Parkinson : comprendre comment les protéines toxiques s’accumulent dans les neurones

Source: The Conversation – in French – By Cristine Alves Da Costa, Pharmacienne – Directrice de recherche Inserm, responsable de l’équipe ALZPARK (Physiopathologie des maladies d’Alzheimer et de Parkinson) à l’ l’Institut de pharmacologie moléculaire et cellulaire – CNRS, Université Côte d’Azur

À l’heure actuelle, il n’existe aucun traitement curatif contre la maladie de Parkinson. La découverte de la fonction, longtemps passée inaperçue, d’une protéine impliquée dans la maladie permet de mieux comprendre son émergence, et pourrait ouvrir de nouvelles pistes thérapeutiques.


La maladie de Parkinson continue à progresser. On estime qu’elle affectera en 2050 plus de 25 millions de personnes dans le monde, contre 11,8 millions en 2021. Selon ces évaluations, la situation de la France, qui figure parmi les dix pays du monde les plus touchés, ne devrait pas s’améliorer.

Rien d’étonnant à cela : à l’heure actuelle, il n’existe aucun traitement capable de guérir cette affection. Les médicaments disponibles ne peuvent que diminuer les symptômes qui frappent les patients. Pour espérer changer les choses, il est impératif de mieux comprendre les mécanismes de la maladie.

C’est ce à quoi nous travaillons avec mon équipe. Nos recherches ont permis de révéler qu’une protéine associée à la maladie – la parkine – était capable d’interagir avec l’ADN. La découverte de ce rôle permet de lever le voile sur certains mécanismes de la maladie, et pourrait conduire à l’identification de nouvelles pistes thérapeutiques.

À l’origine de la maladie, une chute de la production de dopamine

La progression de la maladie de Parkinson s’explique à la fois par le vieillissement de la population et par l’amélioration des méthodes de diagnostic. Les conséquences médicales, sociales et économiques considérables de cette pathologie en font un enjeu majeur de santé publique. À l’heure actuelle, cependant, de nombreuses zones d’ombres persistent quant ses causes.

On sait que cette affection prend racine dans une région du cerveau appelée la substance noire. C’est là que sont localisés des neurones d’un type particulier, appelés « neurones dopaminergiques ». Comme leur nom l’indique, ils sont à l’origine de la production de dopamine.

Cette molécule, qui agit à la fois comme un neurotransmetteur (un messager chimique transportant les informations entre les cellules nerveuses) et comme une hormone, joue un rôle central dans de nombreux processus. Elle est, par exemple, impliquée dans la régulation du plaisir et dans le circuit de la récompense. La dopamine est aussi très importante pour le contrôle du mouvement, ainsi que pour de nombreuses autres fonctions : la motivation, l’apprentissage, l’attention, la régulation émotionnelle, la réponse au stress et les fonctions cognitives.

Lorsque les neurones qui la produisent dégénèrent, sa production chute, ce qui est à l’origine des symptômes moteurs de la maladie de Parkinson : tremblements, lenteur des mouvements, rigidité musculaire. Si ces symptômes sont bien connus, on sait moins que la maladie s’accompagne aussi de symptômes dits « non moteurs » : perte de l’odorat, constipation, dépression, difficultés cognitives…

Autant de signaux qui compliquent le diagnostic et la prise en charge des patients au fil de l’évolution de leur maladie. L’établissement précoce du diagnostic est particulièrement important, car pour freiner au maximum la dégradation des capacités des malades, il faut administrer les traitements disponibles au plus tôt. Des traitements qui sont, comme nous allons le voir, encore largement perfectibles.

Des traitements à améliorer

Les traitements disponibles à l’heure actuelle reposent principalement sur l’administration de L-DOPA, un précurseur de la dopamine (c’est-à-dire une molécule qui, après modification, pourra être transformée en dopamine). Ces médicaments permettent de soulager les symptômes, parfois de façon spectaculaire, mais ne freinent pas la progression de la maladie.

Pour aller plus loin, il est donc indispensable de comprendre ce qui se passe à l’intérieur des neurones. Pour cela, les chercheurs s’intéressent à différentes protéines. Au sein de notre équipe, nous travaillons à élucider le rôle d’un trio de molécules dont chaque membre joue un rôle central dans l’apparition et la progression de la maladie de Parkinson : la parkine, l’alpha-synucléine et la glucocérébrosidase.

Notre objectif est de clarifier la façon dont ces trois cibles prioritaires interagissent, afin d’identifier de nouvelles pistes thérapeutiques, tant pour les formes sporadiques que familiales de la pathologie. Pour comprendre comment ces trois protéines peuvent mener au développement de la maladie, il faut revenir sur le rôle qu’elles assument au sein des cellules.

Une nouvelle fonction pour la parkine

En temps normal, l’alpha-synucléine est une protéine bénéfique, puisqu’elle empêche la mort des cellules nerveuses. Cependant, lorsqu’elle est mutée, modifiée chimiquement ou insuffisamment éliminée, elle s’accumule dans les neurones, où elle forme progressivement des agrégats toxiques. Ces amas, qui perturbent le fonctionnement neuronal, sont considérés comme l’une des signatures majeures de la maladie de Parkinson.

Pourquoi et comment l’alpha-synucléine s’accumule-t-elle ? Nos travaux, qui portent sur la parkine, autre membre du trio de protéines précité, ouvrent des pistes pour répondre à cette question.

Dans les cellules nerveuses, la parkine favorise l’élimination des protéines en excès. Or, en 2009, nous avons démontré qu’elle assumait aussi une autre fonction : elle est également capable de contrôler l’expression de certains gènes dans les cellules.

Cette découverte a bouleversé le dogme établi, selon lequel cette protéine assumait une seule et unique fonction. Ce qui a d’importantes implications dans le développement de la maladie de Parkinson.

Des dérèglements en cascade

Lorsque la parkine est altérée – à cause de mutations, du vieillissement ou d’autres mécanismes – plusieurs processus cellulaires se dérèglent. C’est non seulement le cas de la régulation de la production d’alpha-synucléine, mais aussi de celle du troisième membre de notre trio de protéines : la glucocérébrosidase. Or, en temps normal, cette enzyme joue notamment un rôle essentiel dans la dégradation de l’alpha-synucléine (ainsi que d’autres composés cellulaires).

Actuellement, nous poursuivons nos travaux, avec pour objectif d’estimer la part due à la parkine dans la régulation directe et indirecte du gène de l’alpha-synucléine.

Si la parkine ne joue plus son rôle de régulatrice de l’expression des gènes, la production d’alpha-synucléine est perturbée, ce qui conduit à son agrégation (par divers mécanismes que nous n’expliciterons pas ici).

Qui plus est, l’inactivation de la parkine provoque une diminution de l’expression du gène de la glucocérébrosidase, ce qui entrave les processus de dégradation impliqués dans l’élimination des protéines. Résultat : l’alpha-synucléine sous sa forme agrégée et toxique, s’accumule dans les cellules nerveuses (résultats en cours de publication).

Vers de nouvelles pistes thérapeutiques

Nos résultats soulignent que la capacité de la parkine à contrôler des gènes qui interviennent dans la dégradation des protéines toxiques (via la régulation de la glucocérébrosidase) est cruciale.

Cette capacité est non seulement impliquée dans le développement de la maladie de Parkinson, mais aussi, probablement, dans d’autres maladies neurodégénératives associées à des dysfonctionnements de la machinerie cellulaire responsable de la dégradation des protéines, par exemple la maladie d’Alzheimer.

À terme, nous espérons parvenir à mieux comprendre les mécanismes de régulation génique de l’alpha-synucléine, ainsi que le rôle joué par la parkine dans le développement des formes génétiques (liées aux mutations du gène de cette protéine) et sporadiques de la maladie de Parkinson (les formes les plus répandues).

Ces connaissances pourraient conduire à l’identification de nouvelles pistes thérapeutiques s’attaquant aux causes de la pathologie, et non plus seulement à ses symptômes.


Le projet SynaPark (ANR-20-CE16-0008) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Cristine Alves Da Costa a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche dans le cadre du projet Synapark (ANR-20-CE16-0008).

– ref. Parkinson : comprendre comment les protéines toxiques s’accumulent dans les neurones – https://theconversation.com/parkinson-comprendre-comment-les-proteines-toxiques-saccumulent-dans-les-neurones-251501

Présidentielle au Bénin : comment les réformes politiques sous Patrice Talon ont remodelé la compétition électorale

Source: The Conversation – in French – By Narcisse Martial Yèdji, Sociologue politiste et enseignant-chercheur, University d’Abomey-Calavi de Bénin

Le Béninois se rendront aux urnes le 12 avril 2026 pour élire leur président de la République. Ce scrutin intervient dans un contexte où le paysage politique béninois a profondément été transformé par la réforme du système partisan et du code électoral. Celle-ci a engendré de nouveaux équilibres politiques et durci de façon dirigée les conditions d’éligibilité à la fonction présidentielle. Le sociologue politique Narcisse M. Yèdji s’est entretenu avec The Conversation Africa sur la question. Il explique comment ces changements ont resserré l’offre électorale, remodelé les rapports de force et fait de la participation un enjeu central pour la légitimité du scrutin.


Comment les réformes du système partisan ces dernières années ont-elles reconfiguré les rapports de force pour cette présidentielle ?

Dès son arrivée au pouvoir, Patrice Talon engage de front une série de réformes. Celles-ci visent à transformer en profondeur les structures économiques, administratives et politiques du pays.

La réforme du système partisan et du code électoral, présentée comme un levier de rationalisation et de professionnalisation de la vie politique, occupe une place centrale dans l’agenda du président. Sa mise en œuvre redéfinit les règles majeures qui régissaient jusque-là la compétition électorale.

A cet égard, deux mécanismes apparaissent particulièrement déterminants dans la restructuration des rapports de force à l’approche de la présidentielle au 12 avril. Il s’agit de la reconfiguration du paysage partisan et de l’instauration du système de parrainage.

La réforme de la loi sur les partis politiques en 2018 est intervenue à la veille des législatives de 2019. Elle a durci les conditions de création et de reconnaissance légale des formations politiques. L’exigence d’une implantation territoriale plus large a été introduite. Elle fait passer le nombre de membres fondateurs de 120, répartis par département, à 1 155 couvrant l’ensemble des 77 communes. Cette évolution a conduit à un effondrement du nombre de partis légalement reconnus.

A la veille des présidentielles de 2021, le pays ne comptait plus que 14 formations politiques officiellement reconnues, contre plus de 200 avant la réforme.

Ce resserrement favorise en partie l’incorporation (ralliements et fusion) des « petits partis » par les deux grandes formations politiques proches du pouvoir : l’Union progressiste et le Bloc républicain. Autour de ces deux formations gravitent quelques autres partis, dont Les Démocrates, principal parti d’opposition. Cette refonte de l’ordre partisan crée de fait une asymétrie de pouvoir. Elle profite au bloc bicéphale de la mouvance présidentielle, dont les partisans ont un accès privilégié aux ressources politiques, administratives et institutionnelles de l’État.

Présentée comme une évolution du système partisan, cette réforme a pourtant conduit à l’exclusion de partis et de regroupements politiques historiques majeures – notamment ceux d’opposition – de la compétition politique.

La révision constitutionnelle de 2019 et les modifications successives du code électoral introduisent un second mécanisme structurant : le système de parrainage des candidatures à la présidentielle.

Dorénavant, l’éligibilité à la fonction présidentielle – désormais briguée en duo (président et vice-président) – est conditionnée à l’obtention d’un minimum de visa de la part d’élus communaux et/ ou de parlementaires. Initialement fixés à 10 % des élus, soit 16 parrainages, ce seuil a été relevé à 15 % en 2024, soit 28 signatures, durcissant l’accès à la compétition.

La domination du Parlement et des pouvoirs locaux par des partis proches du pouvoir concentre le système de parrainage entre les mains de la mouvance présidentielle, qui contrôle ainsi la présélection des candidats à la présidentielle.

Justifié par la volonté de limiter les candidatures jugées peu crédibles, ce mécanisme soulève cependant des critiques quant à l’inclusivité politique, l’opposition ayant du mal à réunir les parrainages requis.

Le paquet de réformes ainsi opérés redéfinit les conditions de la compétition présidentielle. La bipolarisation manifestement déséquilibrée du système partisan et le tamisage préalable des candidatures sur fond de parrainage modifient considérablement le jeu ainsi que les équilibres politiques traditionnels au profit de la majorité présidentielle, renforcée par le ralliement de figures influentes de l’opposition.

C’est dans ce contexte d’afflux important vers le ticket présidentiel de la majorité que se prépare l’élection du 12 avril prochain, face au duo porté par le président de Force Cauris pour un Bénin Emergent, un parti d’opposition modéré, aux ressources limitées.

Dans quelle mesure la participation électorale pourrait-elle peser sur la légitimité et l’issue du scrutin ?

La prochaine présidentielle s’inscrit dans un contexte socio-politique particulier au regard des dynamiques observées au Bénin depuis 1990. Traditionnellement, les fins de mandat s’accompagnent d’une redistribution des équilibres politiques, sans pour autant préfigurer les résultats des urnes. Or, la période actuelle semble marquée par une restructuration dirigée et relativement fermée du jeu électoral, rendant l’issue du processus plus prévisible.

Avec une offre politique réduite à deux duos, et sans la participation du principal parti d’opposition, Les Démocrates, la compétition présidentielle semble être perçue par une partie de l’électorat comme baisée. Cette perception est à même d’influencer les attitudes des électeurs.

Dès lors, la participation apparaît comme un enjeu central des prochaines élections. En attestent les tendances observées lors de scrutins récents qui indiquent une érosion progressive de la mobilisation électorale, avec des niveaux d’abstention record depuis l’arrivée au pouvoir de Talon, associés à l’exclusion de l’opposition : 26,47 % pour la présidentielle de 2021, 27,12 % pour les législatives de 2019 contre 65,92 % pour les législatives de 2015.

Dans une dynamique de compétition perçue comme exclusive et gagnée avant l’heure, cette tendance pourrait se prolonger, voire s’accentuer.

Il est ainsi possible que la configuration actuelle du jeu politique alimente des comportements d’abstention pouvant éroder la légitimité du président élu, indépendamment de sa validation juridique. Cela suscite des formes de contestation symbolique (formes d’opposition exprimées principalement à travers les représentations, les discours, les prises de position, etc. sans déboucher sur des actions collectives protestataires organisées: marches, émeutes …).

À contrario, la participation électorale pourrait n’avoir qu’un effet marginal sur l’issue du scrutin dans un contexte de faible concurrence politique. Elle servirait surtout d’indicateur de crédibilité du processus électoral plutôt que de facteur décisif des résultats.

Toutefois, cette situation pourrait à la fois consolider institutionnellement le pouvoir en place et alimenter un risque de désenchantement civique lié à un déficit de légitimité.

Le bilan du pouvoir en place constitue-t-il aujourd’hui le principal facteur structurant du vote des électeurs ?

La gouvernance Talon est l’objet d’une adhésion contrastée, le régime ayant aussi bien ses détracteurs que ses soutiens. Des observateurs croient ainsi savoir qu’une grande partie de la population apprécie positivement cette gouvernance, notamment en matière de réformes économiques, ce qui laisse penser à un bilan objectivement présent dans les perspectives électorales.

Dans cette logique, le bilan peut bien concourir à consolider un électorat acquis, en particulier dans les couches sociales bénéficiant ou percevant positivement les réformes menées par le pouvoir.




Read more:
Au Bénin, le bilan de Patrice Talon à l’épreuve des élections législatives


En revanche, chez ceux qui les perçoivent négativement, l’évaluation du bilan présidentiel peut soit motiver un vote sanction massif – ce qui n’aurait de sens qu’en cas d’une offre politique assez diversifiée – ou, au contraire, justifier des comportements défiants, notamment en raison d’un processus perçu comme tronqué.

Si le bilan présidentiel peut orienter partiellement l’électorat, il n’est sans doute pas le facteur le plus déterminant du vote. L’offre politique restreinte, contrôlée par la mouvance, limite les choix des électeurs. Le vote est ainsi guidé en amont, indépendamment de la performance du pouvoir sortant.

D’autre part, le poids croissant du désenchantement et de l’abstention n’est pas à occulter. Des données récentes montrent en effet une tendance à la démobilisation civique marquée, outre la faible mobilisation lors de scrutins antérieurs, par le déclin de la participation citoyenne.

En ce sens, l’abstention électorale constitue une forme d’expression politique qui amenuise le poids du bilan dans la décision du vote. Celle-ci semble plutôt liée à un enchevêtrement de logiques concurrentes à celle de la continuité, fondée sur le bilan. Elles incluent la contrainte et le filtrage institutionnel, limitant l’offre politique, ainsi que le retrait, exprimé par une abstention motivée par la défiance.

Finalement, le bilan du pouvoir sortant n’agit que comme une variable secondaire dans le choix des tickets le 12 avril 2026. Et Patrice Talon l’avait visiblement prédit lors du débat présidentiel d’entre deux tours en 2016, une thèse à laquelle l’actualité électorale semble donner raison :

Ce qui permet à un président d’être réélu avec assurance, ce qui assure la réélection des présidents, ce n’est pas son mandat, ce n’est pas ses performances, ce n’est pas ses résultats. C’est la manière dont il tient les grands électeurs. C’est la manière dont il tient tout le monde. C’est la manière dont personne n’est capable de lui tenir tête, d’être compétiteur contre lui. Quand vous n’avez pas de compétiteur, vous avez beau être mauvais, vous serez réélu.

Quels indicateurs faut-il observer le soir du vote pour comprendre rapidement la tendance du scrutin ?

Malgré ses spécificités, le scrutin présidentiel n’échappera pas à la vigilance des observateurs à travers le taux de participation, essentiel pour anticiper l’issue du vote. La mobilisation dans les bastions régionaux des candidats et de figures majeures de l’opposition, ainsi que dans les zones urbaines stratégiques (Cotonou, Porto-Novo, Parakou, Abomey-Calavi) peut ainsi servir d’indicateur pour apprécier rapidement les tendances au soir du scrutin.

Mais, mieux que l’issue du scrutin, le taux de participation agira comme un baromètre de la légitimité du pouvoir de Patrice Talon, de ses réformes électorales, de l’élection en cours, et des résultats qui en découleront.

C’est là peut-être l’une des clés essentielles de la lecture des relations des citoyens et de la classe politique au prochain président et, plus largement, à la chose politique dans les années à venir.

The Conversation

Narcisse Martial Yèdji does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Présidentielle au Bénin : comment les réformes politiques sous Patrice Talon ont remodelé la compétition électorale – https://theconversation.com/presidentielle-au-benin-comment-les-reformes-politiques-sous-patrice-talon-ont-remodele-la-competition-electorale-280233

Les paysages sonores : un patrimoine naturel méconnu

Source: The Conversation – in French – By Cyprian Czaban, Diplômé de l’Université Paris Sciences et Lettres, Sciences Po Paris, Sorbonnne Université, et du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris., Sciences Po

Les paysages sonores font partie de la richesse de notre patrimoine naturel, ils restent cependant méconnus et peu considérés dans les politiques de conservation de la biodiversité.


Nos journées commencent très souvent par un son, celui d’un réveil qui tressaille, d’une radio qui s’allume, d’un téléphone qui vibre, ou d’une voix qui nous dit « Debout, c’est l’heure ! » Les yeux encore fermés, arrivent déjà d’autres manifestations acoustiques : une porte qui claque, une voiture qui passe, un oiseau qui chante, des voisins qui discutent dans la rue ou sur le chemin.

Même si nous sommes des organismes dont la modalité d’exploration du monde est essentiellement visuelle, nous sommes en constante alerte auditive : nous écoutons, parfois sans nous en rendre compte, pour esquiver, trouver, avancer, communiquer ou, plus simplement, profiter d’une musique.

Nous évoluons en continu dans des environnements sonores composés de vibrations de machines pour nous déplacer ou construire (on parle de « technophonie »), de voix humaines (« anthropophonie »), de vocalisations animales non humaines (« biophonie »), de tapotements de pluie, de bruissements de vent ou de grondements océaniques (« géophonie »).

Chaque mélange acoustique, plus ou moins structuré, plus ou moins agréable, qui peut être terrestre, aquatique ou souterrain, constitue un paysage sonore. Le concept scientifique de paysage sonore est apparu au cours des années 1970, notamment dans le livre le Paysage sonore : le monde comme musique, écrit par le musicien et universitaire canadien Murray Schafer. Le paysage sonore peut être défini comme un ensemble de sons issus de sources vibrantes actives en un lieu donné et à un instant donné.

Il existe une infinité de paysages sonores puisque chaque lieu sur Terre est unique et parcouru à un instant T par un ensemble singulier de vibrations sonores. Ces paysages sonores sont perçus, analysés et interprétés par tous les organismes vivants dotés de récepteurs de pression ou de mouvements de particules, qu’ils soient relativement simples, comme les tympans de certains papillons nocturnes qui détectent les cris des chauves-souris qui les chassent, ou très sophistiqués, comme les oreilles asymétriques de certaines chouettes qui savent localiser très précisément les petits rongeurs dont elles se nourrissent.

Plus généralement, les mammifères, les oiseaux, les amphibiens, les reptiles, les poissons, les insectes, les araignées, les crustacés et même certains mollusques et cnidaires, comme les moules et les méduses, écoutent et analysent les paysages sonores qu’ils traversent et qui les traversent. Chaque interprétation des paysages sonores est également unique puisqu’elle dépend des capacités physiologiques et cognitives de chaque individu.

Forêt de la Reine, Parc naturel régional de Lorraine, 3 mars 2023, 6 heures, chœur matinal des oiseaux.
Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

Parc naturel régional du Gâtinais français (Essonne), 18 mai 2024, 23 heures, sangliers.
Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)



À lire aussi :
Perte d’audition : quand les sons de la nature disparaissent


A l’écoute des forêts protégées de France : le projet Sonosylva

En France, les paysages sonores sont le reflet de la grande diversité des territoires hexagonaux, corses et ultramarins, depuis de simples zones vertes périurbaines, occupées par quelques chants d’oiseaux, jusqu’aux immenses forêts tropicales d’Amazonie truffées de coassements de grenouilles et stridulations d’insectes, en passant par les récifs coralliens des îles du Pacifique crépitants de crevettes pistolets dont la fermeture soudaine de leur pince hypertrophiée produisent des claquements en faisant imploser des bulles d’air.

Un tiers de la surface de ces socio-écosystèmes français est protégé par des structures de conservation de la nature, qu’elles soient locales (arrêtés préfectoraux de protection de biotope, réserves de biodiversité intégrales, réserves nationales naturelles), nationales (parcs nationaux) ou européennes (zones Ramsar, zones Natura 2000).

Ces aires protégées ont été, dans la plupart des cas, construites et délimitées à partir des critères d’inventaire faunistique et/ou floristique, ou d’habitats particuliers, en référence notamment aux directives européennes Habitats-Faune-Flore et Oiseaux. Cependant, de ces espaces émanent des paysages sonores qui forment un patrimoine naturel national méconnu dont les valeurs doivent être définies pour être mieux considérées et protégées.

Afin de répondre aux besoins d’information des politiques publiques et des citoyens sur l’état de la biodiversité, un schéma directeur de la surveillance de la biodiversité terrestre a été publié par le gouvernement français en 2024. Dans ce cadre national, une expérimentation de trois ans menée par l’Office français de la biodiversité (OFB) et le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) a pour ambition de documenter et analyser les paysages sonores des forêts protégées de France hexagonale et de Corse.

Ce projet, Sonosylva, repose sur la collaboration de plus de 200 agents employés dans 80 structures couvrant un ensemble de 110 forêts. Ces acteurs de la préservation de la biodiversité ont installé des magnétophones autonomes au cœur de leur territoire forestier afin d’enregistrer les paysages sonores, une minute tous les quarts d’heure, un jour sur deux, du printemps à l’automne, en 2024, en 2025 et, encore cette année, en 2026. Cet observatoire scientifique participatif recueille chaque saison plus d’un million de fichiers audio, soit plus de 16 000 heures de paysages sonores forestiers.

Situation géographique des 110 forêts enregistrées, situées dans des aires protégées de France hexagonale et de Corse.
Document du projet Sonosylva porté par l’Office français de la biodiversité et le Muséum national d’histoire naturelle., Fourni par l’auteur

Si l’analyse de cette immense base de données ne fait que commencer, une enquête a déjà été conduite auprès de 162 participants afin de cerner leur intérêt pour ce patrimoine. Comment les paysages sonores naturels sont-ils perçus ? Peuvent-ils faire partie des politiques de conservation, de préservation et de sensibilisation des aires protégées ?

Une perception des paysages sonores conditionnée par les territoires

La majorité des gestionnaires considère que leurs aires protégées se caractérisent par un paysage sonore unique participant à l’identité et au patrimoine de leurs territoires. Ainsi, l’un des répondants remarque que le site dont il a charge « possède des marqueurs sonores emblématiques et riches (faune, bétail domestique, océan). L’éloignement des zones urbaines et la superficie restreinte de la zone publique nous permet de garder un environnement sonore propice à la quiétude sur site ».

Exemples de magnétophones autonomes installés en cœur de forêt protégée. De gauche à droite et de haut en bas : parc national du Mercantour (Alpes), réserve de biosphère du parc naturel régional Millevaches (Limousin), parc national de forêts (Haute-Marne et Côte-d’Or), zone Natura 2000 du parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée, parc national des Cévennes (Ardèche, Gard, Lozère), espace naturel sensible de Siounet (Var), espace naturel sensible des Albières (Aude), parc naturel régional des volcans d’Auvergne, réserve biologique intégrale de la Louvière (Meuse), réserve biologique intégrale de Campagne (Dordogne).
Photographies fournies par les partenaires du projet OFB-MNHN Sonosylva., Fourni par l’auteur

Cette empreinte acoustique résulte de l’association de sons naturels et anthropiques, leurs variations spatiales et temporelles étant liées à des facteurs météorologiques, écologiques et sociétaux. Les gestionnaires considèrent par ailleurs les sons dérangeants différemment selon leur ancrage local. Les bruits constants, hors de portée, comme ceux d’une route, d’un couloir aérien ou d’une activité industrielle, sont relativement bien acceptés, pouvant être même considérés comme un simple « bruit de fond ».

Forêt de Crécy, Parc naturel régional Baie de Somme, Picardie maritime (Aisne), 18 avril 2024, 03 h 30, pluie et chouette hulotte.
Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

Réserve biologique intégrale des Maures (Var), 3 juillet 2024, 13 heures, cigales de l’Orne.
Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

Les bruits ponctuels, attribués à un dérangement de voisinage, comme ceux d’une circulation locale, de groupes de visiteurs aux discussions un peu intenses ou d’une activité de récréation telle que la musique, sont, eux, appréciés négativement. Il existe donc un traitement bien distinct entre les bruits distants incontrôlables et les bruits de proximité évitables.

Un manque d’actions de sensibilisation et de formation

L’enquête révèle également un décalage important entre l’intérêt croissant des gestionnaires pour les paysages sonores et un sentiment d’impuissance lié au manque de formation et d’applications concrètes ayant un impact sur les politiques publiques nationales ou locales des territoires, comme le note un participant :

« Démarche pertinente, le paysage sonore et la pollution sonore ne sont que peu parcourues dans nos métiers, alors que ce devrait être pris davantage en compte. Me concernant, je ne m’y penche pas faute de compétences. Des initiations ou formations sur ces sujets pourraient être une bonne base. »

La mise en valeur et la protection des paysages sonores semblent de fait difficiles par l’absence de sensibilisation à l’échelle du pays et par un manque de ressources d’aide à la gestion et à la communication sur la valeur sonore des sites protégés. La thématique du paysage sonore est notamment absente des documents les plus essentiels, comme les guides d’élaboration des plans de gestion des espaces naturels (document CT88). Les structures administratives chargées de protéger les espaces naturels souffrent également de ressources humaines et financières limitées, ne permettant pas aujourd’hui de considérer les paysages sonores, leurs richesses et les pollutions qui les menacent, comme des priorités de gestion.

Les nuisances sonores génèrent des conflits

Les bruits liés aux activités humaines dans les aires protégées, notamment les forêts du projet Sonosylva, génèrent des conflits principalement liés à une propriété essentielle du son : il est non exclusif. Il est, en effet, presque impossible d’empêcher un individu, qu’il soit humain ou non humain, d’émettre un son, et il est également très difficile de contrôler la propagation du son dans l’environnement. Le son, quel qu’il soit, n’a pas de frontières : il traverse les paysages de manière incontrôlable. Un paysage sonore n’a pas de cadre comme un paysage visuel, il est fluide plus que solide, il s’écoule plus qu’il ne stagne.

Les gestionnaires font aussi face à une problématique d’échelle dans la gestion des conflits liés aux sons. Certaines décisions d’aménagement national, comme les tracés des nouvelles lignes ferroviaires ou autoroutes, ne prennent pas en compte les conséquences sur le paysage sonore à l’échelle locale.

À l’inverse, les problématiques locales peuvent conduire à des changements nationaux positifs : le récent « exode urbain » a occasionné des conflits de voisinage avec certains néoruraux dérangés par les grenouilles, les coqs ou les cigales ce qui a conduit, en janvier 2021, à l’inscription des sons et des odeurs des milieux naturels et ruraux dans le premier article du Code de l’environnement, en tant que partie du « patrimoine commun de la nation ».

Réserve biologique intégrale de l’Artoise (Aisne), 26 avril 2024, 14 h 45, oiseaux et travaux forestiers.
Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

Parc naturel régional du Gâtinais français (Essonne), 6 mai 2024, 17 h 15, avion.
Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

De nouveaux conflits sonores peuvent apparaître dans les aires protégées, mais alors ce sont les visiteurs humains qui sont susceptibles de déranger : bruits de moteurs (voitures, motos, quads), bruits de fêtes (repas, rave parties) ou de voix peuvent à la fois affecter les espèces non humaines et les autres humains venus chercher un espace de quiétude. :

Ainsi, l’un des participants observe :

« Ces dernières années (en lien avec l’augmentation de la fréquentation), de nombreuses perturbations sonores (visiteurs avec des instruments de musique, des enceintes portatives, des chiens très bruyants). Les groupes de visiteurs sont eux-mêmes très bruyants et ne se rendent souvent pas compte de la portée de leur cri et de leur dérangement. »

Et un autre remarque que « des sons de véhicules motorisés sont audibles depuis le site d’installation de l’enregistreur, notamment ceux de motos, qui sont particulièrement perceptibles. On note également plusieurs passages d’avions de chasse par jour au-dessus du site ».

Agir pour les paysages sonores

Il semblerait que nous assistions à une progressive montée de la conscience collective sur l’impact cumulatif des bruits dans la vie quotidienne comme l’illustrent les rapports de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), de l’Agence européenne pour l’environnement, et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Les gestionnaires témoignent d’une volonté de changement qui se manifeste par la création de conférences ou de colloques sur l’aménagement du territoire de manière à intégrer les paysages sonores dans les politiques publiques de préservation de la biodiversité, dans une perspective « Une seule santé » (« One Health », en anglais). Des réflexions sont aussi en cours, notamment dans l’agglomération de Lille (Nord), afin d’intégrer la trame blanche qui cherche à assurer la continuité sonore au même titre que les trames verte et bleue, brune et noire qui préservent les continuités des habitats, des sols et des ciels nocturnes.

En France, des zones de sensibilisation sont mises en place dans différentes réserves nationales naturelles ou parcs nationaux (démarche Quiet-Attitude dans le parc national du Mercantour), des interdictions d’enceintes connectées, (réglementation du parc national des Calanques), ou encore des actions pédagogiques pour sensibiliser au patrimoine sonore (projet Biodiversité sonore de l’Ana–Conservatoire d’espaces naturels en Ariège).

Cependant, ces actions restent relativement marginales. Afin de mieux intégrer les paysages sonores dans les politiques publiques, nous suggérons une réflexion sur les réglementations afin qu’elles limitent au mieux la présence de bruit. Au-delà de ces règles d’usage, nous proposons la création de zones d’écoute du vivant motivées par l’émerveillement plus que par la proscription.

Dans ces zones d’écoute, il s’agirait de favoriser des solutions de réduction des bruits à la source, en limitant par exemple l’usage des machines (transports) et en suggérant un comportement discret (petits groupes). Déjà expérimentés il y a quelques années par le parc naturel régional du Haut-Jura, ces lieux mettraient en valeur l’existence de paysages sonores remarquables permettant de passer d’un comportement dominant dérangeant à une attitude attentive aux autres et respectueuse des sites et de leurs paysages sonores.

Les paysages sonores constituent aujourd’hui une facette méconnue de notre patrimoine naturel pour laquelle il reste presque tout à faire : intégration dans les politiques publiques d’aménagement du territoire, intégration dans les plans de conservation de la biodiversité à petites et à grandes échelles, et, bien sûr, pédagogie pour tous les publics afin d’améliorer notre écoute du monde vivant.

The Conversation

Julie Trottier est membre de du groupe d’experts sur la tenure de l’eau de la FAO (Nations Unies). Elle a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche et de l’Agence Française de Développement.

Cyprian Czaban, Jérôme Sueur, Ludovic Crochard, Nicolas Hette-Tronquart et Sylvain Haupert ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Les paysages sonores : un patrimoine naturel méconnu – https://theconversation.com/les-paysages-sonores-un-patrimoine-naturel-meconnu-276493

Iran : un nécessaire changement de régime ?

Source: The Conversation – in French – By Thierry Kellner, Chargé de cours (politique étrangère de la Chine), Université Libre de Bruxelles (ULB)

Si Donald Trump affirme régulièrement que le régime de Téhéran a déjà changé, puisque bon nombre de ses dirigeants ont été éliminés, il n’en est rien dans les faits. Au contraire, une aile encore plus dure s’est emparée du pouvoir. Le président américain, connu pour son penchant pour la tractation, vient d’annoncer un cessez-le-feu et pourrait bien finir par trouver un accord de long terme avec les nouveaux responsables. La population iranienne, dont une grande majorité abhorre le système en place, serait la grande perdante d’un tel scénario.


Depuis le début des opérations militaires lancées contre l’Iran par les États-Unis et Israël, le 28 février dernier, se pose la question des buts de ce conflit. Les objectifs mis en avant par le président Trump sont restés flous et changeants, si l’on se rapporte à ses déclarations successives. Ces derniers temps semble se dessiner l’idée que l’administration américaine pourrait trouver une sorte de terrain d’entente ou de sortie de crise avec le régime iranien. Ce dernier a d’ailleurs été présenté comme un « nouveau régime » par le président américain.

Il est vrai que le personnel dirigeant a changé, étant donné les assassinats ciblés – dont ceux du Guide suprême Ali Khamenei et d’Ali Larijani, l’un des principaux dignitaires de la République islamique – qui ont été effectués dès le début du conflit. Mais à en croire la Maison-Blanche, le changement de régime serait un fait accompli et la communauté internationale aurait désormais affaire à un autre régime, sous-entendu, plus « modéré ». Or, ce n’est aucunement le cas.

Le résultat des frappes américano-israéliennes : un durcissement du régime iranien

Les leaders qui semblent aujourd’hui en charge sont tout autant issus du régime que leurs prédécesseurs. Ils ne font pas partie d’un quelconque camp « réformiste » qui existerait au sein de l’élite dirigeante et s’inscrivent, en réalité, dans la continuité. C’est en effet l’aile dure des du Corps des gardiens de la révolution qui a pris le contrôle des fonctions clés de l’État et marginalisé l’administration civile du président Pezeshkian. Elle a, aussi, joué un rôle majeur dans la nomination du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei.

Ce dernier ne répond pourtant guère aux qualités requises par la Constitution de la République islamique pour occuper cette fonction. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré à l’Assemblée des experts Ali Asghar Hejazi, un haut responsable de la sécurité du bureau de l’ex-Guide suprême, avant d’ajouter que la succession héréditaire était en outre incompatible avec les principes énoncés par Ali Khamenei lui-même. Résultat : Hejazi semble aujourd’hui être dans le collimateur des gardiens.

Mojtaba Khamenei, quant à lui, ne s’est pas montré publiquement depuis plusieurs semaines, si bien que certains émettent des doutes sur le fait qu’il soit en état de diriger le régime, voire en vie. Quoi qu’il en soit, un « conseil militaire » composé de hauts officiers des gardiens exercerait désormais un contrôle total sur la structure décisionnelle centrale, imposant un cordon de sécurité autour de Mojtaba Khamenei.

Un régime irréformable

Outre le fait que l’on n’ait donc pas, en réalité, affaire à des « réformistes » et que même si c’était le cas, il est douteux que la population iranienne – la grande absente des débats sur l’Iran – les accepterait étant donné le rejet massif de l’ensemble du régime qui s’est exprimé en décembre 2025/janvier 2026, la question de fond reste de savoir si ce régime qui s’inscrit dans la continuité, même s’il semble dériver vers une sorte de dictature islamo-militaire sous l’égide des gardiens de la révolution, est réellement « réformable », quels que soient les moyens utilisés. Il faut malheureusement répondre par la négative. C’est en tout cas l’enseignement que l’on peut tirer des 47 années d’existence de la République islamique.

Depuis 47 ans, des observateurs ont périodiquement évoqué de possibles « ouvertures » du régime iranien. Dès la disparition de Ruhollah Khomeyni en 1989 et l’arrivée d’Hachemi Rafsandjani au poste de président (1989 à 1997), a ainsi été évoquée l’idée d’un possible « Thermidor en Iran » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Fariba Adelkhah, Jean-François Bayart et Olivier Roy publié en 1992. Il n’en a rien été.

Un peu plus tard, en 1997, l’élection à la présidence de Mohammad Khatami avait à nouveau suscité un espoir de réforme. L’homme était présenté comme un « réformateur », plus ouvert sur le monde. Ne mettait-il pas en avant officiellement le « dialogue des civilisations » ? Nombreux sont les observateurs à avoir pensé à ce moment qu’une évolution positive du régime était possible. Une fois encore, il a fallu déchanter.

Mohammad Khatami s’exprime lors du sommet de Davos en 2004.
World Economic Forum, CC BY-NC

Ses deux mandats consécutifs, de 1997 à 2005, ont été marqués non seulement par la persistance de la répression – plus de 150 titres de presse professionnels (hors presse estudiantine) ont par exemple été suspendus durant sa présidence et il a cautionné la politique de filtrage d’Internet qui s’est développée à cette période –, mais aussi par l’élimination d’intellectuels et d’opposants politiques dissidents dans ce qui a été qualifié d’« assassinats en chaîne ».

L’illusion réformiste de cette période s’est totalement dissipée avec le retour au pouvoir des « conservateurs » avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005 puis l’écrasement du Mouvement vert qui s’était développé à la suite de sa réélection très contestée en 2009 et avait vu des millions d’Iraniens descendre dans la rue.

Ahmadinejad restera au pouvoir jusqu’en 2013. Ses présidences seront marquées par un conservatisme radical, un isolement international accru, des difficultés économiques croissantes et la multiplication des exécutions. Les présidents suivants, quelle que soit leur étiquette – Hassan Rohani (2013-2021), considéré au départ comme un « réformateur », Ebrahim Raïssi (2021-2024), présenté comme un ultraconservateur, puis Massoud Pezeshkian (depuis 2024), qualifié de « réformateur modéré » –, n’ont pas fait évoluer le régime dans un quelconque sens de réforme, d’ouverture ou de modération.

Aucun des dirigeants actuels – tels Mohammad Ghalibaf, qui apparaît comme l’homme fort du moment, ou Ahmad Vahidi, le commandant en chef des Corps des gardiens de la révolution – n’a un profil de réformateur. L’auraient-ils que cela ne changerait rien si l’on s’appuie comme nous venons de le faire sur l’expérience de l’ensemble des présidents depuis la formation de la République islamique.

La réalité est simple : ce régime, s’il a su se monter souple à certains moments pour des raisons tactiques – comme l’avait, par exemple, bien sous-entendu Ali Khamenei au moment de la signature de l’accord de Vienne sur le nucléaire en 2015 –, est en réalité fondamentalement irréformable. Il ne peut en effet se transformer d’une quelconque manière sans perdre son essence « révolutionnaire » même. C’est ce que savent très bien les Iraniens et ce que de nombreux analystes, commentateurs ou décideurs se refusent d’admettre pour diverses raisons.

Que veulent les Iraniens ?

Et si on écoutait la voix des Iraniens ? Depuis l’hiver 2017-2018, on a vu apparaître de manière croissante lors des mouvements de protestation qui se sont multipliés dans le pays la référence à la dynastie Pahlavi. Cela a aussi été le cas de manière récurrente et étendue lors des vastes manifestations qui ont secoué tout l’Iran en décembre 2025 et janvier 2026 avant qu’une répression sanglante ne s’abatte sur les manifestants.

Comme l’ont bien analysé Oliver Bast et Pollet Samvelian dans un article récent publié dans la Croix, la popularité du fils de l’ancien shah d’Iran – dont le nom est le seul parmi d’autres personnalités possibles à avoir émergé lors des protestations de cet hiver – traduit non pas une quelconque « nostalgie », mais une forte défiance envers l’idée même de la possibilité d’une transition réformiste de la République islamique. Le camp dit réformateur est en effet aujourd’hui discrédité, notamment en raison de son impuissance au sein d’un système politique en réalité totalement verrouillé. Le nom de Reza Pahlavi fonctionne dans cette analyse comme un signal envoyé par la population iranienne : celui de la rupture. Il ne dit pas seulement « autre chose », il dit « autre monde », relèvent ces auteurs.

S’il n’est évidemment pas simple de sonder l’opinion publique dans l’un des pays les plus répressifs au monde, cette analyse rejoint néanmoins les études effectuées avant même la répression de janvier 2026 et la guerre actuelle par le Groupe d’analyse et de mesure des attitudes en Iran (Gamaan), une fondation de recherche indépendante à but non lucratif enregistrée aux Pays-Bas. Selon son rapport d’analyse sur les « préférences politiques des Iraniens en 2024 » publié en août 2025, toutes provinces confondues, qu’il s’agisse de zones rurales ou urbaines, de toutes les tranches d’âge et des deux sexes, environ 70 à 80 % des personnes interrogées déclaraient qu’elles ne voteraient pas pour ce régime, tandis que seuls 11 % des sondés lui exprimaient clairement leur soutien.

Depuis, le régime a mené une répression extrêmement violente et sanglante en début d’année 2026, faisant des dizaines de milliers de victimes et n’hésitant pas à faire appel à des milices étrangères pour cette basse besogne. Il s’agit de la pire répression de l’histoire de la République islamique. Elle ne peut que lui avoir aliéné encore davantage de citoyens.

Si l’on suit les enquêtes de Gamaan, de nombreux Iraniens faisaient déjà une distinction claire entre, d’une part, l’idée même de l’Iran et, d’autre part, la République islamique. Ils considéraient le régime comme un élément étranger, une force d’occupation. Une opinion exprimée à travers des slogans, tels que « Notre ennemi est ici même, ils mentent en disant que c’est l’Amérique » et « Ni Gaza, ni le Liban, je ne donnerai ma vie que pour l’Iran » – des positions soutenues respectivement par 73 % et 64 % des personnes interrogées lors de l’enquête menée par Gamaan en 2021. On remarquera d’ailleurs qu’en dépit des opérations militaires israélo-américaines qui ont immanquablement provoqué des destructions et fait des victimes civiles, et contrairement à ce qui se passe en général dans ce type de situation, on ne relève actuellement aucun « effet de ralliement » massif autour du régime.

Déjà lors de la « guerre des 12 jours » de juin 2025, environ 44 % de la population tenait la République islamique d’Iran pour responsable du déclenchement de la guerre. 33 % en attribuaient la responsabilité à Israël et 16 % estimaient que les deux parties étaient également responsables. Très inquiet de la situation actuelle, le régime, affaibli et divisé, a d’ailleurs à nouveau fait appel à ses supplétifs étrangers (notamment les milices irakiennes) pour l’aider à maintenir l’ordre — voire faire régner la terreur – face à sa propre population.

Les auteurs de cet article ont co-signé plusieurs ouvrages, dont Histoire de l’Iran contemporain, aux éditions La Découverte, Collection « Repères », dont la troisième édition actualisée est parue en 2024.

L’impératif de la clarté

Le constat d’un rejet massif de la population iranienne à l’égard du régime étant posé, reste à en tirer les conclusions, c’est-à-dire, essentiellement pour l’administration Trump, à déclarer clairement qu’un des objectifs majeurs de l’opération « Epic Fury » est de créer les conditions nécessaires pour permettre un véritable changement de régime. Un message clair et sans ambiguïté accompagné d’une mise en œuvre réelle de cet objectif – en ciblant par exemple spécialement l’aile la plus dure du régime tout en laissant des portes ouvertes à ceux qui sont le moins compromis – pourrait avoir de nombreuses vertus à la fois en direction de la population iranienne et aussi de ce qui reste de l’ancien régime.

Pour la population, ce signal pourrait apaiser l’incertitude actuelle liée aux ambiguïtés de l’administration Trump quant à ses objectifs et au risque que le président américain ne trouve finalement un terrain d’entente avec le régime iranien, comme il l’a fait dans le cas du Venezuela. C’est la plus grande crainte en Iran, étant donné que ce développement laisserait la population en tête-à-tête avec son bourreau de janvier, celui-ci étant avide de prendre sa revanche sur des citoyens qui ne l’ont guère soutenu dans le cadre du conflit. En revanche, la perspective, même plus lointaine, d’un changement répondant aux attentes exprimées par les Iraniens pourrait à la fois les aider à mieux supporter le coût des opérations militaires du fait de l’espoir d’un changement de régime, mais aussi ouvrir la voie à une mobilisation massive au moment opportun.

Par ailleurs, au sein d’un régime qui n’est pas monolithique et unitaire et qui a été affaibli par trente-huit jours de bombardements, ce positionnement clair pourrait avoir pour vertu d’accroître la pression et les divisions déjà visibles au stade actuel, d’instiller le doute et d’inciter aux défections. Comme le relevait récemment Mohsen Sazegara, l’un des fondateurs des gardiens de la révolution, aujourd’hui en exil, une évaluation interne menée par le ministère iranien du renseignement en 2025 indiquait en effet qu’environ la moitié des membres de base des gardiens de la révolution considéraient leur appartenance à l’organisation comme un simple emploi. Ce ne sont donc pas des « jusqu’au-boutistes », surtout si on leur offre une porte de sortie. Parmi l’autre moitié, animée par des convictions idéologiques ou politiques, une large majorité était, selon Sazegara, insatisfaite en raison de la corruption des commandants, des politiques erronées de la direction et du fait que leur organisation avait été dressée contre le peuple.

Ces conditions offrent un large éventail de possibilités et de stratégies pour faciliter un changement de régime et une transition politique. Sazegara note par exemple que les États-Unis pourraient exercer de fortes pressions pour que la création d’un Conseil national de réconciliation – et les étapes qui en découleraient – soit une condition sine qua non de la fin de la guerre. Cela accroîtrait considérablement la pression sur les tenants actuels du régime, non seulement de la part de la population, mais aussi d’une grande partie des structures gouvernementales et des forces armées. Des « figures de rassemblement » pourraient peut-être, dans ce scénario, également jouer un rôle – éventuellement transitoire – dans la mise en place d’un régime alternatif en Iran. Reza Pahlavi a exprimé son souhait de retourner en Iran, mais il a surtout déjà présenté en avril 2025 un plan de transition complet, l’Iran Prosperity Project (IPP), élaboré par une équipe de plus de 100 conseillers et experts. Ce dernier vise à la stabilisation du pays, au maintien des services essentiels ainsi qu’à la préparation à la transition vers un État laïque et démocratique. Les possibilités ne sont donc pas inexistantes.

Encore faudrait-il que Donald Trump choisisse de se montrer clair sur ce point – ce qui est loin d’être acquis. N’en déplaise à son instinct, à une partie de son électorat et à certains commentateurs, malgré les difficultés, les défis et les débats sur la manière d’atteindre cet objectif, il s’agit de la seule possibilité pour à la fois répondre aux attentes de la majorité de la population iranienne et espérer apaiser, à terme, une région qui en a bien besoin. L’autre terme de l’alternative est le maintien du régime actuel, avec sa dérive islamo-militaire. Ce dernier est certes affaibli à court terme. Mais il va demeurer problématique et pour sa population et pour son environnement régional. Il aura sans aucun doute compris que sa meilleure chance de survie est, en interne, de faire quelques concessions tactiques, tout en s’appuyant en réalité sur la force et le contrôle – voire sur des milices étrangères comme il l’a déjà fait – et, à l’international, de développer le plus rapidement possible des capacités nucléaires. Cela lui permettrait de renforcer ses moyens de pression et de contrôle sur le détroit d’Ormuz afin de mieux assurer, en cas de besoin, l’application renouvelée de la politique de prise d’otage de l’économie mondiale, qu’il vient d’expérimenter avec succès dans cette zone.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Iran : un nécessaire changement de régime ? – https://theconversation.com/iran-un-necessaire-changement-de-regime-279871

Comment l’Union européenne s’arme-t-elle face à la politique darwiniste de Trump ?

Source: The Conversation – in French – By Sylvie Lemasson, Politologue, membre du laboratoire Centre d’études sur la sécurité internationale et les coopérations européennes (CESICE), Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

Dans la vision du monde du locataire de la Maison-Blanche, les prédateurs, à commencer par les États-Unis, ne font aucun cas de l’Union européenne. Or, à y regarder de plus près, l’UE manifeste de plus en plus sa capacité à résister aux appétits de Washington en se faisant le héraut du respect du droit international.


Au-delà de ses positions erratiques, le président américain n’en finit pas de déboussoler l’Union européenne (UE). Les coups de boutoir répétés de Donald Trump sont d’autant plus déstabilisants qu’ils visent les alliés historiques des États-Unis. Le renouvellement de ses menaces, le 1er avril 2026, de quitter l’Otan en réponse au refus des Européens d’aider militairement son armée à débloquer le détroit d’Ormuz est une nouvelle manifestation d’une désinvolture toxique dans l’usage des rapports de force.

Cette politique darwiniste faite de mépris et d’humiliation se prend à cartographier la scène internationale en « espèces étatiques ». D’un côté, des puissances prédatrices, chacune destinée à se reproduire. De l’autre, des proies soumises, toutes condamnées à disparaître. C’est ainsi que, de manière sidérante, le président a pu menacer, le 6 avril, de « faire disparaître la civilisation iranienne ».

Faiblesses et atouts de l’UE

Sur cette échelle de valeurs, l’UE n’a manifestement pas vocation à s’imposer. Alors que la guerre en Ukraine perdure et que les conflits s’enchaînent sur la planète, les discours de l’administration américaine ne cessent de dévaluer l’Europe. Si l’Union entend déjouer ce sombre sort, elle doit impérativement se pencher sur les écueils qui entravent sa pleine maturation.

Il est vrai que le nombre croissant des États membres rend périlleuse l’expression d’une seule voix dans les domaines régaliens, surtout en période de crises. Mais le mécanisme du vote à la majorité qualifiée pourrait s’appliquer plus largement, ainsi que le recours aux coopérations renforcées. Depuis plusieurs années déjà, Berlin et Paris proposent la constitution de différents groupes « pionniers », capables d’entraîner dans leur sillage d’autres partenaires.

La coalition des volontaires pour sécuriser l’Ukraine et le groupe « E6 », qui rassemble les six plus grandes économies de l’UE – Allemagne, France, Italie, Pays-Bas, Pologne et Espagne pour consolider les leviers économiques de l’UE attestent de cette volonté de doter l’espace communautaire d’une souveraineté stratégique. Trois phases récentes laissent croire à un réveil des consciences d’un certain nombre de pays pour travailler à une force de projection de l’UE sur la scène internationale.

Défense du Groenland, extension du parapluie nucléaire français et implication au Moyen-Orient

Primo, la séquence groenlandaise qui a opposé frontalement le Danemark à Donald Trump a largement mobilisé l’UE. Sur un front politique, les instances bruxelloises ont su faire bloc pour affirmer haut et fort la souveraineté danoise sur le territoire arctique autonome. Et sur un front militaire, l’envoi de contingents européens, organisé par Copenhague avec le ferme soutien de Paris, a ressuscité l’idée d’un pilier européen au sein de l’Otan.

Si l’opération « Arctic endurance » reste modeste en termes logistiques, elle souligne avant tout les velléités de résistance aux assauts américains. Malgré cela, les discussions en cours entre les États-Unis et le Danemark sur l’extension à quatre bases (contre une seule actuellement, la base spatiale de Pituffik) de la présence militaire au Groenland – ce qui permettrait au président Trump de prétendre à une sortie honorable de la crise groenlandaise – pourraient au contraire consolider la dépendance européenne.

D’autant que l’administration Trump donne régulièrement des signes d’autoritarisme. La politique de Washington se montre en effet poreuse aux théories du juriste allemand Carl Schmitt, qui dans les années 1930, développe le concept de libéralisme autoritaire. Aussi retrouve-t-on, dans le langage comme dans l’action des représentants américains, les principes d’un « État fort pour une économie saine », d’une dualité assumée entre « ami et ennemi » et d’une référence aux prises territoriales comme autant de gestes messianiques. En outre, le milliardaire Peter Thiel, appui constant de Trump, n’a aucun scrupule à faire valoir ses lectures bibliques pour évoquer des « guerres sacrées » lors de ses conférences en Europe. Quant à Pete Hegseth, dont le titre officiel de « secrétaire d’État à la défense » a été récemment modifié en « secrétaire à la guerre », il assume pleinement le terme de croisade. Arborant un tatouage de la Croix de Jérusalem et se prévalant d’un soutien de Dieu à son projet, il explique sans ambages que les États-Unis jouissent de l’« arsenal de la foi » : en d’autres termes, d’un magistère de la force.




À lire aussi :
États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran


Secundo, le discours très remarqué d’Emmanuel Macron sur l’ouverture du parapluie nucléaire français à des États membres de l’UE va dans le sens d’une autonomie européenne accrue. Tout en s’affranchissant de la doctrine de ses prédécesseurs relative à la « stricte suffisance » de l’arsenal français, le président Macron promeut l’idée d’un accroissement de moyens pour rendre crédible cette « dissuasion avancée ». La France prend donc l’initiative de penser la défense euro-européenne au plan continental à partir de ses propres atouts nationaux.




À lire aussi :
Dissuasion nucléaire : tournant majeur dans la stratégie française et européenne


Et, tertio dans le cadre du conflit iranien, Paris assume, là encore, le rôle d’une avant-garde stratégique avec le déploiement en Méditerranée d’une force navale qu’aucun autre pays de l’UE n’est en mesure d’aligner. En réponse au découplage politique croissant entre les États-Unis et l’UE, la réaction française à l’intervention américaine se prévaut du droit international. Tout en cherchant à contribuer au maintien d’un équilibre régional, la France entend rappeler l’ADN de l’Europe : le respect de valeurs normatives. Et c’est désormais une réponse relativement cohérente que l’UE apporte au conflit iranien basée sur la désescalade diplomatique.

Le refus d’un engagement militaire offensif et la défense des intérêts économiques et sécuritaires européens

Mais cet activisme français doit composer avec un certain nombre d’entraves venant principalement d’Allemagne. Outre la division spectaculaire entre Paris et Berlin sur l’accord avec le Mercosur, les divergences s’accumulent sur des sujets stratégiques comme l’énergie (Paris considérant, contrairement à son partenaire, que la production électrique passe par un parc nucléaire garant d’une indépendance géopolitique) ou sur l’industrie d’armement de l’UE (Berlin prenant ses distances de nombreux programmes lancés en commun avec Paris comme l’avion et le char du futur).

Enfin, la diplomatie apporte son lot de contrariétés sur l’échiquier moyen-oriental. Quand l’Allemagne décline la reconnaissance de la Palestine et modère sa position à l’égard d’Israël, hier à Gaza et aujourd’hui au Liban, la France, elle, adopte une posture des plus critiques à l’encontre du gouvernement israélien.

La refondation de l’UE n’est donc pas acquise. Pour autant, elle reste vitale. Car la rupture avec le monde d’hier, basé sur un système de règles internationales que les États-Unis bafouent après en avoir été eux-mêmes les garants, s’impose à tous. En clair, le logiciel européen n’est plus adapté aux déviances actuelles. Dans ce grand jeu de bascule, l’UE peut s’inspirer des résolutions d’un autre partenaire nord-américain qui l’invite à se repenser. Malmené lui aussi par Washington, le Canada propose une voie médiane d’inspiration gaullienne. Lors du dernier Forum de Davos, le premier ministre Mark Carney s’est posé en héraut des puissances moyennes, toutes celles que le darwinisme de Donald Trump verrait volontiers disparaître.

Cette voie alternative qui exige un projet politique, un dirigeant européen aurait pu la clamer. Encore faut-il commencer par le commencement : construire un leadership. Et la perspective de l’élection présidentielle française en 2027 rend le projet plus incertain encore. Sans timonier à la barre, tracer un chemin parait illusoire. Qui plus est en pleine tourmente.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Comment l’Union européenne s’arme-t-elle face à la politique darwiniste de Trump ? – https://theconversation.com/comment-lunion-europeenne-sarme-t-elle-face-a-la-politique-darwiniste-de-trump-279925

Les neurosciences permettent de comprendre ce que la nature provoque dans notre cerveau

Source: The Conversation – in French – By Mar Estarellas, Postdocotoral Researcher, Social and Transcultural Psychiatry, McGill University


Parc national Yoho, Field, Canada.
(Unsplash/Hendrik Cornelissen)

Vous est-il déjà arrivé de ressentir un apaisement dès que vous entrez dans une forêt ? Ou peut-être avez-vous remarqué que votre esprit se calme lorsque vous regardez la mer ?

Nous savons depuis un certain temps, et beaucoup d’entre nous le sentent intuitivement, que se retrouver dans la nature nous fait du bien. Les neurosciences nous permettent désormais de comprendre pourquoi, et ce qui se produit dans le cerveau dans ces moments-là.

J’ai récemment participé à la rédaction d’une revue exploratoire sur les aspects neuroscientifiques de l’exposition à la nature, publiée dans Neuroscience and Biobehavioral Reviews, en collaboration avec des collègues de l’Université Adolfo Ibáñez, au Chili, et de l’Imperial College de Londres, au Royaume-Uni.

Nous avons passé en revue 108 études de neuroimagerie évaluées par des pairs sur l’exposition à la nature et avons constaté que les résultats étaient cohérents. Lorsque les gens se retrouvent dans des environnements naturels (ou même s’ils regardent des photos de la nature), le cerveau présente des signes de réduction du stress, d’allègement de l’effort mental et d’une meilleure régulation émotionnelle.

Augmentation des ondes alpha et thêta

Nous sommes nombreux à vivre dans des environnements qui maintiennent notre cerveau en état d’alerte avec la circulation, les écrans, le bruit, l’agitation et une constante prise de décision. Si les villes sont de formidables créations humaines, elles sollicitent fortement notre attention et notre système de gestion du stress.

Une voiture dans une rue, la nuit
Le bruit, les lumières et l’agitation d’une rue urbaine fatiguent notre cerveau.
(Unsplash/Howei Wang), CC BY

La nature, en revanche, semble offrir un tout autre type de stimulation, auquel le cerveau réagit différemment.

L’une des conclusions les plus marquantes provient des études par électroencéphalographie (EEG), qui mesurent l’activité électrique du cerveau. Dans de nombreuses expériences que nous avons passées en revue, les environnements naturels causaient une augmentation des ondes alpha et thêta. Celles-ci sont associées à un état d’éveil détendu. Les études ont souvent mis en évidence une diminution de l’activité bêta, qui est davantage liée à un effort actif ou à une charge cognitive.

Pour résumer, le cerveau semble moins « surchargé » dans la nature.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il devienne passif ou somnolent. Disons plutôt qu’il passe à une forme d’attention plus calme, qui nécessite moins d’efforts. Observer le mouvement des feuilles, écouter le bruit de l’eau ou remarquer les variations de lumière sollicite l’esprit de manière différente qu’une rue bondée ou un flot de notifications.

Certaines études indiquent que ces effets peuvent se manifester rapidement. Dans plusieurs expériences d’EEG, tant dans le monde réel qu’en réalité virtuelle, des changements sont apparus en l’espace de quelques minutes, parfois en seulement trois minutes.

Les effets sont généralement plus marqués lors d’une exposition plus longue, surtout si les participants passent au moins 15 minutes dans un environnement immersif.

Baisse de l’activité de l’amygdale

Nous avons également passé en revue des études basées sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Ces techniques permettent de mesurer les variations du débit sanguin liées à l’activité neuronale et d’observer quelles régions deviennent plus ou moins actives.

Nous avons ainsi pu constater la diminution de l’activité dans les zones cérébrales impliquées dans le stress et la rumination chez une personne qui avait passé du temps dans la nature. L’amygdale, qui aide à détecter les menaces et à réagir au stress, devient alors moins active. Il en va de même pour le cortex préfrontal sous-génual, une région associée aux pensées négatives répétitives.

D’autres études basées sur l’IRMf ont mis en évidence des modifications dans les réseaux impliqués dans l’attention et les pensées axées sur soi, notamment dans certaines parties du réseau du mode par défaut. Ces zones sont engagées dans l’introspection, le vagabondage mental et ce que l’on pourrait appeler « le flux de fond de l’expérience intérieure ».

Dans la nature, ces régions se sont réorganisées de manière à favoriser un état mental plus calme et moins dispersé.

Des effets en cascade

En passant en revue ces 108 études, nous avons constaté une tendance largement cohérente, que nous présentons comme une cascade d’effets par laquelle la nature pourrait influencer le cerveau.

Tout d’abord, les environnements naturels sont généralement plus faciles à traiter pour le cerveau. Leurs formes et leurs rythmes suivent souvent des motifs fractals, comme ceux que l’on observe sur les côtes, dans les feuilles et les nuages, que le cerveau semble traiter facilement.

Cela peut réduire la charge sensorielle et perceptive. À mesure que cela se produit, les systèmes liés au stress se stabilisent et le corps peut sortir du mode « combat ou fuite ».

L’attention nécessite alors moins d’efforts et la gestion émotionnelle devient plus stable. Nous décrivons ce phénomène comme un circuit reliant la perception, la régulation du stress, l’attention et le traitement des informations liées à soi.

La nature peut-elle modeler l’anatomie du cerveau ?

Certaines études indiquent que, au-delà des effets immédiats de l’exposition, la nature pourrait également influencer le développement du cerveau à long terme. Des études d’IRM structurelle suggèrent que le fait de vivre dans des zones avec de la verdure est associé à des différences dans l’anatomie cérébrale avec, notamment, davantage de matière grise et une meilleure intégrité de la matière blanche chez certaines populations.

Ces études sont pour la plupart corrélationnelles, il convient donc de les interpréter avec prudence. Elles ne permettent pas de prouver que la nature est la seule responsable de ces différences, mais indiquent la possibilité que de petits effets réparateurs, répétés au fil des mois et des années, puissent s’accumuler pour favoriser la cognition et la résilience.

Ainsi, lorsque le temps passé en plein air vous procure une sensation de légèreté, de clarté ou vous aide à vous libérer l’esprit, sachez que cette sensation découle probablement du fait que votre cerveau est entré dans un autre état.

Si nous comprenions un peu mieux comment la nature agit sur nous et comment nous interagissons à notre tour avec elle, nous pourrions peut-être mieux la protéger. Prendre soin de la nature, c’est aussi prendre soin de soi-même et des autres.

La Conversation Canada

Mar Estarellas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les neurosciences permettent de comprendre ce que la nature provoque dans notre cerveau – https://theconversation.com/les-neurosciences-permettent-de-comprendre-ce-que-la-nature-provoque-dans-notre-cerveau-278707

Dick Van Dyke attribue sa longévité à son attitude positive – selon des études, les optimistes vivent plus longtemps

Source: The Conversation – in French – By Jolanta Burke, Associate Professor, Centre for Positive Health Sciences, RCSI University of Medicine and Health Sciences

Dick Van Dyke, célèbre acteur et humoriste américain qui a joué dans des classiques tels que Mary Poppins et Chitty Chitty Bang Bang, a soufflé ses 100 bougies le 13 décembre dernier. L’acteur attribue sa remarquable longévité à son attitude positive et au fait qu’il ne se met jamais en colère.


Si la longévité dépend de nombreux facteurs, notamment la génétique et le mode de vie, les propos de Van Dyke contiennent néanmoins une part de vérité. Plusieurs études ont en effet montré qu’un faible niveau de stress et une attitude positive et optimiste étaient associés à une meilleure longévité.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Les effets de la colère sur le cœur

Au début des années 1930, des chercheurs ont demandé à un groupe de 678 novices religieuses, âgées pour la plupart d’environ 22 ans, d’écrire une autobiographie au moment de leur entrée au couvent.

Soixante ans plus tard, des chercheurs ont analysé leurs textes. Ils les ont aussi comparés aux données relatives à la santé à long terme de ces femmes.

Ils ont constaté que celles qui exprimaient des émotions plus positives au début de leur vie (en déclarant par exemple ressentir de la gratitude plutôt que du ressentiment) avaient vécu en moyenne dix ans de plus que les autres.

Une étude britannique a également révélé que les optimistes vivaient de 11 à 15 % plus longtemps que les pessimistes.

En 2022, une étude portant sur quelque 160 000 femmes de différentes origines ethniques a révélé que celles qui se disaient optimistes avaient davantage de chances de vivre au-delà de 90 ans que les pessimistes.

Une explication possible de ces résultats réside dans les effets de la colère sur le cœur.

Les personnes qui ont une vision positive ou optimiste de la vie semblent mieux gérer ou maîtriser leur colère. Ce n’est pas anodin, car la colère peut avoir de nombreux effets néfastes sur l’organisme.

La colère provoque la libération d’adrénaline et de cortisol, les principales hormones du stress, et ce, en particulier chez les hommes. De brefs accès de colère suffisent à entraîner une détérioration de la santé cardiovasculaire.

La pression que le stress chronique et la colère exercent sur le système cardiovasculaire a été associée à un risque accru de développer des problèmes tels que les maladies cardiaques, les accidents vasculaires cérébraux et le diabète de type 2, qui sont responsables d’environ 75 % des décès prématurés. Si le stress et la colère ne sont pas les seules causes de ces maladies, ils y contribuent toutefois de manière significative.

Ainsi, lorsque Dick Van Dyke affirme qu’il ne se met pas en colère, cela pourrait bien expliquer en partie sa longévité.

Attention au stress

Une cause plus profonde, au niveau cellulaire, expliquerait l’influence du stress sur la longévité. Elle concerne les télomères, qui sont les parties protectrices situées à l’extrémité de nos chromosomes (les paquets d’ADN contenus dans nos cellules).

Dans les cellules jeunes et saines, les télomères sont longs et intacts. Avec l’âge, ils raccourcissent et s’effilochent progressivement. Lorsqu’ils sont trop usés, les cellules ont du mal à se diviser et à se réparer. C’est l’une des raisons pour lesquelles le vieillissement s’accélère avec le temps.

Le stress est associé à un raccourcissement rapide des télomères, ce qui rend la communication entre les cellules et leur renouvellement plus difficiles. En d’autres termes, les émotions stressantes, telles qu’une colère incontrôlée, peuvent accélérer le vieillissement.

Un homme vêtu d’une chemise et d’une cravate froisse deux boules de papier et crie de frustration ou de colère alors qu’il est assis devant son ordinateur
La colère est néfaste pour le cœur.
PeopleImages/Shutterstock

Une étude a aussi révélé que la méditation, qui permet de réduire le stress, était associée de manière positive à la longueur des télomères. Une meilleure gestion de la colère pourrait ainsi contribuer à prolonger la durée de vie.

De plus, les optimistes semblent plus enclins à adopter des habitudes saines, comme la pratique régulière d’une activité physique ou une alimentation équilibrée, qui peuvent également favoriser la santé et la longévité en diminuant le risque de maladies cardiovasculaires. Dick Van Dyke lui-même s’efforce de faire de l’exercice au moins trois fois par semaine.

Pour améliorer sa longévité

Si vous souhaitez vivre aussi longtemps que Dick Van Dyke, voici quelques conseils pour gérer le stress et la colère.

Contrairement à la croyance populaire, chercher à « évacuer » sa colère en frappant dans un sac, en criant dans un oreiller ou en courant jusqu’à ce que le sentiment disparaisse n’est pas efficace. Ces actions maintiennent le corps dans un état d’alerte qui affecte le système cardiovasculaire et peut prolonger la réponse au stress.

On recommande de privilégier plutôt une attitude calme. Ralentir sa respiration, compter ses inspirations et expirations ou pratiquer d’autres techniques de relaxation, comme le yoga, permettent d’apaiser le système cardiovasculaire plutôt que de le surstimuler. À long terme, cela réduit la pression sur le cœur et permet de vivre plus longtemps. Il est important de le faire chaque fois que l’on se sent particulièrement stressé ou en colère.

On peut également stimuler les émotions positives en essayant d’être plus présent dans sa vie au quotidien. La présence permet d’avoir davantage conscience de ce qui se passe autour de soi et en soi.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Si l’on planifie une sortie au restaurant avec son conjoint, on peut organiser la soirée avec soin en réservant, par exemple, une table dans un restaurant que les deux personnes aiment, en demandant une table dans un coin calme pour faciliter la discussion ou encore en ralentissant le rythme et en se concentrant sur l’instant présent de manière à prendre conscience des différentes sensations que l’on éprouve.

On peut également susciter des émotions positives en réservant du temps pour jouer. Pour des adultes, cela signifie faire quelque chose simplement parce que c’est agréable, sans but particulier. Le jeu procure des émotions positives, ce qui peut avoir des effets bénéfiques sur la santé.

Les conseils de Dick Van Dyke sont peut-être justes. Si l’on ne peut pas contrôler tous les facteurs influençant notre santé, apprendre à gérer sa colère et adopter une attitude positive dans la vie peuvent toutefois contribuer au bien-être et prolonger l’espérance de vie.

La Conversation Canada

Jolanta Burke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Dick Van Dyke attribue sa longévité à son attitude positive – selon des études, les optimistes vivent plus longtemps – https://theconversation.com/dick-van-dyke-attribue-sa-longevite-a-son-attitude-positive-selon-des-etudes-les-optimistes-vivent-plus-longtemps-272141

Nature et mouvement : un duo essentiel pour la santé mentale des jeunes

Source: The Conversation – in French – By Corentin Montiel, Chercheur postdoctoral, Université de Montréal; Université du Québec à Montréal (UQAM)

La combinaison d’une exposition élevée à la nature dans la vie quotidienne et dans le contexte de la pratique d’activité physique serait associée aux scores les plus élevés de santé mentale positive. (Pixabay)

Passer du temps en nature améliore la santé mentale, c’est prouvé. Mais peut-on aller plus loin ? Exposés à différents environnements naturels et en pratiquant une activité physique, les jeunes peuvent-ils vraiment renforcer leur bien‑être, alors que leur santé mentale est de plus en plus fragilisée ?


Au Canada, la prévalence des troubles anxieux et dépressifs chez les 19-24 ans a connu une hausse marquée entre 2011 et 2018. La pandémie de Covid-19 n’a fait qu’aggraver la situation : la proportion de jeunes Canadiens et Canadiennes qui rapportent une très grande satisfaction face à la vie est passée de 72 % en 2018 à seulement 26 % en juin 2020. C’est la chute la plus importante enregistrée parmi tous les groupes d’âge.

Dans ce contexte, identifier des leviers accessibles pour promouvoir le bien-être des jeunes adultes devient une priorité de santé publique. D’un côté, les bienfaits de l’activité physique pour la santé mentale sont bien établis ; la recherche démontre que l’activité physique réduit les symptômes dépressifs et anxieux, protège et renforce la santé mentale positive — c’est-à-dire le sentiment de bien-être psychologique, émotionnel et social.

D’un autre côté, il existe un intérêt grandissant pour les bénéfices que procure l’exposition à la nature. En effet, le temps en nature est lui aussi associé à une réduction du stress, des symptômes anxieux et dépressifs, et une augmentation de la santé mentale positive dans la littérature scientifique. Les bienfaits de l’exposition directe à la nature semblent avoir un effet plus marqué sur le renforcement des émotions positives que sur la diminution des émotions négatives.

Une combinaison gagnante

Une étude canadienne longitudinale récente que nous avons menée auprès de jeunes adultes suggère que la combinaison d’une exposition élevée à la nature dans la vie quotidienne et dans le contexte de la pratique d’activité physique serait associée aux scores les plus élevés de santé mentale positive. En plus de la présence de nature dans les milieux de vie, cela peut prendre la forme de déplacements quotidiens à pied ou à vélo en empruntant des rues bordées d’arbres ou des corridors verts, la course à pied le long du fleuve, des entraînements extérieurs ou encore des sports d’équipe au parc.

Dans une moindre mesure, une exposition élevée à la nature dans l’un ou l’autre de ces contextes est également associée à une meilleure santé mentale comparativement à une faible exposition dans l’ensemble de ces contextes. Ces résultats soulignent l’intérêt potentiel de promouvoir des environnements riches en nature dans plusieurs sphères de la vie, afin de soutenir le bien-être émotionnel, psychologique et social au début de l’âge adulte.

Des effets positifs sur l’humeur après 15 minutes d’exposition

Contrairement à la plupart des études qui s’appuient sur des mesures géospatiales, comme le couvert végétal ou la proximité d’un parc, notre équipe de recherche a choisi de mesurer la perception de la présence de la nature chez les jeunes, dans leur environnement quotidien et lors de la pratique d’activité physique, une dimension encore peu explorée. Comprendre comment les jeunes perçoivent, investissent et donnent du sens à leurs expériences en nature est essentiel pour maximiser les retombées de ces environnements sur leur bien-être.

Cette étude s’inscrit dans la continuité des travaux sur le sujet, qui montrent que l’activité physique pratiquée en milieu naturel, y compris dans les parcs urbains, bénéficie davantage à la santé mentale, comparativement à celle réalisée dans des environnements urbains non naturels. Certaines études suggèrent que l’activité physique pratiquée en nature entraîne des effets positifs sur l’humeur et l’attention dès 15 minutes d’exposition, et ce, quelle que soit l’intensité de l’effort.

Ces résultats s’inscrivent dans une hypothèse de synergie : l’activité physique facilite l’exposition aux espaces verts, ce qui rend les individus plus susceptibles de bénéficier des effets bénéfiques du contact avec la nature. À l’inverse, l’accès à des environnements naturels favorise également la pratique d’activité physique, augmentant ainsi la probabilité d’en retirer les bienfaits.

Les environnements naturels offrent des occasions uniques d’interaction, de défis physiques et d’expériences émotionnelles qui contribuent au bien-être. Les espaces naturels proposent une variété de stimuli et de défis qui mobilisent les individus sur les plans physique, émotionnel et social. Par exemple, monter une montagne en groupe ou nager dans un lac offre des occasions de mettre à l’épreuve ses capacités physiques et de vivre des émotions positives, tout en favorisant les liens sociaux.




À lire aussi :
Passer deux heures par semaine dans la nature est bon pour la santé et le bien-être



Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Un accès inégal aux bienfaits

Encourager la fréquentation régulière d’espaces naturels, que ce soit dans le cadre d’activités physiques structurées ou de la vie quotidienne, constitue une stratégie de promotion de la santé mentale fondée sur les données probantes. Une telle approche revêt une importance particulière chez les jeunes adultes, à un moment de la vie caractérisé par des transitions multiples et une plus grande vulnérabilité.

Cette accumulation de preuves scientifiques sur les bienfaits de la nature soulève tout de même une problématique de justice sociale importante : toutes et tous n’ont pas accès de manière équitable à la nature. Dans de nombreux pays, dont le Canada, les quartiers moins favorisés sur le plan socio-économique disposent de moins d’espaces verts.

Dans le Grand Montréal, par exemple, les quartiers économiquement défavorisés présentent une proportion de territoire couverte par les arbres environ 28 % plus faible que les autres secteurs. De plus, leurs résidents passent moins de temps en nature, par manque de temps, de mobilité ou de ressources financières. Ces inégalités d’accès contribuent à reproduire et aggraver des disparités sociales de santé mentale.

Une cible couramment utilisée en aménagement urbain consiste à assurer l’accès à un parc ou à un espace vert d’au moins un hectare à moins de 300 mètres du domicile (environ 5 minutes de marche). Or, la répartition des parcs montre que certains secteurs défavorisés ne disposent pas d’un tel accès à proximité.

Concevoir l’aménagement du territoire comme un levier de santé mentale permet d’agir en amont sur les déterminants sociaux. L’accès aux parcs, aux forêts, aux lacs et à d’autres espaces naturels favorise l’activité physique, la détente et le ressourcement, particulièrement dans les zones densément peuplées. Les décideuses et décideurs peuvent ainsi contribuer à réduire ces inégalités en intégrant des objectifs de santé dans les politiques d’aménagement.

La Conversation Canada

Corentin Montiel a reçu des financements de la Société canadienne du cancer.

Isabelle Doré a reçu des financements de carrière du Fond de recherche du Québec – Santé (Chercheur-boursier Junior 2).

– ref. Nature et mouvement : un duo essentiel pour la santé mentale des jeunes – https://theconversation.com/nature-et-mouvement-un-duo-essentiel-pour-la-sante-mentale-des-jeunes-277308

La crise écologique est-elle vraiment le produit d’un excès d’humains sur Terre ? Relire « The Population Bomb »

Source: The Conversation – France (in French) – By Victor Bianchini, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

*The Population bomb*, écrit en 1968, prédit une famine mondiale au cours des années 1970 et 1980. DrCarrrven/Shutterstock

La mort du biologiste Paul Ralph Ehrlich le 13 mars 2026, a remis en lumière The Population Bomb, un classique de la littérature écologique publié en 1968. Les auteurs rappellent ici que la « surpopulation » n’est pas un simple fait naturel, mais un objet profondément politique. Depuis Thomas Robert  Malthus, la restriction démographique reste un sujet d’actualité brûlant.


The Population Bomb est un ouvrage co-écrit par Paul R. et Anne H. Ehrlich.
Wikimedia

Pour la première fois en France depuis 1945, le nombre de naissances est devenu inférieur aux décès en 2025 ; l’indicateur de fécondité atteint 1,56 enfant par femme, son plus faible niveau depuis la Première Guerre mondiale.

Dès 2024, le président Emmanuel Macron appelait à un « réarmement démographique » pour répondre au vieillissement de la population. Dans le même temps, à propos de Mayotte, était soulevée la question de la « surpopulation » ou de la « pression démographique » sur l’île française.

Bien que ces diagnostics portent sur des échelles territoriales différentes, selon les contextes, la population peut être présentée comme une ressource à développer ou un problème à contenir. Le débat n’est pas nouveau. Coécrit par les biologistes américains Paul R. Ehrlich (1932-2026) et Anne H. Ehrlich, The Population Bomb reprend les principaux postulats malthusiens, en les replaçant dans le contexte de la crise écologique.

Alors que le malthusianisme classique fonde l’idée de surpopulation sur la rareté des ressources agricoles, le néo-malthusianisme du XXe siècle l’inscrit dans le cadre plus large des limites environnementales.

Trop d’humains

Anne et Paul Ehrlich coécrivent cet ouvrage dans un contexte marqué par le renouveau du néo-malthusianisme d’après-guerre et par l’affirmation d’une écologie attentive aux limites de la planète, dont témoignera notamment le rapport Meadows de 1972.

Très influent et polémique, l’ouvrage installe une idée devenue familière : les crises alimentaires et écologiques seraient d’abord le produit d’un excès d’humains sur Terre. Si le livre est connu pour ses prédictions catastrophistes, l’essentiel est ailleurs. The Population Bomb a transformé la manière de poser le problème, en présentant la surpopulation comme un fait scientifique, une réalité objective dictée par des contraintes naturelles, et appelant dès lors des réponses politiques fortes.

Leur point de départ est celui de la biologie des populations. Dès le premier chapitre de The Population Bomb – structuré autour « Trop d’humains », « Trop peu de nourriture » et « Une planète mourante » –, ils s’intéressent aux dynamiques de croissance, aux interactions entre population et environnement, ainsi qu’aux contraintes écologiques. L’ouvrage en donne d’emblée la clé de lecture :

« Les Américains commencent à prendre conscience que les pays en développement sont confrontés à une crise démographique et alimentaire inévitable. »

Parmi ces sections, « Trop d’humains » joue un rôle central. La population humaine y est d’abord traitée comme une variable naturelle à l’échelle mondiale, avant d’être envisagée dans ses dimensions sociales, économiques et politiques.

La bataille pour nourrir l’humanité est perdue

Dans The Population Bomb, le constat est sans appel : « la bataille pour nourrir toute l’humanité est perdue ».

Les crises alimentaires ne sont pas d’abord pensées comme des défaillances économiques, mais comme le rapport de l’homme à la nature ; la croissance démographique conduit à une pénurie de ressources. La hausse du prix de la nourriture résulterait de la mise en culture de terres moins fertiles, elles-mêmes conséquence de la croissance démographique :

« Nous savons déjà qu’il est impossible d’augmenter suffisamment la production alimentaire pour faire face à la croissance démographique continue. »

Anne et Paul Ehrlich déploient un registre catastrophiste, fait d’échéances rapprochées, de famines et d’effondrements sociaux. L’argument ne se limite pas aux pays en développement. Les sociétés riches sont aussi concernées, sous d’autres formes :

« Plutôt que de souffrir de pénuries alimentaires, ces pays en subissent les conséquences sous la forme d’une dégradation de l’environnement et d’une difficulté croissante à se procurer les ressources nécessaires pour maintenir leur niveau de vie. »

Cette approche ne signifie pas une absence du politique. La surpopulation est posée comme un fait objectif, quasi indiscutable, issu de lois naturelles, appelant ensuite des réponses politiques fortes. Le débat ne porte pas tant sur la définition du problème que sur les moyens d’y répondre.

Contrôle des naissances

Dans les derniers chapitres de l’ouvrage, Anne et Paul Ehrlich appellent explicitement à l’action coercitive de l’administration des États-Unis plutôt qu’à des mesures incitatives : contrôle des naissances grâce à la contraception, y compris la stérilisation forcée, droit à l’avortement ou réorientation de l’aide internationale.

Dans son discours de 1965, le président états-unien Lyndon Johnson appelait à traiter le problème de l’explosion démographique et de la rareté des ressources avec un contrôle des naissances. La réalité démographique contemporaine est loin d’être homogène. De nombreux pays développés font aujourd’hui face au vieillissement de leur population – Japon, France ou États-Unis –, tandis que d’autres régions concentrent l’essentiel de la croissance démographique mondiale et de la jeunesse. Le nombre d’habitants de l’Afrique subsaharienne pourrait dépasser les deux milliards en 2050.

Surtout, les pressions écologiques ne dépendent pas uniquement du nombre d’habitants, mais aussi des modes de production, de consommation, ainsi que de la concentration spatiale des activités économiques. Deux populations de taille comparable peuvent avoir des impacts très différents.

Effet Malthus

Parler de « surpopulation » ne renvoie jamais à une humanité indifférenciée. Cette catégorie suppose, implicitement, des écarts entre populations selon les territoires et les conditions sociales. Dès l’Essai sur le principe de population de Thomas Robert Malthus, la croissance démographique est pensée comme une loi naturelle. Elle s’accompagne d’une prise de position politique explicite : la critique des politiques d’assistance, notamment les « Poor Laws » accusées d’encourager la reproduction des plus pauvres.

Cette manière de poser le problème ne disparaît pas complètement avec le néo-malthusianisme. Dans The Population Bomb, Thomas Robert Malthus n’est pas mobilisé de manière explicite. Le problème est posé à l’échelle globale, sans désignation de groupes sociaux, tout en orientant implicitement le diagnostic vers certains territoires en développement. Aujourd’hui encore, cette logique se prolonge sous des formes plus diffuses, que certains travaux désignent comme un « effet Malthus ». Concrètement, les inégalités sociales et territoriales sont reformulées en termes apparemment naturalisés, à travers des diagnostics globaux qui évitent de nommer les populations concernées.

Parler d’un monde où il y aurait « trop d’humains » suppose donc, même tacitement, que certaines dynamiques démographiques sont plus problématiques que d’autres.

I = P × A × T

En 1971, Paul Ehrlich proposait avec le professeur de sciences de l’environnement John Holdren une formulation plus large de l’impact environnemental, souvent résumée par l’équation I = P × A × T. Impact environnemental (I) = taille de la population (P), richesse de la population (A) et technologie (T).

Cette équation fait dépendre l’impact environnemental du produit de la population, l’abondance – mesurée par la consommation par tête –, et de la technologie. Cette approche, reprise notamment dans The Population Explosion, reconnaît le rôle des choix économiques et techniques, que l’ouvrage de 1968 tendait à subordonner à la seule dynamique démographique.

Les débats se sont ensuite recentrés sur la mesure des contributions de ces facteurs au réchauffement climatique. Dans les années 1990, l’identité de Kaya permet de mesurer empiriquement les émissions de gaz à effet de serre en les reliant à la population, au produit intérieur brut par habitant, à l’intensité énergétique de la production et au contenu carbone de l’énergie. Plutôt que de se limiter au facteur démographique, elle met en évidence la nécessité de découpler la croissance de la consommation des émissions de gaz à effet de serre, notamment par la décarbonation.

La crise écologique impose des limites à l’exploitation des ressources, mais celles-ci tiennent moins à une supposée « surpopulation » qu’aux impacts environnementaux des modes de production et de consommation sur le climat. Autrement dit, l’enjeu n’est pas tant le nombre d’humains que la manière dont les sociétés organisent production, décarbonation, répartition et sobriété de la consommation des ressources.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. La crise écologique est-elle vraiment le produit d’un excès d’humains sur Terre ? Relire « The Population Bomb » – https://theconversation.com/la-crise-ecologique-est-elle-vraiment-le-produit-dun-exces-dhumains-sur-terre-relire-the-population-bomb-275450

Mais à quoi sert encore le Livret A ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, ISG Lab, Université de Bordeaux

C’est un paradoxe : le taux de rémunération du Livret A est régulièrement l’objet de critiques pour sa faiblesse relative. Simultanément, il reste le placement préféré des Français, détenu par 8 sur 10 d’entre eux. Peut-être parce que ce n’est pas qu’une question de rendement financier. Et que ce livret plus que bicentenaire remplit des fonctions essentielles dans l’économie, avec un encours total de… 450 milliards d’euros.


Le Livret A est né le 22 mai 1818, à Paris, avec la création de la première Caisse d’épargne. Depuis, il est le produit d’épargne préféré des Français, puisqu’ils sont près de 57 millions (83 % de la population) à en posséder un aujourd’hui. Au début de 2026, l’encours total frôlait 450 milliards d’euros.

Une popularité sans égal

La popularité du Livret A s’explique par sa simplicité d’ouverture, sa parfaite liquidité, son absence de fiscalité et de risque.

Chaque Français, quel que soit son âge, peut ouvrir un Livret A (et un seul !) dans la banque de son choix avec un capital initial de 10 euros (1,50 euros à la Banque postale), soit le montant du solde minimum. Le plafond est fixé à 22 950 euros. Le Livret A a un quasi « jumeau », le Livret de développement durable et solidaire (LDDS) qui obéit aux mêmes règles, mais avec un plafond maximal de 12 000 euros. Le livret A est également accessible à certaines personnes morales (associations, syndicats de copropriétaires et organismes HLM), mais non aux entreprises.




À lire aussi :
Épargne : les Français toujours accro au livret A malgré des envies de risque et de rendement


Les fonds sont disponibles sans préavis à la différence d’autres supports d’épargne, tels que l’assurance vie, c’est dire que c’est un placement très liquide. Le retrait minimal est de 10 euros (1,50 euros à la Banque postale). Il est possible de retirer des espèces directement au guichet ou à un distributeur automatique de billets.

Pas d’impôt et peu de risques

Les intérêts perçus sont exonérés d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux. Autrement dit, le rendement nominal est strictement égal au rendement brut. Le taux d’intérêt servi à l’épargnant est fixe entre deux semestres. Chaque détenteur peut alors calculer le montant des intérêts (calculés par quinzaine et capitalisés au 31 décembre de chaque année).

Enfin, le Livret A est un actif sans risque, car l’épargne placée est protégée par le Fonds de garantie des dépôts et de résolution en cas de faillite de la banque.

Ces avantages font du Livret A le support privilégié pour l’épargne de précaution des ménages, c’est-à-dire un matelas de sécurité immédiatement mobilisable pour faire face à un imprévu. Pour de nombreux Français, il s’agit d’ailleurs du seul support d’épargne. D’où son caractère singulier. Bien évidemment, ces qualités indéniables sont contrebalancées par un rendement faible qui peut faire l’objet de polémiques.

Un faux débat récurrent

Le taux d’intérêt du Livret A est fixé par l’État qui se réfère au calcul effectué par la Banque de France deux fois par an. Depuis 2021, le taux est la moyenne semestrielle du taux d’inflation (hors prix du tabac) et des taux interbancaires à court terme (€STR), avec un arrondi au dixième de point le plus proche.

Cette formule implique que le taux d’intérêt plancher du Livret A est de 0,5 %. Elle implique également que, à certaines périodes, le rendement réel (taux nominal auquel on retranche l’inflation) du Livret A soit négatif : cela implique une perte de pouvoir d’achat de l’argent ainsi épargné. Ce fut le cas notamment lors de la période post-Covid (voir graphique).

Depuis le 1er février 2026, le taux nominal est ainsi fixé à 1,5 % (contre 1,7 % auparavant), ce qui implique un rendement réel d’environ à 0, 8 %. Du point du seul rendement, le Livret A n’est donc pas le produit le plus intéressant. En comparaison, les contrats d’assurance-vie en euros ont rapporté, en moyenne, 2,65 % en 2025.

Sur la même période, le CAC 40 a progressé de plus de 10 %. Rappelons toutefois qu’à l’inverse le rendement nominal des dépôts à vue est nul, donc toujours inférieur à celui du Livret A.

Une contrepartie

La faiblesse du rendement du Livret A n’est donc que la contrepartie de ses avantages. En détenant des encours parfaitement sécurisés, les épargnants doivent accepter un rendement réel faible. En finance, ce n’est pas vraiment une surprise. Plus de rendement implique nécessairement de prendre plus de risque, comme l’a souligné le Prix Nobel d’économie William Sharpe. Le Livret A est alors un support adéquat pour les épargnants manifestant une forte aversion pour le risque.

La faiblesse du rendement ne doit pas, non plus, occulter le rôle économique et social que joue le Livret A pour l’économie française par l’intermédiaire de la Caisse des dépôts et des banques.

Le rôle de la Caisse des dépôts

Les quelque 450 milliards d’euros placés sur le Livret A ne dorment pas paisiblement. Ils alimentent un circuit de financement de prêts à long terme qui doit simultanément rester liquide pour faire face aux demandes de retraits. Ainsi l’annonce de la baisse du taux au 1er février s’est-elle accompagnée d’une décollecte de 1,87 milliard d’euros en janvier 2026.

Près de 65 % des fonds sont centralisés à la Caisse des dépôts, qui transforme des dépôts liquides en financements longs, notamment par des prêts au logement social et à la politique de la ville. Le Livret A n’est donc pas une caisse fermée. C’est un dispositif de transformation des dépôts liquides en financements longs, sous contrainte de liquidité.

Pour la Caisse des dépôts et sa Banque des territoires, l’enjeu est massif puisque le stock de prêts sur fonds d’épargne atteint 202 milliards d’euros en 2024, dont 180 milliards consacrés au logement social et à la politique de la ville. Pour la seule année 2024, 28,5 milliards d’euros de prêts ont été accordés.

Une ressource structurante

Le Livret A est ainsi une ressource structurante pour le financement du logement social et d’investissements territoriaux de long terme. Concrètement, ces financements couvrent la construction et la réhabilitation de logements sociaux, mais aussi les résidences étudiantes et, dans certains cas, des équipements médico-sociaux, tels que les Ehpad, pour accompagner le vieillissement de la population française.

France Télévisions, 2026.

Mais l’effet du Livret A ne s’arrête pas à la sphère publique. La part non centralisée, soit 35 % des encours, reste au bilan des banques distributrices. Cet autre versant, plus discret, implique que l’épargne réglementée contribue aussi au financement de l’économie.

Le Livret A et le crédit bancaire

La part non centralisée demeure au passif du bilan des banques et constitue une ressource de financement. La loi impose que ces ressources soient orientées vers le financement des petites et moyennes entreprises (PME), de la transition énergétique et de l’économie sociale et solidaire, avec des obligations de reporting public.

La Banque de France chiffre à 245,6 milliards d’euros l’encours conservé au bilan fin 2024. Pour la même année, les prêts nouveaux aux PME atteignent 116,7 milliards d’euros et l’encours total de crédits aux PME 568,5 milliards d’euros. Il s’agit donc d’un fléchage par enveloppe plutôt qu’un « tuyau » euro-pour-euro. En effet, la part non centralisée alimente une enveloppe de ressources au bilan bancaire, et le fléchage se vérifie par des montants agrégés, non par une correspondance euro-pour-euro entre un dépôt et un prêt.

Le Livret A remplit donc une double fonction. D’un côté, il offre aux ménages une épargne de précaution simple et sécurisée. De l’autre, il alimente un circuit de financement collectif, du logement social au crédit bancaire aux PME. Cette ambivalence explique sa place particulière.

The Conversation

Jean-Marc Figuet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Mais à quoi sert encore le Livret A ? – https://theconversation.com/mais-a-quoi-sert-encore-le-livret-a-279811