Tout comprendre à l’ICE, l’agence migratoire américaine au cœur des polémiques

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Le Service de l’immigration et des douanes des États-Unis, ou ICE, est l’une des agences fédérales favorites de Donald Trump, qui en a très largement augmenté le budget alors même qu’il réduisait celui de bien d’autres administrations. Chargée avant tout d’arrêter et d’expulser les supposés millions de clandestins se trouvant sur le territoire national, elle recrute des milliers d’agents, qui sont rapidement formés et quasi immédiatement envoyés sur le terrain. Très critiquée pour ses méthodes violentes, l’organisation est plus que jamais sous le feu des projecteurs actuellement, après deux arrestations à Minneapolis (Minnesota) qui ont provoqué la mort des personnes interpellées. L’administration Trump fait bloc autour du Service, tandis que le Parti démocrate et de très nombreux simples citoyens la dénoncent et, souvent, réclament sa dissolution immédiate.


L’Immigration and Customs Enforcement (ICE), agence fédérale américaine chargée de l’application des lois sur l’immigration et les douanes, a été officiellement créée le 1er mars 2003, dans le cadre d’une vaste réorganisation gouvernementale consécutive aux attentats du 11 septembre 2001. Son instauration résulte directement du Homeland Security Act de 2002, signé par le président George W. Bush, qui visait à renforcer la sécurité intérieure des États-Unis en consolidant plusieurs agences fédérales sous l’égide du nouveau Département de la Sécurité intérieure (DHS).

L’ICE a absorbé les fonctions de l’ancien Immigration and Naturalization Service (INS) et de l’United States Customs Service, deux entités dissoutes pour permettre une gestion plus centralisée et plus efficace des questions migratoires et douanières, dans un contexte marqué par la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale.

Sa création est donc indissociable des bouleversements politiques et sécuritaires provoqués par les attaques du 11 septembre 2001, qui ont conduit les autorités américaines à repenser en profondeur leur approche de la sécurité nationale, en intégrant notamment une dimension plus répressive et plus préventive à la gestion des flux migratoires et des échanges commerciaux. L’ICE a été conçue pour jouer un rôle clé dans cette stratégie, en combinant des pouvoirs civils et pénaux afin de mieux protéger le territoire national contre les menaces extérieures, qu’elles soient terroristes, criminelles ou liées à l’immigration illégale.

Explosion budgétaire sous la seconde présidence Trump

Sous Bush puis sous son successeur Barack Obama, l’agence se consacre essentiellement à la lutte contre le terrorisme et contre les gangs transnationaux, même si elle procède déjà à de nombreuses expulsions de sans-papiers. Ses capacités seront accrues lors du premier mandat Trump, et Joe Biden ne les réduira pas : lors de sa dernière année à la Maison Blanche, 274 000 personnes seront expulsées, soit un peu plus que lors de l’année la plus « productive » en la matière du premier mandat Trump. Mais c’est le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 qui marquera un véritable tournant majeur pour l’ICE, avec une augmentation spectaculaire de ses moyens financiers.

En juillet 2025, le Congrès, à majorité républicaine, a adopté la loi dite « One Big Beautiful Bill Act », qui a alloué environ 75 milliards de dollars (plus de 63 milliards d’euros) supplémentaires à l’ICE sur plusieurs années, dont une grande partie disponible jusqu’en 2029. Sur ce montant, 45 milliards (soit quelque 37,8 milliards d’euros) sont destinés à l’expansion massive des capacités de détention (visant potentiellement à la création de plus de 100 000 places supplémentaires), et environ 30 milliards (environ 25,2 milliards d’euros) à l’intensification des opérations d’arrestation, de traque et d’expulsion.

Ajoutés au budget annuel classique d’environ 10 milliards de dollars, environ 8,4 milliards d’euros, (maintien pour l’exercice fiscal 2026), ces fonds portent le budget effectif de l’agence à des niveaux inédits, souvent estimés autour de 28 milliards à 30 milliards de dollars (de 23,5 milliards à 25,2 milliards d’euros) par an en 2025-2026, soit près du triple du budget d’avant 2025.

Cette manne financière a permis de doubler les effectifs (passés à environ 22 000 agents aujourd’hui), d’offrir des primes d’embauche allant jusqu’à 50 000 dollars (plus de 42 000 euros) et de financer la plus grande opération d’expulsions de l’histoire américaine : plus de 300 000 personnes sur la seule année 2025 – comme promis par le président.

Post de l’ICE sur X, reprenant une esthétique bien connu de l’appel à s’engager (le dessin d’origine, montrant l’Oncle Sam invitant les jeunes Américains à rejoindre l’armée avec le slogan « I want you for U.S. Army » datait de 1917, en pleine Première Guerre mondiale). Le texte dit : « Pas de limite d’âge. Prime à la signature de 50 000 $. Défendre la patrie. Qu’attendez-vous ? Répondez à l’appel pour servir au sein de l’ICE. »
@Icegov/X

Les critiques, qui viennent notamment de la part des élus démocrates au Congrès, dénoncent un « fonds sans garde-fous » favorisant une machine répressive sans précédent, tandis que les partisans de Trump y voient un outil indispensable pour « rendre l’Amérique sûre à nouveau ».

L’ICE et la crise de Minneapolis

Depuis le début du second mandat de Donald Trump, l’ICE s’est imposée comme l’une des institutions fédérales les plus sujettes à controverse, en raison notamment de pratiques opérationnelles fréquemment dénoncées pour leur caractère excessif, voire abusif.

Cette polarisation a atteint son paroxysme en janvier 2026, lorsque l’agence s’est retrouvée au centre d’une crise sociopolitique majeure à Minneapolis (Minnesota), ses agents ayant abattu deux personnes dans le courant de ce mois. Cette séquence, encore loin d’être achevée au moment où ces lignes sont écrites, a catalysé les tensions latentes, accumulées depuis plusieurs années, concernant tant les modalités d’intervention de l’ICE que la légitimité même de son mandat institutionnel.

Petit rappel des faits : le 7 janvier dernier, Renée Nicole Good, une mère de famille américaine de 37 ans, a été tuée par balles par un agent de l’ICE lors d’une opération de contrôle de l’immigration dans la métropole du Minnesota. Les circonstances de sa mort, rapidement appuyées par des vidéos tournées par des témoins diffusées sur les réseaux sociaux, ont révélé une scène d’une grande violence : alors que Good se trouvait dans son véhicule, garé en travers de la route depuis seulement quelques minutes, un agent de l’ICE a fait usage de son arme à feu, la touchant à quatre reprises, dont deux balles dans la poitrine et une à la tête.

Le 24 janvier 2026, dans la même ville, des agents de l’ICE tuaient Alex Pretti, un infirmier américain venu filmer une de leurs opérations. Pretti a reçu plusieurs balles dans le corps alors qu’il se trouvait au sol, immobilisé et ne présentant aucun danger, le pistolet qu’il portait – légalement – sur sa personne lui ayant été retiré, sans qu’il n’ait d’ailleurs cherché à s’en saisir.

L’impact de ces deux événements a été immédiat et profond, tant sur le plan local que national. Minneapolis, déjà marquée par la mort de George Floyd en 2020 et les mouvements de protestation contre les violences policières qui avaient suivi, est devenue une nouvelle fois l’épicentre d’une mobilisation citoyenne massive.

Dès le lendemain de la mort de Renée Good, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes américaines, dénonçant ce que les participants qualifiaient de « meurtre » et assimilant les actions de l’ICE à des pratiques « terroristes ». Les images des rassemblements, où des milliers de personnes brandissaient des pancartes et des photos de la victime, ont circulé massivement, tandis que des personnalités publiques, comme l’artiste Bruce Springsteen, ont publiquement exprimé leur indignation et leur soutien aux familles touchées.

Le maire de Minneapolis Jacob Frey ainsi que le gouverneur du Minnesota Tim Walz, tous deux démocrates (Walz était le colistier de Kamala Harris à la dernière présidentielle), ont rapidement condamné les actions de l’ICE, exigeant le retrait immédiat des agents fédéraux de leur État et dénonçant « le chaos, les perturbations et les traumatismes » infligés à la communauté locale. Ces prises de position ont mis en lumière les tensions persistantes entre les autorités locales, souvent démocrates et favorables à une approche plus humaniste de l’immigration, et le gouvernement fédéral, dont la politique migratoire s’est durcie sous l’administration Trump, spécialement depuis son retour au pouvoir en 2025.

La mort d’Alex Pretti a suscité les mêmes réactions, encore plus fortes peut-être du fait de la répétition à court terme, dans la même ville, d’une scène similaire à celle du décès de Renée Good : les protestations massives consécutives à la tragédie du 7 janvier n’avaient donc pas suffi à empêcher un bis repetita.

Sur le plan politique, l’affaire a également révélé les profondes divisions qui traversent la société américaine. Alors que des enquêtes fédérales et locales ont été ouvertes pour éclaircir les circonstances exactes de la mort de Renée Good, les réactions des responsables politiques ont été plus que contrastées.

Le vice-président J. D. Vance, par exemple, a rapidement soutenu la version des faits avancée par l’ICE à propos de la mort de Renée Good, selon laquelle la victime aurait tenté de faire obstruction à l’opération en cours, une affirmation infirmée par les vidéos et les témoignages indépendants. De même, Greg Bovino, l’un des principaux responsables de l’ICE, est allé jusqu’à affirmer que les agents ayant abattu Alex Pretti avaient agi en « légitime défense » et que l’infirmier avait eu pour objectif de « massacrer » des agents des forces de l’ordre. Quant à Donald Trump, il a dans les deux cas imputé la responsabilité des faits au « chaos » créé par les démocrates.

Dans le camp d’en face, la condamnation des méthodes de l’ICE et du soutien systématique que lui offrent les responsables républicains, qu’il s’agisse de Trump, de Vance, ou encore de la secrétaire à la sécurité intérieure Kristi Noem, a été tout aussi unanime. De Bernie Sanders à Bill Clinton et Barack Obama, en passant par le leader des démocrates au Congrès Hakeem Jeffries, les leaders démocrates ont tous fait part de leur consternation et de leur dégoût, dans des termes très vifs.

L’ICE et au-delà : illustration d’une société plus polarisée que jamais

Cette polarisation des discours a alimenté une crise de confiance envers les institutions fédérales, déjà fragilisées par des années de controverses autour des pratiques de l’ICE.

En effet, les morts de Renée Good et d’Alex Pretti ont relancé le débat sur la légitimité même de l’ICE en tant qu’institution. Des appels à sa dissolution, portés par des mouvements militants et des élus locaux, se sont multipliés, tandis que des sondages réalisés dans les jours suivant l’incident ont révélé une désapprobation majoritaire de l’action de l’agence parmi la population américaine. Plus de 50 % des personnes interrogées ont jugé les méthodes de l’ICE « trop énergiques », et une majorité a exprimé une forte désapprobation de son fonctionnement, soulignant un fossé croissant entre les objectifs affichés de sécurité nationale et les réalités vécues par les communautés directement affectées par ses opérations.

En définitive, l’affaire de Minneapolis s’inscrit dans une trajectoire historique plus large. L’ICE, née dans le sillage des attentats du 11-Septembre, est devenue le symbole d’une approche sécuritaire de l’immigration, souvent au détriment des droits humains et de la cohésion sociale. Les événements de janvier 2026, en révélant les excès et les dangers d’une telle politique, ont non seulement ravivé les mémoires des violences passées, mais ont aussi posé avec une acuité nouvelle la question de l’équilibre entre sécurité et liberté dans une démocratie libérale.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tout comprendre à l’ICE, l’agence migratoire américaine au cœur des polémiques – https://theconversation.com/tout-comprendre-a-lice-lagence-migratoire-americaine-au-coeur-des-polemiques-274229

La dictature du prolétariat, vie et mort d’un projet politique

Source: The Conversation – in French – By Yves Santamaria, Historien, Maître de conférence émérite, Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

Affiche de propagande soviétique, Lénine au premier plan.

Il y a cinquante ans, en février 1976, le Parti communiste français (PCF) abandonnait officiellement le projet de « dictature du prolétariat ». Que recouvrait réellement cette notion dans la doctrine et la pratique communistes, et comment a-t-elle été interprétée au fil du temps ?


On peut distinguer chez les partisans de la dictature du prolétariat plusieurs versions se démarquant à des degrés divers de l’ordre démocratique libéral/représentatif.

Pour le leader bolchevik Lénine (1870-1924) :

« La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. »

Dans sa mouture la plus rassurante, le terme « dictature » est revendiqué en tant que système provisoire visant à écarter le chaos après la mise à bas de l’ordre ancien et s’oppose donc – selon une nomenclature antique – à la « tyrannie ». Elle se présente également, du fait de la référence prolétarienne, comme une alternative progressiste à la « dictature de la bourgeoisie »

Paternités

La paternité de la formule semble pouvoir être attribuée au socialiste français Auguste Blanqui (1805-1881). Croyant à la nécessité d’un petit groupe organisé de révolutionnaires, il se plaçait dans la continuité de figures, telles que Jean-Paul Marat (1743-1793) ou Gracchus Babeuf (1760-1797). Il s’agissait dans l’esprit de ces derniers de suspendre pour un temps – selon leur interprétation du modèle romain – les droits fondamentaux afin de briser la résistance des ennemis de la Révolution.

Karl Marx (1818-1883) recueille cet héritage en affichant sa volonté de le dépasser de façon dialectique. En fait, il récuse toute prétention d’une minorité à se substituer aux masses révolutionnaires. Selon la narration historique qu’il développe :

« La lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat [qui] elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classes. »

L’idée d’un accaparement éventuel du pouvoir est selon lui balayée vu que les communistes « ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers » et « n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat ».

Une postérité socialiste

Même si Marx n’a guère développé son idée, l’expression a connu une belle postérité dans les rangs socialistes. En France, le concept de « dictature du prolétariat » est notamment assumé par Jules Guesde (1845-1922) alors même que son courant tire profit de son insertion dans le jeu parlementaire. Souhaitant désamorcer la contradiction entre le slogan et la défense des valeurs républicaines, Jean Jaurès (1859-1914) préconise l’abandon de cette perspective. Sans pour autant renoncer à la violence ou au projet communiste, il franchit le pas en 1901 :

« Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu’elle soit, ne suffit pas, du moins dans les sociétés modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l’adhésion de la majorité, de l’immense majorité. »

Pour autant, la « dictature du prolétariat » ne disparaîtra que progressivement de la rhétorique socialiste. À preuve, son usage par Léon Blum (1872-1950) à l’occasion de la fracture de la social-démocratie française consécutive à la révolution russe de 1917. Devant les militants réunis à Tours en décembre 1920, il affirme n’avoir peur « ni du mot ni de la chose » : le Parti socialiste est prêt à exercer sa dictature au nom du prolétariat en vertu, précise-t-il, « d’une fiction à laquelle nous acquiesçons tous ». Son refus d’adhérer à l’Internationale communiste repose sur son hostilité à l’organisation centralisée, hiérarchisée et militarisée des bolcheviks :

« Dictature d’un parti, oui, dictature d’une classe, oui, dictature de quelques individus, connus ou inconnus, cela, non. »

De la théorie à la pratique

Si la dictature du prolétariat autorisait l’exercice d’une violence sans bornes contre la « bourgeoisie », à compter de novembre 1917, son champ d’application allait connaître une inflation considérable.

Après les mesures adoptées par les bolcheviks russes contre les membres de l’appareil d’État et les couches possédantes, vint rapidement le tour de l’ensemble des diverses fractions politiques et sociologiques de la société. Ouvriers grévistes ou paysans rétifs face à l’extorsion de leur grain, tous les récalcitrants furent englobés sous l’appellation « contre-révolutionnaire » et à ce titre devenaient la cible d’un appareil répressif performant : dès le 23 novembre, tous les individus suspectés de sabotage, de spéculation et d’accaparement étaient susceptibles d’être arrêtés sur le champ comme « ennemis du peuple ».

Lenine et Staline à Gorki près de Moscou
Lénine et Staline à Gorki près de Moscou.

Après le renversement du tsarisme (mars 1917), le Gouvernement provisoire avait engagé un processus électoral devant déboucher sur la mise en place de nouvelles institutions. Défavorables aux bolcheviks, les résultats des élections à l’Assemblée constituante furent appréciés en ces termes par ceux qui, depuis mars 1918, se désignaient comme « communistes », notamment Lénine :

« Le prolétariat doit d’abord renverser la bourgeoisie et conquérir pour lui le pouvoir politique ; ce pouvoir politique, c’est-à-dire la dictature prolétarienne, il doit ensuite s’en servir comme d’un moyen pour s’attirer la sympathie de la majorité des travailleurs. »

En définitive, le pouvoir soviétique et la dictature du prolétariat constituaient aux yeux de Lénine et de ses camarades une forme plus élevée d’expression démocratique qu’un Parlement.

En foi de quoi, le 6 janvier 1918, les travaux de l’Assemblée sont interrompus manu militari par les bolcheviks. Seule la guerre civile peut alors ouvrir une issue à la crise. La « Terreur rouge » s’inscrit dès lors dans un processus d’une implacable « rationalité ». Elle représente désormais, aux yeux de ses promoteurs comme des anticommunistes de tous bords, la manifestation concrète de la dictature du prolétariat.

Après la victoire du Parti communiste, son secrétaire général Staline (1879-1953) inscrit en 1924 cette politique dans la durée :

« Il faut considérer la dictature du prolétariat, le passage du capitalisme au communisme, non comme une période éphémère d’actes et de décrets “éminemment révolutionnaires” mais comme toute une époque historique remplie de guerres civiles et de conflits extérieurs, d’un opiniâtre travail d’organisation et d’édification économique, d’offensives et de retraites, de victoires et de défaites. »

L’Espagne, banc d’essai de la « démocratie populaire »

Pour autant, le réalisme stalinien s’attachait à établir une distinction entre l’essentiel (la souveraineté et l’indépendance du Parti communiste) et les infinies conjonctures se dévoilant au cours de la « période historique ». C’est ainsi que, en 1936, dans le cadre de la guerre civile espagnole (1936-1939), se fit jour un autre modèle de transition adapté à la conjoncture locale : la « démocratie populaire ». Cette politique illustre le tournant advenu à la suite de la victoire de Hitler en 1933 : il s’agissait d’élargir les alliances avec les forces susceptibles de s’opposer au nazisme.

D’où la promotion « d’un type spécifique de république, avec une authentique démocratie populaire. Il ne s’agira pas encore d’un État soviétique, mais bien d’un État antifasciste, de gauche, auquel participera le secteur authentiquement de gauche de la bourgeoisie ». Staline ratifie cette ligne dans une lettre au socialiste espagnol Largo Caballero (1869-1946) dans laquelle il recommande pour l’Espagne une voie parlementaire au socialisme pour « empêcher que les ennemis de l’Espagne voient en elle une république communiste ». Telle fut également la stratégie développée après 1945 en Europe de l’Est.

La paille des mots…

En Extrême-Orient l’affirmation de la dictature du prolétariat revint rapidement au premier plan, sitôt assurée l’hégémonie du parti communiste vis-à-vis de ses concurrents, un temps présentés comme partenaires au sein de « fronts nationaux » visant le départ des Japonais ou des Européens. La taxinomie n’était d’ailleurs pas toujours fidèle à la formulation canonique. La constitution de la Corée du Nord définit ainsi le régime en place comme une « dictature de la démocratie du peuple ». Si la Chine post-maoïste recourt encore à la marque déposée « dictature du prolétariat », le Vietnam l’a jetée par-dessus bord en 1992. Mais après tout Staline l’avait déjà évacuée en 1936 dans une Constitution présentée par lui comme « la plus démocratique du monde », quelques mois avant le déclenchement de la grande terreur (700 000 assassinats…).

En Europe, l’expression fit brièvement l’actualité dans la seconde moitié des années 1970, au cours d’un intermède dit « eurocommuniste » où les partis communistes espagnol, français et italien affichèrent une prise de distance avec l’URSS. Dans une situation internationale marquée par l’extension maximale du système communiste (Sud-Vietnam, Angola, Mozambique, Éthiopie…), les trois PC furent alors écartelés entre leurs liens avec un communisme soviétique triomphant et des conjonctures jugées porteuses dans le cadre national : mort de Franco en Espagne, alliance avec les socialistes en France, rapprochement avec la démocratie chrétienne en Italie.

C’est de cette période que date, lors du XXIIe congrès du Parti communiste français (PCF) (février 1976), l’annonce unilatérale par son secrétaire général Georges Marchais (1920-1997) de l’abandon par le PCF de la notion de dictature du prolétariat. L’aspect emblématique de la déclaration n’échappa à personne : l’objectif figurait en 1919 parmi les 21 conditions de l’adhésion à l’Internationale communiste. Cette atteinte à l’identité du Parti fut partiellement compensée par diverses campagnes visant à flatter la clientèle populaire, telles que la dénonciation de la pornographie, de la drogue et de l’immigration incontrôlée. Elle fut insuffisante à éviter, dès l’année suivante, un décrochage électoral par rapport à un Parti socialiste en phase ascendante. Le désamour entre la France et son Parti communiste relevait d’un processus difficile à enrayer par la seule dédiabolisation. Et la querelle parut bientôt relever du sexe des anges devant un déclin bientôt précipité par l’effondrement du système soviétique.

The Conversation

Yves Santamaria ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La dictature du prolétariat, vie et mort d’un projet politique – https://theconversation.com/la-dictature-du-proletariat-vie-et-mort-dun-projet-politique-272117

« Les Sept Cadrans » : la série Netflix transforme le huis clos campagnard d’Agatha Christie en une réflexion sur la guerre

Source: The Conversation – in French – By Catherine Wynne, Associate Dean for Research and Enterprise, Faculty of Arts, Social Sciences and Education, University of Hull

Le rôle de Bundle, tenu dans la série par Mia McKenna-Bruce, rappelle celui d’Adler dans *Un mystère en Bohème*, de Sir Arthur Conan Doyle. Simon Ridgway/Netflix

Netflix revisite les Sept Cadrans en déplaçant le regard : l’intrigue policière devient un prisme pour interroger la guerre, l’ordre social et l’impensé impérial de la Grande-Bretagne des années 1920. Une relecture ambitieuse qui montre combien Agatha Christie reste une autrice de son temps – et du nôtre.


Nous sommes en 1925 et l’action se déroule à Chimneys, la demeure aristocratique anglaise de la famille Caterham. Mais Lady Caterham (Helena Bonham Carter), désargentée, a été contrainte de la louer à l’industriel Sir Oswald Coote (Mark Lewis Jones).

À l’intérieur, la réception bat son plein. Misanthrope et réduite au rôle de simple invitée chez elle, Lady Caterham glisse à sa fille, Lady Eileen « Bundle » Brent (Mia McKenna Bruce), que l’assemblée réunit « l’industrie, l’aristocratie et la diplomatie (le Foreign Office).

Les Sept Cadrans, d’Agatha Christie, publié en 1929, est aujourd’hui adapté en une minisérie Netflix de trois épisodes, écrite par Chris Chibnall et réalisée par Chris Sweeney. Cette nouvelle version s’appuie sur l’énigme des sept cadrans non seulement pour divertir, mais aussi pour interroger le monde politique et impérial que les romans de Christie laissent souvent en arrière-plan.

Au cours de la réception, de jeunes fonctionnaires du Foreign Office jouent un tour à l’un de leurs collègues en disposant huit réveils dans sa chambre, programmés pour sonner à 11 h 15 le lendemain matin. La raison ? Leur camarade est réputé pour faire la grasse matinée.

Lorsqu’un des réveils disparaît, avant d’être retrouvé par Bundle sur la pelouse, tandis que les sept autres sont soigneusement disposés sur la cheminée de la chambre, la jeune femme est perplexe. Et puis on découvre un mort – évidemment.

Malgré l’idée que la victime aurait été fragilisée par le stress lié à son travail – écho contemporain à la hausse rapide des troubles de santé mentale chez les jeunes hommes –, Bundle rejette la thèse du suicide. Sa certitude se renforce lorsqu’elle tombe plus tard sur un autre jeune homme mort, dont les derniers mots sont « sept cadrans ». Mais à quoi fait-il réellement référence ? Bundle entend bien le découvrir.

La bande-annonce de la série.

En suivant une silhouette qu’elle ne parvient pas à identifier, elle se retrouve à Scotland Yard, face à l’inspecteur Battle (Martin Freeman, habitué des enquêtes pour avoir incarné Watson dans la série Sherlock de la BBC). Bundle fait écho à Irene Adler, héroïne d’Arthur Conan Doyle dans Un scandale en Bohême (1891). Dans la nouvelle, Adler suit Holmes déguisé jusqu’à Baker Street et devient la seule personne à avoir jamais réussi à le déjouer.

À l’image d’Adler, l’intrépide Bundle s’impose comme une figure féministe avant l’heure. McKenna Bruce est remarquable, habitant le rôle avec une assurance éclatante. Dans le roman de Christie, Bundle est incapable de tenir en place. Dans la série, elle saute par la fenêtre d’un étage de Chimneys pour échapper à une demande en mariage formulée par un député ennuyeux et plus âgé, George Lomax (Alex Macqueen), et atterrit dans le jardin, où Kettle examine des indices. Son choix est fait.

Ce que Netflix ajoute à l’œuvre originale de Christie

La série adopte une forme de thriller plus directe que dans le roman de Christie. Dans l’introduction à l’édition anglaise de 2026 de référence, dotée d’une nouvelle couverture et d’un nouveau design signés Netflix, Val McDermid avance que Christie évolue sur le terrain du pastiche de thriller, en détournant les thrillers virils à la John Buchan qui dominaient les années 1910 et 1920. Elle se rapproche aussi de Jane Austen par son regard ironique sur l’aristocratie, les nouveaux riches et les jeunes hommes et femmes désœuvrés.

La série fait écho à la critique des structures sociales rigides des années 1920, dont Agatha Christie est coutumière. Lady Caterham, incarnée par Helena Bonham Carter, remarque que Lady Coote ne devrait pas remercier les domestiques ; Sir Oswald Coote affirme, lui, que la distinction sociale peut s’acheter. Mais la série va plus loin encore. Christie évitait toute référence directe à la Première Guerre mondiale, écrivant dans la décennie qui a suivi sa fin. Pendant le conflit, elle avait travaillé à la distribution de médicaments pour le Voluntary Aid Detachment de la Croix-Rouge britannique à Torquay, où elle a acquis sa connaissance des poisons. À l’inverse, dans la série, la guerre est pleinement intégrée à l’intrigue.

Bundle a perdu son frère pendant le conflit, et le lien qui l’unit aux jeunes hommes du Foreign Office est une camaraderie forgée par la guerre. Ce sont, d’une certaine manière, des survivants. La vie, dit-elle, est « bien trop courte ». Son frère disparu, Tommy, servait aux côtés de Gerry Wade (Corey Mylchreest), du Foreign Office, qui a rapatrié son corps.

Au point culminant de la série, Lady Caterham, interprétée avec une force saisissante par Helena Bonham Carter, décrit la guerre comme un « abattoir », dénué de toute « gloire ». À la manière de Miss Havisham, elle vit recluse dans une maison où un seau recueille l’eau qui goutte d’un toit qui fuit et où le valet n’est même plus payé. Et, comme le découvre Bundle – conformément aux codes du thriller – personne n’est réellement ce qu’il paraît être.

Mais la dénonciation la plus glaçante des empires européens et des structures sociales qui les soutiennent est portée par le Dr Cyril Matip (Nyasha Hatendi), brillant inventeur camerounais que Lomax tente d’attirer au service de la Grande-Bretagne en l’invitant dans sa demeure de campagne.

Lorsque Lomax organise une chasse au faisan pour divertir son invité, Matip refuse d’y prendre part : il a vu ce que les armes peuvent faire. Pendant ce temps, le regard de Bundle s’attarde sur un faisan abattu dans l’herbe. À table, Matip décrit les ravages de la guerre et la défiance qu’elle a fait naître chez lui à l’égard des Européens. Il a vu comment « des Africains ont combattu d’autres Africains pour des Européens blancs ».

En hommage à l’œuvre la plus célèbre de Christie, le Crime de l’Orient-Express, le dénouement se joue à bord d’un train. Mais tout n’est pas encore terminé. Le dernier secret – celui des Sept Cadrans – reste à révéler. Les Sept Cadrans d’Agatha Christie actualise l’œuvre de l’autrice, et le fait avec brio.

The Conversation

Catherine Wynne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Les Sept Cadrans » : la série Netflix transforme le huis clos campagnard d’Agatha Christie en une réflexion sur la guerre – https://theconversation.com/les-sept-cadrans-la-serie-netflix-transforme-le-huis-clos-campagnard-dagatha-christie-en-une-reflexion-sur-la-guerre-274083

« Paresseux et complaisants » : des retraités suédois racontent comment la suppression de l’impôt sur la fortune a transformé leur pays

Source: The Conversation – in French – By Miranda Sheild Johansson, Senior Research Fellow in Social Anthropology, UCL

Quels sont les impacts de la suppression d’un impôt au-delà des personnes et des agents économiques concernés ? Les Suédois ont aboli l’impôt sur la fortune en 2007. Ce faisant, c’est toute la vision de la société partagée jusque-là qui pourrait avoir été ébranlée. Car la fiscalité n’est pas qu’une affaire économique. Elle a aussi un rôle social, voire individuel.


Pendant une grande partie du XXe siècle, la Suède jouissait à juste titre de la réputation d’être l’un des pays les plus égalitaires d’Europe. Pourtant, au cours des deux dernières décennies, elle s’est transformée en ce que le journaliste et auteur Andreas Cervenka qualifie de « paradis pour les super-riches ».

Aujourd’hui, la Suède affiche l’un des ratios de milliardaires en dollars les plus élevés au monde et abrite de nombreuses start-up « licornes », valorisées à au moins un milliard de dollars américains (850 millions d’euros), dont la plateforme de paiement Klarna et le service de streaming audio Spotify

La suppression de l’impôt sur la fortune (förmögenhetsskatten) il y a vingt ans s’inscrit pleinement dans cette évolution, tout comme, la même année, l’instauration de généreuses déductions fiscales pour les travaux domestiques et la rénovation des logements. Vingt ans plus tard, le nombre de foyers suédois qui emploient du personnel de ménage est devenu l’un des signes révélateurs d’un pays de plus en plus fracturé socialement.

Dans le cadre de mes recherches anthropologiques sur les relations sociales que produisent les différents systèmes fiscaux, j’ai travaillé avec des retraités dans les banlieues sud de la capitale suédoise, Stockholm, afin de comprendre comment ils perçoivent la baisse du niveau de taxation au cours de leurs dernières années de vie.

Cette évolution s’est accompagnée d’un recul progressif de l’État-providence. Beaucoup des personnes que j’ai interrogées regrettent que la Suède n’ait plus de projet collectif visant à construire une société plus cohésive.

« Nous, les retraités, voyons la destruction de ce que nous avons bâti, de ce qui a commencé quand nous étions de très jeunes enfants », explique Kjerstin, 74 ans.

« Je suis née après la fin de la guerre et j’ai contribué à construire cette société tout au long de ma vie, avec mes concitoyens. Mais avec la baisse des impôts et le démantèlement de notre sécurité sociale… aujourd’hui, nous ne construisons plus rien ensemble. »

Le coefficient de Gini de la Suède, l’indicateur le plus couramment utilisé pour mesurer les inégalités, a atteint 0,3 ces dernières années (0 correspondant à une égalité totale et 1 à une inégalité totale), contre environ 0,2 dans les années 1980. L’Union européenne dans son ensemble se situe à 0,29. « Il y a désormais 42 milliardaires en Suède – c’est une hausse considérable », m’a confié Bengt, 70 ans.

« D’où viennent-ils ? Ce n’était pas un pays où l’on pouvait devenir aussi riche aussi facilement. »

Mais, comme d’autres retraités que j’ai rencontrés, Bengt reconnaît aussi la part de responsabilité de sa génération dans cette évolution.

« J’appartiens à une génération qui se souvient de la manière dont nous avons construit la Suède comme un État-providence, mais tellement de choses ont changé. Le problème, c’est que nous n’avons pas protesté. Nous n’avons pas réalisé que nous devenions ce pays de riches. »

À l’opposé de l’American Dream

L’impôt sur la fortune a été instauré en Suède en 1911. Son montant était alors calculé à partir d’une combinaison du patrimoine et des revenus. À la même période, les premières pierres de l’État-providence suédois étaient posées, notamment via l’introduction de la retraite publique en 1913.

Le terme utilisé pour désigner ce modèle, folkhemmet (« la maison du peuple »), renvoyait à l’idée d’un confort et d’une sécurité garantis à tous de manière égale. Il constituait, à bien des égards, l’exact opposé idéologique du rêve américain : non pas la recherche de l’exceptionnel, mais celle de niveaux de vie décents pour tous et de services universels.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’impôt sur la fortune – désormais dissocié de l’impôt sur le revenu – a de nouveau été relevé par étapes, jusqu’à atteindre dans les années 1980 un niveau historiquement élevé, avec un taux marginal de 4 % pour les patrimoines les plus importants, même si la charge fiscale réelle reste difficile à établir en raison de règles d’exonération complexes. Malgré cela, les recettes totales générées par cet impôt sont restées relativement modestes. Rapportées au PIB annuel de la Suède, elles n’ont jamais dépassé 0,4 % sur l’ensemble de la période d’après-guerre.

À la fin des années 1980, les vents politiques commencent toutefois à tourner en Suède, dans le sillage d’un mouvement plus large de privatisation des services publics et de dérégulation des marchés financiers observé dans plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni sous Margaret Thatcher, ainsi qu’aux États-Unis.

L’un des reproches récurrents adressés à l’impôt sur la fortune en Suède était alors son caractère régressif : il taxait surtout le patrimoine des classes moyennes, principalement constitué de logements et d’actifs financiers, tout en épargnant les plus grandes fortunes, notamment celles détenues par des propriétaires de grands groupes ou des dirigeants occupant des postes élevés dans des entreprises cotées. Une autre critique tenace était que cet impôt encourageait l’optimisation fiscale, en particulier sous la forme de fuites de capitaux vers des paradis fiscaux offshore.

Si l’existence d’un impôt sur la fortune pouvait sembler incarner l’engagement du pays en faveur de l’égalité socioéconomique, les personnes que j’ai interrogées disent ne pas y avoir vraiment prêté attention avant son abolition en 2006 par le gouvernement de droite alors en place, après la suppression, un an plus tôt, des droits de succession par le précédent gouvernement social-démocrate.

« Quand l’impôt sur la fortune a été supprimé, raconte Marianne, 77 ans, je ne pensais pas que l’on faisait un cadeau aux millionnaires, parce que… nous n’avions pas de riches aristocrates possédant tout. La suppression de l’impôt sur la fortune et des droits de succession semblait être une mesure pratique, pas vraiment politique. »

Marianne, comme les autres retraités à qui j’ai parlé, racontent tous une histoire dans laquelle l’État-providence a été construit par un effort collectif, plutôt que comme un projet à la Robin des Bois consistant à prendre aux riches pour donner aux pauvres. Cette vision de l’État-providence suédois comme l’œuvre d’égaux, issus à l’origine d’une population majoritairement rurale et pauvre, a sans doute détourné ces retraités des questions liées à l’accumulation des richesses.

Si la Suède continue de taxer la propriété et différentes formes de revenus du capital, avec le recul, nombre de mes interlocuteurs âgés considèrent aujourd’hui que la suppression de l’impôt sur la fortune, intervenue « alors qu’ils en étaient les témoins directs », a constitué une étape décisive dans la transformation de la société suédoise, l’éloignant du modèle social-démocrate de l’État-providence pour l’orienter vers autre chose : un pays de milliardaires à la fragmentation sociale accrue.

« Je pense à mes enfants, à mes deux filles qui travaillent et ont de jeunes familles, m’a confié Jan, 72 ans. Quand elles étaient enfants, l’État-providence s’occupait d’elles : elles allaient dans de bonnes écoles, avaient accès au football, au théâtre, au dentiste…, mais aujourd’hui, je crains que la société ne se dégrade pour elles. »

Comme d’autres personnes interrogées, Jan exprime des regrets quant à son propre rôle dans cette évolution.

« Je pense maintenant que c’est en partie de ma faute, dit-il. Nous sommes devenus paresseux et complaisants, convaincus que l’État-providence suédois était solide, nous ne nous sommes pas inquiétés de la suppression de l’impôt sur la fortune, nous pensions que cela ne changerait rien… mais je crois que ça a changé beaucoup de choses. »

« Une société plus humaine »

Mes recherches suggèrent que les effets de l’existence – ou de l’absence – d’un impôt sur la fortune ne se limitent pas aux recettes fiscales ou à la redistribution des richesses. Ils ont des répercussions sociales plus larges et peuvent être constitutifs de la manière dont les individus se représentent la société.

À l’heure actuelle, seuls trois pays européens appliquent un véritable impôt sur la fortune : la Norvège, l’Espagne et la Suisse. Par ailleurs, la France, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas prélèvent des impôts sur le patrimoine ciblant certains actifs, sans toutefois taxer la richesse globale des individus.

En Suède du moins, la question aujourd’hui n’est pas seulement de savoir si l’impôt sur la fortune fonctionne ou non, mais aussi quel type de société il dessine : celle du folkhemmet, ou celle d’un paradis pour les riches.

« L’impôt allait de soi quand j’ai grandi dans les années 1950, se souvient Kjerstin. Je me rappelle avoir pensé, alors que j’étais en deuxième année de primaire, que je serais toujours prise en charge, que je n’aurais jamais à m’inquiéter. »

Revenant sur le sentiment que la vie en Suède est aujourd’hui très différente, elle ajoute :

« Désormais, les gens ne veulent plus payer d’impôts – parfois même moi, je n’ai plus envie d’en payer. Tout le monde réfléchit à ce qu’il reçoit en retour et à la manière de s’enrichir, au lieu de penser à construire quelque chose ensemble. »

« Je ne pense pas qu’on puisse dire : “Je paie tant d’impôts, donc je devrais récupérer exactement la même chose.” Il faut plutôt prendre en compte le fait que l’on vit dans une société plus humaine, où chacun sait, dès le CE1, qu’il sera pris en charge. »


Les noms des personnes interrogées ont été modifiés.

The Conversation

Miranda Sheild Johansson a reçu des financements de UK Research And Innovation.

ref. « Paresseux et complaisants » : des retraités suédois racontent comment la suppression de l’impôt sur la fortune a transformé leur pays – https://theconversation.com/paresseux-et-complaisants-des-retraites-suedois-racontent-comment-la-suppression-de-limpot-sur-la-fortune-a-transforme-leur-pays-273907

S’adapter ou périr : le retail face à une menace existentielle

Source: The Conversation – in French – By Guillaume Do Vale, Professeur associé, IDRAC Business School

L’entreprise de prêt-à-porter C&A a fermé 24 magasins en 2025 en France et licencié des centaines de salariés. ArturBogacki/Shutterstock

Le secteur français de la distribution est secoué par l’arrivée de plateformes telles que Temu et Shein, l’augmentation des droits de douane ou des plans de licenciements massifs. Après l’âge d’or à la fin du XXᵉ siècle, il doit combiner diminution de son empreinte carbone, rentabilité économique et confiance des consommateurs. Alors quels nouveaux modèles d’affaires pour rester viable ?


Les acteurs historiques de la distribution tels qu’Auchan, Boulanger, Carrefour, Décathlon, Fnac-Darty, Idkids ou Leroy Merlin, nés avec des magasins et convertis au numérique, sont dans une situation délicate. Ces entreprises traditionnelles doivent remettre en cause ce qu’elles ont mis des décennies à construire.

Elles cohabitent dorénavant avec des acteurs au modèle d’affaires décriés comme Shein ou Temu. Autres concurrents : les nouveaux acteurs au modèle d’affaires conçu dès l’origine sur des bases de la durabilité comme Asphalte dans le textile ou Le Fourgon dans l’alimentaire.

Le secteur de la distribution est particulièrement concerné par cette remise en question compte tenu du nombre d’emplois que ses entreprises représentent : 1,9 million d’emplois en France en 2025, ce qui en fait le premier secteur employeur.

Alors, comment répondre à des injonctions en apparence contradictoires ? Comment garantir une préservation du pouvoir d’achat tout en améliorant l’écoresponsabilité des produits ? Baisser l’empreinte-carbone des produits tout en préservant leur chiffre d’affaires ? Respecter les normes environnementales et sociales tout en apparaissant compétitifs face à des acteurs comme Shein ou Temu qui peuvent aisément contourner l’ensemble de ces normes ? Augmenter la qualité tout en proposant des prix attractifs ?

« Faire l’autruche » ou survivre

La littérature en management précise qu’une tension est paradoxale dès lors qu’elle est causée par des éléments contradictoires, mais interdépendants, qui sont intégrés dans les processus organisationnels. Par exemple, faire plus de chiffre d’affaires et moins d’empreinte carbone simultanément représente une tension paradoxale. Au regard de la complexité des prises de décisions, certains acteurs peuvent volontairement « faire l’autruche » en reportant des décisions essentielles.

Comme nous l’avons montré dans une recherche récente publiée dans la revue Journal of Retailing, l’évolution vers des modèles d’affaires durables peut souvent mener à une impression « d’indécidabilité » – qui ne peut être démontrée – de ses dirigeants. Ces nouveaux business model génèrent du capital économique, tout en maintenant ou régénérant le capital environnemental et social.

Nous avons étudié pendant sept ans trois distributeurs européens ayant choisi de mettre en œuvre un modèle d’affaires durable. Notre recherche met en lumière les trois étapes clés susceptibles de garantir la mise en œuvre de ces modèles économiques :

  • dépasser les tensions ;

  • engager les actionnaires et les dirigeants ;

  • travailler avec davantage de parties prenantes.

Dépasser les tensions

Avant de vouloir devenir une entreprise au modèle d’affaires durable, les organisations traditionnelles doivent accepter d’intégrer de multiples initiatives à petite échelle qui s’intègrent à leur modèle d’affaires original. Il s’agit par exemple de la proposition de produits de seconde vie et/ou de services de location. Carrefour s’est associé à l’entreprise Cash Converters pour installer des corners dédiés à l’occasion dans ses hypermarchés.

« Comme faire concorder cette évolution avec notre modèle historique depuis soixante-cinq ans ? Quand un produit neuf ramène plus au mètre carré que la circularité, pourquoi changer ? », témoigne un responsable seconde vie des produits d’une entreprise interviewée.




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Ces initiatives génèrent des tensions, donnant parfois l’impression aux parties prenantes d’être des pansements, ou patchs, sur le modèle d’affaire initial.

« On réfléchit à supprimer des catégories de produits, mais si ça concerne trop le chiffre ou la rémunération des employés, ça ne va pas trop marcher. Nous devons chercher des arbitrages pour mettre la direction de l’entreprise face à cette contradiction », souligne un responsable stratégie offre d’une autre entreprise.

Engagement des actionnaires et des dirigeants

Seules certaines tensions peuvent être gérées par les managers dans leurs activités quotidiennes ou par l’équipe en charge de la responsabilité sociale et environnementale. D’autres vont subsister dans l’entreprise. Elles restent paradoxales tant que les dirigeants ne font pas des choix clairs, engageant l’entreprise vers une transformation profonde du modèle d’affaires.

La non-gestion de ces tensions paradoxales entraîne des critiques majeures, soit en interne par les collaborateurs, soit en externe par les consommateurs ou par les organisations non gouvernementales. Ces dernières peuvent remettre en cause certaines décisions, mais aussi l’absence de décisions dans un contexte d’urgence climatique.

« Si on communique sur la durabilité, on se fait taper dessus. Si on ne communique pas, on se fait taper dessus. Si on communique partiellement, on se fait taper dessus », rappelle un directeur général interviewé.

L’engagement formel des actionnaires et dirigeants apparaît comme essentiel. Les prises de décisions fortes en termes d’attribution des ressources – création de nouvelles fonctions comme le leader Planet – et les nouvelles mesures de la performance – pourcentage sur le chiffre d’affaires « durable », seconde vie, location ou réparation – sont nécessaires pour avancer vers la mise en œuvre d’un modèle d’affaires plus durable.

Travailler avec davantage d’acteurs

La mise en œuvre des principes de durabilité ne se fait à la seule échelle de l’organisation. Les distributeurs ont besoin dans une troisième étape de restructurer de manière importante leur écosystème. Ce dernier correspond à tous les acteurs avec lesquels l’entreprise choisit de collaborer plus ou moins directement.

Leroy Merlin a créé Home Index, un indicateur qui évalue l’impact environnemental et social d’un produit tout au long de son cycle de vie.
marinissim/Shutterstock

Les actions à l’échelle de l’écosystème impliquent de renouveler les relations avec les parties prenantes historiques – consommateurs, fournisseurs, pouvoirs publics – et d’en initier de nouvelles avec de nouveaux acteurs – chercheurs, acteurs de l’économie sociale et solidaire, concurrents, citoyens. C’est ainsi que l’enseigne de bricolage Leroy Merlin, en lançant son Home Index, utilise son poids dans le secteur en proposant un indicateur d’impact clair pour les consommateurs.

The Conversation

Guillaume Do Vale est membre de de la chaire TREND(S)
Transformation of Retailing Ecosystems & New market Dynamics for Sustainability.

Cette recherche a été menée dans le cadre de la chaire industrielle TREND(S) – Transformation of Retailing Ecosystems & New market Dynamics for Sustainability – dont elle est la fondatrice et directrice scientifique.

Xavier Lecocq est membre de la chaire TREND(S) – Transformation of Retailing Ecosystems & New market Dynamics for Sustainability.

ref. S’adapter ou périr : le retail face à une menace existentielle – https://theconversation.com/sadapter-ou-perir-le-retail-face-a-une-menace-existentielle-260934

Les violences sexuelles sur les campus universitaires stagnent. Voici ce qu’il faut faire

Source: The Conversation – in French – By Isabelle Daigneault, M.Ps., Ph. D., professeure titulaire et psychologue, Université de Montréal

Agressions, coercition, harcèlement… Les violences sexuelles sont toujours présentes sur les campus universitaires, et les taux ne diminuent guère, malgré qu’on en parle davantage. Comment les diminuer de manière substantielle ?

Un des problèmes est le manque de prévention. Celle-ci reste tardive, fragmentée et souvent peu efficace.

C’est ce que nous avons constaté dans une étude que notre groupe de recherche affilié à la Chaire sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur, de l’UQAM, a mené auprès de 704 femmes entrant à l’université et représentatives d’une population québécoise de plus de 36 000 étudiantes.

Un constat préoccupant

Notre étude nous a permis de constater que près de la moitié des femmes interrogées n’avaient reçu aucun message de prévention avant leur arrivée.

Parmi celles qui y avaient été exposées au cours de leur vie, l’information provenait de moins de deux sources, principalement de proches ou des réseaux sociaux. Les effets étaient tout aussi limités : une légère hausse de moins de 2 % du sentiment d’efficacité à faire face à un agresseur potentiel, mais aucun impact mesurable sur les mythes du viol, le blâme des victimes, la perception du risque ou la connaissance de stratégies de résistance efficaces.

Le problème est plus large. Au Québec, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) a annulé l’enquête qui devait actualiser les données, privant la province d’indicateurs essentiels pour suivre l’évolution des violences sexuelles en milieu postsecondaire.

L’annulation découle probablement en partie de compressions budgétaires qui plombent actuellement le milieu de l’enseignement supérieur et du choix de s’en remettre à l’Enquête sur la santé mentale étudiante, que le ministère croyait suffisante. Or, ses questions beaucoup plus limitées n’ont été posées qu’à une fraction des personnes répondantes et avec un taux de réponse trop faible, rendant les données peu utiles.

Cette absence de données contraste avec le fait que les universités produisent elles-mêmes une recherche solide, qu’elles utilisent encore trop peu pour guider leurs pratiques préventives.

La recherche existe, mais elle n’est guère appliquée dans des programmes de prévention.

Trois stratégies

La littérature internationale, notamment la synthèse de plusieurs expertes en prévention de l’agression sexuelle en Amérique du Nord, en 2020, recommande d’articuler trois stratégies complémentaires au collège et à l’université :

  • Programmes de résistance et d’autodéfense féministe affirmative pour les femmes ;

  • Programmes visant les normes sociales masculines ;

  • Formations de témoins actifs.

Ces approches ne sont efficaces que si elles sont cohérentes, ciblées et intensives. Lorsque la prévention est tardive, brève et limitée à des messages généraux, les effets restent faibles.

À l’inverse, des programmes intensifs (jusqu’à 12 heures au cours d’un semestre), structurés et ancrés dans la pratique, comme ceux proposés par un groupe de chercheures à l’Université de Windsor, dont la plus récente remonte à 2023, ont démontré qu’ils peuvent réduire les agressions sexuelles subies par les étudiantes, même lorsqu’ils sont offerts à l’université avec peu d’expositions préalables.




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Une prévention universitaire qui n’arrive pas à compenser les lacunes

Parmi nos participantes, 271 ont été suivies durant leur première année universitaire. Leur exposition aux messages de prévention sur les campus était limitée : 93 % des personnes exposées le sont moins de trois heures, principalement via des formations en ligne, et moins de 10 % ont été exposées à du contenu d’autodéfense – alors que les programmes efficaces reposent précisément sur des activités en personne, de plus de trois heures et intégrant un volet d’autodéfense féministe.

Après douze mois, certains résultats sont préoccupants. Nous nous attendions à voir des progrès plus marqués. Or, un seul effet positif existe, mais il est minime : une hausse de 1 à 3 % du sentiment d’efficacité à réagir face à un agresseur. Concrètement, il faut deux sources préventives supplémentaires pour que les participantes augmentent leur sentiment d’efficacité à faire face à un agresseur potentiel d’un seul point sur une échelle de 63 points. Un effet aussi faible a peu de signification pratique.

Deux effets néfastes dominent toutefois. D’abord, les participantes sont moins nombreuses à rapporter qu’elles utiliseraient au moins une stratégie de résistance verbale ou physique ferme (44 %), comme celles enseignées dans les formations d’autodéfense féministes, qu’au début de l’étude (80 %). Cette baisse importante n’est légèrement atténuée que chez les 7 % de participantes ayant reçu trois heures ou plus de prévention sur le campus.

Ensuite, la perception du risque personnel évolue dans une direction contraire à celle recherchée. Les étudiantes très peu exposées (moins d’une heure) développent une perception du risque légèrement plus juste, mieux alignée avec la réalité des violences sexuelles sur les campus.

À l’inverse, celles exposées trois heures ou plus voient leur perception du risque diminuer, illustrant un biais d’optimisme : l’idée que « Cela n’arrive qu’aux autres ».

Ces résultats indiquent qu’en l’absence d’interventions intensives, qui soient ciblées, structurées et adaptées, la prévention universitaire ne compense pas le manque de prévention préalable et peut même conduire à des reculs sur des éléments clés.

Une expertise scientifique disponible, mais sous-utilisée

Dans une perspective de santé publique, la prévention devrait être présente du préscolaire, du primaire et du secondaire jusqu’aux cégeps et aux universités.

Chaque niveau contribue à renforcer les connaissances, à modifier les normes sociales, à développer des stratégies de résistance et à soutenir l’intervention des témoins. Quand ce continuum est absent ou incomplet, les interventions collégiales et universitaires doivent compenser des années de prévention insuffisante.


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Les équipes de recherche universitaires produisent des connaissances rigoureuses sur les programmes efficaces, mais ces données sont encore peu intégrées aux politiques internes, à la programmation de prévention et aux communications institutionnelles.

Le fossé entre la science et l’action demeure un obstacle majeur.




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Des balises connues, mais insuffisamment implantées

L’Institut national de la Santé publique du Québec, ainsi que les experts nationaux et internationaux, convergent vers la même conclusion : la prévention doit être multiniveaux, répétée, intensive, ciblée et évaluée en continu.

L’annulation de l’enquête de l’Institut de la Statistique du Québec limite par ailleurs la capacité de mesurer l’impact des politiques mises en place au Québec, comme la Loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d’enseignement supérieur, et d’assurer la reddition de comptes des établissements.

Pour un véritable leadership institutionnel

Les universités sont idéalement positionnées pour montrer la voie : infrastructures de recherche, réseaux d’expertise, accès aux données, capacité d’évaluation, mandat social. Elles pourraient être des leaders dans l’élaboration d’une programmation de prévention solide et continue.

Le constat est clair : la stagnation des taux de violence ne découle pas d’un manque de connaissances, mais d’un manque d’implantation, de cohérence et de continuité. Des solutions existent déjà, ont été testées et sont efficaces. Le défi est désormais de les appliquer de manière systémique et durable, en combinant autodéfense féministe, interventions sur les normes sociales et formations de témoins actifs, afin de protéger véritablement les filles, les jeunes femmes et l’ensemble des communautés.

La Conversation Canada

Membre du comité des partenaires en violence sexuelle du Secrétariat à la condition féminine du gouvernement du Québec, Isabelle Daigneault est membre de l’Ordre des psychologues du Québec et dirige le laboratoire de recherche sur les trajectoires de santé et de résilience des jeunes agressés sexuellement (TRAJETS). Elle est chercheuse membre régulière au Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et l’agression sexuelle (CRIPCAS), à l’Équipe violence sexuelle et santé (ÉVISSA), financés par les fonds de recherche du Québec, ainsi qu’à la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur (VSSMES). Elle a reçu des financements des Instituts de recherche en santé du Canada, du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, du Ministère de l’enseignement supérieur du Québec et de l’Université de Montréal.

Membre du Conseil du statut de la femme pour le gouvernement du Québec et de l’Ordre des psychoéducateurs et des psychoéducatrices du Québec, Geneviève Paquette dirige le Groupe de recherche et d’intervention sur les adaptations sociales de l’enfance financé par l’Université de Sherbrooke et l’Équipe de recherche sur l’adaptation positive et la santé mentale des jeunes exposés à un risque accru d’adversité familiale ou sociale financée par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). Elle est chercheuse membre régulière au Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et l’agression sexuelle (CRIPCAS) et à la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur. Elle a obtenu des financements de recherche provenant des Instituts de recherche en santé du Canada, du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, du FRQSC et du ministère de l’Enseignement supérieur du Québec.

Jacinthe Dion est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la violence sexuelle chez les jeunes vulnérables, surnommée Aquarelle, et co-titulaire de la Chaire de recherche VISAJ sur la vie et la santé des jeunes. Psychologue et professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières, elle est également membre du Comité scientifique et de gouvernance du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et l’agression sexuelle (CRIPCAS) et membre régulière de l’équipe Violence sexuelle et santé (ÉVISSA) et de l’Équipe de recherche sur l’adaptation positive et la santé mentale des jeunes exposés à un risque accru d’adversité familiale ou sociale, financés par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). Elle est aussi membre du Centre d’études interdisciplinaires sur le développement de l’enfant et la famille (CEIDEF). Ses recherches sont financées par le programme de Chaires de recherche du Canada, le Conseil de recherches en sciences humaines, les Instituts de la recherche en santé du Canada (CRSH), l’Agence de la santé publique du Canada, le Secrétariat à la condition féminine du Québec et le Ministère de l’éducation du Québec.

Martine Hébert est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les traumas interpersonnels et la résilience et cotitulaire de la Chaire interuniversitaire Marie-Vincent sur les agressions sexuelles envers les enfants. Elle dirige l’équipe Violence sexuelle et santé (ÉVISSA) financée par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture et elle est chercheuse membre régulière au Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et l’agression sexuelle (CRIPCAS). Elle est également membre de la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur (VSSMES) et de la Chaire de recherche Sécurité et intégrité en milieu sportif (SIMS). Ses recherches sont financées par le programme des Chaires de recherche du Canada, des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et de l’Agence de santé publique du Canada (ASPC).

ref. Les violences sexuelles sur les campus universitaires stagnent. Voici ce qu’il faut faire – https://theconversation.com/les-violences-sexuelles-sur-les-campus-universitaires-stagnent-voici-ce-quil-faut-faire-271251

Dialogue autour du microbiote : comment la mère et le bébé communiquent à travers le lait maternel

Source: The Conversation – in French – By Ignacio López-Goñi, Catedrático de Microbiología. Miembro de la Sociedad Española de Microbiología (SEM), Universidad de Navarra

L’allaitement n’est plus considéré comme un processus unidirectionnel de nutrition, mais comme un système de communication en temps réel entre deux organismes interdépendants. Natalia Deriabina/Shutterstock

Le lait maternel n’est pas seulement un aliment : c’est un langage biologique qui évolue avec le bébé. Deux études publiées dans des revues scientifiques de premier plan décrivent comment il participe à l’enrichissement du microbiote intestinal du nourrisson et permet d’instaurer un véritable dialogue biologique entre la mère et l’enfant pour répondre aux besoins de ce dernier.


Au cours des premières semaines et des premiers mois de sa vie, le bébé entame l’un des processus biologiques les plus importants de son développement : la constitution de son microbiote intestinal. Cet ensemble de microorganismes participe non seulement à la digestion des nutriments. Il joue également un rôle clé dans la maturation du système immunitaire, la régulation du métabolisme et la protection contre les agents pathogènes au cours des premières années de vie.




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Dans ce contexte, le lait maternel s’avère être bien plus qu’un simple aliment : c’est un écosystème vivant, dynamique et complexe qui s’adapte aux besoins du nourrisson. Il apporte de l’énergie, des vitamines et des minéraux, mais aussi des composants bioactifs essentiels, comme des anticorps, des cellules immunitaires, des oligosaccharides (un groupe de sucres complexes et divers) et des microorganismes vivants.

Parce que le lait maternel est loin d’être stérile : il abrite des centaines d’espèces bactériennes qui contribuent activement à l’établissement du microbiome intestinal du bébé (sachant que le microbiome correspond à l’ensemble des génomes des microbes qui constituent le microbiote présent dans ou sur un organisme vivant, ndlr).

Les bactéries dont le bébé hérite par le lait maternel

Chez de nombreux nouveau-nés, en particulier pendant les premiers mois de vie, le lait maternel constitue la principale, voire parfois la seule source de microorganismes intestinaux. Il contient principalement des bactéries des genres Staphylococcus et Streptococcus, ainsi que d’autres, issues des genres Lactobacillus, Bifidobacterium, Veillonella ou Escherichia.

Une étude récente a analysé des échantillons de lait maternel et de selles de nourrissons provenant de 195 couples mère-bébé aux États-Unis pendant les six premiers mois suivants la naissance. Les résultats ont montré que le lait et l’intestin des bébés âgés d’un mois étaient dominés par des bifidobactéries, en particulier Bifidobacterium longum, Bifidobacterium breve et Bifidobacterium bifidum. Des bactéries associées à la peau maternelle, comme Staphylococcus epidermidis et Cutibacterium acnes, ainsi que des espèces liées à la cavité buccale, à l’image de Streptococcus salivarius, ont également été détectées dans le lait. D’autres bactéries telles que Escherichia coli, Bacteroides fragilis, Phocaeiola vulgatus et Phocaeiola dorei étaient également présentes dans l’intestin du bébé, ainsi que des microorganismes typiques de la bouche, comme Veillonella.




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Cette recherche a identifié jusqu’à douze souches bactériennes communes au lait maternel et aux selles du nourrisson. L’espèce la plus fréquente était Bifidobacterium longum, suivie de Bifidobacterium infantis, Staphylococcus epidermidis, Bifidobacterium breve et Streptococcus salivarius. D’autre part, les bébés nourris exclusivement au lait maternel présentaient une plus grande abondance de bifidobactéries intestinales que ceux pour qui l’allaitement exclusif avait été interrompu avant l’âge de six mois, ce qui suggère que l’allaitement prolongé favorise la persistance et l’expansion de ces bactéries.




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Cependant, la présence de ces microorganismes dans le lait ne garantit pas à elle seule leur implantation dans l’intestin du bébé. Des facteurs comme le microbiote préexistant, la génétique de l’hôte ou la disponibilité des nutriments influencent le succès de la colonisation, ce qui suggère que sont à l’œuvre des mécanismes plus complexes qu’un simple transfert microbien.

L’échange de bactéries entre la mère et le nourrisson est plus intense au cours du premier mois de vie et diminue avec le temps. De plus, les enfants nés par voie basse présentent une plus grande persistance des souches partagées que ceux nés par césarienne, dont le microbiome intestinal a tendance à être plus diversifié mais moins stable.

Enfin, il a également été observé que la mère et le bébé partageaient des bactéries typiquement buccales, telles que Rothia mucilaginosa et Streptococcus salivarius. Cela suggère que certaines espèces pourraient d’abord coloniser la cavité buccale du nourrisson avant d’atteindre son intestin, ou que le bébé lui-même contribue à la colonisation microbienne du lait peu après sa naissance.

Un dialogue bidirectionnel

Au-delà du transfert de bactéries, le lait maternel module activement le microbiome infantile grâce à d’autres composants. Les oligosaccharides, par exemple, favorisent sélectivement la croissance de bactéries bénéfiques, telles que Bifidobacterium, Bifidobacterium, Bacteroides et Akkermansia. En ce sens, le lait agit simultanément comme un probiotique (il apporte des microorganismes vivants) et un prébiotique (il fournit des éléments alimentaires utilisés par les bactéries).

Une deuxième étude, menée auprès de 152 couples mères-enfants au Burkina Faso, a analysé dans le temps des échantillons de selles maternelles, de lait et de selles infantiles, durant la grossesse et jusqu’à six mois après l’accouchement. Ce travail de recherche a montré que la richesse microbienne de l’intestin du bébé est très faible par rapport à celle de la mère, tandis que le microbiote du lait présente une grande variabilité entre les femmes et constitue une véritable « signature microbienne » individuelle.

Ses résultats ont révélé une corrélation entre le microbiote intestinal du bébé et la composition du lait maternel. Il est intéressant de noter que les nourrissons présentant une plus grande diversité bactérienne intestinale avaient des mères dont le lait contenait des niveaux plus élevés de macronutriments, de minéraux, de vitamines du groupe B et une grande variété de métabolites. En particulier, les oligosaccharides du lait variaient en fonction du microbiote du bébé au cours des premiers mois de vie. La composition de l’aliment n’est donc pas toujours la même, mais change pendant la période d’allaitement, en fonction du microbiote du bébé.

Cela suggère que le lait maternel influence non seulement le microbiome du nourrisson, mais qu’il y réagit également. Parmi les mécanismes possibles, on peut citer les signaux provenant des métabolites bactériens du bébé, le transfert de bactéries buccales pendant la succion ou les réponses immunitaires maternelles induites par le microbiote infantile.

L’allaitement comme système de communication biologique

Dans l’ensemble, ces études démontrent que la relation entre la mère et le bébé pendant l’allaitement est profondément bidirectionnelle. Le microbiote intestinal et lacté maternel, ainsi que les oligosaccharides, les nutriments et les métabolites du lait, s’adaptent de manière dynamique au développement et à l’état du microbiome de l’enfant.

L’allaitement n’est plus considéré comme un processus unidirectionnel de nutrition, mais comme un système de communication en temps réel entre deux organismes interdépendants. Le lait maternel n’est pas seulement un aliment : c’est un langage biologique qui évolue avec le bébé et qui permet à la mère d’adapter finement sa composition aux besoins de développement de l’enfant.


La version originale de cet article a été publiée sur microBIO, le blog de l’auteur.


The Conversation

Ignacio López-Goñi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dialogue autour du microbiote : comment la mère et le bébé communiquent à travers le lait maternel – https://theconversation.com/dialogue-autour-du-microbiote-comment-la-mere-et-le-bebe-communiquent-a-travers-le-lait-maternel-274312

Chez le poulain, le lien maternel est un moteur du développement social et cérébral – nouvelle étude

Source: The Conversation – in French – By Mathilde Valenchon, Chercheuse en Ethologie, Inrae

Les interactions entre les poulains et leurs mères ont des implications sur leur comportement, sur leur physiologie et sur leur développement cérébral. © UMR PRC INRAE-CNRS-Université de Tours, M. E. Le Bachelier de la Rivière., Fourni par l’auteur

Une nouvelle étude montre comment la présence prolongée de la mère façonne le développement comportemental, physiologique et cérébral des poulains.


Chez les mammifères sociaux, les relations sociales jouent un rôle déterminant dans le développement. On sait depuis longtemps que la période autour de la naissance est cruciale, lorsque le nouveau-né dépend entièrement de son ou de ses parent(s) pour se nourrir et se protéger. En revanche, ce qui se joue après, lorsque le jeune n’est plus physiquement dépendant de sa mère mais continue de vivre à ses côtés, reste encore mal compris.

Dans une étude récente publiée dans Nature Communications, nous avons exploré chez le cheval cette période souvent négligée du développement. Nos résultats montrent que la présence prolongée de la mère façonne à la fois le cerveau, le comportement
– social en particulier – et la physiologie des poulains.

Pourquoi s’intéresser à l’« enfance » chez le cheval ?

Le cheval est un modèle particulièrement pertinent pour étudier le rôle du lien parental sur le développement des jeunes. Comme chez l’humain, les mères donnent généralement naissance à un seul petit à la fois, procurent des soins parentaux prolongés et établissent un lien mère-jeune fort sur le plan affectif, individualisé et durable.

Dans des conditions naturelles, les poulains restent avec leur groupe familial, et donc avec leur mère, jusqu’à l’âge de 2 ou 3 ans. En revanche, en élevage ou chez les particuliers, la séparation est le plus souvent décidée par l’humain et intervient bien plus tôt, autour de 6 mois. Ce contraste offre une occasion unique d’étudier l’impact de la présence maternelle sur le développement au-delà de la période néonatale.

Comment étudier de rôle d’une présence maternelle prolongée chez le cheval ?

Pour isoler l’effet de la présence maternelle, nous avons suivi 24 poulains de l’âge de 6 à 13 mois. Cette période peut être assimilée à celle de l’enfance chez l’être humain. En effet, durant cette période, les poulains ressemblent déjà physiquement à de petits adultes, apparaissent autonomes dans leurs déplacements et consomment très majoritairement des aliments solides, tout en étant encore sexuellement immatures. En d’autres termes, leur survie immédiate ne dépend plus directement de la mère.

Dans notre étude, tous les poulains vivaient ensemble dans un contexte social riche, avec d’autres jeunes et des adultes. La seule différence concernait la présence ou non de leurs mères respectives à partir de l’âge de 6 mois : ainsi, 12 poulains sont restés avec leur mère tandis que 12 autres en ont été séparés, comme c’est fréquemment le cas en élevage.

Durant les sept mois qui ont suivi, nous avons étudié le développement de ces poulains. En éthologie, les comportements sont étudiés de façon quantitative. Nous avons suivi le développement comportemental des poulains à l’aide d’observations et de tests comportementaux standardisés, puis analysé statistiquement ces données pour comparer leurs trajectoires développementales. Ces données ont été complétées par des mesures physiologiques régulières (par exemple, la prise de poids, les concentrations hormonales) et par une approche d’imagerie par résonance magnétique (IRM) pour visualiser les différences fonctionnelles et morphologiques entre nos deux groupes de poulains de manière non invasive.




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La présence de la mère favorise l’émergence des compétences sociales

Les résultats issus de nos observations répétées dans le temps montrent que les poulains bénéficiant de la présence de leur mère interagissaient davantage avec leurs congénères, notamment à travers des comportements positifs, comme le jeu ou le toilettage mutuel, que les poulains séparés de leurs mères. Ils se montraient aussi plus explorateurs et plus à l’aise face à des situations sociales nouvelles, suggérant une plus grande sociabilité.

Autre résultat intéressant, les poulains bénéficiant de la présence de leur mère passaient moins de temps à manger mais prenaient plus de poids, suggérant une croissance plus efficace.

Le lien maternel, moteur du développement du cerveau

Pour aller plus loin, nous avons combiné ces observations comportementales avec une approche encore rare chez les animaux d’élevage : l’imagerie médicale. Ici nous avons utilisé des techniques d’IRM, permettant d’observer le fonctionnement et l’organisation du cerveau vivant, sans douleur. Ainsi, nous avons pu caractériser le développement cérébral de nos poulains.

« Comprendre l’IRM en deux minutes ». Source : Institut du cerveau — Paris Brain Institute.

Cette approche nous a permis d’identifier, pour la première fois chez le cheval, un réseau cérébral appelé le réseau du mode par défaut. Bien connu chez l’humain et identifié chez une poignée d’autres espèces animales, ce réseau serait impliqué dans l’intégration des pensées introspectives, la perception de soi et des autres. Chez les poulains ayant bénéficié d’une présence maternelle prolongée, ce réseau était plus développé, faisant écho aux meilleures compétences sociales que nous avons observées.

En outre, nous avons observé des différences morphologiques dans une région fortement impliquée dans la régulation physiologique, l’hypothalamus, en lien avec les différences physiologiques et de comportement alimentaire mises en évidence.

Une phase clé du développement aux effets multidimensionnels

Pris dans leur ensemble, nos résultats soulignent l’importance de cette phase du développement, encore peu étudiée chez l’animal, située entre la petite enfance et l’adolescence.

Ils suggèrent que la présence maternelle prolongée induit un développement comportemental, cérébral et physiologique plus harmonieux, qui pourrait contribuer à équiper les jeunes pour leur vie adulte future, notamment dans le domaine de compétences sociales.

Quelles implications pour l’élevage… et au-delà ?

Notre travail ne permet pas de définir une règle universelle sur l’âge idéal de séparation chez le cheval. Il montre en revanche que la séparation précoce a des conséquences mesurables, bien au-delà de la seule question alimentaire.

Lorsque les conditions le permettent, garder plus longtemps le poulain avec sa mère pourrait donc constituer un levier simple et favorable au développement du jeune. Cependant, d’autres études sont nécessaires pour évaluer l’impact de ces pratiques sur les mères et les capacités de récupération des poulains après la séparation, par exemple.

Avec grande prudence, ces résultats font aussi écho à ce que l’on observe chez d’autres mammifères sociaux, y compris l’humain : le rôle du parent ou de la/du soignant·e (« caregiver ») comme médiateur entre le jeune et son environnement social et physique pourrait être un mécanisme largement partagé. Le cheval offre ainsi un modèle précieux pour mieux comprendre comment les premières relations sociales façonnent durablement le cerveau et le comportement.

The Conversation

Cette étude a été financée grâce à une bourse européenne HORIZON 2020 Marie Skłodowska-Curie Actions (MSCA) (ref: 101033271, MSCA European Individual Fellowship, https://doi.org/10.3030/101033271) et au Conseil Scientifique de l’Institut
Français du Cheval et de l’Equitation (IFCE) (ref: DEVELOPPEMENTPOULAIN).

David Barrière ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chez le poulain, le lien maternel est un moteur du développement social et cérébral – nouvelle étude – https://theconversation.com/chez-le-poulain-le-lien-maternel-est-un-moteur-du-developpement-social-et-cerebral-nouvelle-etude-274144

Victoire démocrate à Miami : signe annonciateur d’un essoufflement du trumpisme ou épiphénomène ?

Source: The Conversation – in French – By Jonathan Leblanc, Doctorant au centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

L’élection d’une candidate démocrate à la mairie de Miami, ville acquise au Parti républicain depuis presque trente ans, a été saluée par les poids lourds du Parti démocrate, qui veulent y voir la preuve que leur formation a le vent en poupe en vue des midterms de novembre prochain. À y regarder de plus près, la grande ville de Floride constitue en réalité un cas très particulier, et il est risqué de tirer des enseignements nationaux de son scrutin local.


En décembre dernier, Eileen Higgins a été élue maire de Miami. Ce résultat est historique à plusieurs égards : elle sera la première femme à diriger la ville et la première démocrate depuis vingt-huit ans. Surtout, elle a remporté la victoire dans un comté (Miami-Dade, où se trouve la municipalité de Miami) et un État (la Floride) souvent considérés comme des bastions du trumpisme.

Officiellement non partisane, l’élection municipale aurait pu passer inaperçue. Mais Eileen Higgins a revendiqué son étiquette démocrate durant son affrontement avec Emilio Gonzalez, candidat soutenu par Donald Trump. Dans un contexte marqué par des succès démocrates récents en Virginie et au New Jersey, cette victoire a ravivé l’idée d’un possible regain de popularité du parti. Elle invite pourtant à une lecture plus nuancée, notamment à travers le prisme de l’analyse du vote hispanique et des spécificités de la Floride.

« La Gringa » face à un candidat hispanique

Bien implantée localement, Higgins, 61 ans, est surnommée « la Gringa », un terme parfois péjoratif en espagnol pour désigner les Américains blancs, mais employé ici de manière presque affectueuse. Une étiquette qu’elle assume pleinement, comme elle l’a confié à l’Associated Press :

« Cela aide simplement les gens à comprendre qui je suis, et vous savez quoi ? Je suis une gringa, alors qu’est-ce que je vais faire, le nier ? »

Non hispanique, cette ingénieure de formation, ancienne directrice au Belize du Peace Corps (une agence publique états-unienne destinée à soutenir les pays en développement), parle pourtant un excellent espagnol. Cela a sans doute joué en sa faveur dans un comté où 70 % de la population est hispanique et environ 35 % est d’origine cubaine. Elle est ainsi parvenue à s’imposer face à un adversaire républicain d’origine cubaine.

Une campagne municipale fortement nationalisée

Si Higgins est une figure locale, sa campagne a rapidement pris une dimension nationale. Elle a bénéficié du soutien de plusieurs poids lourds démocrates : Rahm Emanuel, ancien maire de Chicago et ex-chef de cabinet de Barack Obama ; Pete Buttigieg, secrétaire aux transports dans l’administration Biden et candidat aux primaires démocrates de 2020 ; ainsi que Ruben Gallego, élu de l’Arizona et représentant d’une nouvelle génération de leaders latino-américains du parti.

En face, Emilio Gonzalez disposait lui aussi d’un profil national affirmé : cet ancien colonel de l’US Air Force est proche de la Maison Blanche sous la présidence de Trump (il a notamment cofondé le mouvement Veterans for Trump et occupe aujourd’hui un poste au sein de l’America First Policy Institute, un think tank aligné sur les orientations MAGA). En plus du soutien du président, Gonzalez a reçu celui de Ron DeSantis, gouverneur républicain de l’État, et du sénateur texan Ted Cruz.

Cette nationalisation s’est traduite dans les discours. Higgins n’a pas évité les lignes de fracture, déclarant notamment à propos de Donald Trump : « Lui et moi avons des visions très différentes de la manière dont nous devrions traiter nos habitants, dont beaucoup sont des immigrés », et allant jusqu’à qualifier la politique migratoire de l’administration Trump d’« inhumaine et cruelle ».

Miami-Dade : du bastion démocrate au symbole trumpiste

Pendant des décennies, le comté de Miami-Dade a constitué un pilier démocrate en Floride, votant « bleu » à chaque présidentielle depuis 1988, avec un point culminant en 2016, lorsque Hillary Clinton s’y est imposée avec près de 30 points d’avance. Mais l’écart s’est progressivement réduit. En 2020, Joe Biden ne s’y imposait plus que de justesse (53 %) avant que Donald Trump ne fasse basculer le comté en 2024 avec environ 55 % des voix.

Résultats des scrutins présidentiels de 2000 à 2024.
Fourni par l’auteur

Ce basculement s’explique notamment par la mobilisation en faveur de Trump d’une partie des membres des communautés hispaniques – spécialement les communautés cubaine, vénézuélienne et nicaraguayenne – sensibles à sa rhétorique antisocialiste. En liant la politique étrangère, l’immigration et l’identité politique, les républicains (Republican Party) ont construit un récit particulièrement efficace à Miami. Guillermo Grenier, professeur à la Florida International University et spécialiste de la communauté cubaine, résume ainsi cette dynamique :

« Ce message résonne davantage dans le sud de la Floride. C’est comme crier dans une église : l’écho est immédiat. Cela continue d’attiser les passions chez les électeurs cubains. »

Face à cette évolution, les démocrates ont progressivement réduit leurs investissements en Floride, un État jugé trop coûteux et difficile à reconquérir, choisissant de les redéployer ailleurs. Une forme de reddition stratégique critiquée par certains responsables locaux du parti, qui dénoncent, par la voix de Jimmy Torres Vélez, vice-président du National Puerto Rican Agenda (NPRA, une alliance non partisane regroupant des organisations, des élus, des leaders communautaires et des bénévoles de la diaspora portoricaine aux États-Unis), un cercle vicieux :

« C’est une mentalité étrange qui consiste à dire : “J’investis seulement si je gagne.” Mais si vous n’investissez pas, vous ne pouvez pas gagner. Abandonner la Floride ne fait que renforcer la dynamique adverse. »

Le pragmatisme des électeurs

L’élection municipale de Miami montre toutefois les limites de ce cadrage idéologique face aux réalités du quotidien. La campagne a en effet été dominée par les sujets de l’inflation, du coût de la vie, du logement et des assurances. En 2024, Miami affichait la plus forte inflation interannuelle parmi les grandes métropoles américaines.

La flambée des prix immobiliers, accentuée depuis la pandémie, qui a vu de nombreux Américains aisés s’installer à Miami, influencés par les lois laxistes de confinement en vigueur en Floride, pèse lourdement sur les ménages : près de la moitié d’entre eux consacrent une part excessive de leurs revenus au logement. À cela s’ajoute le coût des assurances, particulièrement élevé dans une région exposée aux ouragans et aux inondations, où les primes peuvent représenter près de 19 % d’une mensualité hypothécaire, contre environ 10 % à l’échelle nationale.

Même les produits du quotidien sont devenus des marqueurs politiques. La hausse du prix du café, symbole culturel fort pour les communautés hispaniques, notamment la communauté cubaine, illustre concrètement la dégradation du pouvoir d’achat, alimentée en partie par les droits de douane qu’a promulgués l’administration Trump.

Dans ce contexte, les démocrates ont mis en avant la responsabilité des républicains, qui contrôlent l’ensemble des leviers du pouvoir en Floride comme au niveau fédéral. « Le résultat de ce soir est un nouveau signal d’alarme pour les républicains, montrant que les électeurs en ont assez de politiques déconnectées de la réalité et qui font grimper les coûts », a déclaré Ken Martin, le président du Comité national démocrate.

Enfin, les politiques migratoires restrictives adoptées en Floride ont suscité des inquiétudes concrètes. Leurs effets sur l’économie locale, sur les familles aux statuts mixtes et sur certains secteurs clés ont renforcé une logique de vote pragmatique, centrée sur les conséquences immédiates plus que sur les grands récits idéologiques.

Une victoire symbolique, des enseignements à manier avec prudence

Les succès récents des démocrates ont ravivé l’idée d’un possible regain du parti dans certains territoires jugés difficiles. L’élection de Miami nourrit cette lecture, mais elle appelle à la prudence. Tout d’abord, il s’agit d’une grande ville, et les grandes métropoles des États-Unis ont historiquement tendance à favoriser les démocrates. En ce sens, ce scrutin peut constituer un piège, donnant l’illusion d’un basculement plus large alors que le reste de l’État, plus rural et suburbain, demeure majoritairement républicain.

À ces dynamiques internes s’ajoute une variable incertaine : la politique étrangère, notamment les récents développements au Venezuela, dont l’enlèvement de Nicolas Maduro. À Miami, où les communautés vénézuélienne, cubaine et nicaraguayenne, toutes traditionnellement « antisocialistes », jouent un rôle central, il reste difficile de mesurer l’impact réel que ces événements auront sur les comportements électoraux.

L’enseignement principal du scrutin reste la volatilité de l’électorat hispanique, très pragmatique. Même dans la ville de Miami, longtemps considérée comme un bastion républicain, des signes d’érosion apparaissent, en partie à cause de la hausse des prix quotidiens. Comme l’a résumé la représentante républicaine Maria Elvira Salazar :

« Le vote hispanique n’est pas acquis. Les Hispaniques ont épousé Donald Trump, mais ils ne font que “fréquenter” le Parti républicain. »

À Miami comme ailleurs, cet électorat reste mouvant, attentif aux enjeux concrets, et loin d’être définitivement acquis à un camp.

The Conversation

Jonathan Leblanc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Victoire démocrate à Miami : signe annonciateur d’un essoufflement du trumpisme ou épiphénomène ? – https://theconversation.com/victoire-democrate-a-miami-signe-annonciateur-dun-essoufflement-du-trumpisme-ou-epiphenomene-272987

L’agriculture verticale peut-elle nourrir les villes ? Comment dépasser le mirage technologique

Source: The Conversation – France (in French) – By Marie Asma Ben-Othmen, Enseignante-chercheuse en Economie de l’environnement & Agroéconomie, Responsable du Master of Science Urban Agriculture & Green Cities, UniLaSalle

L’agriculture verticale a longtemps été présentée comme une solution miracle pour nourrir les mégapoles tout en réduisant leur empreinte environnementale. Mais derrière les promesses high-tech, la réalité est contrastée. Entre des succès spectaculaires en Asie et des faillites retentissantes en Europe et aux États-Unis, le modèle cherche encore sa voie.


L’agriculture verticale repose sur une idée simple : produire en intérieur et hors-sol, dans des milieux totalement contrôlés, y compris la lumière, la température, l’humidité et les nutriments, sur de vastes étagères en hauteur, au cœur des villes. À première vue, ses avantages paraissent irrésistibles. Sans pesticides, ce mode de culture consomme jusqu’à 90 % d’eau en moins grâce au recyclage – notamment l’hydroponie – et peut fonctionner 365 jours par an, avec un rendement élevé, sans dépendre des caprices du climat. Il offre ainsi la promesse d’une production fraîche et locale, directement connectée aux circuits courts.

Cet horizon a suscité un engouement mondial. Le Japon, avec la société Spread, a automatisé la production de salades indoor sur de vastes étagères, dans des univers aseptisés, à l’échelle industrielle. Singapour a inscrit les fermes verticales au cœur de son objectif « 30 by 30 », visant à couvrir localement 30 % de ses besoins alimentaires d’ici à 2030. Les pays du Golfe, comme les Émirats arabes unis et le Koweït, confrontés à la rareté des terres arables, y voient un outil stratégique alors que, aux États-Unis, des start-up ont levé des centaines de millions de dollars sur la base d’une vision d’un futur alimentaire ultratechnologique. Mais des échecs cuisants mettent aussi en évidence les limites du modèle, qui peu à peu tente de se réinventer pour y répondre.

Les ingrédients du succès

Les fermes verticales qui fonctionnent vraiment partagent un point commun : elles naissent dans des contextes où elles répondent à un besoin structurel. Dans les régions où la terre est rare, chère ou aride, la production en hauteur – ou à la verticale – répond efficacement aux contraintes géographiques.

À Singapour ou à Dubaï, par exemple, l’État joue un rôle déterminant en soutenant financièrement les infrastructures, en réduisant les risques d’investissement et en intégrant ces technologies dans les stratégies alimentaires nationales.

La réussite de ces modèles tient aussi à leur insertion dans les dynamiques locales. En effet, à Dubaï, les fermes verticales ne se contentent pas de produire, mais contribuent également à la sécurité alimentaire, à la formation technique, à l’emploi qualifié et à la sensibilisation des citoyens.

L’île-ville de Singapour s’appuie par ailleurs sur des technologies hydroponiques et aéroponiques avancées, avec des tours agricoles intégrés au bâti urbain. Ceci illustre l’adaptation de l’agriculture aux contraintes foncières et urbaines. Les progrès technologiques, notamment l’éclairage LED à haut rendement, l’automatisation poussée et l’IA permettant d’optimiser la croissance des plantes, améliorent la performance des modèles les mieux conçus.

Malgré des défis (coûts énergétiques, fragilité économique), ces fermes continuent aujourd’hui d’être considérées comme un « modèle d’avenir » pour des villes-États densément peuplées, ce qui montre que l’initiative s’inscrit dans une politique de long terme plutôt qu’à titre de simple effet de mode.

Coût, énergie et dépendance au capital-risque

Malgré ces succès, de nombreux projets ont échoué et révélé les fragilités d’un modèle bien moins robuste qu’il y paraît.

Le premier obstacle est énergétique. Éclairer, climatiser et faire fonctionner une installation entièrement contrôlée demande une quantité importante d’électricité, ce qui rend l’activité coûteuse et parfois peu écologique lorsque l’énergie n’est pas décarbonée.

Le second obstacle est économique : les marges sur les herbes aromatiques ou les salades sont faibles, et le modèle dépend souvent du capital-risque plutôt que de revenus stables. C’est ce qui a précipité les difficultés d’Infarm en Europe et d’AeroFarms aux États-Unis.

Certaines fermes se sont également retrouvées déconnectées des besoins alimentaires locaux, produisant des volumes ou des produits qui ne répondaient pas aux attentes des territoires. Le modèle, mal ancré localement, devient alors vulnérable à la moindre fluctuation des marchés financiers ou énergétiques.

De nouveaux modèles en développement

Face à ces limites, une nouvelle génération de projets émerge, cherchant à combiner technologie, intégration et demande urbaine au moyen de modèles de microfermes verticales adossées à des supermarchés, garantissant la fraîcheur, la visibilité et une réduction des coûts logistiques.

D’autres initiatives explorent les synergies énergétiques, en couplant production alimentaire et récupération de chaleur de data centers, en développant des serres photovoltaïques ou en utilisant des réseaux de chaleur urbains.

Les fermes verticales évoluent aussi vers des fonctions plus pédagogiques et démonstratives : même après sa faillite, une partie du modèle Infarm continue d’inspirer des fermes urbaines où la production sert autant à sensibiliser les citoyens qu’à fournir des produits frais. Ces approches hybrides témoignent d’une maturité croissante du secteur, qui privilégie moins la production de masse que la pertinence territoriale.

Vers une agriculture verticale plus durable ?

Pour devenir un levier crédible de la transition alimentaire, l’agriculture verticale doit clarifier sa finalité. Produire davantage ne suffit pas : il s’agit de contribuer à la résilience alimentaire des villes, d’offrir une complémentarité avec les agricultures urbaines plus « horizontales », telles que les toits productifs, les ceintures maraîchères ou les jardins partagés, et de s’inscrire dans les politiques alimentaires territoriales.

En particulier, les projets alimentaires territoriaux (PAT) peuvent, par leur ambition, fédérer les différents acteurs du territoire autour de l’alimentation. Ils jouent un rôle clé pour intégrer ces dispositifs de manière cohérente, en les articulant avec les enjeux de nutrition, d’accessibilité, de distribution et d’éducation. L’agriculture verticale ne deviendra durable que si elle est pensée dans une logique systémique, sobre sur le plan énergétique, ancrée localement et compatible avec les objectifs climatiques.

Loin d’être la panacée, elle est en revanche un laboratoire d’innovation. Là où elle réussit, c’est parce qu’elle s’inscrit dans une vision systémique de la transition alimentaire, combinant technologie, gouvernance territoriale et sobriété énergétique. Son avenir dépendra moins de la hauteur des tours que de la manière dont elle s’imbrique dans les territoires et contribue à renforcer la capacité des villes à se nourrir face aux crises climatiques et géopolitiques.

The Conversation

Marie Asma Ben-Othmen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’agriculture verticale peut-elle nourrir les villes ? Comment dépasser le mirage technologique – https://theconversation.com/lagriculture-verticale-peut-elle-nourrir-les-villes-comment-depasser-le-mirage-technologique-270890