Pourquoi Meta emprunte sur les marchés financiers plutôt qu’à sa banque

Source: The Conversation – France (in French) – By Wissem Ajili Ben Youssef, Professeur associé en Finance, EM Normandie

Pour financer ses investissements dans l’IA, Meta a placé plus de 26 milliards d’euros d’obligations (sa dette) sur les marchés financiers. Sudarsan Thobias/Shutterstock

Alors que Meta a réalisé un chiffre d’affaires de 174,80 milliards d’euros en 2025, la maison mère d’Instagram, de WhatsApp et de Facebook, a emprunté 26 milliards d’euros sur les marchés financiers en octobre 2025. Pourquoi s’endetter avec de tels résultats ? Il faut chercher du côté de l’effet de levier, de la fiscalité et de stratégie d’entreprise.


Meta est un mastodonte de l’économie mondiale. Le groupe pèse 1 473 milliards d’euros en bourse et a réalisé un chiffre d’affaires proche de 52 milliards d’euros rien qu’au quatrième trimestre de 2025, elle possède une trésorerie de 71 milliards d’euros et une marge de 41 % au 31 décembre 2025. Ces chiffres donnent le tournis. Pourtant, l’entreprise annonce vouloir licencier 20 % de ses effectifs.

Cours de Meta depuis 2012. Le 12 août 2025, l’action est à 790 dollars états-uniens, soit 687,47 euros, à la fermeture de la bourse du Nasdaq.
Boursorama

En parallèle, elle a finalisé en octobre dernier une émission obligataire de 26 milliards d’euros, la plus importante de l’année 2025 aux États-Unis. Concrètement, les actionnaires achètent de la dette du groupe de Facebook, Instagram ou WhatsApp, contre un intérêt. Car les besoins en financement de l’entreprise californienne sont gigantesques, notamment 23,50 milliards d’euros pour le développement d’infrastructures consacrées à l’intelligence artificielle.

Ce paradoxe n’est qu’apparent. Pour les grandes entreprises, le recours à l’endettement se révèle souvent plus rationnel que la mobilisation de leurs propres fonds. Comment l’expliquer ?

Avantage fiscal décisif

Même un géant comme Meta, disposant d’une valorisation boursière colossale et d’importantes liquidités, a intérêt à s’endetter. La raison est simple : tant que le coût de la dette reste inférieur au rendement des projets financés, la rentabilité des fonds propres augmente. C’est précisément ce que l’on appelle l’effet de levier, à savoir utiliser des ressources empruntées pour amplifier la performance financière au bénéfice des actionnaires.

L’effet de levier est renforcé par un avantage fiscal décisif. Les intérêts de la dette sont déductibles de l’impôt sur les sociétés, contrairement aux dividendes versés aux actionnaires. Pour Meta, dont les bénéfices se chiffrent en dizaines de milliards, cette déduction représente une économie d’impôt substantielle. Dans ce cadre, s’endetter n’est pas un signe de fragilité, mais un choix rationnel d’optimisation de la structure du capital.

Financer des investissements réellement productifs

Ce raisonnement dépasse les entreprises. Nos recherches sur la soutenabilité de la dette publique en Europe ou dans les pays en développement montrent que l’endettement n’est viable que si les ressources mobilisées servent des investissements réellement productifs, capables d’améliorer la croissance et le bien-être.

Lorsque la dette, publique ou privée, finance des dépenses sans effet sur la création de valeur, le levier se transforme en fardeau et devient un effet massue. La question pertinente n’est donc jamais s’il faut s’endetter, mais pourquoi et pour quoi faire.

La banque finance l’activité, le marché finance l’ambition

Pour exploiter pleinement ce levier, Meta doit accéder à des financements massifs, de longue maturité, à un coût prévisible. Le crédit bancaire, limité par les règles prudentielles, des covenants exigeants (clause d’un contrat de prêt permettant au prêteur d’exiger le remboursement anticipé du prêt) et des maturités plus courtes, ne peut offrir ce volume.

Les marchés obligataires, en revanche, réunissent des investisseurs mondiaux capables de prêter des dizaines de milliards allant jusqu’à 30 ans. Pour Meta, on parle de plus 30 milliards de dollars d’obligations sur le marché, avec des maturités comprises entre 2030 et 2065. Pour un émetteur noté Investment Grade – de AAA à BBB- –, les marchés permettent de lever des montants qu’aucune banque ne peut fournir seule, souvent à un taux très compétitif.

En résumé, si la banque finance l’activité, le marché finance l’ambition. L’effet de levier étant la stratégie de Meta, le marché obligataire en est l’instrument naturel.

Le bon moment pour s’endetter

Le moment choisi par Meta n’est pas anodin. Les taux longs états-uniens se sont stabilisés fin 2025 après une période de forte volatilité. Émettre des obligations permet de fixer un coût d’endettement attractif pour plusieurs décennies. L’entreprise Meta montre qu’elle s’endette pour accélérer sa croissance, non pour se renflouer. Cet arbitrage financier est cohérent avec une stratégie de long terme.

Cette levée de fonds vise à financer l’expansion des infrastructures d’intelligence artificielle du groupe. En 2026, Amazon, Google, Meta et Microsoft souhaitent investir plus de 522 milliards d’euros. La dette permet de financer ces investissements lourds sans puiser dans la trésorerie opérationnelle ni diluer l’actionnariat.

En effet, émettre de nouvelles actions pour lever des capitaux augmente le nombre de titres en circulation, ce qui réduit mécaniquement la part de chaque actionnaire dans les bénéfices de l’entreprise. Cette dilution érode la valeur de chaque titre existant et va à l’encontre des intérêts des investisseurs, qui voient leur droit aux profits futurs diminuer sans avoir reçu de contrepartie.

En dissociant financement et exploitation, Meta renforce sa capacité d’expansion tout en préservant la valeur de ses fonds propres. Au fond, un usage classique du levier chez les géants technologiques.

Suivi des agences de notation

Émettre de la dette sur les marchés n’apporte pas seulement du financement, cette logique impose une discipline de marché. Prospectus détaillé, suivi des agences de notation, rencontres avec les investisseurs, autant d’exigences qui forcent les grandes entreprises à une transparence régulière et à une gestion plus rigoureuse.

Pour Meta, la levée obligataire n’est pas qu’un levier financier, c’est l’acceptation d’un regard extérieur permanent, qui structure la gouvernance autant que le coût du capital.

Meta illustre ce que la finance d’entreprise a de plus rationnel : mobiliser l’effet de levier, optimiser la fiscalité et accepter la discipline du marché. Emprunter 30 milliards n’est pas un signal de fragilité. C’est la preuve que la dette demeure, pour les plus grandes entreprises, l’outil le plus puissant pour financer l’ambition sans diluer la valeur.

The Conversation

Wissem Ajili Ben Youssef ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi Meta emprunte sur les marchés financiers plutôt qu’à sa banque – https://theconversation.com/pourquoi-meta-emprunte-sur-les-marches-financiers-plutot-qua-sa-banque-277020

Mort de Nahel : cas emblématique d’une justice qui minore les violences policières ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Olivier Cahn, Professeur de droit, Université Paris Nanterre

Le 5 mars 2026, la cour d’appel de Versailles a ordonné que le policier qui avait abattu le jeune Nahel Merzouk, le 27 juin 2023, lors d’un contrôle routier à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, soit jugé pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et non pour meurtre, comme préconisé par les magistrats instructeurs. Cette requalification pénale s’inscrit dans une logique judiciaire favorisant la défense des policiers, estime le professeur de droit Olivier Cahn. Quels mécanismes expliquent ce traitement, et comment y remédier ?


The Conversation : Comment analysez-vous la décision de la cour d’appel de Versailles ?

Olivier Cahn : Le point de vue de la police, affirmé et répété, est que, dans l’affaire Nahel, le policier s’est conformé aux dispositions de l’article L435-1 (du Code de la sécurité intérieure, ndlr) qui permet aux agents de la force publique, sous certaines conditions restrictives, de faire feu en cas de refus d’obtempérer. Ce qui implique, selon le point de vue policier, que la chambre de l’instruction aurait dû reconnaître à ce policier le bénéfice de l’autorisation de la loi et le mettre hors de cause.

La chambre de l’instruction a décidé de renvoyer ce policier devant une cour criminelle, et non une cour d’assises. Il devrait être poursuivi pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner », et non pour « homicide volontaire », motif retenu par les juges d’instruction. L’homicide volontaire est puni de trente ans de réclusion, et les violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, seulement de quinze ans.

Or, j’observe que l’on a, de manière constante, une jurisprudence qui considère que l’intention homicide, donc ce qui caractérise le meurtre, peut être déduite des faits, et particulièrement du fait d’utiliser une arme à feu pour tirer sur une partie vitale du corps de l’individu. Le policier a toujours nié avoir voulu tirer au niveau du cœur de Nahel, mais il me semble qu’il appartenait à une cour d’assises d’en décider, plutôt qu’à la chambre de l’instruction. Cette interprétation peu habituelle de la législation relative au meurtre justifie peut-être la décision du parquet général de se pourvoir en cassation.

Cette décision est-elle surprenante au regard des décisions judiciaires relatives aux violences policières ?

O. C. : Cette décision est emblématique du traitement pénal des violences policières en France. Il serait faux de dire que l’État protège les policiers et qu’ils sont systématiquement couverts. En revanche, ils bénéficient d’une grande mansuétude dans la répression, qui se manifeste souvent par une sous-qualification des faits, comme il ressort de la décision de la chambre de l’instruction dans l’affaire Nahel.

En principe, en droit pénal, on poursuit toujours sur le fondement de ce qu’on appelle la plus haute expression pénale, c’est-à-dire la qualification la plus sévère, charge éventuellement au tribunal de retenir une qualification plus clémente à l’issue des débats. Or, ce que l’on constate dans les affaires de violences policières, c’est plutôt une pratique inverse, c’est-à-dire que les poursuites sont diligentées sur le fondement de la plus basse expression pénale et que les procédures sont extraordinairement respectueuses des droits de la défense et de la présomption d’innocence. Les acquittements et les relaxes ne sont pas exceptionnels. S’agissant du quantum des peines – lorsqu’ils sont déclarés coupables –, celles prononcées sont souvent extrêmement faibles et souvent assorties d’une non-inscription au casier judiciaire, ce qui permet aux fonctionnaires de continuer à exercer leurs fonctions.

Malheureusement, ni le ministère de la justice ni le ministère de l’intérieur ne publient de données sur ces condamnations. Mais il serait intéressant – et peut-être édifiant – que des travaux statistiques soient menés, particulièrement si des comparaisons étaient opérées avec le taux de condamnation et le quantum des peines prononcées pour des infractions équivalentes contre les personnes qui ne sont pas dépositaires de l’autorité publique.

Quels sont les types de violences policières constatées en France ?

O. C. : Il faut d’abord relever que la police française n’est pas une police dont les pratiques ou méthodes sont particulièrement violentes. En revanche, d’une part, c’est une police qui se concentre essentiellement sur l’intervention – au point qu’un ancien ministre de l’intérieur a pu déclarer que police de proximité et police d’intervention se confondent – et, d’autre part, dans certains contextes (maintien de l’ordre ; refus d’obtempérer) ou à l’égard de certaines populations (jeunes hommes issus des quartiers populaires, « indésirables » dans certains espaces publics), la police recourt régulièrement à des pratiques discriminatoires ou des usages de la force discutables, en ce qu’ils ne se conforment pas aux exigences de neutralité, de nécessité et de proportionnalité, imposées par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (Pour des condamnations récentes des pratiques policières françaises, voir CEDH, 8 février 2024 ; CEDH, 27 février 2025 ; CEDH, 26 juin 2025). Au demeurant, cette dernière a condamné ces dernières années la France pour une pratique discriminatoire du contrôle d’identité ou pour des violations de la Convention européenne dans des procédures pénales diligentées à la suite d’usages (létaux) de la force, notamment, dans l’affaire de la mort d’un manifestant en 2014 à Sivens, dans le Tarn.

Ainsi, par exemple, s’agissant du refus d’obtempérer, après la loi de 2017, on a constaté une augmentation substantielle des tirs qui a culminé en 2022, avec 13 morts, y compris parfois des passagers des véhicules ciblés. L’opinion, la presse et le Parlement ont alors pris conscience du problème. Une commission d’enquête parlementaire a été constituée et l’un des rapporteurs a proposé de modifier l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure, qui autorise, sous conditions, à tirer sur les véhicules en cas de refus d’obtempérer. Rappelons que ce type d’usage des armes est pratiquement interdit au Royaume-Uni ou en Allemagne. Par ailleurs, et surtout, le ministère a réagi et modifié les instructions relatives à l’usage des armes. Immédiatement, le nombre de tirs et de morts ont notablement diminué – ce qui, outre que la police est un corps discipliné, confirme qu’il existait bien une défaillance institutionnelle dans les consignes données aux agents.

De même, le nombre de procédures diligentées, comme la condamnation infligée à la France par la Cour européenne à la suite d’une « nasse » illégale mise en œuvre à Lyon (Rhône), suggèrent que l’usage de la force ou de la contrainte en maintien de l’ordre est problématique. Or, quand des agriculteurs commettent des exactions d’un niveau comparable à celui des autres manifestants, le ministre de l’intérieur demande aux policiers de ne pas réagir – et ils se conforment à cette injonction. Dans les manifestations organisées par d’autres professions ou pour d’autres revendications, les autorités demandent, au contraire, aux policiers d’aller au contact et d’interpeller les fauteurs de troubles.

Depuis les manifestations de 2016 (contre la loi « Travail », ndlr), des pratiques de maintien de l’ordre offensives ont été déployées – des brigades anti-ciminalité (BAC) ou des unités spécialement créées comme les brigade de répression de l’action violente motorisée (BRAV-M), soit des policiers qui sont spécialisés dans l’interpellation plutôt que dans le maintien de l’ordre, sont engagées et agissent avec peu de discernement, comme l’établit le nombre conséquent d’interpellations qui ne donnent pas lieu à des poursuites. Il est aussi fait un usage souvent juridiquement discutable des armes, qu’il s’agisse de grenades ou de lanceurs de balles de défense (LBD), au risque d’un recours excessif à la force, comme en témoigne le nombre important de blessures et de mutilations infligées aux manifestants.

Certes, ces pratiques ne sont pas nécessairement illégales, mais elles s’accompagnent trop souvent de comportements peu conformes aux exigences du code de déontologie, voire d’infractions, comme l’ont montré certaines images captées à Sainte-Soline ou un procès récemment tenu à Bobigny (Seine-Saint-Denis) contre des agents de la BRAV-M, qui ont tenu des propos inadmissibles à des personnes qu’ils venaient d’interpeller.

Le temps où l’État montrait sa force pour ne pas avoir à l’utiliser est révolu. Et que dire de la mise à la disposition des préfets des procureurs, lorsque ces magistrats sont « invités » à mettre les réquisitions de contrôle d’identité, que la loi leur réserve, au service des dispositifs de maintien de l’ordre, voire à faire preuve de parcimonie dans l’exercice de leur mission de garants de la liberté des personnes interpellées.

Rappelons que la doctrine française se fondait auparavant sur le maintien à distance des manifestants, pour éviter les affrontements avec les forces de l’ordre, et la tolérance à l’égard de certaines formes d’exactions contre les biens. Cette approche s’était cristallisée après la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers à l’occasion d’une manifestation contre le projet de loi Devaquet. L’argument selon lequel le changement de doctrine des forces de l’ordre serait la conséquence d’une évolution des pratiques violentes des manifestants est un argument d’autorité, que ne confirment pas les travaux des sociologues (Voir Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Seuil, 2020, ndlr). Désormais, la perte de compétence est telle que la France n’est plus un modèle de maintien de l’ordre pour ses partenaires européens.

Enfin, le maintien de l’ordre dans les quartiers défavorisés ne va pas sans poser question. Outre que l’application du qualificatif de « violences urbaines » permet de ne jamais s’interroger sur la cause des émeutes, le ministère a décidé d’engager des forces spécialisées dans la lutte contre le grand banditisme – RAID, BRI – dans des opérations de maintien de l’ordre. Surtout, il avait défini une doctrine tellement brutale – le schéma national des violences urbaines – qu’il a préféré le rapporter à un simple guide opérationnel, sans effet normatif, lorsqu’il a eu à en répondre devant le Conseil d’État, en septembre 2025.

L’influence de l’institution policière sur les gouvernements permet-elle d’expliquer ce type de comportements ?

O. C. : Cela contribue certainement à les expliquer. Depuis les manifestations de 2016 contre la réforme du Code du travail, et plus encore lors du mouvement des gilets jaunes (2018-2019, ndlr), les policiers sont parvenus à convaincre les gouvernements que leur maintien en fonction dépendrait du soutien de la police. Surtout, depuis 2017, les ministres de l’intérieur qui se sont succédé étaient – selon moi – soit incompétents, soit soucieux d’apparaître comme le « premier flic de France » pour servir leur ambition. Finalement, c’est aujourd’hui Laurent Nuñez, un membre du sérail policier, qui assume la fonction. S’est ainsi renforcée la conviction parmi les représentants des syndicats de police que les ministres passent et qu’eux demeurent. Surtout, par pusillanimité ou cynisme, les ministres de l’intérieur n’assument plus parfaitement leur mission politique de préserver l’équilibre entre la satisfaction des revendications policières et la préservation de l’équilibre essentiel en démocratie entre pouvoirs donnés à la force publique et protection des droits fondamentaux des citoyens.

Ainsi, les policiers décident largement de la doctrine qu’ils appliquent et la satisfaction de leurs exigences tient lieu de politique publique. La prudence de Roger Frey, ancien ministre de l’intérieur du général de Gaulle, qui estimait que le rôle du ministre était de savoir refuser les demandes incessantes des policiers n’est plus d’actualité. Ainsi, les revendications se succèdent et les gouvernements font chaque fois plus de concessions – comme l’illustre aujourd’hui la demande de créer au profit des policiers une « présomption de légitime défense » – idée qui n’a longtemps été soutenue que par l’extrême droite, et qui semble à présent suffisamment raisonnable au ministre de l’intérieur pour qu’il la soutienne. Cette mesure est révélatrice : elle n’empêcherait pas les poursuites et condamnations, puisque la présomption pourrait être renversée. Mais elle empêcherait généralement le placement en garde à vue des policiers, au moins le temps que se calme l’intérêt médiatique – ce qui est, juridiquement, une justification douteuse.

Dans quelle mesure la situation des magistrats explique-t-elle ce traitement des violences policières ?

O. C. : Le problème se situe au niveau du parquet qui, dans l’exercice de ses missions, est dépendant de la police. Ainsi, les policiers peuvent « sanctionner » un procureur qu’ils estiment mal disposé à leur égard en le plaçant dans une situation où le magistrat ne parviendra plus à satisfaire aux exigences de rendement dans le traitement des affaires pénales imposées par le ministère de la justice.

Il en résulte une « inversion hiérarchique ». Dans un État de droit, la police est un organe subordonné, elle exécute les ordres. Mais en pratique, l’autorité exercée par les procureurs est conditionnée à une sorte de servitude volontaire des policiers.

S’y ajoute un problème humain : le parquet travaille quotidiennement avec les policiers. Des sympathies et de la confiance se créent. Cela ne facilite pas le traitement impartial de cas de suspicion de violences policières par les magistrats.

Quelles sont vos préconisations ?

O. C. : Il me semble qu’il faudrait renforcer considérablement les effectifs et les moyens de l’Inspection générale de la police nationale. L’IGPN c’est une centaine d’enquêteurs pour 150 000 policiers. Par conséquent, elle n’intervient que dans environ 10 % des enquêtes et, souvent, pour des faits considérés comme prioritaires (la corruption, par exemple), au détriment des affaires d’usage illicite de la force. Ces dernières sont ainsi traitées principalement par des cellules de déontologie départementales, et ce sont des collègues directs de l’agent qui vont enquêter, sous l’autorité du procureur qui travaille tous les jours avec les policiers mis en cause. Cela pose des problèmes d’indépendance et d’impartialité évidents. On peut aussi imaginer que la tutelle sur l’IGPN soit exercée par le ministère de la justice, et non plus par le ministère de l’intérieur.

Une autre réforme pourrait être la délocalisation systématique des affaires. Les procureurs qui travaillent avec les policiers ne doivent pas être chargés du contrôle et de la supervision des enquêtes.

Il faudrait aussi un travail d’éducation, et certainement l’autorité d’un ministre, pour changer la culture policière et faire admettre aux agents que si l’un d’entre eux commet une infraction, il devient un délinquant et doit être traité comme tel.

Enfin, il faudrait que certaines politiques de sécurité soient repensées de manière à restaurer le sens de l’activité des policiers. Cela permettrait de mettre un terme à cet accord (tacite ?) aux termes duquel les agents acceptent de faire le « sale boulot » qu’on leur impose en échange d’un soutien indéfectible de l’institution en cas de « bavure ».

Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Olivier Cahn a reçu des financements de ANR, comme participant à des projets financés par l’agence.

ref. Mort de Nahel : cas emblématique d’une justice qui minore les violences policières ? – https://theconversation.com/mort-de-nahel-cas-emblematique-dune-justice-qui-minore-les-violences-policieres-278559

Numérisation de la justice : les leçons du cas belge

Source: The Conversation – France in French (3) – By Lisa Pelssers, Assistant researcher in social and political sciences, Université de Liège

En Belgique, l’échec du projet numérique « I-police » ainsi que les controverses récentes autour de l’intelligence artificielle ont ravivé les débats sur la place du numérique dans les institutions publiques. Longtemps présentée comme un levier de modernisation, la numérisation transforme le travail des tribunaux et met en lumière les fragilités de l’indépendance judiciaire. Derrière les promesses de rapidité et d’efficacité se dessinent de nouveaux enjeux pour la justice.


En Belgique, comme ailleurs, la numérisation de la justice est devenue un enjeu politique et budgétaire majeur. Les événements récents invitent pourtant à réexaminer la portée de ce chantier. L’arrêt du projet « I-police », après des investissements publics considérables, a rappelé la fragilité des grands projets numériques dans le secteur public. Le programme a été abandonné en raison de graves lacunes dans l’exécution du marché public et de résultats jugés très en deçà des attentes initiales.

Dans le même temps, l’arrivée en février 2025 à la tête du ministère de la justice d’Annelies Verlinden, auparavant ministre de l’intérieur, marque un déplacement des priorités. Après plusieurs années de modernisation numérique continue, ses premières mesures mettent plutôt l’accent sur les problèmes structurels du système judiciaire, tels que les conditions de travail, les infrastructures et la surpopulation carcérale. Le numérique n’est plus présenté comme la solution centrale, mais comme un élément parmi d’autres d’une réforme institutionnelle.

Parallèlement, l’intelligence artificielle suscite des controverses. La condamnation d’un avocat pour avoir remis des conclusions rédigées par une IA et les mises en garde contre une automatisation excessive de la décision judiciaire soulignent que les enjeux ne sont pas seulement techniques, mais aussi normatifs.

Ces signaux convergents montrent que la numérisation de la justice ne relève pas d’une évidence consensuelle. Elle engage des choix de gouvernance, de financement et de conception de la démocratie.

Une solution technique à des problèmes structurels ?

En Belgique, la numérisation des tribunaux s’inscrit dans une longue trajectoire de réformes. La fin des années 1990 est marquée par l’affaire Dutroux et la crise institutionnelle subséquente. Les gouvernements successifs ont alors cherché à restaurer la confiance des citoyens en essayant de rendre l’institution plus efficace, plus transparente et plus performante.

Progressivement, le numérique est devenu l’instrument privilégié de cette modernisation. Bases de données, plateformes de gestion, systèmes de traitement des dossiers : ces outils promettaient de fluidifier les procédures, de centraliser l’information et de réduire les délais.

Mais ces technologies ne sont pas neutres. Comme tout instrument de gestion, elles organisent, hiérarchisent et encadrent l’activité. Elles s’inscrivent dans un discours d’urgence et de modernisation présenté comme inévitable. Le numérique s’est ainsi imposé non seulement comme un outil, mais aussi comme la meilleure réponse aux difficultés structurelles de la justice – la lenteur, la complexité, le manque de transparence et les coûts élevés.

Pourtant, la numérisation ne supprime pas les tensions : elle les déplace, les reformule et en fait émerger de nouvelles. Derrière les plateformes et les bases de données, ce sont des équilibres fondamentaux qui se redessinent.

Les enjeux derrière la « solution numérique »

Pour comprendre ce que la numérisation produit concrètement, il faut déplacer le regard. Trois points d’attention permettent d’en mesurer les effets.

Un travail judiciaire redéfini

La manière de penser évolue : les outils pré-classent les dossiers, automatisent certaines étapes et signalent des priorités. Il ne s’agit plus seulement d’interpréter et de trancher, mais de composer avec ce que le système permet, impose ou rend visible.

Les tableaux de bord, les indicateurs de performance et les champs standardisés valorisent la rapidité, la traçabilité et la conformité. Là où dominaient auparavant la délibération et la profondeur d’analyse, ces nouveaux critères s’imposent et redéfinissent, en pratique, les hiérarchies de valeur – par exemple en plaçant l’efficacité au-dessus de la réflexion – ainsi que ce qui est considéré comme un « bon » travail juridique.

Enfin, la manière dont les décisions sont prises, et par qui, évolue. Le fonctionnement des juridictions dépend désormais d’entreprises privées et de mises à jour logicielles dont les logiques ne sont pas toujours explicites ni alignées avec les normes judiciaires. L’autorité des juges demeure formellement intacte, mais leur capacité à agir dépend de plus en plus de ces infrastructures et des acteurs qui les font fonctionner.

Ces évolutions, souvent discrètes, recomposent progressivement les équilibres professionnels et la manière dont la justice est exercée.

L’indépendance judiciaire en question

Au-delà du travail judiciaire lui-même, la numérisation influence aussi l’indépendance de la justice. Celle-ci concerne les conditions matérielles et organisationnelles dans lesquelles les décisions sont prises.

Traditionnellement, les dossiers étaient gérés au sein des juridictions. Avec les plateformes numériques, la gestion des fichiers, des bases de données et des systèmes informatiques implique désormais d’autres acteurs : prestataires privés, ordres professionnels, services publics fédéraux. Certaines juridictions ont tenté de conserver la maîtrise de leurs outils, en développant leurs bases de données en interne. Mais ailleurs, les dépendances sont plus fortes, qu’elles lient l’institution à un prestataire privé pour la maintenance d’un système pénal, ou à l’Ordre des avocats pour une plate-forme de gestion des faillites.

La question devient plus sensible encore lorsque l’exécutif intervient dans la gouvernance des infrastructures. En novembre 2025, la Cour constitutionnelle a annulé une disposition relative au dossier pénal numérique. Le registre central, censé constituer la source authentique des dossiers de procédure, était géré par un comité institué auprès du Service public fédéral de justice, au sein duquel les représentants de l’ordre judiciaire ne disposaient ni d’une majorité ni d’une voix prépondérante. La Cour a estimé qu’une telle structure ne garantissait pas suffisamment l’indépendance judiciaire.

Une soutenabilité institutionnelle fragilisée

Sur le terrain, un paradoxe s’impose aux acteurs et aux observateurs : le numérique semble à la fois en retard – outils défaillants, connexions incertaines – et en accélération permanente, avec des projets qui se succèdent avant même que les précédents ne soient stabilisés. Dans ce contexte, les décalages et les imprévus ne sont pas toujours anticipés par les réformes. Ils sont absorbés au quotidien par les professionnels eux-mêmes : prendre en main un nouveau logiciel, contourner une étape bloquée, maintenir une cohérence alors que les catégories évoluent plus vite que les règles qu’elles sont censées servir.

À long terme, cette succession d’adaptations produit une forme d’usure institutionnelle. Les outils se suivent, les systèmes changent et les équipes doivent constamment apprendre, désapprendre, réapprendre et compenser des défauts de conception par du bricolage. Innovation et usure coexistent dans un même geste : maintenir la justice opérationnelle à travers des infrastructures fragiles.

Cette fatigue ne tient pas seulement aux outils eux-mêmes, mais au rythme auquel ils sont conçus et déployés. Les projets numériques sont souvent financés dans les cycles courts des législatures, des plans stratégiques, d’éventuels fonds européens du plan de relance. Ces financements privilégient le lancement et les échéances visibles. Mais la justice fonctionne dans la durée. Elle exige stabilité, continuité et réparabilité.

De plus, un système numérique ne vit pas seulement au moment de son déploiement. Il exige des mises à jour, des corrections et un support constant. Ces coûts de maintenance sont souvent sous-estimés, fragmentés ou financés de manière provisoire. Les juridictions se retrouvent alors à faire fonctionner des systèmes instables ou partiellement aboutis.

Ce décalage entre le temps politique de l’innovation et le temps institutionnel de la justice fragilise la capacité des juridictions à faire fonctionner durablement les dispositifs numériques sur lesquels elles reposent. La Cour des comptes belge a récemment alerté sur la viabilité à long terme des initiatives de justice numérique dans leur gouvernance actuelle.

Au service de quelle justice ?

La numérisation de la justice ne peut être réduite à un simple chantier technique. Elle engage des choix de gouvernance, de financement, et de conception du service public. Présentée comme une réponse à la lenteur ou à la complexité de la justice, elle redessine en réalité les équilibres institutionnels et les conditions d’exercice du travail judiciaire.

L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’efficacité des outils. Il réside dans la manière dont ils sont conçus, gérés, financés, et maintenus dans le temps, et dans la vision de la justice qu’ils contribuent à instituer. Car derrière les plateformes et les registres numériques se jouent des questions plus fondamentales : quelles pratiques professionnelles, quelles formes d’indépendance et quelles temporalités institutionnelles ces dispositifs rendent-ils possibles – ou fragilisent-ils ? Et à quel prix ?

The Conversation

Lisa Pelssers a reçu des financements du Fond national de la recherche scientifique (FRS-FNRS).

ref. Numérisation de la justice : les leçons du cas belge – https://theconversation.com/numerisation-de-la-justice-les-lecons-du-cas-belge-277644

José Antonio Kast au pouvoir au Chili : un tournant symptomatique d’une radicalisation droitière en Amérique latine

Source: The Conversation – in French – By Damien Larrouqué, Maître de conférences en sciences politiques et membre du centre de recherche multidisciplinaire AGORA (EA 72935), CY Cergy Paris Université

L’élection d’un président chilien ouvertement nostalgique de Pinochet s’inscrit dans une poussée plus large des droites radicales en Amérique latine, nourrie par le mécontentement social et l’incapacité des systèmes politiques à canaliser certaines revendications. Au Chili, cette dynamique découle notamment des frustrations post-2019, du rejet du projet constitutionnel et d’un déplacement des attentes citoyennes vers la sécurité et l’ordre, que le nouveau pouvoir érige en priorité.


Après une large victoire – 58 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle en décembre dernier –, José Antonio Kast a pris ses fonctions le 11 mars, devenant ainsi le premier président de droite radicale au Chili depuis le retour à la démocratie en 1990.

Son triomphe électoral constitue la dernière manifestation d’une poussée conservatrice, voire réactionnaire, en Amérique latine. Ce cap à tribord s’est illustré lors du sommet baptisé « Bouclier des Amériques », organisé le 6 mars à l’initiative de Donald Trump, lequel a convié à Miami des dirigeants latino-américains aux orientations idéologiques compatibles avec les siennes : du libéral-conservateur paraguayen Santiago Peña à l’autocrate salvadorien Nayib Bukele, en passant par le libertarien argentin Javier Milei. Kast, élu mais non encore investi, y a également été invité.

Pour comprendre l’ascension de ces nouvelles droites, il faut cependant dépasser les catégories analytiques trop générales qui tendent à homogénéiser des situations nationales très différentes. Leur émergence s’inscrit dans une séquence politique marquée par la radicalisation d’une partie des électorats et par la difficulté croissante des systèmes politiques à répondre aux mécontentements sociaux.

Comme le montrent Gabriel Kessler et Gabriel Vommaro dans La era del hartazgo, un facteur joue un rôle clé : l’existence – ou non – de coalitions politiques capables de politiser certaines revendications sociales. Les deux politologues expliquent que là où ces coalitions structurent le conflit politique, les demandes sociales peuvent être intégrées dans l’arène institutionnelle et donc canalisées dans une logique démocratique. Ailleurs, leur absence nourrit un mécontentement diffus et une forte défiance envers les élites, qui se traduit par un vote pour des outsiders, c’est-à-dire pour des candidats situés en marge de l’échiquier politique, voire à l’extérieur de l’arc républicain. Le titre de leur ouvrage en espagnol évoque ainsi cette « irrépressible et insupportable colère » (hartazgo) qui aboutit « à renverser la table ».

Quelle nouvelle droite pour le Chili ?

Le cycle politique actuel au Chili trouve son origine dans les mobilisations sociales de 2019, qui avaient fait naître de fortes attentes citoyennes. Mais les conséquences délétères de la pandémie de Covid-19, qui ont contribué à accentuer les difficultés économiques, la dégradation du climat sécuritaire, les tensions migratoires, ainsi que les faux espoirs nés d’un projet constitutionnel mal ficelé – rejeté par 62 % des Chiliens lors d’un référendum en septembre 2022 — ont progressivement modifié la perception de la situation nationale.

Au cours des cinq dernières années, les revendications adressées à la classe politique ont évolué de manière substantielle : d’un agenda initialement centré sur les questions de justice sociale, elles ont pris la forme d’aspirations au rétablissement de l’ordre et à la stabilité institutionnelle. Les exigences redistributives n’ont pas pour autant disparu, mais elles apparaissent conditionnées à la restauration préalable de l’autorité de l’État. Pour reprendre la fameuse devise associée au positivisme d’Auguste Comte, courant philosophique qui a été très influent en Amérique latine et singulièrement au Chili au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles, la rhétorique droitière contemporaine revendique d’abord « l’ordre », avant « le progrès ».

Au niveau discursif, le nouveau gouvernement développe l’idée que le Chili, depuis le mandat du président de gauche Gabriel Boric (2022-2026), est frappé par une crise multidimensionnelle : institutionnelle d’abord, avec un État accusé d’avoir renoncé au maintien de l’ordre et au contrôle des frontières ; économique ensuite, ce qui justifie le retour à une stricte orthodoxie budgétaire ; mais aussi politique, à travers la critique d’une droite conservatrice traditionnelle jugée trop conciliante. À cela s’ajouterait enfin une crise morale qui s’exprime dans les transformations culturelles et la promotion des diversités sexuelles, ethniques, de genre et autres.

Ce diagnostic ne se limite pas à une description de la réalité : il a une valeur performative et participe donc d’une mise en scène politique. Comme d’autres figures de la droite radicale, à l’instar de Marine Le Pen ou de Javier Milei, le nouveau président chilien tend à amplifier les difficultés du pays afin de se présenter comme l’interprète d’un moment critique appelant à la mise en place de mesures exceptionnelles. La sociologie politique tend à montrer que l’exagération de la menace – qu’il s’agisse de son urgence ou de sa gravité – constitue d’ailleurs un trait récurrent des populismes contemporains.

Plus qu’une idéologie rigide, ce conservatisme de nouvelle génération apparaît comme une matrice discursive souple et dynamique, capable de structurer un nouveau projet politique dans une optique potentiellement réactionnaire. Au sens foucaldien, on pourrait y voir une « formation discursive », soit un cadre intellectuel et rhétorique à travers lequel sont distingués certains problèmes publics (par exemple : l’immigration et l’insécurité plutôt que les inégalités sociales ou les ravages environnementaux), élaborées des solutions souvent simplistes mais jugées efficaces pour y faire face (l’expulsion des clandestins ou la construction de prisons plutôt que l’intégration socio-économique ou la rénovation urbaine), ainsi qu’identifiés les acteurs considérés comme crédibles et légitimes pour y répondre (les forces régaliennes plutôt que les partenaires sociaux ou les associations citoyennes).

Au Chili, ce cadrage ne surgit pas de nulle part : il répond en partie à une demande sociale de retour à l’ordre que le projet du Parti républicain, fondé par Kast en 2019, est parvenu à capter. Il s’inscrit aussi dans un contexte politique marqué à la fois par la prégnance de l’anticommunisme et par le bilan mitigé du gouvernement de Gabriel Boric sur le plan social et économique.

Affiné à la suite de deux campagnes présidentielles (2017 et surtout 2021, où il avait perdu au second tour face à Boric), le projet de Kast apparaît comme hybride. Il est authentiquement le produit de la droite chilienne, dans la mesure où il s’enracine dans la tradition idéologique de la subsidiarité, principe central sous la dictature militaire (1973-1990) qui associait libéralisme économique et conservatisme moral. Mais il est aussi partie intégrante d’un réseau plus large de nouvelles droites radicales, avec lesquelles il partage des affinités idéologiques (Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil, Bukele au Salvador, Meloni en Italie) et certaines stratégies de communication disruptives.

Les risques de dérive illibérale

Au Chili, le gouvernement est nommé par le président de la République dans le cadre d’un présidentialisme renforcé, caractérisé par des pouvoirs étendus sur l’exécutif et une influence marquée sur le législatif. Les premières mesures adoptées donnent un aperçu des priorités du nouveau gouvernement. À la manière des préconisations d’un Steve Bannon, l’ancienne éminence grise de la Maison-Blanche, dont la méthode consiste à « inonder la zone », l’enjeu est de saturer l’agenda politique par la signature de nombreux décrets et l’envoi de projets législatifs exorbitants au Congrès, dits « omnibus », qui rappelle l’initiative portée par le président argentin Javier Milei ou encore celle du One Big Beautiful Bill du président Trump.

Cette stratégie cherche à imposer le tempo gouvernemental en tirant parti des divisions de l’opposition et des marges de manœuvre relatives au Congrès. Bien que les forces de droite n’y disposent pas de la majorité absolue, elles ont récemment obtenu la présidence des deux Chambres, ce qui leur confère un pouvoir non négligeable dans la conduite de l’agenda législatif.

Sur le plan idéologique et politique enfin, deux mesures ont particulièrement marqué le début du mandat kastien. La première concerne l’ouverture à l’octroi de grâces présidentielles individuelles en faveur de membres des forces en uniforme – carabiniers ou militaires – incarcérés pour des faits survenus lors des manifestations de 2019. Cette initiative fait écho à un projet de loi récemment approuvé par le Sénat visant à permettre la commutation de peines pour des personnes condamnées pour violations des droits humains, notamment sous la dictature.

La seconde mesure porte sur un durcissement de la politique migratoire à la frontière nord du Chili, notamment avec la Bolivie et le Pérou, où a été annoncé le creusement de tranchées dans une région désertique et foncièrement inhospitalière. Dans le cadre du plan « Escudo Fronterizo » (bouclier frontalier), l’exécutif entend renforcer les dispositifs de lutte contre l’immigration irrégulière et les réseaux criminels transnationaux.

Ces orientations s’inscrivent dans un renforcement du présidentialisme et dans la centralité accordée aux politiques sécuritaires et migratoires. Lorsque la notion d’ordre devient l’axe structurant de l’action publique, le risque apparaît de voir se banaliser des mesures exceptionnelles et s’élargir les marges du pouvoir coercitif de l’État – ce d’autant que les prérogatives institutionnelles en la matière sont déjà réputées très larges au Chili.

Un discours qui se veut rassurant

Depuis son élection, José Antonio Kast joue par ailleurs sur deux registres discursifs. D’un côté, il conserve un ton institutionnel et modéré, insistant sur l’unité nationale et sur la nécessité de gouverner pour l’ensemble des Chiliens, au-delà des clivages partisans et des logiques de camp. De l’autre, son discours adopte par moments une dimension plus doctrinaire, notamment à travers la rhétorique de la « bataille culturelle », alignée sur celle de ses homologues argentin, Javier Milei, et espagnol, Santiago Abascal, et qui a récemment été au centre de son intervention lors du VIIᵉ Sommet transatlantique à Bruxelles, pendant sa tournée européenne de février 2026.

Dans l’ensemble, le nouveau gouvernement chilien semble ainsi chercher à concilier une identité programmatique affirmée (relevant de la « droite dure ») avec une inscription dans les cadres institutionnels existants (fruits d’une démocratie consolidée). La trajectoire du mandat dépendra en grande partie du maintien – ou non – de ce délicat équilibre entre affirmation politique, respect des institutions et préservation des limites démocratiques au pouvoir exécutif.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. José Antonio Kast au pouvoir au Chili : un tournant symptomatique d’une radicalisation droitière en Amérique latine – https://theconversation.com/jose-antonio-kast-au-pouvoir-au-chili-un-tournant-symptomatique-dune-radicalisation-droitiere-en-amerique-latine-278454

Survivre et résister : les réseaux de défense des droits humains face au déclin démocratique aux Philippines

Source: The Conversation – in French – By Margaux Maurel, Doctorante en affaires internationales spécialisée sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets d’infrastructure et d’énergie dans les pays du Sud Global et l’activisme transnational. Chercheuse affiliée au CERIUM, HEC Montréal

Comment défendre les droits humains quand le pouvoir commet des crimes contre l’humanité ? La comparution de Rodrigo Duterte devant la Cour pénale internationale (CPI), en février, relance la question du déclin démocratique aux Philippines et du rôle vital des réseaux de défense.


En mars 2025, Duterte est arrêté par les autorités philippines et livré à la CPI pour répondre d’accusations de crimes contre l’humanité liés à la « guerre contre la drogue », menée lors de son mandat présidentiel (2016-2022) et lorsqu’il était maire de la ville de Davao (2013-2016). Cette campagne brutale a fait des milliers de morts et normalisé les exécutions extrajudiciaires et autres violations des droits humains imputables notamment à la police.

En 2022, les élections ont porté au pouvoir Ferdinand Marcos Junior, fils de l’ancien dictateur, tandis que Duterte jouit toujours d’une très grande popularité.

Aux Philippines, le déclin démocratique ne s’est pas produit par un coup d’État spectaculaire, mais à l’intérieur même du processus électoral. Les institutions formelles subsistent, mais leur usage est progressivement instrumentalisé.

Dans ce contexte, les réseaux de défense des droits humains (locaux, nationaux et leurs alliés internationaux) jouent un rôle clé puisque leur mission intrinsèque consiste à documenter et rapporter les abus et violations du pouvoir en place, et donc à développer un contre-narratif. Cet article explore donc comment ces réseaux se sont adaptés sous Duterte puis sous Marcos Jr., et comment leurs stratégies ont évolué.

Pour mener cette recherche, nous avons réalisé des entretiens avec des organisations de défense des droits humains aux Philippines et au Canada et constitué une base de données qualitative recensant les violations commises sous les administrations Duterte (2016-2022) et Marcos Jr. (depuis 2022).




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S’adapter au déclin démocratique et à l’ambiguïté

Aux Philippines, le déclin démocratique ne se traduit pas seulement par une intensification de la répression, il déstabilise les attentes vis-à-vis du comportement de l’État. Autrement dit, l’État devient imprévisible et difficile à lire pour les personnes engagées dans la défense des droits humains.

Les menaces publiques de Duterte dans les médias génèrent de l’incertitude même en l’absence d’une action coercitive immédiate. La répression n’est pas toujours centralisée, elle peut aussi être exercée par les forces de police locales, les paramilitaires ou des civils enhardis par la rhétorique de l’État et le climat d’impunité.

Ces formes indirectes de répression brouillent les distinctions entre coercition étatique et non étatique et génèrent des perceptions inégales et changeantes de la menace.

Dans ce contexte, les personnes engagées dans la défense des droits humains anticipent et atténuent les risques grâce à un répertoire d’adaptation, défini comme un ensemble de stratégies visant à permettre aux réseaux de défense des droits humains de protéger leurs membres tout en poursuivant leur action de plaidoyer et en conservant leur crédibilité. Concrètement, cela peut signifier fermer un bureau local ou transférer la parole à des alliés internationaux pour diminuer le risque direct.

Ces réseaux ne sont pas des acteurs unitaires, mais sont plutôt composés de nœuds interconnectés (secrétariats nationaux, sections régionales ou locales, organisations affiliées et coalitions transnationales). Chaque nœud est doté d’un accès inégal à l’information, aux ressources financières et matérielles, à la légitimité et à la protection, ce qui conditionne ses capacités d’adaptation au déclin démocratique.

Les vestiges des mobilisations passées et le capital social façonnent aussi la manière dont les défenseurs perçoivent les menaces, interprètent les signaux de l’État et décident d’agir. Cela explique parfois des interprétations différenciées de certains agissements. Par exemple, des alliances comme Karapatan et iDEFEND sont composées de membres expérimentés qui ont une lecture historique de la répression aux Philippines. Des organisations plus récentes ou basées à l’étranger comme ICHRP Canada ont pu avoir des perceptions différentes.


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Un déclin inégal : survivre à la violence de manière différenciée

Le début du mandat de Duterte est caractérisé par une grande ambiguïté. Ses déclarations violentes et ses promesses de réforme sociale simultanées ont généré incertitude et confusion parmi les réseaux de défense des droits humains qui tentaient d’interpréter la trajectoire du régime. L’ONG Karapatan témoigne :

Bien sûr, on se demandait comment juger Duterte, étant donné qu’à 8 heures du matin, il disait qu’il allait tuer tous les toxicomanes, et à midi, qu’il allait libérer tous les prisonniers politiques.

Entre 2017 et 2020, on observe une escalade et une apogée de la violence. Les années 2020-2022 sont éprouvantes pour les organisations, car il faut s’adapter à une violence et une répression continue, banalisée mais aussi de plus en plus institutionnalisée. La loi antiterroriste de 2020 généralise le « red-tagging » (pratique du gouvernement consistant à accuser des individus ou des organisations d’être des ennemis de l’État) et renforce la surveillance.

Sous Ferdinand Marcos Jr., de nombreux instruments répressifs ont été conservés mais rebaptisés, avec moins d’assassinats extra-judiciaires. Il recourt massivement à des formes de contrôle légalistes et technocratiques. Un défenseur en explique les effets concrets :

À l’heure actuelle, je pense qu’environ 60 organisations ont été poursuivies en vertu de la loi sur le financement du terrorisme. Leurs comptes bancaires sont gelés jusqu’à présent, y compris ceux du personnel. Ainsi, même les comptes bancaires personnels sont gelés. Et les organisations en réseau sont gelées.

Cependant, la répression est inégalement répartie dans l’espace, certains nœuds étant beaucoup plus exposés que d’autres. Les bureaux nationaux, souvent situés dans de grands centres urbains comme Manille, fonctionnent dans une relative sécurité, grâce à leur visibilité médiatique. Les sections locales opèrent à proximité immédiate des forces coercitives de l’État, ce qui les expose à des risques accrus, à une surveillance étroite et à un recours arbitraire à la violence. La sécurité devient ainsi une ressource inégalement distribuée.

Les alliés transnationaux jouissent d’une légitimité internationale, d’un poids institutionnel et sont moins exposés à la répression directe, mais ils n’ont pas d’accès immédiat aux événements sur le terrain, ce qui peut conduire à des perceptions erronées.

Cela entraîne des différences dans la perception des actions de l’État et dans les stratégies d’adaptation. Par exemple, les chapitres locaux peuvent fermer ou déménager lorsque la répression s’intensifie, en privilégiant la sécurité.

Par exemple, nos coordinateurs régionaux, qui étaient auparavant les représentants officiels dans leurs régions respectives. Nous avons mené des enquêtes et des analyses afin de déterminer qui pouvait encore assumer cette fonction dans leur domaine de responsabilité respectif tout en garantissant leur sécurité.

Bien que fondées sur le cas des Philippines, ces réflexions peuvent dépasser les frontières de l’archipel pour éclairer la manière dont les militants des droits humains font face au déclin démocratique qui sévit dans plusieurs pays de la planète. Des Philippines aux États-Unis, ces réseaux ne disparaissent pas : ils s’adaptent, se transforment et inventent de nouvelles façons de lutter pour des sociétés plus justes.

La Conversation Canada

Dominique Caouette a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Margaux Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Survivre et résister : les réseaux de défense des droits humains face au déclin démocratique aux Philippines – https://theconversation.com/survivre-et-resister-les-reseaux-de-defense-des-droits-humains-face-au-declin-democratique-aux-philippines-268759

Les assistantes infirmières‑chef n’ont pas le soutien qu’elles méritent. Voici la formation qui change tout

Source: The Conversation – in French – By Maripier Jubinville, Professeure en sciences infirmières, Université du Québec en Outaouais (UQO)

Les établissements de soins du Québec font face à une crise trop peu discutée : il y a de moins en moins de gestionnaires pour superviser et gérer les soins offerts aux patients. Dans ce contexte, le réseau de la santé demande à du personnel infirmier, les assistantes infirmières-chef (AIC), de prendre en charge de manière accrue des responsabilités pour lesquelles elles n’ont été que peu formées.


Experte dans le développement de formations et professeure à l’Université du Québec en Outaouais, j’ai développé une formation de deux jours visant à renforcer les compétences des AIC et à les soutenir dans l’exercice de leur rôle.

Les assistantes infirmières-chef dans le réseau de la santé

Les AIC agissent comme courroie d’information entre le gestionnaire et l’équipe de soins pour assurer une circulation optimale de l’information et le bon déroulement des soins. Ainsi, elles participent à l’organisation et à la coordination des soins afin d’assurer à la population des soins accessibles, de qualité et sécuritaires. En plus, elles agissent comme personne-ressource pour les équipes.

Leur rôle est toutefois de plus en plus complexe en raison de l’augmentation des responsabilités qui, notamment à la suite des récentes restructurations du réseau de la santé en 2015, rendent son exercice plus difficile. Malgré la place stratégique qu’elles occupent, les AIC se retrouvent encore trop souvent plongées dans ce rôle de gestion nécessitant des compétences spécifiques sans y avoir été véritablement préparées par une formation complète et adaptée à leurs besoins. Cinq compétences sont nécessaires à l’exercice du rôle d’AIC : leadership, communication, caring clinique et administratif, résolution de problèmes et connaissance et compréhension du milieu de soins.

Un constat préoccupant : l’exercice d’un rôle complexe sans formation adaptée

Autant dans les écrits scientifiques que dans les milieux de soins, on constate que les AIC disposent de peu de soutien, notamment de formation pour s’approprier leur rôle. Plusieurs AIC débutent sans avoir reçu au préalable une formation portant sur leurs compétences spécifiques. Cette situation peut avoir des conséquences sur la continuité et la coordination du milieu de soins, ainsi que la qualité des soins offerts.

Les formations actuellement disponibles présentent certaines lacunes, par exemple :

  • Elles n’abordent pas les cinq compétences requises à l’exercice du rôle d’AIC.

  • Elles ne favorisent pas le transfert dans la pratique des nouveaux apprentissages faits en formation.

  • Elles ne sont pas offertes à toutes les nouvelles AIC.

  • Elles sont peu applicables dans les milieux (durée de formation trop longue par exemple).

  • Elles n’ont pas suivi un processus de développement scientifique.

Ainsi, pour pallier ces différentes lacunes, il devenait nécessaire de développer une formation actualisée et mieux adaptée pour soutenir les AIC dans l’exercice de leur rôle.




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Une formation en soutien aux assistantes infirmières-chef

J’ai développé dans le cadre de mes travaux une formation en soutien au renforcement des compétences et à l’exercice optimal du rôle de l’AIC. Cette formation a été élaborée à partir d’écrits scientifiques, puis validée par des personnes expertes de la question. Cette étape a permis de s’assurer que le contenu et les exercices pédagogiques inclus dans la formation soient applicables, clairs et pertinents.

La formation a par la suite été offerte à des AIC d’un établissement de soins afin d’évaluer si elle est applicable, utile et répond bien au besoin de soutien des AIC. Les commentaires ont été unanimes, même ceux provenant d’AIC avec de l’expérience. La formation doit être offerte à toutes les AIC, car elle permet un réel soutien, notamment en proposant différents outils concrets (ex. matrice de priorisation des soins) à appliquer directement dans les milieux. Elle permet à l’AIC de rapidement cerner son rôle et de lui offrir les connaissances et les compétences pour l’accomplir de façon optimale.


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Cette formation, d’une durée de deux jours, intègre une introduction, un module portant sur les AIC, un module pour chacune des cinq compétences nécessaires à l’exercice du rôle d’AIC et une conclusion. En plus des contenus de formation théoriques, elle intègre 48 exercices pédagogiques différents permettant, entre autres, des réflexions, des discussions et une mise en pratique réelle des apprentissages effectués en formation.

Cette formation s’adresse aux AIC, peu importe leur milieu de soins. Elle intègre des exemples d’application mettant de l’avant les principes d’équité, de diversité et d’inclusion.

Les retombées envisagées

Plusieurs retombées sont envisagées par le déploiement de cette formation. En effet, une AIC bien formée qui maîtrise ses compétences et exerce optimalement son rôle entraîne de grands bénéfices pour la population, son équipe de soins et le système de santé.

Concrètement, il est démontré qu’une AIC bien formée aura des impacts la satisfaction des patients et celle des équipes, l’optimisation du fonctionnement général de son milieu de soins, la réduction des coûts de son secteur de soins et du taux de roulement du personnel et sur l’amélioration de la qualité ainsi que la sécurité des soins. En somme, on peut envisager que cette formation contribuera à la stabilité du système de santé, au bénéfice de l’ensemble de la population.




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Une solution pour l’avenir

Cette formation innovante apporte une solution concrète au manque de soutien vécu par les AIC. Elle met de l’avant le rôle essentiel qu’occupent les AIC dans le réseau de la santé et l’importance qu’elles soient soutenues convenablement.

Le déploiement de cette formation dans le réseau de la santé est particulièrement pertinent dans un contexte où la qualité des soins et la gestion des équipes de soins constituent des enjeux cruciaux pour le bien-être de la population, alors qu’il n’existe actuellement aucune formation développée à partir des écrits scientifiques spécifiquement dédiée au soutien des AIC.

Le rôle crucial des AIC dans le réseau de la santé se doit d’être soutenu à travers une formation complète, adaptée à leurs besoins et à leurs réalités. Soutenir les AIC, c’est investir dans le système de santé actuel, où prédomine un manque de personnel, pour le rendre plus efficient.

La Conversation Canada

Maripier Jubinville a reçu des bourses doctorales de l’Université du Québec en Outaouais, la Fondation de l’Université du Québec en Outaouais, le ministère de l’Enseignement supérieur du Québec, le Bureau de Coopération Interuniversitaire, la Fondation des infirmières et infirmiers du Canada et le Réseau québécois de recherche en interventions infirmières.

Caroline Longpré a reçu des financements du CRSH.

Tchouaket Nguemeleu Eric a reçu un financement de la Chaire de recherche du Canada (CRC) et des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC)

ref. Les assistantes infirmières‑chef n’ont pas le soutien qu’elles méritent. Voici la formation qui change tout – https://theconversation.com/les-assistantes-infirmieres-chef-nont-pas-le-soutien-quelles-meritent-voici-la-formation-qui-change-tout-272221

Un accès inégal aux soins dentaires malgré la réforme qui plafonne les prix des couronnes et autres prothèses

Source: The Conversation – in French – By Marion Bruna, Chercheuse post-doctorante en économie, Université de Montpellier

La réforme dite du « 100 % santé » ou « reste à charge zéro » appliquée aux soins dentaires vise à améliorer l’accès aux soins plus coûteux (couronnes, dentiers, bridges…). Mais l’analyse montre, à l’inverse, que cette réforme risque de renforcer les inégalités de prise en charge, car elle exclut celles et ceux qui n’ont pas de « mutuelles », mais aussi du fait des spécificités d’exercice des chirurgiens-dentistes (zones sous-dotées en praticiens, tarifs fixés librement…).


Les soins dentaires font partie des soins les plus souvent concernés par le renoncement aux soins, c’est-à-dire le fait de ne pas recourir aux services de soins que son état de santé rend nécessaires. Ce constat est fait à travers toute l’Europe, où les soins dentaires sont en général peu couverts par le régime public d’assurance santé. Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, moins d’un tiers des dépenses dentaires sont prises en charge par le régime public et, dans certains cas, comme en Grèce, le système public de santé ne prend en charge aucun frais dentaire.

En France, il a été estimé que les soins dentaires représentaient quasiment la moitié des renoncements aux soins pour raisons financières. La réforme du « 100 % santé » doit répondre à cette problématique. Concernant les soins dentaires, la réforme « 100 % santé » plafonne les prix des prothèses (couronnes dentaires, bridges, dentiers), en contrepartie d’une revalorisation des soins buccodentaires fréquents (traitement des caries, détartrage, etc.).

Mais son fonctionnement repose sur les assurances santé privées (c’est-à-dire les complémentaires santé, communément appelée « mutuelles » même si elles ne relèvent pas toutes du Code de la mutualité, ndlr) et sur les pratiques des chirurgiens-dentistes, ce qui peut limiter son efficacité dans l’accès aux soins buccodentaires.

Soins conservateurs versus pose de prothèses dentaires

La principale spécificité des soins dentaires est la dualité qui caractérise ces soins, entre les soins conservateurs, qui soignent la dent en conservant au maximum les tissus dentaires (détartrage, dévitalisation…) et les soins prothétiques, qui correspondent à la fabrication et la mise en place d’une prothèse.

La convention dentaire de 2018 met en lumière un déséquilibre dans la pratique des soins dentaires, largement influencé par un modèle économique favorisant les soins prothétiques. Ce système s’est accompagné d’une augmentation des dépassements d’honoraires de plus de 66 % sur ces actes au cours des dix dernières années, ce qui contribue à un reste à charge élevé pour les patients. Cette structuration de tarifs conduit les praticiens à choisir des stratégies thérapeutiques plus orientées vers les soins prothétiques que vers les soins conservateurs qui sont moins rémunérateurs.

L’autre spécificité qui caractérise les soins dentaires vient du fait que l’immense majorité des chirurgiens-dentistes exercent une activité libérale (83,2 % des praticiens en 2024). Le revenu des chirurgiens-dentistes en libéral est basé sur un système de paiement à l’acte et dépend donc directement de leur activité (nombre d’actes réalisés).

Toutefois, comme les chirurgiens-dentistes peuvent mettre en place des dépassements d’honoraires selon le type de soins qu’ils fournissent, leur revenu dépend aussi de la composition de leur activité et de leur stratégie tarifaire. En 2018, alors que les soins prothétiques correspondaient à 10 % des actes pratiqués par les chirurgiens-dentistes, selon les calculs de la Drees, ils représentaient deux tiers de leurs honoraires.

Le « 100 % santé » dentaire pâtit de l’inégale répartition de la profession

C’est le système sur lequel a souhaité revenir la convention dentaire de 2018, qui fixe les tarifs applicables aux soins dentaires au terme d’une négociation entre l’Assurance maladie et les organisations professionnelles représentatives des chirurgiens-dentistes. Elle repose sur une double logique : d’une part, le plafonnement des tarifs des soins prothétiques pour limiter le dépassement et, d’autre part, la revalorisation des soins conservateurs (traitement des caries, détartrage, etc.).

En parallèle, la réforme du « 100 % santé » a créé, pour certains postes de soins particulièrement coûteux, dont les soins dentaires prothétiques (couronnes, prothèses amovibles couramment appelées dentiers, etc.), un panier de soins garantis sans dépassement d’honoraires et accessibles à tous, sous conditions.

Cette approche a contribué à limiter le renoncement aux soins dentaires pour raisons financières. Mais elle se heurte à la structuration de l’activité des chirurgiens-dentistes, qui sont essentiellement installés en libéral (ce qui signifie qu’ils fixent librement leurs tarifs), et à leur inégale répartition géographique, d’où résultent des zones avec une faible densité médicale. En effet, dans les zones très sous-dotées en chirurgiens-dentistes, le risque qu’une personne avec de faibles revenus renonce à des soins (de tous types, dentaires ou autres) est 23 fois plus élevé que pour une personne n’ayant pas de faibles revenus.

Si les travaux existants autour de l’accessibilité aux soins selon la zone géographique portent principalement sur les médecins généralistes, ce sujet constitue une véritable préoccupation concernant les chirurgiens-dentistes. Le ministère de la santé a ainsi établi un zonage des chirurgiens-dentistes qui indique que 70,8 % des communes et arrondissements français sont très sous-dotés en chirurgiens-dentistes et que seulement 3 % d’entre eux sont des zones très dotées en chirurgiens-dentistes (chiffres pour l’année 2024).

Depuis 2015, des dispositifs incitatifs mis en place par l’Assurance maladie visent à favoriser l’installation des dentistes en centre de santé dans les zones très sous-dotées. Néanmoins, les premières dynamiques d’installation ont pu contribuer à façonner une géographie de l’offre de soins qui se perpétue malgré des politiques incitatives récentes.

La liberté tarifaire des chirurgiens-dentistes reste garantie

La mise en œuvre du « 100 % santé » se heurte aussi à une profession dotée d’un fort pouvoir de marché, c’est-à-dire avec une forte capacité à influencer les prix, ainsi qu’à des marges de manœuvre dans la mise en œuvre des dispositions qu’ils doivent appliquer. Ils ont, par exemple, la possibilité de refuser d’appliquer le « 100 % santé » et leur liberté tarifaire reste garantie.

Les chirurgiens-dentistes fournissent un soin dans une relation marquée par une asymétrie de l’information : le dentiste dispose de plus d’informations que le patient sur les soins nécessaires et les différentes options possibles.




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Cette relation peut conduire, dans certains cas, notamment dans un contexte où la santé buccodentaire s’améliore, comme c’est le cas en Norvège, à des phénomènes de demande induite, c’est-à-dire à la proposition de soins plus nombreux que nécessaire.

La montée en puissance des « mutuelles »

L’autre limite de la réforme du « 100 % santé » est que son approche repose intégralement sur la mobilisation du financement par la complémentaire santé (la « mutuelle », ndlr). Cela suppose que le patient est couvert par une complémentaire santé, condition de fonctionnement du dispositif. L’accès à une complémentaire santé reste alors central dans le recours aux soins dentaires.

Alors qu’en France, l’Assurance maladie obligatoire est le principal financeur des tarifs publics fixes, ces derniers restent néanmoins largement inférieurs aux prix réellement pratiqués par les dentistes, en particulier pour les prothèses dentaires. Le rôle de l’Assurance maladie se voit donc contraint par un pouvoir de régulation limité, au profit des logiques de marché pour la pose d’une couronne dentaire ou d’un dentier.

Couronnes, dentiers, bridges : que remboursent la « Sécu » et la « mutuelle » ?

  • L’Assurance maladie obligatoire (la « Sécu ») offre le même montant de remboursement pour toutes et tous, sur la base des « tarifs Sécu » qu’elle a fixés. Or ceux-ci sont parfois décorrélés des tarifs réellement pratiqués par les dentistes, en particulier pour les couronnes, les dentiers et les bridges.
  • La « mutuelle » complète la part de la dépense prise en charge par l’Assurance maladie obligatoire, mais les montants qu’elle rembourse varient selon les contrats.

En 2019, le reste à charge des ménages sur les prothèses dentaires représentaient 36,8 % de la consommation de ce soin. Les « mutuelles » (qui correspondent à des assurances santé privées) interviennent comme financeurs indispensables pour les remboursements de soins dentaires. Elles permettent une prise en charge qui varie d’une personne à l’autre, selon le contrat souscrit. En effet, le niveau de remboursement de soins coûteux, comme les prothèses dentaires, est étroitement lié à la qualité du contrat, ce qui a pour effet de renforcer des inégalités structurelles d’accès aux soins buccodentaires.

Le « 100 % santé » apparaît ainsi comme une étape supplémentaire de la privatisation du financement des soins, en rendant indispensable l’existence d’une complémentaire santé pour éviter tout renoncement aux soins.

Ces réformes successives se traduisent progressivement par une augmentation des prix des complémentaires santé. Elles contribuent également à exclure une partie de la population, dépourvue de « mutuelles » ou d’une complémentaire santé solidaire, des dispositifs d’accès aux soins. Soit 2,5 millions de Français en 2019, selon l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes).

L’analyse de cette réforme tend ainsi à montrer que son caractère inclusif dans l’accès aux soins dentaires pourrait être davantage porteur d’inégalités « par construction » du fait, d’une part, des enjeux plus complexes, comme la manière dont les praticiens adaptent leurs activités en fonction des nouvelles incitations économiques, et, d’autre part, du recours indispensable à une assurance santé privée.


Cet article s’appuie sur des travaux de recherche réalisés dans le cadre du projet « L’égalité de l’accès aux soins dentaires dans la réforme « 100 % Santé » – 100T-Dent » qui a bénéficié du soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Les recherches ayant contribué à cet article ont été financées dans le cadre du projet ANR « 100 T dents ».

ref. Un accès inégal aux soins dentaires malgré la réforme qui plafonne les prix des couronnes et autres prothèses – https://theconversation.com/un-acces-inegal-aux-soins-dentaires-malgre-la-reforme-qui-plafonne-les-prix-des-couronnes-et-autres-protheses-278742

Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains

Source: The Conversation – in French – By Thierry Vircoulon, Coordinateur de l’Observatoire pour l’Afrique centrale et australe de l’Institut Français des Relations Internationales, membre du Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme, Université Paris Cité

Le premier Africain officiellement mort sur le front russo-ukrainien était un jeune zambien tué en septembre 2022. Il était en prison en Russie et avait rejoint les rangs de l’organisation paramilitaire russe, le Groupe Wagner (devenu Africa Corps), en échange d’une amnistie. Depuis lors, plusieurs études récentes ont mis en lumière le recrutement d’Africains et d’Africaines par la Russie.

Dans une récente étude, j’ai constaté que, loin de refléter des aventures picaresques modernes ou des engagements individuels pro-russes, ces recrutements s’inscrivent dans le cadre d’une politique d’exploitation des migrants conçue et pilotée par les autorités russes.

Qui sont les recrutés ?

Les autorités russes recrutent deux catégories de personnes :

  • de jeunes femmes âgées de 18 à 22 ans, sans formation professionnelle spécifique pour travailler dans la zone économique spéciale d’Alabuga, au Tatarstan;

  • des hommes sans condition d’âge et de compétences professionnelles qui servent dans les rangs de l’armée russe.

Les premières se voient proposer des formations professionnelles gratuites pour des métiers civils avec procédure rapide de délivrance de visa. Elles candidatent auprès d’organismes officiels dans leur pays (Maisons Russie, ambassades de Russie, etc.) pour entrer dans ce qui est présenté comme un programme de formation professionnelle mais qui est, en réalité, au service du complexe militaro-industriel russe.

Les seconds répondent généralement à des offres d’emplois civils en Russie avec des salaires attractifs, souvent accompagnés de perspectives d’installation durable.

Qu’il s’agisse des hommes ou des femmes, la majorité des recrutés sont dupés par des offres d’emplois et de formation trompeuses.

Les formations professionnelles promises aboutissent très souvent à assembler des drones dans une usine d’Alabuga, tandis que les emplois promis aboutissent à endosser l’uniforme de l’armée russe. Seule une minorité d’hommes sont attirés par les campagnes de recrutement de l’armée russe sur certains réseaux sociaux et s’engagent en toute connaissance de cause. Ce sont souvent des militaires ou des policiers qui désertent.

Pour tous les autres, la recherche d’opportunités professionnelles et d’une meilleure vie dans un pays développé se transforme en implication directe ou indirecte dans une guerre en Europe.

Qui sont les recruteurs ?

Les recruteurs de Moscou forment une nébuleuse hétérogène aux profils variés. On y trouve des paramilitaires russes en Afrique, des Africains émigrés en Russie, des influenceurs africains, des associations de russophiles, des agences africaines spécialisées dans l’émigration de travail et des passeurs clandestins.

Cas exceptionnel pour l’instant, un parti politique aurait aussi joué le rôle de sergent recruteur pour l’armée russe. En Afrique du Sud, le parti d’opposition MK de l’ancien président Jacob Zuma a envoyé, pendant l’été 2025, 17 de ses militants suivre une soi-disant formation de garde du corps en Russie. Ceux-ci ont tous fini dans les rangs de l’armée russe.

Dans les pays où il est implanté (Centrafrique, Burkina Faso, Niger, Mali, etc.), le groupe paramilitaire Africa Corps (l’ex-Wagner Group d’Evgueni Prigojine) a aussi recruté des Africains pour aller combattre en Ukraine. Dans ces pays, il peut recruter très aisément car il coopère avec les armées nationales et parfois aussi avec certaines milices.

Parmi les Africains recruteurs de Moscou, plusieurs profils se dégagent :

  • les anciens formés dans ce qui était alors l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et qui étaient souvent des membres de l’appareil sécuritaire;

  • des adultes trop jeunes pour avoir connu l’URSS mais attirés par le discours anti-occidental du régime poutinien et souvent membres d’organisations affiliées aux BRICS;

  • et de purs opportunistes qui en profitent pour gagner de l’argent.

Fait particulier, en Afrique du Sud, les réseaux de recrutement mis à jour semblent organisés par des femmes : une journaliste de la radio nationale sud-africaine, la députée fille de l’ex-président Jacob Zuma et une femme d’affaires.

Quel est le rôle de la corruption dans le recrutement ?

La corruption intervient à chaque étape du recrutement. Des agences de travail à l’étranger ou des intermédiaires qui arrangent les rendez-vous à l’ambassade de Russie se font payer par les candidats au départ. Quand ils sont stoppés par la police des frontières à l’aéroport, certaines recrues parviennent à « acheter » leur embarquement.

Une fois en Russie, ils ne touchent pas le salaire promis dont une partie serait empochée par leurs officiers. Après le décès de certains, leurs familles ont reçu des messages leur proposant de rapatrier le corps du défunt contre de l’argent.

Qu’arrive-t-il aux hommes en Russie ?

Une fois arrivés en Russie, ils sont pris en charge dès l’aéroport par des militaires. Après vérification de leur identité, même s’ils viennent pour un emploi civil, on leur impose de s’engager dans l’armée. Piégés dans un pays dont ils ne comprennent pas la langue, ils signent un contrat avec le ministère de la Défense et reçoivent une formation militaire sommaire de deux à trois semaines.

Puis, ils sont envoyés dans des unités de combat où beaucoup font, pour la première fois, l’expérience de la guerre. Souvent maltraités dans une armée connue pour sa violence, ils n’ont aucune possibilité de recours et sont utilisés pour les missions les plus dangereuses, voire des missions suicides (par exemple, servir de cibles humaines afin de détecter les positions de l’ennemi et les bombarder).

Pourquoi recruter à l’étranger ?

D’après des estimations américaines, les pertes russes depuis le début du conflit s’élèveraient à 1,3 million de personnes. Pour tenter de compenser ces pertes, les autorités russes ont d’abord recruté parmi les communautés étrangères en Russie.

Elles ont rendu possible l’engagement d’étrangers dans l’armée puis elles l’ont rendu obligatoire en 2025 pour tous les étrangers voulant résider en Russie ou être naturalisés. Mais ce pool de recrutement se tarissant, elles ont décidé de recourir aux migrants.

Recruter des migrants comme combattants permet aux autorités russes de disposer d’une main d’œuvre à bas coût et qui ne compte pas. Ces soldats de fortune coûtent bien moins cher que leurs homologues russes qui sont mieux payés, sont indemnisés en cas de handicap et dont les familles touchent des compensations financières importantes en cas de décès. Le coût des soldats pour le budget russe a donc considérablement augmenté depuis le début du conflit.

En outre, les mercenaires amateurs étrangers sont des soldats jetables. Après avoir utilisé des délinquants recrutés dans les prisons au début de la guerre comme chair à canon, l’armée russe recourt désormais à des étrangers dont la disparition ne gênera personne en Russie et dont les familles ne seront pas indemnisées.

Les migrants constituent donc un réservoir de main-d’œuvre parfait pour une guerre très consommatrice de vies humaines. Pour l’armée russe, il ne s’agit pas de recruter des professionnels de la guerre mais de la chair à canon. Loin d’être limitée au continent africain, cette politique semble globale et particulièrement efficace dans les pays pauvres ayant une grande tradition d’émigration.

De ce fait, plusieurs gouvernements du sous-continent indien ont demandé à la Russie de mettre un terme à cette politique.

Quelle est la réaction des gouvernements africains ?

Silencieux depuis le début de la guerre, des gouvernements africains ont commencé à prendre ce problème au sérieux à cause du scandale des blessés de guerre. Les premières révélations publiques sur les recrutements russes ont eu lieu au Kenya et au Ghana où des familles dont les membres ont disparu en Russie ont informé les médias. C’est surtout le sort des blessés de guerre qui demandaient à être rapatriés de Russie qui a ému l’opinion publique et contraint les autorités de ces pays à :

  • exiger le rapatriement de leurs citoyens;

  • enquêter sur les réseaux de recrutement;

  • prévenir leurs citoyens contre les offres d’emplois en Russie.

Les autorités kenyanes ont ainsi découvert qu’environ 1000 citoyens avaient été recrutés par l’armée russe et ont demandé à Moscou de mettre fin à cette pratique. Elles ont arrêté un groupe de migrants prêts à partir en Russie et enquêtent sur les agences d’émigration qu’elles qualifient de « rogue agencies ».

Certaines d’entre elles ont disparu après les révélations publiques de leur rôle dans le recrutement. Leurs responsables sont introuvables et leurs locaux fermés. Les autorités sud-africaines ont suivi l’exemple du Kenya après le scandale des 17 militants de MK révélé à la fin de 2025. Deux personnalités publiques (l’ex-députée Duduzile Zuma-Sambudla et la présentatrice Nonkululeko Patricia Mantula) sont inculpées et vont être jugées cette année.

Les autorités du Nigeria, du Botswana et du Ghana ont aussi demandé à Moscou de cesser cette pratique. Les pays d’Afrique francophone restent pour le moment silencieux, bien que la présence de leurs concitoyens dans l’armée russe soit confirmée.

Quelle est la réaction des autorités russes ?

Après avoir initialement nié ces recrutements, les autorités russes ont rapatrié quelques recrues du Kenya et d’Afrique du Sud. Elles ont préféré se dédire plutôt que de susciter des tensions diplomatiques avec ces pays. Ces premiers rapatriements sont donc une victoire pour les gouvernements kenyan et sud-africain qui ont encore beaucoup d’autres citoyens à récupérer.

A cette fin, le ministre des Affaires étrangères du Kenya s’est d’ailleurs rendu à Moscou en mars. Prises en flagrant délit de recrutement et consciente de l’image négative de ces scandales, les autorités russes auraient décidé de ne plus recruter dans certains pays, dont le Kenya.

The Conversation

Thierry Vircoulon receives funding from the French Institute for International Affairs.

ref. Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains – https://theconversation.com/guerre-en-ukraine-comment-la-russie-recrute-et-exploite-des-migrants-africains-278344

Le RN s’implante localement, mais échoue dans les métropoles. Quelles leçons pour 2027 ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Sawicki, professeur de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Quel est le bilan des municipales 2026 ? Les deux partis en dynamique, le RN et LFI, sont-ils renforcés en vue des élections présidentielles de l’an prochain ? Entretien avec le politiste Frédéric Sawicki.


The Conversation : quel est le bilan des municipales 2026 ?

Frédéric Sawicki : Commençons par rappeler que dans 9 communes sur 10, les élections ont été jouées dès le premier tour. Les seconds tours ont surtout concerné la France urbaine. Dans une ville sur deux au moins, trois listes étaient en compétition, confirmant la tripolarisation de notre champ politique. Au total, la stabilité politique domine car à la différence de 2008 ou 2014, ces élections municipales n’ont pas été l’occasion de sanctionner une majorité ou un gouvernement, faute de présence massive de listes se réclamant de la « majorité présidentielle ».

En conséquence les rares bascules d’un camp vers l’autre s’expliquent souvent par des considérations locales. Si le PS gagne Saint-Étienne, ça n’est pas sans lien avec les affaires qui ont affecté le maire sortant (mis en cause pour avoir utilisé une vidéo pour exercer un chantage sur son adjoint). Inversement si à Brest, le PS perd, l’effet d’usure du maire sortant, élu depuis 2001, n’y est sans doute pas pour rien. On pourrait multiplier les exemples.

On constate également un certain nombre de constantes sociologiques. Les très grandes métropoles votent toujours massivement à gauche. Dans les villes d’économie touristique, avec une forte présence de professions indépendantes, des petits patrons, de commerçants, des populations liées au monde militaire (par exemple à Toulon), ou des retraités aisés (Nice, Menton ou Cagnes-sur-Mer), le vote est fortement orienté à droite ou désormais à l’extrême droite.

Au total, on constate finalement autant de cas de bascules de la droite vers la gauche ou inversement, que des déplacements à l’intérieur de chaque camp : des villes socialistes ou communistes deviennent LFI (Saint-Denis, Vénissieux), des villes écologistes basculent vers le centre gauche (Strasbourg ou Poitiers). De l’autre côté du spectre, certaines villes de droite ou du centre droit passent à l’extrême droite ou à ses alliés, par exemple à Nice avec Eric Ciotti.

Les quelques bascules de la gauche vers la droite sont rares et elles s’équilibrent par les bascules dans l’autre sens. Sur les municipalités de plus de 50 000 habitants, la gauche et les écologistes perdent Bordeaux, Clermont-Ferrand, Brest, Avignon, Besançon, Poitiers, Cherbourg, mais ils gagnent Saint-Étienne, Nîmes, Amiens, Roubaix, Aubervilliers et Pau.

L’un des résultats notables est l’implantation locale du RN…

Frédéric Sawicki : L’un des phénomènes nouveaux est le fort renforcement de l’ancrage municipal du Rassemblement national. En 2020, le RN ne l’a emporté que dans 17 villes, dont sept de plus de 20 000 habitant·e·s. Cette fois-ci, il en gagne 60. Certes, il y a des échecs importants à Toulon ou Nîmes, mais il y a la conquête de nombreuses villes moyennes comme Carpentras, La Seyne-sur-Mer, La Flèche, Vierzon, Montargis, Liévin… La présence du RN est surtout localisée dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, sur la Côte d’Azur, mais aussi en Occitanie (Agde, Castres, Carcassonne, Montauban).

Par ailleurs, le RN ancre sa présence dans les villes qu’il avait conquises en 2014 puis en 2020, c’est essentiel pour renforcer sa crédibilité en vue des présidentielles de 2027.

LFI est-il également renforcé par ces élections municipales ?

Frédéric Sawicki : La percée de LFI est réelle puisque plusieurs villes de plus de 30 000 habitants sont gagnées – Saint-Denis, Roubaix, Saint-Paul et Le Tampon (à La Réunion), Vénissieux, Vaux-en-Velin, La Courneuve, Creil. Ce n’est pas rien quand l’on part de zéro. Pour autant, il faut relativiser cette percée.

Les insoumis ont échoué dans les situations où ils avaient pris la tête de la gauche (à Toulouse ou à Limoges). Le parti de Jean-Luc Mélenchon n’a pas été en capacité de décrocher des municipalités tenues par la droite, à l’exception de Roubaix.

Par ailleurs, LFI a voulu s’imposer comme un partenaire incontournable, avec la menace de faire chuter le PS en cas de refus d’alliance. Or, lorsque les socialistes et alliés ont refusé la fusion, ils ont rarement été battus. LFI n’a donc pas réussi à démontrer sa capacité de nuisance – le cas de Paris étant emblématique, mais on peut également citer Rennes ou Montpellier.

Enfin, on remarque que dans le cadre d’alliances, notamment avec les écologistes, des villes ont été perdues (Strasbourg, Poitiers, Besançon..). Lorsque les alliances ont permis de gagner (Grenoble, Lyon, Tours), les Insoumis ne seront pas représentés au sein des exécutifs car les fusions étaient uniquement « techniques ». Les élus LFI resteront donc cantonnés à un rôle d’opposant, ce qui ne permet pas au parti de démontrer une capacité à gouverner. C’est un vrai problème pour accéder au pouvoir suprême en 2027 que d’apparaître comme un parti purement protestataire.

On remarque que le centre et la droite ont renforcé leur alliance lors de ces municipales…

Frédéric Sawicki : Il y a eu énormément de listes où le centre droit, Horizons, MoDem et Renaissance, se sont alliés avec des candidats de droite, UDI ou LR, dès le premier tour. Au deuxième tour, on a assisté à de nombreuses fusions. Cette élection municipale s’inscrit donc dans la continuité de l’alliance parlementaire entre le bloc central et la droite depuis 2022 et surtout depuis 2024 et préfigure ce qui pourrait se passer à la présidentielle. Après le second tour, on a entendu des appels pour que LR, Horizons et les macronistes se dotent d’un dispositif et d’un candidat communs. Avec sa victoire au Havre, Edouard Philippe a prononcé un discours visant à fédérer ces forces – même si la bataille reste très ouverte.

Il a beaucoup été question de la « guerre des gauches », avec une fracture nette entre une partie des socialistes et les insoumis… Quels sont les enjeux pour 2027 ?

Frédéric Sawicki : La fracture entre ceux qui refusent toute alliance avec LFI et les autres s’est renforcée avec ces municipales. Mais ce que l’on constate, c’est que le centre autonome n’existe plus guère, le bloc central étant clairement allié avec la droite désormais. Quelle est donc la stratégie d’alliance de ceux qui, comme Raphaël Glucksmann ou François Hollande, prônent un rapprochement avec les centristes ? Si le Parti socialiste sort plutôt renforcé de cette élection, c’est parce qu’il a su s’allier, dès le premier tour, avec les écologistes, les communistes, Place publique ou d’anciens insoumis. La seule voie qui semble se dessiner pour la gauche, c’est de travailler sur ce socle en la renforçant – sans LFI – tout en montrant aux électeurs insoumis qu’ils ne sont pas des inaudibles et que leurs aspirations sont entendues.

Certains observateurs redoutaient une « fusion » entre la droite et l’extrême droite. Elle n’a pas eu lieu au niveau des appareils. En revanche, les électeurs de la droite et de l’extrême droite se sont, semble-t-il, bien rapprochés…

Frédéric Sawicki : Les initiatives locales de rapprochement entre le RN et des candidats de la droite ont immédiatement été condamnées par LR. Le fait que Bruno Retailleau n’ait pas appelé à voter Christian Estrosi contre Eric Ciotti à Nice a provoqué l’indignation. En revanche, le choix des électeurs a montré une grande porosité entre droite et extrême droite. La présence de candidats insoumis faisant figure de repoussoir, des électeurs RN ont voté LR pour faire barrage à la gauche, et des électeurs LR ont voté RN pour les mêmes raisons. C’est clair à Brest, à Clermont-Ferrand, à Limoges, Besançon, Marseille, où l’électorat de Martine Vassal (LR) a été divisé par deux entre le premier et le second tour, au profit de Franck Allisio (RN).

Finalement, qui sort vainqueur de ces municipales ? Le RN a-t-il franchi une étape de plus pour un succès en 2027 ?

Frédéric Sawicki : Le RN bénéficie d’une dynamique positive, le renforcement de son implantation locale est une étape importante en vue des sénatoriales mais aussi des élections présidentielles et législatives. Pour autant, il reste à la porte des très grandes villes, ce qui est une faiblesse majeure dans la perspective de sa marche vers l’Élysée. Comment un parti pourrait-il gagner le pouvoir national en étant absent des métropoles où se concentre l’essentiel de l’activité intellectuelle et économique de la nation ? Le RN représente autour de 30 % des électeurs : il peut gagner en 2027 face à un Jean-Luc Mélenchon isolé, ou si la gauche (hors LFI) et la droite restent divisées. Le succès du RN en 2027 n’a donc rien d’inéluctable à condition que la gauche ou la droite rassemblent. C’est ce que François Mitterrand avait réussi à faire en 1981 et en 1988. C’est ce que Jacques Chirac avait fait en 1995, comme Nicolas Sarkozy en 2007. C’est désormais aux forces politiques de jouer… avec les bonnes cartes.


Propos recueillis par David Bornstein

The Conversation

Frédéric Sawicki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le RN s’implante localement, mais échoue dans les métropoles. Quelles leçons pour 2027 ? – https://theconversation.com/le-rn-simplante-localement-mais-echoue-dans-les-metropoles-quelles-lecons-pour-2027-279035

Lionel Jospin, figure éthique de la gauche française

Source: The Conversation – in French – By Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France

Lionel Jospin, ancien premier ministre français, s’est éteint dimanche 22 mars, à l’âge de 88 ans. À la tête du gouvernement de la gauche plurielle de 1997 à 2002, il a marqué la vie politique par de nombreuses réformes : les 35 heures, PACS, CMU… premier ministre sous Jacques Chirac, premier secrétaire du PS, il échoua aux élections présidentielles de 1995 et de 2002.


Lionel Jospin fut, des années durant, au cœur des combats de la gauche française, dès 1981, avec la négociation du programme de gouvernement avec le Parti communiste et jusqu’à l’époque de gauche plurielle, de 1997 à 2002, lorsqu’il gouverna une France en situation de cohabitation.

Né en 1937 dans une famille protestante et militante de gauche, de classe moyenne, avec un père enseignant et une mère sage-femme, Lionel Jospin fait de brillantes études à Sciences Po Paris puis à l’ENA. Il entre dans la carrière diplomatique, puis enseigne l’économie à l’IUT de Sceaux, avant d’être complètement happé par la politique.

Étudiant, il avait milité un temps à l’UNEF ; antistalinien et opposé à la politique coloniale de la SFIO, il s’engage aussi à l’Union de la gauche socialiste (UGS) créée en 1957, puis au Parti socialiste Unifié (PSU) né en 1960. En 1965, il se laisse séduire par l’Organisation communiste internationaliste (OCI), mouvement trotskiste antibolchevique, au fonctionnement secret, qui envoie ses adhérents militer dans des partis de gauche non communistes. Il est d’abord un intellectuel du mouvement sans action interne dans un autre parti, mais rejoint le Parti socialiste en 1971. Il y participe d’abord à un groupe d’experts des relations internationales. Il est très vite remarqué par François Mitterrand, entre au bureau exécutif en 1973, et y fait une ascension très rapide.

A la tête du parti en 1981

Il devient Premier secrétaire lorsque François Mitterrand entre en campagne présidentielle en 1981. Il est ainsi associé à l’exercice du pouvoir pendant tout le premier septennat mitterrandien, participant chaque semaine au « petit déjeuner du mardi » autour du président pour discuter des politiques à l’agenda. Il quitte la direction du parti en 1988 pour devenir ministre de l’Éducation nationale jusqu’en 1992.

En 1994, dans un contexte de fortes critiques du président dans l’opinion, et d’un score très bas de la liste socialiste aux élections européennes, Michel Rocard renonce à être candidat à la présidentielle de 1995, Jacques Delors aussi. Dans une primaire interne à seulement deux mois du premier tour, Lionel Jospin est facilement désigné candidat face à Henri Emmanuelli, Premier secrétaire. Dans les semaines qui suivent, il fait une remontée fulgurante dans les sondages où son image d’honnêteté est reconnue. Il revendique un droit d’inventaire dans le bilan mitterrandien et propose un programme social avec réduction du temps de travail hebdomadaire à 37 heures, création d’emplois jeunes, amélioration des petites retraites, construction de logements sociaux. Il se déclare aussi favorable à une police de proximité, à la limitation du cumul des mandats et à un mandat présidentiel de cinq ans. Contre toute attente, il arrive en tête du premier tour mais suivi de près par Jacques Chirac et Edouard Balladur. Il est battu au second tour avec un score très honorable après deux mandats socialistes (47,4 %).

Premier ministre de la gauche plurielle de 1997 à 2002

À nouveau Premier secrétaire, il prépare les échéances futures. Aux législatives anticipées de 1997, il conduit une coalition électorale de gauche plurielle (PS, PCF, PR, Mouvement des citoyens, Verts), avec candidature unique chaque fois qu’un accord a été possible, qui obtient une majorité absolue de 319 sièges. Lionel Jospin devient, pendant cinq ans, le premier ministre de la troisième cohabitation, il va donc être le véritable entrepreneur de la politique française pendant cinq ans.

En matière sociale, de nombreux emplois aidés sont créés pour réduire le chômage des jeunes ; une prime pour l’emploi va permettre d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs pauvres ; une allocation personnalisée d’autonomie (APA) et la couverture maladie universelle (CMU) sont créées ; la loi « Solidarité et renouvellement urbains » (SRU) oblige les communes à développer le logement social ; le temps de travail est réduit à 35 heures sans perte de salaire, un congé paternité est instauré ; la TVA baisse d’un point ; des mesures sont adoptées en faveur du développement durable. Concernant les libertés publiques, le PACS, nouveau statut d’union ouvert aux homosexuels est instauré ; les droits des malades sont mieux reconnus ; le droit du sol, aboli en 1993 par la loi Pasqua, est rétabli.

Du point de vue institutionnel, l’intercommunalité est renforcée ; une police de proximité est mise en place ; le mandat présidentiel est réduit à cinq ans ; de nouveaux statuts de la Corse et de la Nouvelle-Calédonie voient le jour ; les fonds spéciaux de l’Elysée sont supprimés ; les ministres sont contraints de ne plus diriger des exécutifs locaux ; la parité des candidatures entre hommes et femmes est instaurée.

Du point de vue économique, le gouvernement Jospin poursuit une politique libérale et privatise – complètement ou en partie – certaines sociétés (notamment France Telecom, Thomson-CSF, Air France) mais aussi des banques (CIC, Société marseillaise de crédit et Crédit lyonnais) et des assureurs (Gan et CNP).

Grâce à ces politiques sociales et de modernisation économique, mais aussi du fait d’une conjoncture économique favorable, le chômage baisse assez fortement, passant de 10,6 % au 3e trimestre 1997 à 7, 9 % au 2e trimestre 2002.

À Matignon, Lionel Jospin ne fait pas d’annonces tonitruantes et reste modeste, soucieux de respecter ses ministres et de dialoguer avec eux, de gérer les conflits entre tendances de la gauche plurielle tout en s’assurant de la continuité des politiques menées avec le programme de la coalition. Il se définit lui-même en 1999 comme « un dogmatique qui évolue, un austère qui se marre et un protestant athée ». Contrairement à beaucoup de chefs de gouvernement français, l’opinion reste positive à son égard, même s’il subit une petite baisse la dernière année. Jacques Chirac, lui, bénéficie de sa position privilégiée de chef de l’État pour critiquer le gouvernement, notamment sur sa politique qui serait trop laxiste à l’égard des incivilités.

L’échec à la présidentielle de 2002

Les deux têtes de l’exécutif sont candidats à la présidentielle de 2002, et tout le monde s’attend à un second tour entre eux. Contre toute attente, Jean-Marie Le Pen arrive en seconde position (16,9 %) derrière Jacques Chirac (19,9 %), éliminant le premier ministre socialiste au soir du Premier tour (16,2 %).

Lionel Jospin a été affaibli par un trop grand nombre de candidats de gauche. Les cinq candidats de la gauche plurielle obtiennent ensemble 32,5 %, auxquels peuvent s’ajouter trois listes d’extrême gauche (10,5 %). La droite ne recueille que 25,2 % et le centre 8,7 %. Le fait d’avoir cru Jospin qualifié d’office pour le second tour a favorisé chez certains électeurs de gauche le choix d’une autre tendance, voire d’un vote d’extrême gauche.

Dans sa déclaration au soir du premier tour, Lionel Jospin se dit fier du travail accompli depuis cinq ans et assume la responsabilité de cet échec. Il annonce son retrait de la vie politique. Il déplore le score de l’extrême droite, pour la première fois qualifiée pour un second tour, mais n’appellera à voter Jacques Chirac qu’à la veille du second tour, étant en forte divergence avec sa politique.

La retraite politique

Après son retrait de la vie politique, Lionel Jospin publie, en 2005, Le monde tel que je le vois où il s’interroge sur l’avenir de l’Union européenne après l’échec du référendum, sur la politique économique et sur le devenir du PS. Il laisse entendre qu’il pourrait à nouveau être candidat à la présidentielle si on le lui demandait. Mais quelques mois plus tard, il renonce à se présenter aux élections et soutient Ségolène Royal. Peu après l’échec de cette dernière, il publie dans le livre L’impasse qui la critique durement.

Pour l’élection présidentielle de 2012, Lionel Jospin participe à la campagne de François Hollande. Celui-ci élu, le président de la République annonce sa nomination à la tête d’une Commission sur la rénovation et la déontologie de la vie publique, pour formuler des propositions visant notamment à réduire le cumul des mandats et à établir des règles déontologiques sur la transparence de la vie publique. Certaines propositions seront actées dans des lois, notamment sur l’interdiction du cumul de mandats entre fonctions exécutives locales et mandat parlementaire.

En décembre 2014, Lionel Jospin est nommé au Conseil constitutionnel où il siège jusqu’en 2019, respectant alors la neutralité et la réserve demandée aux neuf sages.

The Conversation

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ref. Lionel Jospin, figure éthique de la gauche française – https://theconversation.com/lionel-jospin-figure-ethique-de-la-gauche-francaise-279019