« Biloute », « chicour »… : les mots du Nord à l’épreuve des parlers jeunes

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Gensane, Chercheuse en sciences du langage, Université d’Artois

Les parlers du nord de la France sont-ils en train de se figer en souvenir d’un autre temps ? Ou continuent-ils à se manifester dans les usages contemporains, y compris là où on ne les attend pas ?


À partir d’une enquête de terrain menée dans plusieurs établissements des Hauts-de-France entre 2016 et 2025, il est possible d’observer non pas un retour massif de patois, mais une circulation complexe de quelques formes septentrionales (entendre par là, parlers « du Nord ») au sein de répertoires linguistiques hétérogènes.




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Dès 1971, le linguiste Pierre Guiraud notait que des mots d’origine dialectale (issus de variétés linguistiques régionales distinctes du français « standard ») pouvaient être relayés par l’argot. Timothy Pooley, autre linguiste, évoquait un peu plus tard une possible « dépicardisation » , soit une disparition du picard – celui-ci étant une langue régionale d’oïl historiquement parlée dans le nord de la France et en Belgique. Faut-il y voir un déclin irrémédiable ou plutôt la transformation d’un héritage ?

Un petit noyau nordiste dans des « parlers jeunes »

Les jeunes du Nord parlent-ils encore « patois » ? Dans les corpus recueillis (listes lexicales co-construites, entretiens, observations) dominent les emprunts à l’arabe, à l’anglais et au rromani. Pour autant, un noyau de régionalismes du Nord persiste et, parmi eux, les substantifs et appellatifs « biloute » (gars, mec) et « tchot » (petit), « chicour » (champion), le déterminant « ch’ », la locution verbale « dire quoi », ou encore le verbe « finquer » (fumer). Le relevé révèle par ailleurs des flottements étymologiques : certaines origines sont discutables – de même que les termes employés pour les décrire : patois, dialecte, régionalisme.

Premier enseignement que nous livre cette étude : ces mots ne subissent aucune manipulation morphologique notable. Par exemple, pas de verlanisation bien connue des pratiques argotiques contemporaines. Là où l’argot contemporain aime à transformer, le régionalisme nordiste est inséré sans cette modification.

Deuxième enseignement : leur vitalité est inégale. « Biloute » et « tchot » sont massivement compris, et encore employés par une partie des locuteurs interrogés en 2025 dans l’étude citée plus tôt. « Finquer » est plus fragile. « Chicour » donne lieu à des définitions divergentes (de « champion » spécialisé uniquement à son sens littéral, à « frimeur »). Pour désigner ces savoirs linguistiques diffus, les linguistes parlent par exemple de « compétence latente », souvent sous-estimée par les locuteurs.

Patrimoine affectif, stigmate social

Les discours épilinguistiques (discours au sujet de la langue) recueillis éclairent cette situation. Les formes régionales sont fréquemment associées à la famille, au « patrimoine » du Nord. Elles relèvent donc d’une mémoire territoriale.

Mais cette valorisation affective coexiste avec une forte dépréciation sociale : l’idée même du « chti », nous informe un lycéen interrogé, renvoie à l’image des « anciens », mais aussi… aux « bouseux ». On oscille alors entre « condescendance et attendrissement », si nous reprenons les mots du linguiste Pierre Rézeau. L’accent du Nord, même s’il n’est pas le seul, fait l’objet de moqueries récurrentes. On retrouve ici ce que Philippe Blanchet nomme la « glottophobie » : la stigmatisation des manières de parler. Le paradoxe est d’ailleurs souvent frappant ; des locuteurs peuvent se moquer d’un accent qu’ils partagent eux-mêmes. L’insécurité linguistique persiste, et explique en partie la faible revendication explicite des régionalismes dans les usages ordinaires.

À l’inverse, les pratiques argotiques contemporaines souvent associées aux « banlieues » bénéficient parfois d’une sorte de prestige paradoxal pour certains jeunes locuteurs interrogés dans la même étude ; elles incarnent souvent (mais pas toujours) l’opposition, et aiment se distinguer par « rupture », au contraire du patois.

Argot et dialecte : un même travail de différenciation

Pour autant, opposer frontalement argot et patois serait simplificateur. Un argot contemporain, comme un dialecte, est localisé, marqué socialement et investi d’une forte charge identitaire. De même, tous deux participent d’un déplacement du Soi par rapport à l’Autre : inclusion des pairs, distinction vis-à-vis de l’extérieur.

Cela peut nous conduire à penser que les régionalismes du Nord intégrés aux « parlers jeunes » n’apparaissent pas comme des fossiles folkloriques, mais fonctionnent plutôt comme des indices discrets de connivence. L’argot peut relever davantage de l’opposition, le patois davantage de la proximité… mais ils partagent un même ressort symbolique.

De nouveaux canaux de légitimation

Les arts et médias contemporains jouent un rôle non négligeable dans ces circulations. Le rap, devenu un genre musical d’importance, agit comme instance de légitimation linguistique. Si des artistes comme Jul ont diffusé des régionalismes méridionaux (« tarpin », « fraté »), certains évoquent très ponctuellement le Nord. C’est ainsi que nous pouvons noter la présence de le « chnord » (présence un tant soit peu erronée, « ch » étant déjà un déterminant), chez Freeze Corleone qui n’est pas du Nord.

Mais nous trouvons aussi notamment les Nordistes BEN plg et ZKR, issus d’un espace urbain identifié comme un foyer actif de production rap et argotique, soit souvent Roubaix, et dont les usages font apparaître des formes localement ancrées (par exemple, « zig » pour désigner un individu), et bien que certaines soient issues, au départ, de ressources empruntées à l’arabe (par exemple, « tneket », qui signifie incroyable). Toutes ces occurrences réinvestissent l’imaginaire territorial du Nord. Nous pourrions également citer le groupe Paula Fargue qui met en valeur patois et accent du Nord.

Les réseaux sociaux ou les publicités contribuent à donner de l’importance à certaines formes. Des expressions virales, portées par des influenceurs ou des émissions de téléréalité, pourraient y acquérir une visibilité nationale.

Les formes régionales y trouvent parfois une nouvelle scène, comme ce fut le cas du mot « drache » dans une campagne publicitaire récente d’une marque de cosmétiques. Ces « tiers » médiatiques modifient l’équation : ce qui était perçu comme ringard peut devenir tendance, à condition d’être adoubé par une figure d’autorité culturelle.

Enfin, nous n’oublierons pas le rôle du dictionnaire : « drache » est justement entré dans celui-ci il y a quelques années, avec la marque lexicographique « régionalisme ». En légitimise-t-il l’usage ?

La publicité peut-elle légitimer un régionalisme ?

Quel avenir pour les parlers septentrionaux ?

Les données recueillies révèlent une ambivalence bien connue de la sociolinguistique : attachement affectif d’un côté, distance sociale de l’autre. Les jeunes interrogés n’expriment pas de crainte de voir disparaître le patois et n’en font pas une cause à défendre. En revanche, ils mobilisent certains mots comme des ressources ponctuelles, souvent chargées d’affect.

Le « renouvellement » dont nous pourrions parler ne prend donc pas la forme d’un retour à un parler dialectal homogène. Il réside dans la réinterprétation au sein d’un répertoire où se côtoient arabe dialectal, anglicismes, rromanismes… et héritages locaux.

À l’heure où les langues sont souvent pensées en termes de concurrence ou de remplacement, cette situation invite à une autre lecture : celle d’une cohabitation mouvante, celle de répertoires linguistiques avec styles à activer en fonction de la situation. Quelques mots résistent, certains voyagent et reviennent par le biais du numérique… et l’accent persiste. C’est peut-être ici que se joue l’avenir des parlers régionaux chez les « jeunes » : moins dans la fidélité déclarée que dans les usages rares mais tenaces, et labiles… vivants, en somme.

Nous n’oublierons pas, quoi qu’il en soit, que le picard (comme le flamand occidental dont nous n’avons pas parlé ici) peuvent être enseignés au sein de l’éducation nationale depuis 2022. On peut donc imaginer que cela contribue progressivement à faire disparaître la possible insécurité voire la honte liée à l’accent ou au vocabulaire patoisant. En acquérant davantage de connaissances sur l’histoire et la richesse de ces pratiques linguistiques, les locuteurs pourraient développer davantage l’envie de son recours, ce qui pourrait donner lieu à un nouvel essor des pratiques linguistiques régionales à observer.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Biloute », « chicour »… : les mots du Nord à l’épreuve des parlers jeunes – https://theconversation.com/biloute-chicour-les-mots-du-nord-a-lepreuve-des-parlers-jeunes-278870

Nourrir l’humanité sans détruire la planète : pourquoi la durabilité alimentaire devient un critère de civilisation

Source: The Conversation – in French – By Pape Abdoulaye Seck, chercheur, Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal (ANSTS)

Et si la véritable mesure du progrès des sociétés au XXIᵉ siècle n’était plus seulement leur richesse ou leur puissance, mais bien leur capacité à nourrir durablement leurs populations ?

L’histoire des sociétés humaines peut être lue à travers leur capacité à organiser la production et la distribution de la nourriture. Depuis les premières civilisations agraires jusqu’aux systèmes alimentaires mondialisés contemporains, la question alimentaire a toujours constitué l’un des fondements de la stabilité des sociétés.

Lorsque les sociétés savent nourrir leurs populations, elles consolident leur cohésion et leur prospérité. À l’inverse, les crises alimentaires ont souvent précédé des périodes de tensions sociales ou de transformations politiques majeures.

Je suis spécialiste des politiques et stratégies agricoles en Afrique et membre de plusieurs académies scientifiques internationales dans le domaine des sciences agricoles. Mes travaux portent principalement sur les systèmes alimentaires, la sécurité alimentaire, le développement rural et les transformations des agricultures africaines.

Aujourd’hui, cette question prend une dimension nouvelle. L’humanité se trouve confrontée à une équation inédite : nourrir une population mondiale croissante tout en préservant les bases écologiques de cette alimentation.

L’équation alimentaire du XXIᵉ siècle

Selon les projections des Nations unies, la population mondiale pourrait atteindre près de 9,7 milliards d’habitants d’ici 2050. Dans le même temps, les ressources naturelles qui soutiennent la production agricole — sols, eau et biodiversité — subissent des pressions croissantes.

Ainsi, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) indique que près d’un tiers des sols agricoles mondiaux sont aujourd’hui dégradés. Par ailleurs, l’agriculture représente environ 70 % de l’utilisation mondiale d’eau douce.

Ces tendances montrent que la question alimentaire ne peut plus être abordée uniquement sous l’angle de la production agricole.

Les analyses de la FAO soulignent que les systèmes alimentaires mondiaux devront évoluer profondément pour répondre à la demande alimentaire future tout en limitant leurs impacts environnementaux.

Produire davantage ne suffit plus : il faut désormais produire autrement. L’enjeu n’est plus seulement d’augmenter les volumes de production agricole. Il devient impératif de concilier productivité, durabilité écologique et qualité des systèmes alimentaires.

La durabilité alimentaire comme nouveau critère de civilisation

On peut formuler l’hypothèse suivante : les civilisations futures seront de plus en plus jugées à leur capacité à nourrir durablement leurs populations sans compromettre les bases écologiques de cette alimentation.

Cette perspective conduit à ce que l’on peut appeler la théorie des civilisations alimentaires durables. Par cette notion, on peut entendre un modèle de civilisation dans lequel l’organisation des systèmes agricoles et alimentaires devient un facteur central de stabilité économique, sociale et écologique.

Une civilisation alimentaire durable est ainsi une société capable de produire suffisamment de nourriture et de préserver les ressources naturelles. Elle doit également garantir la qualité sanitaire et nutritionnelle des aliments et assurer la résilience de ses systèmes agricoles face aux chocs climatiques et économiques.

Pendant longtemps, la performance agricole a été évaluée principalement à l’aune des volumes produits.

Cette approche productiviste a permis des progrès considérables au cours du XXᵉ siècle grâce aux avancées scientifiques et technologiques. Mais l’expérience récente montre que la productivité agricole ne peut plus être pensée indépendamment de la préservation des ressources naturelles et de la durabilité des systèmes alimentaires.

Les gains de production obtenus au prix d’une dégradation accélérée des sols ou d’une surexploitation de l’eau compromettent en effet les capacités productives des générations futures.

La construction de civilisations alimentaires durables suppose donc une transformation profonde des systèmes alimentaires. Cette transformation peut être représentée par une matrice conceptuelle reposant sur quatre piliers fondamentaux :

  • la productivité agricole;

  • la qualité totale des aliments (sanitaire, phytosanitaire et organoleptique);

  • la gestion durable des ressources naturelles;

  • la résilience face aux changements climatiques.

La productivité reste indispensable pour répondre à la croissance de la demande alimentaire mondiale. Mais elle doit désormais être conciliée avec la protection des ressources naturelles et la qualité des aliments.

La gestion durable des ressources naturelles est également essentielle. Les sols, l’eau et la biodiversité constituent les bases mêmes de la production agricole.

Enfin, la résilience face aux changements climatiques devient un impératif majeur. Selon les analyses du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le changement climatique représente l’un des principaux défis pour l’agriculture mondiale dans les décennies à venir.

Produire plus, produire mieux, préserver les ressources et s’adapter au climat : telle est la nouvelle équation des civilisations alimentaires durables.

L’Afrique face au défi des systèmes alimentaires

Le continent africain occupe une place particulière dans cette transformation mondiale des systèmes alimentaires. L’Afrique dispose d’environ 60 % des terres arables non encore cultivées de la planète. Cela lui confère un potentiel agricole considérable.

Pourtant, de nombreux pays africains restent fortement dépendants des importations alimentaires, notamment pour les céréales. Selon la Banque mondiale, l’agriculture représente jusqu’à 60 % de l’emploi dans plusieurs pays africains. Cela en fait un levier déterminant de croissance inclusive et de réduction de la pauvreté.

Le développement de systèmes alimentaires performants en Afrique représente donc à la fois un défi majeur et une opportunité historique.

L’enjeu n’est pas seulement d’augmenter la production agricole, mais de construire des systèmes alimentaires intégrés, durables et résilients. Ces systèmes doivent être capables de créer de la valeur économique, de renforcer la sécurité alimentaire et de préserver les ressources naturelles.

L’humanité entre dans une période où la question alimentaire devient l’un des enjeux stratégiques majeurs de son avenir.

Réussir cette transition suppose d’investir massivement dans la recherche agronomique, l’innovation technologique, la gestion durable des ressources naturelles et la transformation des systèmes alimentaires. Elle suppose également de repenser les politiques publiques afin de concilier productivité agricole, durabilité écologique et sécurité nutritionnelle.

Dans ce contexte, la capacité des sociétés à organiser des systèmes alimentaires durables pourrait bien devenir l’un des marqueurs fondamentaux du progrès des civilisations au XXIᵉ siècle.

The Conversation

Pape Abdoulaye Seck does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Nourrir l’humanité sans détruire la planète : pourquoi la durabilité alimentaire devient un critère de civilisation – https://theconversation.com/nourrir-lhumanite-sans-detruire-la-planete-pourquoi-la-durabilite-alimentaire-devient-un-critere-de-civilisation-280061

Le greenwashing dans la loi : comment repérer les promesses environnementales douteuses ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Valérie Martin, Cheffe du service Mobilisation citoyenne et médias, Ademe (Agence de la transition écologique)

Faire le tri parmi les promesses environnementales dont les entreprises nous inondent est devenu quasiment impossible. Pourtant, le greenwashing est une pratique interdite, dont les contours sont de plus en plus strictement définis par la loi. L’Agence de la transition écologique, l’Ademe, propose quelques repères pour le détecter et le combattre.


En octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris condamnait TotalEnergies à « cesser la diffusion de communication trompeuse », ciblant ses allégations d’« ambition de neutralité carbone d’ici 2050 », la société affirmant être une « actrice majeure de la transition ».

Face au flot d’allégations environnementales qui inondent notre quotidien dans la publicité, dans la communication des entreprises en général, sur les réseaux sociaux ou sur les emballages des produits que nous achetons, nous sommes souvent démunis. Comment faire le tri entre les affirmations légitimes et fiables et celles, trompeuses ou mensongères, qui relèvent du « greenwashing » (ou écoblanchiment) ?

Le Larousse définit ce terme, depuis 2023, comme :

« [L’]utilisation fallacieuse d’arguments faisant état de bonnes pratiques écologiques dans des opérations de marketing ou de communication. »

Cette confusion a des effets délétères sur la mise en œuvre de la transition écologique. En effet, le greenwashing dégrade considérablement la confiance des citoyens envers les marques et les pouvoirs publics et décrédibilise, dans le même temps, les efforts réels que certaines structures mettent en place, ce qui pourrait freiner leur engagement.

Heureusement, comme le montre la condamnation de TotalEnergies, le problème ne se résume pas à un enjeu moral : le greenwashing est interdit par la loi. Connaître ses contours juridiques peut nous aider à mieux le repérer et à mieux le combattre. Afin d’encourager davantage les entreprises qui font réellement des efforts en faveur de l’environnement, l’Agence de la transition écologique (Ademe) a élaboré un guide anti-greenwashing, qui doit aider les entreprises à respecter la loi et adopter des pratiques vertueuses.

Un arsenal juridique robuste

Le greenwashing couvre toutes les formes de décalage entre le discours et la réalité des actes, relativement à l’empreinte environnementale de ses produits ou à ses engagements environnementaux dans le cadre de sa démarche de responsabilité sociétale des entreprises (RSE).

À ce titre, il relève légalement de la lutte contre les pratiques commerciales trompeuses. Ces dernières sont interdites par une directive européenne de 2005 et transposées en droit français dans le Code de la consommation.

Depuis, d’autres règles plus strictes ont été adoptées. La France, précurseuse en la matière, a adopté des dispositions contre le greenwashing dans la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire (Agec) en 2020 et la loi Climat et résilience de 2021.

Au niveau européen, la directive de 2024 qui vise à « donner aux consommateurs les moyens d’agir en faveur de la transition verte grâce à une meilleure protection contre les pratiques déloyales et grâce à une meilleure information » doit être transposée en droit français, les nouvelles dispositions devant entrer en application le 27 septembre 2026. Cette directive définit notamment de façon très précise l’allégation environnementale.

Ces textes définissent et encadrent la notion d’allégation environnementale, qui s’étend ainsi à toutes formes de mentions (texte, image, représentation graphique, symbole, label, dénomination sociale ou dénomination de produit…), de communication et toute organisation (y compris des professionnels).

Elles interdisent l’usage de certaines mentions génériques ne pouvant pas être démontrées, comme « biodégradable », « respectueux de l’environnement », « non toxique », « non nocif », « non polluant », « écologique » ou autres allégations similaires. Elles encadrent également strictement certaines affirmations comme « neutre en carbone » ou « recyclable ».

Au-delà de ces lois contraignantes, des textes de « droit souple » (c’est-à-dire, n’ayant pas d’effets contraignants par eux-mêmes) peuvent être pris en compte par les juridictions pour interpréter les textes de loi. Dans cet esprit, l’Ademe a, par exemple, publié un avis d’experts en 2022 sur la communication relative à la neutralité carbone. Cet avis formule un certain nombre de recommandations à l’intention de tous les acteurs du secteur privé et du secteur public.

Enfin, des normes internationales ISO ainsi que des règles déontologiques aiguillent les pratiques de communication autour de l’environnement. C’est par exemple le cas de la recommandation relative au développement durable de l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP).

Un phénomène d’ampleur encore sous-estimé

En France, c’est la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) qui se charge de détecter et sanctionner les cas de greenwashing. Or, le bilan des enquêtes qu’elle a menées en 2023 et 2024 a mis en évidence l’ampleur du phénomène.

Sur plus de 3 200 entreprises, 15 % des professionnels contrôlés présentaient des manquements graves à la réglementation. Plus de 430 entreprises ont ainsi été gratifiées d’une injonction de mise en conformité et 74 se sont vu infliger des sanctions (amendes administratives ou procès-verbaux). Plus de 500 avertissements ont également été adressés pour des informations manquantes ou imprécises.

Sur le périmètre de la publicité, l’Ademe et l’ARPP réalisent par ailleurs une étude qui porte sur plusieurs centaines de publicités environnementales pendant 4 mois depuis 2007. Selon les années, le taux de visuels non conformes à la recommandation développement durable de l’ARPP varie entre 6 et 12 % – ce qui est beaucoup plus important que dans d’autres bilans thématiques menés par cette instance.

En outre, ces chiffres sont sans doute sous-estimés, car certains supports promouvant ces allégations environnementales demeurent à ce stade mal étudiés. C’est notamment le cas sur les réseaux sociaux (influenceurs), lors des prises de paroles de dirigeants, dans les rapports d’impact ou RSE, sur les sites Web et sur les offres d’emploi.

Les signes d’alerte pour détecter le greenwashing

Preuve que ces pratiques affectent la crédibilité des organisations et en particulier des entreprises, seuls 40 % des consommateurs français déclaraient en 2025 « faire globalement confiance aux marques », contre 58 % en 2004.

Dans ce contexte, il apparaît urgent que les citoyens soient mieux armés pour trier le bon grain de l’ivraie, dans le flot de communications qui les inondent. Face à une allégation environnementale, plusieurs signes peuvent alerter.

De façon générale, il s’agit de se méfier face aux communications qui véhiculent des promesses inappropriées, déloyales et excessives, d’être vigilants vis-à-vis des allégations ambiguës ou mal justifiées, qui n’apportent aucune preuve de ce qu’elles avancent, ou aux messages qui incitent à des comportements ou des modes de vie contraires à la transition écologique, tout en se parant de vertu environnementale.

De même, les éléments sonores ou visuels trompeurs, notamment les belles images et la représentation d’éléments naturels comme l’eau, la forêt, le ciel, le soleil, la banquise, que ce soit en vidéo, en photo, sous forme de pictogramme ou d’émoticônes, sont souvent utilisés pour « verdir » l’image d’un produit, sans que ces vertus ne soient étayées.

Ce qui permet d’identifier les produits plus vertueux

À l’inverse, des signes distinctifs positifs peuvent nous aider à repérer les performances environnementales des produits.

Différents textes législatifs ou réglementaires imposent aux fabricants
ou aux importateurs d’indiquer certaines informations de nature
environnementale sur les produits qu’ils mettent sur le marché. Ces informations obligatoires, comme l’indice de réparabilité, l’indice de durabilité ou l’étiquette énergie, donnent aux consommateurs les moyens de comparer les produits d’une même catégorie sur la base d’informations comparables relatives à leurs niveaux d’impacts, lors de l’achat des produits concernés (TV, smartphones, lave-linge, ordinateur…).

L’affichage environnemental, prévu par la loi Climat et résilience de 2021, doit permettre d’informer les citoyens sur les impacts environnementaux des produits qu’ils achètent de façon claire et transparente. D’application volontaire et encadrée, ce coût environnemental traduit, sous forme d’une valeur chiffrée, l’impact sur l’environnement tout au long du cycle de vie du produit. Il est, à ce stade, en cours de déploiement sur certaines catégories de produits, mais il est appelé à se généraliser à terme aux principaux produits de consommation et services.

Les labels sont un autre outil qui peuvent nous aider à faire un choix éclairé – autant qu’il peut nous perdre. Pour pouvoir s’y fier, il faut savoir se repérer dans la jungle des labels existants – plus de 350 ont été recensés par l’Ademe. Pour nous guider, l’agence recommande de privilégier en priorité ceux qui sont conformes à la norme ISO 14024 et a dressé 7 critères pour reconnaître un label de confiance. Elle a par ailleurs publié un outil en ligne qui rassemble de façon non exhaustive des labels garantissant vraiment un impact limité du point de vue environnemental, classés par catégories de produits. Il est à noter également que la directive européenne citée plus haut renforce également les règles applicables aux labels en imposant une vérification par un tiers.

Une communication juste et transparente

Certaines entreprises sont tentées, face à ces réglementations, de tomber dans le « greenhushing », c’est-à-dire de réduire fortement toute communication sur les innovations leur permettant de réduire leur impact environnemental pour éviter le problème. Une telle attitude contribuera aussi à freiner la transition écologique : communiquer sur ces avancées est essentiel. Simplement faut-il le faire en ayant conscience que les mots et les images ont un sens et une influence sur les imaginaires, et que cette responsabilité doit être prise en compte.

Pour les aiguiller, des outils comme le guide anti-greenwashing et les tests en ligne existent pour se poser les bonnes questions en amont, renforcer les procédures de relecture et de validation, et renforcer une communication plus responsable. Les entreprises ont tout intérêt à éviter le piège du greenwashing au profit d’une communication juste, responsable et honnête sur les efforts qu’elles font et ceux qu’il leur reste à faire. Il ne s’agit pas de se montrer parfaites, mais d’être transparentes sur les atouts de leurs produits, leurs engagements en matière de RSE et leur marge de progression. C’est le seul moyen de regagner la confiance des consommateurs, mais aussi, en interne, des salariés.

The Conversation

Valérie Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le greenwashing dans la loi : comment repérer les promesses environnementales douteuses ? – https://theconversation.com/le-greenwashing-dans-la-loi-comment-reperer-les-promesses-environnementales-douteuses-275685

Cessez-le-feu au Moyen-Orient : l’approvisionnement en pétrole va demeurer instable, forçant des mesures que l’on croyait révolues

Source: The Conversation – in French – By Henri Chevalier, PhD student at School of Environment, Resources and Sustainability, University of Waterloo

Même si un cessez‑le‑feu provisoire a été conclu entre les États‑Unis et l’Iran, la tension sur l’approvisionnement mondial en pétrole reste vive, poussant certains gouvernements à envisager des mesures que l’on croyait révolues : rationnement et contrôle des prix.


Certains pays appliquent déjà de telles mesures. Les Philippines ont déclaré l’état d’urgence national en réponse aux risques pesant sur l’approvisionnement énergétique. Au Soudan du Sud, la capitale Juba commence à rationner l’électricité, tandis que l’île Maurice a instauré des restrictions pour réduire la consommation et limiter le gaspillage.

Ces développements s’inscrivent dans des précédents historiques. Mes recherches, récemment publiées dans la revue Sustainability : Science, Practice and Policy, s’appuient sur le cas du rationnement des vêtements en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale pour montrer que lorsque les biens essentiels se font rares, les gouvernements ne peuvent pas compter uniquement sur les prix pour gérer la crise.

Si on laisse le marché décider seul, l’accès aux biens de première nécessité dépend alors de ceux qui peuvent payer le plus, ce qui signifie que les ménages à faibles revenus sont souvent les plus durement touchés.




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Un choc d’approvisionnement mondial

Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont déclenché un conflit plus large et interrompu le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. En conséquence, l’approvisionnement mondial en pétrole a chuté d’environ huit millions de barils par jour, soit près de 8 % de la demande mondiale.

La perturbation d’une voie transportant environ 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole fait grimper les prix et réduit la disponibilité, créant des conditions comparables à celles rencontrées par la Grande-Bretagne avant le rationnement.

Face à un tel choc pétrolier, les gouvernements du monde entier devraient s’inspirer du système britannique de rationnement des vêtements en mettant en place un rationnement et un contrôle des prix.

Ce fut le cas lors des chocs pétroliers des années 1970 au Canada. Les gouvernements ont maintenu les prix intérieurs du pétrole sous contrôle et ont contribué à couvrir le coût des importations plus coûteuses.

En 1979, le Canada a également conçu un plan national de rationnement de l’essence qui n’a finalement jamais été mis en place. Des timbres imprimés permettaient de limiter la consommation des automobilistes privés, tout en réservant un accès prioritaire aux ambulances, aux transporteurs de marchandises et aux agriculteurs.




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Ce que l’histoire peut nous enseigner

Le Royaume-Uni a été confronté à d’importantes perturbations de l’approvisionnement pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui a conduit au rationnement pour atténuer les effets de la pénurie de matériaux, de l’inflation et de la pression croissante sur l’approvisionnement civil.

Pour y parvenir, le système de rationnement britannique s’appuyait sur trois principaux outils politiques.

Le premier était un système de coupons. Introduits en 1941, ces coupons servaient à réguler l’usage des matériaux plutôt que les prix. Chaque personne recevait un nombre fixe de coupons de vêtements par an : 66 au départ (environ les deux tiers des niveaux d’avant-guerre), puis seulement 36 en 1946.

Chaque type de vêtement nécessitait un nombre défini de coupons en fonction de la quantité de tissu utilisée. Par exemple, une robe en laine pouvait coûter environ 11 coupons, tandis qu’une chemise en coûtait cinq et une paire de bas deux. La réduction de seulement deux coupons par personne a permis d’économiser environ 27 millions de mètres de tissu.

La deuxième mesure était le « Utility Clothing Scheme » (programme de vêtements utilitaires). Lancé en 1942, il proposait des vêtements abordables et durables grâce à des normes strictes et des règles visant à économiser le tissu. Le raccourcissement des chemises pour hommes de cinq centimètres et la suppression des poignets doubles ont permis d’économiser 3,3 millions de mètres carrés de coton. En 1943, ce programme couvrait 80 % de la production britannique de vêtements.

La dernière mesure concernait le contrôle des prix. Le Board of Trade a reçu le pouvoir de fixer les prix et les marges sur toute la chaîne de production et de distribution. Grâce à ce mécanisme, les vêtements « Utility » restaient à un prix stable ou inférieur, alors que ceux hors « Utility » augmentaient, les articles « Utility » coûtant environ la moitié du prix des vêtements ordinaires.

Gérer la pénurie et l’équité

Ces politiques ont eu trois conséquences majeures. Premièrement, elles ont réduit la consommation globale. Sous le régime du rationnement des vêtements, la filature de laine a chuté de 44 % et la production de fil pour l’industrie de la bonneterie de 37 %, tandis que l’approvisionnement civil en textiles et la consommation de vêtements par personne ont chuté de 67 %.

Les achats de vêtements et de chaussures par habitant ont diminué de 34 %. Malgré six années de guerre, les civils avaient accès à moins de quatre ans de réserves de vêtements normaux.

Deuxièmement, ils ont garanti un accès équitable aux produits de première nécessité. Le rationnement à prix contrôlés a permis de s’assurer que les gens disposaient toujours de vêtements décents, réduisant ainsi la pauvreté et prévenant de graves pénuries.

Troisièmement, ils ont renforcé une culture de la réparation et de la réutilisation. S’appuyant sur la culture de la réparation déjà présente dans les années 1930, des campagnes telles que « Make Do and Mend » ont encouragé la réparation, la transformation, la conception modulaire et la réutilisation de matériaux tels que les couvertures, le tissu de black-out, les sacs alimentaires, la soie de parachute, les sabots en bois et même le fil de fourrure de chien.

Une vidéo sur le rationnement des vêtements en Grande-Bretagne, réalisée par l’Imperial War Museum.

Le système de rationnement a non seulement réduit la consommation et aligné la demande sur l’offre, mais il a également empêché que la pénurie ne devienne une aubaine pour les producteurs et une punition pour les ménages à faibles revenus. Il a également réduit le gaspillage et découragé la surconsommation – autant de leçons précieuses dans le contexte actuel de perturbation de l’approvisionnement mondial en pétrole.

Cela dit, le système n’était pas sans inconvénients. Le système de rationnement britannique était également technocratique, bureaucratique et peu démocratique.


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Ce que les gouvernements peuvent faire aujourd’hui

Aujourd’hui, la véritable question n’est pas de savoir si les gouvernements interviennent, mais s’ils le font de manière équitable et efficace.

Le 20 mars, pour faire face à la pénurie actuelle d’approvisionnement en pétrole, l’Agence internationale de l’énergie a proposé une série de mesures de réduction de la demande, notamment le développement du télétravail, l’abaissement des limitations de vitesse, le renforcement de l’utilisation des transports en commun et le recours accru au covoiturage.

Bien qu’utiles, ces mesures ne constituent que des solutions à court terme. Si les pénuries s’aggravent, les gouvernements – y compris celui du Canada – pourraient devoir envisager les réponses structurelles suivantes :

1. Instaurer des systèmes équitables de répartition du carburant si les pénuries s’aggravent.

Certains gouvernements s’engagent déjà dans cette voie. Le Sri Lanka a mis en place un système d’autorisation de carburant basé sur des codes QR pour réguler la distribution d’essence et de diesel, avec des quotas hebdomadaires.

2. Plafonner les prix et les marges excessifs sur les produits de première nécessité.

Au Canada, sur les marchés concentrés du carburant et de l’alimentation, les marges des raffineurs et des entreprises agroalimentaires profitent souvent aux entreprises plutôt qu’aux consommateurs. Les bénéfices du raffinage ont bondi, les prix à la pompe augmentant plus vite que ceux du brut, tandis que transformateurs, distributeurs et détaillants gagnaient 83 cents pour chaque dollar dépensé en alimentation au Canada.

Le Canada pourrait s’inspirer de l’Autriche, de la Grèce et de l’Espagne, qui ont récemment plafonné respectivement les marges des détaillants de carburant, les marges des épiceries et les loyers.

3. Profiter de la crise pour mettre en place une transformation économique structurelle.

Les crises récurrentes liées aux ressources, à la géopolitique et à l’écologie montrent qu’il est nécessaire de réduire la dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales fragiles, d’accélérer la décarbonisation et de repenser l’économie autour des ressources rares. Cela pourrait passer, par exemple, par une réduction de la publicité et par des plafonds de consommation fixés démocratiquement.

Cela permettrait de prioriser les besoins essentiels, de limiter la production et la consommation superflues, et de favoriser des biens durables et réparables, respectueux de l’environnement.


Pour ceux qui souhaitent approfondir cette recherche, une version vulgarisée et interactive de mon étude est disponible en ligne.

La Conversation Canada

Cette recherche a été financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, Coboom et la Fondation HEC Montréal. 

– ref. Cessez-le-feu au Moyen-Orient : l’approvisionnement en pétrole va demeurer instable, forçant des mesures que l’on croyait révolues – https://theconversation.com/cessez-le-feu-au-moyen-orient-lapprovisionnement-en-petrole-va-demeurer-instable-forcant-des-mesures-que-lon-croyait-revolues-280228

Se conformer aux normes de genre, ça commence dès le plus jeune âge

Source: The Conversation – France (in French) – By Adam Stanaland, Assistant Professor of Psychology, University of Richmond

Très tôt sensibles aux normes de genre, les enfants ne se contentent pas d’en être des observateurs, ils les intériorisent. Comment cela se manifeste-t-il ? Et comment cela évolue-t-il avec l’âge ?


Beaucoup de personnes ont déjà ressenti cette pression subtile qui les pousse à vouloir paraître « assez viriles » ou « assez féminines » aux yeux des autres. Des études ont démontré que cette pression peut avoir des conséquences tant sur le plan personnel que social.

Lorsque les hommes ont le sentiment que leur virilité est mise en question, ils peuvent réagir par des comportements agressifs et nuisibles. Lorsque les femmes s’écartent des stéréotypes de la féminité – ou même lorsqu’elles envisagent simplement de le faire –, elles subissent souvent des réactions négatives.

En tant que chercheurs étudiant la manière dont les stéréotypes et les normes de genre affectent les individus, de façon souvent inattendue, nous nous sommes interrogés sur les processus qui poussent les enfants à se conformer à ces normes stéréotypées. Quand cela commence-t-il, et de quelle manière cela peut-il se manifester ?

Dans une étude récemment publiée, menée avec notre collègue Andrei Cimpian, nous avons constaté que, lorsque les enfants perçoivent que leur sentiment d’appartenance en tant que « membre à part entière » d’un groupe de genre est menacé, ils se sentent poussés à se conformer à des rôles de genre, avec des conséquences durables.

Les questions des filles et celles des garçons

En nous inspirant de recherches menées auprès d’adultes, nous avons estimé que la meilleure façon d’évaluer la motivation des enfants à se conformer aux normes de genre consistait à remettre en question leur statut de membre « représentatif » de leur groupe de genre.

Pour ce faire, nous avons demandé à 147 enfants, âgés de 5 à 10 ans, à New York, de jouer à deux jeux, un « jeu de questions pour filles » et un « jeu de questions pour garçons ». Chacun comportait des questions difficiles sur des sujets stéréotypés selon le genre, telles que « Laquelle de ces fleurs est un coquelicot ? » (Jeu des questions pour filles) et « Laquelle de ces équipes de football a été championne en 2016 ? » (Jeu des questions pour garçons).

Nous avons réparti les enfants de manière aléatoire pour qu’ils reçoivent des commentaires suggérant que leurs performances étaient soit conformes aux stéréotypes de genre, soit atypiques par rapport à ceux-ci, cette dernière catégorie constituant notre version d’une menace pesant sur leur conformité de genre. Par exemple, un garçon placé dans cette condition de menace recevait un commentaire indiquant qu’il avait brillé au « Jeu des questions pour filles », mais qu’il avait échoué au « Jeu des questions pour garçons ».

Nous avons ensuite évalué comment ils réagissaient à ce retour d’information. Le garçon allait-il partager publiquement ou cacher sa réussite dans un « Livre des gagnants du Jeu des questions pour filles » ? Allait-il porter fièrement un autocollant « Gagnant du Jeu des questions pour filles », ou préférait-il changer d’autocollant ? Allait-il s’inquiéter de ce que ses camarades allaient penser ?

Quelles réponses aux menaces sur la conformité aux normes de genre ?

Nous avons identifié trois façons distinctes dont les enfants réagissaient face à des menaces pesant sur leur conformité de genre.

Tout d’abord, les filles et les garçons de tous âges sont particulièrement préoccupés par le fait de ne pas s’intégrer à leur groupe de genre. Cela signifie qu’ils s’attendent à davantage de rejet de la part de leurs pairs et manifestent une faible estime de soi.

Deuxièmement, certains enfants s’efforcent de montrer activement qu’ils s’intègrent dans leur groupe de genre. Les plus jeunes filles accentuent leur féminité, tandis que les garçons plus âgés accentuent leur masculinité. Par exemple, les garçons plus âgés nous ont dit qu’ils préféraient les figurines d’action aux poupées, ou qu’ils voulaient rejouer au « jeu des questions pour garçons » plutôt qu’au « jeu des questions pour filles ».

Cela va dans le sens de recherches antérieures montrant que de nombreuses jeunes filles sont plongées dans une « culture des princesses » et particulièrement soucieuses de prouver leur féminité, même si cette tendance s’estompe avec l’âge. À l’inverse, les garçons plus âgés apprennent de plus en plus, à mesure qu’ils grandissent, que la masculinité est un statut social précaire qui se gagne difficilement et doit être activement prouvé.

Troisièmement, les garçons de tous âges évitaient de paraître atypiques par rapport à leur groupe de genre, en se distanciant activement de tout ce qui était féminin. Nous n’avons pas observé chez les filles une tendance similaire à se distancier de tout ce qui était masculin.

Cette réaction reflète un double standard culturel aux États-Unis : on encourage souvent les filles à être sportives, à s’affirmer ou à ressembler à des « garçons manqués », alors que les garçons ne disposent pas d’équivalent socialement acceptable ; il n’existe pas de version masculine positive du terme « garçon manqué ». L’expression qui s’en rapproche le plus est « poule mouillée », qui n’est généralement pas considérée comme un compliment.

Aider les enfants à entretenir une relation plus saine avec les normes de genre

Nos résultats montrent que les fondements de cette recherche de conformité de genre à l’âge adulte – y compris certaines de ses manifestations les plus néfastes, telles que certaines formes d’agressivité masculine et certaines angoisses féminines sur les poursuites de carrière dans les domaines dominés par les hommes – se mettent en place dès le plus jeune âge.

Dès l’âge de 5 ans, les garçons repèrent qu’il est préférable pour eux d’éviter les comportements vus comme « féminins ». Vers 7 ans, ils semblent comprendre que la masculinité est un statut qu’il faut activement prouver et défendre, et cette mentalité peut se manifester par de l’agressivité, des violences sexuelles et une réticence à demander de l’aide à l’âge adulte.

Pour les filles, nos résultats suggèrent qu’elles sont motivées à prouver leur féminité de manière stéréotypée dès le plus jeune âge, mais que cela peut s’estomper ensuite. Cela s’explique peut-être par le fait que les filles sont parfois encouragées à se lancer dans des domaines historiquement vus comme « masculins », tels que le sport et les sciences et technologies. Ou bien elles se rendent compte que la masculinité permet aux hommes – et aux garçons – de réussir dans ces domaines, et cherchent donc à s’en rapprocher en s’éloignant de la féminité.

Il est toutefois possible que, dans d’autres contextes, les filles subissent davantage de pression pour incarner la féminité et éviter la masculinité – c’est-à-dire pour se conformer aux stéréotypes féminins – d’une façon que nous n’avons pas pu mettre en évidence dans notre étude. Nous ne comprenons pas non plus pourquoi les réactions des filles face à la perception de menaces sur la conformité de genre pourraient s’atténuer avec l’âge, étant donné que les femmes adultes sont elles aussi affectées par ces menaces. Notre prochain objectif est d’étudier plus en détail comment la conformité de genre se développe dans des contextes géographiques et culturels plus diversifiés, ainsi que chez des enfants aux identités de genre plus variées.

En somme, nous pensons que l’enfance pourrait constituer une période critique pour intervenir. Les programmes qui aident les enfants, en particulier les garçons, à se forger une identité solide qui ne repose pas sur la conformité aux normes pourraient les aider à entretenir une relation plus saine avec les normes de genre. De cette manière, les enfants pourraient être moins enclins à réagir aux menaces perçues envers leur conformité de genre d’une manière qui leur serait préjudiciable à l’âge adulte.

Néanmoins, ce qui est clair, c’est que les enfants ne se contentent pas d’observer les normes de genre : ils les intériorisent, les défendent activement et commencent à le faire plus tôt que ce que l’on pense.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Se conformer aux normes de genre, ça commence dès le plus jeune âge – https://theconversation.com/se-conformer-aux-normes-de-genre-ca-commence-des-le-plus-jeune-age-279382

Quand Internet sauve un musée : l’exemple du Musée des tissus de Lyon

Source: The Conversation – France (in French) – By Damien Chaney, Professor, EM Normandie

Le Musée des tissus et des arts décoratifs de Lyon devrait rouvrir en 2029, après plusieurs années de travaux. Pierre Verrier/Musée des tissus de Lyon

Signer une pétition, relayer un message, partager une image : ces gestes ordinaires peuvent-ils infléchir le destin d’une institution culturelle menacée de fermeture ? À l’heure des réseaux sociaux, certaines mobilisations dépassent leur ancrage local pour toucher des publics inattendus. Mais qu’est-ce qui transforme une indignation diffuse en véritable levier d’action collective ?


En 2015, un musée prestigieux situé au cœur de Lyon (Rhône) est menacé de fermeture. Le Musée des tissus et des arts décoratifs, qui abrite l’une des plus importantes collections textiles du monde, risque de disparaître faute de financements. Deux ans plus tard, il est finalement sauvé. Entre-temps, une mobilisation citoyenne inattendue s’est développée, largement portée par Internet.

Cet épisode illustre une transformation des formes d’engagement autour du patrimoine. Comment une mobilisation née en ligne peut-elle contribuer à préserver un site culturel ? Et que révèle ce cas sur les nouvelles dynamiques de militantisme dans le domaine du patrimoine ? Nous avons mené une étude pour tenter de répondre à ces questions.

Un musée au cœur de l’histoire lyonnaise

Le Musée des tissus est intimement lié à l’histoire économique et culturelle de Lyon. Au XVIIIᵉ siècle, la ville devient l’un des principaux centres mondiaux de la production de soie. Les célèbres canuts, les ouvriers tisserands lyonnais, jouent alors un rôle central dans cette industrie. Créé au XIXᵉ siècle, le musée conserve et met en valeur le patrimoine textile, en retraçant l’histoire des savoir-faire liés aux étoffes.

Ses collections rassemblent aujourd’hui plus de deux millions de pièces textiles couvrant près de 4 500 ans d’histoire, provenant de nombreuses régions du monde. Tissus anciens, vêtements, échantillons industriels ou créations contemporaines témoignent de l’évolution des techniques et des styles à travers les siècles. Grâce à cette richesse patrimoniale, le musée attire à la fois des chercheurs, des professionnels du textile et des visiteurs intéressés par l’histoire des arts décoratifs.

Menace de fermeture et mobilisation en ligne

Au début des années 2010, l’équilibre financier du musée devient fragile. L’institution est gérée par la chambre de commerce et d’industrie de Lyon, qui subit alors une baisse importante de ses ressources. Cette situation conduit l’organisme à envisager l’arrêt du financement du musée. Plusieurs scénarios sont étudiés pour assurer la pérennité du site : transfert de la gestion à la Ville de Lyon, au ministère de la culture ou encore à d’autres institutions culturelles. Mais aucune solution ne se concrétise rapidement. Progressivement, l’hypothèse d’une fermeture devient de plus en plus probable.

C’est dans ce contexte qu’une pétition est lancée sur Internet par Daniel Fruman, collectionneur de textiles, pour demander le maintien du musée. Au départ, l’initiative est modeste. Mais la mobilisation se diffuse rapidement via les réseaux sociaux. Des associations locales, des historiens de l’art, des professionnels du textile et d’autres citoyens relaient la pétition et publient leurs propres messages pour défendre le musée. Les médias s’emparent progressivement du sujet, contribuant à élargir la visibilité du mouvement. Au fil des mois, la mobilisation dépasse largement le cadre local. Plus de 130 000 personnes signent finalement la pétition, avec des soutiens provenant de plus de 130 pays.

Quelques manifestations physiques sont également organisées à Lyon, toutefois elles rassemblent seulement quelques centaines de participants. Une campagne de communication plus visuelle est aussi menée dans l’espace urbain, notamment à travers des affiches dessinées par l’artiste Alex Beretta avec le slogan « Yes We CANut ». Celle-ci est ensuite largement relayé sur les réseaux sociaux. L’essentiel de l’engagement pour sauver le musée des tissus se structure ainsi en ligne.

La campagne « Yes we CANut ».

Ainsi, après près de deux ans de mobilisation et de négociations de la direction avec les pouvoirs publics, une solution est finalement trouvée : la Région Auvergne-Rhône-Alpes, la chambre de commerce et plusieurs acteurs du secteur textile s’engagent à soutenir financièrement la poursuite des activités du musée.

Pourquoi cela a-t-il fonctionné ?

Le succès de cette mobilisation tient d’abord aux formes de discours qui ont été mobilisées. Notre étude met en évidence quatre grandes manières de défendre la cause : expliquer l’importance du musée (éduquer), désigner des responsables (dénoncer), invoquer des valeurs collectives (moraliser) et projeter un avenir possible (projeter).

Ces stratégies reposent elles-mêmes sur trois registres d’interprétation : le patrimoine (mettre en avant la richesse des collections ou leur valeur historique), l’identité (souligner le lien avec Lyon ou l’histoire des canuts) et une critique des logiques économiques (dénoncer des décisions guidées par la rentabilité plutôt que par la culture).

Ces catégories ne sont pas propres à ce cas. On les retrouve dans d’autres mobilisations, mais, ici, leur combinaison est particulièrement efficace, car elle permet de toucher des publics très différents.

Une première catégorie de participants est composée de personnes directement attachées au Musée des tissus : visiteurs, amateurs d’art, historiens ou professionnels du textile. Leur engagement repose souvent sur une expérience personnelle du lieu et une proximité avec ses collections.

Mais la mobilisation dépasse largement ce cercle. D’autres participants, parfois éloignés géographiquement ou n’ayant jamais visité le musée, s’approprient également la cause. Leur implication illustre un élargissement du mouvement au-delà de ses publics initiaux, avec des formes d’engagement moins liées à une expérience directe du musée.

Au final, le mouvement développe des discours qui ne sont pas homogènes. Ils forment une véritable polyphonie. Contrairement aux mouvements sociaux traditionnels, souvent structurés autour d’un leadership et d’un message centralisé, le discours a ici partiellement échappé au fondateur de la pétition. Cette décentralisation, loin d’affaiblir le mouvement, a permis d’élargir la base de soutien et donc de rendre le mouvement de plus en plus visible dans l’espace public et médiatique.

De plus, cette diversité fonctionne parce qu’elle s’ancre dans la nature même de l’objet défendu. Le musée constitue un patrimoine riche de significations multiples : chacun peut y projeter ses propres valeurs, qu’il s’agisse d’histoire, d’identité ou de défense de la culture. Cette capacité d’appropriation explique en grande partie l’ampleur prise par la mobilisation.

Mais beaucoup de campagnes échouent : des pétitions pour sauver des cinémas de quartier ou des éléments de petit patrimoine rural restent souvent sans effet. Leur mobilisation demeure largement locale, portée par des publics déjà convaincus, et peine à toucher des audiences plus larges. Surtout, ces causes n’entrent pas suffisamment en résonance avec des publics éloignés, qui ne s’y reconnaissent pas ou n’y projettent pas de signification particulière. Faute de circulation au-delà du territoire concerné, ces initiatives restent peu visibles et ne parviennent pas à exercer une pression suffisante sur les décideurs publics.

Enfin, il faut nuancer : la mobilisation numérique crée un bruit médiatique et politique, mais sans financement ou engagement public concret, elle reste insuffisante. Les coupes budgétaires récentes dans les Pays de la Loire montrent que, malgré l’émotion et le partage en ligne, l’Internet seul ne sauve pas un patrimoine.

The Conversation

Déborah Philippe a reçu des financements du Fonds National Suisse (FNS) pour des projets de recherche passés. Les fonds obtenus sont sans rapport avec l’article soumis à The Conversation ou l’étude académique sur lequel il se base.

Damien Chaney ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quand Internet sauve un musée : l’exemple du Musée des tissus de Lyon – https://theconversation.com/quand-internet-sauve-un-musee-lexemple-du-musee-des-tissus-de-lyon-278869

Une nouvelle piste pour stocker l’énergie solaire… et fournir de l’électricité quand le soleil s’absente

Source: The Conversation – France in French (2) – By Vera Moerbeek, Doctorante en physique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université de Perpignan Via Domitia

L’énergie solaire est associée à des problèmes d’intermittence, car elle ne génère d’électricité que quand le soleil brille. Certains dispositifs photovoltaïques pourraient permettre de stocker le rayonnement solaire sous forme de chaleur, puis de récupérer l’énergie sous forme d’électricité.


Il est devenu courant de voir des panneaux solaires sur les toits des maisons et des hangars, grâce à la baisse du prix des cellules en silicium et à leur taille compacte. Cependant, l’énergie solaire est intermittente, comme beaucoup d’autres types d’énergie renouvelable. Lors des périodes de production maximale, comme les journées estivales ensoleillées, le réseau d’électricité sature d’énergie, tandis que lors des périodes de faible production, comme le soir et en hiver, l’offre diminue alors même que la demande est la plus élevée. C’est pourquoi, afin de garantir la disponibilité de l’énergie à la demande, des solutions de stockage doivent être intégrées au réseau.

La technologie la plus utilisée pour le stockage à l’échelle du réseau électrique est le stockage hydroélectrique par pompage, mais le nombre de sites favorables en France est limité et déjà largement exploité, du fait des contraintes géographiques.

Une autre technologie courante est la batterie électrochimique : l’exemple le plus commun est celui des batteries lithium-ion des téléphones portables et des voitures. À plus grande échelle, des entreprises, par exemple Enedis, commencent à investir dans de grands parcs de batteries pour soutenir le réseau électrique. La technologie dominante pour ces très grandes batteries est la technologie lithium-fer-phosphate.

En grande partie pour cette raison, l’Agence internationale de l’énergie (IEA) dans un report récent prévoit une croissance de 42 % de la demande de lithium en 2040 par rapport à 2020. Or, l’extraction du lithium soulève des enjeux géopolitiques et humanitaires. Récemment, la possibilité d’ouvrir d’une mine dans l’Allier a intensifié le débat en France : si ces mines ont des impacts négatifs sur l’eau potable, la biodiversité et les sols, peut-on réellement soutenir qu’elles nous aideraient vers un futur durable ?

Peut-on stocker l’énergie autrement et assurer la stabilité du réseau électrique ?

Le stockage thermique : une alternative aux batteries électrochimiques

Les barrages hydroélectriques et les batteries électrochimiques ne constituent pas la seule solution pour le stockage de l’énergie. Une alternative est le stockage thermique, où l’énergie est stockée sous forme de chaleur.

C’est par exemple le principe des chauffe-eau solaires. À plus grande échelle, le stockage thermique est surtout appliqué en combinaison avec des centrales solaires à concentration (CSP), comme le Crescent Dunes Solar Energy Project aux États-Unis ou l’Andasol Solar Power Station en Espagne. Cependant, le CSP reste une technologie marginale, car ces grandes centrales nécessitent un investissement initial très important et les coûts de maintenance sont élevés.

Dans ce type d’installations, la première étape est la conversion d’énergie solaire en chaleur au moyen de grands miroirs – soit paraboliques, soit petits, plats et suivant le soleil – qui concentrent le rayonnement solaire pour chauffer un fluide (conventionnellement du sel fondu). La chaleur est convertie en électricité lors de la deuxième étape, où la chaleur stockée dans le fluide entraîne une turbine.

Malheureusement, la conversion de la chaleur en énergie utile, comme l’électricité, est particulièrement difficile : l’efficacité de la conversion est limitée fondamentalement par ce qu’on appelle « la loi de Carnot ». Par exemple : à 300 °C, le maximum théorique de l’efficacité est environ 50 %, ce qui signifie que l’efficacité réelle est encore plus basse. En comparaison, l’efficacité des batteries lithium-ion, qui ne passent pas par la case « chaleur », peut surpasser 90 %.

« Détourner » les cellules photovoltaïques pour convertir le rayonnement de la chaleur en électricité

Mais il existe une autre façon de convertir la chaleur en électricité : en utilisant le rayonnement émis par tout objet chaud (qui dépend de la température).

schéma
Fonctionnement d’un système thermophotovoltaïque.
Vera Moerbeek, Fourni par l’auteur

Tandis que les cellules photovoltaïques traditionnelles que l’on voit sur les toits et dans les fermes solaires convertissent le rayonnement solaire lui-même, l’idée de ce qu’on appelle les systèmes thermophotovoltaïques (abréviés TPV) est de récupérer le rayonnement infrarouge émis par n’importe quel objet chauffé – et qui stocke donc l’énergie sous forme de chaleur – et de la convertir en électricité.

Par exemple, le silicium fond à 1 414 °C et le graphite peut être chauffé jusqu’à plus de 2 000 °C. Ces matériaux émettent alors un rayonnement infrarouge, que l’on peut collecter grâce à des cellules photovoltaïques spéciales (comme des cellules en indium-gallium-arséniure). À de telles températures, la limite de Carnot est repoussée jusqu’à 83 % et 87 % respectivement. En pratique, les expériences réalisées au MIT, aux États-Unis, ont démontré une efficacité de plus de 40 %.

deux schémas
Deux types de stockage thermique en utilisant le rayonnement thermique d’un réservoir chauffé soit par de l’électricité intermittente, soit directement par le soleil.
Vera Moerbeek, Fourni par l’auteur

Différents dispositifs thermophotovoltaïques

Le dispositif le plus mature à ce jour n’utilise pas le rayonnement solaire pour chauffer le milieu de stockage, mais simplement l’électricité. Il est donc similaire à une batterie lithium-ion, mais effectue des conversions d’énergie successives « électricité → chaleur → électricité » au lieu de « électricité → énergie chimique → électricité ». De tels dispositifs promettent d’être compétitifs en raison de leurs coûts relativement faibles et aujourd’hui commencent à être commercialisés à l’échelle industrielle.

Il serait encore plus intéressant de chauffer le milieu de stockage directement avec le rayonnement solaire, comme pour le CSP conventionnel, afin que le système devienne une source d’énergie renouvelable non intermittente.

schéma et photo du prototype expérimental du laboratoire PROMES
Schéma et photographie du dispositif expérimental du prototype SISTPV au laboratoire PROMES, au Grand Four Solaire d’Odeillo (Pyrénées-Orientales). Les miroirs de suivi (situés à l’extérieur du bâtiment, en dessous de l’expérience) dirigent le rayonnement solaire vers la trappe, puis vers le miroir parabolique, qui le concentre afin que le point focal soit localisé sur l’expérience (qui correspond au schéma à droite de l’image présentée auparavant).
Vera Moerbeek, Fourni par l’auteur

Pour cette raison, nous avons réalisé le premier prototype expérimental de ce dispositif, dont le milieu de stockage est chauffé à l’aide d’un rayonnement solaire concentré, et suit donc une conversion « solaire → chaleur → électricité ». Un avantage important de notre dispositif est qu’il pourrait être rentable à une échelle beaucoup plus réduite que les systèmes CSP actuels, du fait du remplacement de la turbine par les cellules thermophotovoltaïques (TPV).

Cependant, l’efficacité globale de ce nouveau type de batterie thermique (soleil → chaleur → électricité) — et notamment l’efficacité des cellules thermophotovoltaïques elles-mêmes (pour la conversion finale de chaleur en électricité) — doit encore être améliorée au laboratoire, afin que cette technologie devienne plus compétitive.

The Conversation

Vera Moerbeek a reçu des financements de l’École doctorale “énergie et environnement” (ED305).

– ref. Une nouvelle piste pour stocker l’énergie solaire… et fournir de l’électricité quand le soleil s’absente – https://theconversation.com/une-nouvelle-piste-pour-stocker-lenergie-solaire-et-fournir-de-lelectricite-quand-le-soleil-sabsente-279710

Recourir à une IA quand on n’est pas médecin n’aide pas à poser un meilleur diagnostic

Source: The Conversation – France in French (3) – By Rebecca Payne, Clinical Senior Lecturer, Bangor University; University of Oxford

De plus en plus de gens consultent les agents conversationnels dopés à l’intelligence artificielle pour répondre aux questions du quotidien. Ces nouveaux outils sont également sollicités pour fournir des informations en lien avec la santé. Pourtant, ils sont encore très loin de pouvoir remplacer les médecins, comme le révèle une nouvelle étude.


Désormais, pour obtenir des conseils sur des sujets aussi variés que la cuisine ou la façon de remplir leur déclaration d’impôts, des millions de personnes se tournent vers des agents conversationnels (chatbots, en anglais) basés sur l’intelligence artificielle (IA). Un nombre croissant d’individus leur pose également des questions concernant leur santé. Or, comme le rappelait récemment le médecin-chef du Royaume-Uni, lorsqu’il s’agit de prendre des décisions médicales, une telle démarche peut s’avérer risquée.

Dans une étude récente, mes collègues et moi-même avons évalué dans quelle mesure les chatbots reposant sur des grands modèles de langage (LLM) sont réellement capables d’aider le grand public à faire face à certains problèmes de santé courants. Nos résultats, frappants, démontrent que les chatbots que nous avons testés ne sont pas encore en mesure d’endosser le rôle de médecin.

Utiliser un chatbot ne permet pas de prendre de meilleures décisions en matière de santé

Avant tout, soulignons qu’une objection fréquente face à des recherches telles que celles que nous avons menées est d’affirmer que l’IA évolue plus vite que le cycle de publication académique : au moment où un article paraît, les modèles étudiés ont souvent déjà été mis à jour, rendant ses conclusions obsolètes. Pourtant, des études menées dans le contexte du triage médical (processus visant à déterminer à la phase initiale de la prise en charge d’un patient, la filière adaptée à son état en matière de délai et de type de soins, ndlr) et portant sur des versions plus récentes de ces systèmes suggèrent que les mêmes problèmes persistent.

Nos travaux ont consisté à soumettre à des participants de brèves descriptions de situations médicales courantes. Les volontaires ont été répartis de manière aléatoire en deux groupes. Les membres du premier groupe devaient interagir avec l’un des trois chatbots que nous avions sélectionnés (des chatbots courants, facilement accessibles pour le grand public), tandis que ceux de l’autre groupe pouvaient recourir aux sources qu’ils avaient l’habitude de consulter ordinairement, chez eux. À l’issue de l’interaction, nous leur posions deux questions : quelle affection était la plus compatible avec les symptômes décrits ? Et, en conséquence, vers quelle structure de soins valait-il mieux se tourner ?

Les utilisateurs de chatbots se sont révélés moins aptes à identifier la bonne affection que ceux qui n’en avaient pas utilisé. Ils ne se montraient pas non plus meilleurs que le groupe témoin pour déterminer la bonne modalité de recours aux soins. En d’autres termes, interagir avec un chatbot n’a pas permis aux participants de prendre de meilleures décisions en matière de santé.

Des connaissances solides, mais des résultats décevants

Ces résultats ne signifient pas que les connaissances médicales des modèles de chatbots testés sont lacunaires : les LLM sont, en effet, capables de passer facilement des examens de certification médicale. D’ailleurs, une fois que nous avons mis de côté l’élément humain, en soumettant directement les mêmes scénarios aux chatbots, leurs performances se sont sensiblement améliorées.

Sans intermédiaire humain, les modèles ont identifié les affections pertinentes dans la grande majorité des cas et suggéré le plus souvent des modalités de recours aux soins appropriées.

Pourquoi, alors, les résultats se dégradent-ils dès lors que des utilisateurs réels entrent en jeu ? L’analyse des échanges a mis en lumière plusieurs écueils. Il arrivait fréquemment que les chatbots mentionnent la bonne hypothèse diagnostique au fil de la conversation, sans que les participants ne la retiennent ou ne la restituent dans leur réponse finale.

Dans d’autres cas, les utilisateurs transmettaient des informations parcellaires, ou bien le chatbot interprétait mal des détails essentiels. L’échec ne relevait donc pas d’un simple manque de connaissances médicales. Il tenait à un problème de communication entre l’être humain et la machine.

Ne pas confondre la théorie et la pratique

Cette étude démontre qu’avant de déployer de nouvelles technologies dans des environnements où les enjeux sont importants, les décideurs politiques doivent impérativement avoir des données collectées « en condition réelles » pour estimer les véritables performances des outils concernés. C’est évidemment le cas dans le secteur de la santé.

Nos résultats mettent en évidence que bon nombre des évaluations actuellement menées pour déterminer l’intérêt de l’IA en médecine présentent d’importantes lacunes. En effet, les modèles de langage obtiennent souvent d’excellents résultats lorsqu’il s’agit de répondre à des questions d’examen structurées, ou durant des interactions simulées entre différents modèles.

Mais l’usage réel de ces outils est bien plus complexe que cela. Dans la réalité, les patients décrivent leurs symptômes de façon vague ou incomplète. Ils peuvent aussi mal comprendre les explications qui leur sont données, ou poser leurs questions selon un ordre imprévisible. Un système dont les résultats lors des tests d’évaluations s’avèrent impressionnants peut se comporter très différemment une fois confronté à de véritables utilisateurs.

Cette étude souligne également un point fondamental sur la nature même de la pratique clinique. En tant que médecin généraliste, mon travail ne se limite pas à mobiliser des faits mémorisés antérieurement. La médecine est souvent décrite comme un art autant qu’une science. Une consultation n’a pas pour seul objet d’établir le bon diagnostic : elle consiste à interpréter le récit du patient, à sonder l’incertitude et à prendre des décisions qui sont le résultat d’une négociation.

Cette complexité du colloque singulier entre le médecin et son patient est depuis longtemps reconnu par les enseignants en médecine. Pendant des décennies, les futurs médecins ont été formés selon le modèle de Calgary-Cambridge. Celui-ci implique d’instaurer une relation de confiance avec le patient, de recueillir les informations en le questionnant et en l’écoutant avec la plus grande attention, de comprendre ses préoccupations et ses attentes, de lui expliquer clairement les conclusions et de s’accorder avec lui sur un plan de prise en charge.

Ces processus reposent sur l’établissement d’une connexion humaine, rendue possible grâce à une communication sur mesure, faite d’exploration précautionneuse, afin d’aboutir à l’établissement d’un jugement façonné par le contexte et la confiance. Toutes ces qualités ne peuvent pas être facilement appréhendées par des techniques de reconnaissance de formes (techniques à la base des modèles d’IA, qui permettent à l’ordinateur de détecter, à partir de données brutes ou prétraitées, la présence de formes ou de régularités, ndlr)

Les chatbots IA, des assistants plus que des médecins

Nos travaux ne démontrent pas que l’IA n’a pas sa place dans le secteur de la santé – loin de là. La leçon à retenir est qu’il est crucial de comprendre ce que ces systèmes savent faire à l’heure actuelle, et où se situent leurs limites.

Les chatbots actuels doivent être davantage considérés comme des assistants que comme des médecins. Ils excellent dans l’organisation de l’information, la synthèse de textes et la structuration de documents complexes. Des tâches qui sont précisément celles pour lesquelles les modèles de langage s’avèrent déjà utiles au sein des systèmes de santé, qu’il s’agisse de rédiger des comptes rendus cliniques, de synthétiser des dossiers médicaux ou de générer des lettres d’adressage, par exemple.

Les promesses de l’IA en médecine demeurent réelles, mais à court terme, son rôle sera vraisemblablement plus un rôle de soutien qu’une véritable révolution. On ne peut pas attendre des chatbots qu’ils soient la porte d’entrée dans le système de soins. Ils ne sont pas encore en mesure de poser des diagnostics ni d’orienter les patients vers les prises en charge pertinentes.

Certes, l’IA est déjà capable de réussir des examens de médecine. Mais de même que réussir un examen du Code de la route ne fait pas de vous un conducteur compétent, exercer la médecine ne se limite pas à répondre correctement à des questions.

Retrouver son chemin au cœur de la complexité qui se dissimule derrière chaque rencontre clinique requiert de savoir faire preuve d’empathie et de discernement. Cela reste encore l’apanage des humains. Pour l’heure, du moins.

The Conversation

Rebecca Payne travaille sur le projet REMEDY, financé par Health and Care Research Wales, et bénéficie également d’une bourse Clarendon-Reuben de l’université d’Oxford. Elle est membre du Royal College of General Practitioners et membre senior de la Faculty of Medical Leadership and Management.

– ref. Recourir à une IA quand on n’est pas médecin n’aide pas à poser un meilleur diagnostic – https://theconversation.com/recourir-a-une-ia-quand-on-nest-pas-medecin-naide-pas-a-poser-un-meilleur-diagnostic-280196

Robert F. Kennedy Jr et l’art politique de la fabrique du doute

Source: The Conversation – France in French (3) – By Fatima-Zahra Aklalouch, Associate Professor, Université Paris Cité

Le 9 septembre 2025, Robert F. Kennedy Jr, ministre de la santé de Donald Trump, publiait la stratégie MAHA (Make America Healty Again) : « Rendre sa santé à l’Amérique. » Pourtant, sa rhétorique semble exprimer autre chose : celle du maintien d’un doute permanent.


Robert F. Kennedy Jr n’est pas seulement un homme politique controversé. C’est une personnalité qui a su transformer le scepticisme en véritable identité politique et qui a appris à se servir du discours de la transparence comme arme de doute envers la santé publique elle-même.

Son ascension jusqu’au poste élevé qu’il occupe aujourd’hui n’est pas qu’une histoire de dénonciation du principe de la vaccination. Elle est celle d’une production du doute : phrase après phrase, métaphore après métaphore, jusqu’à ce que l’incertitude s’immisce dans le quotidien.

La biographie de Kennedy commence par une autorité héritée. Né en 1954, il est le neveu de John F. Kennedy et le fils de Robert F. Kennedy. Aujourd’hui, il porte un nom qui résonne encore avec l’idéalisme américain. Pourtant, comme le souligne le Monde, son nom à lui est progressivement devenu associé à un activisme teinté de théories complotistes et au vaccinoscepticisme – une fusion délicate entre dynastie et dissidence.

Pendant des décennies, la carrière publique de Kennedy ne s’est pas centrée sur la médecine mais sur l’environnement. C’est en exerçant les fonctions d’avocat et de militant écologiste qu’il s’est forgé une crédibilité, luttant contre les entreprises polluantes et poursuivant en justice des entreprises industrielles accusées d’empoisonner les rivières et les communautés.

Cette période de sa vie est importante aujourd’hui car elle fournit le cadre moral qui continue aujourd’hui de façonner son discours : les industries puissantes oppressent les innocents, les autorités de régulation échouent, et le justicier, seul, expose la vérité.

Problème : Kennedy semble avoir repris ce modèle – propre à l’environnement – pour l’appliquer au domaine de la santé publique. Selon lui, les vaccins sont moins des outils médicaux que des symboles d’une corruption institutionnelle.

La fabrique d’une rhétorique

C’est au milieu des années 2000 que Kennedy commence à promouvoir des idées remettant en cause l’innocuité des vaccins. En 2016, il cofonde l’une des organisations antivax les plus influentes du pays : le World Mercury Project, devenu en septembre 2018 Children’s Health Defense, dont il sera ensuite le « chairman » (président du conseil).

Certains fact-checkers relèvent par ailleurs qu’il établit souvent des liens entre l’autisme et les vaccins, alors même que l’inexistence de ces liens a été démontrée scientifiquement.

Langage du doute : lire entre les lignes

Mais ce qui singularise Kennedy est avant tout sa méthode rhétorique. En effet, il se présente rarement comme un antivax. Au contraire, il modère ses discours par des mots bien choisis, qui lui offrent une sorte de « bouclier linguistique ».

« Je suis pour la sécurité sanitaire. Je ne suis pas anti-vaccin… tous mes enfants sont vaccinés. »

Cette affirmation n’est pas fortuite. Elle est stratégique. En rejetant cette étiquette tout en entretenant le soupçon, Kennedy donne l’impression que le doute est raisonnable, voire responsable. Il en résulte une banalisation de la méfiance sans qu’il n’ait jamais à en assumer les conséquences.

Lors de la pandémie de Covid-19, cette rhétorique s’est significativement intensifiée. La revue scientifique Nature a qualifié Kennedy d’un des principaux diffuseurs de fausses informations concernant les vaccins, aux États-Unis. De même, le média NPR a analysé la façon dont il a attisé la méfiance envers les institutions de santé publique pendant la crise.

Lors de cette période, son discours se caractérise par une rhétorique populiste constante, opposant les citoyens ordinaires aux élites corrompues. La vaccination n’est plus présentée comme une intervention médicale, mais comme un symbole de coercition. « Soumettez-vous au gouvernement, faites ce qu’on vous dit », dénonce-t-il, déplorant qu’il n’y ait « aucun débat possible ».

Opposer la science à la « quête de la vérité »

Ce discours est politiquement efficace, précisément parce qu’il change la donne. Le débat ne porte plus sur des aspects épidémiologiques, mais sur des concepts comme la liberté, la trahison et l’intégrité morale. La science est présentée non pas comme une méthode mais comme une institution dont il faut se méfier.

Le propos de Kennedy repose sur un minutieux entretien du doute.

« Il n’y a pas de preuve », concède-t-il, avant de faire volte-face : « Nous ne savons pas encore ce qui en est la cause, alors ne devrions-nous pas garder l’esprit ouvert ? » La manœuvre est subtile : le consensus est présenté comme une conclusion hâtive, le scepticisme comme une vertu intellectuelle.

Kennedy va plus loin en redéfinissant la science elle-même. « La science ne dit rien », déclare-t-il. « La science est un débat. » Cette posture épistémique a des conséquences graves : si la science n’est qu’une dispute sans fin, alors aucune preuve ne pourra jamais trancher définitivement un désaccord. Le doute devient, dès lors, structurel.

Pour légitimer sa méfiance, Kennedy s’appuie davantage sur des récits moraux que sur une méthodologie rigoureuse. Il invoque volontiers Francis Kelsey (1914-2015), la scientifique de l’US Food and Drug Administration (FDA) qui s’était opposée à l’autorisation de la thalidomide, et la salue car elle « remettait la science en question ». La suggestion implicite est claire : la voix discordante d’aujourd’hui pourrait être le héros de demain. Mais l’analogie est trompeuse. Remettre en question la négligence réglementaire n’équivaut en aucun cas à remettre en cause des décennies de données sur les vaccins.

Lorsqu’on le contredit directement, Kennedy oppose au consensus scientifique des études « alternatives », promettant que s’il a tort, il « présentera des excuses publiques », insistant sur le fait qu’« il existe également d’autres études encore ». La conclusion est ainsi sans cesse repoussée et la discussion est conçue pour ne jamais aboutir.

Plus significatif encore, la rhétorique de Kennedy a commencé à remodeler les institutions elles-mêmes après son arrivée au ministère de la Santé. Des législateurs l’ont accusé de déstabiliser la gouvernance vaccinale après qu’il eut limogé les 17 membres d’un important comité consultatif, qualifiant cette décision d’inédite et d’irresponsable.

L’Association états-unienne de santé publique a averti que ses antécédents témoignaient d’un net penchant pour la désinformation et d’un manque de rigueur scientifique. La revue médicale The Lancet est allée plus loin, affirmant que son influence pourrait accroître la réticence mondiale à la vaccination, citant l’épidémie de rougeole aux îles Samoa comme un exemple tragique d’une méfiance amplifiée jusqu’à la catastrophe.

Kennedy n’agit pas seul. Il est porté par tout un écosystème qui le présente comme un défenseur persécuté de la vérité. Le rapport que lui a consacré la sénatrice démocrate Elizabeth Warren décrit par ailleurs son leadership comme la mise en œuvre d’une stratégie de déstabilisation anti-vaccinale. Ce qui en ressort n’est pas simplement un scepticisme individuel, mais un mouvement dont la méfiance est le fondement et où l’exigence de transparence devient une arme politique.

La vraie question que RFK Jr impose à la vie publique n’est pas de savoir si les vaccins sont sûrs – une question maintes fois tranchée par des preuves scientifiques – mais si les sociétés démocratiques peuvent survivre à l’érosion délibérée d’une réalité commune.

Un dissident de la santé publique

À un certain point, le sujet dépasse la simple personne du ministre de la santé, et interroge la culture qui permet à de telles affirmations de prospérer.

Comment le doute devient-il une identité ? Comment la remise en question se transforme-t-elle en une forme de pouvoir ?

Et que se passe-t-il lorsque le langage de la science devient un champ de bataille plutôt qu’une méthode ?

Dans un tel monde, la science cesse de fonctionner comme un outil commun d’établissement des faits. Elle devient au contraire un terrain de joute rhétorique : des acteurs rivaux revendiquent l’autorité de la science, chacun présentant sa propre version de celle-ci. Il en résulte non pas de la clarté, mais un conflit permanent, où le mot lui-même devient une arme dans la lutte pour savoir qui a le droit de définir la réalité.

Si Kennedy a commencé sa carrière comme militant écologiste, il est devenu un dissident de la santé publique. Désormais, il est quelque chose de plus inquiétant : un acteur politique dont l’influence ne réside pas dans la résolution de l’incertitude, mais dans son maintien.

La question la plus urgente n’est peut-être pas ce que croit Robert F. Kennedy Jr C’est ce que sa rhétorique rend possible.

The Conversation

Fatima-Zahra Aklalouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Robert F. Kennedy Jr et l’art politique de la fabrique du doute – https://theconversation.com/robert-f-kennedy-jr-et-lart-politique-de-la-fabrique-du-doute-279688

La contamination chimique des cires d’abeille, un problème sanitaire qui passe sous les radars

Source: The Conversation – France (in French) – By Julie Chiron, Chef de projet évaluation des risques liés à la santé, l’alimentation et au bien-être des animaux, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Chaque année, les apiculteurs recyclent une partie de la cire qu’ils ont récupérée avec leur dernière récolte de miel. Mais nombreux sont ceux qui doivent la compléter par un apport extérieur de cire, potentiellement contaminée par de nombreuses substances. Les abeilles de Fanny/Wikicommons, CC BY-SA

Substance clé de la ruche, la cire agit aussi comme piège à polluants, ce qui pourrait menacer la santé des abeilles. Une expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, ou Anses, montre que la quasi-totalité des cires présente des contaminations chimiques, avec des niveaux plus élevés dans les circuits commerciaux que chez les apiculteurs qui recyclent leur propre cire d’une année à l’autre.


On le sait : la pérennité des écosystèmes dépend de la santé des pollinisateurs. Les abeilles en sont les représentantes emblématiques, leur déclin suscite l’inquiétude de la société et de la communauté scientifique. En cause, l’évolution des paysages, l’usage de produits chimiques en agriculture et en apiculture, notamment antiparasitaires pour lutter contre l’acarien Varroa destructor.

Or, la cire produite par les abeilles, substance de nature lipophile (c’est-à-dire présentant une affinité chimique pour les graisses), fixe et diffuse les substances chimiques contaminantes. En ce sens, elle peut constituer un biomarqueur de la contamination environnementale de la colonie d’abeilles.

Les jeunes abeilles produisent naturellement de la cire, mais le coût énergétique de sa fabrication peut diminuer la quantité de miel produit. L’ajout de cire dans la ruche leur donne un coup de pouce précieux pour édifier les alvéoles. Pour cela, les apiculteurs disposent chaque année sur les cadres de la ruche des feuilles de cire gaufrée, qui servent alors de base aux abeilles ouvrières.

Les feuilles de cire gaufrée sont disposées sur les cadres de la ruche, en général une fois par an.
GT Cires Anses, Fourni par l’auteur

Pour des raisons économiques, ces feuilles sont généralement produites à partir de cire recyclée : les cires sont collectées en même temps que la récolte de miel, fondues puis réutilisées. Ce recyclage peut entraîner l’accumulation progressive de contaminants chimiques susceptibles d’être nocifs pour les abeilles.

Recyclage de la cire en apiculture.
GT Cires Anses, Fourni par l’auteur

Les bonnes pratiques apicoles de l’Institut de l’abeille et de la pollinisation (Itsap) préconisent que seuls les opercules de cire (les pellicules de cire utilisées pour fermer les alvéoles) produits dans l’année par les abeilles soient recyclés, mais la cire étant un produit rare, certains apiculteurs s’approvisionnent auprès de fournisseurs tiers.

Pour mieux comprendre l’ampleur du problème, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a récemment mené une expertise pour dresser l’état des lieux des contaminants chimiques présents dans les cires utilisées en apiculture, en France hexagonale.

Pas de contrôle des cires importées, faute de définition réglementaire

La France importe ainsi environ 1 000 tonnes de cire par an, essentiellement de Chine. Or, en raison de l’absence de définition réglementaire de la cire d’abeille à usage apicole, il n’existe pas de contrôle spécifique pour ce produit, en dehors des contrôles documentaires classiques (portant sur l’exactitude, l’exhaustivité et la validité des déclarations en douane) effectués en postes frontières.

L’exposition chronique, par la cire, du couvain et des abeilles aux contaminants qu’elle contient, est susceptible d’avoir un impact sur leur développement, leur santé et leur survie. Et cela, à tous les stades de développement (larves, nymphes et adultes), ce qui peut menacer la santé de la colonie entière.

Il n’existait, jusqu’alors, aucun état des lieux de la contamination des cires en France ni d’évaluation chiffrée du risque posé pour la santé des abeilles.




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Les contaminations chimiques découvertes

Dans le but de mieux connaître l’état des contaminations des différents types de cires en France, deux études de terrain successives ont été conduites, en plus d’une revue de la bibliographie.

La première a été menée auprès des apiculteurs professionnels (étude CIMEQA) et la seconde (une convention de recherche-développement, ou CRD, cosignée par l’Itsap et l’Anses), auprès des apiculteurs de loisir.

En effet, ces deux groupes n’ont pas les mêmes pratiques :

  • Les apiculteurs professionnels (possédant plus de 150 ruches) sont majoritairement autosuffisants en cire : leur rucher leur en procure suffisamment pour qu’ils puissent la recycler et fournir la quantité nécessaire au renouvellement des cadres de leurs ruches. En apportant leur production annuelle au cirier (industriel ou artisan préparant la cire ou des produits en cire), ils peuvent récupérer les feuilles de cire gaufrée issues du recyclage de leur propre cire.

  • Les apiculteurs de loisir (possédant moins de 150 ruches) ne sont généralement pas autosuffisants. Différents circuits de recyclage et d’achats de cire s’offrent à eux : les ciriers, les collectifs d’apiculteurs, les enseignes spécialisées en apiculture et, enfin, les enseignes non spécialisées (type magasin de jardinage-bricolage).

Il en ressort que la quasi-totalité des échantillons analysés est contaminée, quelle que soit la population d’apiculteurs étudiée.

En comparaison des cires qu’emploient les apiculteurs professionnels, les cires distribuées dans le commerce présentent des niveaux de contamination supérieurs. Il apparaît toutefois que les contaminants les plus fréquemment retrouvés dans ces deux catégories de cires sont globalement les mêmes : le tau-fluvalinate, le coumaphos, le propargite et le piperonyl butoxide (PBO).

Parasite Varroa destructor sur la tête d’une nymphe d’abeille dans une ruche.
Gilles San Martin, CC BY-SA

Il s’agit de résidus de produits phytopharmaceutiques, de médicaments vétérinaires, de biocides et d’éléments traces métalliques, qui sont d’origine environnementale ou apicole. Dans le second cas, ils sont souvent liés à la lutte contre l’acarien Varroa destructor.

Ces analyses confirment des fréquences d’occurrence importantes des médicaments vétérinaires, actuellement ou auparavant autorisés (tau-fluvalinate, coumaphos, thymol pour la seule étude l’ayant recherché, métabolites de l’amitraze, fluméthrine).

D’autres résultats étaient moins prévisibles, comme la présence de pyréthrinoïdes (utilisés comme insecticides, notamment en agriculture), des composés organophosphorés ou organochlorés, qui sont des polluants organiques persistants. Parmi les substances les plus préoccupantes, des pyréthrinoïdes ont été retrouvés dans plus de 40 % des échantillons des cires gaufrées commercialisées.

Les cires vendues par les enseignes généralistes sont davantage à risque

L’Anses a ensuite calculé le risque pour les abeilles à partir des DL50 (c’est-à-dire une dose provoquant 50 % de mortalité pour les populations d’abeilles) de chacune des substances chimiques identifiées dans les échantillons et dans les concentrations où elles y ont été retrouvées. Plus la DL50 est faible, plus la substance est toxique.

L’outil en ligne BeeToxWax, développé par l’Université de Liège, a été utilisé. Il permet de calculer instantanément un quotient de risque (QR) qualifiant la toxicité de la cire et sa possible réutilisation en apiculture en fonction de seuils définis dans la littérature scientifique.

Les seuils étaient les suivants :

  • QR < 250 : risque chimique jugé acceptable, cire considérée comme étant de bonne qualité pour l’apiculture ;

  • 250 < QR < 5 000 : toxicité significative, la cire est classée comme étant de qualité intermédiaire pour l’apiculture ;

  • QR > 5 000 : toxicité élevée, la cire est considérée comme étant de mauvaise qualité pour l’apiculture.

Verdict ? Les résultats obtenus sont plus favorables pour les cires issues de l’autorenouvellement des apiculteurs professionnels. Seuls 4,5 % des échantillons issus de cet autorenouvellement présentaient un score de QR supérieur à 5 000.En revanche, les cires du commerce dépassent ce seuil pour 38,8 % des échantillons étudiés.

Au final, les cires les moins contaminées sont retrouvées essentiellement parmi les cires des apiculteurs professionnels : dans ce groupe, 81 % des cires ont un score de QR inférieur à 250, contre 30 % des cires provenant de l’étude CRD (apiculeurs de loisir).

Pour les différentes voies d’approvisionnement, enfin, les meilleurs résultats ont été obtenus pour les cires provenant des groupements d’apiculteurs, puis des ciriers. Les cires issues des enseignes spécialisées et surtout celles des généralistes obtiennent le moins bon score.




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De l’importance des bonnes pratiques apicoles

Ainsi, la qualité toxicologique d’une cire est en partie liée à son circuit d’approvisionnement et à son origine géographique.

La cire utilisée par les apiculteurs autosuffisants est de bien meilleure qualité que celle du commerce. De même, les cires labellisées AB présentent une meilleure qualité que les cires conventionnelles. Enfin, les feuilles de cire gaufrées confectionnées exclusivement à partir d’opercules sont de meilleure qualité que les feuilles confectionnées à partir de mélanges contenant toutes les cires de cadres et/ou d’origines diverses.

La part de risque attribuable aux médicaments apicoles rappelle l’importance du respect des bonnes pratiques en termes d’application et de posologie. La fluméthrine (pyréthrinoïde), acaricide autorisé pour lutter contre le varroa qui parasite les abeilles, doit faire l’objet d’une attention particulière quant aux doses d’application. En cas de dépassement, une dégradation exponentielle de la qualité de la cire s’ensuit, et cela d’autant plus en association avec le PBO, qui augmente l’activité insecticide de cette molécule, que l’on retrouve dans 77,6 % des échantillons analysés chez les apiculteurs de loisir.

Même en retirant la part de risque liée aux médicaments vétérinaires, la qualité toxicologique des cires reste dégradée. Les substances présentant les parts de risque le plus élevé sont, pour les deux études, des pyréthrinoïdes. Là aussi, la présence du PBO augmente leur activité insecticide et augmente le risque chimique. Or, les connaissances et les outils disponibles aujourd’hui ne permettent pas d’évaluer de telles synergies.

De nombreux contaminants sont présents dans les cires alors qu’ils ne sont plus – ou n’ont jamais été autorisés – en Europe. Le maintien de leurs usages dans certains pays tiers, voire leurs usages détournés et mésusages en France ou ailleurs dans le monde, rappelle la nécessité de contrôler efficacement la provenance et la qualité des cires disponibles sur le marché français. Les enquêtes conduites ont démontré la meilleure qualité des cires d’origine française contre celles d’origine UE ou hors UE.

La conservation des molécules dans la cire recyclée nécessite de remettre dans le circuit des cires de la meilleure qualité possible. Pour cela, l’apiculteur est le premier intervenant à agir par l’application des bonnes pratiques apicoles et la surveillance régulière et attentive de ses colonies. Le rapport d’expertise de l’Anses compte de nombreuses recommandations à destination de tous les acteurs de la filière apicole, et en premier lieu des apiculteurs.


L’autrice de ce texte adresse ses remerciements au groupe de travail Cires de l’Anses : Carole Peroz (présidente du groupe de travail), Lionel Grisot (vice-président), Frédéric Delbac, Yves Le Conte, Monique L’Hostis, Anne-Claire Martel, Freddie-Jeanne Richard, Christophe Roy, Claude Saegerman et Cyril Vidau ainsi qu’à Caroline Boudergue (adjointe à la cheffe d’unité Anses).

The Conversation

Julie Chiron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La contamination chimique des cires d’abeille, un problème sanitaire qui passe sous les radars – https://theconversation.com/la-contamination-chimique-des-cires-dabeille-un-probleme-sanitaire-qui-passe-sous-les-radars-279049