afin de faire baisser le prix à l’unité. Pour y parvenir, les coûts sont réduits partout où c’est possible – en particulier les dépenses de main-d’œuvre ou en contournant certaines obligations environnementales – afin de compenser les investissements nécessaires en technologies, infrastructures et intrants agricoles, qui permettent d’augmenter les rendements par exploitation.

Cette dynamique génère une spirale d’investissements, d’endettement, de surproduction et de baisse des prix qui finit par piéger les agriculteurs dans un système pervers, où seuls ceux disposant de la plus grande capacité financière parviennent à se maintenir.

Le rejet de récoltes parfaitement consommables n’est que le symptôme de ce modèle agricole qui favorise la concentration de la production entre un nombre toujours plus restreint d’acteurs et génère de nombreuses externalités négatives. Celles-ci sont finalement assumées par l’ensemble de la société — et non par ceux qui profitent de la production à grande échelle — comme on le voit, par exemple, avec la nécessité de construire des usines de dessalement après la surexploitation des eaux souterraines.

La partie émergée de l’iceberg

Les chiffres du Fonds espagnol agricole de garantie (FEGA) correspondent aux volumes ouvrant droit à une subvention (jusqu’à 5 % de la récolte) destinée à compenser ces prix trop bas. Au-delà de ce seuil, les volumes ne sont plus comptabilisés, même si les abandons de récoltes peuvent se poursuivre.

Une simple vérification permet de mesurer l’ampleur réelle du gaspillage. En mars 2024, la presse a ainsi rapporté l’abandon de 300 000 tonnes de citrons, soit 30 % de la récolte, dans la province d’Alicante. Or les données du FEGA indiquent que, pour toute l’année 2024 et pour l’ensemble de la Communauté valencienne, seules 132 tonnes auraient été comptabilisées comme rebuts.

Pastèques abandonnées.
Des pastèques abandonnées dans le Campo de Níjar, à Almería. L’aquifère sur lequel elles sont cultivées a été surexploité et l’intrusion d’eau de mer l’a rendu inutilisable. Pour continuer à irriguer, une immense usine de dessalement a été construite à Carboneras.
Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Au vu de cet écart, du nombre d’articles de presse relatant des abandons et des images de champs où les fruits pourrissent, il apparaît clairement que ce type de gaspillage n’a rien d’exceptionnel. Il traduit au contraire un immense gâchis, difficilement acceptable dans un contexte de pénurie d’eau croissante. Alors même que se produisait le gaspillage massif de citrons évoqué plus haut, l’idée d’acheminer de l’eau par bateau jusqu’à Barcelone était mise sur la table face à la sécheresse persistante. La sécurité hydrique du pays est en jeu. Pourtant les règles du marché et l’« efficacité » économique invoquée en permanence continuent de conduire à un gaspillage considérable d’eau.

The Conversation

Jaime Martínez Valderrama a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Emilio Guirado a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Fernando Tomás Maestre Gil reçoit des financements de la King Abdullah University of Science and Technology.

Javier Martí Talavera a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Jorge Olcina Cantos a reçu des financements de la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique pour la réalisation du projet Atlas de la désertification en Espagne, dans le cadre du programme européen pour la reprise et la résilience.

Juanma Cintas reçoit des financements du « Plan complémentaire de R+D+i dans le domaine de la biodiversité (PCBIO) », financé par l’Union européenne dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (NextGenerationEU) et par le gouvernement d’Andalousie.

– ref. En Espagne, des milliers de tonnes de fruits et légumes ne sont jamais récoltées et pourrissent dans les champs – https://theconversation.com/en-espagne-des-milliers-de-tonnes-de-fruits-et-legumes-ne-sont-jamais-recoltees-et-pourrissent-dans-les-champs-279863

Couper des arbres pour planter du cacao ? Une étude au Nigeria révèle les risques cachés de la déforestation pour les producteurs eux-mêmes

Source: The Conversation – France (in French) – By Olly Owen, Research Affiliate, Anthropology, University of Oxford

Au Nigeria, dans l’État d’Ekiti, où ont été menées ces recherches, la majorité des cacaoyères sont de petites exploitations Narong Khueankaew/Shutterstock

Dans l’État d’Ekiti, au Nigeria, de nombreux producteurs de cacao continuent de cultiver leurs parcelles sous couvert forestier. Une pratique qui protège la biodiversité, régule la température des cultures et constitue un filet de sécurité économique.


Le prix de la plupart des tablettes de chocolat a augmenté dans le monde au cours de l’année écoulée, après la flambée des prix des fèves de cacao en 2024. Et, alors que les tarifs s’envolaient, de nombreux agriculteurs des pays tropicaux producteurs de cacao, dont le Nigeria, ont vu leurs profits augmenter.

Avec l’ouverture de nouvelles plantations de cacao à la lisière des zones forestières, des arbres sont souvent abattus pour planter davantage de cacaoyers. Cela accentue la déforestation dans les régions de forêts tropicales, riches en biodiversité, où est cultivée la majeure partie du cacao.

Or des études montrent que couper les arbres peut en réalité conduire, à long terme, à une production moindre de fèves, car les arbres protègent les cultures contre les ravageurs et apportent l’ombre indispensable aux cacaoyers.

Nos recherches menées dans l’État d’Ekiti, dans le sud-ouest du Nigeria, ont exploré comment, quand et pourquoi des arbres sont conservés dans les plantations de cacao, ainsi que les bénéfices potentiels qu’ils représentent à la fois pour les agriculteurs et pour l’environnement.

Le cacao au Nigeria

En tant que quatrième producteur mondial de cacao, le Nigeria joue un rôle important dans l’approvisionnement mondial.

Bien que le pays ait vu se développer davantage de plantations de type industriel composées uniquement de cacaoyers et dépourvues d’arbres, son secteur cacaoyer a, dans une certaine mesure, échappé à la vague de déforestation observée dans d’autres pays producteurs. Cela s’explique en partie par le fait que, pendant de nombreuses années, la politique économique nigériane s’est concentrée sur le secteur pétrolier, tandis que peu d’investissements ont été consacrés à des politiques de « modernisation » du cacao — ces mêmes politiques qui ont provoqué d’importants dégâts et une forte déforestation dans d’autres pays producteurs, comme le Ghana.

Dans l’État d’Ekiti, dans le sud-ouest du Nigeria, on estime que 57 % du cacao est encore cultivé dans de petites exploitations où la couverture arborée reste importante. Et pourtant, Ekiti a malgré tout perdu une part significative de sa couverture forestière au cours des deux dernières décennies, un tiers de cette déforestation étant lié à l’agriculture. Dans le cadre de nos recherches, nous avons voulu comprendre pourquoi certains agriculteurs choisissent de conserver des arbres et comment les systèmes de production existants pourraient être soutenus, alors même que les producteurs du monde entier tentent de répondre à une demande croissante.

L’importance de la biodiversité

Nous avons visité 15 exploitations et y avons constaté un niveau élevé de biodiversité. Nous avons ainsi recensé 42 espèces d’arbres différentes, dont beaucoup récemment plantées par les agriculteurs. Les arbres qui procurent le plus d’ombre dans ces plantations sont tous des espèces indigènes de forêt tropicale, notamment des bois tropicaux par ailleurs de plus en plus rares comme l’iroko (Milicia excelsa), l’oganwo (Khaya senegalensis), l’eku (Brachystegia eurycoma) et l’obeche (Triplochiton scleroxylon). Certaines de ces espèces sont devenues si rares au Nigeria que les plantations de cacao servent désormais de lieux de collecte de graines. Jusqu’à 26 espèces d’oiseaux ont également été observées sur un seul site.

La couverture arborée joue aussi un rôle économique dans la production. Parmi les 15 agriculteurs que nous avons interrogés, beaucoup valorisent les arbres d’ombrage pour leur capacité à maintenir les plants au frais. Le cacaoyer produit mal lorsqu’il fait trop chaud et, alors que le changement climatique menace l’avenir de nombreuses régions de culture, la régulation de la température va devenir de plus en plus importante. Les arbres constituent aussi une ressource récoltable : 11 des 15 agriculteurs considéraient les arbres comme une forme de sécurité financière directe, car la récolte de fruits et d’épices arboricoles représentait entre 2 % et 43 % de leur revenu annuel, tandis que le bois pouvait compter pour une part allant de 0 à 57 %.

Les revenus tirés des arbres représentaient au moins 20 % du revenu total des ménages pour la majorité des agriculteurs, et atteignaient dans certains cas près de 60 % des revenus. Les arbres servent donc de filet de sécurité lorsque les revenus du cacao deviennent insuffisants.

Le rôle des certificats de durabilité

La culture d’arbres n’est certes pas sans difficultés pour ces agriculteurs mais les espèces indigènes de forêt tropicale abritent généralement moins de ravageurs, notamment les mirides. Elles forment aussi des canopées plus hautes que les arbres fruitiers cultivés, ce qui limite les maladies fongiques.

La majorité des agriculteurs d’Ekiti conservent des arbres autres que les cacaoyers en raison de leur valeur. Ces choix reflètent un véritable équilibre : les avantages liés à l’ombre, au contrôle des ravageurs, aux revenus tirés des fruits et du bois, ainsi qu’à la régulation du climat peuvent compenser d’éventuelles pertes à court terme de production de cacao.

Les efforts visant à limiter la déforestation et à soutenir une production de cacao durable doivent tenir compte des arbitrages auxquels les agriculteurs sont confrontés. C’est d’autant plus important que les forêts du Nigeria sont très riches en biodiversité et que le pays est particulièrement vulnérable au changement climatique.

Les dispositifs de certification de durabilité, comme celui mis en place par la Rainforest Alliance, pourraient être étendus afin de mettre davantage en valeur les fèves de cacao issues d’exploitations qui utilisent des méthodes durables protégeant le climat, notamment en conservant des arbres dans leurs plantations. Cela pourrait contribuer à préserver les forêts tropicales riches en biodiversité tout en aidant les producteurs de cacao à vivre de leur activité.

Compte tenu de la demande mondiale de cacao, cet enjeu est crucial pour construire un avenir durable.

The Conversation

Olly Owen a reçu un financement du John Fell Fund de l’université d’Oxford et fournit bénévolement des conseils techniques à la Commission forestière de l’État d’Ekiti.

Zoe Brown a reçu des financements du Tropical Agriculture Asssociation Fund.

– ref. Couper des arbres pour planter du cacao ? Une étude au Nigeria révèle les risques cachés de la déforestation pour les producteurs eux-mêmes – https://theconversation.com/couper-des-arbres-pour-planter-du-cacao-une-etude-au-nigeria-revele-les-risques-caches-de-la-deforestation-pour-les-producteurs-eux-memes-279590

L’histoire hors norme de Mabel Stark, la plus célèbre dresseuse de tigres des États-Unis

Source: The Conversation – France (in French) – By Alessandro Meregaglia, Associate Professor and Archivist, Boise State University

Dans l’un de ses numéros les plus célèbres, Mabel Stark luttait avec un tigre. Circus and Allied Arts Collection, Illinois State University’s Special Collections, Milner Library

Au début du XXᵉ siècle, Mabel Stark, une ancienne infirmière, devint la dresseuse de tigres la plus célèbre des États-Unis. Son parcours raconte à la fois l’ascension d’une femme dans un univers masculin et les dangers permanents du dressage de fauves.


Pour les esprits les plus affûtés du show-business, il y a toujours un nouveau filon à exploiter. Prenez Joe Exotic, qui malgré sa condamnation en 2020 pour un complot de meurtre commandité et pour des violations de l’Endangered Species Act, la loi étatsunienne sur les espèces menacées d’extinction, a pu continuer à faire la une.

Depuis le début de sa peine de 21 ans, la star de « Tiger King » a lancé une marque de cannabis, vendu de l’art numérique et commencé à travailler sur un album provisoirement intitulé « Jungle Rhapsody: A Tiger King Experience ». Sa dernière trouvaille consiste à vendre des appels téléphoniques personnels depuis sa cellule – « Quel meilleur cadeau de Saint-Valentin pourriez-vous offrir à l’être aimé ? », a-t-il écrit sur Instagram en janvier 2026.

Mais avant Joe Exotic, il y avait Mabel Stark. Souvent présentée comme la plus célèbre dresseuse de tigres américaine, la « Tiger Queen » était réputée pour son audace et son charisme.

En menant des recherches sur Caxton Printers, l’éditeur de l’autobiographie de Stark, je suis tombé sur des archives inédites consacrées à la longue carrière de Stark dans le dressage d’animaux. Comme Joe Exotic, Stark avait le sens du spectacle. Mais, fait plus remarquable encore, elle a réussi à faire carrière sous le regard scrutateur d’un milieu dominé par les hommes, tout en s’occupant de ses animaux avec affection plutôt qu’avec la peur.

D’infirmière à dresseuse de tigres

Née Mary Ann Haynie en 1888 ou 1889 – l’année exacte reste un mystère – Stark grandit à Princeton, dans le Kentucky. À l’âge de 8 ans, elle assista à son premier spectacle de cirque, où les numéros d’animaux dressés la fascinèrent.Il lui fallut attendre deux décennies avant d’avoir l’occasion d’essayer elle-même le dressage.

En vacances en Californie, alors qu’elle travaillait comme infirmière, Stark rencontra Al Sands, le directeur du cirque Al G. Barnes. Après avoir appris qu’elle s’intéressait au dressage d’animaux, il l’embaucha sur-le-champ.

Stark commença par monter à cheval et dresser des chèvres. Il lui fallut encore plusieurs années avant de travailler avec des tigres. Mais une fois lancée, sa carrière décolla. Les foules se pressaient pour voir la « Tiger Girl » lutter avec de grands félins et éblouir le public en commandant jusqu’à une douzaine de tigres à la fois. Son numéro de lutte avec son tigre préféré, Rajah – dans lequel le duo roulait trois ou quatre fois au sol – devint l’un des numéros de fauves les plus célèbres des États-Unis. Elle mit ce succès à profit pour rejoindre le cirque Ringling – le plus grand cirque des États-Unis – pour un salaire deux fois plus élevé.

Alors que sa notoriété grandissait, elle collabora avec la scénariste Gertrude Orr pour raconter l’histoire de sa vie. « Hold That Tiger » parut en librairie en 1938. Caxton Printers, une petite maison d’édition située dans l’Idaho rural, publia l’ouvrage et le commercialisa principalement auprès d’un jeune public. Le livre rencontra le succès, se vendant suffisamment bien pour être réimprimé à plusieurs reprises.

Connue pour donner la parole à des auteurs débutants et à des écrivains issus de groupes sous-représentés, Caxton Printers trouva un créneau éditorial dans les livres consacrés au monde du cirque. La maison publia également des ouvrages sur le premier employeur de Stark, Al Barnes, ainsi que sur les frères Ringling et sur le célèbre dresseur de lions Louis Roth, avec qui Stark fut un temps mariée.

Le pouvoir féminin dans l’arène

Stark avait parfaitement conscience de la voie qu’elle était en train d’ouvrir. « J’ai délibérément choisi un domaine dans lequel aucune autre femme ne s’était spécialisée », écrit-elle dans son autobiographie.

La sagesse conventionnelle de l’époque, ajoutait-elle, voulait que « les tigres soient considérés comme trop dangereux pour qu’une femme puisse les dresser ». Sa volonté de défier ces conventions a compté. Comme l’a noté l’historienne du cirque Janet M. Davis, « les performances des femmes dans le cirque célébraient la puissance féminine » et représentaient « une alternative saisissante aux normes sociales de l’époque ».

Dans l’Amérique du début du XXᵉ siècle, les femmes ne pouvaient peut-être ni voter ni siéger dans des jurys dans la plupart des États, mais sur la piste du cirque, elles captaient l’attention du public, montant à cheval à cru, affichant force et endurance, et réalisant des prouesses acrobatiques défiant la gravité.

Le rythme de Stark était implacable. Elle se produisait presque tous les jours avec des cirques itinérants et perfectionnait sans cesse son numéro. En 1938, elle travailla simultanément avec des tigres et des lions, une première pour une dresseuse. Elle entra de nouveau dans l’histoire en présentant un numéro avec 12 tigres dans une même cage.

Mabel Stark se produisait dans une cage avec 12 tigres.
Cinema Libre Studios

Que ce soit en raison des exigences de son emploi du temps ou de sa préférence pour ses fauves, les relations de Stark avec les hommes fonctionnaient rarement. Au cours de sa vie, elle se maria quatre fois, et divorça à trois reprises.

« J’aime ces grands félins comme une mère aime ses enfants », confia-t-elle à un ami. Mais « avec mes maris, je n’ai jamais été heureuse ».

« Un dresseur d’animaux ne doit jamais être nerveux »

Stark, consciente des comportements abusifs d’autres dresseurs envers leurs tigres, choisit une autre voie. « La gentillesse et la patience sont les facteurs les plus importants dans le dressage. (…) Les dresseurs qui essaient de soumettre les animaux par la violence finissent toujours par avoir des ennuis », expliquait-elle.

Mais son métier n’était pas sans danger.

« Un dresseur d’animaux ne doit jamais être nerveux. Moi, je ne le suis plus depuis que j’ai quitté le métier d’infirmière », déclara-t-elle dans une interview accordée au New York Times en 1922. « On plantera peut-être des violettes sur ma tombe demain, mais tant que j’ai la santé et la force, je préfère m’occuper de dix tigres plutôt que d’un malade. »

Stark connut plusieurs accidents graves. Le pire survint sans doute en 1928 : après l’arrivée tardive d’un train de cirque, Stark commença son numéro sans savoir que ses tigres n’avaient pas été nourris depuis 24 heures. Deux tigres affamés l’attaquèrent après qu’elle eut glissé dans la boue.

« Alors que j’étais allongée là, impuissante, écrivit-elle, je me demandais en combien de morceaux j’allais être déchirée, et combien de temps il faudrait aux autres tigres, grognant et grondant nerveusement sur leurs sièges, pour m’achever. » Elle souffrit de multiples fractures, faillit perdre une jambe et dut recevoir 300 points de suture.

Puis, en 1950, une tigresse la mutila alors qu’elle tentait d’attraper son petit. Les médecins pensèrent d’abord devoir lui amputer le bras, mais parvinrent finalement à le sauver.

Malgré ces face-à-face dangereux avec ses tigres, Stark affirmait : « Je n’ai pas peur. J’aime le défi que représente leur défi rugissant. »

La dure réalité

Stark tourna avec des cirques jusqu’à la fin des années 1940, avant d’être engagée par Jungleland, un zoo situé près de Los Angeles.

À l’exception des trois ans et demi qu’elle passa au Japon en tournée avec son numéro de fauves, elle passa les vingt dernières années de sa carrière dans ce zoo.

Stark ne cessa jamais d’attirer les foules à ses spectacles et ne se tint jamais à l’écart des projecteurs. Elle apparut même dans « What’s My Line? », en 1961, un jeu télévisé qui proposait aux participants de deviner la profession de l’invitée.

« Chaque année a laissé des cicatrices sur mon corps, mais elle m’a aussi apporté une pleine dose de bonheur », se souvenait-elle.

Stark travailla à Jungleland jusqu’à son licenciement en 1967, lorsque l’assureur du parc ne voulut plus la couvrir. Être éloignée de ses tigres la dévasta et elle mit fin à ses jours quelques mois plus tard, le 20 avril 1968, à son domicile de Thousand Oaks.

Le dernier paragraphe de l’autobiographie de Stark semble annoncer la fin de sa vie :

« La porte de la coulisse s’ouvre tandis que je claque mon fouet et que je crie : “Qu’ils viennent !” Les fauves rayés s’avancent furtivement, grondant et rugissant, bondissant les uns sur les autres ou sur moi. C’est une émotion incomparable, et la vie sans cela ne vaudrait pas la peine d’être vécue pour moi. »

The Conversation

Alessandro Meregaglia a reçu des financements de l’Idaho Humanities Council, de la Bibliographical Society of America et de l’Institute for Advancing American Values de Boise State pour ses recherches sur Caxton Printers.

– ref. L’histoire hors norme de Mabel Stark, la plus célèbre dresseuse de tigres des États-Unis – https://theconversation.com/lhistoire-hors-norme-de-mabel-stark-la-plus-celebre-dresseuse-de-tigres-des-etats-unis-279587