Les difficultés de légitimation économique d’une offre culturelle, le cas du Louvre-Lens

Source: The Conversation – France (in French) – By Hélène Gorge, Maître de conférences, LUMEN (ULR 4999), Université de Lille, Université de Lille

Les récentes élections municipales ont montré comment les investissements culturels pouvaient être instrumentalisés dans un débat politique ; comme à Lens, dans le Pas-de-Calais. Le Louvre local a été accusé de ne pas profiter suffisamment aux habitants de la ville. Cela pose la question de l’utilité des équipements culturels. Faut-il la mesurer en fonction de considérations économiques, sociales ou culturelles ?


Dans un contexte d’élections municipales tendues, en particulier dans la ville de Lens (Pas-de-Calais), l’offre culturelle proposée dans cette ville a été l’objet de questions. Un article de Télérama interroge notamment la réussite de la revitalisation culturelle annoncée avec l’implantation du musée du Louvre-Lens.

Comme le montre cet article, l’opposition au conseil municipal ne se prive pas de pointer des résultats en demi-teinte pour le Louvre-Lens, en particulier lorsque l’on regarde les chiffres des entrées au musée et la part du public international, moins importante qu’annoncé.

Cependant, il est peu aisé – voire dangereux – de quantifier des résultats d’une offre culturelle, telle qu’un musée, dans une localisation où la population, principalement issue des classes populaires, n’est que peu, voire n’est pas, familière des institutions muséales. Ce phénomène de quantification menace directement un champ culturel déjà en tension et soumis à de nombreuses coupes budgétaires ces dernières années. Cela pourrait encourager une hiérarchisation des acteurs culturels et une potentielle instrumentalisation de la culture.




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Deux discours de légitimation

Notre travail sur le processus de légitimation du Louvre-Lens dans la ville de Lens et la région du bassin minier, publié en 2024, montre justement les dynamiques économiques et culturelles de l’implantation du musée. Depuis 2004, début de la médiatisation du projet d’implantation de ce musée, le contexte local exerce une forte influence sur les deux types de légitimation du Louvre-Lens, développés en parallèle par les acteurs médiatiques, politiques, socio-économiques et culturels : une légitimation économique et une légitimation culturelle.

La stratégie de légitimation économique est souvent au cœur des discours, en particulier des acteurs politiques, pour défendre – ou critiquer – un projet d’offre culturelle. Présenté comme un levier de revitalisation économique pour le bassin minier et ses habitants, le musée allait assurer « la survie économique » de la région au début des années 2000 (La Voix du Nord, 21 juillet 2004). Cette stratégie et sa réception sont alors fortement influencées par le contexte local. Les difficultés socio-économiques des habitants accentuent les attentes autour du Louvre-Lens mais également les tensions, avec la crainte d’un investissement trop lourd pour une région qui connaît déjà des difficultés.

Des retombées économiques insuffisantes ?

Quelques années après l’ouverture du musée, à partir du milieu des années 2010, le bilan économique n’a pas tenu toutes ses promesses, ce qui déclenche des critiques dans la sphère médiatique qui pointe « un impact limité sur l’économie locale » (Le Monde, 21 août 2016) et le décalage perçu entre les promesses des acteurs publics et le développement économique réel.

Pour mieux comprendre l’importance de l’argument économique dans les discours sur le Louvre-Lens, les apports du marketing culturel peuvent s’avérer utiles. Dans les années 1990-2000, des travaux sur le concept de la « ville créative » ou sur la théorie de la « classe créative » émergent. Ces travaux supposent que le développement d’activités créatives et culturelles dans une ville génère un développement économique, favorise l’inclusion sociale et améliore les conditions de vie des habitants.

Si ces concepts ont séduit les décideurs politiques, de nombreux travaux scientifiques les ont critiqués, en particulier pour le flou relatif à leur application concrète. De plus, une grande majorité des [travaux] supportant l’argument économique se base toujours sur le même exemple de revitalisation culturelle, celui du musée Guggenheim à Bilbao, grandement médiatisé et repris dans les discours politiques comme un modèle à suivre.

Le poids du contexte

Mais ce modèle ne s’exporte pas facilement, tant les spécificités propres à chaque territoire, leurs contextes historique, politique, social, économique, spatial ou encore culturel sont cruciaux pour mieux appréhender le développement d’une offre culturelle locale.

En parallèle de ce processus de légitimation économique particulièrement mobilisé par des acteurs politiques, économiques et médiatiques, la légitimation culturelle s’inscrit plutôt dans un objectif de démocratisation culturelle, afin d’encourager l’appropriation du Louvre-Lens par les habitants. Dès le début du projet de développement du musée, le Louvre-Lens est représenté comme une compensation pour une ville et une région souvent délaissée par les pouvoirs publics depuis la désindustrialisation. Ainsi, Guy Delcourt, maire socialiste de la ville et vice-président du conseil général du Pas-de-Calais, estimait que le choix du gouvernement annoncé le 29 novembre par le premier ministre lors d’une visite dans la ville n’est que justice pour un département qui a « toujours été oublié sur le bord de la route, y compris par nos amis du Nord ».

Des traces matérielles du passé préservées

La dimension symbolique de cette implantation, en lien avec le passé minier du territoire, est renforcée par sa dimension spatiale. Qu’il s’agisse de son lieu d’implantation (un ancien carreau de fosse) ou des traces matérielles préservées et valorisées (signalisation de l’ancien puits de mine, conservation de la trace des anciens rails qui servaient au transport du charbon).

La dimension spatiale d’un musée influence significativement ses représentations et sa fréquentation. Dans ce cadre, les travaux en marketing culturel et en urbanisme décrivent souvent une architecture de musée qui serait conçue et pensée par des acteurs publics et des architectes à des fins de développement touristique sans réelles considérations ou implication des habitants, freinant ainsi leur fréquentation et les efforts de démocratisation culturelle. Cependant, dans le cas du Louvre-Lens, sa dimension spatiale a contribué à inscrire le musée dans une histoire et une identité commune, celle du bassin minier.

À la suite de l’ouverture du musée, sa légitimation culturelle s’est renforcée grâce aux différentes actions développées par le Louvre-Lens, telles que des expositions sur le RC Lens, le club de football local, sur la Pologne faisant écho à l’importante communauté polonaise sur le territoire, ou encore à travers la mise en place de cartels conçus avec plus de 200 habitants pour encourager la démarche collaborative.

Les associations locales mobilisées

Ces actions favorisent la collaboration des habitants et des associations locales, répondant à l’objectif d’ancrage territorial du Louvre-Lens. Cette légitimation culturelle est finalement assez peu remise en cause dans les discours médiatiques et par les habitants, qui sont de plus en plus nombreux à visiter le Louvre-Lens chaque année. En 2024, selon le rapport d’activité du Louvre-Lens, 74 % des visiteurs viennent des Hauts-de-France et 30 % résident aux alentours du musée, une proportion en augmentation ces dernières années (28 % en 2023 et 25 % en 2022). À titre de comparaison, selon le rapport d’activité du Mucem en 2024, 39 % de leurs visiteurs viennent de la région Sud, et 28 % résident à Marseille.

Dans le processus de légitimation du Louvre-Lens, si la légitimation culturelle a tendance à être reléguée au second plan par certains acteurs : médiatiques, politiques en particulier, elle s’avère être en réalité au cœur de la réussite actuelle du musée auprès de la population locale, et donc du développement du territoire.

ICI 2025.

En effet, l’analyse des discours médiatiques autour du Louvre-Lens montre que sa légitimation économique a été plus fortement discutée au commencement du projet dans les années 2000, puis à l’inauguration du musée en 2012. Elle est ensuite de moins en moins questionnée au fil des années, au profit de discours représentant le Louvre-Lens comme une réussite culturelle, acceptée et légitime. Cependant, l’argument économique ressurgit régulièrement, à des moments de forts enjeux politiques, comme en témoigne récemment le contexte actuel des municipales.

Clarifier les retombées

Les discours médiatiques et politiques contribuent à alimenter les tensions en omettant des éléments essentiels à la pleine compréhension des retombées économiques, rendant l’argument économique peu clair. Le Louvre-Lens a fêté ses 13 ans en fin d’année 2025 ; si cela représente une durée relativement courte à l’échelle d’un musée, il n’en va pas de même à l’échelle des habitants. La temporalité des retombées économiques doit être prise en compte et communiquée à la population locale afin d’éviter toute ambiguïté sur le temps nécessaire au développement économique.

La revitalisation des territoires doit être approchée de manière nuancée, car les enjeux économiques et sociaux n’affectent pas tous les acteurs de la même manière. Les acteurs privés et les investisseurs immobiliers sont les premiers à bénéficier des retombées économiques, puis, dans une moindre mesure, les habitants. Il est donc essentiel de clarifier comment l’ensemble des acteurs bénéficie du développement économique du territoire, qu’il s’agisse de la population locale, du tissu associatif ou encore des entreprises privées.

La même approche s’applique aux espaces géographiques. Par exemple, les infrastructures développées autour du Louvre-Lens, telles que le parc du musée, la Louvre-Lens Vallée ou la rénovation des accès routiers, ont un impact beaucoup plus direct sur les quartiers aux alentours du musée que sur les quartiers les plus éloignés, pouvant créer des tensions au sein de la population ou une forme d’incompréhension envers ce type d’investissements.

The Conversation

La thèse de Melvin Grefils a été cofinancée par l’université de Lille (50%) et le conseil régional Hauts-de-France (50%). Ce travail a également bénéficié d’une convention de collaboration avec le musée du Louvre-Lens.

Hélène Gorge et Nil Özçaglar-Toulouse ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Les difficultés de légitimation économique d’une offre culturelle, le cas du Louvre-Lens – https://theconversation.com/les-difficultes-de-legitimation-economique-dune-offre-culturelle-le-cas-du-louvre-lens-279148

Ces élus issus de l’immigration confrontés au racisme

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marie-Hélène Bacqué, Sociologue, urbaniste, Université Paris Nanterre

Une nouvelle génération de maires appartenant aux minorités visibles s’est imposée lors des élections municipales de mars 2026. Leur présence s’inscrit dans un mouvement très lent, lié au travail de longue haleine des militants des quartiers populaires. Les charges racistes contre ces élus, et en particulier contre Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, sont particulièrement violentes. Certains élus témoignent : relents colonialistes, climat islamophobe, soupçons de sorcellerie…


Un ensemble de réactions racistes émanant de médias d’extrême droite, repris par plusieurs chaînes nationales (Cnews, RMC, France 5) et par des responsables politiques ont accueilli, lors du dernier scrutin municipal, l’élection de maires racisé·es et les manifestations de joie qui se sont exprimées dans leurs villes. Les réactions officielles se sont fait attendre. Sofienne Karroumi à Aubervilliers, Aly Diouara à La Courneuve, Demba Traoré au Blanc-Mesnil, Mélissa Youssouf à Villepinte (Seine-Saint-Denis), Imène Souid-Ben Cheikh à Orly (Val-de-Marne), Bassi Konaté à Sarcelles (Val-d’Oise), Adama Gaye à Mantes-la-Jolie (Yvelines), Kadir Mebarek à Melun (Seine-et-Marne), mais aussi au-delà de l’Île-de-France : Omar Yaqoob à Creil (Oise), Abdel-Kader Guerza à Dreux (Eure-et-Loir), Idir Boumertit à Vénissieux (Rhône)… Ils, plus souvent qu’elles, sont aujourd’hui premiers magistrats de leurs villes respectives. Ils et elles ont en commun d’appartenir à des minorités ethnoraciales et de représenter des territoires populaires.

Que disent ces réactions de la représentation en politique, de son évolution et de ses inerties ?

Un lent mouvement de reconnaissance

« La politique est un univers d’hommes privilégiés, âgés, diplômés et issus des catégories supérieures de la société », constatait le politiste Rémi Lefebvre – il faudrait préciser d’hommes blancs. L’élection de ces nouveaux et nouvelles maires vient bousculer, partiellement, cet ordre établi et les représentations qui l’accompagnent.

Leur arrivée en responsabilité n’est pas, pour autant, soudaine. Elle renvoie à un lent mouvement et une difficile reconnaissance du travail de militant·es des quartiers populaires. Dans une enquête portant sur la Seine Saint-Denis, département populaire, historiquement marqué par le communisme municipal et par l’histoire de l’immigration, nous montrions au niveau local une progression significative de la part des élus racisé·es entre les élections de 2001 (9 %) et celles de 2020 (36 %).

Il aura, néanmoins, fallu attendre 2014 pour qu’une commune de Seine-Saint-Denis, Stains, élise son premier maire racisé, Azzedine Taïbi. Le plafond de verre pour l’accès à la fonction de premier magistrat venait de se craqueler. Le mouvement s’est poursuivi avec l’élection de sept maires racisés en 2000 puis de 13, dont deux femmes, lors du dernier scrutin – les sept sortants ayant tous été réélus. Cette dynamique d’ouverture est donc bien confirmée en Seine Saint-Denis comme, plus largement, dans les banlieues populaires. Elle reflète, encore bien timidement, la diversité ethnoraciale de leurs populations.

Cette ouverture ne se traduit cependant pas par une meilleure représentation des femmes qui restent largement sous-représentées : 4 femmes maires sur les 39 villes du département, dont deux racisées. Les classes populaires demeurent par ailleurs largement exclues de la représentation politique.

Contrairement aux préjugés qui assimilent personne racisée et personne sans diplôme, appartenant aux classes populaires, ces maires racisé·es sont à l’image de l’ensemble des maires des villes de plus de 30 000 habitants que la profession initiale rattache majoritairement aux catégories supérieures et intermédiaires. Ils et elles sont néanmoins le plus souvent issus de familles populaires, ont grandi et habitent dans les territoires qui les ont socialisés politiquement.

Une diversité de parcours

À rebours des représentations médiatiques qui font de ces nouvelles et nouveaux maires, vu·es du seul critère racial, un ensemble homogène, c’est aussi la diversité de leurs trajectoires qui est confirmée. Leur élection est souvent associée à La France insoumise (LFI) et présentée comme une irruption soudaine dans la vie politique alors que leurs parcours renvoient à un ancrage et à un engagement de long terme dans leurs quartiers et leurs villes.

Leurs affiliations politiques sont plurielles, et ils et elles entretiennent des relations complexes avec les partis politiques souvent prêts à les instrumentaliser mais plus réticents à les reconnaître. Plusieurs ont conduit des « listes citoyennes » ou « diverses » réunissant l’appui de plusieurs partis.

Dans la seule ville de La Courneuve par exemple, s’affrontaient trois candidat·es racisé·es, tous trois issu·es de la Cité des 4 000 : Aly Dioura, Nadia Chahboune, Oumarou Doucouré. Le premier a construit son implantation dans le tissu associatif local : amicale de locataires, aide aux devoirs dans une association de quartier. Très critique vis-à-vis des partis politiques, il a investi la politique représentative en marquant d’emblée son indépendance, participant à la création du mouvement citoyen La Seine Saint-Denis au cœur. Il s’est présenté sous cette bannière aux élections départementales de 2021 et législatives de 2022. Deux ans plus tard, en 2024, il est investi par LFI et élu député. C’est aussi une liste LFI qu’il conduit pour les municipales de 2026 qui lui permet de devenir maire.

Nadia Chahboune, de son côté, conduit la liste soutenue par le maire communiste qui ne se représente pas. Elle est aussi issue du milieu associatif ; elle a créé et présidé deux associations sportives en direction des femmes avant d’être sollicitée par le maire communiste pour les élections de 2020. Elle occupe alors un poste de maire adjointe pendant un mandat. Contrairement à Aly Diouara, elle souhaite garder son indépendance vis-à-vis des partis politiques. Quant à Oumarou Doucouré, il est membre du Parti socialiste, conseiller technique au cabinet du président du Conseil départemental et présente une trajectoire partisane plus classique qui le conduit au poste de premier adjoint au cours du mandat 2020-2026 puis à mener une liste investie par le PS aux dernières municipales. Ces trois parcours illustrent des relations différentes avec le champ partisan, faites d’oppositions, de collaborations et de tentatives d’émancipation.

Les sept maires racisé·es élu·es en 2020 et réélu·es en 2026 témoignaient également d’une relation complexe aux partis politiques. Parmi les cinq qui s’affirment de gauche, on relève un compagnon de route, Abdel Saadi, et un membre du Parti communiste français (PCF) ayant rendu sa carte en 2022, Azzedine Taïbi (Stains), un membre du PS ayant fait ses classes au PCF, Karim Bouamrane (Saint-Ouen), et deux maires ayant conduit des listes citoyennes. L’un, Mohamed Gnabaly (L’Île-Saint-Denis), a depuis rejoint Les Écologistes (ex-EELV) tandis que l’autre, Dieunor Excellent (Villetaneuse), avait préalablement flirté avec le Parti radical de gauche (PRG) et le PS et continue de collaborer avec les élu·es de ces partis au sein de l’intercommunalité. Les deux maires de droite racisés élus en 2020 avaient été investis par Les Républicains (LR) où ils avaient fait leurs classes. Pour autant, l’un, Rolin Cranoly (Gagny), a quitté ce parti en 2024 ne se reconnaissant pas dans l’alliance avec le Rassemblement national (RN) préconisée par son président d’alors, tandis que l’autre, Zartoshte Bakhtiary (Neuilly-sur-Marne), a conduit au dernier scrutin municipal une liste d’union du centre.

Des prédécesseurs déjà confrontés au racisme

La charge raciste contre Bally Bakayoko, maire de Saint-Denis, a été particulièrement violente ; elle est couplée avec un mépris de classe et une stigmatisation des banlieues populaires. Azzedine Taïbi faisait déjà état du climat islamophobe qui avait marqué sa campagne en 2014. Dieunor Excellent racontait que des bruits courraient sur son usage de la sorcellerie lors de son élection en 2020. Tous deux ont reçu plusieurs fois menaces et insultes qui les ont conduits à porter plainte. Meriem Derkaoui, qui a succédé au maire communiste d’Aubervilliers en cours de mandat en 2016, a été confrontée au doute instillé par les médias, quand le Parisien, par exemple, titre « Madame la Maire franco-algérienne… réintégrée », à propos d’une procédure qui s’est déroulée vingt ans auparavant.

Le scénario se reproduit et se durcit au fur et à mesure que des personnes racisées arrivent en responsabilité. À cela s’ajoutent toutes les expressions d’un racisme ordinaire que rencontrent nombre d’élu·es à l’instar de cette maire adjointe :

« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en [se] disant que ce n’est pas possible. Au début, on écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; c’est de venir vous voir et vous demander si vous faites le ramadan. »

Ou de cette autre élue :

« J’arrive dans des services où des [personnes] ont fait des bacs plus dix, ou plus sept, la petite Noire qui arrive, qui est leur cheffe, parfois peut-être c’était compliqué pour certains d’accepter. »

L’élection de ces nouvelles et nouveaux maires représente un pas important vers une représentation politique dans laquelle les habitant·es des quartiers populaires puissent se reconnaître.

Mais le déferlement de réactions racistes aux relents colonialistes témoigne aussi à rebours de la prégnance des discriminations raciales, de classe et de genre, des rapports de domination qui structurent la représentation politique et, au-delà, la société française. Ces nouveaux et nouvelles maires ont contribué à ouvrir la porte de la représentation, à ouvrir de nouveaux imaginaires et possibles politiques. Les laissera-t-on remplir la charge qui leur a été confiée par les électeurs et électrices ?

La pression médiatique et politique à laquelle ils et elles sont confronté·es, les procès en légitimité et en communautarisme, les inévitables rapports de force à venir quand ils voudront appliquer leurs programmes représentent un véritable défi démocratique auquel certain·es de leurs prédécesseurs élu·es en 2020 ont déjà dû faire face. Cette dynamique d’ouverture et de reconnaissance, pour se consolider, restera à confirmer et à amplifier au cours des prochaines échéances électorales, locales, mais aussi nationales.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Ces élus issus de l’immigration confrontés au racisme – https://theconversation.com/ces-elus-issus-de-limmigration-confrontes-au-racisme-280049

« For shhure » : quand l’accent étranger devient politique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Grégory Miras, Professeur des Universités en didactique des langues, Université de Lorraine

La deuxième édition du Festival des accents se tiendra du 9 au 11 avril 2026 à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône. L’occasion de s’intéresser à la question de la politisation des accents, souvent utilisés comme un marqueur de légitimité.


On garde à l’esprit les discussions autour du « for shhure » d’Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon se demandant si on dit « Troump » ou « Trümp », ou de l’anglais de Melania Trump au Conseil de sécurité de l’ONU. Dans un monde globalisé, les débats sur les identités nationales s’intensifient et l’accent devient un marqueur politique clé. Entre légitimité contestée et mécanismes de rejet, la prononciation révèle combien la langue demeure politique.

Les façons de parler : un sujet en politique

En étudiant le cas du conseil municipal de Montreuil (Seine-Saint-Denis), la phonéticienne Charlotte Kouklia a montré comment l’expression vocale permettait de révéler dominance, hostilité et expressivité dans le débat politique. L’accent peut ainsi devenir le centre de phénomènes de domination.

En France, l’accent des politiques est scruté par la sphère publique participant à ces phénomènes de domination. L’envergure internationale d’Anne Hidalgo, ancienne maire de Paris, a souvent été remise en question du fait de son accent dit « français » lorsqu’elle s’exprime en anglais. Cela a notamment été le cas lors des Jeux olympiques 2024. En cela, elle rejoint une liste conséquente de figures politiques françaises qui ont reçu des critiques, ou des compliments, sur leur accent en anglais.

Le cas d’Emmanuel Macron est intéressant dans le sens où certains commentateurs peuvent lui reprocher de vouloir faire trop international et pas assez français, ou le contraire, selon son degré d’accent du moment. Dans le même temps, en 2021 à Marseille, on l’entendait prononcer quelques mots de son discours avec un accent dit « du sud » qui témoignerait d’une volonté de proximité régionale. L’accent « atypique » des personnalités publiques est souvent repris par les journalistes au sein de récits : celui de Jean Castex, par exemple, a été présenté comme un rapprochement politique du gouvernement d’Emmanuel Macron avec « les régions ».

Il convient de rappeler que les individus disposent d’une pluriphonie – la capacité des individus à avoir un éventail de sons dans son répertoire – ou peuvent convoquer une convergence phonologique – la capacité à s’adapter en contexte à d’autres façons de prononcer. Aussi, les manières de parler ne sont pas stables. Or, avoir des accents en politique n’est pas neutre.

Mettre à l’écart ses adversaires par leur accent

Lors des élections présidentielles de 2012, l’accent d’Eva Joly, alors candidate franco-norvégienne des écologistes, a été attaqué par l’écrivain Patrick Besson dans un pamphlet. Il y remettait en question sa crédibilité à la plus haute élection nationale en imitant à l’écrit son accent et en questionnant sa maîtrise du français. La candidate y a répondu dans une vidéo promouvant la diversité, mais la polarisation sur ses compétences linguistiques liées à sa légitimité aux élections avait déjà contaminé le débat public.

Certains hommes politiques aiment imiter les accents des autres. C’est le cas de Donald Trump, qui a plusieurs fois adopté un accent « français » quand il rapportait des propos d’Emmanuel Macron lors de conférences de presse, et de Boris Johnson, qui emploie dans ses mémoires une orthographe déformée de l’anglais afin de représenter son accent jugé « étranger ».

Parfois, l’accent peut aussi devenir un prétexte pour ne pas répondre à une question dérangeante. Donald Trump mentionne ainsi régulièrement l’accent de journalistes comme posant un problème de compréhension – que l’accent soit afghan ou français. Jean-Luc Mélenchon avait présenté une stratégie similaire face à une journaliste d’une antenne toulousaine de France 3. Donald Trump fait même appel à un interprète pour répéter ce que dit le premier ministre indien, pourtant anglophone.

Donald Trump n’est, en tout cas, pas gêné par l’accent de sa First Lady, Melania Trump, avec son accent dit « slovène ». Ce « deux poids, deux mesures » n’est pas passé inaperçu auprès des internautes, qui soulignent que tous les accents dits « étrangers » n’ont pas la même valeur en politique. Ce même président des États-Unis prétend d’ailleurs qu’il aurait plus facilement été élu président s’il avait eu un accent britannique, renvoyant au prestige supposé de cette variété.

Pourtant, lors d’une conférence de presse en 2025, l’élue républicaine pro-Trump Marjorie Taylor Greene a qualifié une question d’illégitime en raison de la nationalité britannique de la journaliste, nationalité identifiée par le biais de l’accent. La politicienne a expliqué par la suite qu’elle voulait bien répondre à la question si elle était posée par un journaliste américain, avec un accent américain donc.

Plus récemment, un citoyen américain a été arrêté par ICE, la police contestée de l’immigration états-unienne, car un officier avait développé des soupçons relatifs à sa nationalité basés uniquement sur sa façon de parler, donc son accent.

L’accent est donc impliqué dans la construction et la destruction de la légitimité dans la sphère publique.

Accents, délégitimation et déshumanisation

L’accent est mobilisé pour questionner la légitimité d’un individu, que ce soit celle à poser une question à une élue ou celle d’être sur le sol américain. L’accent fonctionne donc comme une arme d’altérisation, permettant de souligner une différence chez un individu, pour le positionner comme illégitime mais aussi comme un ennemi. Identifier des ennemis potentiels de l’État à travers l’accent de cette manière n’est pas sans rappeler d’autres périodes sombres de l’histoire.

L’accent – ou plutôt les façons de parler – c’est une trace, une trace des histoires de vie ou des parcours. Il raconte les contacts avec d’autres langues, d’autres cultures, et plus généralement la diversité et le multiculturalisme dans un monde globalisé. L’accent peut aussi devenir un stigmate pour rappeler à l’autre qu’il est un étranger et lui faire entendre son illégitimité à avoir une place dans la société.

Alors que des discours, parfois réactionnaires ou nationalistes, opposent des récits concurrents, l’accent joue un rôle clé : il permet de définir qui appartient à une communauté ou, au contraire, de marquer son exclusion. Comme le montre l’exemple du schibboleth (une phrase qui ne peut être prononcée « correctement » que par les membres d’un groupe), la prononciation peut révéler l’appartenance à un groupe social. Ainsi, un simple accent ou une prononciation peut devenir un marqueur d’exclusion. Reconnaître ces mécanismes permet d’éviter que la langue ne serve à discriminer plutôt qu’à unir.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. « For shhure » : quand l’accent étranger devient politique – https://theconversation.com/for-shhure-quand-laccent-etranger-devient-politique-277534

Le prédateur et les proies : ce que l’étude des animaux nous apprend sur les climats toxiques au travail

Source: The Conversation – in French – By Jean Poitras, Professeur titulaire en gestion de conflits, HEC Montréal

Les tensions interpersonnelles entre collègues ont un coût important pour les entreprises : elles grugent la concentration, minent la collaboration et détournent une partie massive de l’énergie mentale vers la défense plutôt que vers le travail. Les écologistes ont observé comment les animaux gèrent la peur, la menace et la cohabitation avec les prédateurs dans un écosystème. Ils ont ainsi mis au jour des mécanismes surprenants qui éclairent nos propres réactions au sein des équipes de travail.


Dans la nature, un constat surprenant s’est imposé : les prédateurs contrôlent la population des proies non seulement en les mangeant, mais par la peur qu’ils instaurent. En effet, cette peur chronique force les proies à investir une quantité immense d’énergie dans la vigilance et l’évitement, plutôt que dans l’alimentation ou la reproduction. Autrement dit, ce n’est pas la prédation elle-même qui limite la croissance des proies, mais l’anticipation constante de ce qui pourrait leur arriver.

Un phénomène très similaire apparaît dans les groupes humains confrontés à de l’incivilité chronique. Lorsqu’un membre du groupe adopte parfois des comportements agressifs, les collègues vivent dans un climat d’incertitude relationnelle. Leur cerveau interprète celle-ci comme un risque social potentiel. L’énergie du groupe se détourne alors du travail vers la protection. Ce n’est donc pas tant le conflit qui épuise une équipe, mais l’énergie qu’elle dépense à l’anticiper et à l’éviter.

Les stratégies des proies

Les proies utilisent trois stratégies pour survivre à cette pression, que l’on retrouve aussi dans les groupes humains.

La première consiste à synchroniser leurs comportements avec le danger. Si le prédateur est actif à certaines heures ou dans certains lieux, les proies ajustent leurs déplacements et leurs activités. En milieu de travail, on observe des adaptations similaires : les employés évitent certaines réunions ou réduisent leurs interactions avec certaines personnes.

Avec la deuxième stratégie, les proies se retirent dans des zones où la menace est plus faible afin de faire baisser leur niveau de vigilance. Dans les organisations, ce refuge peut prendre la forme du retrait des interactions sociales ou du repli sur des tâches plus solitaires. Aujourd’hui, on pourrait penser que le télétravail devient un outil d’évitement dans certains cas. Ce n’est pas du désengagement : c’est une manière de réguler le coût psychologique du danger.




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La troisième stratégie est la protection collective. Les proies se regroupent en troupeaux de manière à partager la surveillance et le risque. Dans les équipes humaines, ce phénomène peut se traduire par la formation d’alliances informelles ou de sous-groupes qui cherchent à réduire ensemble le stress par le soutien collectif.

Réguler l’incivilité

Ces réactions sont compréhensibles, mais elles ont un coût pour l’organisation. L’énergie se déplace vers la gestion du risque social plutôt que vers la tâche. Autrement dit, ce n’est pas seulement l’incivilité qui pose problème, mais une dynamique collective qui perturbe le fonctionnement du groupe. C’est pourquoi la régulation de l’incivilité doit être pensée à l’échelle du groupe et devenir proactive plutôt que réactive.

Un gestionnaire peut contrôler certains comportements, mais il ne peut pas imposer la civilité à lui seul. La stratégie la plus efficace consiste généralement à organiser une consolidation d’équipe, c’est-à-dire une discussion structurée sur le fonctionnement du groupe et la qualité des relations.




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L’un des premiers objectifs est de créer une stabilité dans les échanges collectifs. Il s’agit d’un espace de discussion où la réactivité est suspendue, où l’on parle des enjeux plutôt que de formuler des reproches, et où l’intensité émotionnelle peut redescendre avant qu’elle ne s’envenime. La sécurité psychologique n’élimine pas les conflits, mais elle crée les conditions nécessaires pour les affronter de manière constructive.

En effet, l’incivilité au travail amène les employés à anticiper et éviter certaines interactions, ce qui augmente la charge cognitive et le stress. Structurer les rencontres et clarifier les règles de discussion peut alors réduire cette incertitude et la vigilance associée. Structurer les rencontres, clarifier les règles de discussion et expliciter les critères de décision réduit immédiatement la charge de vigilance.


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Interroger les normes du groupe

Pour ce faire, le groupe doit identifier les sources de l’incivilité. Les comportements problématiques peuvent être liés à des facteurs organisationnels tels que des exigences de travail élevées, un manque de soutien entre collègues, une insécurité d’emploi ou des changements organisationnels. La bonne volonté seule est rarement suffisante : il faut parfois corriger des irritants structurels ou ajuster la manière dont le travail est organisé.

Il ne suffit pas de dire que le climat est difficile : le groupe doit identifier les habitudes qui rendent probable l’incivilité. Comment le groupe contribue, souvent malgré lui, à créer un climat perpétuant l’incivilité ? Quand personne ne réagit à l’incivilité, ne donne-t-on pas carte blanche à ce type de comportement ?




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Dans une perspective inspirée de l’écologie des comportements sociaux, l’enjeu central concerne la régulation des normes du groupe. Dans plusieurs équipes, les comportements incivils persistent parce que les individus hésitent à intervenir seuls, le fait de sanctionner étant coûteux et exposant à des risques. La personne qui intervient assume ainsi des coûts sociaux et émotionnels importants, notamment en raison des réactions défensives ou des représailles possibles. Lorsque personne ne prend ce rôle, les comportements opportunistes tendent à se multiplier, ce qui fragilise la coopération et les normes collectives.

On peut ainsi imaginer qu’en contexte organisationnel, une personne en position d’autorité tente d’assumer seule ce rôle de régulation. Toutefois, en l’absence de soutien du groupe, le coût associé à cette intervention devient difficile à maintenir, ce qui peut l’amener progressivement à se délester de cette responsabilité.

La solution n’est donc pas d’augmenter la surveillance, mais de partager le coût de la régulation. Soutenir visiblement la personne qui intervient change immédiatement la dynamique. Un simple appui – « il a raison », « merci de l’avoir dit », « on est d’accord » – peut transformer une intervention individuelle en régulation collective. Il est souvent utile de formaliser les engagements du groupe dans un code de vie ou une charte de collégialité, puis de prévoir des rencontres de suivi pour vérifier si les résolutions tiennent dans le temps.

En somme, un groupe ne peut dépendre que de la bonne volonté de ses membres pour modérer l’incivilité. Il doit viser le partage du coût de la défense de ses normes. Comme dans les écosystèmes naturels, la stabilité d’un système repose moins sur la disparition du danger que sur la capacité collective à en réguler la prévalence et les effets.

La Conversation Canada

Jean Poitras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le prédateur et les proies : ce que l’étude des animaux nous apprend sur les climats toxiques au travail – https://theconversation.com/le-predateur-et-les-proies-ce-que-letude-des-animaux-nous-apprend-sur-les-climats-toxiques-au-travail-278162

Le cas Trump : comprendre l’imposture pour penser la fragilité démocratique

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Que reste-t-il à dire sur Donald Trump ? Depuis près d’une décennie, livres, enquêtes et témoignages se succèdent pour tenter de cerner une figure politique hors norme. Avec Le cas Trump. Portrait d’un imposteur paru aux éditions Écosociété en 2025, l’essayiste québécois Alain Roy propose une lecture psychopolitique du phénomène Trump.

Publié en 2025, l’ouvrage s’appuie sur une documentation abondante et sur une immersion dans un meeting trumpiste pour interroger l’émergence de ce phénomène. Comme l’écrivain le rappelle au début de son ouvrage, Trump lui-même ne croyait pas à sa victoire électorale de 2016.




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C’est à partir de ce paradoxe que Roy analyse la manière dont le trumpisme a été moins le fruit d’un projet politique structuré que le résultat d’une dynamique opportuniste, nourrie par les failles du système médiatique, la défiance envers les élites et la puissance des récits simplificateurs capables de capter un électorat en quête de rupture.

Cet article fait partie de notre série Des livres qui comptent, dans laquelle des experts de différents domaines abordent ou décortiquent les ouvrages qu’ils jugent pertinents. Ces livres sont ceux, parmi tous, qu’ils retiennent lorsque vient le temps de comprendre les transformations et les bouleversements de notre époque.


Le livre s’organise autour de trois notions structurantes : mensonge, narcissisme et destructivité. Ce triptyque permet à Roy de proposer une analyse cohérente d’une personnalité politique qui semble, à première vue, échapper à toute rationalité.

Mentir jusqu’à ce que ça devienne vrai

D’abord, le mensonge n’est pas un accident, il constitue le cœur du dispositif trumpien. L’image du self-made man relève d’une construction fictionnelle soigneusement entretenue. Donald Trump se présente comme l’archétype de la réussite individuelle, alors qu’il hérite en réalité d’un empire immobilier familial et enchaîne, au fil des décennies, faillites et restructurations.

Lorsque Trump martèle que les élections de 2020 ont été volées, il pratique le « big lie ». Ce concept renvoie à l’idée qu’un mensonge peut finir par être accepté s’il est répété suffisamment et s’il revêt une telle ampleur que les gens en viennent à penser qu’il est trop énorme pour être entièrement faux.

L’ouvrage de Roy a le mérite de rassembler les faits pour permettre de comprendre cette dynamique des mensonges : selon The Washington Post, Trump aurait ainsi proféré 30 573 mensonges lors de son premier mandat présidentiel soit plus de 21 par jours.

Estamper son patronyme aussi souvent que possible

Ensuite, le narcissisme apparaît comme une clé centrale. Il ne s’agit pas simplement d’un trait de caractère, mais d’une structure psychique marquée par une quête incessante de reconnaissance. La signature et la volonté de privatiser le monde extérieur en témoignent selon Alain Roy : Trump Tower, Trump Castle, Trump Air, Trump University, Trump Vodka, Trump Steak.

Le narcissisme de Trump se manifeste dans le rapport obsessionnel à l’image et dans la réaction immédiate à toute critique, perçue comme une attaque personnelle. Les prises de parole publiques, souvent improvisées et centrées sur sa propre personne, illustrent cette incapacité à se décentrer et à intégrer la contradiction dans un cadre démocratique.




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Miner les contre-pouvoirs de la démocratie

Enfin, la destructivité éclaire le rapport de Trump au pouvoir. Roy montre que certaines décisions ou déclarations ne visent pas tant à construire qu’à affronter, voire à désorganiser.

Les attaques répétées contre les institutions, les médias ou les processus électoraux participent d’une logique de confrontation permanente. Dans cette perspective, le pouvoir n’est plus un espace de régulation, mais un terrain de lutte où la conflictualité devient une fin en soi, au risque d’éroder les fondements mêmes du cadre démocratique.

Le tweet remplace alors tous les rouages de pouvoir qui ne l’intéressent pas, d’où cette vision enfantine et personnalisée des liens politiques.


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L’imposture comme mode d’existence politique

L’une des thèses les plus stimulantes de l’ouvrage est que Trump ne doit pas être compris comme une anomalie, mais comme une imposture réussie. Loin d’être marginalisé par ses contradictions, il les transforme en ressource politique. Ses faillites deviennent des preuves de résilience, ses outrances des marqueurs d’authenticité, ses mensonges des instruments de mobilisation.

Comme l’écrit Roy, « Trump a justifié de temps à autre ces vantardises en disant qu’elles étaient le produit de “l’hyperbole véridique”. La notion d”hyperbole véridique’ constitue cependant une contradiction dans les termes […] elle n’est qu’une autre conception mensongère parmi toutes celles qu’il produit infatigablement ».




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Cette formule d’« hyperbole véridique » éclaire bien le fonctionnement de son discours : elle permet de transformer l’exagération en gage d’authenticité, en déplaçant la question de la vérité vers celle de l’impact. Peu importe l’exactitude des faits, ce qui compte est la capacité du récit à convaincre et à mobiliser.

Dans cette perspective, Donald Trump incarne une mutation du discours politique contemporain, où la cohérence factuelle cède le pas à l’efficacité narrative.

Une démocratie mise à l’épreuve

L’intérêt majeur du livre tient précisément à ce déplacement du regard : Donald Trump n’y apparaît pas seulement comme un individu problématique, mais comme un révélateur des fragilités démocratiques contemporaines. La question qui traverse l’ouvrage est alors moins celle de sa personnalité que celle des conditions ayant rendu possible son accession au pouvoir. Comment un tel personnage peut-il s’imposer durablement dans un système censé reposer sur des garde-fous institutionnels et informationnels ?

Roy montre que cette ascension s’inscrit dans un contexte marqué par une défiance croissante envers les élites, une transformation profonde des écosystèmes médiatiques et une polarisation politique de plus en plus accentuée. Ces dynamiques, loin d’être propres aux États-Unis, dessinent un cadre plus large dans lequel les figures transgressives trouvent un terrain favorable.

Le paradoxe vient du fait que Trump a pu réveiller un profond sentiment nationaliste alors que lui-même aurait voulu faire partie de l’élite new-yorkaise en vantant sa fortune pour montrer sa valeur et son pouvoir. « Quand on considère la façon dont Donald Trump s’est comporté dans la “jungle des affaires”, on a ainsi l’impression que tous ses deals étaient menés moins pour s’enrichir ».

Trump 2.0 : la radicalisation d’une logique

L’actualité récente confère une résonance particulière à l’essai. Dans ses prises de parole, Roy évoque l’émergence d’un « Trump 2.0 », mû par une logique de revanche et désormais mieux structuré sur le plan politique. Il s’agit d’une nouvelle phase, plus cohérente dans ses objectifs et plus assumée dans ses méthodes.

Cette évolution prolonge et accentue les dynamiques déjà à l’œuvre lors du premier mandat de Donald Trump. La progression par « petits pas », la remise en cause des institutions et l’affirmation d’une volonté de puissance s’inscrivent désormais dans un projet plus systématique, moins improvisé et davantage organisé.

Pourquoi ce livre compte aujourd’hui

En proposant une lecture transversale, à la croisée de la psychologie, du politique et de la culture, l’ouvrage permet de saisir la cohérence d’un phénomène souvent réduit à ses excès. Dans cette perspective, comprendre Trump revient moins à traquer une dérive individuelle qu’à analyser les conditions ayant permis son émergence : effacement du politique comme espace de médiation rationnelle, au profit d’un rapport au pouvoir de type quasi religieux, structuré par la transgression, la croyance et l’incarnation d’un destin collectif dans la figure du leader.

Enfin, le livre invite à repenser les démocraties contemporaines comme des équilibres instables, exposés à des dynamiques de personnalisation extrême. À ce titre, l’intérêt qu’il suscite dépasse déjà le cadre francophone. Une traduction en suédois est en préparation, signe que les questions soulevées par Roy trouvent un écho dans d’autres contextes politiques. Cette circulation à venir confirme la portée plus large de l’ouvrage : au-delà du cas de Donald Trump, il propose des outils pour penser les transformations contemporaines du pouvoir et les recompositions du lien démocratique.

La Conversation Canada

Christophe Premat déclare avoir participé à l’organisation d’une conférence en ligne le 20 mars 2026 avec Alain Roy. Cette conférence s’inscrit dans les activités du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm, en collaboration avec l’Université de Dalécarlie (https://www.su.se/enheter/centrum-for-kanadastudier/kalender/kalenderartiklar/2026-03-13-att-forsta-fenomenet-trump—ett-samtal-med-den-kanadensiske-forfattaren-alain-roy). Cet événement visait notamment à annoncer la parution prochaine en suédois de l’ouvrage d’Alain Roy consacré au phénomène Trump, dans une traduction de Mats Forsgren publiée aux éditions Fri Tanke.

– ref. Le cas Trump : comprendre l’imposture pour penser la fragilité démocratique – https://theconversation.com/le-cas-trump-comprendre-limposture-pour-penser-la-fragilite-democratique-279803

Protocole d’accord avec les États-Unis : le Sénégal teste un nouveau modèle de financement de la santé

Source: The Conversation – in French – By Ibrahima Thiam, enseignant-chercheur, Université Iba Der Thiam de Thiès

Le Sénégal et les États-Unis ont signé, le 13 mars 2026, un protocole d’accord quinquennal (2026-2030) d’une valeur de 135 millions de dollars. Cette coopération bilatérale vise essentiellement le renforcement du système sanitaire sénégalais.

Cependant, elle intervient dans un contexte particulier marqué par une volonté de restructuration profonde des finances publiques par les autorités sénégalaises après les audits de 2024-2025, et par la projection de l’agenda « Sénégal 2050 » vers la souveraineté économique.

En tant que chercheur, j’ai étudié l’économie de la santé et la mise en œuvre des politiques publiques au Sénégal. Selon moi, l’analyse de cet accord, au-delà d’une lecture médico-technique, doit s’articuler autour de deux perspectives : la capacité de transformation du système de santé et le contexte économique et budgétaire sénégalais.

Implications pour le système de santé

L’accord vise à renforcer plusieurs dimensions clés du système de santé sénégalais, à savoir : la surveillance épidémiologique, les capacités des laboratoires, la digitalisation, les ressources humaines et la lutte contre les maladies prioritaires, notamment celles liées à la santé maternelle et néonatale, et la lutte contre les maladies infectieuses (VIH, paludisme, tuberculose).

Plus concrètement, le volet médico-technique de l’accord vise à consacrer une rupture avec le modèle de soins palliatifs actuel pour une approche préventive et une meilleure utilisation du numérique.

Ainsi, l’efficacité de ce protocole ne repose pas seulement sur l’injection de fonds, mais sur sa capacité à transformer structurellement l’offre de soins à travers trois leviers stratégiques majeurs.

Le premier levier est la transition numérique par la digitalisation du système d’information sanitaire (SIS). Ce pilier doit permettre une allocation plus rationnelle des ressources, limitant les gaspillages et optimisant la gestion des médicaments. En effet, alors que les médicaments représentent 52,1 % des dépenses directes de santé des Sénégalais, l’optimisation de la chaîne de distribution est plus que nécessaire pour transformer la gestion des produits pharmaceutiques, qui pèsent pour 68,5 % dans les charges des structures de soins.

Ainsi, le protocole d’accord prévoit l’interconnexion des structures de santé, permettant un suivi en temps réel de la disponibilité des intrants et une meilleure traçabilité des financements.

Le deuxième levier est la souveraineté épidémiologique par la mise aux normes de laboratoires régionaux.

Le protocole d’accord ambitionne de renforcer les capacités de diagnostic rapide pour garantir efficacement une sécurité sanitaire nationale. Cela passe par la mise à disposition de laboratoires régionaux répondant aux normes requises pour la prise en charge des demandes de diagnostic dans les délais. En outre, il s’agira pour les différentes régions du Sénégal de réduire leur dépendance aux infrastructures de la capitale.

En effet, Dakar concentre encore plus de 60 % des spécialistes.

Le troisième levier est l’optimisation du capital humain et la promotion de l’équité sociale. Parmi les cibles de l’accord figure la réduction drastique de la mortalité maternelle et néonatale, un indicateur de développement humain fondamental. Selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), au Sénégal, sur 1000 enfants nés vivants, 48 n’atteignent pas leur premier anniversaire et 66 décèdent avant leur cinquième anniversaire. La mortalité infantile est évaluée à 30,5‰.

Le taux de mortalité maternelle est évalué à 26 décès maternels pour 100 000 femmes de 15-49 ans avec des disparités régionales. À cet effet, le programme compte renforcer les investissements dans la formation continue du personnel soignant et le déploiement de sages-femmes et d’infirmiers spécialisés dans les zones rurales. Cela permet au Sénégal d’améliorer la Couverture sanitaire universelle (CSU). En effet, la CSU garantit que toute personne, sans distinction, puisse accéder à des services de santé essentiels de qualité (prévention, traitement, réadaptation, soins palliatifs) au moment voulu, sans être confrontée à des difficultés financières.

Entre consolidation et souveraineté

Le principal intérêt de ce protocole d’accord de 135 millions de dollars réside dans sa structure financière différentes des modèles traditionnels fréquents. En effet, le Sénégal contribue à plus de la moitié du financement, soit 72 millions de dollars via le budget de l’État. Cette contribution majoritaire traduit une volonté de transition vers un financement domestique et, par conséquent, vers une souveraineté sanitaire.

Cette orientation est cohérente avec les nouvelles politiques publiques, notamment avec le Plan de redressement économique et social du Sénégal, qui met l’accent sur la souveraineté économique et la réduction de la dépendance extérieure.

Toutefois, à l’instar des autres départements, le budget alloué au ministère de la Santé et de l’Hygiène publique reste sous tension. Bien que les dépenses de santé progressent en valeur absolue (autour de 444 millions USD en 2025, puis environ 460 millions USD en 2026), elles peinent à atteindre les 15 % des dépenses publiques recommandées par la Déclaration d’Abuja.

Elles tournent autour de 5 à 6 % dans ces dernières lois de finances 2024-2025.

L’intégration de ce protocole d’accord dans le budget national, malgré son importance, doit composer avec une réalité financière complexe.
Les audits commandités par les nouvelles autorités en 2024 ont révélé que le déficit budgétaire moyen sur la période 2019-2023 s’élevait à 10,4 % du PIB, soit plus du double des chiffres précédemment annoncés et supérieur à la norme communautaire. Le budget 2026, arrêté à 12,46 milliards USD, marque une volonté de reprise en main, avec un déficit projeté à 5,3 % du PIB (avec un objectif de le ramener à la norme communautaire de 3 %).

Le financement de cet accord, qui repose sur une contribution domestique de 53 % du montant total (soit 72 millions de dollars), contraint l’État à une mobilisation accrue des recettes fiscales, avec un objectif de pression fiscale fixé à 23,2 % du PIB.

Parallèlement, la dette publique réévaluée a fortement augmenté, dépassant 100 % du PIB, franchissant ainsi largement le seuil de convergence de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) fixé à 70 %.

Cela réduit considérablement les marges de manœuvre budgétaire du Sénégal. Ainsi, le service de la dette absorbe plus de 1 190 milliards FCFA (environ 2 milliards USD) en 2026. L’accord sanitaire devra réussir le pari d’une allocation efficiente. Il s’agit de transformer une dépense sociale en investissement de croissance.

En outre, l’amélioration de la santé des populations à travers notamment l’espérance de vie à la naissance qui est actuellement à 68,9 ans au niveau national contre une moyenne mondiale de 73,8, devra contribuer à atteindre les objectifs de croissance visées, nécessaires pour désendetter le pays à long terme.

Par ailleurs, outre les implications financières et économiques, cet accord constitue un label de confiance, dans un contexte où le pays tente de sortir d’une zone de turbulences financières. Ce partenariat, appuyé par les exercices de transparence des nouvelles autorités et les orientations ambitieuses des politiques publiques (Vision Sénégal 2050, Plan de redressement économique et financier…), est un signal de crédibilité envoyé aux investisseurs internationaux et partenaires bilatéraux et multilatéraux.

Un pari sur l’avenir

En définitive, le protocole d’accord Sénégal-Etats-Unis dans le domaine de la santé dépasse une simple aide au développement. Il s’agit aussi d’un test d’efficacité et de viabilité pour la nouvelle politique de souveraineté économique et financière du pays, dans un contexte de marge de manœuvre budgétaire faible.

Cependant, le succès de ce programme dépend de la capacité du Sénégal à transformer ces ressources en résultats sanitaires mesurables (baisse de la mortalité, digitalisation complète, maîtrise des maladies émergentes…) tout en maintenant une discipline fiscale face à une dette publique qui reste la contrainte principale de l’économie sénégalaise.

The Conversation

Ibrahima Thiam works for Iba Der Thiam University of Thies in Senegal.

– ref. Protocole d’accord avec les États-Unis : le Sénégal teste un nouveau modèle de financement de la santé – https://theconversation.com/protocole-daccord-avec-les-etats-unis-le-senegal-teste-un-nouveau-modele-de-financement-de-la-sante-279386

Une spoliation oubliée : les rescapés de la Shoah et les difficultés pour récupérer leurs biens et leur logement

Source: The Conversation – in French – By Shannon Fogg, Professor of History, Missouri University of Science and Technology

Du mobilier confisqué à des juifs dans leurs logements est livré à d’autres habitants à Boulogne-Billancourt, près de Paris, en avril 1942, après un bombardement allié. Art Media/Print Collector/Getty Images

Des dizaines de milliers d’appartements de juifs parisiens ont été pillés et réattribués pendant l’Occupation. Après la guerre, les survivants de la Shoah doivent affronter une nouvelle épreuve : récupérer leur logement et leurs biens au milieu d’obstacles juridiques et administratifs.


En 1945, une foule en colère se retrouve face à Aba Mizreh et à quatre de ses fils devant leur ancien domicile parisien. La famille juive s’était réfugiée à Lyon pendant la Seconde Guerre mondiale, pour découvrir à son retour que son appartement avait été pillé puis reloué en son absence. Malgré un avis d’expulsion, les nouveaux occupants refusaient de partir, et l’affaire dégénéra en bagarre. Après cet affrontement violent, Mizreh écrivit au gouvernement français :

« Ne suis-je pas en droit, après avoir tant souffert, de retrouver mon bien ? N’ai-je donc vraiment pas assez payé pour cette guerre ? »

Aba Mizreh, alors âgé de 68 ans, était un des 160 000 survivants de la Shoah à Paris qui tentaient de reconstruire leur vie après les ravages de l’occupation nazie. De ses 11 enfants, cinq fils avaient combattu pour la France et six avaient été déportés ; au moins deux ont été assassinés à Auschwitz.

Il souhaitait alors simplement retrouver l’appartement de trois pièces qui lui servait à la fois de logement et d’atelier de fourreur, afin de subvenir aux besoins de sa femme et de ses petits-enfants devenus orphelins.

Dans mes recherches sur la spoliation et la restitution des logements juifs à Paris, j’ai constaté que les questions de propriété sont souvent négligées dans les études sur la Shoah. Pourtant, pour les juifs en France, récupérer leur logement et leur mobilier était essentiel pour reconstruire leur vie. Ces questions sont également cruciales pour comprendre l’impact financier et émotionnel durable de la Shoah.

Ces situations révèlent également les limites des tentatives de l’État pour réparer le passé. Les lois françaises concernant la récupération des appartements, des biens pillés et l’indemnisation des dommages liés à la guerre promettaient l’égalité entre toutes les victimes du conflit. En réalité, elles ont créé des obstacles bureaucratiques et favorisé les victimes non juives de la guerre. Pour beaucoup de ceux qui ont tenté de récupérer leurs biens, la réponse à la question d’Aba Mizreh était négative : ils continueraient à « payer » la guerre pendant des années encore.

Pillage et restitution

Paris était la plus grande ville sous occupation allemande et abritait la plus importante population juive d’Europe occidentale. Tragiquement, environ 75 000 juifs vivant en France ont été assassinés pendant la Shoah. Pour les 75 % de la population juive de France qui ont survécu, reconstruire leur vie fut un processus long et difficile.

Avec la collaboration de citoyens français, les nazis ont pillé plus de 38 000 appartements privés dans la capitale, et jusqu’à 25 000 appartements laissés vides après le départ de familles juives ont été loués à des locataires non juifs. Des assistants sociaux ont estimé que près de 100 000 Parisiens de confession juive avaient été expulsés de leur logement pendant la guerre. Or, pour de nombreux juifs survivants, rentrer chez eux constituait la priorité absolue.

Les mémoires et les témoignages oraux racontent ces premiers moments du retour. Enfant, Rachel Jedinak survécut à la guerre en vivant cachée sous une fausse identité après l’arrestation de ses parents. Elle se souvenait de son retour dans le foyer familial :

« Nous avons arraché les scellés de la porte et nous sommes entrés. Il ne restait plus rien – rien du tout. Cet appartement vide – sans meubles, sans affaires, sans photos qui nous auraient permis de nous souvenir de ceux qui avaient disparu, de nous relier à nos parents – nous a fait pleurer. La perte de nos souvenirs était encore plus douloureuse que celle de nos biens matériels. »

Des survivants de l’Holocauste, comme Rachel Jedinak, qui était enfant pendant la guerre et témoigne ici pour France 24, ont dû lutter pour reconstruire leur vie à leur retour.

Récupérer puis réaménager ces appartements était à la fois une nécessité pratique et une démarche profondément émotionnelle. Leur logement offrait un lit où dormir, mais constituait aussi l’un des derniers liens avec les membres de la famille disparus pendant la Shoah. L’ampleur des pertes signifiait que la reconstruction ne pouvait se faire sans un effort coordonné du gouvernement français.

Restitution et réparations

Deux ordonnances publiées le 14 novembre 1944 traitaient du droit des locataires à réintégrer leur logement. Une autre ordonnance, publiée le 11 avril 1945, visait à restituer à leurs propriétaires d’origine les meubles retrouvés.

Ces mesures ont toutefois largement échoué à répondre aux besoins des juifs rescapés. Les lois sur le logement comportaient des exceptions qui favorisaient les nouveaux locataires non juifs, comme les victimes des bombardements alliés ou les anciens prisonniers de guerre. De plus, seuls quelque 2 000 meubles ont été restitués aux survivants ou à leurs héritiers.

En conséquence, de nombreux survivants ont dû compter sur une indemnisation pour compenser leurs pertes. Les juifs dont les appartements avaient été pillés pouvaient déposer une demande au titre de la loi du 28 octobre 1946 sur les dommages de guerre. Mais cette loi tant attendue s’est révélée être une nouvelle déception.

Le magasin Lévitan, au 85 faubourg Saint Martin à Paris
Le site du grand magasin Lévitan à Paris, où les responsables nazis entreposaient les biens volés aux juifs de Paris dans leurs appartements, avant de les revendre.
Chabe01/Wikimedia, CC BY-SA

Adoptée deux ans après la libération de Paris, la loi sur les dommages de guerre ne prévoyait que des indemnités limitées pour les biens personnels. Les victimes éligibles pouvaient recevoir 90 000 (anciens) francs – soit moins de 9 000 euros aujourd’hui – par foyer en cas de perte totale du mobilier, ou la moitié de la valeur assurée des biens volés.

Les demandeurs devaient remplir un formulaire de quatre pages et fournir des documents prouvant leur nationalité, leur situation familiale, leur qualité juridique et leurs droits de propriété ainsi que des témoignages attestant des pertes subies.

Si le ministère de la reconstruction et de l’urbanisme approuvait la demande d’un survivant, le versement n’était pas immédiat. Un échantillon des 2 750 dossiers conservés aux Archives de Paris révèle que plus de 85 % des demandeurs ont écrit au gouvernement pour réclamer un paiement plus rapide.

Un survivant écrivant aux autorités en 1948 résumait le sentiment de nombreuses victimes des pillages :

« Je crois que nous avons assez payé notre tribut et assez souffert pour que vous nous remboursiez au moins une partie de ce que les Allemands nous ont volé il y a bientôt six ans. »

Mais pour beaucoup, le processus d’indemnisation lié à la loi sur les dommages de guerre s’est prolongé jusqu’aux années 1960, soulignant l’impact économique durable des pillages commis pendant la guerre.

Une exclusion persistante

Seuls les citoyens français ou les étrangers ayant combattu pour la France pouvaient bénéficier d’une indemnisation au titre de la loi sur les dommages de guerre. Or plus de la moitié des juifs vivant en France pendant la Shoah étaient des étrangers – parmi lesquels près de 100 000 réfugiés ayant récemment fui les violences nazies.

Pendant l’Occupation, les juifs devaient porter une étoile jaune.
Archives fédérales allemandes, Wikimedia, CC BY-SA

Arthur Deutsch est né à Vienne de parents polonais et s’est installé à Paris en 1922, où il s’est marié et a eu cinq enfants. En 1938, il a déposé une demande de naturalisation, mais celle-ci n’a pas été finalisée avant le déclenchement de la guerre. Il a tenté de se porter volontaire pour le service militaire, mais n’a pas été mobilisé.

Sa famille a fui Paris pendant l’Exode et s’est retrouvée à Limoges (Haute-Vienne), où elle a été arrêtée en décembre 1940. Elle a ensuite été transférée au camp d’internement de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), où Arthur Deutsch a été affecté dans un Groupement de travailleurs étrangers à des travaux forcés. Lorsque la famille est revenue à Paris après la Libération, elle a découvert son appartement entièrement vide.

Arthur Deutsch a déposé une demande d’indemnisation pour dommages de guerre, qui a été rejetée en 1952 en raison de sa nationalité. Il a contesté cette exclusion en écrivant :

« Si je ne suis pas français par les papiers je le suis quand même par mes pensées, car on ne passe pas trente ans à Paris sans être assimilé, et ce ne sont pas les quatre années d’internement ni l’éventuel refus de ma demande d’indemnité mobilière qui me feront changer d’idées. »

Comme le souligne l’anthropologue Damiana Oțoiu, « les dommages psychologiques causés par les déplacements forcés, la confiscation des biens et la perte de capital social et culturel ne peuvent être compensés par la simple restitution de biens des années ou des décennies après les crimes ».

Mais pour les survivants de la Shoah à Paris, récupérer ou remplacer les biens volés représentait la possibilité de vivre avec dignité et sécurité. La lutte pour l’indemnisation et pour la reconnaissance des persécutions qu’ils avaient subies s’est poursuivie pendant des décennies après la fin de la guerre et, dans certains cas, se poursuit encore aujourd’hui.

The Conversation

Le financement de cette recherche a été assuré par une Seed Grant destinée aux sciences humaines et sociales, accordée par l’Office of the Vice Chancellor for Research and Innovation de la Missouri University of Science and Technology.

– ref. Une spoliation oubliée : les rescapés de la Shoah et les difficultés pour récupérer leurs biens et leur logement – https://theconversation.com/une-spoliation-oubliee-les-rescapes-de-la-shoah-et-les-difficultes-pour-recuperer-leurs-biens-et-leur-logement-279778

Musées commerciaux : une histoire oubliée du capitalisme

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Cras, Maîtresse de conférences en histoire des mondes modernes, histoire du monde contemporain, de l’art et de la musique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Fresque de la coupole et de la partie supérieure de la Bourse de commerce, à Paris, réaménagée par l’architecte japonais Tadao Ando à la demande de François Pinault.
Jean-Pierre Dalbéra/Flickr, CC BY-NC

À la fin du XIXᵉ siècle, alors que le commerce se mondialise, une nouvelle forme d’institution fait son apparition : le musée commercial. À Paris, la Bourse de commerce – aujourd’hui transformée en musée d’art contemporain – exposait autrefois des matières premières et des produits manufacturés. Dans son ouvrage, l’Œil capitaliste, qui vient de paraître aux éditions Flammarion, Sophie Cras, maîtresse de conférences en histoire de l’art contemporain à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, revient sur le rôle du musée comme instrument de politique commerciale et coloniale.


Tel un immense œil de fonte et de verre, le dôme filtre la lumière qui baigne le hall circulaire de la Bourse de commerce de Paris. Il anime d’un faisceau d’ombres la grande peinture murale qui orne la partie inférieure de la coupole, et d’un jeu de reflets les vitrines, elles aussi d’origine, qui scandent le pourtour du hall.

Depuis que l’entrepreneur François Pinault a repris et restauré l’édifice des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles pour y exposer sa collection d’art contemporain, un cylindre en béton dessiné par Tadao Ando redouble la rotondité de l’espace, soulignant d’un geste contemporain la coupole vitrée historique. Cet œil architectural nous rappelle que, bien avant que ces lieux ne deviennent un musée, bien avant que le commerce de gros et les ventes aux enchères de produits agricoles ne les désertent pour laisser place à des œuvres d’art, la Bourse de commerce était, déjà, consacrée au regard. Elle hébergeait même un musée. Un musée comme il n’en existe plus : un musée commercial.

Un musée commercial. L’expression sonne presque comme un oxymore aux oreilles d’aujourd’hui. Il n’en était pourtant pas ainsi à la fin du XIXᵉ siècle : le musée commercial était alors, dans la terminologie muséographique, une catégorie bien établie – et très en vogue. Dans ses Principles of Museum Administration, parus en 1885, le muséologue George Brown Goode distinguait ainsi six types de musées : « A. les musées d’art ; B. les musées historiques ; C. les musées anthropologiques ; D. les musées d’histoire naturelle ; E. les musées technologiques ; F. les musées commerciaux. » Il poursuivait avec une définition pour le moins intrigante :

« Le musée commercial se consacre aux matières premières et aux articles manufacturés susceptibles d’être vendus ; aux marchés, aux modes de distribution commerciale, aux prix, ainsi qu’à l’offre et la demande de marchandises. »

Que pouvaient bien avoir à faire au musée des phénomènes économiques tels que les prix, l’offre et la demande ou la distribution commerciale ? Répondre à cette question suppose de remonter dans le temps, de renouer avec une époque où ni le « musée » ni l’« économie » n’avaient exactement le sens qu’on leur prête aujourd’hui. Alors, l’économie n’était pas encore synonyme d’abstraction et de formalisation mathématique, mais pouvait être conçue comme une science « à collection », dont les savoirs, fondés sur l’observation des objets, trouvaient au musée le lieu idéal d’élaboration, de diffusion, voire de mise en pratique. Alors, le musée n’était pas nécessairement compris sous un prisme esthétique et patrimonial, mais apparaissait volontiers comme une technologie économique, un instrument de politique commerciale. Les pratiques productives, marchandes et financières du capitalisme s’adossaient à des pratiques particulières du regard, exercées au musée et cultivées dans la vie professionnelle quotidienne. C’est ce que j’appelle l’« œil capitaliste ».

Une manière de voir

Parler d’« œil capitaliste », c’est s’exposer à trois malentendus que j’aimerais d’emblée lever. Le premier serait de réduire à la vue un processus qui mobilisait en réalité bien d’autres sens, en particulier le toucher et le goût, mais aussi une pluralité d’actions réalisées au musée : non seulement voir, mais lire et discuter, manipuler, expérimenter, calculer. Le deuxième serait de comprendre cette expression comme une personnification du capitalisme, qui, tel un être tout-puissant, serait susceptible de « voir ».

Mon intention est à l’opposé : dans les termes de l’historien Pierre Rosanvallon, je considère que « le capitalisme n’est que la résultante de pratiques économiques et sociales concrètes ». Empruntant au period eye cher à Michael Baxandall, l’œil capitaliste désigne en réalité l’œil des capitalistes, les compétences et habitudes visuelles des acteurs qui furent au cœur du système socio-économique capitaliste.

Le troisième malentendu serait d’essentialiser et de déshistoriciser le capitalisme et la forme de regard qui l’accompagne. Or, bien au contraire, l’œil que je décris correspond à une phase relativement restreinte et historiquement bien déterminée du capitalisme, qui a commencé avant lui et se poursuit après sa disparition. Cette phase s’inscrit à la toute fin de ce que Pierre François et Claire Lemercier, dans leur périodisation du capitalisme, appellent l’« âge du commerce », qui selon eux s’étend de la fin du XVIIᵉ siècle aux années 1880 environ. Loin des conceptions aujourd’hui dépassées d’une « révolution industrielle » fondée sur la production mécanisée en usine, ce premier âge du capitalisme s’incarne, jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, dans la figure puissante du négociant, qui tire profit de l’organisation du commerce au loin, fait crédit et passe commande aux fabricants à travers des chaînes complexes de sous-traitance.

La production est encore peu standardisée ; la connaissance des marchandises et des débouchés est alors clé : ce sont précisément ces compétences visuelles du négociant que les musées commerciaux entendent rationaliser. Parce qu’ils sont créés au moment où le monde bascule progressivement dans l’« âge de l’usine », une nouvelle phase du capitalisme marquée par la standardisation et la massification de la production dans de grosses unités fondées sur des canaux de distribution différents, ces musées se trouveront rapidement obsolètes. L’intitulé de ce livre, l’Œil capitaliste, doit donc être compris comme la version abrégée de ce qu’on pourrait appeler, pour paraphraser Fredric Jameson, « la logique sensorielle des capitalistes à l’âge du commerce tardif ».

Le musée me semble, comme l’écrit Benoît de L’Estoile, un observatoire privilégié pour comprendre « la façon dont nous voyons le monde où nous vivons », car, en son sein, l’ordonnancement du rapport visuel aux objets est délibérément et explicitement épistémique. En mobilisant des sources textuelles et iconographiques lacunaires et dispersées, ce livre s’efforce de restituer une pratique du regard liée à une manière de vivre le monde – un regard, je l’ai dit, intimement mêlé au toucher, au goût, à l’expérimentation en laboratoire, à la lecture de textes et de chiffres, au calcul.

C’est dans l’épaisseur matérielle des dispositifs d’exposition, à l’intersection de considérations scientifiques, esthétiques et pratiques, que se loge la capacité du musée à produire et transmettre des savoirs pour les visiteurs et visiteuses, dans une rencontre qui n’est pas seulement visuelle, mais qui mobilise tous les sens d’un corps en mouvement. Le musée, écrit Charlotte Klonk, est un « espace d’expérience ». Cette enquête, menée au plus près des objets et de leurs modes d’apparition, cherche ainsi à offrir une histoire plus située et concrète du capitalisme.

En écrivant ce livre, j’espère réinscrire cette bizarrerie – les musées commerciaux – dans l’histoire des musées, de l’économie et de la colonisation, dont ils sont triplement absents. J’aimerais montrer qu’à l’époque qui m’occupe, le musée était volontiers conçu comme un instrument politique et économique à part entière ; qu’il pouvait être tourné vers le futur et l’action, plutôt que vers la contemplation du passé ; que les collections muséales ne tiraient pas nécessairement leur valeur de la beauté, de la préciosité, de la rareté ou du témoignage historique, mais plutôt du potentiel commercial qu’elles représentaient ; qu’elles étaient parfois constituées non pour être conservées, mais pour être manipulées, détruites et constamment renouvelées.

Je souhaiterais aussi nuancer une histoire de la pensée économique souvent écrite comme le triomphe d’une économie néo-classique abstraite et mathématiquement formalisée. Mon approche s’inscrit dans la lignée des chercheuses et chercheurs qui, comme Marion Fourcade, refusent de prendre pour acquises a priori les catégories d’« économie » et « économistes », et se donnent au contraire pour objectif d’« examiner les conditions historiques qui ont contribué à cristalliser l’idée même de ce qu’est l’économie », en prêtant attention aux pratiques autant qu’aux textes, aux praticiens aussi bien qu’aux universitaires.

Les musées commerciaux étaient en effet, à l’instar des chambres de commerce auxquels ils étaient souvent associés, des espaces de rencontre entre savants et publicistes, négociants et manufacturiers, élus et administrateurs. À cette intersection, ils permettent de cerner des courants de pensée alternatifs à la discipline économique dominante, et diversement articulés avec elle, esquissant un panorama des savoirs économiques plus complexe et hétérogène, moins téléologique aussi.

Les sciences commerciales pratiquées au musée s’offrent comme un chaînon manquant entre la « science du commerce » du XVIIIe siècle redécouverte par Arnaud Orain, et les « sciences coloniales » dont Pierre Singaravélou a étudié le développement et l’institutionnalisation à partir de la fin du XIXᵉ siècle. Elles aident à comprendre la centralité des économistes dans la constitution et la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation, à rebours de la conception longtemps soutenue selon laquelle le libéralisme des économistes aurait fait d’eux des anti-colonialistes.

De fait, les musées commerciaux ont leur place dans l’histoire de l’impérialisme et de la colonisation, dont ils ont été des outils. Les historiens économiques ont relevé le faible poids des importations et exportations coloniales dans la balance commerciale des nations métropolitaines jusqu’à la Première Guerre mondiale au moins. C’est fort conscients de ces statistiques (qu’ils étaient souvent chargés eux-mêmes de produire) et dans l’espoir de les inverser que les responsables des musées commerciaux œuvraient. Le caractère inabouti et en partie illusoire de l’entreprise d’exploitation commerciale des colonies n’entame pas la réalité des instruments qui furent concrètement mis en œuvre pour la servir – les musées commerciaux coloniaux furent de ceux-là.

Leur muséographie économique expose, sans fard, le programme implacable de domination économique que s’étaient donné les métropoles impériales. Les musées commerciaux s’inscrivent sans rupture à l’intersection de l’histoire de la colonisation, puisqu’ils concouraient très concrètement à l’entreprise économique coloniale, et du colonialisme, au sens où ils promouvaient et légitimaient l’idéologie coloniale. Ce livre suggère qu’ils ont progressivement glissé de l’une vers l’autre, de l’économique vers le symbolique, sans présumer, du reste, qu’ils aient été plus efficaces comme outils de propagande coloniale qu’en tant qu’instruments de développement du commerce.

L’histoire des musées commerciaux s’écrit sous un double horizon d’échec : l’échec d’un projet muséal qui, en dépit des ambitions et des moyens déployés, déçoit systématiquement les attentes et finit par être totalement abandonné ; l’échec d’un projet économique, celui de la « mise en valeur » des colonies, qui se traduit par un profond décalage entre des discours tapageurs et les faits, et s’appuie sur des pratiques de la science devenues rapidement obsolètes. Pour autant, il s’agit de ne pas laisser notre conscience de l’échec décrédibiliser par avance le phénomène historique, ou en faire une erreur à démystifier.

Efforçons-nous au contraire de prendre au sérieux les projets et les savoirs qui animaient les acteurs, aussi absurdes, vains et néfastes nous semblent-ils. Oublions que nous connaissons la fin de l’histoire, et plongeons dans la pratique de ce que furent les musées de l’œil capitaliste.

The Conversation

Sophie Cras a reçu des financements de la politique scientifique de l’Université Paris 1 et de la Humboldt Stiftung.

– ref. Musées commerciaux : une histoire oubliée du capitalisme – https://theconversation.com/musees-commerciaux-une-histoire-oubliee-du-capitalisme-279393

Les Alsaciens évacués de 1939 : les conséquences d’une rencontre forcée entre deux France

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean Lacroix, Associate Professor, Université Paris-Saclay

Photo de classe de l’année 1939-1940 d’une école privée de la ville d’Isle (Haute-Vienne), précisant : « Quelques élèves alsaciens. »
Site officiel de la ville d’Isle

Pendant un peu moins d’un an, entre l’automne 1939 et l’été 1940, de très nombreux Alsaciens du Bas-Rhin, ont vécu en Haute-Vienne après avoir quitté leur région devenue zone de guerre. Une étude récente s’intéresse à cette cohabitation forcée et à l’effet qu’elle a pu avoir sur le comportement électoral des hôtes après le conflit.


À l’automne 1939, la France entre en guerre contre l’Allemagne, mais le conflit ne se déclenche pas seulement sur le front. Il débute aussi dans les gares, les mairies et les villages de l’intérieur du pays. En effet, dès 1933, l’État avait préparé l’évacuation des populations frontalières en cas de conflit avec l’Allemagne. Des centaines de milliers de civils quittent alors le nord-est de la France dès le début du conflit.

Cette évacuation repose sur une organisation rigoureuse. Les civils sont autorisés à emporter 30 kg de bagages et doivent laisser derrière eux les biens non essentiels. Le plan d’évacuation prévoit depuis plusieurs années un itinéraire précis, guidant les évacués du nord-est de la France de leurs municipalités d’origine vers leur municipalité d’accueil. Dans les départements évacués, l’évacuation de la « zone avant », zone située entre la ligne Maginot et la frontière allemande, doit précéder celle de la « zone arrière », située juste après la ligne Maginot.

Des habitants du Bas-Rhin sont envoyés à plus de 700 kilomètres de chez eux, en Haute-Vienne. Les services de la préfecture de Haute-Vienne avait prévu de répartir de manière équitable les réfugiés alsaciens dans son département, afin que chacune des municipalités le composant accueille une quantité de réfugiés équivalant à environ un tiers de sa population. Cependant, certaines municipalités doivent accueillir des réfugiés de la zone avant, tandis que d’autres doivent accueillir des réfugiés de la zone arrière. Or, la seule évacuation de la zone avant amène déjà environ 60 000 réfugiés en Haute-Vienne.

Dès lors, le préfet haut-viennois proteste et le vice-président du Conseil des ministres Camille Chautemps consent à arrêter l’évacuation vers la Haute-Vienne. Cette modification du plan initial contredit la volonté du préfet haut-viennois de répartir équitablement les réfugiés entre les municipalités de son administration.

Notre étude montre que les communes désignées pour accueillir des réfugiés issus de la zone avant ont finalement reçu, en moyenne, une population supplémentaire équivalant à 22,8 % de leur population initiale par rapport aux autres communes. Certaines communes haut-viennoises ont même accueilli plus de 85 % de leur population en réfugiés. Dans ce contexte, la répartition inégale de l’afflux de réfugiés entre les municipalités n’était que le fruit du hasard et n’était pas due, comme dans d’autres cas, aux caractéristiques des communes hôtes.

Cette différence importante de flux de réfugiés, et ces différences de flux aléatoires, permettent d’étudier précisément l’impact de ces réfugiés sur leurs hôtes.

Rencontre entre deux France

Comment analyser ce contact entre les hôtes et les réfugiés bas-rhinois ? La théorie du contact élaborée par le psychologue américain Gordon W. Allport (1954) mentionne quatre dimensions favorisant un contact positif entre groupes. Les contacts entre groupes sont facilités si les deux groupes (1) partagent un statut social équivalent ; (2) partagent un objectif commun ; (3) coopèrent sur différentes tâches ; et (4) le contact est validé par les autorités. Le contact entre réfugiés alsaciens et leurs hôtes haut-viennois semble répondre à l’ensemble de ces critères.

Carte de l’évacuation depuis l’Alsace vers la Dordogne et la Haute-Vienne.
Et si Nexon m’était conté

Les autorités s’empressent de demander aux populations locales de réserver le meilleur accueil possible aux réfugiés alsaciens. Le contexte, et l’unité nationale qu’il requiert, offrent toutes les garanties pour que les hôtes accueillent les réfugiés alsaciens à bras ouverts. La logistique de l’accueil mobilise les populations locales. Plusieurs témoignages attestent d’échanges positifs entre les hôtes et les réfugiés alsaciens. C’est le cas lors de la fête de Noël 1939, quand les Haut-Viennois invitent les réfugiés alsaciens à partager un moment avec eux.

Malgré ces signes de contacts positifs, l’arrivée des Alsaciens met en exergue les différences entre les hôtes, « Français de l’intérieur » et leurs invités. Les réfugiés alsaciens, majoritairement, parlent un dialecte local proche de l’allemand, ce qui leur vaut le surnom de « ya-ya ».

Les différences entre réfugiés et hôtes vont bien au-delà de la seule barrière de la langue. Historiquement, le Limousin est séculaire, tandis que le Bas-Rhin est plutôt religieux, en particulier protestant. La Haute-Vienne est également un territoire rural, ce qui tranche avec le développement urbain du Bas-Rhin. Toutes ces différences se manifestent dans les comportements électoraux d’avant-guerre : selon les statistiques électorales, la Haute-Vienne se situe, entre 1928 et 1936, parmi les territoires les plus à gauche du pays. Ce n’est pas le cas du Bas-Rhin, qui se situe plutôt en milieu de tableau.

Au final, le contact entre Haut-Viennois et Bas-Rhinois sera de courte durée. À la suite de la défaite militaire française, l’armistice de Rethondes signé le 22 juin 1940 exige le rapatriement des populations évacuées. Une grande majorité des Alsaciens évacués effectue donc, dès l’été 1940, le chemin inverse de celui de l’automne 1939. Même si le contact entre ces deux France a été court, il a été une expérience poignante pour les réfugiés comme pour les hôtes.

Les conséquences d’une rencontre : le vote en Haute-Vienne dans l’après-guerre

Afin de mieux comprendre comment l’hébergement de réfugiés alsaciens a marqué leurs hôtes, notre étude s’intéresse à une spécificité locale : le vote de gauche. Si le contact avec les réfugiés a marqué les habitants, cela peut influencer le vote de trois manières. Premièrement, le contact peut influer sur le vote des hôtes directement exposés aux conséquences de la guerre, notamment sur le plan économique. Deuxièmement, le contact peut permettre un échange de valeurs entre les hôtes et les réfugiés, en moyenne plus à droite ; la part de vote de la gauche peut donc diminuer dans les municipalités ayant accueilli le plus de réfugiés. Troisièmement, le contact, en révélant les différences avec les électeurs alsaciens plus à droite, peut avoir accru le succès de la gauche localement.

Il semble que ce troisième mécanisme ait prévalu après-guerre. Les municipalités qui ont reçu le plus de réfugiés ont voté plus à gauche que les autres après le conflit. Une hausse de 10 points de pourcentage de la part des évacués a accru, en moyenne, la part du vote en faveur de la gauche à la fin des années 1940 de 2 points. L’effet culmine dans l’immédiat après-guerre, puis s’atténue dans les années 1950. Cette redistribution des votes à gauche provient en partie d’un désaveu du Mouvement républicain populaire (MRP), un parti souvent associé à ses dirigeants d’origine alsacienne. Ces résultats ne suggèrent pas un déplacement électoral diffus, mais une reconfiguration du rapport au local et au national dans les urnes.

Nous observons également que les municipalités qui ont accueilli le plus de réfugiés alsaciens se sont, après la guerre, concentrées sur le tissu social local, notamment en créant des associations à cet effet. Finalement, nous observons que ce renforcement de la gauche a eu lieu là où les réfugiés alsaciens différaient le plus de leurs hôtes. Ce fut le cas lorsque des réfugiés venaient de municipalités où la part des protestants était plus importante, ou lorsque des Haut-Viennois ruraux accueillaient des Bas-Rhinois urbains, ou au contraire lorsque des Haut-Viennois urbains accueillaient des Bas-Rhinois ruraux.

Le contact entre ces deux France pendant la guerre a donc renforcé les particularismes régionaux en matière de comportements électoraux. Le contact entre différents groupes n’homogénéise pas forcément les comportements. Dans des sociétés post-conflit, ces particularismes constituent l’un des défis à relever pour rebâtir le pays. L’hébergement des réfugiés alsaciens et mosellans est désormais souvent célébré dans les anciennes communes d’accueil. Il semble donc que cette histoire commune, qui a pu autrefois accentuer les différences politiques, constitue désormais un pont entre des municipalités éloignées de plus de 700 kilomètres l’une de l’autre.

The Conversation

Jean Lacroix a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Ricardo Pique ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les Alsaciens évacués de 1939 : les conséquences d’une rencontre forcée entre deux France – https://theconversation.com/les-alsaciens-evacues-de-1939-les-consequences-dune-rencontre-forcee-entre-deux-france-279228

Sur les pas des sœurs Mirabal

Source: The Conversation – France in French (3) – By Catherine Pélage, Professeure de littératures et cultures d’Amérique latine, Directrice de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal, Université d’Orléans

La journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre de chaque année, commémore le martyre de trois sœurs en République dominicaine en 1960. Laollietopia/Wikimédia, CC BY

En 1930, Rafael Leónidas Trujillo s’empare du pouvoir en République dominicaine. Il y instaure un régime brutal qui durera plus de trente ans. Face à cette violence, des mouvements d’opposition se forment. Parmi ces figures, on trouve les sœurs Mirabal : Patria, Minerva et María Teresa. Le 25 novembre 1960, alors qu’elles reviennent de Puerto Plata où elles avaient rendu visite à leurs maris emprisonnés, les trois sœurs sont assassinées. Les Sœurs Mirabal, l’éternel envol des papillons, de Catherine Pélage, professeure de littératures et cultures d’Amérique latine à l’Université d’Orléans et directrice de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal, qui vient de paraître aux éditions Regain de lecture, est la première biographie en français qui leur est consacrée. Extraits.


Concerts, spectacles, conférences, débats, projections de films, colloques : tous les ans, en France, le 25 novembre est marqué avec conviction. La Journée est placée sous le signe de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. La date est solidement ancrée, les établissements scolaires, les villes, les régions, se mobilisent, s’inscrivant dans une dynamique impulsée par l’Organisation des Nations unies qui a proclamé en 1999 le 25 novembre comme Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Si le jour est bien identifié, son origine l’est beaucoup moins. Sur les sites officiels, il est parfois mentionné que la date a été choisie en l’honneur des sœurs Mirabal. Mais qui sont-elles ?

Une rapide consultation sur Internet nous conduit dans les Caraïbes, en République dominicaine, et fait apparaître trois magnifiques visages : Patria, Minerva et María Teresa nous regardent avec détermination. Quelques lignes précisent parfois qu’elles ont été assassinées le 25 novembre 1960 sur ordre du dictateur Rafael Leónidas Trujillo. Si l’on continue les recherches, de nombreuses photos apparaissent, tirées des albums de leur famille : Patria, vêtue d’une robe blanche, sourit, elle se trouve dans un très beau jardin. Minerva, au volant d’une voiture et accompagnée d’une amie, salue joyeusement le photographe. La toute jeune María Teresa fixe d’un air radieux l’objectif, son visage est orné de deux très longues nattes.

Les photos se succèdent ; elles sont rétrospectivement bouleversantes. Des clichés de leur mariage : Patria épouse Pedrito, la petite fille accroupie devant eux n’est autre que María Teresa, leur demoiselle d’honneur. Minerva et Manolo se regardent avec amour. María Teresa et Leandro échangent leurs coupes de champagne. D’autres photos révèlent la fierté de Minerva recevant son diplôme d’avocate ou la solennité de María Teresa qui vient d’obtenir son baccalauréat. Nous découvrons aussi les sœurs avec leurs enfants, leurs parents, leurs amis. Toutes ces images sont d’une rare intensité. Les trois sœurs incarnent la beauté, la jeunesse, l’élégance, l’amour, l’union familiale.

Le contraste est frappant entre ces portraits qui marquent des événements heureux de vies apparemment sans problème et ce que l’on déduit : un engagement politique, une persécution, un assassinat d’une brutalité indicible. Dès lors, la question devient plus pressante : qui étaient les sœurs Mirabal ?

L’étude plus attentive de l’album de famille qui s’offre à nous révèle la présence d’une quatrième sœur, Adela, dite Dedé. Nous l’observons avec ses sœurs, heureuse aux côtés de son fils aîné. Puis nous la voyons prendre de l’âge : c’est la seule des sœurs qui ait survécu à l’atrocité de la dictature de Trujillo. Sur d’autres photos plus tardives, elle se tient fermement au milieu de nombreux jeunes gens : ses trois enfants et les six enfants de ses sœurs. Grâce à elle, nous gardons de ses trois sœurs une mémoire vive à travers les portraits qu’elle esquissait. Grâce à ses paroles, nous entrevoyons les parcours engagés de ses trois sœurs assassinées.

En poursuivant l’investigation, arrivent jusqu’à nous, depuis la République dominicaine ou, dans une moindre mesure, les États-Unis, des tableaux, des fresques, des poèmes, des chansons, des films, des reportages, des témoignages : un foisonnement de représentations, de mots, d’écrits qui traduisent une volonté collective de leur rendre hommage. En revanche, les livres consacrés à la dictature de Trujillo ont tendance à évoquer les trois sœurs en quelques lignes qui rappellent : qu’elles étaient des opposantes politiques, qu’elles ont été assassinées sur ordre du dictateur, que ce crime a précipité la chute de Trujillo.

Les grandes idées sont là, en revanche on peine à trouver les informations permettant de déterminer leur importance historique et ce qui fait qu’elles sont considérées actuellement comme des héroïnes nationales. D’autres ouvrages, pour beaucoup des témoignages de leurs proches, sont très riches et porteurs d’une charge émotionnelle extrêmement forte si bien qu’on ressort des lectures avec l’impression troublante de connaître les trois sœurs. On trouve paradoxalement très peu de travaux universitaires.

En dehors de la République dominicaine il est difficile de se procurer des ouvrages les concernant. Pourtant, dès qu’on a l’occasion en France de raconter leur histoire, elle suscite l’admiration, une profonde empathie et toujours la même question : comment est-il possible que nous ne connaissions pas ici l’Histoire des sœurs Mirabal ? C’est cette question, que je me suis moi-même posée la première fois que j’ai entendu parler des sœurs, qui est à l’origine du livre que nous proposons.

Lors de mon premier voyage à Saint-Domingue, je me trouvais dans la librairie La Trinitaria, située dans le quartier historique de la ville. Alors que je demandais des conseils de lecture en précisant que j’avais un intérêt particulier pour les écrivaines et les femmes dans l’Histoire, Virtudes Uribe, spécialiste des livres dominicains, m’a offert un café, m’a invitée à m’asseoir dans l’un des rocking chairs où prennent place les visiteurs puis m’a parlé des sœurs Mirabal et du roman Au temps des papillons que l’écrivaine dominicano-étatsunienne Julia Álvarez leur avait consacré. La libraire évoquait avec émotion ces résistantes au régime sanglant de Rafael Leónidas Trujillo. J’ai été bouleversée par les grandes lignes de l’histoire que je découvrais. Je me suis immédiatement demandé pourquoi, alors que je travaillais depuis longtemps sur les femmes en Amérique Latine, je n’avais jamais entendu parler de Minerva, Patria et María Teresa.

Pourquoi, alors qu’en 1999 l’ONU avait fixé en leur honneur la date du 25 novembre comme Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, ces héroïnes de l’histoire récente de République dominicaine n’étaient-elles pas plus connues par-delà des frontières ? Comment était-il possible qu’on leur rende hommage tous les 25 novembre sans le savoir ? Dès cet instant est née la volonté de reconstituer leur trajectoire, de comprendre leur dimension politique et historique, de savoir comment leur histoire a circulé depuis la demi-île d’où elles sont originaires jusqu’à l’ONU.

S’est imposée, comme une évidence et une nécessité, l’écriture d’un livre qui reconstituerait leur histoire dans sa dimension historique et humaine, faisant émerger ce que je découvrais au fil de mes recherches : leur résistance et l’héroïsme au féminin qui caractérise, de façon différente, chacune des quatre sœurs. Adela n’a pas été assassinée, ne s’est pas engagée politiquement certes, mais elle a survécu à l’atrocité, consacré sa vie aux enfants et à la mémoire de ses sœurs. C’est en grande partie grâce à elle que la mémoire de Minerva, Patria et María Teresa est si forte. Nous ne parlerons donc pas, comme c’est souvent le cas, des trois mais des quatre sœurs Mirabal unies par une indestructible sororité.




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L’assassinat des sœurs Mirabal : aux origines de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes


Ce livre est le fruit de relations très fortes tissées durant des séjours de recherche en République dominicaine qui m’ont permis de nouer des collaborations fructueuses avec des chercheurs, artistes, médiateurs culturels, de recueillir des témoignages, de découvrir les lieux de mémoire consacrés aux sœurs Mirabal, de consulter des documents et ouvrages introuvables en Europe. L’un des plus beaux cadeaux que m’a offerts cette recherche a été le privilège de nouer des liens avec les descendants des sœurs Mirabal. Leur accueil, leur transmission, leur philosophie de la vie directement inspirée des luttes de leurs mères, tantes et grands-mères, m’ont permis de comprendre l’immensité de l’héritage qu’ont laissé, que nous ont laissé, celles qui étaient si justement surnommées, dans la clandestinité, les Papillons.

Ce livre s’est également nourri du dynamisme de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal que je dirige à l’Université d’Orléans. Cette Chaire a vu le jour grâce au soutien de l’Université d’Orléans et de l’ambassade de République dominicaine en France que je remercie chaleureusement. Un nouveau pont entre nos deux pays s’est ainsi créé au cœur duquel se trouvent les sœurs Mirabal.

Cette réflexion s’est aussi construite dans les interactions avec mes étudiants du département d’études hispanophones de l’Université d’Orléans. Durant les cours ou séminaires consacrés aux sœurs, leur émotion, leurs interrogations, leurs observations ont été précieuses.

Cet ouvrage a été composé avec une participation à la recherche documentaire de Sandrine Lucas qui a elle-même été mon étudiante. Elle est passionnée par la République dominicaine et a été la première, dans notre département d’espagnol, à rédiger un mémoire de master consacré aux sœurs Mirabal. Son écrit, très novateur, portait sur leurs représentations littéraires. Devenue enseignante d’espagnol, elle n’a jamais cessé de faire des recherches sur ce sujet, qui l’ont menée en République dominicaine sur les pas des héroïnes. Chaque année elle réalise des projets ambitieux avec ses élèves. Associer Sandrine à ce travail était une évidence tant elle est animée, tout comme moi, d’un désir de transmission de l’histoire des sœurs Mirabal.

Julia Álvarez a accepté d’écrire le prologue de notre livre. C’est un grand honneur et une immense joie. Nous admirons autant son talent de romancière que sa volonté de faire connaître la culture de son pays d’origine et sa détermination à porter avec force l’histoire des sœurs Mirabal. Son roman In the Time of the Butterflies (Au temps des papillons) publié en 1994 a eu un rôle fondamental dans la diffusion, sur le plan international, de l’Histoire des sœurs Mirabal. C’est bien souvent le premier conseil de lecture que l’on reçoit dès qu’il est question de Minerva, Patria, María Teresa et Adela. Comme Julia Álvarez l’écrit si bien, dans notre ouvrage, « las Mariposas » deviennent les Papillons.

Avec ce beau « marrainage », nous vous invitons à suivre les pas des sœurs Mirabal. L’hypothèse que nous formulons ici est que leur Histoire est à penser en croisant deux types de violence propres à la société dans laquelle elles vivaient : celle que subissaient les femmes et celle qui s’abattait sur les opposants politiques. Tant dans leur trajectoire que dans la réception de leur histoire, les questions de genre et de politique sont indissolublement liées. Notre cheminement se centrera d’abord sur ces « Quatre femmes puissantes ». Cette formulation, inspirée par le roman de Marie Ndiaye dans son hymne au courage et à la résilience, nous conduira à nous plonger dans l’horreur de la dictature de Trujillo pour comprendre la destinée des sœurs qui s’inscrit tragiquement dans l’Histoire de leur pays.

Nous verrons ensuite comment leurs qualités humaines rendaient inévitable une confrontation avec le dictateur, d’où leur lutte et une affirmation croissante de leur opposition face à la tyrannie. Leur assassinat a été lourd de conséquences : son impact national et la circulation de leur histoire en Amérique fait que, comme l’écrit la poétesse Carmen Natalia, « elles sont tombées pour devenir éternelles. ». C’est donc la naissance, l’envol et la persistance des Papillons que nous allons repenser ici.

The Conversation

Catherine Pélage ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Sur les pas des sœurs Mirabal – https://theconversation.com/sur-les-pas-des-soeurs-mirabal-278340