Forces de l’ordre et recours aux armes : comment la Révolution française a posé les termes du débat

Source: The Conversation – France in French (3) – By Luc Demarconnay, Docteur en histoire, Sorbonne Université

Commandant de l’armée Parisienne donnant des ordres à un Aide de Camp. Gendarmerie à cheval. Musée Carnavalet, via Wikimedia commons

Quand les policiers et les gendarmes peuvent-ils avoir recours à leurs armes ? Ces usages sont-ils bien encadrés par la loi ? Ou les forces de l’ordre disposent-elles de prérogatives trop importantes ? La proposition de loi sur la présomption de légitime défense, votée le 7 juillet 2026 à l’Assemblée, a ravivé des débats anciens, qui datent même de la Révolution française. C’est là que se met en place la conception contemporaine d’une force publique armée. Retour sur cette histoire qui éclaire les enjeux actuels.


L’adoption par l’Assemblée nationale, le mardi 7 juillet 2026, d’une proposition de loi instaurant une présomption d’usage légitime des armes au profit des policiers et des gendarmes a ravivé une controverse ancienne. Les forces de l’ordre disposent-elles d’un cadre juridique devenu inadapté à la violence contemporaine ou, au contraire, bénéficient-elles déjà de prérogatives excessives ?

Ce débat n’est pas nouveau, et l’histoire montre que ses principaux termes ont été posés dès la Révolution française.

Lorsque les députés de l’Assemblée constituante créent la gendarmerie nationale, le 16 février 1791, ils ne se contentent pas de rebaptiser l’ancienne maréchaussée. Ils élaborent une conception entièrement nouvelle de la force publique armée, dont les principes continuent aujourd’hui encore de structurer la droit français d’usage des armes.

La Révolution invente la « force publique »

Maréchaussée, 1786.
Steinbeisser, via Wikimedia

Sous l’Ancien Régime, la maréchaussée est déjà une institution ancienne et solidement implantée sur le territoire. Organisée à partir du XIIIe siècle pour maintenir l’ordre dans la troupe et sur ses arrières, empêcher les pillages et rattraper les déserteurs, la maréchaussée voit progressivement ses missions s’étendre à tous les vols ou crimes commis sur les grands chemins, quel que soit le statut de l’auteur, militaire ou civil, puis aux atteintes à l’autorité royale ou à la sécurité publique.

Force de police, la maréchaussée est aussi une juridiction permanente d’exception, qui juge immédiatement et en dernier ressort les auteurs de certains délits, comme l’indique Jean-Noël Luc.

Cette conception de l’ordre public change cependant profondément de signification avec la Révolution. Les constituants veulent désormais construire un État fondé sur la souveraineté de la Nation. Ils se nourrissent pour cela des nombreuses réflexions qui se développent durant les Lumières, et notamment celle de Jacques de Guibert, en grande partie méconnue aujourd’hui.

Dans son essai De la force publique considérée dans tous ses rapports, publié en 1790, l’auteur distingue la « force publique du dehors », destinée à la guerre, de la « force publique du dedans », chargée de maintenir l’ordre intérieur. Il justifie ainsi le maintien d’une maréchaussée, « le moyen le plus efficace de police que le [pouvoir exécutif] ait dans ses mains », tout en affirmant qu’elle ne doit plus être l’instrument d’un roi mais l’instrument de la Loi. Les autorités civiles, écrit-il, doivent « la requérir et non lui commander ».

Il n’est donc pas étonnant de retrouver une grande partie des principes de Guibert dans le rapport sur l’organisation de la force publique présenté par Rabaut-Saint-Etienne devant l’Assemblée constituante, le 21 novembre 1790. Ce texte marque le passage de la théorie à la loi. Il refuse aussi bien une armée déployée au maintien de l’ordre qu’une garde nationale mobilisée en permanence. La France possède déjà, explique-t-il, une institution adaptée, la maréchaussée, à condition qu’elle soit entièrement placée au service de la Loi.

Cet esprit de l’action publique est d’ailleurs inscrit dans le marbre dès le décret du 10 août 1789 « pour le rétablissement de la tranquillité publique », réitéré par la loi du 3 août 1791 relative « à la réquisition et à l’action de la force publique contre les attroupements ».

Lorsque la loi du 16 février 1791 transforme la maréchaussée en gendarmerie nationale, les députés de l’Assemblée constituante ne préservent donc pas une force militaire ancienne, pas plus qu’ils ne créent une force militaire supplémentaire. Ils instituent « une force publique […] pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée », comme le stipule l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Préservé, son statut militaire n’apparaît plus comme une exception. Il devient le moyen d’assurer la disponibilité, la discipline et l’implantation territoriale d’une institution chargée d’exécuter les décisions de la puissance publique dans le respect du droit.

Une force publique armée, mais d’abord une force publique de droit

Contrairement aux soldats, dont l’emploi de la force relève de la conduite de la guerre, les gendarmes interviennent quotidiennement au contact de la population. Ils doivent faire respecter la Loi sans se comporter comme une troupe combattante. Cette double identité – militaire par son statut, policière par ses missions principales – explique que la question de l’usage des armes se pose immédiatement dans des termes particuliers.

Officier de gendarmerie sous la Révolution française, vers 1790
Officier de gendarmerie sous la Révolution française, vers 1790.
Livre Huit siècles de gendarmerie, éditions Paris-France 1967

Il n’est donc pas surprenant que les premiers textes fondateurs de la jeune gendarmerie nationale ne reconnaissent pas à ses militaires une faculté générale de faire usage des armes. Ils limitent ce recours à des hypothèses précisément définies par le droit. La loi du 28 germinal an VI (17 avril 1798), qui organise durablement l’institution, leur confie des pouvoirs étendus, mais les rattache toujours à une mission précise : arrêter les malfaiteurs, disperser les attroupements illégaux, protéger les autorités ou assurer l’exécution des décisions de justice.

En outre, le titre X de la loi détaille les « moyens d’assurer la liberté des citoyens contre les détentions illégales et autres actes arbitraires ». Il y est clairement mentionné qu’« il est expressément défendu à tous, et en particulier aux dépositaires de la force publique, de faire aux personnes arrêtées aucun mauvais traitement ni outrage, même d’employer contre elles aucune violence, à moins qu’il y ait résistance ou rébellion : auquel cas seulement ils sont autorisés à repousser par la force les violences et voies de fait commises contre eux dans l’exercice des fonctions qui leur sont confiées par la loi ».

Quant aux dispositions générales prévues à l’article XVII, non seulement elles prévoient les sommations préalables de l’autorité publique, « Obéissance à la loi : on va faire usage de la force ; que les bons citoyens se retirent », répétées à trois reprises, mais elles précisent les cas où les gendarmes sont autorisés à « déployer la force des armes » :

« si des violences ou voies de fait sont exercées contre eux-mêmes […] s’ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent, les postes ou personnes qui leur sont confiés, ou enfin si la résistance est telle qu’elle ne puisse être vaincue autrement que par le développement de la force armée ».

Encadrer la violence légitime et prévenir l’arbitraire

Loin de consacrer un privilège au profit des gendarmes, la loi organise donc simultanément la protection des citoyens contre l’arbitraire et la protection des dépositaires de la force publique lorsqu’il sont eux-mêmes victimes de violences. Cette articulation entre responsabilité et efficacité constitue ainsi le cœur du droit français de l’usage des armes.

Cette distinction majeure ne révèle-t-elle pas en réalité une ambition plus large ? Comment ne pas faire le lien avec la définition que Max Weber donnera, quelques décennies plus tard, de l’État comme institution revendiquant avec succès le monopole de la violence physique légitime ? La singularité des textes révolutionnaires réside dans le fait que cette violence légitime est immédiatement pensée comme une violence juridiquement encadrée.

En d’autres termes, le législateur révolutionnaire cherche moins à autoriser la violence qu’à l’organiser par le droit. Le gendarme est armé parce qu’il représente l’autorité de l’État, mais cette autorité demeure encadrée par un ensemble de règles destinées à prévenir l’arbitraire.

En dépit des changements de régimes et des crises qui vont se succéder, et qui vont conduire le législateur à adapter à plusieurs reprises les conditions d’usage des armes par les forces de l’ordre, les questionnements des années révolutionnaires demeurent étonnamment d’actualité.

Chaque réforme réactive la même interrogation : comment permettre aux personnes chargées de protéger la population d’agir efficacement sans les soustraire au contrôle du droit ? C’est précisément cette question que soulève aujourd’hui la proposition de loi du 7 juillet dernier. L’histoire ne dit pas si cette évolution est opportune. En revanche, elle rappelle une évidence souvent oubliée : la doctrine française d’usage des armes n’est pas née pour faciliter le recours à la force. Elle a été conçue pour rendre compatible l’exercice de la contrainte publique avec les principes de l’État de droit.

The Conversation

Luc Demarconnay, docteur en histoire, chercheur associé au Centre d’histoire du XIXe siècle de Sorbonne Université et affilié à la chaire d’histoire HiGeSeT de la gendarmerie, sert au sein de la direction des ressources humaines de la gendarmerie nationale.

ref. Forces de l’ordre et recours aux armes : comment la Révolution française a posé les termes du débat – https://theconversation.com/forces-de-lordre-et-recours-aux-armes-comment-la-revolution-francaise-a-pose-les-termes-du-debat-287837

Des empereurs romains à Donald Trump : quand les dirigeants politiques se montrent dans les enceintes sportives

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sylvain Forichon, Docteur en Histoire romaine et Ingénieur de recherche, Université Bordeaux Montaigne


Conspué pendant la finale de la Coupe du monde et moqué ensuite sur les réseaux sociaux pour s’être attardé sur le podium, Donald Trump s’est placé sans le savoir dans la longue tradition des empereurs romains dont la présence et le comportement durant les grandes festivités organisées dans le gigantesque Circus Maximus étaient toujours guettés et parfois critiqués par leurs contemporains.


La présence de Donald Trump lors de la finale de la Coupe du monde de la FIFA le 19 juillet dernier au MetLife Stadium, près de New York, n’est pas passée inaperçue en raison des sifflets qui ont retenti lors de son entrée sur la pelouse, sans oublier qu’à l’issue de la rencontre, il s’est attardé sur le podium pour la photo tandis que les joueurs de l’équipe d’Espagne exultaient en brandissant leur trophée.




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L’absence du président argentin Javier Milei lors de cette même finale, qui opposait pourtant son propre pays à l’Espagne, a été tout autant commentée dans la presse, tandis que la famille royale espagnole, elle, avait fait le déplacement.

Rappelons que la venue de Donald Trump au match 3 de la finale NBA entre New York et San Antonio au Madison Square Garden le 8 juin dernier avait été tout autant remarquée. Non seulement, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, un président en exercice assistait à un match de finale NBA, mais là encore des huées et des sifflets ont retenti au moment où l’image de Donald Trump apparaissait sur un écran géant tandis qu’était entonné l’hymne américain.

Le Circus Maximus : un lieu propice à la mise en scène de l’empereur

Cette attention portée à la présence, comme à l’absence, de même qu’aux réactions de dirigeants politiques lors de grandes rencontres sportives, sans oublier l’accueil que leur réservent les autres spectateurs, n’est pas un phénomène propre au XXIe siècle, comme nous le rappellent notamment plusieurs textes datant de l’Empire romain et parvenus jusqu’à nous.

En effet, ce sujet est régulièrement abordé par des auteurs grecs et latins tout au long de l’époque impériale, notamment en ce qui concerne les spectacles du Circus Maximus à Rome. Ce vaste édifice était situé au centre de la capitale de l’Empire, entre la colline de l’Aventin et celle du Palatin, où résidait généralement l’empereur lorsqu’il était à Rome. Ses premiers aménagements dateraient du VIe siècle av. J.-C.

Plusieurs fois endommagé par des incendies, le Circus Maximus n’a eu de cesse d’être transformé et agrandi jusqu’à la fin de l’Empire romain. Il aurait pu contenir jusqu’à 250 000 personnes — encore que ce chiffre reste discuté — à partir du début du IIe siècle apr. J.-C. (soit trois fois le nombre de places du MetLife Stadium). Il était non seulement le plus grand cirque, mais aussi le plus vaste édifice de spectacle de l’Empire romain, toutes catégories confondues. Il accueillait les jeux du cirque (courses de chars et autres compétitions hippiques principalement), mais aussi des chasses, pendant des journées entières, voire plusieurs jours à maintes reprises dans l’année, notamment à l’occasion des jeux annuels organisés par des magistrats en l’honneur d’une divinité.

Maquette du Circus Maximus par Paul Bigot (1870-1942).
Charlie Morineau, Université de Caen

D’autres festivités pouvaient aussi être données au cirque, en particulier pour célébrer l’anniversaire de l’empereur, commémorer une victoire militaire ou honorer la mémoire d’un membre défunt et divinisé de la famille impériale.

Rappelons, si besoin est, que les combats de gladiateurs ne faisaient pas partie du programme des jeux du cirque. Ces affrontements à Rome ont eu lieu à l’origine sur les forums, puis, à partir de la fin du Ier siècle av. J.-C., dans des amphithéâtres. Le fameux Colisée, appelé amphithéâtre Flavien dans l’Antiquité, n’a été inauguré qu’en 80 apr. J.-C. Les amphithéâtres, par leur forme circulaire et leur taille plus réduite, étaient beaucoup mieux adaptés à l’organisation des combats de gladiateurs. Ce type d’édifice ne doit en aucun cas être confondu avec les cirques, des monuments généralement beaucoup plus grands, dont la piste très allongée était conçue pour accueillir les courses hippiques, en particulier de chars.

Un empereur observé et parfois aussi critiqué

Au regard de la documentation dont nous disposons, la conduite de l’empereur au cirque n’était régie par aucun texte normatif. Pour autant, certains comportements ont suscité la réprobation des auteurs anciens et/ou du peuple romain selon les témoignages parvenus jusqu’à nous. Ainsi, Auguste (empereur de 27 av. J.-C. jusqu’à sa mort en 14 apr. J.-C.) aurait eu pour habitude d’assister aux jeux du cirque avec attention, du moins en apparence, car il se souvenait que le peuple avait reproché à son père adoptif Jules César de passer son temps à lire et à répondre à des lettres ou à des pétitions plutôt qu’à observer la compétition.

Marc Aurèle (empereur de 161 à 180 apr. J.-C.) aurait eu la même fâcheuse habitude, ce qui suscita, là encore, des sarcasmes populaires. Auguste avait bien compris qu’il ne suffisait pas d’être présent, il fallait aussi partager l’intérêt de la foule pour les courses. Aussi, lorsqu’il lui arrivait de devoir s’absenter, il présentait ses excuses au public et prenait soin de recommander ceux qui devaient présider les jeux à sa place.

D’autres empereurs sont allés encore plus loin. Poussés par une passion sincère (ou feinte ?) pour les jeux du cirque, ils montrèrent ostensiblement leur soutien pour l’une des quatre factions — ou écuries — rivales qui s’affrontaient lors des courses et qui se distinguaient chacune par une couleur : la blanche, la verte, la rouge et la bleue. Ainsi, Caligula (37-41) ou Lucius Verus (161-169) ont soutenu la faction des Verts, tandis que Vitellius (éphémère empereur de Rome d’avril à décembre 69) supporta celle des Bleus.

Mais prendre part aux rivalités entre les factions du cirque et leurs partisans n’apportait pas que de la popularité à l’empereur. Lucius Verus fut un jour insulté au cirque par des supporters de la faction bleue. Cela pouvait aussi être dangereux pour le reste de l’assistance. Vitellius aurait fait exécuter des membres de la plèbe parce qu’ils auraient dénigré à haute voix, depuis les gradins, la faction bleue qu’il soutenait. De même, Caracalla (211-217), partisan de la faction bleue, aurait ordonné à ses soldats de massacrer à l’aveugle les spectateurs dans le cirque sous prétexte que certains d’entre eux venaient de tourner en dérision son cocher favori.

Mais le comportement qui semble avoir été le plus critiqué fut celui de Néron (54-68) qui serait, au regard de nos sources, le seul empereur de Rome à avoir osé conduire un char publiquement sur la piste du Circus Maximus

En 1876, Jean-Léon Gérôme peint « Course de chars », dont l’action se déroule au Circus Maximus.
Art Institute of Chicago

Une telle attitude est unanimement critiquée par les auteurs des textes antiques dont nous disposons, en particulier par Tacite. Bon nombre d’entre eux considéraient en effet que la passion de leurs contemporains pour les courses de chars était surtout le propre de la plèbe et des esclaves. Se passionner pour ces compétitions revenait donc à partager les goûts des plus basses couches sociales de Rome. De plus, les cochers étaient majoritairement des esclaves ou des affranchis, du moins pour ceux dont nous connaissons la condition sociale. Par conséquent, se donner en spectacle en tant que cocher dans le cirque était contraire à la dignité d’un empereur romain.

Le cirque, une tribune pour le peuple

Mais le Circus Maximus, comme les autres édifices de spectacle à Rome, était aussi un lieu où les Romains exprimaient parfois leurs opinions à l’égard du prince — qu’il soit présent ou pas d’ailleurs — ou à l’égard de membres de son entourage ou de leur politique.

Bien avant Donald Trump, plusieurs empereurs, mais aussi des magistrats, ont été sifflés ou hués dans des édifices de spectacle à Rome, dont le Circus Maximus. Plusieurs témoignages textuels évoquent en effet des interventions inopinées de manifestants en ce lieu qui utilisaient différents modes d’expression : applaudissements inattendus, silence imprévu, acclamation adressée en apparence à l’un des cochers mais qui, par son sens équivoque, semble comporter aussi un message subliminal pour l’empereur.

Plus rarement, des huées ou des injures se sont fait entendre. Parfois, des spectateurs ont demandé à l’empereur d’affranchir un cocher de condition servile qu’ils avaient trouvé particulièrement talentueux. L’empereur se devait au moins de répondre dans ce cas, positivement ou négativement, à la demande de la foule.

Quant aux railleries qui pouvaient parfois être entendues, si certains empereurs ont réagi violemment, il apparaît que l’indulgence était plutôt de mise, car cela permettait aussi à l’empereur de prendre le pouls de l’opinion publique à Rome et de jauger son degré de popularité. D’ailleurs, au IVe siècle apr. J.-C., si ce n’était déjà le cas auparavant, chaque acclamation entonnée au cirque à Rome était soigneusement consignée par écrit, alors que les empereurs étaient de plus en plus fréquemment et longuement absents de la capitale.

Le modèle du prince à l’épreuve du cirque

Il apparaît, in fine, que le comportement d’Auguste au cirque a constitué un modèle du genre durant plusieurs décennies, voire plusieurs siècles : être présent, manifester de l’intérêt, répondre aux demandes de l’assistance. Cette manière d’être, empreinte de modération et de bienveillance, semble être restée un idéal qui a perduré jusqu’à la chute de l’Empire romain d’Occident et même tant que des courses ont eu lieu dans le Circus Maximus, jusqu’au milieu du VIe siècle apr. J.-C.

Ainsi, le roi Théodoric (493-526) évoque dans une de ses lettres l’habitude séculaire qu’aurait eue la foule au cirque de s’exprimer librement : « Mais au spectacle, qui chercherait la dignité des mœurs ? […] Quoi que dise là le peuple en fête, on ne peut le considérer comme un outrage. C’est un lieu où les excès sont tolérés : si leur caquet est supporté patiemment par les princes, il est prouvé que cela contribue à la gloire de ces derniers. » L’avenir nous dira s’il en est de même de nos jours pour les dirigeants politiques…

The Conversation

Sylvain Forichon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des empereurs romains à Donald Trump : quand les dirigeants politiques se montrent dans les enceintes sportives – https://theconversation.com/des-empereurs-romains-a-donald-trump-quand-les-dirigeants-politiques-se-montrent-dans-les-enceintes-sportives-288123

Une icône méconnue du marronnage : Selomoh del Castilho et le capitaine Broos

Source: The Conversation – France in French (3) – By Paulo Antonio Paranaguá, Historiador, sociólogo e doutor em História da Arte, Sorbonne Université

Portrait du capitaine Broos (1821-1880), chef des Brooskampers ou Bushinengue (« Noirs de la forêt ») au Suriname (1862).
Selomoh del Castilho/Het Utrechts Archief (Pays-Bas)

Au Suriname, les communautés marronnes, fondées par d’anciens esclaves ayant fui les plantations coloniales, incarnent une longue histoire de la résistance à l’esclavage. Réalisé vers 1862 par le photographe Selomoh del Castilho, le portait du capitaine Broos constitue l’un des rares témoignages visuels du marronnage au XIXe siècle. Paulo Antonio Paranaguá, auteur de História da America Latina em 100 fotografias (Bazar do Tempo, Rio de Janeiro, 2025 ; l’édition espagnole est prévue fin 2026), revient ici sur l’histoire de cette photographie et de sa redécouverte.


Del Castilho, héritier de la diaspora juive néerlandaise en Amérique du Sud

Selomoh del Castilho est un pionnier de la photographie du XIXe siècle, singulier à la fois par sa personnalité et par l’une de ses œuvres, qui a connu un destin inattendu au XXIe siècle.

Il est né le 20 juillet 1826 au Suriname, la Guyane néerlandaise, et est décédé le 20 juin 1914 à Paramaribo, la capitale de cette colonie. Selomoh (Salomon) était un Juif séfarade, comme l’indique l’orthographe portugaise de son patronyme. Il épousa une coreligionnaire, Hanna de Jacob Morpurgo (1838–1895). Ils eurent plusieurs enfants, certains portant des prénoms bibliques tels qu’Isaac, Élie, Esther ou Jacob.

Cette origine juive est liée à l’histoire du Brésil hollandais (1624-1654). En effet, de nombreux Juifs des Pays-Bas accompagnèrent l’aventure sud-américaine du prince Jean-Maurice de Nassau-Siegen et construisirent la synagogue de Recife, au Pernambouc (1637), la plus ancienne des Amériques. Lorsque les Portugais vainquirent et expulsèrent les Hollandais de leur colonie, ces derniers se réfugièrent plus au nord, en Guyane, dans les Caraïbes ou sur l’île de Manhattan, où ils fondèrent La Nouvelle-Amsterdam (actuelle New York).

En Guyane, certains de ces Juifs ont reproduit le modèle esclavagiste de la plantation de canne à sucre du nord-est du Brésil, dans la « Jodensavanne » (Savane juive), à 70 kilomètres de Paramaribo, sur les rives du fleuve Suriname. Les recherches archéologiques y ont découvert l’existence d’une synagogue et d’un cimetière juif datant du XVIIe siècle, avec plusieurs pierres tombales écrites en portugais, d’autres en espagnol, en hébreu ou en néerlandais.

Les pionniers juifs de la photographie aux XIXᵉ et XXᵉ siècle

Très peu de Juifs ont embrassé la photographie au XIXe siècle. À part Selomoh del Castilho, en Amérique du Sud, on ne trouve que Federico Lessmann (père et fils), au Venezuela. Même dans les pays où la communauté juive était mieux établie et présentait une plus grande diversité, il y a eu peu de photographes juifs à cette époque. Au XIXe siècle, on compte Mendel John Diness (Jérusalem), Maksymilian Fajans (Varsovie), Hermann Biouw (Hambourg), Bertha Beckmann (Leipzig), Adèle Perlmutter-Heilperin (Vienne), David Lionel Salomons (Londres), George Barron Goodman (Sydney), Shimmel Zohar et Solomon Nunes Carvalho (New York).

En revanche, la liste des photographes juifs à partir du XXe siècle est aussi vaste qu’éloquente. Elle inclut l’une des premières femmes professionnelles de la région latino-américaine et caraïbéenne, la Surinamaise Augusta Curiel (1873-1937), qui a inauguré son atelier à Paramaribo en 1904 et l’a maintenu actif pendant plus de trente ans. Son œuvre a été exposée en 2025 au musée de la Photographie d’Amsterdam (FOAM). Augusta Curiel fut précédée par une autre Surinamaise, Clarissa Heilbron (1869-1949), qui ouvrit son atelier à Paramaribo en 1889, mais quitta la photographie après son mariage avec Abraham Moses Salomons (1893).

Selomoh del Castilho exerça la photographie entre 1857 et 1894, avec un atelier à l’angle de la Heerenstraat et de la Klipstenenstraat, des rues situées au centre de Paramaribo. Bien qu’il s’intéressât également aux beaux-arts, il transmit les techniques de sa profession à deux de ses fils, Alfred del Castilho (1875-1913), qui adopta le nom de The American Photographer pour son atelier sur la Heerenstraat, et Raphael del Castilho (1862-1943), qui transféra son atelier à la Domineestraat et mourut à New York.

Selomoh travailla avec le daguerréotype – un procédé qui permettait de fixer des images uniques sur une plaque de cuivre recouverte d’argent –, l’ambrotype – – reposant sur une plaque de verre amovible, recouverte d’une émulsion au collodion humide – et le format carte de visite. Ses expériences avec la couleur rappellent le futur autochrome des frères Lumière. En 1867, dans une publicité du Koloniaal Nieuwsblad, journal important de Paramaribo, il se présente comme photographist.

Le portrait de Broos, le cliché unique d’un rebelle

Malheureusement, peu de photos de Selomoh del Castilho ont été identifiées et conservées. La plus importante est sans doute le portrait du Kapitein (capitaine) Broos (1821-1880), chef des Bakabusi Sama, Bakabusi Nengre, Brooskampers ou Bushinengue (Noirs de la forêt).

Les frères Broos et Kaliko étaient les chefs d’un camp d’anciens individus esclavisés en fuite, formé en 1740, sur les rives de la rivière Surnaukreek, un affluent du fleuve Suriname. Ce type de rebelles étaient appelés Nègres Marrons dans les colonies françaises, Cimarrones dans les colonies espagnoles, Maroons dans les colonies anglaises et Quilombolas au Brésil.

Au Suriname, les rebelles résistèrent les armes à la main aux persécutions et aux attaques militaires jusqu’à un an avant l’abolition officielle de l’esclavage dans les colonies des Pays-Bas aux Caraïbes et en Amérique du Sud (1863). Une période de transition de dix ans s’ensuivit, avec du travail forcé. Les autorités coloniales négocièrent alors un traité de paix avec les Brooskampers en échange de terres. Le portrait du capitaine Broos a été pris à Paramaribo à cette occasion.

Dans le Brésil impérial, jusqu’à l’abolition en 1888, les individus esclavisés fugitifs étaient des hors-la-loi. Les photographies de Noirs brésiliens, prises à l’époque pour des raisons pseudoscientifiques (Louis Agassiz) ou commerciales (Christiano Jr, Alberto Henschel), représentaient des personnes réduites en esclavage ou des affranchis ; en aucun cas des Quilombolas ou des fugitifs. Luiz Felipe de Alencastro, ancien titulaire de la chaire d’Histoire du Brésil à la Sorbonne, Ynaê Lopes dos Santos, professeure d’histoire des Amériques à l’Université Fédérale Fluminense, et Sergio Burgi, conservateur en chef de la photographie à l’Institut Moreira Salles, partagent cette observation.

À Cuba, un autre pays d’abolition tardive, en 1886, la situation est analogue : les Noirs photographiés au XIXe siècle sont des personnes esclavisées ou des affranchis, confirme le spécialiste Rufino del Valle au Taller y Museo de la Fotografia Cabrales del Valle, à La Havane. Enfin, la riche collection caraïbéenne du Schomburg Center for Research in Black Culture de la Bibliothèque publique de New York ne contient aucune photo de Nègre Marron ou Maroon du XIXe siècle.

En somme, au XIXe siècle latino-américain et caribéen, le seul Noir qui se soit rebellé contre l’esclavage portraituré par un appareil photo est le capitaine Broos. Ce portrait est donc exceptionnel et unique.

La pose respecte les conventions de l’époque : assis, vêtu de blanc ou en tons clairs, portant des habits décontractés et une écharpe colorée autour du cou, une main posée négligemment sur sa jambe, Broos regarde la caméra, très sérieux, possiblement avec une expression de méfiance ou de défi. La photo a vraisemblablement été prise dans l’atelier de Selomoh del Castilho ou dans un autre espace neutre, peut-être à la suite d’une commande officielle. La recherche historique n’a pas élucidé les questions à ce propos, admet Eveline Sint Nicolaas, conservatrice au Rijskmuseum (Amsterdam), coorganisatrice de la formidable exposition Slavernij/Slavery (« Esclavage », 2021) et coautrice du magnifique ouvrage Suriname in beeld (Terra, 2025).

Destins croisés de deux représentations de l’esclavage

Ce portrait est contemporain de la célèbre photographie états-unienne connue sous le titre Scourged Back (dos flagellé), prise par McPherson & Oliver, à Baton Rouge, état de Louisiane, le 2 avril 1863.

Le portraituré était un homme esclavisé fugitif, dénommé Peter ou Gordon selon les sources, parvenu à s’échapper d’une plantation de coton après un châtiment au fouet qui lui avait laissé des cicatrices dorsales terribles. L’image fut utilisée comme un argument contre l’esclavage par la propagande abolitionniste en pleine Guerre de Sécession (1861-1865). L’une des trois versions de la photo fut même diffusée en format carte de visite, alors très populaire. En 2025, ce document visuel a été censuré dans des institutions fédérales et des parcs nationaux par la présidence de Donald Trump, qui prétend expurger l’histoire des États-Unis.

Cependant, la différence entre ces deux photos est évidente. L’une montre le chef d’une communauté rebelle invaincue, présenté en toute dignité face à la caméra ; le second est une victime, un individu sans visage ni identité certaine, présentant au photographe son dos voûté et meurtri, pour preuve de son martyre.

Certes, les deux images constituent des documents inestimables sur l’histoire de l’esclavage. Il est néanmoins permis de s’interroger sur leur notoriété tellement dissemblable. L’écart entre une grande nation comme les États-Unis et un petit pays sud-américain, ainsi que leur poids respectif dans l’histoire de la photographie, est-elle vraiment suffisante comme explication ? La différence entre une victime, aussitôt instrumentalisée dans la presse de l’époque, et un leader rebelle longtemps oublié, ne révèle-t-elle quelque chose sur les perceptions à l’œuvre et les images en construction ?

De l’archive à l’icône : la postérité du portrait de Broos

La photo de Selomoh del Castilho est conservée aux Archives d’Utrecht (Pays-Bas) après un don de la Fraternité évangélique active au Suriname. Il y a quelques années, une copie du portrait du capitaine Broos a été emportée par des Surinamais d’ascendance africaine au Ghana, où elle a été exposée au Mémorial de l’esclavage d’Assin Manso. La photo a également été exhibée dans les locaux d’une association surinamaise à Amsterdam. Le portrait a été progressivement approprié par des artistes, des institutions et des entités intéressées par l’histoire coloniale ou les études postcoloniales. Amsterdam possède même un Broos Institute, qui propose un recentrage africain dans la recherche et les études doctorales en Europe.

L’image acquit ainsi une dimension iconique, qui montre la capacité de la photographie à transmettre des aspects sous-estimés ou effacés de la mémoire et de l’histoire. Malgré les conventionnalismes du portrait du XIXe siècle, la photo du capitaine Broos fut réinterprétée à l’aune des attentes du XXIe siècle : elle devint un symbole de rébellion et de liberté, de survie et de résistance, d’autodétermination et d’identité. Une icône méconnue, paradoxale, car prisée par les uns et ignorée par la plupart des autres.

Dans ce processus, il y a une convergence entre le sujet portraituré et le photographe, dont la rencontre n’était pas prédestinée. Tous deux incarnent le traumatisme d’un déplacement forcé et brutal. Les ancêtres de Broos ont été enlevés d’Afrique par la traite transatlantique des personnes esclavisées, « le plus grave crime contre l’humanité » selon l’Assemblée générale des Nations unies (25 mars 2026). Certains de ces Africains déportés se sont réfugiés dans la brousse sud-américaine pour échapper à l’esclavage et ainsi reprendre le contrôle de leur vie.

Les Juifs furent expulsés de la péninsule Ibérique, menacés de torture et de mort par l’Inquisition. Le refuge de beaucoup d’entre eux fut Amsterdam, la nouvelle « Jérusalem du Nord ». Plus tard, certains cherchèrent la Terre promise en Amérique du Sud, au Pernambouc et en Guyane. Selomoh del Castilho ne se contenta pas de transmettre la tradition, ni d’exercer les métiers caractéristiques de sa communauté ; il embrassa une nouvelle profession, typique de la modernité naissante, qu’il enseigna à deux de ses fils.

Par leur initiative et leur effort, Broos et Del Castilho ont déjoué le déterminisme. L’interaction entre eux esquisse une convergence entre la diaspora africaine et la diaspora juive. En extrapolant, elle préfigure l’alliance entre Noirs et Juifs dans la lutte pour les Civil Rights (droits civiques) aux États-Unis dans les années 1960.

The Conversation

Paulo Antonio Paranaguá ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une icône méconnue du marronnage : Selomoh del Castilho et le capitaine Broos – https://theconversation.com/une-icone-meconnue-du-marronnage-selomoh-del-castilho-et-le-capitaine-broos-287419

Ce que les techniques de chasse des rapaces pourraient nous apprendre sur les dinosaures

Source: The Conversation – in French – By Myriam Amari, Doctorante sur le bien-être et la cognition des rapaces, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cyrano, pygargue de Steller de la Forêt des Aigles (Espace Rambouillet). Audrey COSTES – tous droits réservés seules les republications intégrales de l’article sont autorisées., CC BY-NC-ND

L’ESSENTIEL

  • Une nouvelle étude a permis de classer les rapaces selon leurs techniques de chasse.

  • Observer les phalanges des rapaces permet de distinguer les oiseaux qui vont attraper leurs proies en vol de ceux qui vont les restreindre au sol ou des charognards.

  • Faire le lien entre les os et les techniques de chasse pourrait permettre de déduire les comportements d’oiseaux disparus, et même de certains dinosaures.


Comment les droméosaures, ces dinosaures « raptors », utilisaient leurs griffes en faux pour chasser ? Cette énigme anime les paléontologues depuis des années. Pendant longtemps, on les imaginait lacérer leurs proies en leur donnant un coup de pied, jambe tendue. Mais des modèles plus récents basés sur l’observation de rapaces comme l’aigle royal, et soutenus par des modélisations biomécaniques soutiennent une méthode de prédation au cours de laquelle Deinonychus, membre de la famille des droméosaures, se tenait accroupi au-dessus de sa proie, utilisant sa masse corporelle et tout son corps pour la restreindre au sol. Sa griffe en forme de faux aurait servi à hameçonner la chair qu’il déchirait alors avec sa mâchoire. C’est effectivement ce que l’on observe chez des oiseaux comme l’aigle royal quand il chasse le chevreuil. Les rapaces semblent ainsi s’avérer de bons modèles des « raptors » du passé.

Vue d’artiste de Deinonychus antirrhopus.
Fred Wierum/Wikipedia, CC BY

La recherche en morphologie fonctionnelle vise à comprendre le lien entre comportements, morphologie et adaptation. L’idée est que les adaptations morphologiques présentes répondent à des contraintes données, et que des espèces disparues les possédant répondaient peut-être aux mêmes contraintes, et avaient donc des comportements similaires. Mais comprendre les liens comportement-morphologie-contraintes fonctionnelles a également un intérêt pour mieux comprendre le rôle actuel des rapaces dans les écosystèmes, et donc pour favoriser leur conservation et leur protection.

Les rapaces sont des oiseaux impressionnants au régime carnivore, au bec crochu et aux griffes recourbées. Ces griffes dangereuses s’appellent des serres. Aussi impressionnantes soient-elles, les serres ne font pas tout chez un rapace. De même qu’un coup de poing ne vient pas du poing, mais de la hanche, ou qu’un coup de pied engage aussi la hanche et le haut du corps, les rapaces n’utilisent pas seulement leurs serres pour mettre à mort leur proie : ils utilisent l’intégralité de leurs membres inférieurs ainsi que leur bec.

Les secrets de la chasse se cachaient dans les phalanges

Leurs membres inférieurs sont impliqués dans la locomotion, le transport de matériaux ou de nourriture, les conflits et, bien sûr, la capture et la mise à mort de leurs proies. Mais le secret de leurs stratégies de chasse réside davantage dans leurs phalanges que dans leurs serres. C’est ce que nous avons montré dans une récente étude publiée dans The Zoological Journal of the Linnean Society. Nous avons défini 11 catégories d’interactions entre prédateurs et proies, depuis la capture jusqu’à la consommation, et avons mesuré 148 paramètres sur les os du membre postérieur, du fémur jusqu’à la pointe des griffes. Nous avons mis en évidence que l’ensemble de ces paramètres permettait de bien distinguer ces catégories chez les rapaces. En particulier, les phalanges jouent un rôle clé, notamment celles du troisième et du quatrième doigt. Elles permettent de distinguer les oiseaux qui attrapent leurs proies en vol de ceux qui les restreignent au sol, ou encore de les distinguer des charognards.

Les différentes techniques de chasse de rapaces en fonction de leur anatomie (½).
Myriam Amari — Licence CC BY-NC-ND, Fourni par l’auteur
Les différentes techniques de chasse de rapaces en fonction de leur anatomie (2/2).
Myriam Amari — Licence CC BY-NC-ND, Fourni par l’auteur

Jusqu’à présent, la plupart des études s’étaient concentrées sur la morphologie et la courbure des serres, sur quelques doigts, ou sur les os longs des jambes. Mais aucune n’avait pris en compte l’intégralité du membre. Or, en fouillant dans les collections du Muséum national d’histoire naturelle de Paris à la recherche de spécimens exploitables pour notre étude, il était clair que les phalanges jouaient un rôle sous-estimé. La science, c’est d’abord l’observation, comme le disait l’un de mes professeurs de classe préparatoire. Une grande variabilité dans la morphologie des phalanges (en particulier des troisième et quatrième doigts) était visible entre les espèces. Certaines espèces possédaient de toutes petites phalanges sur le quatrième doigt, toutes frêles par rapport à celles des deux premiers doigts, énormes. C’est le cas de la harpie féroce ou de l’aigle couronné d’Afrique, deux aigles massifs capables de s’attaquer à des proies conséquentes dans la canopée ou au sol. La harpie féroce peut, par exemple, prendre des paresseux, et l’aigle couronné d’Afrique des antilopes de 20 kg, voire exceptionnellement de 30 à 50 kg. D’autres possédaient des phalanges très allongées aux extrémités des doigts, comme les faucons, les autours des palombes ou les éperviers, ou encore un troisième doigt long et large comme chez certains vautours.

Relier la variabilité des phalanges aux différentes catégories d’interactions entre proies et prédateurs

Nous avons donc étudié la morphologie des os du fémur jusqu’au bout des doigts. Mais, nuance, nous n’avons pas étudié l’enveloppe kératineuse, c’est-à-dire l’ongle de la griffe. En effet, celle-ci a une forme différente de celle de l’os qui se trouve en dessous et témoigne davantage des contraintes liées aux surfaces : le sol ou même la proie. Par exemple, la forme des os des serres d’un aigle royal et d’un pygargue à tête blanche est similaire, mais l’enveloppe kératineuse d’un pygargue est beaucoup plus recourbée, lui permettant d’agripper des proies glissantes comme les poissons. On retrouve cette propriété chez le balbuzard pêcheur.

Paco, pygargue à tête blanche de la Forêt des Aigles (Espace Rambouillet), en pêche.
Audrey COSTES — tous droits réservés seules les republications intégrales de l’article sont autorisées, CC BY-NC-ND

Un petit détail technique avant de poursuivre, mais pas des moindres : il fallait identifier et ordonner ces phalanges, sans guide… et c’était un vrai défi. Ensuite, nous avons mesuré de nombreux paramètres pour caractériser la forme des os et des griffes et la force exercée par les doigts et les griffes. Nous avons découvert que la deuxième phalange du quatrième doigt variait le moins en proportion chez les rapaces. Elle pouvait donc servir d’échelle de comparaison.

Pour poursuivre, nous avons analysé et visualisé la répartition de chaque espèce dans un espace morphologique obtenu à partir des mesures des os. Les différentes familles de rapaces se distinguaient selon les 11 catégories innovantes d’interactions avec les proies que nous avions définies. Ainsi, nous avons montré que des espèces phylogénétiquement éloignées comme les membres du genre Accipiter (autour des palombes, épervier) et les faucons (faucon pèlerin, faucon sacre, faucon lannier) se retrouvaient dans un même espace morphologique. Ceci traduit leurs adaptations communes à une technique de capture de proies en vol, dans laquelle leurs longs doigts viennent englober la proie (voire la frapper). Des doigts allongés et, en particulier, les dernières phalanges de chaque doigt permettent une fermeture rapide (au prix d’une force moindre) sur un oiseau ou un insecte dans le cas de la bondrée apivore. Les faucons et les membres du genre Accipiter, diffèrent entre eux par le fait que ceux-ci restreignent la proie au sol pour la déchirer, alors que les faucons endommagent le système nerveux de leur proie en sectionnant la nuque à l’aide de leur dent tomiale.

Sky, faucon lannier de la Forêt des Aigles (Espace Rambouillet).
Audrey COSTES — tous droits réservés seules les republications intégrales de l’article sont autorisées, CC BY-NC-ND

Les aigles, les buses et autres rapaces tirant profit de leur masse pour restreindre leur proie au sol depuis une position à l’affût ou en vol (l’aigle royal, la buse variable, l’aigle couronné d’Afrique ou la harpie féroce. Ces oiseaux possèdent les deux premiers doigts massifs avec de très grandes premières et deuxièmes serres, et des phalanges larges et robustes. En comparaison, les deux autres doigts paraissent tout petits.

Les rapaces nocturnes, eux, se tenaient à part. Adaptés à la capture de proies souvent assez petites pour les tenir dans leurs serres, ils les suffoquent à l’aide de phalanges et de serres de longueurs à peu près homogènes, offrant une bonne force de levier, ainsi que la capacité à opposer le premier et le quatrième doigt aux deux autres (zygodactylie), ce qui facilite la préhension de la proie. Cette adaptation est pertinente quand on pense qu’ils chassent souvent dans le noir, avec une faible vision de près. Il faut s’assurer que les proies ne leur échappent pas !

Les vautours du Nouveau Monde et de l’Ancien Monde sont également réunis, en lien avec leur comportement de charognage et de marche. Leur troisième doigt, supportant leur poids, est souvent très allongé et large. Leurs capacités de préhension peuvent toutefois varier, comme chez le gypaète barbu capable de transporter des os pour les lâcher en vol, les briser et se repaître de leur moelle. Le condor des Andes, avec ses jambes très allongées et adepte de la marche, se retrouve proche des autres vautours. Cas particulier, le caracara huppé, se trouve à mi-chemin entre les rapaces qui attrapent leurs proies en vol et les rapaces charognards. Et en effet, cela correspond bien à son mode de prédation puisque c’est un grand marcheur capable de retourner des objets et des proies sur son chemin, mais aussi capable de les attraper, de les restreindre et de les déchiqueter.

Ruru, vautour de Rüppel de la Forêt des Aigles (Espace Rambouillet).
Audrey COSTES — tous droits réservés seules les republications intégrales de l’article sont autorisées, CC BY-NC-ND

Le messager sagittaire, lui, demeure seul dans sa famille et dans l’espace morphologique défini par nos données. Il se caractérise par un fémur extrêmement court et des métatarses très allongés lui permettant de développer une force de frappe impressionnante pour mettre à mort des serpents, tels que les cobras. On parle, par exemple, de 195 N en 15 ms de contact ! Cela correspond à 5 à 6 fois son propre poids, concentré dans une patte à une vitesse fulgurante.

Swahili, messager sagittaire de la Forêt des Aigles (Espace Rambouillet).
Audrey COSTES. Tous droits réservés seules les republications intégrales de l’article sont autorisées, CC BY-NC-ND

Une fenêtre ouverte sur le passé

Cette étude nous permet donc de mieux comprendre le lien entre la morphologie des membres des rapaces et leur mode de chasse, et d’appréhender leurs rôles complémentaires dans les écosystèmes. Cette étude pourrait également ouvrir une fenêtre sur le passé en permettant d’émettre des hypothèses sur les comportements de dinosaures non aviens ou d’oiseaux disparus, notamment en choisissant les os et paramètres essentiels mis en évidence par notre étude. En effet, si l’on retrouvait demain un fossile avec quelques phalanges du pied, peut-être pourrions-nous essayer de le réintroduire dans l’espace morphologique de notre étude afin de le comparer aux catégories que nous avons caractérisées ici.

Pour gagner en puissance, il faudrait inclure d’autres spécimens qui enrichissent la diversité de fonctions des membres, comme le vautour palmiste, un vautour capable de pêcher, de chasser et consommer des fruits du palmier – ou encore augmenter le nombre de spécimens dans certaines catégories, et surtout inclure le cariama huppé, un oiseau coureur qui porte une griffe suspendue aux allures de celles des droméosaures mais à l’orientation plus proche de celle des troodons. Et effectivement, des découvertes ont montré que des microraptors possédaient des coussinets proches de ceux des rapaces actuels, ou encore des capacités probables de planer et de s’attaquer à des oiseaux.

Notre étude ouvre donc la voie à de nouvelles approches pour mieux connaître notre passé sans perdre de vue les merveilles du présent.

The Conversation

Myriam Amari ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que les techniques de chasse des rapaces pourraient nous apprendre sur les dinosaures – https://theconversation.com/ce-que-les-techniques-de-chasse-des-rapaces-pourraient-nous-apprendre-sur-les-dinosaures-287616

Les feux de forêt menacent-ils les installations gazières ?

Source: The Conversation – in French – By Dylan BERNARD, Doctorant en feux de forêt et risques industriels, IMT Mines Alès – Institut Mines-Télécom

L’essentiel

  • Sous l’effet du changement climatique, de l’évolution de l’occupation des sols et des activités humaines, les incendies deviennent de plus en plus intenses et difficiles à maîtriser.
  • Les incendies de végétation ne menacent pas seulement les forêts et les habitations. Ils peuvent mettre également en danger des infrastructures, comme les établissements Seveso ou les infrastructures gazières, qui peuvent comporter des risques supplémentaires.
  • Pour mieux les protéger, le débroussaillage reste la première des solutions. Les chercheurs, pompiers et industriels explorent également d’autres stratégies pour les installations en surface, directement exposées aux flammes.

Début juillet 2026, un incendie de forêt dans le Cher s’est approché d’un établissement classé Seveso avant d’être fixé.

Si, à ce jour, en France, les établissements Seveso ou les installations gazières n’ont subi aucun dommage majeur lié à un incendie de végétation, les conséquences d’une perte d’intégrité restent préoccupantes. L’accident survenu en 2025 à Saint-Martin-de-Crau, dans les Bouches-du-Rhône, a rappelé qu’une rupture de canalisation souterraine de gaz naturel peut conduire à une explosion de faible intensité mais une flamme de plus de 150 m de hauteur générant des effets thermiques importants.

Aujourd’hui, la première ligne de défense consiste à limiter la quantité de combustible végétal au voisinage de toute installation. Cette stratégie repose sur la prévention, avec notamment le respect des obligations légales de débroussaillement (OLD), imposées dans les zones les plus exposées au risque incendie, parmi lesquelles figurent les infrastructures à risques.

Le risque d’incendie en France métropolitaine évolue

Le territoire français est marqué par des incendies extrêmes.

Fait méconnu, la surface annuelle brûlée en France métropolitaine est globalement en diminution depuis 1973, date de la première base de données nationale des incendies de forêt.

Cette diminution a été possible grâce à la mise en œuvre de nombreuses mesures de prévention et au renforcement des moyens de lutte depuis le début des années 1990, en particulier dans la zone méditerranéenne, historiquement la plus exposée aux incendies de forêt.

histogramme
La surface brûlée en France depuis 1976, en distinguant les régions méditerranéennes et le reste de la France.
Dylan Bernard, avec les données de, Fourni par l’auteur

Toutefois, cette amélioration ne signifie pas que le risque d’incendie diminue.

Aujourd’hui, la combinaison entre les effets du changement climatique, l’augmentation de la biomasse et l’urbanisation dans un milieu arboré pourrait progressivement remettre en cause cette tendance en favorisant le développement des incendies extrêmes. Cette évolution s’illustre notamment avec le troisième plus vaste incendie enregistré en France depuis 1973 qui a eu lieu en août 2025 dans le massif des Corbières, dans l’Aude. Il a parcouru plus de 11 000 hectares, causant un décès, vingt-cinq blessés et la destruction de nombreuses habitations.

À l’horizon 2050, les projections prévoient une extension géographique et temporelle de l’aléa d’incendie de forêt, exposant progressivement de nouveaux territoires et des infrastructures jusqu’alors épargnées par ce risque. Les conditions exceptionnelles observées en 2022 illustraient déjà cette évolution.

Le réseau de gaz en France et les points faibles face aux incendies

Le réseau français de transport et de stockage de gaz naturel, constitué de plus de 36 000 km de canalisations souterraines et de milliers d’installations en surface, traverse de nombreuses zones boisées et est donc directement exposé à ce risque.

carte
La carte du réseau gazier et des stations de stockage en France métropolitaine.
Dylan Bernard, avec les données IGN et ODRÉ, Fourni par l’auteur

La question est alors de savoir comment évaluer ce risque, qualifié de « NaTech », c’est-à-dire un accident technologique déclenché par un aléa naturel.

Les premiers travaux montrent que les canalisations enterrées sont naturellement bien protégées par le sol, qui constitue un excellent isolant thermique.

Les principales interrogations concernent désormais les équipements en surface, directement exposés aux flammes et au rayonnement thermique.

Mécanismes de propagation des flammes et identification des vulnérabilités

Depuis des décennies, une partie de la recherche liée aux incendies de végétation est consacrée aux zones dites d’interface forêt-habitat. En France, des cartographies permettent de classifier ces zones en fonction de la densité d’habitation pour une meilleure compréhension et gestion des incendies de forêt.

Les études post-incendie dans ces zones ont notamment permis de définir trois mécanismes de propagation des flammes dans ces zones : le contact direct des flammes, le rayonnement thermique des flammes et le contact avec les brandons (débris enflammés) transportés par le vent.

Parmi ces études, l’identification des éléments constructifs vulnérables a permis de mettre en évidence des points critiques comme la toiture (tuiles cassées, accumulation de végétaux dans les gouttières), des ouvrants (entrée des brandons, flammes) ou encore les éléments extérieurs (mobilier de jardin, tas de bois, terrasse en bois, etc.).

De plus, la végétation ornementale (arbres, haies, plantes de jardin) sert de continuité horizontale pour la propagation des flammes et constitue une source importante d’exposition thermique. Une classification des espèces selon leur combustibilité permet de choisir judicieusement quelle espèce implanter à proximité de son habitation pour diminuer la propagation de l’incendie. Cette classification est basée sur les proportions des parties les plus fines des espèces végétales, comme les feuilles et les petites tiges qui brûlent plus facilement que les parties plus épaisses, ainsi que sur la proportion d’éléments morts et leur teneur en eau.

La spécificité des installations gazières

Les structures énergétiques constituent toutefois des enjeux spécifiques. Pour évaluer leur exposition, on estime la quantité de chaleur reçue par les équipements gaziers, qu’ils soient enterrés ou présents sur les installations en surface.

Celle-ci dépend de la végétation, de la puissance de l’incendie et de la distance qui les sépare du front de flamme représentant la zone où les flammes progressent dans la végétation.

Les approches classiques reposent sur la méthode de la flamme solide permettant de représenter un front de flamme par un objet rayonnant de manière uniforme sur l’ensemble de sa surface. Cette méthode ne permet cependant pas de prendre en compte la chaleur liée aux mouvements des gaz chauds (les effets convectifs), ni la conduction thermique en cas de contact direct avec un combustible tel qu’un tronc d’arbre ou un brandon.

Pour aller au-delà des modèles simplifiés, on utilise aujourd’hui des simulations numériques capables de reproduire la propagation des flammes et les transferts de chaleur autour des installations. Ces modèles sont confrontés à des campagnes expérimentales afin d’estimer au mieux la puissance thermique dégagée et reçue par différentes cibles, comme des fenêtres ou des murs de maisons, et ainsi améliorer la fiabilité des simulations.

Une fois cette exposition à la chaleur connue, il devient possible d’évaluer la vulnérabilité des équipements essentiels au fonctionnement du réseau, comme les canalisations, les vannes ou les brides (dispositif de raccordement entre deux sections de canalisation), susceptibles d’être à l’origine d’une fuite de gaz en cas de défaillance causée par un incendie.

À l’échelle du laboratoire, des panneaux radiants électriques composés de lampes halogènes émettant dans l’infrarouge, reproduisent les flux thermiques générés par un incendie afin d’étudier le comportement des canalisations souterraines et des équipements aériens soumis à de telles expositions.

Les premières mesures effectuées sur différents types de sols composant le territoire confirment que les canalisations souterraines bénéficient, grâce à leur profondeur d’enfouissement et à l’isolation assurée par le sol, d’une protection thermique efficace, y compris lors de scénarios sévères définis par un flux thermique incident et un temps d’exposition important. Les bandes de servitude, maintenues sans végétation au-dessus des ouvrages, renforcent encore cette protection.

Les équipements en surface restent en revanche plus sensibles. Leur comportement dépend non seulement de l’intensité de l’incendie et des conditions météorologiques mais aussi de la circulation du gaz dans les canalisations. En effet, un gaz en circulation emporte une partie de la chaleur vers l’aval, ce qui peut limiter l’échauffement des parois. À l’inverse, interrompre l’écoulement diminue les conséquences en cas de fuite mais prive la canalisation de ce refroidissement.

Faut-il interrompre l’écoulement par mesure de sécurité ou, au contraire, le maintenir afin d’évacuer une partie de la chaleur ? Cette question, déjà soulevée lors des incendies de Gironde en 2022, fait aujourd’hui l’objet de débats entre les pompiers et les industriels, afin de mieux protéger ces infrastructures face à des incendies appelés à devenir plus impactants.

Comme pour les habitations, la réduction de la végétation constitue la première ligne de défense des installations gazières face aux incendies. L’enjeu est de définir des distances de débroussaillement conciliant sécurité des infrastructures et préservation des nombreux milieux naturels traversés par le réseau. À mesure que les incendies deviennent plus intenses, ces travaux contribueront à adapter les méthodes d’évaluation des réseaux énergétiques face à ce risque appelé à croître dans les prochaines décennies.

The Conversation

Dylan BERNARD a reçu des financements de NaTran, Storengy et Téréga.

ref. Les feux de forêt menacent-ils les installations gazières ? – https://theconversation.com/les-feux-de-foret-menacent-ils-les-installations-gazieres-287402

Incendies en Gironde : la logistique au cœur de l’évacuation massive d’une population

Source: The Conversation – in French – By Gilles Paché, Professeur des Universités en Sciences de Gestion, Aix-Marseille Université (AMU)


L’ESSENTIEL

  • Les mégafeux observés actuellement en Gironde ne mettent pas seulement les services d’incendie et de secours à l’épreuve.

  • La lutte contre l’incendie passe aussi par la mise au point d’une logistique efficiente pour évacuer un vaste territoire sans le paralyser.

  • De précédentes catastrophes ont montré le rôle central joué par la logistique qui, plus qu’un simple soutien aux secours, se présente comme un élément clé de leur efficacité.


Tandis qu’un incendie parcourait fin juillet 2026 plus de 42 000 hectares en Gironde, en menaçant les abords de la métropole bordelaise, l’histoire retiendra sans doute des évacuations massives de populations diffusées en boucle par les chaînes télévisées d’information continue. Des dizaines de communes vidées de leurs habitants, des files d’automobiles et de camping-cars sans fin, des norias de bateaux rejoignant Arcachon… et un parc des expositions à Bordeaux de 8 000 places transformé en immense hub d’accueil… Cette réalité vertigineuse traduit un changement d’échelle : les incendies ne menacent plus seulement des massifs forestiers mais le fonctionnement même de territoires, ses infrastructures de transport, ses équipements publics et la continuité de ses services essentiels.

Derrière l’ampleur du sinistre aquitain, quasi comparable à celui de l’été 1949 (52 000 hectares brûlés), se dessine une matérialité moins visible. Les images spectaculaires des flammes masquent une autre bataille, celle de l’organisation des flux. En parallèle de la lutte menée par les secours, il faut évacuer des centaines de milliers de personnes, maintenir les axes ouverts aux colonnes d’intervention, approvisionner les centres d’accueil et coordonner une multitude d’acteurs publics et privés. Les points de situation publiés quotidiennement par la préfecture de la Gironde ont d’ailleurs mis en lumière que les opérations mobilisent autant les capacités de coordination que les moyens de lutte contre l’incendie. À partir d’un certain seuil, largement franchi fin juillet 2026, la lutte contre tout mégafeu ne devient-elle pas d’abord un problème de logistique ?

Un changement de nature

En quelques heures, face à un incendie devenu incontrôlable, plus de 220 000 personnes ont été appelées à quitter leur domicile ou leur lieu de vacances en Gironde, des dizaines de communes ont été évacuées, des infrastructures routières, autoroutières et ferroviaires ont été fermées, tandis que des milliers de pompiers continuaient de combattre un incendie hors norme, qualifié lors d’une conférence de presse de véritable orage de feu par le directeur départemental des Services d’incendie et de secours (SDIS) de la Gironde, dont la progression dépendait du vent, de la sécheresse et de la topographie. Dans ce contexte, la lutte contre l’incendie pose une problématique majeure de circulation.




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Si le changement d’échelle est significatif, il reste encore méconnu. Tant que les flammes menacent quelques habitations, la priorité consiste à protéger les personnes et les biens, mais lorsque les évacuations concernent des dizaines de milliers d’individus, il faut piloter et coordonner simultanément des flux de véhicules, de personnes, d’informations, de secours, de carburant, de nourriture et de matériel. La crise change alors de nature. Elle ressemble moins à une opération de secours qu’à une immense chaîne logistique constituée dans l’urgence, et dont un large espace plus ou moins aisément accessible devient le « siège ».

L’incendie de Fort McMurray, dans l’Alberta (Canada), constitue l’un des exemples les plus spectaculaires du changement d’échelle. En mai 2016, près de 90 000 habitants quittent la ville en quelques heures. Le feu progresse si rapidement qu’une partie de la population doit d’abord être évacuée vers le nord, c’est-à-dire en direction des flammes (!), avant de pouvoir redescendre plus tard sous escorte. Les autorités ne gèrent plus seulement un incendie mais une réorganisation complète des flux sur plusieurs centaines de kilomètres. Les travaux consacrés à cette évacuation erratique indiquent que l’enjeu majeur résida alors dans le maintien de la fonctionnalité du réseau de transport, malgré l’évolution rapide du gigantesque front de feu.

Une chaîne logistique… inversée

Habituellement conçue pour acheminer des produits vers les consommateurs, une chaîne logistique suit un mouvement exactement inverse lors d’une évacuation, comme en Gironde. Il faut extraire une population d’un territoire qui devient progressivement inhabitable, tout en faisant converger vers ledit territoire les ressources destinées aux secours. Deux flux antagonistes coexistent donc. D’un côté, les habitants doivent impérativement sortir, et d’un autre côté, les pompiers, les véhicules, les citernes, les équipes médicales et les ravitaillements doivent entrer. Les deux utilisent les mêmes routes, les mêmes carrefours, en bref des structures logistiques communes.

Une telle situation explique pourquoi la décision d’évacuer ne peut être prise au dernier moment, lorsque les infrastructures de transport sont compromises par la progression du feu. Chaque véhicule qui quitte rapidement la zone menacée libère autant d’emprise spatiale pour les combattants du feu. L’évacuation ne constitue donc pas seulement une mesure de protection des populations ; elle devient une condition du déploiement efficace des secours. Aux États-Unis, le plan d’action de la Federal Emergency Management Agency préconise ainsi, selon une feuille de route précise, des évacuations planifiées afin de préserver simultanément les itinéraires de sortie et les voies d’accès des services d’urgence.

Une question de circulation des ressources plus que de quantité ?

Une telle logique ne concerne d’ailleurs pas uniquement les incendies de forêt. Après le passage de l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, en août 2005, les travaux consacrés à la gestion de crise ont indiqué que la catastrophe avait surtout révélé une difficulté de synchronisation entre les différentes opérations : évacuation des habitants, acheminement des secours et rétablissement des services essentiels. L’enjeu n’était donc pas seulement de disposer de moyens supplémentaires, mais d’éviter que les infrastructures disponibles deviennent un facteur de blocage. Katrina a ainsi contribué à imposer une idée centrale en logistique humanitaire, à savoir que lors d’une catastrophe majeure, la performance dépend autant de la circulation des ressources que de leur quantité.




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Un principe classique de la gestion des systèmes complexes est que leur fonctionnement dépend moins d’une capacité globale que de la robustesse des éléments les plus contraints. Une infrastructure peut disposer de nombreux moyens tout en restant vulnérable si un point critique atteint sa limite. Une évacuation de grande ampleur obéit à ce principe : peu importe le nombre de gymnases disponibles si les routes qui y conduisent sont saturées… Les crises révèlent en fait les fragilités cachées des systèmes, en particulier leurs dépendances et leurs points de rupture, comme le note l’OCDE.

Identification des points critiques

Il est par conséquent naturel que les gestionnaires de crise raisonnent en permanence en référence à la présence de potentielles vulnérabilités : un échangeur autoroutier, un pont, une voie ferrée ou une commune dont toutes les routes convergent vers un même axe. Dans une situation d’évacuation massive, la robustesse d’un territoire dépend donc moins du nombre total d’infrastructures disponibles que de la capacité de quelques réseaux essentiels à rester fonctionnels et assurer la continuité des mobilités. Quelques points critiques deviennent dès l’instant des éléments déterminants à identifier dans le cadre de la préparation des territoires aux événements extrêmes.

Début novembre 2018, lors de l’incendie de Camp Fire qui ravagea la ville de Paradise, en Californie, plus de 50 000 habitants durent être évacués par un réseau routier particulièrement contraint. Les analyses conduites postérieurement par le National Institute of Standards & Technology démontrent que l’enjeu n’était pas seulement de faire sortir rapidement la population, mais d’adapter en temps réel l’organisation de la circulation à l’évolution du front de feu. Les autorités ont ainsi ouvert des contresens, modifié les itinéraires au coup par coup et créé des zones de refuge temporaires lorsque certaines routes devenaient impraticables. L’incendie de Paradise est aujourd’hui devenu un cas d’école d’une planification réussie des évacuations face aux mégafeux.

Des scènes de panique qui restent toutefois exceptionnelles

La comparaison avec une chaîne logistique traditionnelle trouve toutefois rapidement ses limites. Une population n’est pas un flux de marchandises car les habitants interprètent les consignes, hésitent, désobéissent parfois, s’entraident ou adaptent leur comportement à partir des informations dont ils disposent. Loin des représentations médiatiques, les recherches en psychologie des catastrophes soulignent que les scènes de panique généralisée demeurent exceptionnelles et que les solidarités spontanées jouent souvent un rôle déterminant dans la réussite d’une évacuation. John Drury et ses collègues invitent même à considérer que le véritable risque réside davantage dans les mythes entourant les comportements collectifs que dans les comportements eux-mêmes.

Sud-Ouest – Juillet 2026

Depuis l’accident nucléaire de Fukushima, en mars 2011, il est apparu que l’évacuation de certains groupes de personnes peut devenir un fort facteur de risque. Des enquêtes menées après la catastrophe ont montré que les évacuations précipitées de résidents d’hôpitaux et d’établissements pour personnes âgées avaient parfois entraîné des conséquences sanitaires graves. Depuis, les plans d’évacuation distinguent plus clairement les populations autonomes des populations dépendantes afin d’adapter les modalités de leur prise en charge. La protection des populations ne se résume donc jamais à déplacer le plus vite possible une masse indistincte d’individus.

Un enjeu majeur de sécurité civile

La protection civile s’est longtemps construite autour de la capacité à intervenir sur le sinistre. Avec la multiplication des événements climatiques extrêmes, déplacer au mieux une population tout en maintenant les fonctions essentielles du territoire concerné devient un enjeu tout aussi stratégique, imposant une planification préventive (long terme) associée à une agilité organisationnelle renforcée (très court terme). Une telle évolution rapproche les services de sécurité civile d’un domaine longtemps associé à l’industrie et au commerce, à savoir le management performant des chaînes logistiques complexes.

En bref, culture de la résilience, gestion capacitaire, redondance assumée et prise en compte des contraintes deviennent désormais des outils indispensables pour anticiper les évacuations de grande ampleur. Les incendies girondins de 2026 illustrent ainsi une réelle disruption révélant combien l’anticipation, la coordination interservices, et l’adaptation permanente des acteurs de terrain conditionnent la réussite des opérations de protection des populations confrontées à des phénomènes toujours plus imprévisibles. Face aux mégafeux, la logistique ne doit plus être réduite à un simple soutien aux secours, elle devient au contraire l’une des clés de leur efficacité.

The Conversation

Gilles Paché ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Incendies en Gironde : la logistique au cœur de l’évacuation massive d’une population – https://theconversation.com/incendies-en-gironde-la-logistique-au-coeur-de-levacuation-massive-dune-population-288440

Comment X est devenu l’un des théâtres de la guerre en Ukraine

Source: The Conversation – in French – By Léo-Paul Barthélémy, Doctorant en sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Dans le cadre de la guerre à haute intensité en Ukraine, le rôle du réseau X (anciennement Twitter) a évolué : il est devenu un terrain privilégié à la fois pour les analystes, les journalistes et les chercheurs, ainsi qu’un espace d’expression pour les diplomates et les responsables politiques.


Dès les premières heures du 24 février 2022, alors que Vladimir Poutine venait d’annoncer, dans un discours prononcé à l’aube, le lancement de ce qu’il qualifie d’« opération militaire spéciale », des milliers de publications pullulaient déjà sur Twitter. Réactions diplomatiques, images prises sur le terrain — souvent filmées par des habitants ou enregistrées par des caméras de surveillance —, témoignages, premières enquêtes en sources ouvertes dites d’Open Source Intelligence (OSINT), analyses et campagnes informationnelles s’y entremêlaient en temps réel.

Twitter s’est imposé comme une source et un agrégateur d’informations, un espace de confrontation des récits, un laboratoire d’enquêtes ainsi qu’un outil de diplomatie numérique et une salle de rédaction internationale. Les journalistes n’étaient plus les seuls à informer : gouvernements, ONG, témoins, civils, militaires, analystes ou encore chercheurs y prélèvent et diffusent leurs informations.

Un terrain numérique riche en données

Rappelons que Twitter a été fondé en 2006 par Jack Dorsey, Evan Williams, Biz Stone et Noah Glass, avant d’être racheté par Elon Musk en octobre 2022 qui l’a renommée X en juillet 2023. Ce dernier a engagé des remaniements internes concernant aussi bien le fonctionnement du réseau social que l’organisation de ses équipes, suscitant des controverses, notamment autour de la modération des contenus. La littérature scientifique consacrée à la plate-forme est conséquente et les chercheurs en sciences humaines et sociales investissent ce réseau social pour y analyser différentes dynamiques.

Ce « terrain numérique » offre aux chercheurs et journalistes un moyen d’observer un conflit en temps réel et de décrypter des dynamiques politiques, sociales et informationnelles. Dès 2009, la notion de « Twitter Revolutions » apparaît dans l’analyse de la circulation des informations lors des contestations en Iran. Cette même formule a été reprise ultérieurement, lors du Printemps arabe, pour décrire les mobilisations collectives.

La révolution de Maïdan a aussi fait l’objet de plusieurs études sur Twitter, tant linguistiques que sociologiques. Ces travaux se sont multipliés dès 2014 avec l’annexion de la Crimée et les combats dans le Donbass. Ainsi, une étude publiée en 2015 a montré que le hashtag #SaveDonbassPeople, lancé par des militants pro-russes dans le cadre d’une campagne reposant notamment sur la mise en scène d’enfants et la création de faux profils, est ensuite devenu un instrument de confrontation informationnelle entre les deux camps. Plus récemment, en 2022, des chercheurs ont mis en évidence, à partir d’un corpus de tweets, une progression marquée de l’usage de la langue ukrainienne parmi les utilisateurs ukrainiens étudiés, parallèlement à un recul de l’usage du russe.

Diplomaties en miroir

L’allocution télévisée de Vladimir Poutine annonçant le lancement de l’« opération militaire spéciale » a été diffusée le jour même sur le compte officiel du ministère russe des Affaires étrangères, quelques heures après sa diffusion sur les chaînes de télévision russes.

Le ministre ukrainien des affaires étrangères de l’époque, Dmytro Kuleba, avait quant à lui écrit : « Poutine vient de lancer une invasion à grande échelle de l’Ukraine ». Le compte officiel du même ministère évoquait une « nouvelle vague d’agression contre l’Ukraine ». Peu après, Volodymyr Zelensky, qui soigne sa communication numérique, annonçait la rupture des relations diplomatiques avec la Russie.

Un compte gouvernemental, @Ukraine, avait demandé aux internautes : « Mentionnez @Russia et dites-leur ce que vous pensez d’eux », dans le but de sensibiliser à la situation en cours. En écho au concept de Netizen, désignant un citoyen actif sur Internet, l’expression « Netizen Battalion » a été employée par un chercheur pour qualifier l’audience internationale impliquée dans le suivi de cette guerre.

Les réactions des partenaires de l’Ukraine se sont succédé en cascade. Les publications de ces acteurs coexistent, se répondent et s’influencent mutuellement. Chaque publication apporte une bribe d’information : une heure, un message, une image, une vidéo, un hashtag, une réaction. Ensemble, ces fragments composent progressivement une archive numérique de la guerre.

Une bataille narrative dans le cyberespace

La guerre se joue aussi dans les fils d’actualité et de discussions (ou threads), où chaque publication peut être interprétée différemment. Le bombardement de la maternité de Marioupol, le 9 mars 2022, l’illustre : les photos d’Associated Press, montrant des femmes enceintes évacuées des décombres, ont circulé dans le monde entier et alimenté une bataille diplomatique sur Twitter, plusieurs diplomates russes dénonçant une mise en scène. Une image peut ainsi être à la fois un élément de preuve, l’objet d’une controverse et un instrument diplomatique, façonnant une « grammaire visuelle de la véridiction ».

La même mécanique s’est reproduite à Kramatorsk, le 8 avril 2022, qui a fait plusieurs dizaines de morts. Dmytro Kuleba affirmait que les Russes savaient la présence de civils dans la gare, qualifiant l’attaque de « massacre délibéré ».

Les autorités russes ont rejeté toute responsabilité, accusant l’Ukraine en retour.

Publication de l’ambassade de Russie au Royaume-Uni contestant les images du bombardement de la maternité de Marioupol (version archivée).
The Guardian

Avant même que les enquêteurs puissent accéder au site, deux versions opposées circulaient déjà. Cette fois encore, les « OSINTers » ont confronté ces récits aux données disponibles. Bellingcat a relevé les incohérences des affirmations russes, tandis qu’une enquête de Human Rights Watch a conclu que l’attaque avait été menée par la Russie au moyen d’un missile Tochka-U, équipé d’une ogive à sous-munitions.

Dès 2022 et au-delà du théâtre ukrainien, l’opération d’influence russe Doppelgänger a diffusé sur X de faux contenus renvoyant vers des copies de médias européens, notamment Le Monde et Der Spiegel. L’objectif était d’installer durablement des récits destinés à fragiliser le soutien occidental à l’Ukraine tout en jouant avec le brouillard informationnel.

Une seconde opération, Matriochka, visait quant à elle à perturber le travail des vérificateurs de faits et des médias en les saturant de demandes, sur X ou par e-mail, pour enquêter sur de faux contenus. Le service français VIGINUM a documenté l’ampleur de ces « modes opératoires informationnels ».

Schéma du mode opératoire informationnel Overload, auquel est associé Matriochka.
VIGINUM

La rapidité devient une arme à part entière. Une image peut devenir virale avant d’être vérifiée ; un récit peut s’imposer avant même que les faits ne soient établis.

Ces mêmes messages s’imprègnent des codes de la culture web. Par exemple, les mèmes ont pris une place de premier plan dans la communication de comptes gouvernementaux officiels.




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L’année 2022 a également coïncidé avec l’arrivée des outils d’intelligence artificielle générative. Par conséquent, de nombreux deepfakes ont proliféré, jouant très souvent sur les registres émotionnels pour susciter la compassion et l’empathie ou bien pour discréditer l’adversaire. De plus en plus sophistiqués à mesure que les outils s’améliorent, ils sont désormais au cœur des enjeux informationnels.

Des tweets aux enquêtes OSINT

Une question est alors centrale : comment distinguer une preuve d’une mise en scène, un fait d’une interprétation, une information d’une manipulation ? Pour répondre à ce défi, les enquêtes en sources ouvertes occupent une place décisive.

Bien que cette pratique ne soit pas nouvelle — de nombreuses voix font remonter l’OSINT à l’arrivée du BBC Monitoring Service en 1939, la veille de la Seconde Guerre mondiale —, il est courant d’associer son « essor » avec la guerre en Ukraine, notamment l’enquête de Bellingcat sur le crash du MH17 en 2014.

L’OSINT a également permis de documenter les exercices militaires russes menés aux frontières en 2021, puis l’invasion de 2022, grâce à l’exploitation de sources ouvertes par des analystes aux niveaux d’expertise variés. Leurs productions, associées à l’instantanéité des messages, ont fourni à la presse internationale des pistes d’analyse pour couvrir en continu le conflit, alors que la rapidité de l’invasion avait pris de court les rédactions.

Les informations, disséminées principalement dans le cyberespace mais pas seulement, s’appuient sur les témoignages oculaires, écrits ou filmés, ainsi que des données cartographiques ou encore satellites, sans nécessiter une présence sur place.

La veille de l’invasion, un embouteillage inhabituel est apparu près de la frontière russo-ukrainienne. Jeffrey Lewis, chercheur au Middlebury Institute, y a vu un possible signe du début de l’offensive russe, confirmé par des véhicules militaires repérés au même endroit. Google a ensuite désactivé l’affichage du trafic en Ukraine pour des raisons de sécurité.

Un hangar, un panneau, un parking ou même une ombre deviennent autant d’indices permettant de recouper les faits. Autre exemple, une vidéo montrant l’assaut contre l’aéroport de Hostomel a beaucoup circulé avant d’être géolocalisée grâce aux bâtiments visibles et aux images satellites.

Les organisations et groupes OSINT, souvent composés de bénévoles, comme Bellingcat, GeoConfirmed, InformNapalm, Molfar ou DeepStateUA, pour n’en citer que quelques-uns, publient leurs analyses sur X tout en se servant du même réseau pour nourrir leurs recherches.

Les méthodes d’analyse et de collecte des données sont par ailleurs régulièrement publiées dans une logique de rigueur et de transparence et les corrections discutées publiquement, à l’exemple du fil ci-dessous.

La plate-forme devient un espace où les informations sont confrontées et vérifiées. Le lecteur ne découvre plus seulement le résultat d’une enquête : il peut la suivre, voire y participer. Ces preuves peuvent, parfois, contribuer aux enquêtes judiciaires relatives aux crimes de guerre, dans une logique de « web of accountability ».

Une attention particulière doit aussi être portée aux diverses manipulations algorithmiques. Les comportements automatisés se matérialisent de différentes manières : de faux comptes (« fake followers ») créés en masse pour conférer une fausse légitimer à un compte fallacieux, d’autres créés expressément avec pour but de diffuser de faux narratifs, ou encore certains qui inondent de messages sur des hashtags précis (« spammers »). À ce titre, une étude portant sur la perception mondiale du début de la guerre a identifié une présence significative de tweets « pro-guerre » partagés par des comptes non associés à de véritables utilisateurs, dont plus de 10 000 bots.

Le rachat du réseau social par Elon Musk en 2022 a poussé certains utilisateurs vers d’autres plates-formes, comme Bluesky, sans empêcher la plupart des analystes de continuer à documenter la guerre malgré l’évolution des règles et des algorithmes. Par ailleurs, nombre de ces analystes publient simultanément sur d’autres médiums, notamment Telegram qui occupe une place importante en Ukraine.

Quand la diplomatie sort des chancelleries

Longtemps, la diplomatie s’exerçait largement à huis clos, à travers des notes verbales, des télégrammes et des négociations privées, tandis que sa dimension publique passait notamment par les conférences de presse.

Pour certains, à l’instar de l’ambassadeur de France en Ukraine en poste en 2022, le réseau était devenu un journal de bord suivi bien au-delà du seul cercle des diplomates. Il avait, entre autres, publié des consignes de sécurité destinées aux ressortissants français. Les comptes diplomatiques ne diffusent plus seulement des communiqués : ils réagissent en direct, interpellent d’autres acteurs internationaux, répondent aux accusations et influencent les débats.

Cette diplomatie publique peut également devenir conflictuelle. Elon Musk a tweeté en octobre 2022 une proposition de paix en suggérant notamment que la Crimée demeure sous giron russe. Andrij Melnyk, alors ambassadeur d’Ukraine en Allemagne, lui avait répondu publiquement : « Allez vous faire voir, telle est ma réponse très diplomatique. » Peu après cet échange houleux, SpaceX avait affirmé ne plus pouvoir financer Starlink, dont dépend en partie l’armée ukrainienne, avant un revirement ultérieur d’Elon Musk.

Ces séquences montrent l’imbrication de la diplomatie, du numérique et des entreprises privées dans les conflits. La communication diplomatique quitte en partie les canaux institutionnels pour devenir directe et personnalisée. L’ambassadeur n’est plus seulement le porte-parole de son État : il devient un acteur identifiable de l’espace numérique. Ses publications peuvent rassurer, signaler la continuité de son action, mobiliser des soutiens ou provoquer une controverse. La diplomatie reste dans les chancelleries, mais se joue aussi en public. Télégrammes et négociations confidentielles coexistent avec d’innombrables publications, devenues un relais de la diplomatie contemporaine.

De multiples acteurs mobilisent X pour toucher leurs audiences, mais aussi pour interagir directement avec des personnes qui seraient autrement difficilement accessibles, en court-circuitant les canaux traditionnels.

Les transformations liées à l’usage de la plate-forme, tant pour les « enquêteurs » que pour les « décideurs », s’expliquent à la fois par les possibilités offertes par X et par la manière dont les acteurs se l’approprient en situation de guerre. En ce sens, les publications qui y sont diffusées constituent une archive pour comprendre une guerre qui continue de s’écrire, année après année.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment X est devenu l’un des théâtres de la guerre en Ukraine – https://theconversation.com/comment-x-est-devenu-lun-des-theatres-de-la-guerre-en-ukraine-287462

La « vibecoding fatigue » : épuisés par l’IA, les développeurs informatiques inventent leurs propres parades

Source: The Conversation – in French – By Morgan Blangeois, Doctorant en sciences de gestion, Université Clermont Auvergne (UCA)


Ce qu’il faut retenir :

  • Les développeurs les plus en pointe avec l’intelligence artificielle générative décrivent une fatigue d’un genre nouveau, la vibecoding fatigue ou l’AI brain fry.

  • Des parades sont inventées pour ne pas se laisser soumettre par l’IA.

  • Cette fatigue pourrait gagner tous les métiers du langage, des journalistes aux juristes en passant par les traducteurs.


Sur un forum de développeurs, un ingénieur raconte sa fatigue après deux mois à coder sept heures par jour, quasiment sans week-ends. Il décrit une lassitude d’un genre particulier, née de ces outils qui produisent beaucoup, très vite, et qu’il faut valider sans relâche. Il en donne une image frappante :

« C’est comme mettre ta bougie de productivité sur un lance-flammes ; tu vas plus vite, mais tu brûles beaucoup plus d’énergie. »

Cette tendance, c’est la vibecoding fatigue, une lassitude de valider sans arrêt le travail d’une machine qui ne s’arrête jamais. Le mot est né sous la plume d’un ingénieur passé chez Google, Jorge Raad, qui décrit dès août 2025 le malaise né d’une délégation cognitive excessive aux outils d’IA. Les fils de discussion de praticiens s’en emparent dans les mois qui suivent, bien avant la première étude savante, publiée en mars 2026, sur laquelle je reviendrai.

Ce que disent les forums rejoint les enquêtes. Dès 2024, l’Upwork Research Institute interroge 2 500 professionnels ; 77 % de ceux qui utilisent l’IA jugent qu’elle a alourdi leur charge. Un an plus tard, la même équipe va plus loin ; parmi les salariés les plus productifs grâce à l’IA, 88 % se disent en burn-out.

C’est un basculement que je documente aussi sur mon terrain, une enquête menée depuis 2023 auprès d’une dizaine d’entreprises du numérique françaises, dont les résultats paraîtront prochainement. Une tendance liée à l’objet de ma thèse, à savoir l’adaptation des entreprises du numérique à l’IA générative.

Utilisateurs et constructeurs de l’IA

Les grands modèles d’IA, ceux d’OpenAI, d’Anthropic, de Google ou de Microsoft, ont tous misé sur le code, pour deux raisons. Le code agit directement sur le monde puisqu’une seule ligne peut lancer un calcul à l’autre bout de la planète. Et surtout, il se vérifie. Quand un modèle se trompe dans une phrase, l’erreur reste floue.

Quand il se trompe dans un programme, le bug se voit, se compte et se corrige. Les concepteurs de ces modèles en ont fait leur mesure de progrès. Le principal test du secteur, SWE-bench, soumet les modèles à des centaines de bugs réels relevés dans des logiciels publics. Un classement en ligne affiche pour chaque modèle la part de ces bugs qu’il parvient à corriger seul, et chaque laboratoire y suit la progression de ses concurrents.

Les développeurs sont équipés plus tôt et plus intensément que les autres. Ils s’en servent même pour fabriquer les outils d’IA eux-mêmes ; ils sont à la fois utilisateurs et constructeurs. Traducteurs, comptables, juristes, tous les métiers du langage suivent, avec un temps de retard.

Canari dans la mine

En mars 2026, une étude, menée sur 1 488 personnes, le baptise l’AI brain fry. Les coûts sont conséquents avec un tiers de fatigue de décision en plus, 39 % d’erreurs graves en plus, et une envie de démissionner qui passe de 25 % à 34 %. Un des auteurs, Matthew Kropp, désigne les premiers concernés, les ingénieurs qui pilotent déjà plusieurs systèmes d’IA à la fois. Il les appelle « le canari dans la mine », des sentinelles dont la fatigue annonce celle des autres métiers.

L’explication précède l’IA générative de quarante ans. Dès 1983, l’ergonome Lisanne Bainbridge décrivait les « ironies de l’automatisation ». Quand on confie les tâches faciles à la machine, il ne reste à l’humain que les plus difficiles, plus la surveillance de l’ensemble.

Les chercheurs Marie-Laure Cahier et Pierre Quesson le retrouvent dans le conseil. Une médecin du travail qu’ils citent l’explique simplement. Les tâches simples étaient des moments de repos pour le cerveau. Quand ces outils s’en chargent, il ne reste que l’effort, sans répit. Un consultant parle d’un « exosquelette mental » qui décuple les forces tant qu’on le porte. Reste à savoir ce qu’il en demeure quand on l’enlève.




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La chercheuse en data marketing & IA Kathleen Desveaud décrit un risque voisin ; à force de déléguer, certains perdent leurs compétences. Les forums décrivent le phénomène symétrique. Chez ceux qui gardent les commandes, les compétences s’usent d’être sollicitées en continu ; le geste technique passe à la machine, et l’arbitrage comme la coordination occupent désormais tout le terrain.

Trois garde-fous

Face à ces tensions, les développeurs les plus en pointe inventent des parades, dont trois reviennent avec insistance.

Faire un brouillon

Avant de lancer l’outil d’IA, ils écrivent en mots simples ce qu’ils veulent obtenir. Un développeur le résume ainsi :

« Tu installes l’IA en face de toi. Tu lui dis : on va travailler cette spécification fonctionnelle. Je donne l’idée, tu poses les questions, et tu rédiges. »

Ce détour répond à un trait de ces systèmes, qui produisent d’abord ce qui sonne bien. Sans cadre fixé à l’avance, on prend le plausible pour du juste. Un journaliste peut faire de même avant de commander une synthèse ; un juriste, avant un projet de contrat.

Se réapproprier le travail

Une fois la production faite, ils ne se contentent pas d’un « ça marche ». Ils vérifient qu’ils sauraient la défendre devant un collègue, sans notes. Un développeur de vingt ans d’expérience explique :

« Je relis et je comprends chaque ligne produite. Pas pour vérifier que ça marche, pour comprendre ce qui a changé ».

L’exigence est ancienne, mais elle oblige désormais à ralentir contre la cadence de la machine, et ce ralentissement a un coût.

Refuser certaines tâches

Les développeurs tracent des lignes rouges. Ils gardent trois domaines pour eux : les choix d’architecture qui engagent l’avenir d’un système, les zones à risque (paiements, données médicales, fichiers clients), et les tâches qui donnent du sens à leur métier. L’un d’eux le dit crûment :

« Je passe la moitié de mon temps à dire à l’IA ce qu’elle ne doit pas faire. Ne lis pas ce fichier. Ne refactorise pas. Reste à ta place. »

Ces refus relèvent du jugement professionnel, et les entreprises qui voudront les codifier se heurteront à une règle bien connue : plus une contrainte est rigide, plus elle se contourne.

Observer les professionnels chevronnés

Le sociologue Hartmut Rosa l’avait pressenti. Chaque technique qui accélère remplit davantage les minutes qu’elle promettait de libérer. Cette pression s’exerce d’abord sur les métiers du langage, à commencer par celui où l’IA a envahi le quotidien.

Les trois parades ont un point commun ; elles réinstallent après coup les freins que la machine a supprimés d’entrée.

Ces réflexes demandent ensuite à être transmis. Un repère pour qui débute pourrait être d’observer où les professionnels chevronnés refusent d’utiliser l’IA. Leurs refus indiquent, mieux que tout référentiel, ce qu’il faut encore apprendre à faire soi-même.

The Conversation

Morgan Blangeois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La « vibecoding fatigue » : épuisés par l’IA, les développeurs informatiques inventent leurs propres parades – https://theconversation.com/la-vibecoding-fatigue-epuises-par-lia-les-developpeurs-informatiques-inventent-leurs-propres-parades-281365

Les sondages générés par IA séduisent des instituts, mais peuvent-ils vraiment refléter ce que pensent les gens ?

Source: The Conversation – in French – By Ambuj Tewari, Professor of Statistics, University of Michigan

L’IA pourrait transformer la manière de concevoir et d’analyser les sondages, sans nécessairement remplacer les personnes interrogées. pics five

Les instituts de sondage explorent de plus en plus l’idée de remplacer une partie de leurs répondants par des intelligences artificielles capables de simuler des profils humains. Moins coûteuse et plus rapide, cette approche soulève toutefois une question fondamentale : une opinion générée par un modèle est-elle vraiment comparable à celle d’un citoyen ?


Les enquêtes et les sondages permettent aux sociétés de mieux comprendre ce que pensent les citoyens sur des sujets aussi variés que la politique, la santé ou l’éducation. Mais de moins en moins de personnes acceptent d’y répondre, ce qui oblige les instituts à solliciter davantage de participants et fait fortement grimper les coûts. Aux États-Unis, un prestataire de sondages facture ainsi une enquête de dix minutes auprès de 1 000 personnes plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Les modèles d’intelligence artificielle pourraient-ils remplacer à terme des centaines, voire des milliers de répondants en reproduisant la diversité des réponses qu’apporteraient de vrais êtres humains ? Cette pratique, appelée « enquêtes synthétiques » ou « échantillon silicium » (« silicon sampling »), est déjà utilisée et coûte bien moins cher. Mais les résultats sont-ils fiables ?

Je suis un chercheur en apprentissage automatique. J’étudie les grands modèles de langage et leurs usages en médecine et dans la recherche scientifique. Ces systèmes évoluent en permanence à mesure que les entreprises les mettent à jour. Selon les consignes fournies, les paramètres utilisés ou la version du modèle, les réponses à une même question peuvent varier considérablement.

Cette caractéristique peut rendre ces modèles difficiles à utiliser de manière fiable dans les recherches en sciences sociales. Mais elle peut aussi être mise à profit pour simuler les réponses d’un grand nombre de personnes, ce que les chercheurs appellent des « répondants synthétiques ».

Pour générer, par exemple, 10 000 réponses avec ChatGPT, un institut de sondage peut fournir au modèle quelques informations démographiques de base ainsi qu’un contexte, par exemple : « Vous êtes un jeune électeur urbain, étudiant à l’université et de sensibilité politique conservatrice. Répondez aux questions suivantes. » Les chercheurs peuvent ensuite faire varier ces caractéristiques démographiques afin d’obtenir, pour une même question, une grande diversité de réponses produites par ChatGPT.

Le modèle possède également sa propre part d’aléa interne, ce qui l’amène naturellement à produire des réponses différentes lorsqu’une même question lui est posée à plusieurs reprises. Les chercheurs peuvent ainsi combiner les consignes fournies au modèle et cette part de hasard pour générer 10 000 réponses synthétiques différentes.

Les simulations ne sont pas des opinions

Les sondeurs utilisent depuis longtemps des modèles statistiques pour généraliser les résultats obtenus à partir d’un nombre limité de réponses. Et différents analystes peuvent tirer des conclusions différentes à partir des mêmes données d’enquête. Les études portant sur les répondants synthétiques suggèrent qu’ils pourraient être encore plus sensibles que les humains à de légères modifications des consignes ou des paramètres produisant des résultats très différents.

Mais l’utilisation de répondants synthétiques soulève une question plus fondamentale. Les sondages ne sont pas seulement des outils de prédiction. Ce sont aussi des instruments de mesure destinés à saisir ce que les gens pensent réellement. Un thermomètre mesure directement votre température. Vous ne feriez sans doute pas confiance à un appareil qui se contenterait d’estimer votre température en consultant un modèle d’intelligence artificielle.

Les grands modèles de langage et les autres outils d’IA héritent des biais et des angles morts présents dans les données sur lesquelles ils ont été entraînés. Par exemple, l’IA peut simplifier à l’excès ou déformer les opinions de groupes de population sous-représentés en ligne. Les sondages traditionnels comportent eux aussi des biais, mais nombre de ceux qui affectent les systèmes d’IA modernes restent invisibles au public, enfermés dans des modèles propriétaires dont le fonctionnement n’est pas transparent. Plus problématiques encore, certains instituts pourraient présenter au public des résultats issus de répondants synthétiques comme s’ils provenaient d’enquêtes réalisées auprès de personnes réelles.

Ces limites risquent d’éroder la confiance dans les sondages et, plus largement, dans la recherche par enquête. Elles soulèvent également un paradoxe intéressant. Les données synthétiques, créées par ordinateur ou par simulation, sont largement utilisées dans l’IA moderne. Elles servent à entraîner des systèmes d’intelligence artificielle dans des domaines aussi variés que la médecine, la finance, la robotique, les véhicules autonomes et bien d’autres. Pourquoi, dès lors, les réponses synthétiques à des sondages semblent-elles poser davantage de problèmes ?

La différence essentielle est que les données synthétiques sont vérifiées à l’aune du réel. Une voiture autonome peut être entraînée à partir d’images et de vidéos synthétiques représentant différentes conditions de circulation, mais aucun constructeur ne la mettrait en circulation sur la voie publique sans de vastes tests en conditions réelles. Si les données synthétiques dégradent les performances du système, les ingénieurs peuvent le corriger, le réentraîner ou le remplacer.

Les chercheurs peuvent être tentés de considérer les réponses synthétiques à des enquêtes comme une représentation de l’opinion publique. Pourtant, le système ne mesure pas réellement cette opinion. Il exécute une simulation de l’opinion publique fondée sur les données sur lesquelles il a été entraîné. Si ces opinions simulées s’éloignent de la réalité, les chercheurs risquent de ne s’en apercevoir qu’une fois que des conclusions erronées auront déjà influencé des politiques publiques, des décisions d’entreprise ou des travaux de recherche scientifique.

Des enquêtes mieux conçues et mieux analysées

Cela ne signifie pas pour autant que l’IA n’a aucun rôle à jouer dans la recherche par sondage. Elle peut au contraire aider les chercheurs à améliorer la conception des enquêtes sans affaiblir la mesure de l’opinion publique. Les outils d’IA peuvent contribuer à formuler des questions plus claires en simplifiant leur rédaction, en réduisant les ambiguïtés et en éliminant les répétitions. Ils peuvent aussi aider à supprimer les questions inutiles, ce qui facilite la participation des répondants. Ces outils sont également capables d’adapter les questionnaires à différentes langues.

Une fois l’enquête terminée, l’IA peut aider les chercheurs à organiser de grands volumes de réponses ouvertes, à résumer les thèmes récurrents et à traiter les questionnaires incomplets plus efficacement que des analystes humains. Certains chercheurs explorent ainsi des approches hybrides, combinant des enquêtes réalisées auprès d’échantillons humains plus restreints avec des outils d’analyse assistés par l’intelligence artificielle.

Les décideurs s’appuient sur les enquêtes et les sondages pour écouter et comprendre la voix des personnes affectées par leurs décisions. Remplacer les répondants humains par des répondants synthétiques risque d’affaiblir ce lien. Dans le même temps, la baisse des taux de réponse et l’augmentation des coûts constituent de véritables défis pour la recherche par sondage.

Je suis convaincu que de futurs travaux permettront de trouver des moyens d’utiliser l’intelligence artificielle de façon transparente, efficace et scientifiquement rigoureuse, sans pour autant remplacer les personnes elles-mêmes.

The Conversation

Ambuj Tewari a reçu des financements de la National Science Foundation et des NIH.

ref. Les sondages générés par IA séduisent des instituts, mais peuvent-ils vraiment refléter ce que pensent les gens ? – https://theconversation.com/les-sondages-generes-par-ia-seduisent-des-instituts-mais-peuvent-ils-vraiment-refleter-ce-que-pensent-les-gens-284474

Être rejeté par les autres fait mal : aider enfants et ados à rebondir quand ils sont mis de côté

Source: The Conversation – in French – By Melanie J. Zimmer-Gembeck, Professor of Psychology, Griffith University

Les adolescents sont hypersensibles au rejet. cottonbro studio/Pexels

L’ESSENTIEL

– L’été est une période où les enfants et les adolescents participent à de nouvelles activités et rencontrent de nouveaux groupes. Ils vont y nouer des amitiés mais parfois aussi se confronter au rejet.

– Les parents peuvent aider leurs enfants à surmonter cette mauvaise expérience en leur apprenant à gérer leurs émotions.

– Comme une blessure physique, la souffrance émotionnelle a besoin de temps pour guérir.


Le fait d’être rejeté peut parfois être si intense que cela s’apparente à une douleur physique : un coup de poing dans le ventre ou une douleur au cœur. Il s’accompagne souvent du sentiment d’être exclus et de ne pas être le bienvenu. Et cela peut nous amener à remettre en question notre propre valeur.

À l’école, les élèves peuvent être candidats à divers postes à responsabilité et à des activités extrascolaires. Ils peuvent passer une audition pour décrocher le rôle principal dans une pièce de théâtre, tenter leur chance pour intégrer l’équipe des sportifs de haut niveau ou obtenir un solo dans l’orchestre de l’établissement. Ce sont d’excellentes occasions de s’épanouir personnellement, mais tous les élèves ne peuvent pas être retenus.

Même en dehors de l’école, les enfants et les adolescents peuvent se voir refuser une invitation à une fête, ne pas être retenus pour un job à temps partiel ou ne pas être admis à l’université.

En tant que parent, il peut être douloureux d’assister aux difficultés que traverse notre enfant après un refus. Nous ressentons sa peine, mais nous ne savons pas toujours comment l’aider.

Comment les enfants affrontent un rejet

Le rejet revêt souvent un caractère personnel, mais il peut également avoir des répercussions sur les relations proches, les groupes de pairs et le statut social ou la réussite. Par exemple, un adolescent qui n’a pas été admis dans une équipe sportive risque d’avoir moins d’occasions de passer du temps avec ses amis qui, eux, y ont été admis.

Pour les enfants qui font l’expérience du rejet pour la première fois, il peut être difficile d’identifier et de gérer les émotions négatives. Les réactions des enfants, telles que la colère ou l’inquiétude, peuvent les surprendre eux-mêmes autant que leurs proches.

Des études suggèrent que les adolescents sont hypersensibles au rejet, en partie en raison des changements neurophysiologiques qui surviennent pendant la puberté et qui orientent leur attention vers le développement de relations en dehors du cercle familial.

L’utilisation des réseaux sociaux par les adolescents peut également accentuer leur sentiment de rejet s’ils sont exposés à des images de la vie « parfaite » et des réussites « impressionnantes » des autres.

Même une fois la vingtaine atteinte, les jeunes restent très sensibles aux signes d’acceptation ou de rejet, ce qui les rend d’autant plus vulnérables aux émotions négatives intenses lorsqu’ils sont rejetés.

Se relever

Mais le rejet n’est pas qu’une mauvaise nouvelle. Il peut être l’occasion de mettre en pratique des stratégies d’adaptation telles que l’acceptation, l’auto-compassion, la définition d’objectifs et le compromis. À de nombreux moments de la vie, ce sont ces compétences qui renforcent la résilience et nous protègent contre les effets négatifs du stress.

Il existe des moyens d’aider un enfant ou un adolescent à développer ces capacités d’adaptation et à rebondir après un rejet.

Reconnaître les émotions et les pensées négatives

Les préadolescents qui ont peu l’habitude du rejet peuvent d’abord avoir besoin d’un peu de temps pour se calmer. Même si certains peuvent souhaiter rester seuls un moment, ce qui est tout à fait normal, il est important de leur tendre la main pour les aider à mettre des mots sur leurs pensées et leurs émotions.

Les adolescents ou les jeunes ayant davantage d’expérience ont peut-être développé certaines stratégies positives pour gérer les émotions négatives liées au rejet. Ils ont peut-être trouvé des moyens d’y faire face, par exemple en identifiant ce qu’ils ont appris de cette expérience ou en s’adonnant à des activités permettant de mettre fin aux pensées négatives. Cependant, écouter et reconnaître leurs sentiments pessimistes, en particulier avant d’envisager d’autres options, est tout aussi important.

Façonner un récit

Les parents peuvent également aider les enfants et les adolescents à aborder sous un autre point de vue le rejet en leur partageant des histoires.

Ces histoires peuvent être les propres expériences de rejet vécues par l’adulte. Elles peuvent aussi s’inspirer d’anecdotes concernant des personnalités célèbres, de livres ou de films que l’enfant adore. Les histoires peuvent servir de repères pour aider à rebondir après un revers important.

Ne pas s’appesantir

Lorsqu’on essuie un refus, il est normal de se demander pourquoi. Même les parents peuvent essayer de trouver des raisons au rejet de leurs enfants, en incriminant un professeur injuste, ou en se demandant si leur enfant aurait pu travailler davantage. Certaines personnes peuvent rapidement tomber dans le piège de l’auto-accusation, ce qui peut entraîner de la tristesse, de la colère, du ressentiment et une baisse de l’estime de soi.

Au lieu de vous laisser entraîner dans un jeu de reproches, concentrez-vous plutôt sur la manière d’aider votre enfant à se tourner vers l’avenir. Encouragez-le à réfléchir aux opportunités à venir, à de nouveaux objectifs et aux leçons qu’il a tirées de cette expérience.

Favoriser les liens sociaux

Après une déception, il est normal d’avoir envie de se replier sur soi-même pendant un certain temps. Encouragez votre enfant à continuer à rester en contact avec sa famille et ses amis. Passer du temps avec d’autres personnes l’aidera à retrouver confiance en lui et à se sentir à sa place.

Il est également utile de garder à l’esprit que le rejet peut être ressenti comme une véritable douleur physique. Expliquer cela à votre enfant peut l’aider à mieux comprendre ce qu’il ressent. Comme une blessure physique, cette souffrance émotionnelle a besoin de temps pour guérir.

Avec un accompagnement adapté, les déceptions des enfants peuvent n’être que des contretemps temporaires. Ils peuvent apprendre à construire un réseau de soutien et à développer les ressources personnelles nécessaires pour faire face plus facilement aux prochaines difficultés.

The Conversation

Melanie J. Zimmer-Gembeck bénéficie d’un financement de l’Australian Research Council.

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