Palimpseste d’Archimède : comment une page perdue a refait surface à Blois

Source: The Conversation – France in French (2) – By Victor Gysembergh, Directeur de recherches au CNRS, Sorbonne Université

Le prophète Daniel entouré de deux lions, enluminure sur le recto de la page retrouvée à Blois. Musée des beaux-arts de Blois, Inv. 73.7.52/IRHT-CNRS

On la pensait perdue à jamais : une page du palimpseste d’Archimède vient d’être retrouvée au Musée des beaux-arts de Blois, dans le Loir-et-Cher. Le chercheur qui a identifié ce feuillet issu du manuscrit du Xᵉ siècle rassemblant les traités du géomètre raconte sa découverte par un hasard fécond (mâtiné d’une bonne mémoire) et propose des pistes pour retrouver deux autres feuillets encore manquants.


Le 9 mars 2026, le CNRS a annoncé que j’avais identifié, dans les réserves du Musée des beaux-arts de Blois, un feuillet du palimpseste d’Archimède considéré comme perdu. Je voudrais revenir ici sur cette histoire et sur ce qu’elle révèle : dans le silence des collections publiques et privées, avec la numérisation massive, combien de trésors restent encore invisibles, faute d’avoir été cherchés ?

Le palimpseste d’Archimède est un manuscrit du Xᵉ siècle qui rassemble sept traités du géomètre de Syracuse – dont la Méthode des théorèmes mécaniques, seul texte où il explique comment il a trouvé ses résultats avant de les démontrer. Héritier, comme beaucoup de textes antiques, d’une chaîne inconnue de recopies remontant aux originaux perdus d’Archimède (IIIᵉ siècle avant notre ère), il est le plus ancien exemplaire conservé de ses textes et, pour certains, le seul témoin. En 1229, des moines ont effacé ce trésor – probablement à l’aide d’une pierre ponce – pour y réécrire un livre de prières. Le parchemin, fabriqué dans ce cas à partir de peau de chèvre ou de mouton, valait cher (ce seul codex contenait l’équivalent d’une cinquantaine de bêtes). C’est ainsi que naissent les palimpsestes, du grec palimpsêstos (« gratté de nouveau »).

La palimpseste d’Archimède
La palimpseste d’Archimède.
Archimedespalimpsest.org

1906 : la première redécouverte

C’est le philologue danois Johan Ludvig Heiberg qui redécouvrit le texte d’Archimède à Constantinople en 1906 en déchiffrant à l’œil nu le texte effacé, puis qui fit photographier le manuscrit à la lumière blanche et ultraviolette. La découverte fit la première page du New York Times. Ses photographies, conservées aujourd’hui à la Bibliothèque royale du Danemark, ainsi que leur déchiffrement par Heiberg, restèrent longtemps la seule trace documentaire du codex, car le palimpseste disparut peu de temps après.

Il ne refit surface que plusieurs décennies plus tard, dans une collection privée française, avant d’être vendu aux enchères chez Christie’s en 1998 pour deux millions de dollars.

Une page du palimpseste d’Archimède
Une page du palimpseste d’Archimède.
Archimedespalimpsest.net

Le nouveau propriétaire le confia au Walters Art Museum de Baltimore, aux États-Unis, où, au début des années 2000, des expériences d’imagerie multispectrale – consistant à photographier le manuscrit sous différentes longueurs d’onde de lumière (visible, ultraviolette, infrarouge, puis rayons X) pour en tirer des informations complémentaires invisibles à l’œil nu – permirent de lire beaucoup mieux les traités d’Archimède, et de découvrir des textes qu’aucun œil humain n’avait lus depuis des siècles – dont un commentaire aux Catégories d’Aristote et un discours de l’orateur Hypéride. Mais trois feuillets parmi les 177 recensés par Heiberg avaient disparu entre-temps. Depuis lors, ils étaient considérés comme perdus à jamais.

Une blague de bureau qui permet de retrouver un trésor

En octobre 2025, je discutais avec des collègues du fait que Blois avait longtemps abrité une partie des bibliothèques royales de France. Par jeu, je lançai : « Tiens, cherchons s’il y a un palimpseste à Blois. » Je saisis les mots dans Arca, la bibliothèque numérique de l’Institut de recherche et d’histoire des textes. Une notice apparut : un parchemin au Musée des beaux-arts de Blois, inventaire 73.7.52.

En regardant les images numérisées, quelque chose dans l’écriture me frappa. C’est une déformation professionnelle : les années passées à fréquenter les manuscrits anciens développent une sorte de mémoire visuelle involontaire, comme on peut reconnaître une chanson à partir des premières secondes. De surcroît, l’une des faces portait une figure géométrique. Je déchiffrai le texte lisible : un passage du De la sphère et du cylindre. Je sortis les photographies de Heiberg. La comparaison fut sans appel. L’écriture, les figures, le texte lui-même : tout concordait. J’avais devant moi le feuillet 123 du palimpseste d’Archimède.

Ce que dit la page – et ce qu’elle cache

Le feuillet contient les propositions 39 à 41 du premier livre du traité. Une face est lisible ; l’autre est recouverte d’une enluminure représentant le prophète Daniel entre deux lions. Celle-ci fut vraisemblablement exécutée vers 1942 à l’instigation de son propriétaire Salomon Guerson, dans une tentative désespérée d’en augmenter la valeur pour la vendre afin d’échapper aux persécutions antisémites.

Blois, Musée des beaux-arts, Inv. 73.7.52 (Photograph IRHT-CNRS) = Archimedes palimpsest (olim Constantinople, Metochion tou Panagiou Taphou, shelfmark 355), p. 123r
Le recto de la page retrouvée.
Musée des beaux-arts de Blois, Inv. 73.7.52/IRHT-CNRS
Le verso de la page du palimpseste d’Archimède retrouvée par hasard à Blois
Le verso de la page du palimpseste d’Archimède retrouvée par hasard.
Musée des beaux-arts de Blois, Inv. 73.7.52/IRHT-CNRS

La science moderne sait regarder à travers ces obstacles. Dans les prochains mois, j’espère mener une campagne d’imagerie multispectrale puis de cartographie par fluorescence de rayons X – une technique qui détecte les résidus métalliques de l’encre ancienne sous des couches opaques, sans endommager le parchemin. Ces méthodes, bien plus performantes qu’au début des années 2000, pourraient aussi permettre de relire des passages du palimpseste restés illisibles lors de la campagne de Baltimore.

Deux feuillets manquent encore

Les trois feuillets disparus ont probablement été découpés en France vers 1942. Si l’un d’eux a survécu dans les réserves d’un musée et a pu être identifié en quelques secondes de recherche numérique, les deux autres peuvent très bien avoir suivi des trajectoires comparables.

Le feuillet que j’ai reconnu avait été légué au musée en 1973 par le collectionneur André Frank (on ignore comment il l’avait acquis) et n’avait pas été identifié pour ce qu’il était. Les deux autres feuillets se trouvent peut-être dans une bibliothèque, un musée, une collection privée – en France ou dans les pays voisins. Des parchemins grecs avec, d’un côté, plusieurs couches de texte et peut-être aussi des figures géométriques et des enluminures, de l’autre. Peut-être exactement ce que vous possédez ?

L’aide possible des collectionneurs

Les manuscrits anciens, en particulier les palimpsestes, sont rares et précieux. Mais la numérisation ne les endommage pas, et augmente au contraire leur valeur en révélant leurs contenus. Elle permet qu’une reproduction soit déposée dans une base de données accessible.

Le feuillet de Blois a été retrouvé parce qu’André Frank l’avait légué au musée, et parce que l’institution l’avait catalogué et numérisé – sans même savoir ce qu’elle possédait. Sans cette infrastructure de partage, ma recherche dans Arca n’aurait rien donné.

Les parchemins sont aussi fragiles : humidité, variations de température, matériaux acides peuvent en quelques décennies effacer ce que vingt siècles ont préservé. L’IRHT-CNRS, la BNF, les Archives nationales ou l’équipe du projet ERC PALAI, dont je suis responsable, peuvent conseiller gratuitement tout collectionneur souhaitant protéger ses biens.

L’appui indispensable des chercheurs

Il serait injuste de faire reposer sur les seuls collectionneurs la responsabilité des trésors qui dorment. Des milliers d’établissements (bibliothèques municipales, musées de province, fonds d’archives ecclésiastiques, collections universitaires) conservent des manuscrits que personne n’a regardés depuis trop longtemps. Les raisons de cette sous-exploration sont compréhensibles : pression à la publication, spécialisation croissante, difficulté à financer des recherches exploratoires. On ne dépose pas un projet ANR sur une recherche d’aiguille dans une botte de foin.

Et pourtant, c’est précisément ce type de recherche – patiente, buissonnière, fondée sur une curiosité sans objet défini – qui produit les découvertes les plus inattendues. Consacrer quelques heures par semaine à explorer des catalogues numériques et à écrire aux conservateurs de fonds peu consultés n’est pas du temps perdu.

Nous ne savons pas ce que nous avons. La numérisation des collections publiques est une révolution silencieuse (mais elle s’arrête aux portes des collections privées). L’œuvre d’Archimède a survécu par une série d’accidents heureux : des copistes minutieux, un philologue danois attentif, un musée qui a conservé sans le savoir un fragment de génie. À chaque maillon, quelqu’un a fait le bon choix – ou le hasard a bien fait les choses. Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin du hasard. Il ne manque que la volonté. Et parfois, un coup de fil.


Pour signaler un palimpseste ou demander un conseil en conservation, écrire à : cnrs-palai@cnrs.fr.

The Conversation

Victor Gysembergh a reçu des financements de Sorbonne Université, la Mairie de Paris et l’Union européenne (ERC grant PALAI, n° 101170952).

– ref. Palimpseste d’Archimède : comment une page perdue a refait surface à Blois – https://theconversation.com/palimpseste-darchimede-comment-une-page-perdue-a-refait-surface-a-blois-279261

Pourquoi le prix de l’essence à la pompe ne baisse pas aussi vite qu’il monte

Source: The Conversation – in French – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Pour un litre d’essence à 2,03 euros, le droit d’accise (ex-TICPE) représente 40,4 %, le pétrole brut 28,6 %, la distribution 14,4 %, la TVA 8,6 %. Gautier Normand/Shutterstock

Les prix à la pompe montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. Un paradoxe en apparence mystérieux. En réalité, un litre de carburant est la somme de trois paramètres : le produit, à savoir le pétrole brut qui est ensuite raffiné, le couple logistique et distribution, et surtout les taxes. Comprendre cette décomposition clarifie les éventuelles marges de manœuvre de l’État, des producteurs et des distributeurs.


Au début était le produit, l’« or noir ». Le carburant vient du pétrole brut, souvent indexé sur le prix du Brent, converti du dollar vers l’euro, puis transformé dans des raffineries. À l’ouverture de la bourse, le 15 février 2026, le prix d’un baril de Brent était de 68,54 dollars (59,77 euros), de 100,88 dollars (87,98 euros) le 24 mars 2026 et de 106,6 dollars (92,97 euros) le 30 mars 2026.

Décomposition du prix de SP95 en France en 2026.
Roole

Logiquement, lorsque le prix d’un baril de Brent augmente (ou quand l’euro baisse), le coût de matières premières dans le prix final du carburant augmente lui aussi. À l’inverse, si le prix du pétrole brut diminue, mécaniquement le coût de matière première baisse, mais pas toujours instantanément ! En effet, il existe des délais liés aux stocks ou aux circuits d’approvisionnement.

Un ordre de grandeur aide à se repérer : un baril de Brent contient 159 litres. Une variation de dix dollars supplémentaires par baril (8,69 euros) fait monter le prix d’un litre d’essence de 6 cents de dollars (0,052 euro) « avant taxes », auxquels s’ajoutent les effets du taux de change et du raffinage.

Prix d’un baril de Brent au 31 mars 2025, 73,76 dollars ; au 31 mars 2026, 115,04 dollars.
Boursorama

Du dépôt pétrolier vers la station-service

Une autre partie du prix concerne le transport, le stockage et la vente de carburant depuis les dépôts pétroliers vers les stations-service.

Ces coûts logistiques augmentent année après année du fait de l’inflation – 5,2 % en 2022 et 0,9 % en 2025. Des salaires plus hauts ou une mise aux normes auront des conséquences sur le prix du carburant. D’après l’Insee, depuis 2022, les coûts de transport-distribution ont augmenté « plus modérément » que le pétrole brut et le raffinage, mais tout de même d’environ + 9 centimes d’euros par litre sur la période étudiée.

Avant même la marge des stations-service, une part du prix reflète des marges en amont, notamment la marge de raffinage et les conditions du marché de gros. Elles peuvent varier rapidement, notamment en cas de tensions logistiques.

Autre point important : malgré les débats, la marge nette d’une station-service reste généralement faible. De 2 centimes d’euros par litre pour les stations en grande distribution à environ 8 centimes d’euros par litre pour des stations plus onéreuses du réseau des indépendants.

Les consommateurs peuvent suivre en temps réel les prix des carburants dans les stations-service de l’Hexagone.
Gouv.fr

Taxes de l’État

Les taxes, fixées par l’État et complétées par les régions, sont la part la plus visible du prix d’un litre de carburant. Elles représentent entre 50 % et 60 % du prix final, selon le type de carburant et le niveau du baril. Résultat : quand le prix du brut varie, seule une partie du prix à la pompe peut s’ajuster, le reste étant fiscal et donc relativement rigide.

Deux éléments sont à prendre en compte :

  • L’accise (ex-taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ou TICPE), qui représente 36 % du prix à la pompe du gazole et 39 % de celui du sans-plomb (SP95). Le montant fixe par litre (en 2026, hors majorations régionales, est de 68,29 centimes d’euros par litre pour l’essence et 59,40 centimesd’euros par litre pour le gazole. L’accise nationale est stable depuis 2018.

  • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), à 20 % depuis 2006, qui s’applique sur le prix hors taxe, mais aussi sur l’accise. Quand le prix du produit monte, la TVA augmente mécaniquement.

En 2025, toutes les régions, sauf la Corse, ont adopté la majoration maximale du taux de l’accise.

Effets contre-intuitifs d’une baisse de taxe

Du côté de l’État, le principale marge de manœuvre est fiscale. Par exemple, modifier l’accise temporairement ou durablement, et jouer sur des dispositifs de compensation comme les « remises » universelles ou ciblées.

En 2026, le gouvernement de Sébastien Lecornu privilégie un plan de soutien de 70 millions d’euros avec des « aides ciblées ».




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Toute baisse de taxe a un coût budgétaire très significatif, car l’accise sur les carburants reste une recette majeure. En 2022, les remises sur les prix à la pompe avaient coûté plus de huit milliards d’euros à l’État ; en 2023, les chèques carburants près d’un milliard.

À noter un élément essentiel contre-intuitif : quand les prix augmentent, les automobilistes finissent souvent par réduire leur consommation. Or, l’accise est perçue par litre. Par conséquent, si les volumes baissent, les recettes d’accise baissent aussi, ce qui peut annuler (voire inverser) le gain de TVA lié à un prix plus élevé.

Marges (faibles) des distributeurs

Affiche de l’« opération transparence » carburant.
40 millions d’automobilistes, CC BY-NC

Côté distributeurs, les stations-service, comme celles Shell, Avia, TotalEnergies, Carrefour, Leclerc ou Esso, peuvent ajuster leurs marges. Sur un produit très concurrentiel comme le carburant, il n’est question que de quelques centimes seulement.

C’est pourquoi la Fédération nationale de l’automobile et l’association 40 millions d’automobilistes (opposée aux radars urbains et aux pistes cyclables à Paris après le confinement) ont lancé le 19 mars 2026 « l’opération transparence ». L’enjeu : afficher à leur caisse le détail précis du prix d’un litre de carburant.

« Rockets and Feathers »

« Les prix montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. » En économie, ce phénomène est connu sous le nom de Rockets and Feathers. Une étude sur le marché britannique souligne que les prix de détail s’ajustent plus rapidement quand les coûts augmentent que lorsqu’ils baissent. Une autre étude, aux États-Unis, confirme cette contradiction.

Évolution des prix des carburants en France de 2007 à 2026.
Roole, CC BY-NC

Cette asymétrie apparaît pour plusieurs raisons.

Délais et stocks

Une station vend « aujourd’hui » du carburant acheté « hier ». Si le brut baisse, le prix « théorique » baisse tout de suite, mais le carburant en cuve a été payé à l’ancien coût.

À l’inverse, quand les coûts montent, le risque de vendre à perte rend l’ajustement plus rapide. Car, la vente à perte est une pratique commerciale interdite.




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Coûts d’ajustement et de coordination

Dans beaucoup de réseaux de distribution, les prix sont modifiés « par salves » plutôt qu’en continu. Les stations ne révisent pas leur affichage à chaque microvariation du marché, mais à des moments précis (par exemple, une ou deux fois par jour), souvent en regardant les prix des stations voisines. Ce mode d’ajustement peut rendre les baisses plus lentes, parce que la station attend davantage d’informations (confirmation de la baisse) ou le « bon moment » pour s’aligner.

Comportement des automobilistes

Quand les prix flambent, les consommateurs comparent plus, changent de station, et la concurrence « s’active » : d’où les mises à jour de prix plus régulières. Quand les prix baissent, la pression concurrentielle est généralement moins intense. La baisse se diffuse alors plus lentement.

Taxes « rigides »

La présence d’une accise fixe, ou « rigidifie », le prix. Quand le produit baisse, la part fiscale reste la même. Logiquement, la baisse totale à la pompe est mécaniquement moins spectaculaire que la variation du pétrole (et donc, parfois moins visible).

Coûts à long-terme

Quand l’actualité géopolitique se tend, notamment dans le détroit d’Ormuz, c’est surtout le « paramètre produit » qui s’emballe, puis qui se transmet implacablement vers les pompes des stations-service. Par conséquent, les automobilistes voient leur facture en carburant augmenter inexorablement.

Pour pallier ces hausses tarifaires, l’État dispose d’un levier réel via les taxes (TVA et droit d’accise), mais il est politiquement sensible et coûteux pour les finances publiques.

Les producteurs de pétrole, comme le Canada, l’Arabie saoudite ou le Kazakhstan, influencent l’amont via le niveau de production et le prix d’un baril de pétrole brut (Brent). Les distributeurs jouent surtout sur la vitesse de répercussion des prix, avec des bénéfices limités.

Ces marges de manœuvre existent, mais elles sont rarement immédiates, et presque toujours assorties d’un coût à moyen terme et long terme.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi le prix de l’essence à la pompe ne baisse pas aussi vite qu’il monte – https://theconversation.com/pourquoi-le-prix-de-lessence-a-la-pompe-ne-baisse-pas-aussi-vite-quil-monte-279632

Pourquoi les adultes qui adorent les parcs d’attractions Disney sont-ils si souvent victimes de préjugés ?

Source: The Conversation – in French – By Adam Kadlac, Teaching Professor of Philosophy, Wake Forest University

Que cherchent dans ce « royaume enchanté » les adultes qui adorent Disney ? Ian Langsdon/AFP via Getty Images

Si vous avez un jour laissé entendre que vous aviez envie d’aller (ou de retourner) à Disneyland Paris sans enfants, vous avez peut-être vu des amis hausser les sourcils, pousser des soupirs ou même vous lancer des regards méprisants… Le sujet paraît léger, mais on peut l’analyser sous un angle philosophique, autour de la question de l’authenticité.


Les critiques visant les adultes fans des parcs d’attraction Disney ne vient pas seulement du fait qu’ils pensent que Disney est réservé aux enfants, ou que c’est trop cher. Cette critique repose surtout sur ce que j’appelle « l’objection d’authenticité » : la conviction qu’il y a quelque chose de fondamentalement méprisable dans les visites de parcs à thème, car elles se déroulent dans un environnement entièrement « faux ». Les montagnes et les rivières artificielles, les manèges qui n’offrent rien de plus qu’une distraction, les gens déguisés en personnages fictifs…

Si certains expriment parfois ce point de vue sur le ton de la plaisanterie, d’autres estiment que cet environnement factice frôle l’abomination culturelle. Un forum en ligne américain cite explicitement le caractère artificiel des parcs Disney comme une raison de ne pas y aller, soulignant que « le personnel souriant, la musique d’ambiance, l’aménagement paysager parfait » peuvent donner une impression « inquiétante et excessivement contrôlée ».

La journaliste E. J. Dickson, elle-même fan de Disney, admet que les visiteurs des parcs Disney « dépensent volontiers des milliers de dollars (ou d’euros, à Paris, ndlr) pour une expérience émotionnelle authentique dont ils savent, au moins à un certain niveau, qu’elle n’est pas authentique du tout ». Et un avis représentatif de ce courant critique sur Trip Advisor qualifie Disneyworld d’« expérience fausse, commerciale et étouffante ». Si vous êtes un adepte de la décroissance et que vous n’aimez pas la chaleur, cette critique du parc est tout à fait justifiée : oui, Disney cherche clairement à gagner de l’argent, et il fait chaud en Floride.

Mais en tant que philosophe ayant récemment publié un livre, The Magic Kingdom and the Meaning of Life (non traduit en français), j’ai un peu plus de mal à comprendre les critiques qualifiant les parcs de faux.

Disney n’a pas honte de ce qu’il est

Les professeurs de marketing George Newman et Rosanna Smith soulignent que les philosophes ont généralement abordé la question de l’authenticité en se demandant si « les choses sont bien ce qu’elles prétendent être ».

Appliquons ce critère aux parcs Disney : se présentent-t-ils comme autre chose que des parcs d’attractions sur le thème de Disney ?

Un groupe d’hommes rassemblés autour d’une maquette de château et discutant entre eux
Walt Disney, à l’extrême gauche, discute des plans de Disneyland avec quelques-uns des ingénieurs de son entreprise – connus sous le nom d’« imagineers ».
Earl Theisen/Getty Images

Il existe des raisons légitimes de se plaindre de l’authenticité de certaines expériences. Si vous achetez un billet pour une exposition Van Gogh, vous pourriez légitimement vous plaindre si vous découvriez que seules des reproductions étaient exposées. Le fait que vous n’ayez pas pu faire la différence en regardant les tableaux n’aurait aucune importance : vous n’auriez pas vécu l’expérience authentique de voir les œuvres originales de Van Gogh.

En revanche, les attractions Disney ne prétendent pas être autre chose que ce qu’elles sont.

Lorsque les visiteurs des Disney’s Hollywood Studios montent à bord de l’attraction Mickey and Minnie’s Runaway Railway, ils savent qu’ils ne se trouvent pas réellement dans un train fou conduit de manière incompétente par un chien doué de parole nommé Goofy. Si Disney avait commercialisé l’attraction comme étant autre chose – disons, un voyage en train à grande vitesse pour enfants –, il y aurait peut-être lieu de se plaindre de son caractère factice.

Ce n’est clairement pas ce à quoi s’attendent ceux qui font la queue pour vivre cette expérience. Monter à bord du Runaway Railway n’est peut-être pas votre façon préférée de passer le temps, mais il n’y a rien de factice dans ce qu’il prétend être.

Qui êtes-vous pour juger ?

Si la forme initiale de l’objection relative à l’authenticité est relativement facile à déconstruire, une autre préoccupation se cache dans cette critique : l’idée que les fans de Disney seraient en quelque sorte faux eux-mêmes, en raison de leur goût pour ce monde artificiel.

La nature précise de cette critique est un peu difficile à caractériser. Mais elle implique la conviction que les personnes qui passent beaucoup de temps dans des environnements artificiels ont tendance à se bercer d’illusions d’une manière qui les empêche de comprendre et d’entrer en contact avec leur véritable moi. Des termes tels que « authenticité existentielle » ou « moi authentique » semblent saisir ce qui est en jeu.

La spécialiste des médias Idil Galip a souligné le fait que les parcs sont « conçus et testés auprès de groupes cibles ; il y a énormément de travail pour vendre ce genre d’expérience ». Il s’agit de provoquer « une rupture avec la société ordinaire ou la vie réelle ».

Ce lien supposé entre le monde factice de Disney et la corruption de son moi authentique est clairement mis en évidence dans les descriptions des soi-disant « adultes Disney ».

Dickson détaille ce point de vue dans son article de Rolling Stone, « Disney Adults » :

« Être fan de Disney à l’âge adulte, c’est se déclarer rien de moins qu’un idiot sans esprit critique, confortablement lové dans ses privilèges, figé dans un état d’adolescence permanente… refusant de reconnaître la triste réalité : les rêves ne se réalisent pas vraiment. »

Des cosplayers Disney -- vêtus de costumes allant de Buzz l’Éclair au Capitaine Crochet -- posent pour une photo de groupe
Internet adore se moquer des fans adultes de Disney en les qualifiant de peu sérieux et d’inauthentiques.
Daniel Knighton/FilmMagic via Getty Images

Mais je m’inscris en faux contre l’idée selon laquelle l’amour de Disneyworld rendrait les gens faux ou inauthentiques.

Comme l’affirme la journaliste et blogueuse A. J. Wolfe dans son livre publié en 2025, Disney Adults, même les plus fervents adeptes de Disney échappent à toute catégorisation simpliste. Aucun d’entre eux, explique-t-elle, ne semble fuir sa véritable personnalité ni même essayer le moins du monde de vivre dans un monde imaginaire.

Par exemple, Wolfe dresse le portrait de Lady Chappelle, une tatoueuse britannique qui s’est installée à San Diego, où elle réalise exclusivement des tatouages sur le thème de Disney. Il y a aussi Brandon, une drag queen d’Hollywood qui a conçu une cuisine sur le thème du Carousel of Progress en l’honneur de l’attraction qui se trouve désormais au Magic Kingdom de Disney à Orlando, en Floride.

Ces personnes sont représentatives de la quasi-totalité des « Disney Adults » : ils sont passionnés par Disney, mais ils sont également passionnés par le tatouage, le drag et une myriade d’autres activités.

Pour les « Disney Adults », écrit Wolfe, l’affection pour Disney ajoute surtout « une touche de couleur et d’éclat – peut-être un sens, une motivation ou une inspiration si vous avez de la chance – au chef-d’œuvre complexe et en constante évolution qu’est [leur] vie ».

Et si cette complexité s’applique aux plus fervents fans de Disney, il est d’autant plus problématique de présenter les visiteurs occasionnels sous un jour aussi négatif.

Les vertus du « Royaume enchanté »

Si les parcs à thème ne sont pas votre tasse de thé, ce n’est pas grave. Vous pouvez mener une vie merveilleuse sans jamais mettre les pieds à Epcot ou à Animal Kingdom.

Mais comme je le souligne dans le Royaume enchanté et le sens de la vie, Disneyworld possède un certain nombre de qualités que ses détracteurs ont souvent tendance à ignorer.

Je pense que c’est un endroit aussi bien qu’un autre pour que des personnes de tous âges, de tous horizons et de toutes capacités se réunissent et se créent de précieux souvenirs. Lorsque je fais le manège Tiana’s Bayou Adventure avec ma femme et notre fille atteinte d’un handicap intellectuel, chacun y trouve son compte : juste ce qu’il faut de sensations fortes et d’histoire pour les adultes, sans que cela soit trop intense pour ma fille. C’est une combinaison difficile à trouver ailleurs.

De plus, comme nous sommes transportés loin de notre routine quotidienne, les parcs peuvent également offrir des occasions surprenantes de réflexion. Par exemple, j’ai beaucoup réfléchi aux attentes culturelles liées au bonheur pendant mes séjours à Disney. Dois-je essayer de maximiser mon plaisir pendant ce court séjour ? Ou simplement prendre chaque jour comme il vient ? J’ai appris à adopter cette dernière approche.

J’ai également appris à apprécier la valeur du plaisir anticipé, ce sentiment positif que l’on éprouve en attendant avec impatience quelque chose avant qu’il ne se produise. Cela m’est venu en réfléchissant à tout le temps que les gens passent à faire la queue dans les parcs d’attractions.

Oui, nombreux sont ceux qui souhaitent simplement utiliser l’univers de Disney – parcs d’attractions, films ou autres – pour échapper au train-train quotidien. Mais la recherche d’une telle évasion constitue-t-elle une plus grande menace pour l’authenticité que de s’évader en jouant à des jeux vidéo, en regardant du sport, en lisant des romans érotiques ou en consommant de la drogue et de l’alcool ?

Est-il possible de se perdre dans la fantaisie ? Bien sûr – tout comme il est possible de se perdre dans sa carrière, ses relations ou ses loisirs. Mais à l’ère des comptes de réseaux sociaux soigneusement orchestrés, du marketing d’influence et du double langage politique, les mondes artificiels de Disney pourraient bien offrir plus d’authenticité qu’on ne le pense.

The Conversation

Adam Kadlac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi les adultes qui adorent les parcs d’attractions Disney sont-ils si souvent victimes de préjugés ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-adultes-qui-adorent-les-parcs-dattractions-disney-sont-ils-si-souvent-victimes-de-prejuges-279588

Avec la guerre, les autoroutes et le rail du golfe Persique prennent le relais de la mer

Source: The Conversation – in French – By Benyamin Shajari, Professeur de management de la chaîne d’approvisionnement, Excelia

L’autoroute (*Highway*) 40 en Arabie saoudite relie Djeddah, située sur la côte ouest sur les rives de la mer Rouge, à Dammam, sur la côte est, via la capitale Riyad. Cet axe routier pourrait prendre une importance notable du fait de la guerre. Tliuska/Wikipedia, CC BY-NC

Quand le détroit d’Ormuz se ferme, tout le monde regarde le prix du baril. C’est compréhensible, mais c’est passer à côté de l’essentiel. Ce qui se fissure aujourd’hui dans le golfe Persique, c’est toute l’architecture commerciale d’une région et, cette fois, ça ne ressemble pas à une parenthèse. L’Arabie saoudite en sortira-t-elle la grande gagnante ?


Quand on parle du blocage du détroit d’Ormuz, on pense d’abord au pétrole et à la crise énergétique. Le vrai basculement est ailleurs.

La guerre montre surtout qu’une grande route commerciale peut devenir inutilisable presque du jour au lendemain. Lorsqu’une route se ferme, il ne suffit pas toujours d’en choisir une autre. Il faut parfois repenser toute l’organisation des échanges, depuis les ports jusqu’aux routes terrestres, en passant par les entrepôts, les douanes et les délais de livraison.

Dans une perturbation classique, les entreprises savent souvent improviser. Mais ces ajustements supposent un minimum de visibilité. Cette crise ne laisse plus le temps de s’adapter à la marge. Les solutions de dépannage adaptées aux crises courtes ou locales ne suffisent plus quand l’incertitude devient permanente. Il ne s’agit plus seulement de résister à un choc, mais de changer radicalement de routes commerciales.

Qui seront les perdants et les gagnants de ces nouvelles routes du golfe Persique ?

Aucun port n’est à l’abri

Le port de Salalah à Oman illustre bien la situation. Situé hors du détroit d’Ormuz, il pouvait servir de repli pour des navires en attente dans le golfe d’Oman.

Les attaques iraniennes fin mars 2026 ont montré qu’un port jugé sûr peut aussi devenir une cible. Le blocage d’Ormuz bouleverse la logique économique. Les entreprises cherchent non seulement la route la plus rapide ou la moins chère, mais aussi la plus durable. Une solution peut être efficace quelques jours puis devenir inutilisable. Les entreprises doivent donc s’adapter en permanence face à une instabilité continue.

L’Arabie saoudite comme pivot régional

Dans ce contexte, l’Arabie saoudite apparaît comme un acteur central. Depuis plusieurs années, le royaume veut devenir une grande plateforme logistique entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Cette ambition figure au cœur de sa stratégie nationale de transport et de logistique et de Vision 2030.

En temps normal, ce type de projet relève du temps long. En temps de guerre, il prend une valeur immédiate.

Si le golfe Persique devient trop risqué, l’idée est de pouvoir faire passer davantage de flux par la mer Rouge, puis de les redistribuer vers l’intérieur de la péninsule grâce à la route, aux zones logistiques et, demain peut-être, au rail. Le projet de Landbridge saoudien à 7 milliards d’euros, qui doit relier le port de Djeddah (à l’ouest) au port de Dammam (à l’est) en passant par Riyad sur une distance de 1 500 kilomètres, prend ici une importance nouvelle.

La route prend le relais

Comme ces infrastructures ne se construisent pas rapidement, les acteurs privés ont déjà déployé des solutions transitoires. CMA-CGM utilise un pont terrestre sous douane depuis Djeddah puis le transport routier vers plusieurs pays du golfe Persique. MSC décharge dans le port sûr le plus proche et applique un surcoût de 800 dollars (693,98 euros) par conteneur. La réorganisation est donc déjà en cours.

Le vrai enjeu est là. Le pays qui comptera demain ne sera pas seulement celui qui possède de bons ports, mais celui qui saura relier rapidement ses ports, ses routes, ses entrepôts et ses procédures. Dans une crise telle que la fermeture du détroit d’Ormuz, la performance logistique dépend moins d’une infrastructure isolée que de la capacité à faire tenir ensemble tout un système.

Le Saudi Landbridge Project est un projet de chemins de fer, qui doit relier Djeddah, sur la mer Rouge, à la capitale saoudienne Riyad.
Wikimedia, CC BY-NC

L’importance des infrastructures saoudiennes s’explique dans ce contexte. Le projet Landbridge reliant la mer Rouge au golfe Persique y contribue, mais l’atout du royaume repose déjà sur sa taille, sa position et son réseau terrestre. L’axe entre Djeddah et Dammam, structuré par la Highway 40 et connecté à la Highway 95, offre une profondeur logistique rare. Alors que plusieurs pays du golfe Persique voient leur accès maritime fragilisé, cette continuité terrestre devient stratégique et peut faire de l’Arabie saoudite un pivot de contournement régional.

Accélérateur d’innovation

Ce basculement vers de nouvelles routes impose une modernisation technologique accélérée. Gérer des corridors multimodaux mêlant fret maritime de substitution et transport terrestre sur de longues distances, comme entre Djeddah et Riyad, exige des capacités logistiques adaptées. Cela inclut des plateformes de transbordement, des axes routiers capables d’absorber un fort trafic de camions, des entrepôts frigorifiques, des zones de stockage sec ou encore des stations de ravitaillement. Les acteurs saoudiens ne sont pas encore tous à ce niveau, malgré les efforts liés à Vision 2030.

La digitalisation devient centrale avec des douanes dématérialisées, le suivi en temps réel des flux, l’usage de l’intelligence artificielle et de l’internet des objets, ainsi qu’une coordination étroite entre ports, transporteurs et entrepôts répartis sur plusieurs pays. Tout cela se développe dans l’urgence. Cette contrainte accélère l’innovation en réduisant les délais de décision et en favorisant les coopérations. Les acteurs saoudiens qui investissent dans ces capacités n’en sortiront pas simplement soulagés d’avoir survécu à la crise. Ils en sortiront structurellement plus compétitifs, dotés d’un savoir-faire logistique rare dans un environnement aride et désertique et d’infrastructures calibrées pour des volumes que leurs rivaux ne peuvent pas encore absorber.

Camion en Jordanie
Les principaux armateurs utilisent de plus en plus les autoroutes pour transporter leurs marchandises.
GranTotufo/Shutterstock

Nouveaux corridors logistiques

Le conflit entraîne une redistribution des avantages compétitifs dans la région. L’Arabie saoudite ne se limite plus à ses hydrocarbures et pourrait devenir l’architecte d’un réseau logistique dont elle contrôle les nœuds clés. Cette transformation n’était pas planifiée. Elle est le produit direct d’une crise qui a forcé une reconfiguration trop profonde pour être réversible. La recomposition reste toutefois fragile. Plus le royaume devient un corridor essentiel, plus ses routes, ports et hubs deviennent des cibles.

La guerre renforce donc sa centralité tout en l’exposant. Dans un contexte où même Oman, l’allié de longue date de l’Iran, n’a pas été épargné, un retour à la situation d’avant semble peu probable. L’enjeu est désormais d’identifier des corridors logistiques capables de rester ouverts assez longtemps pour devenir durables.

The Conversation

Benyamin Shajari ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Avec la guerre, les autoroutes et le rail du golfe Persique prennent le relais de la mer – https://theconversation.com/avec-la-guerre-les-autoroutes-et-le-rail-du-golfe-persique-prennent-le-relais-de-la-mer-278339

Apprendre le consentement à l’école : de « mon corps m’appartient » à la prévention des violences

Source: The Conversation – in French – By Prescillia Micollet, Doctorante en Sciences de l’Éducation et de la Formation , Université Lumière Lyon 2

Pour prévenir les violences sexistes et sexuelles et protéger les enfants, il faut très tôt les initier à la notion de consentement. Comment leur apprendre à exprimer leurs émotions et leurs limites et à respecter celles des autres ? Regard sur la façon dont l’école pose les bases de cette éducation affective et relationnelle à partir de la maternelle.


Le consentement est une notion largement mobilisée dans les débats publics contemporains, mais sa définition reste souvent floue. Selon le champ dans lequel il est abordé (juridique, philosophique ou éducatif), il ne renvoie pas aux mêmes réalités. Il s’agit d’un concept polysémique dont les significations varient selon les contextes.

Intéressons-nous à la manière dont cette notion est mobilisée dans le cadre scolaire, plus précisément dans l’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS) en France. Les travaux des chercheuses Béatrice de Montigny et Marie-Hélène Brunet montrent que, dans le champ éducatif, le consentement dépasse la seule dimension sexuelle : il renvoie à l’apprentissage du respect de soi et d’autrui, à la capacité d’exprimer ses limites et à reconnaître celles des autres.




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Dans les programmes EVARS, cette notion est introduite dès la maternelle et déclinée progressivement tout au long de la scolarité. Elle recouvre plusieurs apprentissages : respecter le refus de l’autre, savoir dire non, comprendre que son refus doit être respecté, ne pas se sentir obligé d’accepter un geste d’affection, demander la permission avant de toucher quelqu’un ou identifier des adultes de confiance. Les élèves sont également invités à reconnaître leurs émotions et à exprimer leurs préférences dans les interactions du quotidien.

Ces apprentissages s’inscrivent dans une logique de prévention des violences sexistes et sexuelles et de protection des enfants au vu des statistiques sur la connaissance et le niveau d’information des Français sur le sujet. Depuis la généralisation du programme EVARS à la rentrée 2025 (rappelé dans le Bulletin officiel n°6 du 6 février 2025), la question se pose toutefois de savoir comment cette notion est concrètement abordée dans les classes et comment les enseignants l’adaptent aux différents âges des élèves.

Les exemples présentés ici s’appuient sur un travail de recherche mené dans le cadre de mon doctorat, fondé sur plus de 130 observations de séances en classe et 55 entretiens avec des enseignants et personnels éducatifs, qui permettent d’illustrer la manière dont le consentement est travaillé à l’école primaire même si ce n’est pas exhaustif.

Le consentement dès le cycle 1 : nommer son corps

Au cycle 1, c’est-à-dire en maternelle, l’apprentissage du consentement passe d’abord par la connaissance du corps et l’idée que « mon corps m’appartient ». Cette étape est essentielle pour permettre aux enfants d’identifier leurs limites corporelles et, le cas échéant, de signaler des situations de violence. Comme le souligne Lolita Rivé dans le podcast C’est quoi l’amour, maîtresse ?, un enfant ne peut dénoncer une violence sexuelle s’il ne possède pas les mots pour nommer son corps.

Les enseignants utilisent pour cela des supports pédagogiques comme des puzzles du corps ou des images anatomiques afin d’apprendre aux élèves à identifier les différentes parties du corps et à utiliser les termes appropriés, y compris pour les organes génitaux (« pénis », « vulve »). Des outils ludopédagogiques, comme le loto du consentement, permettent également d’aborder les limites corporelles, les émotions et le respect d’autrui.

Ces activités visent surtout à construire les premières bases du consentement : comprendre que certaines parties du corps sont intimes et que chacun a le droit de refuser un contact physique.

Cycle 2 : émotions et empathie à travers le consentement

Au cycle 2, du CP au CE2, ces apprentissages se poursuivent et s’enrichissent. Les enseignants s’appuient davantage sur les représentations des élèves pour construire la notion. Certains commencent par demander ce que signifie « consentement ». Les élèves évoquent par exemple l’idée de « demander avant de faire quelque chose », comme toucher les cheveux d’un camarade. Cette représentation rejoint la définition proposée par la philosophe Anne-Lyse Chabert, pour qui le consentement repose sur une relation de confiance : d’une part, la confiance de celui qui prend l’initiative de demander et s’assure que l’autre a compris et, d’autre part, celle de la personne qui accepte et autorise l’accès à son espace personnel ou à son intimité.

Comment éduquer les enfants au consentement ? (France Inter, 2019).

Le consentement est également relié aux émotions et aux ressentis. Les élèves réfléchissent à ce qu’une personne peut éprouver lorsque ses limites ne sont pas respectées : tristesse, colère ou sentiment d’être ignoré. Cette réflexion permet d’introduire la notion d’empathie, c’est-à-dire la capacité à se mettre à la place d’autrui et à prendre en compte son ressenti.

Des supports pédagogiques peuvent accompagner ces discussions, notamment des vidéos explicatives, comme celles de Maître Lucas, qui illustrent concrètement les situations où il est nécessaire de demander l’accord de l’autre dans les interactions quotidiennes.

Cycle 3 : prévenir les violences sexuelles et l’inceste

En cycle 3, l’éducation au consentement prend une dimension plus explicite de prévention. Les enseignants et les infirmières scolaires abordent davantage les violences sexistes et sexuelles afin de donner aux élèves des repères avant leur entrée au collège.

Des supports vidéo permettent d’analyser collectivement certaines situations. Dans une première saynète, un entraîneur demande à un élève de lui faire un massage alors qu’ils se retrouvent seuls dans les vestiaires. Les élèves identifient plusieurs signaux d’alerte : l’isolement, l’insistance d’un adulte et la demande de contact physique.

Une autre vidéo, Un tonton pas si gentil, aborde les violences sexuelles intrafamiliales. Les élèves y observent une fillette contrainte d’accompagner son oncle malgré son refus et évoquant un « secret ». L’analyse de la scène permet d’expliquer qu’un adulte n’a pas le droit d’imposer un geste intime à un enfant et que ces actes sont interdits et punis par la loi.

Ces discussions nécessitent toutefois des précautions pédagogiques, car tous les élèves n’ont pas le même niveau de compréhension. Les enseignants reformulent donc avec des mots adaptés afin d’expliquer la situation sans heurter certains enfants.

Le consentement dans les gestes du quotidien

L’éducation au consentement est ainsi abordée progressivement de la maternelle au CM2 et se poursuit ensuite au collège et au lycée dans le cadre des programmes EVARS, avec des contenus adaptés à l’âge des élèves. Les discussions peuvent alors porter sur des situations plus complexes, comme le consentement dans les relations amoureuses ou dans les échanges en ligne avec les « nudes ».

Au-delà de l’école, plusieurs associations participent également à cette sensibilisation. L’association les papillons intervient dans les établissements grâce à des boîtes aux lettres permettant aux enfants de signaler anonymement des violences. L’institut EgaliGone propose des conférences de sensibilisation, tandis que l’outil « les clés du consentement », développé par L’Effet Papillon, accompagne les professionnels de l’éducation dans l’abord de ces questions.

Enfin, le consentement ne se limite pas aux questions sexuelles. Il s’apprend aussi dans des gestes du quotidien : demander avant de toucher quelqu’un, respecter un refus ou accepter qu’un camarade ne souhaite pas faire la bise ou un câlin. Ces apprentissages ordinaires constituent souvent les premières bases d’une culture du respect et du consentement.

The Conversation

Prescillia Micollet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Apprendre le consentement à l’école : de « mon corps m’appartient » à la prévention des violences – https://theconversation.com/apprendre-le-consentement-a-lecole-de-mon-corps-mappartient-a-la-prevention-des-violences-278279

OpenAI en Bourse : les marchés peuvent-ils gouverner ChatGPT et l’IA ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Fréry, Professeur de stratégie, CentraleSupélec, ESCP Business School

Les bureaux d’OpenAI à San Francisco (Californie) lors de la création de la société en 2015. HaeB/Wikimedia, CC BY-SA

L’entreprise OpenAI, créatrice de ChatGPT, pourrait bientôt entrer en Bourse. Derrière cette opération financière se joue bien plus qu’une levée de fonds : le basculement d’un projet conçu pour l’intérêt général vers une logique de marché. À l’heure où l’intelligence artificielle devient une infrastructure critique, une question s’impose : peut-on en confier son développement aux seuls marchés financiers ?


OpenAI est née en 2015 dans un contexte d’inquiétude croissante autour de l’intelligence artificielle (IA). Fondée notamment par Sam Altman et Elon Musk, elle a adopté une structure à but non lucratif. Son objectif explicite était de développer une IA « bénéfique envers l’humanité » et d’éviter qu’elle ne soit capturée par quelques acteurs dominants. Cette ambition la distinguait des grandes entreprises technologiques, comme Google, Microsoft, Meta ou Amazon, construites sur des modèles propriétaires et des effets de rente.

Par contraste, OpenAI entendait défendre l’intérêt général en mettant l’accent sur la recherche ouverte et la diffusion des connaissances. Or, cette orientation, symbolisée par son nom, OpenAI (« IA ouverte »), s’est rapidement heurtée à une contrainte structurelle, le coût astronomique de l’intelligence artificielle générative.

Des coûts massifs

Contrairement aux logiciels traditionnels, dont le coût marginal tend vers zéro (la millionième copie de Windows ne coûte rien à Microsoft, par exemple), l’IA générative requiert des infrastructures massives. Chaque interaction mobilise des ressources de calcul, de l’énergie et des équipements spécialisés. Une requête standard sur ChatGPT, comprenant une question et une réponse, coûte ainsi de l’ordre de 0,1 à 1 centime de dollar. De même, la génération d’une image en haute définition peut coûter entre 10 et 20 centimes. Pris isolément, ces montants semblent négligeables, mais, à l’échelle de plusieurs milliards de requêtes quotidiennes en 2026, ils deviennent considérables.

Cela s’explique par l’infrastructure sous-jacente, en particulier les processeurs graphiques (GPU), fournis par des acteurs comme Nvidia. Ces puces peuvent coûter plusieurs dizaines de milliers de dollars à l’achat et plusieurs dollars de l’heure en accès cloud. OpenAI, comme ses concurrents, dépend de dizaines de milliers de ces GPU fonctionnant en continu dans de gigantesques centres de données. Selon certaines estimations, les investissements nécessaires se chiffrent en centaines de milliards d’ici à la fin de cette décennie.




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Dès la fin des années 2010, il était devenu évident qu’un modèle purement non lucratif ne pouvait répondre à une telle intensité capitalistique. C’est pourquoi OpenAI a adopté, en 2019, un statut hybride lui permettant de lever des fonds tout en maintenant un contrôle par une fondation. Il s’agissait d’une première incursion dans l’économie de marché, mais tempérée par l’ambition de résister aux exigences des investisseurs.

Accélération brutale avec ChatGPT

Cependant, fin 2022, l’agent conversationnel ChatGPT a transformé radicalement la donne en attirant 100 millions d’utilisateurs en seulement deux mois, avant de dépasser les 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires, début 2026. Le chiffre d’affaires d’OpenAI est passé ainsi d’environ 200 millions de dollars (173,15 millions d’euros) en 2022 à plus de 10 milliards (8,65 milliards d’euros) en 2025, soit une multiplication par soixante en trois ans !

Cette croissance exponentielle s’est accompagnée de la mise en place d’un modèle économique incluant plusieurs sources de revenus. Pour les particuliers, OpenAI propose des abonnements payants (allant de 20 à 200 dollars, soit de 17 euros environ à 173 euros, par mois). L’essentiel du chiffre d’affaires provient cependant des entreprises, via des abonnements proposés entre 25 et 60 dollars (de 21,6 à 52 euros) par utilisateur et par mois. Une entreprise de 10 000 salariés représente ainsi un revenu annuel de plusieurs millions de dollars.

L’argent des entreprises

De plus, OpenAI facture l’usage de ses modèles à des entreprises qui les intègrent directement dans leurs propres solutions. Chaque utilisation est alors facturée, souvent à très grande échelle. Une application traitant un million de requêtes par jour peut ainsi générer plusieurs dizaines de milliers de dollars de facturation mensuelle.

Enfin, une part croissante des revenus provient d’accords stratégiques, notamment avec Microsoft, qui intègre les technologies d’OpenAI dans ses produits sous la dénomination Copilot.

C’est l’ensemble de ces flux (abonnements, licences, usage par des entreprises tierces et partenariats) qui a permis à OpenAI d’atteindre environ un milliard de dollars (plus ou moins 865,85 millions d’euros) de revenus mensuels en 2025. Pourtant, cette montée en puissance commerciale masque une fragilité économique intrinsèque.

Une gigantesque machine à brûler du cash

Or, malgré des revenus en forte progression, OpenAI reste structurellement déficitaire. Sur le premier semestre 2025, l’entreprise aurait réalisé un chiffre d’affaires d’environ 4,3 milliards de dollars, tout en enregistrant des pertes comprises entre 7 et 13 milliards, soit plus de 2 milliards de pertes chaque mois. Au total, ses pertes cumulées pourraient dépasser les 140 milliards de dollars (121,19 milliards d’euros) entre 2024 et 2029.

Cette dérive s’explique par la nature même du modèle économique d’OpenAI, où chaque interaction génère un coût, avec des investissements nécessaires gargantuesques. Outre l’infrastructure, la recherche et développement (R&D) constitue un poste majeur. Afin de rester dans la course technologique face à un environnement de plus en plus concurrentiel, OpenAI aurait ainsi investi près de 16 milliards de dollars (plus de 13,8 milliards d’euros) en recherche et développement rien qu’en 2025.

À cela s’ajoute le coût des ressources humaines, parfois hors norme. Si les salaires de base des experts en intelligence artificielle les plus demandés se situent déjà entre 250 000 et 700 000 dollars (entre 216 000 et 605 000 euros) par an, leur rémunération – incluant actions et bonus – dépasse fréquemment le million de dollars. Dans certains cas, la rémunération annuelle excède même les 10 millions de dollars (8,65 millions d’euros). Là encore, la surenchère des concurrents, comme Meta, oblige OpenAI à s’aligner, par crainte de voir ses compétences clés disparaître.

Un dépôt de bilan proche ?

Au total, l’activité d’OpenAI ne suffit pas à couvrir ses coûts, au point que certains analystes évoquent que, à ce rythme, elle pourrait être contrainte de déposer le bilan dès 2027. Un recours aux financements extérieurs est donc indispensable pour couvrir ces pertes.

Afin de soutenir sa croissance, OpenAI a déjà levé environ 58 milliards de dollars (plus de 50 milliards d’euros) depuis sa création, dont plus de 13 milliards de dollars auprès de Microsoft. En 2025, un tour de table exceptionnel aurait permis de lever jusqu’à 40 milliards de dollars supplémentaires, portant ainsi sa valorisation à plusieurs centaines de milliards de dollars. Fin mars 2026, une nouvelle levée de fonds de 122 milliards de dollars (plus de 105,6 milliards d’euros), notamment auprès d’Amazon (50 milliards de dollars), Nvidia et SoftBank (30 milliards de dollars chacun), a permis d’atteindre une valorisation à 852 milliards de dollars (soit 737,6 milliards d’euros). Pourtant, ces montants restent insuffisants au regard des besoins.

Dépendance industrielle

La dépendance à l’égard des partenaires industriels apparaît comme particulièrement problématique. Microsoft fournit à OpenAI son infrastructure cloud via Azure, tandis que Nvidia joue un rôle clé en amont en fournissant les GPU. Tout comme à l’époque de la ruée vers l’or, ce sont les vendeurs de pelles qui se sont enrichis aux dépens des prospecteurs, dans la filière de l’intelligence artificielle, ce sont les fournisseurs d’infrastructure qui font fortune, pas les concepteurs de modèles.

En pratique, chaque requête d’intelligence artificielle génère des revenus pour les fournisseurs d’infrastructure, ce qui revient à une forme de « taxe invisible » captée en amont. En 2025, Nvidia a ainsi dégagé près de 73 milliards de dollars de bénéfices nets pour un chiffre d’affaires d’environ 130 milliards (soit 112,5 milliards d’euros), et sa valorisation en Bourse est 1,5 fois supérieure à celle de l’ensemble du CAC 40 !

Errements dans le gouvernement

Les tensions économiques d’OpenAI se sont répercutées sur son gouvernement d’entreprise. L’hybridation entre une mission d’intérêt général et des mécanismes de financement privés s’est traduite par une structure complexe. Une fondation à but non lucratif contrôle ainsi une entreprise commerciale de type public benefit corporation (une version américaine et moins contraignante de la société à mission française), financée par des investisseurs et chargée de lever des capitaux et de développer les activités, tout en restant théoriquement subordonnée à la mission d’intérêt général de la fondation. Cette construction, pensée pour éviter une logique purement financière, a rapidement attisé des tensions entre différentes parties prenantes.

Le départ d’Elon Musk en 2018 a constitué un premier signal de désaccord stratégique. En 2020, plusieurs chercheurs ont quitté OpenAI pour fonder Anthropic, en mettant en avant des divergences sur la sécurité et la gouvernance. Cependant, c’est surtout la crise de novembre 2023 qui a pleinement révélé les fragilités du système, lorsque le conseil d’administration a annoncé de manière soudaine le renvoi de Sam Altman, invoquant un manque de transparence dans ses communications.

En quelques heures, la situation s’est transformée en crise ouverte. La quasi-totalité des salariés a menacé de quitter l’entreprise si Altman n’était pas réintégré. Microsoft, principal partenaire et investisseur, a publiquement apporté son soutien à Altman et a même évoqué la possibilité de le recruter avec ses équipes. Face à cette pression, le conseil d’administration a été contraint de revenir sur sa décision en quelques jours. Sam Altman a été réintégré, et la composition du conseil a été profondément remaniée.

Cet épisode a mis en lumière les tensions internes, et notamment la difficulté à faire coexister des logiques divergentes au sein d’une même organisation, entre posture éthique, impératifs industriels et exigences des investisseurs.

Une concurrence qui s’intensifie

À ces contraintes internes s’ajoute une intensité concurrentielle particulièrement vive. Google, l’inventeur de l’IA générative, réalise des progrès rapides avec Gemini. Anthropic, avec Claude, s’est imposé sur certains segments, notamment la programmation, tout en mettant l’accent sur la sécurité. Le Chinois DeepSeek a affirmé utiliser des processeurs moins coûteux. Le Français Mistral AI défend une approche frugale et la souveraineté numérique de l’Europe. Signe de ce retournement, Apple, initialement partenaire d’OpenAI pour inclure ChatGPT pour certaines fonctionnalités liées à Siri, a choisi de le remplacer par Gemini.

Dans ce contexte de recomposition de l’écosystème, la position d’OpenAI, bien que toujours centrale, est contestée. L’intensification de la concurrence renforce la nécessité de disposer de ressources financières toujours plus conséquentes.

La Bourse, sauvetage ou mirage ?

L’introduction en Bourse d’OpenAI est présentée comme une réponse à ces contraintes : financer des investissements massifs et consolider une position concurrentielle fragilisée. La Bourse pourrait permettre de lever entre 50 et 100 milliards de dollars, en cédant entre 10 et 20 % du capital. Une telle opération constituerait l’une des plus importantes de l’histoire des marchés financiers.

Les Échos, 2026.

Cependant, cette transformation implique des arbitrages délicats. Une entreprise cotée est soumise à des exigences de rentabilité et de transparence qui peuvent entrer en tension avec la nature expérimentale de l’intelligence artificielle. À cela s’ajoute la dépendance persistante à Microsoft et à Nvidia, qui limite l’autonomie stratégique de l’entreprise.

Surtout, rien n’indique que l’introduction en Bourse suffirait à résoudre les problèmes structurels d’OpenAI. Au mieux, sans évolution significative du modèle économique, elle permettrait de reculer sa faillite de quelques années. Le modèle économique de l’intelligence artificielle générative reste aujourd’hui fondamentalement non stabilisé.

Une question qui dépasse OpenAI

Au-delà du cas d’OpenAI, on peut légitimement s’interroger sur le fonctionnement actuel de l’économie dominée par les géants de la technologie. L’intelligence artificielle s’impose comme une infrastructure essentielle, dont les effets dépassent largement le cadre économique. Pour certains analystes, le contrôle de l’IA revêt désormais la même importance géostratégique que la possession de l’arme nucléaire.

Dès lors, une question civilisationnelle se pose : peut-on confier le développement et l’orientation d’une telle technologie aux seuls marchés financiers ? Imagine-t-on qu’Elon Musk ou Mark Zuckerberg puisse posséder personnellement l’équivalent d’une ou plusieurs bombe atomique ? L’introduction en Bourse d’OpenAI ne fournira pas à elle seule la réponse. Cependant, elle en constituera l’un des premiers tests à grande échelle.

The Conversation

Frédéric Fréry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. OpenAI en Bourse : les marchés peuvent-ils gouverner ChatGPT et l’IA ? – https://theconversation.com/openai-en-bourse-les-marches-peuvent-ils-gouverner-chatgpt-et-lia-279431

Moyen-Orient : comment la guerre transforme une crise régionale en urgence humanitaire majeure

Source: The Conversation – in French – By Albane Buriel, Associate lecturer, Université Rennes 2

La guerre en Iran provoque une crise humanitaire majeure, aggravant des vulnérabilités déjà existantes dans plusieurs pays. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement et la hausse des coûts rendent l’acheminement de l’aide plus difficile, tandis que les déplacements massifs, les destructions d’infrastructures et l’insécurité alimentaire s’intensifient dans toute la région. La crise a des répercussions mondiales, fragilise davantage le système humanitaire et souligne la nécessité d’une solution diplomatique plutôt que militaire.


Un mois après le début de l’attaque conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, le conflit dépasse largement le champ militaire. Il transforme une crise régionale en choc humanitaire interconnecté, perturbant l’acheminement de l’aide, les marchés alimentaires et les conditions de vie de millions de civils. Dans un contexte de contraintes d’accès persistantes et de financements limités, les opérations humanitaires sont mises à rude épreuve, tandis que les violences s’intensifient et s’étendent sur plusieurs fronts.

Des vulnérabilités structurelles déjà à l’œuvre

La région est déjà marquée par des crises prolongées, des économies fragiles et une forte dépendance aux importations. Ce que l’on observe n’est pas tant l’émergence d’une crise nouvelle, mais l’accélération de vulnérabilités existantes.

Le Yémen dépend massivement des importations alimentaires : toute hausse du coût du carburant se répercute immédiatement sur les prix. Oxfam alerte sur la situation : environ 18 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire, dans un contexte où le plan humanitaire n’était financé qu’à 28 % en 2025. Dans ce contexte déjà critique, l’implication des Houthis dans le conflit pourrait contribuer à aggraver encore la situation humanitaire.

En Afghanistan, 17,4 millions de personnes sont en insécurité alimentaire aiguë, selon le Programme alimentaire mondial. Au Soudan, les violences et déplacements massifs se poursuivent, dans l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Les niveaux de faim atteignent, dans certaines zones, des seuils proches de la famine.

Dans ces contextes, les systèmes de santé et d’approvisionnement fonctionnent déjà sous tension. La guerre actuelle agit comme un multiplicateur de vulnérabilités. Dans des économies fortement dépendantes des importations, toute perturbation régionale peut avoir des effets immédiats sur les marchés et l’accès à l’alimentation.

L’acheminement de l’aide, cœur invisible de la crise

L’acheminement de l’aide humanitaire repose sur des chaînes logistiques complexes, dépendantes des routes commerciales, du coût de l’énergie et de la stabilité régionale. Or, ces équilibres sont aujourd’hui profondément bouleversés. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement autour du détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial, accentuent cette hausse des prix de l’énergie, et, par ricochet, celles des denrées alimentaires. La Fédération internationale de la Croix-Rouge alerte sur la hausse des coûts du carburant, du transport et du fret, sur la fermeture de certaines voies et sur l’allongement des délais.

Des travailleurs humanitaires distribuent des fournitures d’aide à des personnes déplacées au Liban.
Organisation internationale pour les migrations (OIM)

Les acteurs humanitaires doivent donc contourner certaines zones, recourir à des itinéraires plus longs et gérer une incertitude croissante sur les délais de livraison. Concrètement, acheminer de la nourriture, des médicaments ou du matériel de première nécessité devient plus long, plus coûteux et parfois plus risqué, ce qui oblige les organisations à arbitrer, à réduire certaines distributions ou à prioriser les situations les plus critiques.

Sur le terrain, des crises qui s’enchaînent

Les effets de la guerre se diffusent à l’échelle régionale. Des millions de personnes ont fui leur foyer en Iran et au Liban, tandis que les attaques contre les infrastructures civiles, énergétiques, sanitaires ou hydrauliques, privent des populations déjà vulnérables d’électricité, d’eau, de soins et de chauffage. Dans plus d’une douzaine de pays, les populations restent exposées à des menaces directes ou indirectes liées à l’escalade.

Les besoins augmentent très rapidement, alors même que la capacité à y répondre diminue. Derrière ces dynamiques, il y a des réalités très concrètes : des familles déplacées, des enfants déscolarisés, des patients qui n’accèdent pas aux soins, des ménages qui peinent à se nourrir.

Au Liban, la situation est particulièrement critique. Plus d’un million de personnes ont été déplacées, soit 1 habitant sur 5. Les abris sont saturés, les écoles réquisitionnées et au moins 54 centres de santé et 5 hôpitaux ont fermé.

Dans certains abris, plusieurs familles partagent une même salle, avec un accès limité à l’eau, à l’électricité et à des installations sanitaires adaptées. Les pénuries de carburant affectent également le fonctionnement des hôpitaux et des services essentiels. Selon l’UNRWA, les réfugiés palestiniens, déjà en situation de grande précarité, voient leur dépendance à l’aide s’accroître dans un contexte où son acheminement devient de plus en plus difficile.

Déplacement, précarité, rupture des repères : les enfants sont parmi les plus exposés aux conséquences de la crise. Ici dans les rues de Beyrouth.
UNICEF/UNI956430

En Iran, entre 600 000 et 1 million de ménages, soit jusqu’à 3,2 millions de personnes, ont été déplacés à l’intérieur du pays. Ces déplacements massifs désorganisent les conditions de vie et accentuent la pression sur les zones d’accueil. Les destructions d’infrastructures, notamment énergétiques, entraînent des coupures d’électricité, des difficultés d’accès à l’eau et aux soins, ainsi que des risques sanitaires accrus, liés notamment à la pollution et à la dégradation des services. Les réfugiés déjà présents, en particulier les Afghans, sont encore plus exposés.

En Syrie, l’arrivée de plus de 190 000 personnes fuyant le Liban, dont près de la moitié sont des enfants, met sous tension un système déjà fragilisé par plus d’une décennie de conflit et une reprise économique fragile. Ces crises ne s’additionnent plus : elles se renforcent. Les populations fuient autant la guerre que l’effondrement de leurs conditions de vie.

Dans les territoires palestiniens, l’accès humanitaire reste fortement contraint. À Gaza, la dépendance à un nombre très limité de points de passage, comme Kerem Shalom, rend l’acheminement de l’aide particulièrement difficile. En Cisjordanie, de nouvelles restrictions de circulation, les opérations militaires et l’intensification des violences, en particulier de la part des colons, entravent l’accès aux soins, au travail et à l’éducation, aggravant une situation déjà extrêmement fragile.

Selon l’ONG Save the children, plus de 52 millions d’enfants au Moyen-Orient voient leur scolarité perturbée tandis que l’exposition à la violence et aux déplacements répétés engendre des effets durables sur leur santé mentale.

Au-delà de la région, une crise globale des vulnérabilités

Les effets de cette escalade dépassent largement le Moyen-Orient Ce qui se dessine, c’est une crise globale des vulnérabilités humanitaires, dont les répercussions s’étendent bien au-delà des zones de conflit. Les pays en développement d’Asie et du continent africain, particulièrement dépendants des importations et déjà exposés à des chocs économiques et climatiques, risquent d’être les plus durement touchés.

À cela s’ajoutent des perturbations sur les marchés des engrais, essentiels à la production agricole, qui pourraient affecter durablement les rendements et renforcer les risques d’insécurité alimentaire dans de nombreuses régions du monde, notamment en Afrique de l’Est et dans le Sahel.

Selon le Programme alimentaire mondial, jusqu’à 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l’insécurité alimentaire aiguë si l’escalade se poursuit.

Une crise du système humanitaire… et du droit international

Cette crise intervient alors que le système humanitaire est déjà sous forte tension. Les besoins augmentent, tandis que les financements diminuent, obligeant les organisations à réduire leurs activités. Le désengagement, même partiel, de certains bailleurs, notamment les États-Unis, accentue encore l’écart entre besoins et capacités de réponse.

Dans le même temps, les modalités des conflits contribuent à aggraver la situation. Les attaques contre les civils, les infrastructures et les acteurs humanitaires ainsi que les restrictions d’accès humanitaire traduisent une érosion concrète du droit international humanitaire. Ce double mouvement – raréfaction des ressources et affaiblissement des normes – produit une forme de violence structurelle, où la capacité même à protéger les populations est mise en échec.

Dans ce contexte, une approche centrée sur l’établissement de la paix apparaît essentielle. Ni l’escalade militaire ni la seule gestion humanitaire de l’urgence ne permettent de répondre durablement à la crise. Cette approche repose sur la désescalade, la protection des civils et la reconstruction de cadres politiques durables. Comme l’a rappelé le porte-parole des Nations unies, Stéphane Dujarric, « il n’existe tout simplement aucune solution militaire à ce conflit » et toutes les parties doivent privilégier les voies diplomatiques à leur disposition. Loin d’être naïve, cette orientation constitue aujourd’hui une nécessité.

Plus d’un mois après le début de l’escalade, la crise humanitaire n’est plus une conséquence indirecte du conflit : elle en constitue désormais l’un des principaux fronts.

The Conversation

Albane Buriel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Moyen-Orient : comment la guerre transforme une crise régionale en urgence humanitaire majeure – https://theconversation.com/moyen-orient-comment-la-guerre-transforme-une-crise-regionale-en-urgence-humanitaire-majeure-279530

Au-delà du tourisme : quand l’hospitalité devient un acte de survie

Source: The Conversation – in French – By Georges El Hajal, Senior Lecturer & Researcher, NHL Stenden University of Applied Sciences

Face à la multiplication des crises mondiales, l’hospitalité ne peut plus être pensée uniquement comme un service commercial, mais devient une pratique essentielle de survie, fondée sur l’éthique et la dignité humaine. D’où la nécessité de développer la notion d’« hospitalité humanitaire », exercée par les acteurs de terrain, qui exige des compétences spécifiques (résilience, sens éthique, adaptabilité) et de mettre en place un nouveau modèle éducatif intégrant une « double focale » : prendre soin des populations tout en protégeant la santé mentale et la résilience des aidants.


Nous vivons une époque de ruptures géopolitiques majeures. Avec plus de 120 conflits armés actifs touchant 60 pays, plus de 300 millions de personnes dépendent désormais de l’assistance humanitaire.

Pourtant, les modèles éducatifs en hospitalité — entendus ici comme l’ensemble des approches pédagogiques, des référentiels de compétences et des dispositifs de formation qui structurent l’enseignement de l’hospitalité — restent largement ancrés dans des contextes stables et commerciaux, principalement orientés vers la préparation aux métiers du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration, où l’activité s’inscrit dans des environnements relativement prévisibles et régis par des logiques de service, de satisfaction client et de rentabilité.

Face aux bouleversements en cours, il devient impératif de réviser nos grilles de lecture : dans les zones de crise, l’hospitalité n’est plus un loisir, mais un mécanisme de survie, un acte éthique profond et une forme de solidarité humaine essentielle. Ce déplacement de sens ne relève pas uniquement d’un changement de contexte. Il révèle une limite structurelle dans notre manière de concevoir et d’enseigner l’hospitalité. Cette réflexion s’adresse principalement aux acteurs de la formation en hospitalité et en tourisme, tout en proposant un cadre analytique permettant également d’éclairer les pratiques des acteurs humanitaires et, plus largement, de toute personne amenée à accueillir en contexte de crise.

L’émergence de l’hospitalité humanitaire

Ce changement de paradigme définit ce que El Hajal, Westerlaken, et Losekoot (2026) appellent « l’hospitalité humanitaire » (humanitarian hospitality). Contrairement au secteur marchand, basé sur un échange transactionnel (confort contre rémunération), cette forme d’accueil s’ancre dans le soin éthique et la préservation de la dignité humaine. Elle est prodiguée par des secouristes et bénévoles, comme ceux de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, opérant dans des environnements marqués par le danger et la pénurie.

Accueillir en situation extrême est un défi complexe, et repenser l’hospitalité sous ce prisme exige d’aller au-delà de la simple logistique de distribution de vivres ou de tentes. Cela suppose, pour les acteurs directement engagés dans l’accueil en contexte de crise — notamment les travailleurs humanitaires, les bénévoles et, plus largement, toute personne amenée à endosser un rôle d’« hôte » dans ces environnements —, le développement de compétences spécifiques : capacité à gérer le stress et l’incertitude, prise de décision éthique sous pression, sensibilité interculturelle et aptitude à maintenir une présence relationnelle dans des environnements instables.

Il s’agit de répondre aux besoins matériels et émotionnels des populations déplacées, tout en protégeant la santé psychologique et la résilience de ceux qui fournissent cet accompagnement sous une pression considérable. L’hospitalité commerciale classique repose fondamentalement sur un échange transactionnel et réciproque : un abri, de la nourriture et des services en l’échange d’une rémunération, avec pour objectif le confort et la satisfaction du client. Dans les zones frappées par la guerre ou les catastrophes, cette logique s’effondre. L’hospitalité y devient non réciproque et s’ancre non plus dans le confort, mais dans la survie, le soin éthique et la préservation de la dignité humaine.

Le philosophe Jacques Derrida soulignait déjà la tension entre l’idéal d’un accueil « inconditionnel » et la réalité d’une hospitalité « conditionnelle », dictée par les lois et les ressources. Sur le terrain, les humanitaires déploient une « éthique du care » (sollicitude) pour naviguer entre leur désir d’offrir un refuge absolu et les contraintes de sécurité ou de manque de moyens, et pour privilégier responsabilité relationnelle, empathie et réactivité.

Former l’« hôte éthique » : du Liban aux Pays-Bas

Cette approche n’est pas que théorique ; elle transforme déjà la pédagogie. Le projet « Hospitality in Uniform », porté par le corps professoral en International Hospitality Education à l’université NHL Stenden (Pays-Bas), intègre ces dimensions via des simulations où les étudiants affrontent des dilemmes mêlant logistique et éthique. Ces dispositifs s’appuient sur des partenariats avec des organisations telles que la Croix-Rouge, des institutions de défense et des programmes de résilience nationale, afin de rapprocher formation académique et réalités opérationnelles.

Le cas du Liban illustre de manière particulièrement éclairante ces dynamiques dans un contexte de crise prolongée. Dans un environnement marqué par des tensions récurrentes et des situations de conflit, l’action des bénévoles de la Croix-Rouge libanaise dépasse largement la seule prestation technique de soins d’urgence. Elle inclut, par exemple, la réunification de familles séparées, l’accompagnement de personnes déplacées, ainsi que la fourniture d’un soutien psychosocial auprès de populations exposées à des situations de violence et d’incertitude.

Dans ce cadre, les bénévoles n’agissent pas comme des « hôtes » au sens matériel ou infrastructurel du terme, puisqu’ils ne disposent pas nécessairement de lieux d’accueil dédiés. Leur rôle s’inscrit plutôt dans une forme d’hospitalité relationnelle, fondée sur la présence, l’écoute et la reconnaissance de la dignité des personnes accompagnées. En ce sens, ils incarnent la figure de l’« hôte éthique » : non pas en offrant un espace physique d’hébergement, mais en créant, à travers leurs interactions, des conditions d’accueil symboliques et émotionnelles essentielles dans des environnements instables.

Ainsi, l’hospitalité ne se limite plus à une infrastructure matérielle, mais devient une infrastructure relationnelle, reposant sur la confiance, la continuité du lien et la capacité à maintenir une présence humaine dans des contextes où les repères sociaux sont fragilisés.

Dans ces contextes de rupture, l’hospitalité en uniforme se révèle donc être une infrastructure relationnelle vitale, une présence émotionnelle exigeante qui transforme le travailleur logistique en un hôte porteur d’espoir. Des contextes que les approches éducatives traditionnelles peinent pour l’heure à intégrer de manière structurée.

La « double focale » : protéger ceux qui accueillent

L’un des apports majeurs de ce cadre est la notion de « double focale » (dual focus). Si l’aide humanitaire a longtemps été évaluée sur des critères comptables, l’éthique de la sollicitude rappelle que la qualité du soin dépend intrinsèquement de la résilience de celui qui le donne.

Le tribut psychologique pour ces « hôtes » sous pression est en effet lourd : épuisement professionnel, fatigue compassionnelle et dilemmes éthiques entre neutralité institutionnelle et empathie personnelle. Il est donc impossible de garantir la dignité des populations déplacées sans prioriser, simultanément, la santé mentale des travailleurs.

Afin de situer cette réflexion dans le champ des études en hospitalité et en tourisme, il est utile de proposer une comparaison analytique entre les formes d’accueil en contexte commercial et celles observées en contexte de crise. Cette mise en regard ne vise pas à assimiler ces contextes, mais à montrer comment les cadres théoriques de l’hospitalité, historiquement développés dans des environnements touristiques, peuvent être mobilisés et repensés pour analyser des situations extrêmes où l’accueil devient un acte éthique plutôt qu’un service. Dans l’industrie touristique, l’hôte évolue dans un cadre sécurisé, régi par des standards de service et des protocoles organisationnels visant la satisfaction du client.

En contexte de crise, ces repères s’effondrent : l’accueil ne relève plus d’un échange structuré et réciproque, mais d’une relation asymétrique, marquée par l’urgence, la vulnérabilité et une responsabilité éthique accrue. Cette comparaison permet ainsi de mettre en évidence un déplacement fondamental, où l’hospitalité passe d’une logique de service à une pratique relationnelle centrée sur la dignité, le soin et la présence.

Vers une nouvelle grammaire éducative

Dans les contextes de crise et de déplacement forcé, l’hospitalité ne peut être réduite à une logique de service commercial et s’inscrit davantage comme une pratique sociale stabilisatrice, centrée sur la dignité et le maintien du lien humain. Dans cette perspective, la responsabilité des institutions de formation en hospitalité et en tourisme ne se limite plus à l’excellence de service, mais appelle une évolution autour de trois piliers :

La résilience relationnelle : comprendre que la qualité de la prise en charge de l’Autre dépend de sa propre solidité émotionnelle.

La réflexivité éthique : savoir naviguer entre l’urgence d’assister et les contraintes institutionnelles.

L’adaptabilité opérationnelle : allier précision logistique et soin centré sur l’humain.

Repenser l’hospitalité à travers le prisme de l’hospitalité humanitaire ne constitue donc pas uniquement une évolution conceptuelle. Il s’agit d’une transformation des compétences attendues, des responsabilités professionnelles et du rôle sociétal de l’hospitalité. Cela appelle à une reconfiguration des formations, mais aussi à un rapprochement entre secteurs éducatif, humanitaire et institutionnel, afin d’agir avec discernement dans un monde où tout vacille.

Pour un développement théorique et empirique détaillé de ce concept, ainsi que sa validation exploratoire auprès de travailleurs humanitaires, voir El Hajal, Westerlaken et Losekoot (2026).

The Conversation

Georges El Hajal est membre de CIPD – Chartered Institute of Personnel and Development.

Luc Béal ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Au-delà du tourisme : quand l’hospitalité devient un acte de survie – https://theconversation.com/au-dela-du-tourisme-quand-lhospitalite-devient-un-acte-de-survie-279532

Les conditions de travail éprouvantes des informaticiens indiens au service d’entreprises internationales

Source: The Conversation – in French – By Vivek Soundararajan, Professor of Work and Equality, University of Bath

Des millions de spécialistes indiens travaillant pour des entreprises étrangères exercent leur profession depuis leur domicile, ce qui est synonyme de très nombreuses contraintes : logements de petite taille souvent partagés avec de nombreux proches, coupures d’Internet, effacement de la vie personnelle face aux charges professionnelles… Une enquête récente offre un tableau complet de cet aspect méconnu de l’économie mondiale.


Les informaticiens indiens assurent une grande partie du bon fonctionnement des services des technologies de l’information dans le monde. Il est très possible que ce soit eux qui gèrent, par exemple, le service d’assistance technique de votre entreprise ou répondent aux questions que vous adressez à des chats techniques concernant le dernier gadget que vous avez acheté.

Ces informaticiens travaillent souvent depuis leur domicile. Dans les grands pôles technologiques d’Inde, tels que Bangalore, Chennai ou Hyderabad, de nombreux professionnels travaillent dans des appartements exigus, remplis de systèmes d’alimentation de secours qu’ils ont dû financer eux-mêmes.

Bien que la plupart des salariés soient employés par certaines des plus grandes entreprises du monde, les recherches que j’ai menées avec mes collègues montrent que leurs conditions de travail sont souvent loin d’être satisfaisantes.

Depuis la pandémie de Covid-19, le monde entier a découvert les avantages et les inconvénients du télétravail. Pour certaines personnes, le passage à un mode de travail hybride, voire entièrement à distance, peut représenter une forme d’autonomie et de liberté. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. Alors, à quoi ressemble réellement le travail à domicile pour les cinq millions d’informaticiens en Inde qui assurent le fonctionnement des infrastructures technologiques des grandes entreprises occidentales ?

Un manque d’espace criant

L’un des principaux défis concerne l’espace. En Inde, plus de la moitié de la population vit avec sa famille élargie. Parmi les 51 salariés que nous avons interrogés, beaucoup partagent leur logement avec leurs enfants, parents, grands-parents ou encore beaux-parents – tous réunis dans de petits appartements qui font désormais office de bureau.

Pour eux, le télétravail consiste à devoir réorganiser la cohabitation familiale dans un espace réduit, afin qu’ils puissent disposer d’un endroit calme pour travailler.

Lors des visioconférences, maintenir un cadre professionnel devient une gageure dans ces logements qui ne comptent souvent que deux chambres, où des bébés en pleurs et grands-parents malades cohabitent dans la même pièce.

Certaines personnes que nous avons interrogées remplissent également le rôle d’aidant auprès de leurs proches : la conciliation est alors particulièrement complexe. Elles décrivent des répercussions importantes sur la vie familiale, avec des repas désorganisés et des soirées régulièrement perturbées par des appels professionnels.

Mais le plus grand défi concerne sans doute les infrastructures de base. Les coupures Internet sont fréquentes dans les villes indiennes. La connexion Internet, partagée entre plusieurs membres du foyer qui travaillent ou étudient depuis chez eux, est souvent instable.

Nous avons rencontré de nombreux informaticiens, qui effectuent le même travail que leurs homologues à Londres ou à San Francisco. Pour rester connectés, ils ont dû investir eux-mêmes dans des systèmes d’alimentation de secours. Lors de visites à domicile, nous avons pu voir des batteries installées sur leurs balcons, dans les couloirs ou à l’entrée de leurs logements. Un dispositif adapté – permettant d’alimenter un ordinateur portable, un routeur ou un ventilateur pendant les coupures – peut coûter jusqu’à 460 euros, soit environ l’équivalent d’un mois de salaire net pour un jeune professionnel du secteur.

Dans le même temps, l’utilisation personnelle d’Internet est limitée. Les horaires de télévision sont réorganisés en fonction des appels professionnels. La plupart des réunions se font uniquement en audio, la vidéo étant réservée à des occasions particulières.

À ces contraintes matérielles s’ajoute parfois une surveillance professionnelle qui s’immisce jusque dans le domicile. Un employé de 33 ans nous a expliqué que le système informatique de son entreprise « calcule le nombre d’heures travaillées et les sites Internet consultés », et que toute anomalie « déclenche automatiquement un message adressé à son supérieur ».

Cette surveillance peut parfois se révéler absurde. Lors de coupures de courant – pourtant fréquentes – certains employés doivent en apporter la preuve. « Mon chef m’a dit : Sors et prends des photos de chez toi pour me les envoyer. Il voulait une preuve », nous raconte un ingénieur de 28 ans.

Une contestation croissante

Ces frustrations ne restent pas sans écho. En 2025, des centaines de salariés du secteur informatique sont descendus dans les rues de Bangalore, brandissant des pancartes où l’on pouvait lire « Nous ne sommes pas vos esclaves », afin de revendiquer un droit légal à la déconnexion.

Lorsque le gouvernement a annoncé vouloir allonger la durée maximale de la journée de travail de dix à douze heures, de nouvelles manifestations ont éclaté. À ce jour, le secteur informatique en Inde reste encore largement exclu de certaines protections du droit du travail, et aucun droit à la déconnexion n’a encore été inscrit dans la loi.

Un aspect central de ces mobilisations concerne les inégalités des lieux de travail, qui se sont simplement déplacées des bureaux aux domiciles. En réduisant leurs dépenses liées aux bureaux, aux charges et aux matériels, les entreprises font des économies. Mais ces coûts ne disparaissent pas pour autant : désormais, ce sont les salariés et leurs familles qui les paient à leur place.

Dans certains pays, cela peut se limiter à l’achat d’un bureau. Mais pour beaucoup de professionnels indiens que nous avons rencontrés, cela signifie investir dans des solutions de secours pour l’électricité, rationner l’usage d’Internet, réorganiser entièrement la vie à la maison et faire ainsi face à une charge mentale accrue, liée à un travail sans véritable frontière – le tout dans un contexte d’infrastructures souvent défaillantes.

Un développeur basé à Bangalore, doté des mêmes compétences qu’un autre à Boston, ne vit pas du tout la même réalité du télétravail. Si le travail à distance veut tenir ses promesses, les entreprises et les décideurs publics doivent reconnaître que « travailler depuis chez soi » recouvre des réalités profondément différentes selon l’endroit où l’on vit – et selon qui assume les coûts invisibles qui permettent à ce système de fonctionner.

The Conversation

Vivek Soundararajan a reçu des financements de l’Agence britannique pour la recherche et l’innovation (UKRI).

– ref. Les conditions de travail éprouvantes des informaticiens indiens au service d’entreprises internationales – https://theconversation.com/les-conditions-de-travail-eprouvantes-des-informaticiens-indiens-au-service-dentreprises-internationales-278686

Guerre en Iran : une « tempête parfaite » pour les prix du pétrole et du gaz ?

Source: The Conversation – in French – By Patrick Criqui, Directeur de recherche émérite au CNRS, Université Grenoble Alpes (UGA)

Alors que la guerre et les tensions géopolitiques s’intensifient au Moyen-Orient et que les cargos pétroliers ne circulent désormais qu’au compte goutte dans le détroit d’Ormuz, le spectre d’un choc énergétique global ressurgit, dans le sillage d’une histoire déjà longue de crises pétrolières successives. Dans un monde où les marchés des hydrocarbures sont plus que jamais interconnectés, la crise actuelle met à l’épreuve l’économie mondiale et, en particulier, celle des pays importateurs. Des risques qui renforcent l’impératif d’une accélération de la transition énergétique.


Après la période de la « mondialisation heureuse », la crise du Covid-19, l’invasion de l’Ukraine, l’attaque d’Israël puis sa réplique sur le territoire de Gaza et, aujourd’hui, la guerre contre l’Iran, une suite de crises marque le retour du monde dans une zone de hautes turbulences.

Ce dernier événement est particulièrement déstabilisant car il touche le golfe Arabo-Persique. Si la transition énergétique a commencé dans cette région, elle demeure une zone hypersensible pour l’approvisionnement d’un monde encore largement dépendant des hydrocarbures. Pour Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, il s’agit déjà du plus important choc d’approvisionnement en énergies fossiles – pétrole et gaz – de ces dernières décennies.

Au-delà de la menace pour nos économies, ce choc permettra-t-il d’accélérer leur décarbonation ? Afin d’apprécier son importance et son pouvoir transformateur, il faut le resituer dans l’histoire longue des marchés internationaux de l’énergie, une histoire déjà riche en accidents.




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Soixante ans de crises pétrolières

La survenue d’une nouvelle crise internationale majeure au Moyen-Orient et les menaces qu’elle fait peser sur l’approvisionnement énergétique et l’économie mondiale conduisent à s’interroger sur les conditions de déclenchement des chocs pétroliers. On peut définir un choc pétrolier comme une hausse forte (un doublement, voire un triplement) et durable des prix du pétrole. Inversement, un contre-choc correspond à une baisse forte et durable.

L’histoire des prix du pétrole sur les soixante dernières années peut être analysée comme la succession de quatre grandes périodes, comme le montre la figure ci-dessous.

Prix du pétrole en fonction du niveau de production pétrolière au Moyen-Orient.
P. Criqui/Données : Energy Institute, Fourni par l’auteur
  • 1965-1973, la montée des tensions : dans les années soixante, on assiste à une augmentation très rapide de la production du Moyen-Orient (une multiplication par trois entre 1965 et 1973), avec des prix très bas, de l’ordre de 20 dollars le baril, en dollars d’aujourd’hui (soit 17,30 euros). Cela a fait exploser la demande, à laquelle les producteurs ont eu du mal à répondre.

  • 1973-1998, le temps des chocs et du contre-choc : la guerre du Kippour entre Israël et les pays arabes a permis à ceux-ci de prendre la main et d’augmenter unilatéralement les prix, ce qui donnera lieu au choc pétrolier de 1973-1974. Quelques années après, la révolution islamique en Iran entraîne une nouvelle flambée des cours sur des marchés spot naissants : c’est le deuxième choc de 1979-1980. S’annonce ensuite une décrue de la production du Moyen-Orient (principalement de l’Arabie saoudite), avant le contre-choc de 1985-1986 et le retour à un niveau de prix modéré, malgré l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990.

  • 1998-2015, un retour progressif des tensions qui se solde par un troisième choc, cette fois de demande : dans les premières années du XXIᵉ siècle, les tensions se reconstituent, alimentées par la forte croissance mondiale et la flambée des matières premières avant les Jeux olympiques d’été de Pékin (2008). La crise des subprimes en 2008 marque un coup d’arrêt. Le prix plonge, mais se rétablit rapidement à des niveaux élevés, comparables à ceux d’après le deuxième choc (de l’ordre de 150 dollars, un peu moins de 130 euros, le baril).

  • 2015-2025, un nouvel équilibre : dans la dernière période s’instaure un nouvel équilibre. Malgré un niveau de production élevé, notamment au Moyen-Orient (une fois et demie celui du début des années 2000), et en raison notamment de l’arrivée des pétroles et gaz de schistes aux États-Unis, le prix reste dans une fourchette de 60 à 100 dollars (de plus de 51 euros à 86,50 euros) le baril.

Les événements géopolitiques et les chocs énergétiques se sont donc enchaînés au Moyen-Orient dans les dernières décennies. Ils ne sont pas toujours synchrones, mais en 2026 les conditions semblent bien réunies pour une « tempête parfaite » sur les marchés énergétiques : un événement géopolitique majeur est survenu dans un contexte de niveau de production de pétrole élevé. Et cela d’autant plus qu’il affecte un autre marché devenu stratégique : celui du gaz naturel liquéfié (GNL).




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Le gaz naturel : des marchés régionaux cloisonnés à un risque désormais global

L’histoire du gaz naturel, moins spectaculaire que celle du pétrole, révèle pourtant une transformation profonde du système énergétique mondial. En cinquante ans, le gaz est passé d’un système de marchés régionaux (Amérique du Nord, Europe, Asie), régis essentiellement par des contrats de long terme, à un marché largement mondialisé, lieu d’arbitrages permanents et aujourd’hui exposé à des risques systémiques majeurs.

Son évolution peut se lire en trois grandes séquences, chacune marquée par une géographie d’approvisionnement, une logique de prix et un degré de vulnérabilité spécifiques.

Prix du gaz sur les trois principaux marchés régionaux.
P. Criqui, Fourni par l’auteur
  • 1970–1986, l’ère des marchés cloisonnés : jusqu’au milieu des années 1980, il n’existe pas encore de marché mondial du gaz. Le gaz naturel est un produit régional, contraint par des infrastructures rigides et des contrats de long terme. Aux États-Unis, les prix sont bas car c’est un marché continental, approvisionné par gazoducs et encadré par des régulations fédérales. En Europe, les prix sont plus élevés car les approvisionnements reposent sur un mix de gazoducs venant d’URSS/de Russie, de Norvège et d’Algérie, auxquels s’ajoute une part limitée de GNL importé. Au Japon, le GNL est coûteux et les prix asiatiques sont les plus élevés du monde. Ces trois marchés communiquent peu entre eux : pas de flux transcontinental, pas de connexion entre marchés, pas de transmission internationale des tensions locales. S’il peut y avoir un choc pétrolier mondial, il n’existe pas encore de choc gazier mondial.

  • 1986–2008, une convergence relative : à partir de 1986, la structure des marchés évolue. Le contre-choc pétrolier entraîne une révision des modes de contractualisation, la montée progressive du commerce de GNL, l’ouverture des premières places de marché spot (c’est-à-dire, des marchés sur lesquels les prix sont fixés au jour le jour) et l’assouplissement des conditions d’échange dans certaines régions. Les prix américains, européens et asiatiques demeurent différents, mais leurs évolutions convergent. Cela découle du développement du commerce international de GNL, de la standardisation progressive des infrastructures et des effets d’entraînement d’un marché pétrolier devenu plus volatil. La période n’est toutefois pas homogène. Aux États-Unis, les marchés spot connaissent des pics très prononcés, dus aux contraintes de transport et aux limites régionales des capacités de stockage ou de production. En dépit de ces épisodes régionaux, les prix du gaz reflètent une plus grande cohérence à l’international.

  • 2008-2025, malgré l’essor du GNL, un retour des divergences : La troisième période débute avec un choc structurel, celui de la révolution du gaz de schiste aux États-Unis. En quelques années, l’abondance de gaz non conventionnel fait s’effondrer les prix américains. Et les États-Unis deviennent, à partir de 2016, un exportateur majeur de GNL. Dans le même temps, l’Asie connaît un moment de tension après la catastrophe de Fukushima en 2011 : le Japon ferme ses réacteurs nucléaires et déclenche une demande massive de GNL, les prix s’envolent et restent durablement élevés. L’Europe, quant à elle, reste dépendante des gazoducs russes jusqu’en 2021. La situation bascule brutalement avec l’invasion de l’Ukraine en 2022, qui entraîne un pic historique des prix européens. Le continent se tourne alors vers le marché mondial du GNL, se plaçant directement en concurrence avec les acheteurs asiatiques auprès des fournisseurs états-unien ou qatari.

Paradoxalement, la situation actuelle consacre la naissance d’un véritable marché mondial du GNL. Non parce que les prix se rapprochent, mais parce que les cargaisons se déplacent vers la région la mieux-disante. Cette transférabilité, d’une région à l’autre, des cargaisons de GNL crée de fait un marché mondial, mais dont les prix restent pour l’instant divergents.

C’est précisément ce mécanisme qui explique pourquoi, dans la crise actuelle, le blocage du détroit d’Ormuz pourrait déclencher une nouvelle envolée mondiale des prix du gaz. Près de 20 % du GNL mondial, en particulier qatari, transite par cette zone. La fermeture d’Ormuz n’est donc pas un risque local : c’est un choc global en puissance.




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Le gaz, un amplificateur des crises pétrolières

La crise actuelle se distingue des précédentes par sa double nature : elle touche simultanément le pétrole et le gaz. Dans un système énergétique où les deux marchés sont interdépendants, cette simultanéité agit comme un multiplicateur de risques.

À court terme, une hausse des prix du gaz déclenche immédiatement des arbitrages dans les systèmes électriques : en Europe comme en Asie, certaines centrales reviennent vers le charbon.

Ce phénomène, déjà observé en 2022 lors de l’invasion de l’Ukraine, rappelle une réalité essentielle : en période de crise, la sécurité d’approvisionnement prime sur les objectifs climatiques. Cependant, en Europe comme en Asie, les pays les moins affectés sont ceux qui sont moins dépendants du gaz naturel pour leur production d’électricité parce qu’ils disposent de sources décarbonées renouvelables ou nucléaires. C’est notamment le cas de la Chine.

Mais la spécificité de la crise de 2026 tient à l’addition des vulnérabilités. Le pétrole reste exposé à la géopolitique du Moyen-Orient tandis que le gaz, lui, dépend désormais des routes maritimes mondiales, des équilibres asiatiques, des politiques américaines d’exportation, et des capacités de l’Europe à enchérir face à l’Asie.

Autrement dit, un choc local dans le Golfe devient aujourd’hui un « stress test » (test de résilience) global, révélateur de la fragilité d’un marché désormais unifié, mais difficilement sécurisable.

La réaction initiale des marchés illustre cette nouvelle donne : la fermeture du détroit d’Ormuz n’a pas (encore) provoqué une flambée massive des prix, mais une prime de risque en Europe, un rapprochement des prix asiatiques et une hausse marquée de la volatilité spot. Les traders parient sur un blocage court : c’est cette anticipation, davantage que la réalité des flux, qui stabilise encore les prix.

L’avenir dépendra de la durée du blocage

Et donc, l’ampleur des impacts dépendra de la durée du blocage. Au-delà des ajustements immédiats, l’enjeu devient rapidement macroéconomique : si les perturbations se prolongent, les marchés ne s’équilibrent plus seulement par l’offre, mais aussi par la demande, via des prix durablement élevés qui agissent comme un véritable impôt énergétique mondial, pesant sur la croissance, le pouvoir d’achat et la compétitivité industrielle. Mais aussi, et c’est le côté positif, cela pourrait encourager les efforts de décarbonation.

  • Pour un blocage de moins de trois mois, l’impact sur les prix resterait limité, les flux mondiaux seraient être réalloués et la plupart des importateurs asiatiques absorberaient le choc en recourant à leurs stocks saisonniers.

  • Avec un blocage de six mois, la tension deviendrait structurelle, avec des hausses de prix plus durables en Europe et en Asie, et des marchés spot sous forte pression.

  • Dans le cas d’un blocage d’environ une année, les effets se rapprocheraient de la crise de 2022–2023 : l’Asie entrerait en concurrence frontale avec l’Europe, les prix pourraient atteindre des niveaux extrêmes et certains pays émergents pourraient connaître des rationnements ou des coupures massives d’électricité.

Dans un système énergétique désormais interconnecté, le facteur déterminant n’est plus seulement l’ampleur du choc, mais sa durée. Plus la crise se prolonge, plus elle s’apparente à un choc pétrolier et gazier global.

C’est cette combinaison – pétrole, gaz, routes maritimes, arbitrages asiatiques – qui crée la possibilité d’une véritable « tempête parfaite ». Et c’est aussi une raison supplémentaire pour accélérer la sortie des hydrocarbures, dont la vulnérabilité géopolitique apparaît plus clairement que jamais.




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The Conversation

Manfred Hafner est président de la société de conseil en stratégie énergeéique HEAS SA

Carine Sebi et Patrick Criqui ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Guerre en Iran : une « tempête parfaite » pour les prix du pétrole et du gaz ? – https://theconversation.com/guerre-en-iran-une-tempete-parfaite-pour-les-prix-du-petrole-et-du-gaz-279893