Une pauvreté aggravée : au-delà des indicateurs monétaires, le vécu

Source: The Conversation – in French – By Éléonore Richard, Chercheuse, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En 2023, près d’un quart de la population déclarait finir le mois « très difficilement ». godongphoto/Shutterstock

La pauvreté est en hausse en France. Son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Derrière ces chiffres, qu’en est-il de la pauvreté ressentie et vécue ?


En France, la pauvreté monétaire est en hausse : d’après les derniers chiffres de l’Insee, son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Être considéré comme pauvre au sens de cet indicateur, c’est disposer d’un niveau de vie inférieur à 60 % du niveau de vie médian.

En 2023, avec un niveau de vie médian de 2 150 euros par mois, le seuil de pauvreté monétaire s’établissait à 1 288 euros par mois pour une personne seule. Le niveau de vie correspond au revenu disponible du ménage (salaires, prestations sociales et autres revenus, après impôts) rapporté au nombre d’unités de consommation afin de tenir compte de la composition du ménage. Cet indicateur repose néanmoins sur le champ des personnes vivant en « logement ordinaire » en France hexagonale, excluant ainsi les personnes sans domicile ou vivant en institutions.

Le taux de pauvreté monétaire est un indicateur relatif qui permet de faire des comparaisons dans le temps et entre les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Sa hausse traduit le fait que les franges les plus défavorisées de la société ne bénéficient pas de la progression du niveau de vie général. Il est complété par l’indicateur d’intensité de la pauvreté monétaire, qui mesure l’écart entre le niveau de vie d’un ménage pauvre et le niveau de vie médian.

Cependant, de nombreux travaux s’accordent pour dire que la pauvreté n’est pas uniquement monétaire. Déjà en 1906, le sociologue allemand Georg Simmel définissait une personne pauvre non pas par ses conditions matérielles, mais par le fait d’être exclue d’un groupe.

Un autre indicateur, l’indice de privations matérielles et sociales est ainsi publié par l’Insee. Ce dernier, harmonisé au niveau européen, couvre 13 types de privations liées aux conditions de vie : la capacité à chauffer son logement à la bonne température, à payer les factures en fin de mois, à partir une semaine en vacances par an, ou encore à s’acheter des vêtements neufs, par exemple. En 2024, 13 % de la population en France est en situation de pauvreté matérielle et sociale, soit 8,6 millions de personnes. Ce taux est supérieur de 0,6 point à la moyenne observée entre 2013 et 2020. Il ne recoupe que partiellement la pauvreté monétaire : seuls 40 % des ménages en situation de pauvreté monétaire la cumulent avec la pauvreté matérielle et sociale.

En parallèle de ces indicateurs dits « objectifs », l’Insee propose une mesure du ressenti des personnes en posant chaque année dans l’enquête « Statistiques sur les ressources et les conditions de vie » (SRCV), la question suivante : « De quelle manière votre ménage parvient-il à finir le mois en subvenant aux dépenses courantes ? » La pauvreté subjective apparaît ainsi bien plus élevée : en 2023, près d’un quart de la population (24 %) déclarait finir le mois « très difficilement » ou « difficilement ». Une autre manière d’appréhender la pauvreté ressentie consiste à interroger directement les personnes sur leur sentiment de pauvreté.

Comparer l’objectif et le subjectif permet de documenter le décalage potentiel entre les mesures monétaires et la réalité concrète vécue par les personnes. L’indicateur de pauvreté monétaire comporte en effet des limites : il ne prend pas en compte les dépenses contraintes, qui pèsent de façon très inégale sur le budget des ménages. Le coût de la vie varie fortement selon le territoire, par exemple entre une grande métropole et une zone rurale, et en fonction des caractéristiques des ménages, en particulier selon qu’ils sont locataires ou propriétaires de leur logement.

C’est pourquoi le Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) mobilise une approche fondée sur les « budgets de référence » calculés selon différentes configurations familiales, lieux de résidence et statuts d’occupation du logement.

Le « seuil de vie décente » qu’il définit, et qui coïncide avec mes travaux sur la pauvreté ressentie, serait en moyenne bien plus élevé que le seuil pauvreté monétaire : 84 %, et non 60 %, du niveau de vie médian. Pour des ménages logés dans le parc social, le budget de référence varie en 2018 de 1 419 euros en milieu rural à 1 863 euros dans le Grand Paris pour un actif seul.

Une recherche internationale participative menée par l’Université d’Oxford et l’association ATD-Quart monde pendant trois ans, dans six pays (Bangladesh, Bolivie, France, Tanzanie, Royaume-Uni et États-Unis), a, quant à elle, identifié neuf « dimensions cachées de la pauvreté » à partir de l’expérience vécue des personnes. Cette recherche s’appuie sur la méthode du « croisement des savoirs », qui implique tout autant les experts que les personnes concernées. Elle a donné lieu à un travail spécifique, réalisé avec le concours du Secours catholique, visant à identifier les dimensions les plus pertinentes dans le contexte français : privations matérielles et de droits, peurs et souffrances, dégradation de la santé physique et mentale, contraintes de temps et d’espace, compétences non reconnues, maltraitances sociales et institutionnelles.

Des travaux exploratoires ont depuis été menés à l’Insee afin d’approfondir la connaissance statistique de la pauvreté avec l’appui des associations et des personnes concernées. Le dernier projet, mené avec l’École d’économie de Paris, a consisté à confronter les outils de l’Insee au vécu des personnes en situation de pauvreté. Il s’agissait de concevoir de nouvelles questions destinées à quantifier ces dimensions « cachées » dans l’enquête SRCV, grâce à la contribution directe des personnes concernées.

Si les enquêtes de la statistique publique ne permettent pas encore de mesurer tous ces aspects non monétaires de la pauvreté, le Baromètre de suivi qualitatif de la pauvreté et l’exclusion sociale du CNLE, fondé sur les remontées de nombreux acteurs de terrain, conclut dans sa sixième et dernière vague à une aggravation des difficultés, y compris pour des publics en emploi. Il met aussi en évidence des obstacles dans l’accès aux droits, en particulier pour les bénéficiaires de minima sociaux, du fait de la complexité des démarches administratives et numériques. S’il n’existe pas d’indicateur idéal de la pauvreté, le faisceau d’indices dont on dispose converge néanmoins vers l’idée que la situation des plus pauvres s’est incontestablement dégradée au cours de la période récente.


Éléonore Richard est chercheuse post-doctorante à la Drees (bureau Lutte contre l’exclusion) et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a soutenu fin 2024 une thèse à l’École d’économie de Paris intitulée « Mesurer la pauvreté : du revenu au ressenti. Contributions aux approches subjective et multidimensionnelle de la pauvreté ». Elle est membre du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE).


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, intitulée « Le temps des rapports de force »

The Conversation

Éléonore Richard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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L’élevage intensif en France peut-il être durable ?

Source: The Conversation – in French – By Philippe Chemineau, Directeur de Recherche Emérite, Inrae

Un élevage de poulets en plein air. INRAE/EASM, Fourni par l’auteur

Alors que le nombre d’éleveurs en France continue de baisser, que leurs activités sont soumises à des critiques sociétales et écologiques croissantes, mais que la consommation de viande baisse moins vite que la production, un rapport de l’Académie d’agriculture de France tâche de répondre à la difficile question du futur de l’élevage intensif.


L’élevage intensif a-t-il un avenir ? Cette question fait l’objet de controverses et de propositions parfois radicales. Voyons comment nous pouvons apporter des éléments d’éclairage sur ce débat de société.

Un secteur de l’élevage sous pression

Commençons par un constat : le développement de l’élevage n’est aujourd’hui plus écologiquement soutenable. Du fait de la forte concentration de déjections animales dans un périmètre restreint, il est responsable d’émissions azotées dans l’air et dans l’eau, contribuant à des crises comme celles des algues vertes en Bretagne.

Les critiques concernent également la perte de biodiversité avec l’importation, pour l’alimentation du bétail, de soja brésilien issu de surfaces acquises sur la forêt, même indirectement. Les débats se focalisent aussi beaucoup sur l’importance des émissions de gaz à effet de serre et particulièrement du méthane des bovins.

Sur le plan sociétal, les conditions d’élevage ne répondent plus aux attentes de la société, les relations entre santé animale et santé humaine font débat dans un monde où l’homme et l’animal partagent une même pharmacopée et où les zoonoses et épizooties sont plus fréquentes.

Ainsi, l’image de l’élevage et, dans une moindre mesure, celles des éleveurs, qui sont sensibles à ces critiques et sont confrontés à des difficultés économiques, s’est dégradée dans la société, notamment dans le cas des systèmes d’élevage dits « intensifs ». Cette situation met en danger le renouvellement des générations dans la profession.

Dans ce contexte, il faut se demander si l’élevage intensif est nécessaire et, si oui, comment doit-il évoluer ?

Qu’est-ce que l’élevage intensif ?

Pour cela, il faut déjà voir ce que l’on entend par « intensif ». Ce terme caractérise au sens premier l’usage important de facteurs de production extérieurs à l’exploitation rendant les systèmes moins dépendants du potentiel agronomique local. Il n’a cependant pas de valeur absolue.

Aujourd’hui, la notion d’intensif s’est élargie dans le débat public. Elle est souvent utilisée pour désigner l’élevage en bâtiment, le plus souvent en claustration avec de fortes concentrations en animaux. Elle recouvre aussi la concentration des exploitations et des animaux sur certains territoires, comme en Bretagne, et la spécialisation de ceux-ci.

Enfin, elle est souvent associée à des troupeaux de grande taille, une question plus sensible en France que partout ailleurs. La « ferme des 1 000 vaches » laitières, construite en 2014 dans la Somme, a ainsi fait débat alors que des fermes de plusieurs milliers de vaches se développent sans contestation dans d’autres pays d’Europe.

Pourquoi l’élevage intensif est-il nécessaire ?

Toutes les prospectives scientifiques réalisées en France proposent de réduire l’élevage et la consommation de viande, notamment chez ceux qui en consomment beaucoup. Si l’on peut s’accorder sur le constat de limitation ou de réduction de la consommation, ces études ne permettent cependant pas de trancher sur les équilibres à trouver entre systèmes d’élevage et façons de les mettre en place au sein des territoires.

Certains types d’élevages répondant à une demande des consommateurs et ayant des effets bénéfiques sur l’environnement doivent se développer. C’est le cas par exemple des élevages de ruminants nourris à l’herbe et au foin, ou encore de ceux élaborant des produits à forte typicité (AOP, IGP, AB). Mais ces élevages ne peuvent satisfaire seuls la demande en produits standards ; c’est pourquoi des élevages plus productifs restent nécessaires.

Selon FranceAgriMer, en 2023, 21 % de la viande bovine, 42 % de la viande de poulet, 53 % de la viande de mouton et 26 % de la viande de porc consommée en France étaient importés. La part des importations augmente parce que la consommation de viande diminue bien moins vite que la production nationale.

D’un point de vue qualitatif, la consommation croissante des produits transformés va à l’encontre des injonctions de montée en gamme, d’autant que la vague inflationniste a poussé bon nombre de consommateurs à acheter moins cher (baisse de la consommation alimentaire de 7 % en valeur depuis 2021, selon l’Insee). Un élevage productif est donc nécessaire mais il ne peut être la simple perpétuation de ce qui existe actuellement.

Des propositions d’évolutions à court et moyen terme

La réduction des émissions de méthane des ruminants reste pour cela une priorité. Selon le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa) en 2023, l’élevage français suit la trajectoire prévue de décarbonation mais essentiellement via la diminution des effectifs. Il faut donc maintenant réduire l’intensité des émissions et les experts s’accordent pour dire qu’une diminution de 30 % est atteignable à échelle de dix ans.

Pour cela, il faut notamment viser une alimentation animale plus diversifiée, valorisant des cultures de légumineuses. Ces plantes riches en protéines ont une capacité unique : celle de fixer l’azote atmosphérique et de pouvoir donc fournir aux sols ce nutriment essentiel à la croissance des plantes. Le développement de ces cultures pour nourrir le bétail favoriserait ainsi la diversification des rotations de l’agriculture tout en accroissant l’autonomie protéique des élevages et en limitant l’utilisation d’engrais azotés dans les champs.

L’élevage pourrait ainsi valoriser 2 millions d’hectares (ha) supplémentaires de légumineuses. Cette reconnexion entre cultures et élevages permettrait aussi de boucler le cycle de l’azote en gérant mieux le retour au sol des effluents de l’élevage riches en azote et utiles en agriculture afin de reconquérir la fertilité des sols, préserver la biodiversité et réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Ce recyclage peut être réalisé localement ou via la production d’engrais normalisés transportables ou de composts permettant de décharger certaines zones en excédent et fournir des engrais ou des amendements à d’autres. On pourrait ainsi imaginer que de grandes régions d’élevage, comme la Bretagne, soient couplées avec des grandes régions céréalières où l’élevage a quasiment disparu. Enfin, et de façon plus ambitieuse, une certaine désintensification et déspécialisation des territoires et un maillage territorial bien pensé entre systèmes intensifs et cultures faciliteraient la reconnexion.

Un autre point d’amélioration souvent peu évoqué concerne le parc de bâtiment d’élevage, très ancien, qui ne répond plus aux nouvelles exigences. La conception et le financement de bâtiments en rupture avec l’existant et pensés pour les conditions de vie des animaux, les conditions de travail de l’éleveur, la biosécurité et la gestion optimisée des déjections est indispensable.

Comment progresser ?

Face à l’importance des enjeux, aux investissements nécessaires et à l’accroissement probable du prix des produits, il est aussi primordial de déterminer le niveau optimal de progrès à réaliser et trouver des trajectoires consensuelles d’évolution des systèmes de production, des niveaux de production et de consommation de produits animaux. Cela peut se réaliser dans le cadre de l’élaboration d’un pacte sociétal entre éleveurs, filières, consommateurs, citoyens et puissance publique.

Ces transitions ne pourront se faire que si un niveau de vie correct est assuré à tous les éleveurs. La création de valeur peut être favorisée par de nouveaux échanges de confiance entre producteurs et consommateurs qui se feraient de manière transparente et par des initiatives privées au sein des filières visant à mieux rémunérer les éleveurs prenant des engagements plus exigeants que la réglementation. Des politiques publiques européennes et nationales ambitieuses, soutenant les agriculteurs qui ont ces objectifs, sont indispensables, à commencer par une protection contre les importations venant de pays aux réglementations moins exigeantes.

Un élevage qui doit évoluer vers un nouveau standard

De tels élevages « standards améliorés » disposeraient d’atouts pour contribuer à des systèmes alimentaires plus durables en permettant la fourniture de produits animaux à prix abordable, tout en répondant aux enjeux sociétaux concernant le respect des animaux et de la santé des consommateurs. Sur le plan environnemental, leur principal atout résiderait dans une moindre empreinte carbone par kg de produit que les systèmes plus extensifs. Cependant, les élevages intensifs de demain devront pouvoir résister à la concurrence internationale et leur compétitivité restera donc de mise.

Ils devront s’adapter au changement climatique et s’inscrire dans des complémentarités entre les différents modes d’élevage et les autres productions agricoles pour équilibrer les cycles biogéochimiques, réduire les dépendances et produire des services environnementaux. Des pistes et outils sont déjà disponibles et il faut accélérer et généraliser leur déploiement, d’autres nécessitent des recherches et une réorganisation du secteur en levant les freins aux changements.


Cet article a été rédigé sous la coordination de Philippe Chemineau, Jean-Louis Peyraud et Michel Rieu, avec Pascale Magdelaine, Michel Duru, Claude Vermot-Desroches, Jacques Brulhet et Jean-Yves Le Déaut de l’Académie d’agriculture. Tous ont contribué au rapport « L’élevage intensif en France peut-il être durable ? Quelle conciliation entre producteurs, citoyens et consommateurs ? » (Académie d’agriculture de France, juin 2025).

The Conversation

Philippe Chemineau est membre de l’Académie d’Agriculture de France et de l’Association Française de Zootechnie. Il a été président de l’European Association of Animal Production, puis de la World Association of Animal Production. Il a bénéficié, dans le passé récent, de financements INRAE, ANR et Conseil Régional du Centre Val-de-Loire. Il est actuellement Directeur de Recherche Emérite à l’INRAE.

Jean Louis Peyraud est Directeur de recherche honoraire de INRAE. Il est membre de l’Académie d’Agriculture de France et a été président de l’animal Task Force et du GIS Avenir Elevage. Il ne possède pas de parts et ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article

ref. L’élevage intensif en France peut-il être durable ? – https://theconversation.com/lelevage-intensif-en-france-peut-il-etre-durable-276420

Pourquoi les crises s’éternisent à l’ère digitale… une réponse inspirée de la tragédie grecque

Source: The Conversation – in French – By Djamchid Assadi, Professeur associé au département « Digital Management », Burgundy School of Business

D’où vient cette impression que certaines crises ne finissent jamais ? Et si c’était d’abord une question de récits. Illustration avec le Covid-19. Bienvenue – ou pas – à l’ère des tragédies sans fin.


Dans nos sociétés hyperconnectées, les crises ne semblent plus se refermer. Elles durent, s’étirent, reviennent, persistent dans l’espace public, bien que les mesures juridiques, sanitaires, sécuritaires ou organisationnelles les aient contrôlées, gérées et stabilisées sur le plan pratique. Tout se passe comme si leur résolution était devenue impossible. Pourquoi les crises contemporaines – qu’elles soient sanitaires, géopolitiques, sécuritaires ou culturelles – paraissent-elles interminables ? Pourquoi continuent-elles d’habiter si durablement nos imaginaires collectifs, nos débats politiques et nos controverses numériques ?

Nous défendons ici une thèse qui pourrait surprendre : les clés de compréhension des crises dans notre écosystème numérique se trouvent, paradoxalement, dans le monde antique – et plus précisément chez les dramaturges grecs d’un théâtre vieux de deux mille cinq cents ans.




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Nous prolongeons la perspective ouverte par Mary-Liéta Clément et Christophe Roux-Dufort sur la dynamique tragique des crises modernes, et montrons que l’écosystème numérique multiplie les récits, fragilise les remèdes et empêche la catharsis – ce moment de clarification et de sortie de crise – d’advenir. Le numérique transforme les crises en tragédies sans dénouement.

Déstabilisation informationnelle

Plusieurs crises survenues dans notre société ultradigitalisée – la pandémie de Covid-19, les émeutes urbaines, les polémiques climatiques, les déstabilisations informationnelles ou encore les débats sur les violences policières – continuent de vivre dans l’espace public longtemps après leur gestion institutionnelle.

Parmi ces crises, la pandémie de Covid-19 constitue un cas particulièrement révélateur. Sur le plan sanitaire, l’épisode aigu est clos : les restrictions ont été levées, les campagnes vaccinales ont produit leurs effets, et les institutions ont rétabli un fonctionnement ordinaire. Pourtant, la crise continue de vivre intensément dans l’espace public. Les débats sur le pass sanitaire, l’obligation et l’efficacité vaccinales, la liberté individuelle, la confiance envers les experts, les soupçons de collusion entre pouvoirs publics et industries pharmaceutiques ou encore la circulation de théories complotistes n’ont pas disparu. Ils ressurgissent régulièrement au gré des controverses numériques.

Un effet Œdipe

La crise sanitaire est stabilisée ; la crise narrative, elle, ne l’est pas. Comme dans Œdipe, la tragédie grecque, l’événement initial ne s’efface pas une fois la pièce achevée : il continue de produire ses effets.

Dans la tragédie de Sophocle, le mal originel se prolonge de génération en génération : Œdipe est lui-même pris dans une chaîne d’événements provoqués par son père, et ses enfants héritent à leur tour des conséquences de son histoire. De même, la pandémie a laissé une empreinte narrative persistante, dont les effets nourrissent encore discours et interprétations bien après la fin de la crise sanitaire.

Pourquoi ce dénouement n’arrive-t-il pas aujourd’hui ? Parce que, dans une société numérique, une crise ne se réduit plus à l’événement qui l’a déclenchée.

Quand l’écart se creuse

Dans les sociétés numériques, le nouement d’une crise ne se limite pas à un événement. Il s’enracine dans une profusion de récits, d’images et de prises de parole rendue possible par les outils digitaux, qui permettent à chacun de produire sa propre interprétation et de la diffuser. Cette multiplication des voix rappelle la manière dont le chœur dans la tragédie grecque ajoutait des couches de sens autour de l’action principale.

Cet excès de récits « démocratisés » propulse la crise avant même qu’elle ne commence et l’empêche de se refermer, même lorsqu’elle est objectivement maîtrisée par le pouvoir étatique.

C’est ce qui s’est produit avec la pandémie de Covid-19. Pour certains acteurs politiques, scientifiques, éditorialistes ou collectifs militants, la crise ne s’est jamais véritablement achevée. Elle est devenue un symptôme durable de « maux » divers : déficit démocratique, capture des institutions par des intérêts privés, défiance envers l’expertise, ou au contraire montée du populisme anti-scientifique. L’urgence sanitaire était ponctuelle ; la crise narrative, elle, perdure.

L’ère de la contestation permanente

Dans un monde prénumérique, les remèdes institutionnels – lois, enquêtes, mesures exceptionnelles – avaient pour fonction de restaurer l’ordre. Comme dans la tragédie grecque, le dénouement apportait une forme de résolution. Mais dans l’espace numérique, ces remèdes sont immédiatement contestés, reconfigurés ou délégitimés.

La pandémie en est une illustration frappante. Les confinements, le pass sanitaire ou l’obligation vaccinale ont suscité des vagues de contestations durables. Ces mesures destinées à rétablir l’ordre sanitaire sont devenues elles-mêmes objets de crise, générant de nouvelles fractures entre partisans et opposants.

Le remède est devenu un nouveau théâtre du conflit.

Fin du monopole narratif

Pourquoi ? Parce que le numérique fragmente l’autorité. Les experts, journalistes et institutions ne détiennent plus le monopole narratif. La crise perdure dans la subjectivité sociale parce qu’il existera toujours un récit pour la prolonger. Certains acteurs ne cherchent pas sa résolution mais sa dramatisation. Le débat se nourrit de lui-même.

Il convient ici de préciser un point essentiel pour notre thèse. Si ces crises s’éternisent, ce n’est pas parce que les événements déclencheurs resteraient sans réponse. Les anomalies sont le plus souvent résolues : le virus est contenu, la loi est promulguée, l’incident est techniquement maîtrisé. L’ordre est rétabli, mais sa signification demeure disputée.

Un problème d’interprétation

Ce qui perdure, ce ne sont pas les faits – c’est leur interprétation. La crise survit à sa résolution factuelle parce qu’elle n’a jamais trouvé de résolution narrative.

Plusieurs exemples illustrent cette dissociation :

  • La pandémie de Covid-19 a officiellement pris fin en mai 2023, lorsque l’Organisation mondaile de la santé (OMS) a levé l’état d’urgence mondiale. Pourtant, les controverses sur la gestion politique et scientifique continuent.

  • La catastrophe de Fukushima, techniquement maîtrisée, alimente toujours les débats sur la sûreté nucléaire.

  • La réforme française des retraites de 2023, adoptée selon les procédures constitutionnelles, continue de polariser le débat public.

Dans chacun de ces cas, le même schéma se répète. L’anomalie est résolue ; le débat prospère.

Impossible catharsis

La tragédie grecque permettait à la communauté de retrouver un équilibre émotionnel et social. Comme l’expliquait déjà Aristote, la catharsis constituait un moment de respiration collective.

Dans les sociétés numériques, ce moment n’existe plus.

Amélie Vioux, 2015.

Le numérique radicalise la fragmentation du discours :

  • chacun peut contester le récit institutionnel ;
  • les récits ne convergent pas ;
  • la résolution institutionnelle ne produit plus de résolution symbolique ;
  • la polarisation rend toute clôture instable.

Une pièce sans dernier acte

Ainsi, la pandémie devient une crise sans dernier acte. Aucun récit ne s’impose durablement. La résolution institutionnelle n’a pas produit la catharsis attendue. La tragédie continue parce que son dernier acte n’est jamais reconnu collectivement. Ce n’est donc parce qu’elles seraient intrinsèquement plus profondes ou plus graves que les crises modernes s’éternisent. Elles s’éternisent parce que le numérique empêche leur clôture narrative.

Le numérique dissout le nouement dans une multiplicité de récits, fragilise les remèdes par une contestation permanente et rend impossible le dénouement en empêchant toute catharsis collective. Nous vivons désormais à l’ère des tragédies sans fin.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi les crises s’éternisent à l’ère digitale… une réponse inspirée de la tragédie grecque – https://theconversation.com/pourquoi-les-crises-seternisent-a-lere-digitale-une-reponse-inspiree-de-la-tragedie-grecque-272397

Un nouveau visage pour Little Foot, l’australopithèque le plus complet jamais mis au jour

Source: The Conversation – in French – By Amélie Beaudet, Paléoanthropologue (CNRS), Université de Poitiers

À quoi ressemblait le visage de nos ancêtres, il y a plus de 3 millions d’années ? C’est à cette question que notre équipe internationale a répondu en assemblant virtuellement les fragments de la face de Little Foot, le spécimen d’Australopithecus le plus complet jamais mis au jour. Cette reconstruction nous éclaire sur la façon dont notre face a évolué en interaction directe avec notre environnement. Le résultat de nos travaux vient d’être publié et est disponible en accès libre dans la revue Comptes Rendus Palevol, et le nouveau visage de Little Foot peut être consulté en 3D sur la plateforme en ligne MorphoSource.


La quête des origines de l’humanité n’a jamais été aussi féconde, avec la découverte de fossiles reculant la date d’apparition des premiers humains à 2,8 millions d’années, et le développement de méthodes de pointe dans l’analyse de ces restes qui a permis, par exemple, de retrouver de l’information génétique vieille de plus de 2 millions d’années. Pourtant, si notre connaissance des espèces humaines éteintes s’enrichit au fil des découvertes, celle de nos ancêtres, avant les premiers humains (Homo), reste encore une énigme. Or, c’est précisément durant cette période charnière de notre histoire que se sont mis en place les caractères qui définiront notre humanité et qui assureront à notre genre un succès évolutif sans équivalent dans le monde vivant.

Bien que la question de l’identité de notre ancêtre direct soit loin d’être résolue, un groupe fossile joue un rôle central dans cette recherche, Australopithecus. Ce genre, auquel appartient la fameuse Lucy découverte il y a cinquante ans en Éthiopie, a occupé une grande partie de l’Afrique et a survécu plus de 2 millions d’années. Australopithecus est connu par de nombreux restes fossiles, mais souvent très fragmentaires, isolés et parfois déformés. En particulier, malgré ce registre unique, il n’existe à ce jour qu’une poignée de crânes qui conservent la presque totalité de la face. Or, cette partie de notre anatomie a fortement contribué à faire de nous les humains que nous sommes aujourd’hui.

À travers les systèmes digestifs, visuels, respiratoires, olfactifs et de communication non verbale, la face est au centre des interactions entre les individus et leur environnement physique et social. Nous savons aujourd’hui que des changements importants se sont opérés dans la région de la face, qui devient de plus en plus plate et de moins en moins robuste. En revanche, nous ignorons les facteurs qui en sont à l’origine. Est-ce la modification de notre régime alimentaire qui a entraîné ces changements ? Ou bien celle de nos comportements sociaux ? Seule la découverte de crânes plus complets pourrait éclaircir ce débat.

Le « berceau de l’humanité »

L’Afrique du Sud a été et est encore aujourd’hui une région privilégiée dans la quête des origines humaines. Il y a cent ans, l’emblématique « enfant de Taung » est mis au jour et publié dans Nature comme le représentant d’une nouvelle branche africaine de l’humanité, Australopithecus. Alors que jusqu’à cette date l’attention de la communauté scientifique était braquée sur l’Eurasie, cette découverte va ouvrir plus d’une décennie de découvertes majeures en Afrique. En particulier, l’Afrique du Sud va voir se multiplier les sites paléontologiques dans une région classée par l’Unesco et renommée « berceau de l’humanité ». Parmi ces sites, Sterkfontein va se montrer extrêmement riche en fossiles, en partie attribués à Australopithecus, dont la préservation est exceptionnelle. Mais c’est en 1994 et 1997 que Sterkfontein va livrer sa plus belle pièce, le squelette de Little Foot préservé à plus de 90 %. À ce jour, il s’agit du squelette le plus complet jamais découvert pour Australopithecus, qui rivalise de très loin avec Lucy dont seulement 40 % de l’anatomie est conservée.

Notre équipe s’est attelée à l’étude de ce squelette depuis sa fouille complète qui s’est achevée en 2017. Le crâne a en particulier retenu notre attention, puisqu’il est, lui, complet. Cependant, les 3,7 millions d’années passées sous terre ont altéré sa face, dont certaines régions se sont fragmentées puis déplacées. Ce processus est notamment visible au niveau du front et des orbites et rend les analyses quantitatives impossibles. Devant la nature exceptionnelle et unique de ce fossile, nous avons décidé de mettre à notre service les avancées technologiques dans le domaine de l’imagerie pour redonner un nouveau visage à Little Foot.

Little Foot arrive en Europe sous haute protection

L’accès à une copie digitale de Little Foot était nécessaire pour pouvoir isoler virtuellement les fragments et les repositionner sans endommager le crâne original.

Cependant, les technologies classiques de numérisation par rayons X connaissent des limites. À travers le processus de fossilisation, les cavités laissées vides dans le crâne de Little Foot par la disparition des tissus mous se sont remplies de sédiment. En conséquence, les rayons X peinent à pénétrer cette matrice sédimentaire extrêmement dense, ce qui impacte la qualité du contraste entre les tissus dans les images qui en résultent.

Après plusieurs tentatives infructueuses, nous avons envisagé une alternative, plus puissante, qui est celle de la numérisation par rayonnement synchrotron. Le synchrotron est un accélérateur à haute énergie de particules, utilisé en imagerie pour obtenir des images à très haute résolution (de l’ordre du micron, voire du submicron).

Dans cette optique, nous avons transporté le crâne de Little Foot en Grande-Bretagne pour le scanner. Le premier voyage de Little Foot hors d’Afrique s’est ainsi déroulé à l’été 2019, sous escorte et avec une chambre forte pour l’accueillir lors de son séjour outre-Manche.

Un nouveau visage pour « Australopithecus »

Plusieurs jours ont été nécessaires pour numériser l’ensemble du crâne à une résolution de 21 microns. Ces images, exceptionnelles, ont révélé des détails intimes de l’anatomie de Little Foot, et fournissent le matériel de travail nécessaire pour la reconstruction de sa face.

La haute qualité de ces données a néanmoins un coût en termes de ressources computationnelles ; plus de 9 000 images ont été générées et représentent des téraoctets d’information à traiter. Pour isoler virtuellement les fragments, ces images ont donc été traitées à l’aide du supercalculateur de l’Université de Cambridge (Angleterre). Une fois générés en 3D, ces fragments ont été replacés selon leur position anatomique, et les parties manquantes recréées afin de redonner, enfin, un visage complet à Little Foot.

Reconstitution du visage de Little Foot.
Fourni par l’auteur

La taille et la forme des orbites de Little Foot, jusque-là masquées par la présence de fragments déplacés, sont parmi les premiers éléments marquants de cette reconstruction. La région orbitaire chez les primates est largement influencée par des adaptations fonctionnelles (vision) et comportementales (écologie). Les orbites de Little Foot, de grande taille proportionnellement au reste de la face, suggèrent une forte dépendance aux informations sensorielles, probablement pour la recherche de nourriture. Cette hypothèse est renforcée par une étude antérieure montrant que son cortex visuel était plus développé que celui des humains actuels.

Le deuxième résultat qui découle de cette étude a des répercussions sur notre compréhension des affinités entre les groupes d’Australopithecus qui vivaient en Afrique entre 4 millions et 2 millions d’années. L’échantillon comparatif, bien que limité, comprenait des spécimens d’Afrique de l’Est et d’Afrique du Sud. Or, Little Foot, bien que provenant d’un site sud-africain, montre des ressemblances fortes avec les spécimens d’Afrique de l’Est. Ces ressemblances pourraient indiquer que Little Foot partageait des ancêtres proches avec la population d’Afrique de l’Est, alors que ses probables descendants en Afrique du Sud développeront plus tard une anatomie distincte, fruit d’une évolution locale.

Bien que la face renferme de précieuses informations sur les adaptations de nos ancêtres à leur environnement, le reste du crâne de Little Foot apportera d’autres éléments clés pour comprendre notre histoire évolutive. Entre autres, la boîte crânienne, affectée par une déformation dite « plastique », devra faire l’objet de travaux similaires pour, cette fois, reconstituer et explorer les conditions neurologiques de ce groupe fossile.

The Conversation

Ces travaux de recherche sont soutenus par l’Agence Nationale de la Recherche, le Centre National de la Recherche Scientifique, la Claude Leon Foundation, le DST-NRF Center of Excellence in Palaeosciences, l’Institut Français d’Afrique du Sud, le Diamond Light Source et l’organisme ISIS du Science and Technology Facilities Council (STFC).

ref. Un nouveau visage pour Little Foot, l’australopithèque le plus complet jamais mis au jour – https://theconversation.com/un-nouveau-visage-pour-little-foot-laustralopitheque-le-plus-complet-jamais-mis-au-jour-273126

Penser la place de la culture en ville au-delà du storytelling politique

Source: The Conversation – in French – By Alain Chenevez, Maître de conférences HDR en sociologie de la culture et du patrimoine, Département Denis Diderot, laboratoire LIR3S (UMR 7366), Université Bourgogne Europe

Le parvis de la Cité internationale de la gastronomie et du vin, à Dijon (Côte-d’Or). Wikimédia, CC BY

À l’approche des élections municipales, la culture apparaît moins comme un thème central des programmes que comme un registre de légitimation des politiques urbaines. Elle permet de parler positivement de transformation, d’attractivité et de qualité de vie, tout en laissant souvent au second plan la question, pourtant déterminante, de l’habitabilité.


Dans les discours de l’action publique locale, la culture est de plus en plus traitée comme une ressource politique ambivalente. Elle fonctionne comme un opérateur de gouvernement urbain, en contribuant à rendre la transformation explicable, lisible et acceptable. En 2025, de nombreuses collectivités territoriales déclarent néanmoins une baisse de leurs budgets culturels, tandis que le consensus sur l’utilité politique de la dépense culturelle s’érode et se repolarise.

À l’approche des élections municipales, la culture intervient comme un registre commode, souvent consensuel, qui permet de parler positivement de la ville, de relier des objectifs hétérogènes et de produire un récit de transformation sans exposer d’emblée les arbitrages les plus conflictuels. Elle articule patrimoine, attractivité, image, tourisme, qualité de vie ou transition, sans toujours rendre visibles les choix sociaux et spatiaux que ces objectifs engagent. Dans des villes contraintes par la tension écologique, la crise du logement, l’usure des services publics et la conflictualité des transformations urbaines, la culture devient un langage d’amortissement]. Elle pacifie, rend désirables des transformations parfois contestées et donne du sens là où se jouent des arbitrages sociaux.

Cette assignation fonctionnelle, qui consiste à demander à la culture d’attirer, de réparer, de compenser, de « faire lien », de « faire transition » ou de « faire image », a une conséquence rarement assumée. Elle éclipse la question la plus concrète et la plus politique, celle de l’habitabilité. Non pas l’« attractivité » au sens où l’entend le marketing urbain, mais celle des droits de présence, c’est-à-dire la possibilité pour tout un chacun de circuler dans des lieux culturels, de s’y attacher, d’y passer du temps.

L’habitabilité, c’est la possibilité d’habiter la ville sans devoir justifier sa présence face aux usages « légitimes », aux rythmes imposés dans des espaces pensés d’abord pour les touristes et les investisseurs plutôt que pour celles et ceux qui y vivent.

Réussite de vitrine et fragilité d’usage

À Dijon (Côte-d’Or), la Cité internationale de la gastronomie et du vin (CIGV) concentre cette nouvelle grammaire. Le projet est, sur le papier, idéal. Il s’agit de mettre en valeur un patrimoine matériel et immatériel inspiré par le repas gastronomique des Français, tradition culinaire inscrite par l’Unesco sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité (PCI), le 16 novembre 2010.

La CIGV combine expositions, formations, ateliers et événements, cinéma, boutiques et restaurants. Elle promeut un certain art de vivre et stimule l’économie locale, tout en ambitionnant de « faire vivre » un patrimoine exceptionnel.

Mais ce volontarisme politique coexiste avec un autre régime de réalité : la presse spécialisée a pointé une fréquentation en deçà des objectifs initiaux et la fragilité économique de plusieurs exploitations et de l’hôtellerie adossées au site. Le 23 juin 2025, au conseil municipal de Dijon, la gratuité des expositions permanentes du pôle culturel est discutée comme levier de relance de fréquentation (et contestée sur son coût et sa soutenabilité).

Il ne s’agit pas de décréter « l’échec » ou « la réussite » d’un tel lieu, mais d’observer ce que la Cité fait à la ville et à ses usages. Le lieu fonctionne comme vitrine de flux : on y circule, on y passe, on y amène des visiteurs. Mais on y passe plus qu’on ne l’habite. La culture y est présente, mais largement programmée et encadrée. Ce qui peine à émerger, ce sont des attachements durables, des pratiques récurrentes, un sentiment d’hospitalité ordinaire, autrement dit, des projets culturels qui se soucient d’habitabilité.

Ce que nous observons à Dijon peut être lu comme une hypothèse de travail, à comparer à d’autres lieux culturels. Dans plusieurs villes, les grands projets culturels tendent à fonctionner simultanément comme vitrines urbaines et comme dispositifs d’acceptabilité des transformations.

Arbitrages silencieux et droits de présence

Pourquoi cette tension ? Parce qu’un grand équipement culturel n’est jamais « seulement culturel ». Il organise des circulations, requalifie des abords, hiérarchise des dépenses et produit un récit qui rend la transformation de la ville plus acceptable. La culture devient ainsi un principe de sélection des priorités urbaines.

C’est là que la sociologie intervient, pour rappeler que les dispositifs culturels ne sont jamais neutres, car ils hiérarchisent des formes de présence, rendent certaines pratiques plus visibles et désirables, et en relèguent d’autres, souvent par des formes d’exclusions peu visibles – les prix, les codes, les horaires d’ouverture – et par une conception de l’espace pensée pour la circulation plus que pour la permanence, destinée aux publics de passage et répondant à des logiques de valorisation. L’habitant « ordinaire », lui, n’est pas en ligne de mire.

Du consensus à la neutralisation

La difficulté des municipalités, dans la séquence 2026, est claire. Plus l’urbain devient conflictuel, plus la tentation est forte d’utiliser la culture comme langage de consensus, au risque d’en faire un outil de neutralisation. La culture sert alors à envelopper la transformation plutôt qu’à l’exposer, à produire de l’adhésion plutôt que du débat, de l’acceptabilité plutôt que des désaccords.

Ce paradoxe éclaire la période actuelle. Alors même que de nombreux projets culturels font l’objet de critiques, sur leurs coûts, leur viabilité ou leurs effets urbains, qu’il s’agisse des dérives budgétaires du Musée des Confluences à Lyon (Rhône) ou des critiques institutionnelles sur le coût et le montage du MuCEM à Marseille (Bouches-du-Rhône), sans oublier les mises en garde sur les surcoûts de la Philharmonie de Paris par la Cour des comptes, la culture demeure largement plébiscitée par les exécutifs locaux. Non parce qu’elle serait exempte de difficultés, mais parce qu’elle reste l’un des rares registres d’action publique capables de produire de l’adhésion sans exposer frontalement les conflits.

Dans un contexte de restrictions budgétaires et d’exigences écologiques, la culture conserve une vertu politique décisive. Elle offre des projets visibles là où la transition (sur les questions de rénovation, de végétalisation ou de mobilités) cristallise les oppositions. Elle fonctionne comme une politique « refuge ».

C’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être interrogée non comme un secteur à part, mais comme un symptôme des recompositions du pouvoir urbain. Cette lecture se distingue d’approches qui ont fait de la culture un lieu privilégié d’émancipation, de dissensus et de réinvention du politique, qu’on les pense à partir de l’esthétique et de l’émancipation, de l’agonistique et des scènes de conflit, ou des promesses et ambiguïtés de la participation culturelle.

Le problème n’est pas que ces dynamiques aient disparu. Elles existent encore, mais elles ne suffisent plus à comprendre ce que la culture fait aujourd’hui aux villes lorsqu’elle fonctionne d’abord comme langage de consensus, dispositif d’image et opérateur d’acceptabilité.

L’enjeu des municipales n’est donc pas « plus de culture » contre « moins de culture » ou culture « cultivée » versus culture populaire. La question décisive est ailleurs. Qu’attend-on de la culture ?

Reprendre l’habitabilité comme critère, c’est forcer des déplacements. Au lieu de célébrer des récits, il s’agit de regarder les usages. Au lieu de compter des entrées, interroger des attachements. Au lieu de promettre du rayonnement, poser la question des droits de présence. Politiser la culture, ce n’est pas la fragiliser, c’est cesser de s’en servir pour éviter les enjeux qu’elle recouvre.

The Conversation

Alain Chenevez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Penser la place de la culture en ville au-delà du storytelling politique – https://theconversation.com/penser-la-place-de-la-culture-en-ville-au-dela-du-storytelling-politique-276600

Enfants non scolarisés : en France, plus de situations qu’on ne l’imagine

Source: The Conversation – France (in French) – By Benjamin Denecheau, Professeur des universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Les enfants qui bénéficient d’un accès très intermittent à l’école sont comptabilisés comme scolarisés. Ils disparaissent donc des statistiques de non-scolarisation. Michal Parzuchowski/Unsplash, CC BY

En France, les taux de scolarisation frôlent les 100 %. Pourtant, derrière ces chiffres rassurants, des milliers d’enfants connaissent des ruptures d’école parfois longues, parfois répétées. Placements, procédures judiciaires, hospitalisations : autant de situations où l’institution scolaire se désynchronise des parcours de vie. Si l’absence de données à leur sujet est criante, les travaux de recherche identifient progressivement ces situations, dont certaines ne sont pas inconnues des services de l’État.


En France, le taux de scolarisation est un des plus hauts d’Europe et avoisine les 100 % pour les enseignements primaire et secondaire. Il commence à décroitre à 16 ans, à la fin de l’obligation d’instruction. Toutefois ce nombre ne s’appuie que sur les situations connues : lorsque les enfants ne sont pas scolarisés, ils peuvent aussi échapper au recensement. Par ailleurs, des enfants peuvent être inclus dans la population scolarisée, tout en connaissant des périodes plus ou moins longues de non-scolarisation.

Dans un avis publié en 2024, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) constate qu’en France ces situations en violation des dispositions prévues par les droits international, européen et français concernent une part non négligeable d’enfants, sans toutefois pouvoir en faire un décompte précis.

La liste des publics non scolarisés est longue : des enfants vivant en situation de grande précarité (notamment dans la rue, en bidonvilles, squats et hôtels sociaux…) ; des enfants vivant en territoires isolés, notamment en Guyane et à Mayotte ; des mineurs non accompagnés ; des enfants et jeunes allophones ; des « enfants de voyageurs » ; des enfants en situation de handicap (qu’ils bénéficient ou non d’une reconnaissance de leur handicap) ; des enfants en situation de danger ; des enfants malades ; des enfants en conflit avec la loi, dont ceux détenus en quartier pour mineurs ou en établissement pénitentiaire pour mineurs.

Une partie de ces enfants est sous les radars des institutions et les situations de non-scolarisation sont difficiles à recenser. Les sociologues Tanguy Mathon-Cécillon et Gilles Séraphin se sont attelés à cette tâche à Mayotte. Ils identifient plusieurs méthodes pour mieux compter les non-scolarisations, mais n’arrivent pas à un chiffre stable et sûr.

Toutefois, une autre partie des enfants non scolarisés est sous la responsabilité, et donc connue, de services (éducatifs, sociaux, de justice, de santé, etc.) ou d’associations qui les accueillent ou les prennent en charge.

Pourquoi des enfants connus des services de l’État sont-ils non scolarisés ?

Nos recherches sur les interventions judiciaires ou socio-éducatives permettent d’identifier plusieurs causes de non-scolarisation des enfants connus par les services de l’État.

La première est une conséquence des temps et des procédures non synchronisés entre l’école et les systèmes judiciaires et de protection de l’enfance. Ces derniers prennent des décisions qui peuvent générer des placements ou des déplacements des enfants qui changent alors de lieu de vie, et souvent de lieu de scolarisation. Pour autant, les enfants ne sont pas toujours rescolarisés aussitôt. Parfois les démarches administratives de réinscriptions ne sont pas immédiates, et génèrent un temps d’attente avant de pouvoir retrouver les bancs de l’école.

Ces multiples ruptures et difficultés peuvent également mettre à mal l’enfant et son rapport à l’école. Il peut être trop difficile d’aller dans un nouvel établissement scolaire, lorsqu’on ne connaît personne, que l’école et les apprentissages sont des épreuves quotidiennes, que l’on vient de changer de lieu d’habitation et d’être séparés de ses proches. Les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees, ministère de la santé) indiquent, par exemple, que 2,3 % des jeunes âgés de 6 à 16 ans hébergés au sein d’établissements de Protection de l’enfance (foyers et maisons d’enfants à caractère social) sont déscolarisés.

Du côté de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), nous avons mené une recherche dans des services de milieu ouvert : les jeunes y font l’objet d’une mesure judiciaire, mais restent au foyer familial (ils restent scolarisés dans leur établissement scolaire ou peuvent suivre une formation ou avoir un emploi, pour les plus âgés).

Sur un échantillon de 379 jeunes de moins de 18 ans, plus de la moitié n’était pas scolarisée (56 %), et une part importante n’était pas non plus en emploi ou en formation (18 %). Les changements réguliers subis par certains jeunes entraînent des écarts progressifs de l’école qui peuvent parfois s’installer dans la durée : les périodes de non-scolarisation se répètent et durent plus longtemps, ce qui augmente les difficultés scolaires.

Pourtant, ces jeunes sont suivis et parfois encadrés par des professionnels qui ont une responsabilité éducative parmi leurs fonctions. Cette contradiction peut en partie s’expliquer par le manque de moyens qui contraint l’action éducative à être intermittente (les éducateurs et éducatrices ne peuvent pas consacrer un temps suffisant pour suivre la scolarité et la soutenir, tel qu’il est attendu par l’école).

Par ailleurs, la scolarité est souvent reléguée à un statut secondaire dans ces interventions. Les professionnels privilégient d’autres entrées (la protection de l’enfant, le travail sur les liens familiaux, l’acte délinquant et le rapport à la loi pour la PJJ), et peuvent considérer l’école comme source de difficultés qui seraient supplémentaires à celles que subissent déjà les enfants. Ils peuvent donc soutenir les périodes de non-scolarisation qui permettraient à l’enfant de « souffler ».

Une demi-journée d’école par semaine = scolarisé

Par ailleurs, considérer que la situation ne peut être que de deux ordres, scolarisé ou non scolarisé, génère un chiffre noir de situations qui sont enregistrées comme une scolarisation, mais qui n’en sont pas réellement. Car si l’Insee affiche un taux de scolarisation à 100 % jusqu’à 12 ans, qui reste à 98,3 % à 15 ans, la scolarisation peut être intermittente pour certains.

C’est-à-dire qu’une part minoritaire des élèves accède à des enseignements, mais sur des temps relativement restreints. Ça n’est donc pas une scolarisation pleine, loin de là. Par exemple, les élèves hospitalisés en service de soins lourds bénéficient au mieux de quelques heures d’enseignement organisées par des associations, pour quelques disciplines, celles qui peuvent être délivrées par les enseignants impliqués. Ailleurs, ce sont les enfants de familles identifiées comme « voyageuses » qui suivent des cours dans les camions-écoles, pour une ou deux demi-journées par semaine au maximum. Enfin, une récente recherche conduite par les sociologues Hugo Bréant et Lorenn Contini dans les lieux d’enfermement a confirmé le faible nombre d’heures d’enseignement auxquelles avaient accès les mineurs : elles dépassent rarement la dizaine par semaine.

Dans son avis sur l’accès à une scolarisation effective pour tous les enfants, publié en 2024, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) met en lumière l’insuffisance des moyens pour garantir l’accès à l’école pour tous les enfants. Elle relève également un manque de données et donc d’attention sur la question de la non-scolarisation en France.

Or, la non-scolarisation est une atteinte aux droits des enfants et en premier lieu au droit à l’éducation, établit dans plusieurs textes majeurs, notamment la Déclaration universelle des droits de l’homme (article 26), la Convention internationale relative aux droits de l’enfant (article 29), et enfin le Code de l’éducation, adopté en 2000, qui précise qu’il s’agit de la première priorité nationale, et que le service public de l’éducation « contribue à l’égalité des chances […]. Il reconnaît que tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser » et qu’il vise à garantir la réussite de tous (article L111-1).

Mais cela va bien au-delà. La CNCDH souligne l’interdépendance des droits fondamentaux. Ne pas aller à l’école, c’est ne pas avoir accès aux connaissances, qui permettent aussi d’être plus au fait de ses droits et de mieux les assurer (sur la santé par exemple, qui nécessite de maîtriser des démarches administratives pour accéder aux soins, de savoir lire une notice de médicament, etc.). Faire l’expérience de périodes de non-scolarisation, c’est aussi être exclu du principal lieu de socialisation, après la famille, pour les enfants, un lieu où l’on apprend à vivre avec des personnes d’autres milieux sociaux, où l’on découvre l’histoire et les cultures, un lieu par lequel on devient pleinement citoyen.

The Conversation

Benjamin Denecheau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Enfants non scolarisés : en France, plus de situations qu’on ne l’imagine – https://theconversation.com/enfants-non-scolarises-en-france-plus-de-situations-quon-ne-limagine-276107

Why we shouldn’t abandon handwriting at school

Source: The Conversation – France (in French) – By Atheena Johnson, Docteure en linguistique appliquée, Université Paris Nanterre

Over the decades, technological devices have been gradually integrated into language learning, as is recently the case with generative artificial intelligence (AI).

Does the sophistication of these tools eventually render pencils and pens obsolete? Or can digital uses be combined with manual writing? How does writing keep its value for the human being?

Pen or keyboard: an impact on memorisation

Handwriting has long been associated with memory and learning. It was in 1829 that the keystroke first appeared. It, thereafter, became common in 1867 thanks to the first manual typewriter. While students of the past learned to write exclusively by hand, today’s students alternate between screens and paper. However, research shows that these modalities do not have the same effects on memorisation and retention, and essentially, the acquisition of knowledge.

In a 2014 study, students were better able to answer analytical questions if they took their notes by hand. A 2017 study found that 20-25-year-old students retained the information they wrote by hand longer than the information that they typed on a keyboard.

In addition, it was discovered that students who used artificial intelligence from the stage of their
first draft remembered very little of what was actually written when they were tested for their ability to cite a text, unlike those who had composed their own texts from the draft stage. Finding a balance between written and digital production is, therefore, very important.

Less lexical richness in digitally produced written work

In an experiment conducted in 2019, before the generative AI boom that we know, we compared the handwritten and typewritten productions of students in English. We found a lesser lexical richness in typed productions, which confirmed the trends mentioned above.

There were 58 university participants in the study, each producing a typewritten text and a handwritten text at an interval of one week. The experiment took place as part of the preparation for a final evaluation. Participants could not use resources during the production: no dictionary or self-correction tools.

The objective of the study was to determine whether there were linguistic differences according to the mode of production. We were interested in the stylistic aspects, such as the informational value of the texts and the way they were arranged, as well as lexical aspects.




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The majority of the texts showed a statistically similar informational value and textual organisation. This suggested that the mode of production did not influence the stylistic approaches used.

Regarding lexical diversity, however, the observation was not the same. Lexical richness was much greater in most handwritten productions. The typed productions had lexical weaknesses that were not present in the handwritten productions of the same participants.

These results may have implications for teaching English and how students are encouraged to produce their written texts.

Writing on screen is a learned competence

Since the digital transition has been condoning the pen to the closet, several countries have looked at the impact of digital uses on written skills: Spain, the United States and France.

However, recent studies highlight the importance of specific writing strategies for student progression, such as planning or proofreading. If handwritten production develops capabilities that the keyboard does not develop, keyboard mastery remains an essential but demanding skill.

The difficulties in writing today are primarily due to the place that it is given, receiving less priority in school curricula in Europe, the United States or China. What is of fundamental consideration is that the production methods are different at three levels.

Firstly, typewriting and handwriting take place in distinct spatial frameworks. Writing occurs in a unified space while typing takes place in two separate spaces: on the screen and on the keyboard.

Secondly, the way in which the individual composes with the spatial differences when planning, transcribing and revising a text is also very different. Finally, the perception and uses of students vary according to the production methods.

This is why it is important to continue to emphasise the cognitive benefits of handwriting at school and elsewhere, while becoming aware of the formal training that digital writing implies so that students reach the same level of fluidity on screen as on paper. In class, it is a matter of thinking about the options offered in terms of writing tools. It remains to be seen what the impact of the increasing use of AI will be on written production, where writing mastery is equally essential and demanding.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Atheena Johnson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Why we shouldn’t abandon handwriting at school – https://theconversation.com/why-we-shouldnt-abandon-handwriting-at-school-276210

Syndrome de Gilles de La Tourette : les patients atteints de « tics tabous » subissent une forte stigmatisation sociale

Source: The Conversation – France in French (3) – By Rena Zito, Associate Professor of Sociology, Elon University

Les tics de langage obscènes dont sont atteints certains patients touchés par le syndrome de Gilles de La Tourette les poussent à dire ou à faire ce qu’ils souhaitent le plus éviter. Dominic Lipinski/Stringer via Getty Images

Le syndrome de Gilles de La Tourette est encore très mal compris du public, et fait l’objet d’une importante stigmatisation. Le réduire à une « maladie des jurons » ne reflète pas la réalité complexe de ce trouble du neurodéveloppement, puisque seule une minorité de patients est concernée par ces symptômes.


Le 22 février 2026, durant la cérémonie de la British Academy of Film and Television Arts (BAFTA), à Londres, John Davidson, dont l’existence a inspiré le biopic primé I Swear, a involontairement proféré une insulte à caractère racial lors du discours de Michael B. Jordan et Delroy Lindo. La séquence est devenue virale, et le tollé qui s’est ensuivi a ravivé le débat public sur le syndrome de Gilles de la Tourette et son symptôme le plus frappant, les tics de langage obscènes, désignés sous le terme de « coprolalie ».

M. Davidson est une figure familière du public britannique depuis son adolescence, époque à laquelle il a figuré pour la première fois dans un documentaire de la BBC consacré au syndrome de Gilles de La Tourette, dont il est atteint. Depuis lors, il a consacré des décennies à sensibiliser le public à cette pathologie, un engagement qui lui a valu une distinction honorifique en 2019, remise par la reine Elizabeth II.

Les réactions suscitées par les tics de Davidson lors de la soirée de la BAFTA révèlent que le syndrome de Gilles de La Tourette demeure une pathologie profondément méconnue. En tant que sociologue, je consacre mes recherches aux dimensions sociales de cette affection (avec lequel je vis moi-même), notamment à la stigmatisation liée à la coprolalie. Si la majorité des personnes atteintes par le syndrome de Gilles de La Tourette ne présentent jamais ces tics tabous, celles qui en souffrent doivent supporter le poids du jugement social.

Qu’est-ce que le syndrome de Gilles de La Tourette ?

Le syndrome de Gilles de La Tourette est un trouble du neurodéveloppement qui affecte environ 0,5 % à 0,7 % de la population. Il se caractérise par des mouvements et des sons involontaires, appelés tics, qui débutent généralement dans l’enfance et, pour certains individus, persistent à l’âge adulte.

Les tics peuvent être moteurs, tels que des clignements d’yeux ou des haussements d’épaules, ou vocaux, comme le raclement de gorge ou l’émission de sons brefs. Certains se limitent à un geste ou un son unique, tandis que d’autres combinent plusieurs mouvements ou impliquent des verbalisations plus longues – par exemple, un claquement de doigts suivi d’un mouvement brusque de la tête, ou la répétition de mots ou de phrases.

La coprolalie, soit l’émission involontaire de propos obscènes ou offensants, constitue l’un des aspects les plus mal compris de la pathologie. Environ 10 % à 20 % des personnes atteintes du syndrome de Gilles de La Tourette présentent ce type de tic.

Moins d’une personne sur cinq atteinte du syndrome Gilles de La Tourette présente des tics tabous, comme la coprolalie, mais leur impact sur la vie sociale est disproportionné.

L’intensité, la fréquence et la forme des tics évoluent souvent avec le temps, des périodes de calme relatif alternant avec des phases d’exacerbation des symptômes. De nombreux patients ressentent une sensation de tension désagréable avant l’apparition d’un tic, appelée besoin prémonitoire, comparable à une démangeaison qu’il faut impérativement soulager. Pour d’autres, les tics surviennent de manière plus subite, à l’instar d’un éternuement imprévisible. Certains parviennent à réprimer temporairement leurs tics, souvent au prix d’un inconfort ultérieurement accru, tandis que d’autres en sont incapables.

Les tics peuvent être physiquement éprouvants, entraînant des douleurs et des blessures aiguës ou chroniques. En outre, les personnes atteintes sont fréquemment confrontées à la stigmatisation et à la discrimination. Elles vivent sous la pression constante de devoir contrôler ou dissimuler leurs symptômes, ce qui engendre une lourde charge psychologique. Ces patients présentent un risque accru d’automutilation et de suicide.

Bien que l’étiologie du syndrome de Gilles de La Tourette ne soit pas encore totalement élucidée, une forte composante génétique est vraisemblablement en cause. Cependant, s’il s’agit souvent d’une pathologie familiale, ce syndrome peut également résulter de complications périnatales ou d’infections.

Comprendre les tics tabous tels que la coprolalie

Bien que seule une minorité de patients souffre de coprolalie, les représentations médiatiques du syndrome de Gilles de la Tourette se focalisent de manière disproportionnée sur les accès de vulgarité. Ces tics tabous, choquants et inattendus, marquent en effet davantage l’imaginaire collectif que des tics plus fréquents, mais moins spectaculaires. Ce stéréotype de la « maladie des jurons » dénature la réalité vécue par la plupart des malades.

Par ailleurs, la coprolalie n’est en effet qu’une forme de tic tabou parmi d’autres. On dénombre également la copropraxie (gestes obscènes) et les tics non obscènes, mais socialement inappropriés, tels que des bruits de baisers, des crachats ou le fait de toucher autrui.

Baylen Dupree, star de l’émission « Baylen Out Loud » de la chaîne états-unienne TLC
Baylen Dupree, vedette de l’émission « Baylen Out Loud » (TLC), souffre d’une forme sévère de syndrome de Gilles de La Tourette incluant la coprolalie.
Slaven Vlasic/Stringer via Getty Images

L’un des aspects les plus déroutants des tics tabous réside dans leur capacité à être contextuellement pertinents, tout en demeurant involontaires. Un patient pourrait par exemple hurler « J’ai une arme ! », lors d’un contrôle de police. Les tics peuvent être déclenchés par certains stimuli de l’environnement social, en particulier lors de moments de stress intense.

Pourquoi la vulgarité prédomine-t-elle dans certains cas ? Les tics résultent d’un dysfonctionnement des circuits neuronaux impliqués dans le mouvement et le contrôle des impulsions. Or, les termes tabous possèdent une forte charge émotionnelle et sociale ; ils tendent donc à être plus solidement ancrés dans les réseaux langagiers et émotionnels du cerveau que les mots neutres.

Cela explique pourquoi la coprolalie peut également survenir, bien que plus rarement, chez des individus souffrant de lésions cérébrales, de maladies neurodégénératives ou de troubles épileptiques.

Les défis du quotidien avec la coprolalie

Les symptômes de tics tabous sont souvent associés à une gravité clinique accrue du trouble, à une plus grande fréquence de comorbidités ainsi qu’à des difficultés relationnelles majeures. L’insertion sociale des personnes touchées par le syndrome de Gilles de La Tourette qui en sont atteintes peut s’avérer précaire. Mes recherches sur la stigmatisation de la coprolalie mettent par ailleurs en lumière la profondeur de la détresse qu’engendrent les idées reçues.

Un préjugé courant veut que les tics révèlent le fond de la pensée de l’individu. En réalité, les tics contraignent souvent les personnes à dire ou à faire précisément ce qu’elles souhaitent le plus éviter.

La lutte contre les préjugés est un enjeu crucial, d’autant plus lorsque les tics prennent la forme d’insultes ou de calomnies.

Comme me l’a confié une des personnes que j’ai interrogées durant mes travaux : « C’est comme si mon cerveau transformait mes intentions les plus polies en armes cruelles. Sortir devient terrifiant… Savoir que j’ai en moi ce mécanisme de confrontation qui peut se manifester subitement, alors que je ne le souhaite absolument pas. »

Ces tics socialement inappropriés peuvent attirer une attention malvenue sur les patients et les conduire à l’exclusion, au harcèlement, à des altercations et constituer un obstacle à l’accès à l’emploi. Un autre participant l’a résumé ainsi : « Il n’existe aucun travail où l’on accepterait un aménagement spécifique m’autorisant à injurier mon patron. »

Anticipant ces réactions, de nombreux patients souffrant d’une coprolalie marquée se retirent de la vie publique ou vivent avec le fardeau de devoir sans cesse s’expliquer et sensibiliser leur entourage.

Une autre idée reçue est que la coprolalie se manifeste systématiquement par le fait de hurler des obscénités en public. Si tel est le cas pour certains patients, comme John Davidson à la remise des prix de la BAFTA, d’autres parviennent à réprimer, masquer ou minutieusement contrôler leurs tics en société. Toutefois, ces deux réalités sont tout aussi éprouvantes l’une que l’autre. En outre, comme tout tic, l’atteinte coprolalique peut fluctuer avec le temps.

Enfin, soulignons que le stress lié aux tics tabous s’étend au-delà de l’individu. Les membres de la famille des patients affirment fréquemment ressentir un sentiment d’impuissance face à la détresse de leur enfant. Ils se sentent également peu soutenus par les institutions scolaires, et expérimentent le poids du jugement d’autrui lorsque ces tics se manifestent.

Afin de pouvoir participer pleinement et sereinement à la vie de la cité, les personnes atteintes du syndrome de Gilles de La Tourette, et plus particulièrement celles souffrant de tics tabous, ont donc besoin de toute la compréhension et le soutien possible.

The Conversation

Rena Zito ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Syndrome de Gilles de La Tourette : les patients atteints de « tics tabous » subissent une forte stigmatisation sociale – https://theconversation.com/syndrome-de-gilles-de-la-tourette-les-patients-atteints-de-tics-tabous-subissent-une-forte-stigmatisation-sociale-277116

Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hussein Dia, Professor of Transport Technology and Sustainability, Swinburne University of Technology

La sortie du pétrole est souvent présentée comme un impératif climatique. Mais les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, qui paralysent le détroit d’Ormuz, nous rappellent que c’est également un enjeu sécuritaire de premier ordre.


Alors qu’Israël et les États-Unis attaquent l’Iran, les marchés mondiaux du pétrole sont sur les nerfs.

Les prix du pétrole ont commencé à augmenter avant même toute perturbation de l’approvisionnement. Les négociants en pétrole envisagent la possibilité que le détroit d’Ormuz soit fermé.

Le détroit d'Ormuz permet d'exporter une importante partie du pétrole saoudien, iranien et émirati.
Le détroit d’Ormuz permet d’exporter une importante partie du pétrole saoudien, iranien et émirati.
Jacques Descloitres, MODIS Land Rapid Response Team, NASA/GSFC, CC BY

Environ 20 % du pétrole commercialisé dans le monde transite par cette voie navigable étroite entre l’Iran au nord et Oman et les Émirats arabes unis au sud. Un pétrolier a été bombardé et le trafic a pratiquement cessé. Or, sur les marchés mondiaux de l’énergie, la simple menace d’une interruption peut faire grimper les prix.

Car, le pétrole n’est pas comme la plupart des matières premières. Le contrôle de ce combustible à haute densité énergétique façonne la géopolitique. Les trois quarts de la population mondiale vivent dans des pays qui dépendent des importations de pétrole pour leurs voitures, leurs camions et d’autres usages. Ainsi, le contrôle des flux de pétrole et, de plus en plus, de gaz, a longtemps été utilisé comme moyen de pression, depuis les chocs pétroliers des années 1970 jusqu’à la réduction des approvisionnements en gaz de la Russie à l’Europe en 2022.

Toute perturbation grave du trafic des pétroliers dans le Golfe aura donc des répercussions sur les marchés mondiaux du pétrole et menacera la stabilité économique. De longues files d’attente ont déjà été signalées en Australie, les automobilistes se précipitant pour faire le plein avant une éventuelle flambée des prix.

Alors que les tensions internationales s’intensifient, des pays tels que Cuba ou l’Ukraine en passant par l’Éthiopie accélèrent déjà leurs plans visant à réduire leur dépendance au pétrole et à renforcer leur sécurité énergétique.

Un demi-siècle d’influence pétrolière

Le pouvoir du pétrole est devenu évident lors de l’embargo pétrolier de 1973, lorsque les principaux producteurs de pétrole du Moyen-Orient ont réduit leur offre afin de remodeler la politique étrangère américaine. Les prix ont quadruplé, les économies ont stagné et la sécurité énergétique est devenue un enjeu politique central presque du jour au lendemain. Depuis lors, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) coordonne l’approvisionnement afin de faire grimper les prix.

Aujourd’hui, les mécanismes de contrôle ont changé, mais le pouvoir créé par la dépendance au pétrole demeure.

Même avant l’intervention militaire américaine, les sanctions contre les principaux producteurs tels que l’Iran et le Venezuela ont réduit l’offre et remodelé les flux commerciaux.

Les tensions actuelles près des points d’étranglement tels que le détroit d’Ormuz introduisent des primes de risque dans les prix.

Car les marchés pétroliers sont prospectifs, ce qui signifie que les prix reflètent non seulement l’offre et la demande actuelles, mais aussi les anticipations quant à l’évolution future.

Les frappes sur l’Iran ont ainsi entraîné une hausse du prix du pétrole brut Brent – la référence mondiale – qui s’échange [à l’heure où nous publions cet article] autour de 79 dollars américains (67,50 euros) le baril, contre environ 68 dollars américains (58,10 euros) quelques semaines plus tôt. Les prix étant mondiaux, l’instabilité politique dans une région donnée peut avoir des conséquences économiques partout ailleurs.

Qu’est-ce qui réduit la dépendance au pétrole ?

En 2015, l’Inde a bloqué les importations de pétrole du Népal, provoquant le chaos. En réponse, les autorités ont encouragé la croissance très rapide des véhicules électriques. Les importations de pétrole ont, elles, commencé à baisser.

Plus récemment, la guerre entre la Russie et l’Ukraine et les frappes américaines contre le Venezuela et l’Iran ont remis au centre des préoccupations la réduction des importations de pétrole et le renforcement de la sécurité énergétique nationale.

À Cuba, pays dépendant du pétrole, la pression exercée par les États-Unis a réduit de manière drastique l’approvisionnement en pétrole. Les coupures d’électricité sont fréquentes et les voitures restent immobilisées. En réponse, les autorités et les entreprises importent 34 fois plus de panneaux solaires chinois qu’il y a un an.

Ce n’est pas l’idéologie qui motive ce changement, mais la nécessité. Les importations de véhicules électriques sont également en forte hausse. « Cuba pourrait connaître la transition énergétique la plus rapide au monde », a déclaré un économiste cubain au magazine The Economist.

Pourquoi les énergies renouvelables changent la donne

Contrairement au pétrole, les panneaux solaires et les éoliennes peuvent éviter d’être transportés via des points d’étranglement maritimes tels que le détroit d’Ormuz. Les énergies renouvelables ne sont pas commercialisées de la même manière centralisée à l’échelle mondiale. L’électricité est produite localement et de plus en plus sur de nombreux sites de petite taille.

La Russie cible depuis longtemps les infrastructures énergétiques et les centrales électriques ukrainiennes pendant la guerre. En réponse, l’Ukraine développe les énergies renouvelables aussi rapidement que possible, car la production d’électricité décentralisée est beaucoup plus difficile à détruire. Comme l’a déclaré un expert ukrainien en énergie à Yale360, un seul missile « peut détruire » une centrale à charbon, alors qu’il faudrait 40 missiles pour détruire un parc éolien.

L’énergie décentralisée est plus résiliente, ce qui signifie que les dommages causés à une ferme ne provoqueront pas l’effondrement du réseau.

La résilience grâce au transport électrique

L’électrification des transports est un autre élément clé de ces nouvelles approches en matière de sécurité énergétique.

Les véhicules électriques alimentés par de l’électricité produite localement réduisent la dépendance vis-à-vis des marchés mondiaux du pétrole. Cette réflexion transparaît dans la décision prise par l’Éthiopie d’interdire les nouvelles voitures à moteur à combustion interne.

De son côté, la Chine importe encore la majeure partie de son pétrole, dont une grande partie provient d’Iran. Mais Pékin accélère en parallèle sa transition rapide vers les véhicules électriques. L’année dernière, les véhicules électriques représentaient 50 % des voitures neuves en Chine et 12 % du parc automobile total. La Chine utilise de plus en plus le pétrole pour fabriquer des plastiques et non pour le transport. La hausse des importations enregistrée l’année dernière s’explique par la constitution de stocks considérables dans un contexte d’incertitude mondiale.

La vulnérabilité de nombreux pays

L’Australie importe la grande majorité de ses carburants raffinés. Le pays disposerait d’environ un mois d’approvisionnement d’essence avant d’être à court.

[En France, en 2024, les autorités assuraient que les réserves de pétroles bruts représentaient un peu plus de deux mois de consommation nationale, ndlr]

Si les guerres font grimper les prix du pétrole, la hausse des prix à la pompe se répercutera sur les coûts de transport, les prix des denrées alimentaires et l’inflation.

Alors que la transition vers les véhicules électriques s’accélère, l’Australie est à la traîne par rapport aux normes mondiales. Même si l’électricité se verdit rapidement, les transports restent massivement dépendants du pétrole étranger. Cela expose l’Australie à des risques.

[La France est dans une situation similaire avec des véhicules électriques et hybrides qui ne représentaient que 5 % environ du parc automobile français en 2025, ndlr]

La politique énergétique est une politique de sécurité

Les énergies renouvelables n’éliminent pas les risques géopolitiques. Les réseaux électriques sont exposés à des cybermenaces. Les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques introduisent de nouvelles dépendances, et une grande partie de la fabrication actuelle de panneaux solaires, de batteries et de véhicules électriques est concentrée en Chine.

Mais il existe une différence structurelle évidente. Les systèmes décentralisés sont plus difficiles à manipuler par le biais des goulets d’étranglement de l’approvisionnement. Une fois installés, les panneaux solaires produisent de l’énergie localement. La vulnérabilité passe alors des importations continues de combustibles à la dépendance initiale vis-à-vis de la fabrication.

Le pétrole façonne la politique mondiale depuis des décennies, car il est transportable, négocié à l’échelle mondiale et seuls quelques pays disposent d’importantes réserves.

La réduction de la dépendance au pétrole est souvent présentée comme une mesure de politique climatique. Mais elle est également essentielle pour la sécurité énergétique et la sécurité nationale. La réduction de la consommation de pétrole renforce la résilience face aux chocs et réduit l’influence d’autres nations.

La crise iranienne pourrait ne pas entraîner de hausse durable des prix. L’offre pourrait s’ajuster. Les marchés pourraient se stabiliser. Mais les dirigeants vont repenser l’opportunité de s’exposer au pétrole négocié à l’échelle mondiale dans un monde instable.

The Conversation

Hussein Dia a reçu des financements du Australian Research Council, du centre coopératif de recherche iMOVE Australia, de Transport for New South Wales, du Queensland Department of Transport and Main Roads, du Victorian Department of Transport and Planning, ainsi que du Department of Infrastructure, Transport, Regional Development, Communications, Sport and the Arts.

ref. Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole – https://theconversation.com/pourquoi-les-frappes-sur-liran-nous-rappellent-quil-est-urgent-dabandonner-le-petrole-277304

Pourquoi l’Iran a-t-il bombardé plusieurs États du Golfe ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Andrew Thomas, Lecturer in Middle East Studies, Deakin University

Détroit d’Ormuz, missiles balistiques, proxies régionaux : la République islamique joue l’extension du conflit pour survivre. Reste à savoir si cette stratégie de déstabilisation produira des effets politiques avant d’épuiser ses ressources.


Les frappes conjointes américano-israéliennes contre l’Iran au cours du week-end ont de nouveau plongé la région dans la guerre et ont entraîné la mort du guide suprême iranien. L’Iran a riposté par des salves de missiles balistiques et de drones visant Israël, mais aussi plusieurs de ses voisins du Golfe persique.

En lançant des centaines de missiles et de drones à travers le Golfe, Téhéran a ciblé des sites aux Émirats arabes unis (EAU), en Arabie saoudite, à Oman, au Bahreïn, au Koweït et au Qatar, clouant des avions au sol. Et ce, alors qu’aucun de ces pays n’avait officiellement pris part à des actions coordonnées avec les États-Unis et Israël lors des premières opérations.

Un voisin impopulaire

Malgré la taille relativement importante de l’Iran et sa puissance militaire dans la région, le gouvernement iranien est peu apprécié par ses voisins. Au mieux, le pays est perçu comme un rival ; au pire, comme un adversaire. L’Arabie saoudite et l’Iran se livrent ainsi depuis plus d’une décennie une guerre par procuration au Yémen. Et en décembre dernier, l’Iran a réaffirmé ses revendications historiques sur Bahreïn.

Les autres États du Golfe – à savoir les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar – ont, pour leur part, entretenu des relations plus pragmatiques avec l’Iran, en maintenant des canaux diplomatiques réguliers et en proposant de jouer les médiateurs dans les différends au sein du Conseil de coopération du Golfe.

Malgré des tensions persistantes, l’Iran n’a jamais été engagé dans une confrontation militaire directe avec aucun de ces États.

Pourquoi bombarder ?

Presque tous les États du Golfe ont un point commun essentiel : ils bénéficient de garanties de sécurité américaines et accueillent des bases militaires américaines.

Pour l’Iran, frapper ces sites constitue l’un des moyens les plus efficaces de riposter, pour plusieurs raisons. D’abord, ces bases se trouvent clairement à portée de ses missiles balistiques les plus nombreux.

Les bases situées dans le Golfe revêtent également une importance stratégique majeure pour les États-Unis. Celle frappée à Bahreïn ce week-end abrite le quartier général de la Cinquième flotte de la marine américaine.

La base aérienne d’Al-Udeid, située à l’extérieur de Doha, la capitale du Qatar, a elle aussi été visée par des missiles balistiques iraniens. Al-Udeid accueille le commandement central américain (US-CENTCOM), chargé de coordonner les opérations militaires dans l’ensemble de la région. Elle abrite également 10 000 soldats américains – le contingent le plus important déployé dans la zone.

Téhéran est toutefois conscient du degré de sophistication des systèmes d’alerte américains et ne s’attend probablement pas à infliger des dommages significatifs aux infrastructures états-uniennes.

Quel est l’objectif, alors ?

La stratégie consiste plutôt à déstabiliser la région et à faire en sorte que tous ses voisins en ressentent les effets. En substance, Téhéran avertit que si les opérations se poursuivent, la relative paix et la prospérité dont le Golfe a bénéficié prendront fin.

L’Iran espère que ses voisins percevront le conflit comme une guerre d’initiative menée par les États-Unis et Israël, dans laquelle ils se retrouvent entraînés malgré eux. Les États du Golfe seront alors contraints soit de renforcer encore leur alliance avec Washington, soit d’œuvrer à une désescalade.

Il n’est pas certain que cette stratégie porte ses fruits. Elle pourrait au contraire entraîner une pression militaire accrue sur l’Iran si les États du Golfe s’impliquent davantage dans les opérations.

Dans le même temps, les relations de plus en plus tendues entre les États du Golfe et Israël au cours des deux dernières années pourraient inciter plusieurs d’entre eux à hésiter à s’engager davantage.

Il est également impossible pour l’Iran de soutenir indéfiniment une telle stratégie. Même s’il dispose de l’arsenal de missiles le plus vaste et le plus diversifié de la région, il finira par épuiser ses stocks de munitions. Les autres pays pourraient alors choisir d’attendre que la situation s’essouffle.

Ce type d’action est devenu la signature de la doctrine iranienne de « défense avancée » : frapper loin de ses frontières pour démontrer sa capacité de projection. En mobilisant son arsenal de drones et de missiles, Téhéran entend ainsi signaler à la région – et au reste du monde – que le régime ne s’effacera pas sans riposter.

Entraîner toute la région dans le chaos

Parallèlement, l’Iran dispose d’un réseau affaibli mais toujours étendu de proxies indépendants à travers la région. Des groupes au Yémen, en Irak et au Liban devraient rester loyaux à la République islamique et mettre en œuvre, en son nom, des stratégies insurrectionnelles de long terme.

Le groupe paramilitaire libanais Hezbollah a déjà tiré des projectiles vers Israël. Cela a ravivé les hostilités le long de la frontière libanaise, ouvrant un nouveau front pour Israël.

Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole mondial, constitue un autre levier que l’Iran peut instrumentaliser. Déjà, deux pétroliers ont été attaqués dans le détroit et le prix du baril de Brent a augmenté de 13 %.

Autrement dit, l’ampleur de ces attaques constitue un signal. Elles ne sont pas comparables aux frappes calibrées de désescalade que l’Iran avait menées en 2024 et 2025.

Cette guerre est existentielle pour la République islamique. Ses frappes à travers le Golfe visent à rappeler qu’elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour entraîner l’ensemble de la région dans le chaos, favoriser l’incertitude et l’instabilité, le tout afin d’assurer sa survie.

À tout le moins, l’Iran cherche à créer des conséquences politiques pour toutes les parties impliquées. Reste à savoir si le régime survivra suffisamment longtemps pour que ces conséquences produisent leurs effets.

The Conversation

Andrew Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’Iran a-t-il bombardé plusieurs États du Golfe ? – https://theconversation.com/pourquoi-liran-a-t-il-bombarde-plusieurs-etats-du-golfe-277306