Rapatriement ou restitution des biens culturels africains ? Les mots que nous utilisons ont leur importance

Source: The Conversation – in French – By Victoria Gibbon, Professor in Biological Anthropology, Division of Clinical Anatomy and Biological Anthropology, University of Cape Town

Les musées et les universités du monde entier possèdent d’immenses collections d’objets culturels, d’œuvres d’art, de biens matériels et même de restes ancestraux. Beaucoup d’entre eux n’ont pas été offerts librement, mais ont été arrachés pendant la période coloniale, par la force, la manipulation, le vol ou la violence. Pendant des décennies, ils ont été entreposés et exposés dans des vitrines. Ils ont été classés dans des catégories telles que l’anthropologie, l’histoire naturelle ou l’ethnologie, séparés des personnes et des communautés auxquelles ils appartenaient autrefois.

Ces dernières années, on reconnaît de plus en plus que ces collections sont porteuses d’un héritage douloureux.

Les appels à leur restitution font désormais partie d’un débat mondial sur la décolonisation, la justice et la guérison. En 2018, le président français Emmanuel Macron a publié un rapport appelant à une nouvelle éthique de l’humanité, suscitant une nouvelle volonté de restituer les œuvres d’art et la culture matérielle africaines. Mais les appels africains à la restitution ont été lancés au moins cinq décennies plus tôt à la suite du discours de l’ancien président de la République démocratique du Congo, Mobutu Sese Seko, devant l’ONU.

Dans tous ces débats, deux mots sont souvent utilisés : rapatriement et restitution.

À première vue, ils semblent avoir la même signification et impliquent tous deux la restitution de quelque chose. Mais en tant que chercheurs sud-africains travaillant dans les domaines de l’histoire, des études muséales et de la biologie humaine, nous affirmons que la différence entre ces termes n’est pas seulement sémantique. Le choix des mots reflète des enjeux politiques plus profonds liés à la justice, à la reconnaissance et à la réparation.

Dans notre récent article, nous avons expliqué comment nous percevons cette différence et pourquoi le travail de restitution redonne aux personnes le pouvoir sur leur avenir et leur donne un sentiment d’autonomie. Nous soutenons que, pour sa part, le rapatriement est devenu une notion moins centrée sur reconstruction des communautés. Il renvoie davantage à un exercice administratif et logistique. A l’inverse, la restitution renvoie directement à la justice.

Rapatriement : le langage du retour

Le mot « rapatriement » vient du latin patria, qui signifie « patrie ». Traditionnellement, il désigne le retour d’une personne ou de ses restes mortels dans son pays d’origine. Les gouvernements utilisent souvent ce terme pour désigner le transfert logistique et juridique de personnes, d’œuvres d’art ou de restes ancestraux à travers les frontières nationales.

Dans les pays qui ont été colonisés, comme les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le terme « rapatriement » est devenu le terme dominant. Cela s’explique en partie par des lois et des cadres spécifiques. Aux États-Unis, par exemple, la loi sur la protection et le rapatriement des sépultures amérindiennes (Native American Graves Protection and Repatriation Act) oblige les musées à restituer de manière proactive les restes humains et les objets culturels aux communautés autochtones.

En Nouvelle-Zélande, le musée national Te Papa joue un rôle central dans le rapatriement des restes ancestraux maoris et morioris provenant d’institutions étrangères avant de les restituer aux communautés locales. En Australie, le choix du rapatriement par les militants, les communautés et les universitaires visait également à établir un lien stratégique avec le retour des restes des soldats tombés au combat.

Dans ces contextes, le rapatriement est souvent présenté comme un processus de restitution. Les États ou les musées prennent l’initiative, et les communautés reçoivent.

Certains universitaires et militants autochtones ont contesté cette formulation, soulignant ses connotations patriarcales et étatistes.

Ils ont introduit le concept de « rematriation », qui désigne un retour à la « Terre Mère » ancré dans les perspectives féministes autochtones, la spiritualité et l’équilibre communautaire.

En Afrique du Sud également, le terme « rapatriement » a été utilisé, en particulier lorsque l’État a organisé le retour de restes humains depuis l’étranger, comme dans le cas du retour de Sarah Baartman depuis la France.

Baartman était une femme khoï (autochtone sud-africaine) du XIXe siècle exposée dans des spectacles de monstres en Europe. Son corps a ensuite été disséqué par des scientifiques dans le cadre de la science raciale et intégré aux systèmes de collecte et d’exposition du Musée de l’Homme à Paris. Après être devenue un symbole international de l’oppression des femmes noires, Baartman a également été au centre des revendications de restitution formulées par les Khoï et d’autres militants et mouvements sociaux en Afrique du Sud.

Le rapatriement a également été utilisé pour la restitution des dépouilles d’anciens combattants et d’autres patriotes.

Mais un malaise a commencé à se faire sentir. Ce langage était-il adapté au travail profond de justice et de guérison que les communautés réclamaient ? Ou était-il davantage axé sur le prestige national que sur la restauration de la communauté ?

Restitution : la politique de la justice au-delà de la transaction

La restitution consiste à rendre quelque chose à son propriétaire légitime, et non pas simplement à transférer un bien, mais comme un acte de reconnaissance, de réparation et de guérison.

La restitution n’est pas seulement un événement, comme la remise d’un objet d’art lors d’une cérémonie. C’est un processus qui prend du temps, qui est émotionnel et souvent douloureux. Elle implique des recherches sur la manière dont les objets ont été acquis, des conversations avec les communautés descendantes et des décisions sur la manière de prendre soin ou d’honorer ce qui a été restitué. Elle reconnaît que les biens pris n’étaient pas seulement des curiosités ou des objets, mais qu’ils étaient liés à la communauté, à la langue, aux cérémonies et à l’identité.




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Restituer les biens culturels à l’Afrique : idée d’avenir ou dépassée ?


Dans de nombreux cas, les restes ancestraux ont été classés et objectivés comme restes humains et spécimens, dépouillés de leur humanité. La restitution, en revanche, leur rend leur dignité et leur autonomie en tant qu’ancêtres.

Le travail de restitution : guérison et reconnexion

Notre recherche utilise l’expression « travail de restitution » pour décrire l’ensemble des efforts nécessaires. Ce travail va bien au-delà de la diplomatie, de la logistique et du transport. Il comprend :

  • La reconnaissance de l’injustice : il s’agit d’admettre que les objets ont été pris à tort, que ce soit par la violence, la coercition ou le vol.

  • La désobjectivation : traiter les restes ancestraux et les biens culturels non pas comme des restes humains et des objets de musée, mais comme des ancêtres ou des trésors culturels.

  • L’implication de la communauté : veiller à ce que les groupes de descendants et les communautés locales décident de ce qui se passera après le retour, en concertation avec les musées et les gouvernements nationaux.

  • Processus de guérison : créer des espaces pour le deuil, les cérémonies et le rituel de passage.

  • Nouvelles perspectives : considérer la restitution non seulement comme une réconciliation avec le passé, mais aussi comme une ouverture vers le renouveau culturel et la justice sociale.




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Par exemple, le programme de restitution des terres en Afrique du Sud a montré que la restitution ne consiste pas simplement à rétablir ce qui existait autrefois. Il s’agit de créer les conditions nécessaires à la justice aujourd’hui et de possibilités pour demain.

De même, la restitution culturelle ne consiste pas tant à « remettre les choses à leur place d’origine » qu’à donner aux communautés les moyens de renouer avec leur patrimoine d’une manière pertinente et vivante aujourd’hui.

Pourquoi le choix des mots est-il important ?

La distinction entre rapatriement et restitution n’est pas un débat académique abstrait. Les mots influent sur les rapports de pouvoir. Si le retour est présenté comme un rapatriement, l’accent est souvent mis sur celui qui donne, celui qui rend, l’État ou le musée, qui accorde quelque chose en retour. S’il est présenté comme une restitution, l’accent est mis sur le demandeur, sur la communauté qui fait valoir ses droits et exige justice.

La restitution ne consiste pas à retrouver un passé perdu. Ce passé ne peut être restauré tel qu’il était. Il s’agit plutôt de créer un nouvel avenir fondé sur la justice, la dignité et le respect. Pour les communautés du monde entier qui vivent encore avec l’héritage de la spoliation coloniale, cette distinction est très importante.

The Conversation

Victoria Gibbon bénéficie d’un financement de la Fondation nationale sud-africaine pour la recherche (NRF). Les opinions exprimées et les conclusions formulées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la NRF.

Ciraj Rassool bénéficie d’un financement de la Fondation Volkswagen et a précédemment reçu des fonds de la Fondation Andrew W. Mellon et des Fondations Open Society. Les opinions exprimées et les conclusions formulées sont celles des auteurs.

ref. Rapatriement ou restitution des biens culturels africains ? Les mots que nous utilisons ont leur importance – https://theconversation.com/rapatriement-ou-restitution-des-biens-culturels-africains-les-mots-que-nous-utilisons-ont-leur-importance-273302

Comme au mondial junior ou aux JO de Milan-Cortina, les hockeyeurs québécois sont plus absents que jamais dans la LNH

Source: The Conversation – in French – By Jean-Hugues Roy, Professeur, École des médias, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Ils fondent comme glace au soleil. Aux Jeux olympiques de Milan-Cortina, en février, aucun joueur québécois ne portera l’uniforme de l’équipe nationale canadienne. Un fait inédit, qui s’inscrit dans un déclin beaucoup plus large : jamais, en plus de cent ans d’histoire, les joueurs du Québec n’ont été aussi peu nombreux, et aussi peu dominants, dans la Ligue nationale de hockey (LNH) que ces dernières années.

C’est ce qui ressort d’une analyse de la totalité de la base de données de la LNH qui couvre ses 108 années d’histoire. Cette analyse fait écho aux inquiétudes, relayées récemment dans plusieurs médias, sur la raréfaction des joueurs québécois dans le hockey masculin. Le déclin est multi-factoriel : popularité d’autres sports chez les jeunes et coût de plus en plus important pour progresser font partie des causes probables rapportées.

Quatre « équipes »

Pour mesurer l’évolution de la place des joueurs québécois, je les ai regroupés selon leur lieu de naissance en quatre ensembles : Québec, reste du Canada, États-Unis et reste du monde.

Sur les 7826 patineurs ayant disputé au moins un match dans l’histoire de la LNH, moins d’un sur dix est né au Québec. Un simple décompte sous-estime toutefois leur contribution réelle : des légendes comme Ray Bourque, qui a joué 1612 matches en saison régulière pendant 23 saisons, ou Luc Robitaille, qui a participé à 1431 parties en 19 saisons, valent autant que George McNaughton, Stéphane Brochu ou les 26 autres n’ayant joué qu’une seule partie en carrière. Ce n’est pas juste.

C’est pour cela que j’ai compté le nombre de fois que chaque joueur apparaît dans l’alignement de chacune des parties de l’histoire de la ligue. Cela permet de pondérer les données en calculant presque le temps de glace de tout le monde.

Les Québécois jouent plus et « scorent » plus

En faisant ce calcul, on obtient un total de 2,2 millions de « présences par parties ». Plus de 223 000 l’ont été par des joueurs québécois, une proportion de 10 %. Cela signifie que les attaquants et défenseurs du Québec ont été mis sur la glace relativement souvent par rapport aux autres.

Autrement dit, chaque Québécois a joué plus souvent que la moyenne : près de 299 matches en carrière. Le joueur moyen de la LNH en a joué 15 de moins, comme le montre le tableau ci-dessous.

Non seulement les joueurs du Québec ont-ils davantage joué, mais ils ont aussi marqué un plus grand nombre de points chacun. Un peu plus d’un million de points ont été enregistrés dans l’histoire de la LNH (buts et assistances). Plus de 115 000 l’ont été par des attaquants ou des défenseurs du Québec. C’est 11,1 % de l’ensemble, ce qui signifie que les Québécois ont été les hockeyeurs les plus productifs de l’histoire de la ligue avec 154 points en carrière chacun, en moyenne, contre 132 pour le joueur lambda.

Un lent déclin

Mais ce portrait flatteur appartient de plus en plus au passé. Saison après saison, la proportion de joueurs québécois, leur temps de jeu et leur contribution offensive déclinent.

En un coup d’œil, que la nostalgie peut rendre humide, on voit que les saisons 1955-56 à 1975-76 ont été l’âge d’or du hockey québécois. Grâce aux Maurice Richard, Guy Lafleur et autres compatriotes, la Sainte-Flanelle a gagné 12 des 20 coupes Stanley en jeu dans cette période.

En 1957-58, des joueurs du Québec ont marqué près de 29 % de tous les points dans la Ligue nationale, alors qu’ils ne représentaient que 18 % des troupes.

Depuis cette glorieuse époque, cependant, la proportion québécoise pour le nombre de joueurs, de parties auxquelles ils participent, de points qu’ils marquent ou de temps qu’ils passent sur la glace diminue inexorablement.

La débandade depuis la pandémie

Examinons de plus près les 20 dernières années, après le lockout de 2004-05.

Si on se concentre sur la ligne rouge (nombre de points), on s’aperçoit que jusqu’en 2012, les hockeyeurs d’ici ont tout de même continué de s’inscrire souvent au pointage par rapport à leur nombre sur la patinoire. La proportion de points marqués par des Québécois (entre 7 % et 9 % de tous les points marqués dans la LNH) est supérieure à la proportion de joueurs québécois dans les alignements et sur la glace (autour de 6 %).

En d’autres mots, ils étaient peut-être peu présents, mais ils étaient bons !

À partir de la pandémie, par contre, c’est la débandade. Les joueurs du Québec ne marquent plus que 4 % à 5 % des points dans la ligue, un pourcentage inférieur à leur place dans les alignements et sur la glace.

Dans la première moitié de la saison actuelle, seulement 3,8 % des points marqués dans le circuit Bettman l’ont été par des hockeyeurs québécois. Jamais leur productivité n’a été aussi faible de toute l’histoire de la LNH.

Productivité anémique

À partir de la décennie 1980, la LNH a accueilli de plus en plus de joueurs européens. Il est donc normal que la place des joueurs du Québec ait diminué à partir de cette époque. Mais la productivité des hockeyeurs québécois a-t-elle baissé pour autant ?

Pour le mesurer, j’ai utilisé le nombre de points comptés par partie. L’ensemble des joueurs depuis 1917 a compté en moyenne 0,46 point à chaque partie. On trouve 75 joueurs qui ont même enregistré plus d’un point dans chacune des parties auxquelles ils ont participé. Wayne Gretzy est le champion, à ce chapitre, avec 2857 points en 1487 matches, ou 1,92 point par match en moyenne !

Le Québec (ligne en bleu) est souvent le groupe le plus productif. C’est le cas, et de loin, au cours des années 1950. Ce l’est également à quelques reprises dans les années 1970 et 1980.

Mais le graphique ci-dessous, qui se concentre sur les 20 dernières années, montre que les joueurs québécois dans la LNH ont été les plus productifs entre 2010-11 et 2012-13, ainsi qu’au cours des saisons 2015-16 et 2018-19.

Il montre aussi que la dernière saison et l’actuelle sont les moins productives de l’histoire de la LNH pour les hockeyeurs du Québec.

Et les gardiens ?

Le constat est similaire chez les gardiens. Bien que le Québec ait fourni une proportion élevée de gardiens à la LNH, leur efficacité moyenne est désormais inférieure à celle de leurs homologues américains et européens. Et ils sont passablement utilisés. Dans près d’une partie sur cinq, de toute l’histoire de la Ligue nationale de hockey, il y avait un Québécois dans les buts.

Chez un gardien, une mesure de l’efficacité est la proportion de tirs au buts qu’il parvient à arrêter. Feu Ken Dryden, n’a accordé que 1230 buts, ce qui signifie qu’il a arrêté plus de 92,2 % des lancers dirigés contre lui, un des meilleurs taux de l’histoire. La moyenne de tous les gardiens ayant joué dans la LNH est de 89,1 %.

Les gardiens québécois ont une efficacité à peine supérieure. Qui plus est, ils se font dépasser par les gardiens américains et par les gardiens du reste du monde.

Le pays qui a fourni les meilleurs gardiens ? Le Kazakhstan ! Ses cinq cerbères ont eu un taux d’efficacité de 91,2 % dans les 972 parties au cours lesquelles ils ont été placés devant les filets.

Conclusion : les joueurs québécois qui évoluent dans la LNH, qu’ils soient attaquants, défenseurs ou gardiens de but, n’ont jamais été aussi mauvais qu’en cette première moitié de la saison 2025-2026.

La Conversation Canada

Jean-Hugues Roy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comme au mondial junior ou aux JO de Milan-Cortina, les hockeyeurs québécois sont plus absents que jamais dans la LNH – https://theconversation.com/comme-au-mondial-junior-ou-aux-jo-de-milan-cortina-les-hockeyeurs-quebecois-sont-plus-absents-que-jamais-dans-la-lnh-273063

‘Heated Rivalry’ : quand la joie queer perturbe la culture masculine du hockey

Source: The Conversation – in French – By JJ Wright, Assistant Professor, Sociology and Gender Studies, MacEwan University

La fascination pour Heated Rivalry, la nouvelle romance de Crave adaptée du roman populaire de Rachel Reid, ne tient pas seulement à l’originalité de l’intrigue, mais aussi au fait que les deux personnages principaux s’épanouissent dans « une joie queer » malgré des circonstances difficiles.

Ainsi, la série ouvre de nouvelles perspectives sur les relations, la masculinité et la société.

La série est centrée sur une romance entre deux joueurs de hockey professionnels, Ilya Rozanov (Connor Storrie) et Shane Hollander (Hudson Williams), qui sont rivaux dans une ligue de hockey fictive.

La joie queer dans Heated Rivalry bouscule l’ordre de la masculinité traditionnelle dans le hockey et rend possibles de nouvelles façons de se connecter aux autres. Comme l’explique ma recherche sur la joie queer, cette forme de joie possède un pouvoir transformateur et collectif, capable de réinventer le monde au-delà des normes oppressives.

Il n’est donc pas surprenant que, loin de se limiter à sa large base de fans queer, les femmes hétérosexuelles soient également accros. Les hommes attentifs à leurs émotions et capables de montrer leur vulnérabilité restent rares dans un monde dominé par la manosphère et sa misogynie violente.


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.


Culture du hockey et masculinité

Dans l’univers de Heated Rivalry, Ilya et Shane sont constamment confrontés à la dure réalité de la culture du hockey et à ses attentes envers les hommes. Ces attentes reflètent fidèlement la réalité du hockey professionnel.

Comme le dit le joueur vétéran Scott Hunter (joué par François Arnaud) aux médias après avoir révélé publiquement son homosexualité : « Je ne voulais pas être cette chose que les joueurs de hockey utilisent comme une insulte. » Sa déclaration montre clairement que la masculinité dans le hockey repose sur la nécessité de prouver que l’on n’est ni faible, ni efféminé, ni homosexuel.

Scott et Kip s’embrassent dans « Heated Rivalry ». (Crave).

Dans cette culture, le stoïcisme émotionnel, la domination physique et l’objectivation systématique des femmes sont utilisés pour affirmer son pouvoir sur les autres.

Ce contexte explique l’absence actuelle de joueurs ouvertement gais dans la Ligue nationale de hockey (LNH).

Répression émotionnelle

La colère est la seule émotion que les hommes sont autorisés à exprimer dans le hockey. Les bagarres alimentées par la rage et le jeu physique punitif sont récompensées par des acclamations et des gestes érigés en spectacle. Cette restriction émotionnelle a des conséquences au-delà de la patinoire.

Elle contribue à normaliser une culture où la misogynie, le racisme, l’homophobie, la transphobie et le capacitisme sont souvent rejetés comme des « propos de vestiaire ».

Un rapport publié en 2022 par Hockey Canada a révélé que sur les 512 pénalités infligées pour harcèlement sur la glace, 61 % visaient l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, devant celles liées à la race (18 %) et au handicap (11 %).

Ce n’est pas un environnement où les joueurs homosexuels, en particulier ceux qui sont racisés ou handicapés, peuvent se sentir en sécurité, et encore moins s’épanouir dans leur homosexualité.

Pourtant, Heated Rivalry met l’accent sur la joie, ce qui rend la série particulièrement captivante. Voir Ilya et Shane tisser une connexion profonde et passionnée dans un sport conçu pour maintenir les hommes émotionnellement fermés est particulièrement marquant. La joie queer émerge malgré la dureté de la culture du hockey et se forge dans un milieu hostile.

Visibilité et résistance

Heated Rivalry a suscité un véritable engouement sur Internet qui a donné lieu à des soirées de visionnage publiques, des discussions de groupe et des conversations en ligne sur les types d’hommes — et de relations sexuelles — que nous pouvons imaginer. Cette excitation partagée reflète le plaisir de voir quelque chose qui était longtemps tabou devenir visible et célébré.

La représentation queer reste largement axée sur la douleur et la souffrance, mais Heated Rivalry ne se limite pas à un scénario queer tragique et insiste sur la joie, bouleversant l’ordre social qui cherchait historiquement à priver les personnes queers de plaisir et d’épanouissement.

Cette perturbation est particulièrement puissante lorsqu’elle est mise en parallèle avec les réalités du hockey contemporain. En 2024, la LNH a brièvement interdit le ruban arc-en-ciel, confirmant ainsi que le hockey n’est pas accessible à tous.

À peu près à la même époque, certains joueurs ont refusé de porter les maillots Pride lors de matchs spéciaux, invoquant principalement leurs convictions religieuses ou les lois anti-LGBT du Kremlin. La LNH a réagi en interdisant complètement ces maillots.

L’interdiction du ruban Pride a été levée après un tollé général, mais celle des maillots spéciaux reste en vigueur. Ces réalités expliquent pourquoi les joueurs homosexuels continuent de se cacher et pourquoi l’histoire d’un joueur russe contraint au secret résonne autant.

Il en va de même pour le choix de Hudson Williams, qui est à moitié coréen, pour incarner Shane Hollander dans un sport encore largement dominé par les Blancs.


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Consentement et intimité

L’hypermasculinité du hockey a des conséquences réelles. En 2022, il a été révélé que Hockey Canada avait versé 8,9 millions de dollars depuis 1989 dans le cadre d’accords à l’amiable pour des affaires d’abus sexuels, mettant au jour une culture du droit acquis, du silence et de l’impunité.




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Acquittement des hockeyeurs : le système judiciaire est inhospitalier aux victimes d’agression sexuelle. Il faut trouver d’autres façons de les soutenir


La joie queer dans Heated Rivalry se révèle transformatrice grâce à son érotisme éthique. Dans mes recherches, j’ai montré que la joie sexuelle queer peut détourner les cultures sexuelles de celle du viol, favorisant la réciprocité, l’authenticité et un plaisir pleinement vécu.

C’est pourquoi les moments où Ilya demande le consentement à Shane avant l’acte sexuel sont si importants : ils démantèlent l’idée selon laquelle les hommes ont droit au corps des autres et que les processus de consentement gâchent le moment.

Ce qui rend les scènes de sexe de Heated Rivalry différentes, c’est qu’elles ne reposent pas sur le cliché familier des hommes gais qui se battent pendant les rapports sexuels alors qu’ils luttent contre leur homophobie intériorisée. Au contraire, elles montrent de la tendresse, de la curiosité érotique et un engagement affectif.

Même les podcasts populaires de type « hockey bros » Empty Netters et What Chaos ont abordé la série avec sérieux, commentant ouvertement son impact émotionnel et son érotisme.

De telles conversations commencent à assouplir les normes rigides autour de la masculinité, du désir et du plaisir accepté. Une fois la joie queer rendue visible, il devient plus difficile d’accepter une culture sportive — et une société — qui insiste pour la rendre impossible.

La Conversation Canada

JJ Wright reçoit des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et de Sécurité publique Canada. 

ref. ‘Heated Rivalry’ : quand la joie queer perturbe la culture masculine du hockey – https://theconversation.com/heated-rivalry-quand-la-joie-queer-perturbe-la-culture-masculine-du-hockey-273300

Comme aux mondiaux junior ou aux JO de Milan-Cortina, les hockeyeurs québécois sont plus absents que jamais dans la LNH

Source: The Conversation – in French – By Jean-Hugues Roy, Professeur, École des médias, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Ils fondent comme glace au soleil. Aux Jeux olympiques de Milan-Cortina, en février, aucun joueur québécois ne portera l’uniforme de l’équipe nationale canadienne. Un fait inédit, qui s’inscrit dans un déclin beaucoup plus large : jamais, en plus de cent ans d’histoire, les joueurs du Québec n’ont été aussi peu nombreux, et aussi peu dominants, dans la Ligue nationale de hockey (LNH) que ces dernières années.

C’est ce qui ressort d’une analyse de la totalité de la base de données de la LNH qui couvre ses 108 années d’histoire. Cette analyse fait écho aux inquiétudes, relayées récemment dans plusieurs médias, sur la raréfaction des joueurs québécois dans le hockey masculin. Le déclin est multi-factoriel : popularité d’autres sports chez les jeunes et coût de plus en plus important pour progresser font partie des causes probables rapportées.

Quatre « équipes »

Pour mesurer l’évolution de la place des joueurs québécois, je les ai regroupés selon leur lieu de naissance en quatre ensembles : Québec, reste du Canada, États-Unis et reste du monde.

Sur les 7826 patineurs ayant disputé au moins un match dans l’histoire de la LNH, moins d’un sur dix est né au Québec. Un simple décompte sous-estime toutefois leur contribution réelle : des légendes comme Ray Bourque, qui a joué 1612 matches en saison régulière pendant 23 saisons, ou Luc Robitaille, qui a participé à 1431 parties en 19 saisons, valent autant que George McNaughton, Stéphane Brochu ou les 26 autres n’ayant joué qu’une seule partie en carrière. Ce n’est pas juste.

C’est pour cela que j’ai compté le nombre de fois que chaque joueur apparaît dans l’alignement de chacune des parties de l’histoire de la ligue. Cela permet de pondérer les données en calculant presque le temps de glace de tout le monde.

Les Québécois jouent plus et « scorent » plus

En faisant ce calcul, on obtient un total de 2,2 millions de « présences par parties ». Plus de 223 000 l’ont été par des joueurs québécois, une proportion de 10 %. Cela signifie que les attaquants et défenseurs du Québec ont été mis sur la glace relativement souvent par rapport aux autres.

Autrement dit, chaque Québécois a joué plus souvent que la moyenne : près de 299 matches en carrière. Le joueur moyen de la LNH en a joué 15 de moins, comme le montre le tableau ci-dessous.

Non seulement les joueurs du Québec ont-ils davantage joué, mais ils ont aussi marqué un plus grand nombre de points chacun. Un peu plus d’un million de points ont été enregistrés dans l’histoire de la LNH (buts et assistances). Plus de 115 000 l’ont été par des attaquants ou des défenseurs du Québec. C’est 11,1 % de l’ensemble, ce qui signifie que les Québécois ont été les hockeyeurs les plus productifs de l’histoire de la ligue avec 154 points en carrière chacun, en moyenne, contre 132 pour le joueur lambda.

Un lent déclin

Mais ce portrait flatteur appartient de plus en plus au passé. Saison après saison, la proportion de joueurs québécois, leur temps de jeu et leur contribution offensive déclinent.

En un coup d’œil, que la nostalgie peut rendre humide, on voit que les saisons 1955-56 à 1975-76 ont été l’âge d’or du hockey québécois. Grâce aux Maurice Richard, Guy Lafleur et autres compatriotes, la Sainte-Flanelle a gagné 12 des 20 coupes Stanley en jeu dans cette période.

En 1957-58, des joueurs du Québec ont marqué près de 29 % de tous les points dans la Ligue nationale, alors qu’ils ne représentaient que 18 % des troupes.

Depuis cette glorieuse époque, cependant, la proportion québécoise pour le nombre de joueurs, de parties auxquelles ils participent, de points qu’ils marquent ou de temps qu’ils passent sur la glace diminue inexorablement.

La débandade depuis la pandémie

Examinons de plus près les 20 dernières années, après le lockout de 2004-05.

Si on se concentre sur la ligne rouge (nombre de points), on s’aperçoit que jusqu’en 2012, les hockeyeurs d’ici ont tout de même continué de s’inscrire souvent au pointage par rapport à leur nombre sur la patinoire. La proportion de points marqués par des Québécois (entre 7 % et 9 % de tous les points marqués dans la LNH) est supérieure à la proportion de joueurs québécois dans les alignements et sur la glace (autour de 6 %).

En d’autres mots, ils étaient peut-être peu présents, mais ils étaient bons !

À partir de la pandémie, par contre, c’est la débandade. Les joueurs du Québec ne marquent plus que 4 % à 5 % des points dans la ligue, un pourcentage inférieur à leur place dans les alignements et sur la glace.

Dans la première moitié de la saison actuelle, seulement 3,8 % des points marqués dans le circuit Bettman l’ont été par des hockeyeurs québécois. Jamais leur productivité n’a été aussi faible de toute l’histoire de la LNH.

Productivité anémique

À partir de la décennie 1980, la LNH a accueilli de plus en plus de joueurs européens. Il est donc normal que la place des joueurs du Québec ait diminué à partir de cette époque. Mais la productivité des hockeyeurs québécois a-t-elle baissé pour autant ?

Pour le mesurer, j’ai utilisé le nombre de points comptés par partie. L’ensemble des joueurs depuis 1917 a compté en moyenne 0,46 point à chaque partie. On trouve 75 joueurs qui ont même enregistré plus d’un point dans chacune des parties auxquelles ils ont participé. Wayne Gretzy est le champion, à ce chapitre, avec 2857 points en 1487 matches, ou 1,92 point par match en moyenne !

Le Québec (ligne en bleu) est souvent le groupe le plus productif. C’est le cas, et de loin, au cours des années 1950. Ce l’est également à quelques reprises dans les années 1970 et 1980.

Mais le graphique ci-dessous, qui se concentre sur les 20 dernières années, montre que les joueurs québécois dans la LNH ont été les plus productifs entre 2010-11 et 2012-13, ainsi qu’au cours des saisons 2015-16 et 2018-19.

Il montre aussi que la dernière saison et l’actuelle sont les moins productives de l’histoire de la LNH pour les hockeyeurs du Québec.

Et les gardiens ?

Le constat est similaire chez les gardiens. Bien que le Québec ait fourni une proportion élevée de gardiens à la LNH, leur efficacité moyenne est désormais inférieure à celle de leurs homologues américains et européens. Et ils sont passablement utilisés. Dans près d’une partie sur cinq, de toute l’histoire de la Ligue nationale de hockey, il y avait un Québécois dans les buts.

Chez un gardien, une mesure de l’efficacité est la proportion de tirs au buts qu’il parvient à arrêter. Feu Ken Dryden, n’a accordé que 1230 buts, ce qui signifie qu’il a arrêté plus de 92,2 % des lancers dirigés contre lui, un des meilleurs taux de l’histoire. La moyenne de tous les gardiens ayant joué dans la LNH est de 89,1 %.

Les gardiens québécois ont une efficacité à peine supérieure. Qui plus est, ils se font dépasser par les gardiens américains et par les gardiens du reste du monde.

Le pays qui a fourni les meilleurs gardiens ? Le Kazakhstan ! Ses cinq cerbères ont eu un taux d’efficacité de 91,2 % dans les 972 parties au cours lesquelles ils ont été placés devant les filets.

Conclusion : les joueurs québécois qui évoluent dans la LNH, qu’ils soient attaquants, défenseurs ou gardiens de but, n’ont jamais été aussi mauvais qu’en cette première moitié de la saison 2025-2026.

La Conversation Canada

Jean-Hugues Roy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comme aux mondiaux junior ou aux JO de Milan-Cortina, les hockeyeurs québécois sont plus absents que jamais dans la LNH – https://theconversation.com/comme-aux-mondiaux-junior-ou-aux-jo-de-milan-cortina-les-hockeyeurs-quebecois-sont-plus-absents-que-jamais-dans-la-lnh-273063

En 2026, à quoi vont ressembler les nouveaux deepfakes qui vont déferler sur nos écrans

Source: The Conversation – France in French (2) – By Siwei Lyu, Professor of Computer Science and Engineering; Director, UB Media Forensic Lab, University at Buffalo

La barrière technologique à l’entrée a sauté : générer des deepfakes est désormais plus accessible _via_ les outils IA grand public. Image générée par Siwei Lyu/IA Google Gemini 3

En 2025, la génération de deepfakes a explosé : visages, voix et mouvements du corps créés par des systèmes d’intelligence artificielle deviennent presque indiscernables des humains, bouleversant la perception et la sécurité des contenus en ligne.


Au cours de l’année 2025, les techniques de génération de deepfakes ont connu une évolution spectaculaire. Les visuels de visages, de voix et de corps entiers générés des systèmes d’IA ont gagné en qualité – bien au-delà de ce que beaucoup d’experts imaginaient encore il y a quelques années. Ces vidéos sont aussi davantage utilisées pour tromper ceux qui les regardent.

Dans de nombreuses situations du quotidien – en particulier les appels vidéo de faible résolution et les contenus diffusés sur les réseaux sociaux –, leur réalisme est désormais suffisant pour berner à coup sûr des publics non spécialistes. Concrètement, les médias synthétiques sont devenus indiscernables d’enregistrements authentiques pour le grand public et, dans certains cas, même pour des institutions.

Et cette flambée ne se limite pas à la qualité. Le volume de deepfakes générés a lui aussi explosé : l’entreprise de cybersécurité DeepStrike estime qu’on est passé d’environ 500 000 vidéos de ce type présentes en ligne en 2023 à près de 8 millions en 2025, avec une croissance annuelle proche de 900 %.

Je suis informaticien et je mène des recherches sur les deepfakes et d’autres médias synthétiques. De mon point de vue, la situation risque encore de s’aggraver en 2026, à mesure que les deepfakes évolueront vers des entités synthétiques capables d’interagir en temps réel avec des humains.

Des améliorations spectaculaires

Plusieurs évolutions techniques expliquent cette escalade. Tout d’abord, le réalisme a franchi un cap grâce à des modèles de génération de vidéos conçus spécifiquement pour maintenir la cohérence temporelle. Ces modèles produisent des vidéos aux mouvements cohérents, avec des identités stables pour les personnes représentées et un contenu logique d’une image à l’autre. Ils dissocient les informations liées à la représentation de l’identité d’une personne de celles relatives au mouvement, ce qui permet d’appliquer un même mouvement à différentes identités ou, inversement, d’associer une même identité à plusieurs types de mouvements.

Ces modèles génèrent des visages stables et cohérents, sans les scintillements, déformations ou anomalies structurelles autour des yeux et de la mâchoire qui constituaient des signes techniques fiables de deepfakes auparavant.

Deuxièmement, le clonage vocal a franchi ce que j’appellerais le « seuil d’indiscernabilité ». Quelques secondes d’audio suffisent désormais pour générer un clone convaincant – avec une intonation, un rythme, des accents, des émotions, des pauses et même des bruits de respiration naturels. Cette capacité alimente déjà des fraudes à grande échelle. De grands distributeurs indiquent recevoir plus de 1 000 appels frauduleux générés par l’IA chaque jour. Les indices perceptifs qui permettaient autrefois d’identifier des voix synthétiques ont en grande partie disparu.

Troisièmement, les outils grand public ont fait chuter la barrière technique à un niveau proche de zéro. Les évolutions d’OpenAI avec Sora 2, de Google avec Veo 3 et l’émergence d’une vague de start-up font qu’il suffit aujourd’hui de décrire une idée et de laisser un grand modèle de langage comme ChatGPT d’OpenAI ou Gemini de Google rédiger un script, pour générer en quelques minutes des contenus audiovisuels aboutis. Des agents d’IA peuvent automatiser l’ensemble du processus. La capacité à produire à grande échelle des deepfakes cohérents et construits autour d’un récit s’est ainsi largement démocratisée.

Cette combinaison d’une explosion des volumes et de figures synthétiques devenues presque indiscernables d’êtres humains réels pose de sérieux défis pour la détection des deepfakes, en particulier dans un environnement médiatique où l’attention est fragmentée et où les contenus circulent plus vite qu’ils ne peuvent être vérifiés. Des dommages bien réels ont déjà été constatés – de la désinformation au harcèlement ciblé et aux arnaques financières – facilités par des deepfakes qui se propagent avant que le public n’ait le temps de comprendre ce qui se passe.

Le temps réel, nouvelle frontière

Pour l’année à venir, la trajectoire est claire : les deepfakes se dirigent vers une synthèse en temps réel capable de produire des vidéos reproduisant fidèlement les subtilités de l’apparence humaine, ce qui facilitera le contournement des systèmes de détection. La frontière évolue du réalisme visuel statique vers la cohérence temporelle et comportementale : des modèles qui génèrent du contenu en direct ou quasi direct plutôt que des séquences préenregistrées.

La modélisation de l’identité converge vers des systèmes unifiés qui capturent non seulement l’apparence d’une personne, mais aussi sa façon de bouger et de parler selon les contextes. Le résultat dépasse le simple « cela ressemble à la personne X » pour devenir « cela se comporte comme la personne X sur la durée ». Je m’attends à ce que des participants à des appels vidéo soient synthétisés en temps réel ; à voir des acteurs de synthèse pilotés par l’IA dont le visage, la voix et les gestes s’adaptent instantanément à une consigne ; et à ce que des arnaqueurs déploient des avatars réactifs plutôt que des vidéos fixes.

À mesure que ces capacités se développent, l’écart perceptuel entre humains authentiques et synthétiques continuera de se réduire. La véritable ligne de défense ne reposera plus sur le jugement humain, mais sur des protections au niveau des infrastructures. Cela inclut des mécanismes de traçabilité sécurisée, comme la signature cryptographique des médias et l’adoption par les outils de génération IA des spécifications de la Coalition for Content Provenance and Authenticity. Cela dépendra également d’outils d’analyse multimodaux, comme le Deepfake-o-Meter que je développe avec mes équipes dans mon laboratoire.

Se contenter d’examiner les pixels attentivement ne suffira plus.

The Conversation

Siwei Lyu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En 2026, à quoi vont ressembler les nouveaux deepfakes qui vont déferler sur nos écrans – https://theconversation.com/en-2026-a-quoi-vont-ressembler-les-nouveaux-deepfakes-qui-vont-deferler-sur-nos-ecrans-273595

Streaming de jeux vidéo : femmes, LGBTQIA+ et personnes racisées face à la cyberviolence

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Jammet, Professeur associé, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO)

Maghla, une des streameuses les plus connues en francophonie, a dénoncé publiquement le cyberharcèlement sexiste dont elle était victime. Maghla, CC BY

La cyberviolence est omniprésente dans le domaine du streaming – en particulier de jeux vidéo – et touche particulièrement les personnes minorisées, au point d’infléchir carrières et pratiques. Quels mécanismes sont à l’œuvre ? À l’heure où la visibilité se paie cher, comment rendre ces espaces numériques plus vivables ?


Depuis le milieu des années 2010, l’intérêt porté par la recherche et par le grand public s’est progressivement déplacé des « effets des jeux vidéo violents » ou des jeux vidéo « qui rendent violents » à la place de la violence ordinaire dans les interactions entre membres d’une situation de jeu. Parmi les terrains de la cyberviolence, la diffusion en direct de sessions de jeux vidéo (streaming) est fortement concernée.

Cette violence s’observe entre les joueurs et joueuses, au cours des parties en ligne, mais également de la part du public qui peut participer activement à travers l’interface de discussion (chat). Selon une récente étude de l’ADL Center for Technology and Society, plus du trois quarts des joueurs adultes aux États-Unis ont subi une forme de cyberviolence, allant de l’insulte en ligne au harcèlement.

Le streaming prend aujourd’hui des formes variées et se déploie sur une pluralité de plateformes, dont Twitch, YouTube ou Kick. Twitch demeure la plus utilisée : en 2024, elle représentait environ 61 % du total des heures de visionnage live dans le secteur de la webdiffusion.

Dans nos travaux, nous nous intéressons aux violences que subissent les streameurs et streameuses de jeux vidéo, un phénomène encore largement sous-estimé malgré ses effets concrets sur les pratiques et la carrière des vidéastes.

Les personnes minorisées tenues à l’écart

La cyberviolence touche durement Twitch, un « environnement communicationnel » où la personne qui diffuse est placée dans une « position exposée », livrée aux regards et aux prises de parole – parfois peu amènes – d’un large public. Le streaming fonctionne comme un régime de visibilité qui valorise l’« authenticité », la « proximité », l’humour et la « spontanéité ». Il se caractérise par une forte dimension spectatorielle et spectaculaire, qui cristallise la cyberviolence.

D’une part, les comportements violents surgissent de manière cyclique dans les environnements multijoueurs et les chats : les provocations et la toxicité entre les joueurs et joueuses sont monnaie courante, la violence peut même être encouragée par les streameurs et streameuses. D’autre part, le public peut se comporter en perturbateur intentionnel et faire dérailler la performance de la webdiffusion par des propos inappropriés, voire violents, publiés dans le chat, surtout quand ces propos deviennent collectifs et prennent la forme de « raids haineux ».

Comme en témoignait, en 2023, une vidéaste de Suisse romande déplorant la banalité et la violence de ces actes de harcèlement :

« On reçoit des compliments, des propositions sexuelles, mais aussi des menaces de mort. »

Ces agressions semblent même encouragées par le modèle économique des plateformes, dans la mesure où elles suscitent des controverses qui permettent d’augmenter le nombre de vues, mais aussi d’abonnés (followers) et de dons monétaires de leur part.

Les micro-agressions s’y accumulent de telle sorte qu’elles peuvent créer un environnement hostile et excluant pour les personnes minorisées qui s’adonnent à l’activité de webdiffusion. Par « groupes minorisés », on désigne notamment les femmes, les personnes racisées ou encore les personnes LGBTQIA+, qui sont statistiquement très exposées aux attaques : 49 % des femmes, 42 % des personnes noires et 39 % des personnes LGBTQIA+ déclarent avoir été harcelées en ligne sur la base de leur identité, tandis que 82 % des victimes de violences sexistes ou sexuelles sont des femmes ou des filles.

Une brutalisation croissante

Dans le contexte de la culture vidéoludique, historiquement façonnée par la masculinité hégémonique toxique et geek, la position exposée des streameurs et streameuses est loin de garantir aux personnes minorisées la légitimité accrue qu’elle confère aux joueurs (blancs et) masculins.

Cette visibilité fonctionne de manière différenciée : si elle tend à renforcer la crédibilité des hommes, elle offre en revanche davantage de prises aux critiques et aux attaques visant celles et ceux qui n’appartiennent pas à cette catégorie, les exposant à la surveillance de leurs comportements en jeu, à la mise en cause de leur légitimité et à du cyberharcèlement, ce qui rend leur maintien dans les environnements en ligne comparable à une course d’obstacles.

Participant à part entière à la dynamique de la webdiffusion, que ce soit par le soutien ou la moquerie, mais aussi l’insulte, le public contribue à la présence systémique de comportements sexistes, racistes, et parfois à l’humiliation constante de streameurs et streameuses. Ce dernier point s’est tristement et fatalement illustré avec le décès en direct du streameur Jean Pormanove en août 2025 sur Kick, une plateforme critiquée pour la faiblesse de son système de modération. Ici, les encouragements du public ont conduit au pire, poussant les personnes humiliant Jean Pormanove à poursuivre leurs sévices des jours durant.

Les recherches les plus récentes semblent indiquer ainsi une brutalisation croissante dans les usages quotidiens du Web, caractérisée par un double processus de banalisation et de légitimation de la violence dans les espaces (publics) numériques.

Une régulation déficiente, des stratégies d’adaptation épuisantes

Les règles de modération sur les plateformes de streaming oscillent entre approches réactives punitives – fondées sur la sanction a posteriori et, dans les cas les plus extrêmes, le bannissement définitif – et approches proactives, qui visent à prévenir les comportements offensants.

Sur Twitch, la régulation consiste essentiellement à punir les fauteurs de troubles. Elle s’exerce, d’une part, de manière centralisée, via des algorithmes et des lignes de conduite générales. Ces règles peuvent mener à la suppression de contenus, une suspension temporaire ou un bannissement, mais leur application dépend largement des signalements et du travail de modérateurs et modératrices bénévoles. D’autre part, la régulation s’opère de manière décentralisée par l’entremise des streameurs et streameuses (qui disposent d’un pouvoir discrétionnaire sur leur chaîne) et de leurs équipes. Son efficacité est limitée puisqu’elle repose aussi en grande partie sur le travail gratuit des modérateurs et modératrices qui font face à des offenses massives et continues.

Dans ce contexte, les streameurs et streameuses subissant des agressions entreprennent de nombreux efforts pour se préserver en essayant de « recadrer » les membres de leur audience qui les agressent. Nous avons étudié à ce propos le cas de l’expulsion d’un spectateur sexiste par une streameuse amatrice, et celui d’un streameur à succès qui, confronté à des sous-entendus racistes et par ailleurs harcelé en dehors de la plateforme, a fini par renoncer à son activité. D’autres travaux montrent que, face à l’absence de communication et de soutien technique de Twitch, certains streameurs et streameuses s’organisent en réseau pour partager des outils et des stratégies permettant de gérer le public pendant les attaques et d’apporter un soutien émotionnel à leurs pairs.

Ces exemples témoignent d’un important travail de sensibilisation du public, souvent épuisant, entrepris par les streameurs et streameuses_minorisés pour pallier le manque de régulation offert par les plateformes qui hébergent leur activité. Ce travail, destiné à rendre moins acceptables les actes de cyberviolence, est encore insuffisamment étudié à ce jour.

Accompagner les streameurs et streameuses dans leur travail de régulation

La recherche pourrait venir prêter main-forte aux acteurs et actrices du streaming dans leur effort crucial pour favoriser une dynamique saine des interactions avec le public. Mobiliser le savoir expérientiel des joueurs et des joueuses, des modérateurs et des modératrices est essentiel pour comprendre comment les streameurs et streameuses peuvent transformer, au quotidien, un environnement parfois hostile en espace viable.

Dans cette optique, une démarche participative associant chercheurs et communautés vidéoludiques permettrait d’identifier des moyens de réparer l’offense et de formaliser des dispositifs de régulation plus inclusifs que les outils techniques existants. À l’heure où la cyberviolence pousse nombre de personnes minorisées à abandonner leur activité de streaming, il est urgent de débrutaliser les pratiques vidéoludiques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Streaming de jeux vidéo : femmes, LGBTQIA+ et personnes racisées face à la cyberviolence – https://theconversation.com/streaming-de-jeux-video-femmes-lgbtqia-et-personnes-racisees-face-a-la-cyberviolence-271563

Comment les États-Unis pourraient-ils contribuer à achever le régime des mollahs ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire sur les mutations des espaces économiques et politiques Paris-Saclay (LIMEEP-PS) et du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université

Des frappes états-uniennes sur des cibles en Iran semblent possibles à ce stade, mais, en tout état de cause, une simple série de bombardements ne suffira pas à faire chuter le régime. L’option la plus efficace consisterait, pour Washington, à approvisionner en armes des groupes locaux, à commencer par ceux des Kurdes, et à les appuyer par une campagne aérienne. C’est ainsi que, il y a près de vingt-cinq ans, en Afghanistan, les Américains avaient soutenu leurs alliés locaux, qui avaient chassé les talibans et pris Kaboul. Il reste que plusieurs puissances régionales ne verraient pas d’un très bon œil une issue qui aboutirait à un net renforcement des Kurdes…


Alors que le régime des mollahs s’engage dans un massacre à huis clos de son propre peuple afin d’étouffer la révolution commencée dans le bazar de Téhéran le 28 décembre 2025, tous les observateurs guettent l’annonce d’une campagne de bombardements américains. La réussite spectaculaire de l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela le 3 janvier et les déclarations récentes de Donald Trump – le régime iranien sera « frappé très durement, là où ça fait mal » – semblent en effet plaider en ce sens. Trump pourrait profiter de l’extrême fragilité de la République islamique d’Iran pour lui porter le coup de grâce à en frappant les lieux de pouvoir, décapitant ainsi le régime.

Toutefois, cette perspective abondamment relayée dans la presse présente plusieurs écueils évidents : même si une campagne de bombardement pourrait « décapiter » le régime, on voit mal comment des frappes aériennes pourraient permettre au peuple désarmé de tenir tête aux milliers de pasdaran, la milice des Gardiens de la révolution, bras armé du régime, et des bassidji, forces paramilitaires estimées à 600 000 ou 700 000 combattants, qui massacrent aujourd’hui les manifestants pour écraser la révolution.

Seule une campagne de frappes très longue et massive, mobilisant sur la durée plusieurs centaines d’appareils, pourrait vraiment fragiliser ces milices au point de permettre aux civils, désarmés pour la majorité, de renverser un régime qui s’apparente de plus en plus à une dictature militaire. Or, les déclarations de Trump suggèrent pour l’instant une opération courte et spectaculaire et rien n’indique que les États-Unis veuillent s’impliquer dans une campagne de longue durée comme celles menées contre la Serbie lors de la guerre du Kosovo en 1999 ou contre les armées de Saddam Hussein au Koweït lors de la phase initiale de l’opération Tempête du désert en 1991. Un autre indice semble aller en ce sens : pour l’heure, la Maison Blanche n’a déployé aucun porte-avions au large du Golfe persique, ce qui réduit la masse d’appareils disponibles et semble confirmer l’hypothèse d’une offensive aérienne éclair sur le modèle de la guerre des douze jours de l’été dernier.

Dans ce contexte, on pourrait se demander si le type d’opération apparemment choisi par la Maison-Blanche est réellement de nature à renverser le régime. Quelles sont les autres options dont dispose Washington pour parvenir à cette fin ?

Armer les minorités en lutte contre le régime

Les rares vidéos qui nous parviennent de la répression menée par les pasdaran et leurs auxiliaires bassidji montrent à quel point le peuple iranien manque d’armes pour se défendre et pour renverser le régime aux abois.

Équiper matériellement la résistance iranienne semble donc davantage répondre aux demandes immédiates des manifestants qu’une campagne de bombardements qui détruirait certes les centres du pouvoir mais pas l’appareil sécuritaire et répressif qui maille tout le territoire iranien. Dans cette optique, les Américains pourraient décider d’équiper des groupes armés déjà existants et opérationnels en Iran parmi les minorités iraniennes : les Baloutches, les Azéris et les Kurdes sont en lutte pour l’autonomie contre Téhéran depuis des décennies et disposent de milices comme le PJAK kurde ou Jaish al-Adl baloutche qui, si elles étaient correctement équipées, pourraient tenir tête aux pasdaran.

Les Kurdes seraient, dans l’optique américaine, la minorité la plus intéressante, puisque les Kurdes iraniens pourraient s’appuyer sur les bases arrière que leur fournit le Kurdistan irakien – et ce, d’autant plus facilement que les Américains sont très présents dans cette région frontalière.

La base américaine d’Erbil pourrait servir de hub logistique pour équiper la résistance kurde iranienne depuis les provinces kurdes de l’Irak.

Situation de la ville d’Erbil, dans le nord de l’Irak, au Kurdistan irakien.
Google Maps

Washington a récemment renforcé cette base pour lutter contre l’État islamique et y a déployé des unités d’élite, particulièrement la Delta Force et la 101e division aéroportée. Cette dernière unité possède une importante flotte d’hélicoptères CH-47 Chinook et UH-60 Blackhawk qui pourraient acheminer les armes depuis le carrefour d’Erbil jusqu’au Kurdistan iranien.

Sachant que les Kurdes ont joué un rôle très actif dans tous les mouvements de révolte contre le pouvoir des mollahs et notamment dans le mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022, et que les Kurdes irakiens ont, ces derniers jours, largement fait part de leur soutien à leurs compatriotes iraniens, ce pari d’armer la minorité kurde pourrait s’avérer gagnant pour Washington.

Une guerre sur le modèle afghan ?

Dès lors, les Américains pourraient mener une guerre par proxy sur le sol de la République islamique, sans envoyer d’importants contingents au sol, conformément aux promesses électorales faites par Trump à sa base MAGA.

Les États-Unis pourraient effectuer une campagne de bombardements en soutien à leurs alliés locaux comme ils l’avaient fait contre le régime des talibans en Afghanistan après les attentats du 11 Septembre. Pendant les mois d’octobre et de novembre 2001, les Américains avaient soutenu la minorité tadjique, organisée autour de la milice rebelle l’Alliance du Nord, formée en 1992 par le commandant Massoud, par une campagne de bombardements ciblés et par l’envoi de forces spéciales capables de coordonner les bombardements et de coordonner les rebelles sur le terrain.

Il semble probable que les succès américains obtenus lors de cette première phase de la guerre d’Afghanistan constituent un modèle pour Trump : rappelons que Kaboul a été prise le 13 novembre 2001 par l’Alliance du Nord sans que les Américains ne déploient des contingents massifs au sol.

C’est bien l’occupation de l’Afghanistan dans un deuxième temps qui mobilisera beaucoup de troupes américaines, entraînera d’importantes pertes parmi ces militaires et se soldera par un échec cuisant. Fort de ce double enseignement, Trump pourrait soutenir les rebelles via des bombardements et l’envoi de forces spéciales, sans chercher à occuper l’Iran.

Une politique risquée… mais inévitable ?

Il reste que la mise en œuvre d’une telle stratégie expose à plusieurs risques de déstabilisation régionale, ce qui pourrait dissuader Washington d’armer massivement les minorités iraniennes.

Trump pourrait se montrer réceptif aux craintes des puissances régionales comme la Turquie ou la Syrie, qui ne veulent surtout pas voir une contagion sécessionniste se diffuser au Moyen-Orient. Il est probable d’Ankara ou Damas considéreraient le développement d’une guérilla kurde iranienne comme un danger nourrissant les velléités de leurs propres communautés kurdes.

De plus, les régimes autoritaires du Golfe comme l’Arabie saoudite ou le Qatar pourraient percevoir le succès de la révolution iranienne comme une menace pour le maintien de leurs propres systèmes, sachant notamment que l’Arabie est confrontée au mécontentement de la minorité chiite à l’est du pays, spécialement depuis le Printemps arabe et la révolte de Qatif en 2011.

Ces facteurs expliquent sans doute les hésitations de Trump ces jours derniers et le temps que prend Washington pour lancer ses frappes contre l’Iran. Cela dit, l’ampleur de la répression perpétrée par le régime de Téhéran est telle qu’un point de non-retour a sans doute été franchi et que la perspective d’une guerre civile entre les milices du régime et les franges les plus déterminées et les mieux équipés des révolutionnaires iraniens soit devenue presque inévitable. Fort ce constat, Washington pourrait accepter les risques qu’implique l’envoi d’armes en Iran et consentir à une opération armée plus longue que prévu, mais dont la perspective de gain reste énorme pour le président américain, lequel pourrait ainsi se prévaloir d’avoir apporté un appui décisif à une révolte populaire contre un ennemi déterminé des États-Unis et, aussi, de leur allié le plus proche dans la région, à savoir Israël.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les États-Unis pourraient-ils contribuer à achever le régime des mollahs ? – https://theconversation.com/comment-les-etats-unis-pourraient-ils-contribuer-a-achever-le-regime-des-mollahs-273596

Exit madame Irma dans sa roulotte, place aux tarologues en ligne

Source: The Conversation – France (in French) – By Elisabeth Eglem, Maitre de Conférences en Sciences de Gestion , Université de Perpignan Via Domitia

Depuis la fin du XX<sup>e</sup>&nbsp;siècle, la pratique du tarot tend à se tourner vers le développement personnel. StayGoldDesignCo/Shutterstock

En 2026, les tarologues sont devenus influenceurs à l’ère du tout-numérique. Ces nouveaux entrepreneurs doivent maîtriser la communication numérique et les attentes de leurs clients en termes de développement personnel. Témoignage de la stratégie de plusieurs tarologues sur le réseau social Instagram.


D’après un sondage Ifop de 2022, 29 % des Français déclarent croire à la cartomancie. Les chiffres financiers l’attestent. Le marché des cartes de tarot est en pleine expansion, estimé à 515 millions d’euros en 2024 et à un milliard d’euros d’ici 2033.

De nombreuses personnes consultent un tarologue davantage pour mieux gérer leurs émotions et développer leurs capacités à réaliser des objectifs personnels et professionnels que pour connaître leur avenir. Ces objectifs s’inscrivent dans une logique de développement personnel, comme le montre ce compte Instagram.

Notre étude cherche à comprendre la stratégie de marketing digital des tarologues et leur rapport au marché du développement personnel. Elle est issue de l’observation régulière de dix comptes Instagram de tarologues sur une période de six mois, complétée par cinq entretiens.

Perspective divinatoire et développement personnel

À partir des années 1960, la pratique du tarot se tourne vers la connaissance de soi via la projection d’émotions sur les cartes.

Alors, l’utilisation du tarot dans une perspective divinatoire a-t-elle totalement disparu ? À étudier les réseaux sociaux des tarologues, ces derniers continuent à proposer leurs services de divination, cette façon de prédire l’avenir par l’interprétation de certains phénomènes sur demande. Les contenus en lien avec la magie et l’ésotérisme sont toujours légion.

En 2024, notre étude montre que le langage des tarologues s’inscrit dans la recherche de bien-être émotionnel et de l’amélioration de l’estime de soi. Cela ne doit rien au hasard. Le réseau social Instagram est caractérisé par un vocabulaire tourné vers l’action, l’expression de valeurs individuelles et les compétences émotionnelles : « focus », « énergies », « travail sur soi », « être aligné », « fluide », « transformation », « changement », etc.

Le tarot apparaît comme un outil permettant d’identifier des points de résistance et de se (re)mettre en mouvement.

« Le tarot dit quelque chose, mais c’est à la personne de continuer sa vie et de prendre ses décisions, elle doit agir, sinon il se ne passera rien », souligne Emily, tarologue.

La notion de « libre arbitre », souvent mentionnée, met en valeur la responsabilité du client qui doit être prêt à faire des efforts pour obtenir des résultats : « Le tarot te donne une longueur d’avance pour prendre la direction qui te convient », explique Will. Et d’après Leena : « Il y a un côté mindset, tu as tiré une carte qui t’invite à voir ta journée sous un jour positif, comme ça même si tu ne te sens pas super bien le matin, ça va te motiver à passer une bonne journée malgré tout. »

Recherche de visibilité

L’insertion des tarologues dans le monde numérique passe par le suivi des usages des réseaux sociaux et la compréhension de leur fonctionnement. L’influence de l’algorithme qui, par ses changements réguliers, modifie les règles du jeu. Sandrine, tarologue interviewée dans notre étude, constate que « l’algorithme ne met en valeur que les reels ».

Les grandes tendances impactent la façon de catégoriser les services proposés par le tarologue via la formulation de la bio, le choix des photos ou la manière de monter les vidéos. D’après la psychologue Listhiane Pereira Ribeiro et l’anthropologue Candice Vidal e Souza, les pratiques de tirage de cartes sont influencées par les codes de l’entrepreneuriat numérique.

Leena, tarologue, adapte ses choix de publication aux différents formats : « Je vais créer plus de proximité en stories et plus d’information dans les posts. »

Les outils proposés – stories, reels, emojis, recours à des plateformes telles que Canva – permettent d’adapter les publications aux habitudes du public tout en essayant de retenir son attention. Will, tarologue, explique que « quelque chose de long n’a en général pas d’impact ».

Les stories à la une sont utilisées pour publier des contenus stratégiques qui doivent rester permanents : l’histoire du tarologue, les prestations proposées, les tarifs, les témoignages, etc. Inversement, les stories classiques sont utilisées pour lancer des événements promotionnels. Exemple : « Jusqu’à ce soir 22 heures, deux questions pour 10 euros », ou « Pour vous, qui est le Bateleur ? »

Le Magicien – ou le Bateleur dans le tarot de Marseille – traduit le passage de l’idée à la réalité.
Emzzi/Shutterstock

Le Bateleur, parfois appelé le Magicien, est la première carte du tarot de Marseille. Elle représente un jeune homme debout devant une table recouverte de différents objets, dont la symbolique oriente vers tous les potentiels et vers les nouveaux départs.

La difficulté reste de capter un public à la fois peu disponible et soumis à des offres similaires concurrentes. Au-delà de l’utilisation adaptée des formats existants, la clé réside dans l’authenticité perçue de la personne du tarologue et de ce qu’il propose.

« Il y a une sorte d’uniformité sur Instagram. Tous les dimanches soir, tu as l’énergie de la semaine, les “guidances” de la semaine… Il faut essayer de sortir de ça », explique Will.

L’utilisation des outils contribue à rendre ludique le rapport aux cartes, à travers leur mise en scène sur le réseau. Les cartes elles-mêmes par leur esthétique qui varie suivant le style du jeu (gothique, antique, tarot de Marseille traditionnel, humoristique, etc.) contribuent à la communication visuelle. Elles peuvent être mises en valeur par la couleur du fond, certains objets apparents sur la photo, etc. Certains tarologues adoptent une vision relativement humoristique du tarot, permettant de le dédramatiser.

The Conversation

J’ai interviewé des tarologues dans le cadre de la recherche ayant donné lieu à un article dont ma proposition pour The Conversation est issue. Certaines citations des ces entretiens apparaissent dans le texte.

ref. Exit madame Irma dans sa roulotte, place aux tarologues en ligne – https://theconversation.com/exit-madame-irma-dans-sa-roulotte-place-aux-tarologues-en-ligne-272125

Face à l’IA, les médias ne pourront pas faire l’économie d’une profonde remise en question de leur mode de fonctionnement

Source: The Conversation – in French – By Henri Isaac, Maître de conférences en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL

L’intelligence artificielle remet profondément en cause la raison d’être des médias et leur modèle d’affaires. Leur survie pourrait passer par une rapide réflexion sur ce qui fait leur cœur de métier, à l’image de la politique suivie par le New York Times. Au risque de sombrer dans des offres très low cost ou de devenir des fournisseurs des géants de l’IA.


Trois ans après l’irruption de ChatGPT, les médias cherchent comment se positionner vis-à-vis de l’intelligence artificielle (IA) générative. Avec les précédentes vagues de numérisation (Web, plateformes sociales), les entreprises de médias ont dû faire face à une baisse d’audience ou à des problèmes de distribution de leurs contenus. L’arrivée de l’IA pose une question beaucoup plus existentielle à ces entreprises : celle de la pérennité à très court terme de leur modèle d’affaires, soit la façon dont l’entreprise opère et crée de la valeur pour ses parties prenantes.

Déstabilisés, les médias abordent cette nouvelle phase dans une position affaiblie. Faiblesse économique avec des pertes massives d’audiences, qui se traduisent pour certains par une chute des recettes publicitaires et d’abonnés. WPP, la principale agence mondiale de publicité, prévoit que les recettes publicitaires sur les plateformes (Instagram, TikTok, YouTube, etc.) de contenus générés par les utilisateurs dépassent en 2025 les recettes des médias historiques. Seuls 11 % des Français sont abonnés à un média en ligne en 2025.

La valeur du journalisme discutée

À cela s’ajoute un affaiblissement du rôle institutionnel des médias historiques. La confiance dans les médias connaît une érosion continue, particulièrement marquée en France. Seuls 29 % des Français ont confiance dans les médias contre 38 % en 2015, ce qui place la France au 41e rang mondial de l’indice de confiance analysé par le Reuters Institute dans son digital report].

Outre la fatigue informationnelle, une partie importante de la population manifeste une volonté d’évitement des médias historiques. Plus ces personnes consomment de contenus sur les plateformes sociales, plus elles remettent en question les règles et normes du journalisme.




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Un risque de disparition pure et simple

Dans cette situation difficile, les enjeux de l’IA peuvent apparaître différents pour la radio, la télévision et la presse. Clonage de voix, génération automatisée de vidéo, avatar (présentateur), génération automatique d’articles, chaque famille de médias doit relever ses propres défis. Mais la transformation des médias historiques en plateformes multimédias produisant des contenus dans des formats toujours plus nombreux (vidéo, podcast, article vocalisé, transcription de vidéo, sous-titrage) leur forge un destin commun face à l’IA.

Si, pour l’heure, les médias ont pour la plupart évité de repenser leur modèle d’affaires dans la phase de numérisation précédente, le déploiement des infrastructures cognitives, l’arrivée des moteurs de réponses (answer engine) remplaçant les moteurs de recherche (search engine), leur impose de le repenser entièrement sous peine de disparation.

Choisir un modèle low cost

Comme de nombreux marchés, les médias font face à l’irruption d’un modèle low cost que l’IA générative rend de plus en plus possible en compressant les coûts de plusieurs maillons de la chaîne de valeur. Génération de titres, édition d’articles, production d’images et de vidéos, doublage, traduction multilingue, sous-titrage, indexation automatisée, le champ d’applications de l’IA générative est très large et offre de substantielles sources de réduction de coûts. Dans ce modèle low cost, l’IA est déployée sur les processus internes, sur les fonctions de production de l’information (back-office) sans être utilisée directement dans la relation directe avec l’audience.

Dans le contexte de fragilité financière de bien des médias, succomber à une promesse d’une baisse des coûts est très tentant. Sous pression, les médias ont d’ores et déjà réduit une partie de leurs coûts de production en s’appuyant sur de larges systèmes de sous-traitances. Aller plus loin, au risque de dégrader la qualité des contenus rapprocheraient dangereusement les médias des producteurs de fermes de contenus produits par l’IA. Ces acteurs, qui se multiplient, contribuent à dégrader la qualité de l’espace informationnel, phénomène qualifié d’« _AI slop* » ».

Vendre des licences

Par ailleurs, les usages croissants des outils conversationnels fondés sur l’IA, comme ChatGPT, devraient conduire à modifier profondément la construction des audiences numériques. Le modèle actuel repose très largement sur les flux générés par les grandes plateformes, à commencer par Google. Le passage d’un moteur de recherches (search engine Google) à un moteur de réponses (answer engine, ChatGPT) pourrait réduire fortement le trafic vers les sites des médias, les utilisateurs se contentant de la réponse des outils d’IA. La captation par les producteurs d’IA d’une part substantielle des recettes de médias historiques les affaiblirait à nouveau.

Dans ce monde nouveau du « zéro clic », les acteurs de l’IA réintermédient la relation entre les médias et les audiences. Cette position pourrait les amener à développer une offre publicitaire qui produirait une nouvelle baisse des recettes des médias. Dans un tel environnement, les médias se trouveraient dans la position de fournisseur des acteurs de l’IA. Les médias peuvent proposer des données d’entraînement des modèles d’IA grâce à leurs archives indexées et des données fraîches dont les modèles d’IA sont dépourvus par définition.

L’enjeu pour les entreprises du secteur est alors de négocier au mieux la valeur des contenus fournis. Mais le rapport de force n’est pas forcément en faveur des médias et risque de conduire à des accords de licence peu rémunérateurs, l’information étant vue comme une commodité – une matière première – par les acteurs de l’IA.

Certifier et labelliser l’information

Afin d’augmenter la valeur de ces contenus, les médias pourraient les certifier comme provenant d’un média labellisé JTI (Journalism Trust Initiative) (1), si tant est que traçabilité et certification soient valorisées par les utilisateurs, justifiant une rémunération supérieure. Compte tenu de la faible confiance accordée aux médias, on peut douter de leur capacité à imposer un tel modèle de valeur aux producteurs d’IA.

Dans ce modèle business-to-business-to-consumer (B2B2C) de producteur certifié, dans lequel les médias produiraient des contenus en marque blanche, la valeur de leur marque risque de s’éroder. Ce modèle n’est donc guère souhaitable à long terme. En effet, il est hautement probable qu’il se combine au modèle low cost afin de maintenir des coûts de production d’autant plus faibles que les producteurs d’IA chercheront à obtenir des prix plus bas. Détenant la relation avec le consommateur final, ils pourront aisément mettre en concurrence les différents médias.

Un nouveau modèle ?

Être un des fournisseurs des producteurs d’IA ne pouvant suffire à garantir la pérennité des médias à long terme, repenser la proposition de valeur des médias est donc essentiel. Si le cœur de celle-ci doit rester la fourniture d’une information fiable et/ou d’une expérience de divertissement riche et unique, les médias cherchent depuis plusieurs années à enrichir cette proposition de valeur par des diversifications d’activités, qui n’ont pas abouti pour le moment à des offres distinctes à même d’assurer le développement et la pérennité des médias.

Le développement des agents d’IA crée de nouvelles expériences pour les utilisateurs. Davantage conversationnelles, elles nécessitent d’adapter l’offre proposée. Autrement dit, les médias devront franchir le pas de l’utilisation de l’IA dans l’interaction avec les audiences.

Cette véritable mutation devrait être l’occasion de repenser l’offre en termes de services. La transformation numérique est la généralisation d’une tendance plus vaste de transformation des produits en services, dont les médias se sont tenus éloignés jusqu’à aujourd’hui. Ce mouvement déplace le cœur de la création de valeur de l’échange vers l’usage. La valeur n’est plus tant dans la transaction et le transfert vers le client d’un produit (le journal, le film, l’article, etc.) que dans l’usage que le client en fera. Dans l’espace numérique, cet usage peut être approché, géré, développé grâce aux données produites par les dispositifs qui soutiennent ses services.

Le « New York Times », exemplaire ?

Le cas du New York Times illustre bien cette logique servicielle. Après avoir acquis plusieurs acteurs (WireCutter, 2016, The Athletic, Wordle 2022), le New York Times a cessé de promouvoir l’offre dite « news-only » dans ses campagnes marketing et pousse systématiquement l’accès via l’offre groupée News + Games + Cooking + Wirecutter + The Athletic + Audio.

En 2025, la refonte de l’application mobile fait de l’offre groupée la porte d’entrée unique d’un ensemble Read-Play-Swipe où l’on accède indifféremment aux articles, aux rubriques jeux, cuisine et audio. Chaque verticale proposée est conçue autour d’usages concrets : s’informer, se détendre, préparer à manger, choisir un produit, suivre son club, remplir un temps mort.

Cette offre multiservice repose sur plusieurs tâches de la vie quotidienne. La logique n’est plus seulement « le journal du jour », mais une disponibilité permanente de services d’actualités : push personnalisés, dossiers, explications pédagogiques (explainers, chronologies), alertes thématiques. L’abonné à l’offre groupée est en relation quasi permanente avec la marque via des usages variés tout au long de la journée, ce qui augmente son engagement et facilite la rétention des clients.

Dans cette logique de servicisation, le New York Times vend de moins en moins un produit (un PDF, un numéro) et de plus en plus un flux continu d’aides pour comprendre le monde, accessible partout, synchronisé entre web, app et audio. Les jeux servent de porte d’entrée vers l’offre groupée. Les nouveaux abonnés arrivant par ce canal sont ensuite orientés vers les autres services. Les jeux fonctionnent comme un service de fidélisation. Quand l’actualité est déprimante, ils offrent un usage positif et stable, qui protège la relation d’abonnement. On est typiquement dans une logique de valeur d’usage. Le consommateur ne paie pas pour « avoir des grilles de mots croisés ou de sudoku », mais pour un moment quotidien de détente intellectuelle, ritualisé.

Nouveaux liens avec le client

NYT Cooking fonctionne comme une application de service culinaire, pour répondre quotidiennement à la question « Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? » Là encore, la valeur n’est plus seulement informative (lire des recettes). Elle est aussi pratique en proposant des outils d’aides à la planification des repas, la gestion du temps, l’inspiration. Surtout, le service s’intègre dans la routine familiale. Le New York Times a même signé un partenariat avec le service de livraison de courses Instacart pour les abonnés du service NYT Cooking.

France Culture, 2025.

Wirecutter est, quant à lui, un service d’aide à la décision (choisir un aspirateur, un smartphone, un matelas), une sorte de « conseiller personnel » plutôt qu’une rubrique consommation classique. Pour le New York Times, c’est une source de revenus diversifiés (affiliation) et un moyen de couvrir une autre dimension de la vie quotidienne, complémentaire de l’information et du divertissement.

The Athletic est un service de suivi sportif, organisé par club, ligue, compétition, avec analyses et podcasts qui captent des abonnés dont le besoin est davantage de « suivre [s]on équipe/[s]on sport » que l’actualité générale. C’est un service pour passionnés. Désormais, le quotidien offre un ensemble de contenus, notifications, podcasts, analyses autour d’une communauté de fans.

Un actif insuffisamment inexploité : les archives

Ce cas de servicisation d’un média se décline pour d’autres, comme la presse locale. Des services centrés sur la ville, le territoire, sont envisageables y compris le suivi fin de la démocratie locale grâce aux données ouvertes.

La presse magazine peut dans la logique de Wirecutter du New York Times bâtir des services de coaching sur de nombreux sujets dont elle a l’expertise nécessaire. Cette logique servicielle permet aux médias d’être un moteur de réponses (answer engine) et de rivaliser grâce à leurs expertises avec des services d’IA.

Dans cette perspective, les actifs accumulés (archives) retrouvent de la valeur. Articulés avec les compétences journalistiques, elles constituent la base d’un avantage concurrentiel face aux IA conversationnels en fournissant des réponses fiables, documentées et articulées. Il n’en demeure pas moins que cette transformation profonde du modèle de média est une source de tensions au sein des médias et appelle à un véritable aggiornamento culturel.

Ne pas répéter les erreurs du passé nécessite de dépasser des logiques de stratégies individuelles qui ne garantissent pas la pérennité à long terme. À cet égard, les tentatives d’actions collectives, comme la mutualisation des inventaires publicitaires, la création d’un identifiant unique pour les médias à des fins publicitaires, les négociations avec les grandes plateformes numériques, montrent bien que les médias n’ont pas réussi jusqu’ici à se coaliser de façon efficace face aux enjeux communs.

La situation appelle à l’abandon de telles postures tant l’avenir apparaît sombre. Il est urgent de dépasser les antagonismes pour bâtir un espace numérique informationnel et faire émerger de nouveaux modèles d’affaires pérennes.


(1) The Conversation France est labellisé JTI depuis 2025 (ndlr).

The Conversation

Henri Isaac est membre du Think tank Renaissance Numérique.

ref. Face à l’IA, les médias ne pourront pas faire l’économie d’une profonde remise en question de leur mode de fonctionnement – https://theconversation.com/face-a-lia-les-medias-ne-pourront-pas-faire-leconomie-dune-profonde-remise-en-question-de-leur-mode-de-fonctionnement-271536

Génèse et déclin d’un État : le chercheur Mahmood Mamdani décrypte l’histoire politique de l’Ouganda

Source: The Conversation – in French – By Mahmood Mamdani, Herbert Lehman Professor of Government, Department of Anthropology, Columbia University

Dans son dernier ouvrage, Slow Poison: Idi Amin, Yoweri Museveni, and the Making of the Ugandan State (Poison insidieux: Idi Amin, Yoweri Museveni et la génèse de l’État ougandais), l’anthropologue Mahmood Mamdani analyse les facteurs et les figures – Idi Amin et Yoweri Museveni – qui ont façonné l’Ouganda après son indépendance.

Dans cet entretien avec The Conveersation Africa, il explique qu’il existe des différences frappantes entre ces deux hommes.

Museveni est au pouvoir depuis près de quatre décennies. Amin a duré huit ans. Comment expliquer la longévité de Museveni ?

J’essaie d’expliquer dans mon livre les principales raisons qui ont permis à Museveni de rester au pouvoir pendant plus de quatre décennies. Je pense que ces raisons sont à la fois internes et externes.

Il n’a pas seulement fait comme les Britanniques qui prenaient des groupes éthniques existants et les politisaient en structures tribales. Il est allé plus loin: il a pris des sous-groupes éthniques et en a fait des tribus.

Pas seulement comme l’ont fait les Britanniques, en prenant les groupes ethniques existants et en les politisant pour en faire des structures politiques que nous appelons tribus. Mais plus que cela, en prenant certains sous-groupes ethniques et en les transformant en tribus. Ainsi, à partir de moins de 20 tribus, il en a créé plus de 100. C’est un processus sans fin.

Et puis il y a la raison externe. Contrairement à Amin, qui était l’ennemi juré des grandes puissances occidentales, Museveni s’est imposé comme leur allié privilégié et protégé.

**Certains analystes semblent suggérer que ce n’est que maintenant, en particulier depuis que son fils a commencé à faire des déclarations politiques, que la politique ougandaise se militarise. Mais un thème qui ressort clairement de votre livre est que, sous Amin comme sous Museveni, l’armée s’est substituée à l’organisation politique…

Je pense que c’est une lecture correcte du livre. Maintenant, dans le cadre de cette comparaison très large, il existe des différences importantes dans la voie empruntée par Amin.

Amin a été recruté comme enfant soldat par les Britanniques à l’âge de 14 ans environ. Il a été formé à ce qu’ils appellent les arts de la contre-insurrection, ce qui est en réalité un terme poli pour désigner le terrorisme d’État. Il avait l’habitude de démontrer publiquement, en particulier aux chefs d’État africains, par exemple lors de leur réunion au Maroc, comment il pouvait étouffer quelqu’un avec un mouchoir.

Et Amin a subi une sorte de transformation au cours de la première année qui a suivi son accession au pouvoir.

Il a accédé au pouvoir grâce à l’aide directe des Britanniques et des Israéliens. Les Israéliens, en particulier, ont conseillé à Amin qu’il ne pouvait pas se contenter de renverser le premier président de l’Ouganda après l’indépendance Milton Obote et penser que l’affaire était close. Il devait aussi s’occuper de ses acolytes, les personnes qu’il avait placées à des postes clés, et le retour de bâtons devait arriver d’un moment à l’autre.

Pour éviter cela, il avait choisi de les éliminer. Sa première année au pouvoir fut brutale. Il a tué des centaines de personnes dans différents camps militaires. Il s’agissait de massacres, il n’y a pas d’autre mot pour les qualifier.

Puis, après cela, il s’est rendu en Israël et en Grande-Bretagne avec une liste de demandes. Il pensait avoir rendu service aux Israéliens et aux Britanniques et s’attendait qu’ils fassent de même. Mais ceux-ci ont trouvé cela amusant, et il s’est senti humilié. Il a cherché une alternative, et c’est ainsi qu’il a rencontré, par l’intermédiaire du président égyptien Anwar Sadat, puis par le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, le leader soudanais, Gaafar Muhammad Nimeiry. Amin, avec l’empereur éthiopien Haile Selassie, a joué un rôle clé dans l’accord d’Addis-Abeba de 1972 qui a mis fin à la première guerre civile au Soudan.

Au cours des deux années qui ont suivi son arrivée au pouvoir, je n’ai pas eu connaissance de nouveaux massacres. Il a continué à tuer ses opposants, mais il n’a pas étendu les meurtres à la famille, aux amis, aux clans ou simplement aux groupes auxquels la personne était identifiée ou associée. Ses meurtres ressemblaient davantage à ceux d’un dictateur qui recourt à la violence pour écraser ses opposants.

C’est très différent dans le cas de Museveni. Museveni est arrivé au pouvoir avec la conviction que la violence est essentielle à la politique, et particulièrement à la politique de libération. Museveni est un fervent adepte de Frantz Fanon, en particulier Les Damnés de la Terre. Et la principale leçon qu’il tire de Fanon est le caractère essentiel de la violence dans toute politique d’émancipation.

J’essaie donc de retracer le cheminement qui a conduit Museveni à considérer la violence comme un élément central du démantèlement d’un État oppressif, pour aboutir à l’idée que la violence est un élément central de la construction d’un État. Il arrive ainsi à la conclusion inverse. Et cela bien avant que son fils n’entre en scène.

J’ai consacré tout un chapitre de mon livre aux premières décennies qui ont suivi 1986, lorsque Museveni est arrivé au pouvoir, à ses opérations dans le nord et aux massacres et meurtres successifs, Il affirmait poursuivre la guerre contre le terrorisme, qui avait commencé après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.

Et ces affirmations ont été acceptées telles quelles par la communauté internationale, c’est-à-dire les puissances occidentales.

Diriez-vous donc que la guerre contre le terrorisme a été une aubaine pour Museveni, l’aidant à faire avancer son agenda ?

Tout à fait. Depuis le programme d’ajustement structurel de la fin des années 1980, il a compris que s’il voulait étouffer l’opposition dans son pays, il aurait besoin d’un soutien étranger, et que ce soutien lui serait accordé s’il se présentait comme un acteur central dans la guerre contre le terrorisme.

Museveni était suffisamment intelligent pour comprendre que la politique étrangère américaine et l’intervention militaire américaine avaient des limites politiques, notamment le nombre de pertes américaines acceptables. Et lorsque ces meurtres ont eu lieu en Somalie, lors de l’incident Black Hawk Down (La chute d’un faucon noir), Museveni a proposé ses services.

Il a envoyé ses soldats en Somalie. Vous vous souvenez de ce slogan, « des solutions africaines pour les problèmes africains ». Museveni a proposé cette solution africaine au Soudan du Sud, au Rwanda, dans l’est du Congo. La solution africaine n’était qu’un nom sophistiqué pour désigner le massacre d’Africains par des Africains au service des puissances impériales. Et c’est ce qui s’est finalement produit.

Vous recommandez une fédération comme la solution la plus susceptible de réussir dans l’Ouganda post-Museveni. Existe-t-il actuellement une base politique pour cela ? Ou faudrait-il que quelque chose se produise pour que la fédération proposée aboutisse ?

Ceux d’entre nous qui sont des nationalistes militants et des indépendants ont compris que la fédération était un projet britannique. Nous savions que la droite favorable à la création de fiefs tribaux utilisait la fédération comme écran pour masquer son agenda. Nous avons compris que c’était leur façon de saper toute tentative de construire un État nationaliste fort.

Mais depuis lors, avec la construction d’un État fort, nous avons compris que les conditions et les temps avaient changé. L’organisation locale, l’autonomie locale, ont pris une signification très différente.

C’est un moyen de résister au développement de l’autocratie du pouvoir central et je pense que les gens commencent à en tirer des leçons.

Maintenant, la question est de savoir quel type de fédération, car Museveni a également promu quelque chose qui ressemble à une fédération. Mais il a, comme en Éthiopie, promu ce que l’on peut appeler un fédéralisme ethnique.

Ainsi, dans chaque entité, il a séparé la majorité de la minorité: la majorité appartenant au groupe éthnique considéré comme “historique” sur le territoire et la minorité issue d’autres groupes éthniques, qui, bien que vivant dans le pays et y étant nés, se voient toujours privés de droits.

C’est ce qui s’est passé en Éthiopie. Si vous regardez l’Éthiopie, si vous regardez le Soudan, vous verrez que les Britanniques ont politisé les groupes ethniques et les ont transformés en tribus. Et puis, après le colonialisme, nous avons militarisé ces tribus. Nous avons donc créé des milices tribales. C’est ce qu’ils ont fait en Éthiopie. Ce sont les combats entre différentes milices tribales. C’est ce qu’ils ont fait au Soudan. Ils ont créé des milices tribales, d’abord au Darfour, puis dans d’autres endroits. C’est l’armée nationale qui a dirigé la création de ces milices tribales. Ce sont ensuite les milices tribales qui ont commencé à engloutir l’État.

La guerre civile qui sévit actuellement oppose donc l’armée nationale et les milices tribales. C’est le même processus que celui observé en Ouganda. Nous n’en sommes pas encore arrivés à créer des milices tribales, mais nous avons fabriqué tribu après tribu afin de fragmenter le pays.

Certaines des tendances que vous décrivez à propos de l’Ouganda se retrouvent dans la plupart des pays africains. Quelles leçons peut-on en tirer pour l’avenir du reste du continent africain ?

D’une manière générale, on observe ces tendances dans de nombreux pays africains. Le modèle colonial britannique est devenu le modèle colonial dominant. Même les Français, connus pour leurs préférences assimilationnistes, ont adopté la domination indirecte lorsqu’ils sont passés de l’assimilation à ce qu’ils appelaient l’association dans les années 1930. Et les Portugais ont suivi les Français.

Les Sud-Africains ont été les derniers à suivre le mouvement – ils ont appelé cela apartheid. Mais c’était la même chose, la création de homelands, la tribalisation des différences locales. C’est donc une tendance dans la pensée du continent.

L’alternative a souvent été la centralisation. Le continent oscille ainsi entre pouvoir autocratique et centralisé et des pouvoirs tribaux fragmentés.

Je propose une troisième voie. Je propose une fédération plus ethnique. Je propose une fédération davantage basée sur le territoire, davantage basée sur le lieu où vous vivez. Ainsi, peu importe d’où vous venez, le simple fait que vous viviez là signifie que vous avez lié votre destin à celui des autres personnes qui y vivent pour créer un avenir commun.

Et ce qui importe en politique, plus que votre origine, c’est la décision de construire un avenir commun. La migration est une caractéristique de la société humaine. La société humaine n’est pas née des patries. La patrie est donc une fiction coloniale.

L’idée que les Africains ne se déplaçaient pas, qu’ils étaient liés à un territoire particulier, est absurde, car les Africains se déplaçaient plus que quiconque. Nous savons que l’humanité est née en Afrique et s’est répandue dans le reste du monde. Alors, où se trouve la patrie ? Vous pouvez avoir une patrie pour cette génération, pour les générations précédentes, mais tous les Africains ont une histoire de migration. C’est, je pense, un élément central.

La voie à suivre : l’une est une fédération qui consolide la démocratie plutôt que de l’éroder.

La deuxième voie à suivre consiste à réfléchir de manière critique à l’ensemble du modèle économique néolibéral et à l’autonomisation des élites, qu’elles soient raciales, ethniques ou autres.

Je pense que nous devons trouver un modèle économique différent. Mais comme vous le dites, le livre n’est pas consacré à la recherche de solutions. Il est consacré à l’idée que nous devons comprendre le problème avant de nous précipiter vers des solutions.

Et chaque pays aura ses propres nuances qui sont ifférentes de celles de l’Ouganda.

The Conversation

Mahmood Mamdani does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Génèse et déclin d’un État : le chercheur Mahmood Mamdani décrypte l’histoire politique de l’Ouganda – https://theconversation.com/genese-et-declin-dun-etat-le-chercheur-mahmood-mamdani-decrypte-lhistoire-politique-de-louganda-273487