Avec son encyclique sur l’IA, Léon XIV ne pense plus l’église comme une citadelle assiégée

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jacques-Benoît Rauscher, Enseignant-chercheur en théologie morale sociale, UCLy (Lyon Catholic University)

L’encyclique du pape Léon XIV consacrée à l’intelligence artificielle, « Magnifica humanitas », signée le 15 mai 2026, inaugure pour le Vatican une nouvelle manière de prendre la parole dans l’espace public. Le souverain pontife part d’abord de la conception biblique de l’être humain et du but de son existence, revenant à des « fondamentaux » spirituels, à distance d’un catholicisme pensé comme « contre-modèle » sociétal. L’histoire de la « doctrine sociale de l’Église » permet de mieux saisir l’importance de cette évolution.


C’est un paradoxe plusieurs fois commenté. Ces dernières semaines, les discussions concernant l’intelligence artificielle (IA) ne viennent pas des annonces d’une start-up de la Silicon Valley, mais du Vatican. Une des plus vieilles institutions de la planète se penche sur la mutation technologique du moment. Le contraste entre ces deux cadres, couplé au relatif silence qui entoure l’IA explique sans doute la curiosité de nombre d’analystes pour l’encyclique papale (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique, ndlr) « Magnifica Humanitas ».

Mais, au-delà du contenu et du contexte, une évolution importante a moins été notée à propos de ce texte pontifical. Léon XIV y adopte une posture qui tranche avec celle de ses prédécesseurs quand ceux-ci traitent, dans le cadre de la « doctrine sociale de l’Église », de questions économiques, sociales et politiques.

De fait, de Léon XIII à Léon XIV, de 1891 à nos jours, se pencher sur les textes sociaux des papes, c’est être témoin d’un bouleversement à bas bruit des rapports de l’Église catholique avec la sphère publique.

À l’origine de la doctrine sociale : un contre-modèle catholique

La première encyclique sociale, « Rerum novarum », publiée le 15 mai 1891, place les papes sur un terrain nouveau : celui de la défense de la condition ouvrière dans un contexte d’industrialisation massive du monde occidental. Si Jean Jaurès souligne l’importance de ce texte et que le curé de campagne de Bernanos fait un éloge de Léon XIII, son influence ne se limite pas à quelques élites. Elle consacre l’émergence d’un courant de démocratie chrétienne et de syndicalisme d’inspiration catholique partout en Europe. En ce sens, on pourrait y lire une adaptation du catholicisme à un pluralisme politique, à la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.

Pourtant, si l’on se penche plus précisément sur « Rerum novarum » on voit que ce texte est aussi marqué par une certaine nostalgie du rôle autrefois dévolu au catholicisme dans les sociétés non laïcisées. Léon XIII souligne ainsi combien les maux liés à l’industrialisation pourraient être réparés si les mœurs chrétiennes étaient adoptées, recommencées sur nouveaux frais. En 1931, son successeur Pie XI se placera dans une même perspective en appelant de ses vœux, sous l’égide d’universités catholiques, l’émergence d’une science sociale catholique.

Alors que les sociétés choisissent la voie d’une séparation institutionnelle avec le catholicisme, la doctrine sociale de l’Église cherche donc à promouvoir, jusque dans le premier XXᵉ siècle, l’émergence d’un contre-modèle catholique.

Années 1960 : le Saint-Siège mise sur les institutions internationales

Cette perspective change assez radicalement à partir des années 1960, en raison d’évolutions qui affectent tant l’intérieur que l’extérieur de l’Église catholique.

En interne, cette période est, en effet, marquée par le concile Vatican II (1962-1965) qui cherche à enterrer résolument la hache de guerre dans le conflit qui oppose le catholicisme au monde moderne depuis la fin du XIXᵉ siècle. En ce sens, les textes de doctrine sociale catholique de cette époque cherchent à se placer sur un terrain qui refuse explicitement une posture de surplomb.

Mais ce mouvement interne au catholicisme s’inscrit aussi dans une évolution globale qui place les questions sociales à un niveau mondial. Celle-ci est marquée par l’émergence d’institutions internationales dotées d’une structure et d’une influence encore jamais vues dans l’histoire de l’humanité (Organisation des Nations unies, etc.). Cette évolution est également lisible dans le mouvement de décolonisation qui déplace les problématiques sociales du prisme occidental qui les avait caractérisées jusqu’alors.

La doctrine sociale de l’Église épouse cette dynamique. Elle trouve ainsi dans l’internationalisation des questions de société un allié inattendu pour porter son discours. D’abord, le caractère international de la structure catholique lui permet de mettre en avant une expertise et des réseaux d’influence dans nombre de pays émergents. Ensuite, les institutions internationales donnent à sa parole un écho particulier. C’est dans cette perspective que l’on peut lire le soutien très prononcé des papes aux Nations unies auprès desquelles le Saint-Siège – qui y est observateur permanent – ne se prive pas d’intervenir.

Alors que la baisse de la pratique cultuelle marque les sociétés occidentales et que les sociologues du début du XXᵉ siècle avaient prévu un effondrement des références religieuses, c’est sur la scène internationale que l’importance de ces dernières se fait sentir. Le catholicisme n’échappe pas à ce mouvement qualifié de « revanche de Dieu ». Dans un contexte de sécularisation, les papes trouvent ainsi, auprès des institutions internationales, la possibilité de jouer leur partition propre.

L’IA, Babel et Jérusalem

Depuis les années 2000, cette deuxième période semble définitivement close. Tout d’abord, les institutions internationales jouissent d’un poids moindre et leur perte d’influence rejaillit conséquemment sur la doctrine sociale de l’Église. Ensuite, la matrice catholique la plus classique qui pouvait encore structurer la vie intellectuelle de la seconde moitié du XXᵉ siècle est plus fortement érodée.

Dans les sociétés occidentales, le mouvement de sécularisation a laissé place à une « exculturation » du catholicisme qui ne constitue plus le socle de références (même implicite) des débats (pour reprendre l’expression de la sociologue Danièle Hervieu-Léger). Parallèlement, des revendications (souvent minoritaires mais très visibles) cherchent à arrimer une pensée politique conservatrice à une culture catholique affichée.

Dans ce contexte, la méthode retenue par le pape Léon XIV dans sa première encyclique apparaît significative : « Magnifica humanitas » s’ouvre ainsi sur deux récits bibliques qui servent de guide à sa réflexion sur la technique. D’emblée, le pape l’affirme :

« Pour répondre à ces questions et discerner comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle, je voudrais évoquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (Cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem […] Le choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple, qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle. »

Léon XIV montre que l’être humain décrit par la Bible porte en lui une volonté bonne de construire, de transformer le monde par ses aptitudes. Mais ces capacités peuvent lui faire perdre de vue la nécessité d’accueillir cette autre caractéristique humaine essentielle qu’est la fragilité.

Être fragile consiste, pour le pape, à ne pas se rêver tout-puissant, à ne pas considérer que les limites humaines sont uniquement des problèmes pour lesquels existent des solutions techniques. La fragilité permet à l’être humain de mesurer combien il a besoin des compétences spécifiques de ses semblables pour venir compléter ce qu’il accomplit.

L’IA pourrait donner l’illusion d’avoir des solutions immédiates à tout problème. Celui qui l’utilise peut se sentir tout-puissant. Se développer en refusant la fragilité et l’altérité qu’elle implique, c’est la « tentation de Babel ». À l’inverse, se développer en se reconnaissant interdépendant, c’est la « reconstruction des murs de Jérusalem ». Autrement dit, quand il traite d’IA, Léon XIV part d’abord de la conception biblique de l’être humain et du but de son existence avant de se saisir des questions politiques liées aux mutations technologiques.

Un catholicisme qui ne se pense plus comme une citadelle assiégée

Le pape, la Bible : on pourrait objecter que ce couple n’a rien de mal assorti et qu’entendre le pontife citer l’Écriture relève de l’évidence… Pourtant, jusqu’alors, la doctrine sociale de l’Église traitait souvent plus de philosophie sociale ou de droit international que de récits bibliques longuement médités.

Ce registre qui consiste à prendre une certaine hauteur pour traiter d’un phénomène actuel consonne avec le refus exprimé par Léon XIV de s’engager dans la reconquête d’une influence perdue par l’Église. Il s’accompagne surtout d’une autocritique très originale de la position de l’Église sur plusieurs thématiques. En particulier, on voit le pape indiquer que la recherche de la vérité qu’il prône n’a pas toujours été le fort des catholiques. Il note ainsi que c’est grâce à l’intervention de journalistes (et non aux efforts de structures ecclésiales) que certains faits criminels ont pu éclater au grand jour au cœur de l’Église :

« Les communautés chrétiennes doivent s’engager à communiquer de manière transparente et à rechercher fidèlement les faits […] Nous avons assisté avec honte à la pénible découverte de vérités douloureuses concernant également des membres de l’Église et des réalités ecclésiales. En particulier, certains journalistes passionnés par la vérité ont joué un rôle fondamental dans la mise en lumière d’injustices et d’abus. »

Indiquer qu’une presse indépendante est indispensable au cœur de toute institution peut être lu comme un coup envoyé aux courants qui voudraient voir dans le catholicisme une citadelle assiégée, imperméable à toute critique et apte à fonder un éventuel ordre politique nouveau. S’écartant donc tant du modèle contre-culturel du XIXᵉ siècle que de celui du dialogue centré sur les institutions internationales des années 1960, Léon XIV place ainsi son propos à un niveau plus spirituel qu’institutionnel. Si, ce faisant, il cherche toujours une influence sur la réflexion publique, la manière de l’acquérir apparaît radicalement nouvelle.

Quelle que soit l’appréciation que l’on peut porter sur ce positionnement, il s’agit bien d’une évolution de l’expression pontificale sur la sphère publique qui n’a que peu d’équivalents chez les papes précédents (à part sans doute le pape François et son encyclique « Laudato si’ »).

Il est sans doute trop tôt pour mesurer ses conséquences éventuelles. Mais cette nouvelle posture marque un tournant qui montre qu’est profondément entérinée la laïcisation des sociétés contemporaines, la perte d’influence des institutions internationales et qu’émerge un mode d’expression papal mettant très directement en avant les fondements de la foi. Cependant, cette évolution-là, moins visible que celle de l’intelligence artificielle, n’en est pas moins significative pour ceux qui s’intéressent à la place des religions (et du catholicisme en particulier) dans l’espace public.

The Conversation

Jacques-Benoît Rauscher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Avec son encyclique sur l’IA, Léon XIV ne pense plus l’église comme une citadelle assiégée – https://theconversation.com/avec-son-encyclique-sur-lia-leon-xiv-ne-pense-plus-leglise-comme-une-citadelle-assiegee-284760

Le travail domestique des enfants : une réalité invisible et des inégalités tenaces

Source: The Conversation – France (in French) – By Irène Berthonnet, Maîtresse de conférences en économie, Université Rennes 2

La question du travail domestique est abordée dans le débat public sous l’angle de l’inégale répartition des tâches entre femmes et hommes. Mais qu’en est-il des tâches ménagères prises en charge par les enfants ? Bien que l’on ne présente pas leur participation au ménage, à la cuisine ou au rangement, comme un véritable travail, ces tâches représentent une moyenne de 44 minutes par jour.


Si l’on a pris conscience aujourd’hui de l’inégale répartition des tâches ménagères dans les couples hétérosexuels, la prise en charge du travail domestique par les enfants reste peu connue. On sait que l’arrivée d’un ou de plusieurs enfants dans un ménage a pour effet d’augmenter la quantité globale de travail à réaliser et de creuser l’écart entre le temps qu’y consacrent les femmes et les hommes.

Mais une fois le bébé devenu enfant, celui-ci ou celle-ci fait-il ou fait-elle une partie du ménage ? Concrètement, quelle est la participation des enfants aux lessives ? Contribuent-ils et elles à la préparation des repas ?

Un travail domestique invisible et tabou ?

Depuis les années 1930 environ, la représentation occidentale de l’enfance repose sur son caractère nécessairement improductif, le travail rémunéré des mineurs étant interdit, sauf dans certains cas spécifiques.

Cette habitude empêche de percevoir le travail domestique non rémunéré des enfants comme un véritable travail, car poser la question du travail domestique soulèverait aussi celle du travail rémunéré, dont l’interdiction est constitutive du statut de mineur.

La sociologue Viviana Zelizer, dans un livre récemment traduit en français ainsi que l’historienne Anne-Marie Praz ont montré que ce phénomène datait en gros du tournant du XXᵉ siècle aux États-Unis et en Europe. Toutes deux considèrent que, à partir des années 1930, les enfants sont considérés comme des ressources affectives par leurs parents, et non plus comme des ressources économiques dont le travail participerait à l’économie domestique.

Depuis lors, les enfants occidentaux sont rarement considérés comme des travailleurs, leur implication dans le monde socioéconomique se limitant à un rôle de consommation ou d’objet du travail domestique et parental.

Quand le problème du travail domestique apparaît dans le débat public grâce au mouvement féministe des années 1960-1970, celui-ci est traité principalement sous l’angle de l’oppression domestique des femmes. Le mouvement féministe conceptualise alors la maternité comme creuset de l’oppression patriarcale, et le travail domestique des enfants ne fait pas trop l’objet de discussions, ces derniers étant plutôt vus comme les bénéficiaires de ce travail.

Cette histoire fait que l’on conceptualise rarement aujourd’hui ces activités enfantines comme du « travail » : de la même manière que les stages et statuts d’alternants ne sont pas pensés comme des emplois mais comme des moments de formation, le travail domestique des enfants est vu comme une « participation » à la vie familiale et/ou comme un apprentissage de la vie d’adulte.

Comme ce fut le cas pour le travail domestique des femmes avant les mouvements féministes, les activités réalisées pour autrui par les enfants dans le cadre domestique sont invisibles en tant que « travail », du fait du statut subalterne de ces derniers.

Le tournant de l’entrée des femmes dans le salariat

Dans les années 1980-1990, l’entrée massive des femmes dans le salariat entraîne une prise de conscience de ce biais adultiste dans le traitement du travail domestique.

De nouvelles hypothèses surgissent alors, par exemple celle de savoir si les enfants vont prendre en charge une partie du travail que les femmes ne pourraient plus faire du fait de leur emploi salarié. Plusieurs recherches incluent alors la présence ou non d’enfants dans les facteurs susceptibles d’expliquer la répartition des tâches ménagères entre les adultes.

Le partage des tâches ménagères (INA Société, 2021).

Dans le même temps, l’augmentation des divorces et des nouveaux modèles familiaux pose la question de la façon dont ces familles organisent le travail domestique des enfants. De nouveaux travaux documentent alors les caractéristiques du travail domestique des moins de 18 ans, montrant plusieurs résultats récurrents :

  • les enfants filles réalisent plus de travail que les enfants garçons ;

  • le travail domestique augmente avec l’âge ;

  • les aînées et aînés sont généralement plus impliqués que les cadets ;

  • enfin, le travail domestique décroît à mesure que le niveau d’éducation parental s’accroît, les parents les plus diplômés donnant plus d’importance aux activités scolaires ou aux loisirs des enfants.

Le sens que les parents attribuent à ce travail fait aussi l’objet d’investigations, révélant que ceux-ci considèrent qu’assigner un certain nombre de tâches aux enfants qui vivent avec eux les forme à leur future vie d’adulte et leur permet d’acquérir un sens des responsabilités et des devoirs envers le groupe.

Près de 44 minutes de travail ménager par jour

Depuis les années 2010, plusieurs recherches empiriques sur le temps de travail et les tâches réalisées par les enfants ont été menées, de l’Italie à la Mongolie, en passant par le Danemark.

Pour le cas des enfants résidant en France, les principaux résultats actuellement disponibles sur la base des enquêtes de l’Insee montrent que les enfants de 11 à 18 ans font en moyenne 44 minutes de travail ménager par jour, soit 60 minutes pour les filles et 29 minutes pour les garçons.

Garçons et filles ne font pas les mêmes tâches, mais la division des tâches entre les enfants ne rejoint pas exactement celle des adultes. Les garçons ne font pas de tâches « longues » : aucune des tâches réalisées par les garçons ne leur prend autant de temps que ce qu’elle prend aux filles. En moyenne, les garçons consacrent au maximum 7 minutes consécutives à une tâche domestique, tandis que les filles y consacrent 12 minutes.

Certains travaux identifient une division entre les tâches relevant du self-care (effectuées plutôt par les garçons) et celles relevant du family-care (faites par les filles.).

Les enfants et les tâches ménagères, reportage en Loire-Atlantique (France 3 Pays de la Loire, 2019).

Les enfants consacrent en moyenne un tiers du temps de travail domestique des adultes à ce travail, et leur temps domestique augmente à mesure qu’ils grandissent, même si quasiment tous les enfants de 10 ans mettent et/ou débarrassent la table, rangent leur chambre et s’occupent des éventuels animaux domestiques.

La place dans la fratrie influence également fortement le rôle dans le travail domestique, tout comme la classe sociale des parents. En effet, les jeunes des classes populaires réalisent davantage de travail domestique et ce constat est d’autant plus vrai pour les filles des classes populaires, la participation aux tâches ménagères des enfants diminuant à mesure que le niveau scolaire et social des parents s’accroît, la répartition du travail entre filles et garçons devenant alors également plus égalitaire.

Les données agrégées sur le travail domestique des enfants montrent des inégalités entre garçons et filles dans le temps consacré à cette activité, mais il n’y a pas nécessairement des garçons et des filles dans toutes les familles, alors que signifie cette inégalité ? Quelle est la parte des rôles sexués qui est transmise dans l’enfance par la mise au travail ?

L’émergence récente des childhood studies, en proposant une nouvelle vision des capacités d’action des enfants, permettra-t-elle de sortir les enfants des marges des sciences sociales ?

The Conversation

Irène Berthonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le travail domestique des enfants : une réalité invisible et des inégalités tenaces – https://theconversation.com/le-travail-domestique-des-enfants-une-realite-invisible-et-des-inegalites-tenaces-283906

Face à l’IA, l’encyclique « Magnifica Humanitas » rappelle une idée parfois oubliée : travailler n’est pas seulement produire

Source: The Conversation – France (in French) – By Hugo Gaillard, Maître de conférences HDR en sciences de gestion, Le Mans Université

Hâtivement présentée comme une prise de position contre l’intelligence artificielle, l’encyclique (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique) « Magnifica Humanitas » de Léon XIV, publiée en mai 2026, s’inscrit dans une longue tradition de réflexion catholique sur le sens à donner au travail humain. De cette façon, elle revient aussi sur la place à donner à la technique.


Alors que la publication récente de l’encyclique « Magnifica Humanitas » (mai 2026) intervient au moment où l’intelligence artificielle nourrit promesses et inquiétudes, le texte opère un recadrage inattendu, voire inespéré. L’intelligence artificielle nous aidera probablement à produire plus vite. Mais produira-t-elle encore des travailleurs ?

Derrière les promesses de gains de productivité et d’automatisation, une question au moins : que devient le travail lorsque certaines activités intellectuelles qui le constituaient sont progressivement confiées à des systèmes artificiels ?

Travailler ne consiste pas uniquement à obtenir un résultat ; c’est aussi une expérience qui façonne notre jugement, notre autonomie et nos relations aux autres, mais aussi au monde.

Une question ancienne derrière une révolution nouvelle

Les débats sur l’intelligence artificielle sont généralement formulés dans les termes de la performance : quelles tâches pourraient être automatisées ? Quels gains de productivité peut-on espérer ? Comment intégrer l’IA dans le business pour l’optimiser ? Depuis deux siècles d’ailleurs, les innovations techniques sont principalement pensées à travers leurs effets sur l’organisation et l’efficacité de la production.




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Or, l’histoire des transformations du travail montre aussi une succession de déplacements techniques qui ont progressivement modifié les conditions de l’activité humaine. Le XIXᵉ siècle a été marqué par la mécanisation des gestes ; le XXᵉ siècle par leur rationalisation. Le XXIᵉ siècle semble désormais engagé dans une automatisation partielle des opérations cognitives elles-mêmes.

Une unique représentation du travail à travers les siècles

Derrière cette continuité historique, une constante : chaque révolution technique tend à réactiver une même représentation du travail, réduit à sa seule fonction productive. Et plus encore, par cette réduction, l’intensifier encore, lui ajouter des couches et des strates, qui nous le rendent invisible et lointain.

De même, la démultiplication des possibilités techniques a ajouté à cette fonction productive une condition de la production : l’accélération, à tel point que célérité et instantanéité de la production sont devenues des maîtres mots dans le modèle capitaliste.

Une question fondamentale reste dans l’ombre : qu’est-ce que travailler veut dire et signifie de notre humanité ?

Sortir d’une vision restrictive du travail : une vieille histoire

Cette interrogation n’est pourtant pas nouvelle pour l’Église qui a mis historiquement des conditions au déploiement de la technique. Dès la fin du XIXe siècle, alors que la révolution industrielle bouleverse les rapports sociaux, « Rerum novarum » définissait le travail comme « l’entretien de la vie elle-même », de telle sorte qu’il participe aux conditions mêmes de l’existence humaine, qui ne sont pas seulement économiques.

Quelques décennies plus tard, « Laborem exercens » nuançait cette réflexion face aux transformations technologiques du XXᵉ siècle indiquant que « la technique est indubitablement une alliée de l’homme », mais aussi que « comme sujet du travail, et quel que soit le travail qu’il accomplit, l’homme, et lui seul, est une personne ».

À rebours d’un Aristote qui considérait le travail comme avilissant ou du plus récent Paul Lafargue et son Droit à la paresse, l’encyclique nouvellement parue postule que « le travail n’est pas un simple instrument, mais [qu’] il exprime et renforce la dignité de notre vie ». L’intelligence artificielle, en automatisant une part de la vie humaine, favorise-t-elle la dignité de l’humanité ?

Ce que l’IA fait au travail lui-même

Nous l’avons dit, les « bénéfices » présentés de l’IA sont nombreux : alléger certaines tâches répétitives, accélérer le traitement des informations ou faciliter certaines prises de décision. Certainement d’ailleurs, l’IA a pu émanciper ou sortir de l’aliénation du travail certains travailleurs.

Mais l’enjeu ne concerne plus uniquement l’automatisation de certaines tâches matérielles ; il touche désormais des activités traditionnellement associées au travail intellectuel : écrire, analyser, sélectionner, synthétiser ou interpréter. Mais une interrogation persiste : que devient le travail lorsque l’individu délègue progressivement une partie de l’activité cognitive qui contribuait jusqu’alors à sa propre construction ?

Le travail s’entend, d’un point de vue sémantique, de deux manières. La première acception est celle de l’accouchement (on parle en maternité de « salle de travail », de « déclenchement du travail », etc.). La seconde réside dans l’activité réalisée en vue de subvenir, principalement, aux nécessités vitales. Dans les deux cas, c’est la vie humaine qui est centrale, comme si le terme même de travail était indissociable d’une part de la nature humaine, et donc des activités et des tâches de l’être humain.

Le risque d’une substitution des actions humaines par celles de l’IA ne réside probablement pas seulement dans une substitution des tâches humaines par des systèmes techniques, car il concerne également les effets anthropologiques plus discrets susceptibles d’accompagner cette délégation.

La pertinence n’est pas une question de probabilité

Travailler ne consiste pas uniquement à atteindre un objectif. Le travail participe aussi à la formation du jugement, à l’apprentissage, à la socialisation et au développement d’une autonomie individuelle. Or les modèles actuels d’intelligence artificielle reposent largement sur des mécanismes statistiques et probabilistes. Leur efficacité provient de leur capacité à identifier des régularités et à produire des réponses plausibles à partir d’immenses volumes de données.

Mais cette logique comporte une limite : ce qui apparaît comme pertinent correspond souvent à ce qui est le plus probable. Cela conduit irrémédiablement à confondre le probable et le vrai, le possible et le réel. Aux questions, « Quel salaire vais-je toucher à la fin du mois ? », ou à celle « Comment dois-je accomplir cette tâche ? », ou encore « Avec quelle personne dois-je collaborer pour atteindre le résultat attendu ? », le travailleur n’attend pas une réponse statistique ou probable… mais bien la réalité du revenu qu’il va percevoir, la méthode ou le processus, le nom de la personne concernée. Il en est de même pour toute interrogation : le probable ne saurait se substituer au caractère certain d’une réponse.

Le risque n’est donc pas seulement celui de l’erreur. Il pourrait être celui d’une uniformisation progressive des pratiques et des raisonnements, où l’efficacité immédiate l’emporte sur l’interprétation, la créativité ou l’exercice du jugement, où la réponse médiane et relative l’emporte sur l’attraction vers la certitude.

Que voulons-nous encore que le travail fasse de nous ?

L’enjeu n’est pas de condamner la technique ni d’opposer a priori l’humain et l’intelligence artificielle. L’histoire montre au contraire que les innovations peuvent constituer des facteurs puissants d’émancipation. La question est aussi ailleurs, et participe d’un regard éthique (et donc critique) sur l’IA : quelles dimensions du travail souhaitons-nous préserver ?

Cette interrogation concerne notamment et, à titre d’exemple, le monde de l’enseignement. Si certaines compétences techniques deviennent partiellement automatisables, la fonction pédagogique pourrait progressivement se déplacer vers ce qui demeure difficilement substituable : former le jugement, développer l’esprit critique, donner du sens aux connaissances et inscrire les apprentissages dans une compréhension plus large des réalités humaines et sociales.

Babel ou Jérusalem ?

Les débats contemporains sur l’intelligence artificielle portent principalement sur ce que les machines pourront faire demain. Une question plus fondamentale demeure pourtant ouverte : au-delà de ce que nous demanderons aux machines, que voulons-nous encore que le travail fasse de nous ?

Dans « Magnifica Humanitas », Léon XIV mobilise deux figures bibliques que sont Babel et Jérusalem, comme grille de lecture des transformations contemporaines liées à l’intelligence artificielle. Plus qu’une opposition religieuse, elles représentent deux manières d’envisager l’organisation de la vie collective et, par extension, du travail lui-même. Le texte précise ainsi que « le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ».

La première renvoie à une logique de Babel : recherche d’une efficacité absolue, uniformisation des pratiques, concentration croissante des capacités de décision et logique de puissance. Comme l’écrit l’encyclique, Babel est une œuvre « soutenue par une uniformité qui élimine la diversité » et qui « sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité ». Dans cette perspective, la valeur du travail tend à se mesurer essentiellement à sa vitesse, sa quantité ou sa performance. Dans le récit biblique, la verticalité de la tour de Babel apporte finalement l’horizontalité de l’humanité en répartissant celle-ci sur toute la terre.

Le Huff Post 2026.

À l’inverse, Jérusalem, dans la Bible, apparaît comme une œuvre collective fondée sur une responsabilité partagée. L’encyclique décrit une reconstruction du travail qui naît « non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple ». Le travail n’y est pas envisagé uniquement comme une production de résultats, mais comme une activité par laquelle les individus se construisent eux-mêmes avec les autres. La signification est alors aux antipodes de celle portée par Babel : l’humanité se verticalise en unifiant toutes les personnes qui la composent.

Et maintenant ?

L’encyclique souligne encore que l’intelligence artificielle « n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ». Reste que le texte, bien qu’affirmant l’absence de neutralité de cette technologie et, conséquemment, les implications de celle-ci dans le monde du travail, ne se positionne pas sur cette neutralité et laisse le monde du travail dans un certain embarras.

Si l’intelligence artificielle devait devenir encore davantage un outil central de l’activité professionnelle, plusieurs questions concrètes – auxquelles l’encyclique ne répond pas – apparaissent alors comme autant de garde-fous possibles : comment préserver des espaces réels d’exercice du jugement ? Comment maintenir une autonomie autre que purement formelle ? Comment protéger les relations humaines au travail lorsque certaines interactions deviennent médiées par des systèmes techniques ? Comment permettre encore l’expérience de l’apprentissage, de l’incertitude et du sens ? En quoi ce que nous favorisons pour ces objectifs de production, aura de conséquences ce que nous sommes et devenons en dehors ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Face à l’IA, l’encyclique « Magnifica Humanitas » rappelle une idée parfois oubliée : travailler n’est pas seulement produire – https://theconversation.com/face-a-lia-lencyclique-magnifica-humanitas-rappelle-une-idee-parfois-oubliee-travailler-nest-pas-seulement-produire-284738

Comment les IA génératives grand public influencent le langage des publications académiques

Source: The Conversation – France (in French) – By François Rastier, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

L’usage des Large Language Model (LLM) d’IA s’est répandu dans le monde académique. À quel prix ? Hamonazaryan1/Pixabay, CC BY

Le langage des intelligences artificielles, IA, génératives reste encore peu étudié, mais l’on peut déjà observer « à l’œil nu » des conséquences inattendues de l’usage de ces IA sur les discours scientifiques et académiques.


Si l’intelligence artificielle (IA) générative imite le langage humain, son usage croissant et souvent quotidien conduit à rendre cette imitation réciproque. Ainsi, une étude de chercheurs du Max-Planck Institute; parue en juillet 2025, en analysant un corpus de 740 000 heures d’exposés académiques, de vidéos YouTube et de podcasts a décelé, entre 2017 et 2024, un usage croissant de mots privilégiés par les chatbots, comme « delve », « comprehend », « boast », « swift » et « meticulous » (approfondir, comprendre, se vanter, rapide et méticuleux).

Il reste difficile de démêler influence et substitution : les corpus oraux étudiés peuvent ne s’appuyer qu’en partie sur des textes générés par IA. En tout état de cause, l’apparition croissante de ces mots affecte les discours relevant de la technologie, du business et de l’éducation – mais non ceux qui traitent de religion ou de sport ; il ne s’agit donc pas d’une évolution générale de la langue, car ce processus affecte les domaines où l’IA est la plus utilisée.

Dans le domaine académique, l’influence de l’IA générative peut aller jusqu’à la substitution. Consacré à la détection de la fraude scientifique, le site Academ-AI liste, par centaines, les articles, communications et chapitres de livres qui contiennent des formules caractéristiques des IA génératives, comme « selon ma dernière mise à jour ». En voici quelques-unes :

« Veuillez fournir plus d’informations… »

« Absolument ! Voici quelques points supplémentaires qui peuvent être abordés dans l’article scientifique. »

« Je m’excuse pour la confusion, mais en tant que modèle de langage IA, je n’ai pas accès à des articles spécifiques. »

« À la date de ma dernière mise à jour (septembre 2021), je ne disposais d’aucune information. »

La confiance dans l’IA est telle que les auteurs n’ont pas pris la peine de relire les articles qu’ils ont signés. Peu importe au demeurant, si les rédactions des revues s’en sont aussi dispensées. Cette nonchalance est d’autant moins anecdotique qu’avant publication des éditeurs commencent à réécrire par IA les manuscrits qui leur sont soumis.

Cela n’est pas sans conséquence. Par exemple, quand des chercheurs ont demandé à ChatGPT5 de « polir » (« please polish ») le premier paragraphe de l’article fondateur de Turing « Computing Machinery and Intelligence » (1950). Là où Turing, pour répondre à la question « Can machines think? », rejette comme dangereuse (« dangerous ») l’idée de s’en remettre au sens usuel de « machine » et de « think », le chatbot remplace « dangerous » par un simple « risky » (risqué), passant de l’affirmé et de l’avéré au possible.

Une banalisation du langage

Les algorithmes des IA génératives ne sont pas déterministes, mais probabilistes, et privilégient donc ce qui est le plus fréquent dans leur corpus d’apprentissage.

Ce choix entraîne deux conséquences majeures. D’une part, les mots rares dans ce corpus (mais qui peuvent être endémiques dans des corpus spécialisés) se raréfient encore, voire disparaissent. Et il en résulte une restriction du dicible – voire du pensable, selon le principe énoncé par Winston, le commissaire politique du roman 1984 de George Orwell (« Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »)

D’autre part, comme la génération de texte s’opère par le calcul des probabilités d’occurrence contextuelle, pour chaque mot, les mots qui voisinent le plus fréquemment dans ses contextes d’emploi se voient privilégiés. Dès lors, les phraséologies, les expressions toutes faites et les clichés envahissent le discours, avec le conformisme qu’elles concrétisent – et radicalisent.

De longue date, les fréquences lexicales ont été étudiées en linguistique de corpus. On ne retient pas les fréquences les plus élevées, car elles intéressent pour l’essentiel les mots grammaticaux, et comme elles restent analogues en tout corpus, elles ne sont pas caractérisantes. Généralement, on s’appuie sur les mots de fréquence moyenne, pour différencier des textes ou des sous-corpus.

Cependant, et bien qu’ils soient le plus souvent négligés faute de poids statistique, les mots de faible fréquence sont très caractérisants et même individualisants : tel hapax, comme « ptyx », renverra uniquement à un sonnet célèbre de Mallarmé. Au-delà, on oublie les mots de fréquence zéro. Or, ces mots absents, que l’on peut inventorier en contrastant des textes ou des sous-corpus, restent hautement révélateurs, car un discours ne signifie pas moins par ce qu’il énonce que par ce qu’il tait, même s’il use d’une langue stéréotypée.

Or, les IA décrivent un monde de ce qui est (ou du moins devrait être) conforme à leurs biais. Ce positivisme paradoxal, qui crée le monde auquel il prétend référer, ne laisse aucune place à l’implicite et reste cependant réputé permettre un discours de connaissance.

La disparition de l’implicite découle d’une loi de moindre effort : l’utilisateur n’a pas à interpréter les discours de son IA, il lui suffit de les écouter ou de les déchiffrer pour les comprendre. Il n’a jamais à établir une distance critique pour en juger, et cette facilité obéit aux principes de la relation client : un langage simplifié et univoque devrait contribuer à son confort et entretenir la connaissance du connu.

De moins en moins de termes spécifiques

Relevons enfin une dernière forme d’adultération (falsficiation) du discours scientifique et technique : la multiplication des termes qui ne sont pas spécifiques au domaine considéré. Or, dans certaines disciplines le rapport entre termes spécifiques et termes généraux s’est soudain inversé, en deux ans à peine.

La proportion des termes non spécifiques diminue drastiquement et ils l’emportent désormais sur les termes pertinents. Cela s’accorde avec le projet d’une IA dite générale, qui pourrait bien favoriser les généralités. Elle multiplie du moins des termes passe-partout et donc fréquemment employés – sauf quand on a quelque chose de précis à dire. Ainsi, des termes favorisés par ChatGPT, comme « delves », « showcasing », ou « underscores » (explore, présentant, souligne), ont vu leur fréquence s’accroître.

En 2023, première année d’usage de ChatGPT, le nombre des mots non spécifiques, jusqu’alors faible, a triplé par rapport à 2022, pour représenter la moitié des occurrences, mais l’année suivante, ils furent multipliés par huit.

Une hypothèse charitable voudrait que ce soit par mimétisme – à moins que ce même logiciel n’ait été un rédacteur clandestin, ce que semble attester la multiplication des « hallucitations », terme maintenant convenu pour désigner les citations « hallucinantes » forgées par les chatbots.

Parallèlement, les évaluations des revues scientifiques ont connu des dérives lexicales analogues, et par exemple des adjectifs comme « commendable », « meticulous », ou « intricate » (louable, méticuleux, complexe), ont vu leur fréquence augmenter dramatiquement, soit respectivement pour la seule année 2024, de 9,8 fois, 34,7 fois, et 11,2 fois.

Un cycle se dessine : certains appels d’offres semblent déjà générés avec l’aide de l’IA ; puis les projets soumis sont évalués de même (ils l’étaient déjà auparavant par la détection automatisée de répétitions de mots-clés). Des articles financés par ces projets de recherche sont ensuite produits, puis évalués par les revues scientifiques au moyen des mêmes logiciels. On peut douter que ces multiples médiations et les biais qu’elles introduisent favorisent les découvertes scientifiques et les innovations techniques.

Standardisation lexicale et tonalité euphorisante

On manque encore d’études comparatives d’ampleur sur l’incidence linguistique de l’IA. Toutefois, en évaluant l’évolution de l’Internet d’août 2022, tel qu’il est consigné alors dans l’Internet Archive, et celui de mai 2025, et en identifiant les textes générés par IA au moyen du logiciel Pangram v3, Jonas Dolezal et ses collègues de Stanford ont montré qu’en 33 mois seulement, 35 % des sites ont été générés automatiquement.

En outre, selon une autre étude, 36 % des sites restants en portent des traces. Si ces chiffres peuvent être relativisés en tenant compte des faux négatifs et positifs, les résultats restent solides et Dolezal et ses collègues ont dégagé deux tendances lourdes.

Ils ont souligné, en premier lieu, la chute de la diversité linguistique et notamment la standardisation lexicale. C’est là sans doute une rançon inévitable de l’industrialisation en cours – et, en persiflant un peu, cela rapprocherait le langage de l’IA de cette critique, formulée voici presque deux siècles, par Alexis de Tocqueville, contre le langage administratif de l’Ancien Régime :

« Le style est également décoloré, coulant, vague et mou. La physionomie particulière de chaque écrivain s’y efface et va se perdant dans une médiocrité commune. »

Ils ont également noté la prévalence d’une tonalité euphorisante, évaluée par des méthodes classiques d’analyse des émotions, qui reflète sans doute les biais algorithmiques qui flattent et retiennent le client roi. Annoncé de longue date par le triomphe américain de la méthode Coué et la positivité prescrite par le secteur du développement personnel, l’optimisme généralisé se trouve à présent prescrit et renouvelé par l’idéologie de la tech – en deçà même de la désinformation.

Un indice ne trompe pas : un ami a fait discuter entre eux quatre chatbots, et au bout de dix minutes, ils se couvraient réciproquement de flagorneries. Un univers de discours dystopique se profile ainsi, avec une standardisation du langage (et donc de la pensée), et un effacement des contradictions de la vie sociale par un optimisme industrialisé.

The Conversation

François Rastier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment les IA génératives grand public influencent le langage des publications académiques – https://theconversation.com/comment-les-ia-generatives-grand-public-influencent-le-langage-des-publications-academiques-281586

Le Tchad met l’arabe sur un pied d’égalité avec le français dans les écoles : les enjeux politiques de cette décision

Source: The Conversation – in French – By Helga Dickow, Associate Researcher at the Arnold Bergstraesser Institut, Freiburg Germany, University of Freiburg

Dans la plupart des pays africains multilingues, la politique linguistique est un sujet très sensible et controversé. Elle touche à l’identité régionale, à la religion et au pouvoir politique – comme on le voit clairement au Tchad, en Afrique centrale.

Environ 130 langues sont parlées au Tchad, pays multiethnique et multiconfessionnel. Les deux langues officielles sont l’arabe standard et le français. Aucune des deux n’est originaire du pays et aucune n’est la langue maternelle de la majorité de la population.

L’arabe a façonné l’identité de la plupart des groupes ethniques du nord du Tchad pendant plusieurs siècles, tandis que le français l’a fait pendant un peu moins d’un siècle, principalement dans le sud du pays.

En me basant sur mes études sur les conflits ethniques et religieux au Tchad, il apparaît que cette nouvelle approche dépasse le cadre scolaire.

Le nouveau ministre de l’Éducation, Mahamat-Ahmat Alhabo, a publié une circulaire en avril 2026 exigeant qu’à partir de la prochaine année scolaire, l’arabe standard se voie accorder le même statut que le français en tant que langue d’enseignement et d’examen.

Cette circulaire met en lumière la situation politique au Tchad, tant sur le plan national qu’international.

Sur le plan national, donner immédiatement un statut égal aux deux langues semble être une initiative délibérée pour favoriser l’élite économique et politique arabophone. Ce sont les francophones, dont est issue la majeure partie de l’opposition politique, qui en feront les frais.

Cela traduit un éloignement progressif de l’ancienne puissance coloniale, la France, et une tentative du régime actuel dirigé par Mahamat Idriss Déby de nouer des liens plus étroits avec le monde arabe, en particulier les Émirats arabes unis.

Arabe et français : islamisation et héritage colonial

L’arabe et le français ont des racines historiques différentes dans le pays. On pense que l’arabe est arrivé dans le nord de l’actuel Tchad dans le cadre du processus d’islamisation entre le VIIIe et le XIe siècle.

Comme dans d’autres pays, parallèlement à l’arabe standard, une langue familière distincte, connue sous le nom d’arabe tchadien, s’est développée, enrichie par le vocabulaire des langues locales régionales.

Aujourd’hui, l’arabe standard est la langue dans laquelle le Coran est enseigné et récité. Il est parlé par une petite élite aisée, majoritairement musulmane et instruite, qui entretient des liens étroits avec les pays arabophones, souvent par le biais de migrations temporaires pour les études ou le travail. La majorité de ceux qui se disent arabophones parlent généralement l’arabe tchadien local.

La domination coloniale française de 1900 à 1960 a imposé le français comme langue de culte et d’enseignement dans les régions du sud du pays.

L’emploi dans l’administration coloniale exigeait la connaissance du français. Le sud du Tchad a davantage adopté la langue française. Cependant, le nord islamisé l’a largement rejetée et s’est appuyé sur ses propres écoles.

L’arabe tchadien et le français servent désormais de langues véhiculaires dans tout le pays, en particulier dans les centres urbains. Cependant, ils continuent de représenter des origines et des religions différentes : les musulmans du nord et les chrétiens du sud.

À cela s’ajoutent des rapports de force politique : une partie de l’élite musulmane détient les rênes du pouvoir depuis plus de 40 ans.

Le bilinguisme : nécessité et défi

Comme de nombreux autres États, le Tchad indépendant a adopté le système éducatif français et le français comme langue officielle sous la direction de son président francophone, Ngarta Tombalbaye.

Bien que l’arabe ait été reconnu comme langue nationale en 1962, le français est resté la seule langue officielle de l’administration et de l’enseignement. En conséquence, au cours des premières décennies qui ont suivi l’indépendance, la fonction publique et le pouvoir politique ont été dominés par une élite francophone.

Après des années de guerre civile, en 1978, le pouvoir a été transféré du sud majoritairement chrétien vers le nord majoritairement musulman.
Cela s’est traduit par la reconnaissance de l’arabe comme deuxième langue officielle. Le président Félix Malloum, qui n’était au pouvoir que quelques mois, s’est mis d’accord avec son Premier ministre, Hissène Habré, qui allait diriger le Tchad d’une main de fer de 1982 à 1990, pour que l’arabe soit également inscrit dans la Constitution.

Après la prise du pouvoir par Idriss Déby en 1990, la Conférence nationale de 1993 a cherché à construire un Tchad plus démocratique et plus uni. La conférence a abordé la question de la langue. Cependant, le débat ne portait plus sur l’arabe ou le français. Les délégués venus de tout le pays ont convenu que l’objectif devait être le bilinguisme. La question était : l’arabe standard ou l’arabe tchadien local ? L’arabe standard a été choisi.

Ce choix a créé un immense défi pour un système éducatif déjà fragile pendant les décennies qui ont suivi. Depuis lors, il y a un manque criant d’enseignants et de matériel pédagogique en arabe.

En conséquence, peu de cours ont été dispensés, ce qui a entraîné un faible niveau de maîtrise de l’arabe dans les écoles publiques. Même les universités où les cours sont dispensés en arabe se plaignent de devoir commencer par l’alphabétisation de base. Le bilinguisme dans les écoles tchadiennes est encore loin d’être une réalité.

De plus, une grande partie de la population francophone considère l’arabe standard comme un outil d’oppression politique et refuse de l’apprendre.

La langue en tant que force politique et économique

Selon la circulaire, l’arabe standard doit être enseigné à partir de la prochaine année scolaire avec le même nombre d’heures de cours que le français. Il deviendra également une matière d’examen pour le baccalauréat avec effet immédiat.

Cela ne profitera qu’aux enfants des élites. Ils peuvent améliorer leurs compétences grâce aux écoles privées, de plus en plus nombreuses, qui proposent des cours d’arabe de grande qualité, ou en étudiant à l’étranger.

Dans la pratique, les groupes qui ont acquis leur richesse sous le régime d’Idriss Déby conserveront leur influence et leur statut.

En revanche, l’ancienne élite francophone sera politiquement et économiquement marginalisée.

Conclusion

Le passage à l’arabe standard reflète l’orientation actuelle de la politique étrangère du Tchad. Le pays a mis fin à sa coopération militaire avec la France et cherche à resserrer ses liens avec le Moyen-Orient, en particulier avec les Émirats arabes unis.

Depuis la mort d’Idriss Déby, les Émirats sont intervenus à plusieurs reprises pour apporter un généreux soutien financier. Mais ce soutien s’accompagne de conditions, telles que le soutien du Tchad à Hemedti dans la guerre civile du Soudan voisin, ce qui risque d’impliquer le Tchad dans le conflit.

En résumé, la politique linguistique du régime tchadien n’est pas sans risque. Priver une grande partie de la population de l’espoir d’un avenir meilleur pourrait conduire à des conflits impossibles à résoudre pacifiquement.

The Conversation

Helga Dickow does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Le Tchad met l’arabe sur un pied d’égalité avec le français dans les écoles : les enjeux politiques de cette décision – https://theconversation.com/le-tchad-met-larabe-sur-un-pied-degalite-avec-le-francais-dans-les-ecoles-les-enjeux-politiques-de-cette-decision-284614

Le plus grand danger des entreprises qui se penchent sur leur passé ? S’écarter d’une « juste mémoire » pour instrumentaliser leur histoire

Source: The Conversation – in French – By Fatima Regany, Maître de conférences, LUMEN (ULR 4999), Université de Lille

Comme ce crocodile Lacoste scintillant dans un parking, de nombreuses entreprises ont un passé avec ses zones d’ombre. AkuraYochi/Shutterstock

L’histoire des entreprises appartient à tout le monde. Autant aux communicants férus de récits fédérateurs pour leurs clients et leurs collaborateurs qu’aux historiens qui prônent l’honnêteté sur les zones d’ombre. Pour éviter la réécriture du passé, des chercheurs appellent à promouvoir une éthique de la mémoire organisationnelle.


La construction du passé des organisations n’est jamais anodine ; elle est le produit d’un travail collectif, négocié, parfois conflictuel, entre des acteurs aux intérêts divergents. Par exemple, Lacoste passe sous silence la décennie des années 1990 traversée de conflits internes. De nombreux exemples illustrent les questions éthiques que la société et les entreprises commencent tout juste – au mieux – à formuler.

Dans nos recherches, publiées dans le Journal of Business Ethics et Décisions Marketing, nous nous intéressons à la façon dont ces récits se fabriquent concrètement, qui les négocie, qui cède, qui résiste à ces constructions, et également à ce que ces pratiques révèlent de la responsabilité des organisations envers leur passé.

Nos conclusions nous ont conduits à plaider pour l’émergence d’une nouvelle éthique de la mémoire organisationnelle centrée sur le dialogue, la responsabilité des entreprises, des espaces de délibération et un certain courage face aux potentielles heures sombres des organisations.

« Histoire rhétorique »

Musées d’entreprise, expositions itinérantes, livres commémoratifs, campagnes publicitaires saturées de sépia et de références aux origines… pour les organisations, le patrimoine historique est devenu un actif à part entière, géré, valorisé, monétisé. Hermès met en scène ses archives dans un concept store parisien, Michelin propose une expérience immersive à Clermont-Ferrand, la Vache qui rit a ouvert une maison-musée sur le site même de sa naissance en 1921.

Ce mouvement a suscité, depuis le milieu des années 2000, un courant de recherche en sciences de gestion autour des « usages du passé ». Les chercheurs Andrew Popp, Roy Suddaby, Mads Mordhorst et Daniel Wadhwani ont montré que l’histoire n’est pas simplement ce qui s’est passé, mais ce que les organisations choisissent d’en faire. Roy Suddaby parle d’« histoire rhétorique » : le passé peut-être un outil de persuasion, de légitimation, de différenciation.

C’est dans ce champ que s’inscrit notre recherche, avec une question que ses fondateurs ont peu explorée : celle des enjeux éthiques. Car une marque dotée de racines profondes, d’un savoir-faire transmis de génération en génération, acquiert une forme d’autorité morale difficile à contester. La légitimité historique est une valeur marchande de premier ordre.

Mais qui, précisément, fabrique cette histoire ?

Honnêteté sur les zones d’ombre

Derrière chaque récit de marque se cache un réseau d’acteurs hétérogènes externes ou non à l’organisation : des historiens universitaires engagés pour des missions ponctuelles, des consultants spécialisés dans le « branding patrimonial », des responsables d’archives internes, des directeurs artistiques, des scénographes ou des responsables marketing.

Nous avons mené des entretiens avec ces différents professionnels et étudié six grandes entreprises françaises – Air France, Hermès, Lacoste, La Vache qui Rit, Michelin, SNCF – pour mieux comprendre comment deux logiques principales s’affrontent, rarement harmonieusement.

D’un côté, les historiens qu’ils soient universitaires ou spécialisés dans le conseil, défendent une déontologie fondée sur la rigueur des sources, l’exhaustivité du récit et l’honnêteté sur les zones d’ombre. L’un d’eux a refusé de signer un ouvrage commandé par une grande banque, dont le texte avait été expurgé de toute référence à l’Occupation :

« Vous me donnez mon argent et vous publiez ce que vous voulez. Mais sans mon nom. »

De l’autre côté, les équipes marketing et communication raisonnent surtout en termes de cohérence narrative, de positionnement de marque et d’attractivité pour les consommateurs. Le passé est avant tout un matériau à façonner au service d’une stratégie présente et d’un récit fédérateur. Certains le reconnaissent sans détour : ils cherchent dans les archives ce qui conforte le récit souhaité, pas nécessairement ce qui est le plus représentatif de la réalité historique.

« Les films Inside Chanel sont un cas d’école qui subliment l’histoire de la fondatrice. Mais c’est aussi une réécriture maîtrisée : les sujets qui dérangent sont soigneusement effacés, loin de ce que révèlent les recherches historiques sérieuses », souligne un consultant en patrimoine de marque.

Entre ces deux professions, les compromis se négocient, parfois dans la tension. Les rôles se brouillent : l’historien conseille sur les « actifs marketing », la direction marketing tranche sur l’interprétation du passé. Ce que l’un juge inacceptable, l’autre l’appelle choix éditorial, chacun répondant aux impératifs de son métier.

Ces usages du passé peuvent ainsi donner lieu à des abus de mémoire.

Abus de mémoire

Les abus de mémoire dépassent les seules entreprises qui les pratiquent. Ils touchent à la mémoire collective. Les grandes marques sont des actrices culturelles puissantes, dont les récits circulent dans les campagnes publicitaires, les musées ou les expositions.




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Quand une entreprise industrielle se raconte rétrospectivement comme pionnière de la transition écologique, quand une maison de luxe se donne l’apparence d’avoir une tradition ininterrompue, elles écrivent une histoire dont elles contrôlent les termes tout en en tirant profit. Le problème n’est pas ce qu’elles racontent de leur passé, mais que cette narration se donne pour ce qu’elle n’est pas, reversant dans le sens commun des récits possiblement trompeurs :

« Les consommateurs ne peuvent pas identifier ce qui est vrai et ce qui est faux », nous a confié un historien-consultant.

Mémoire réprimée, manipulée ou forcée

Pour comprendre ces tensions, nous avons mobilisé dans l’un de nos articles le philosophe Paul Ricœur, dont l’ouvrage la Mémoire, l’histoire, l’oubli (2000) distingue trois types d’abus pensés pour les sociétés politiques. Ces catégories s’appliquent avec une acuité troublante au monde des organisations.

Mémoire réprimée. C’est le silence sur ce qui dérange, celui des conflits sociaux, des compromissions avec des régimes peu recommandables ou des scandales de gouvernance. L’institution financière qui efface son implication dans le financement de plantations esclavagistes au XIXᵉ siècle ne commet pas seulement une omission commercialement gênante, elle dissimule des responsabilités historiques potentiellement lourdes.

Nos interlocuteurs s’accordent sur ce point : une organisation ne devrait pas mentir sur son passé. Ils divergent sur ce qui constitue un mensonge. Pour certains, l’omission est acceptable, voire nécessaire. Pour d’autres, elle équivaut à une censure.

Mémoire manipulée. C’est la mémoire la plus répandue et la plus insidieuse ; on ne supprime pas les faits, on les réinterprète pour leur faire dire ce qu’ils n’ont jamais dit. Un historien travaillant pour une grande entreprise nous a rapporté la position inconfortable suivante : en 1996, celle-ci avait lancé un test technologique dicté par des impératifs de performance, sans aucune préoccupation environnementale. Des années plus tard, ce test est présenté comme la preuve que l’entreprise était « pionnière en matière d’écologie ».

Le procédé est courant. Une exposition non chronologique crée une continuité artificielle qui efface les ruptures. Son efficacité tient précisément à son mélange de vrai et de fabriqué (archives authentiques, objets réels, témoignages sincères, etc.) ce qui la rend difficile à déconstruire pour un public non averti.

Mémoire forcée. Il s’agit de l’excès inverse, celui d’un devoir de mémoire transformé en outil de communication. Anniversaires hors années jubilaires, fondateurs érigés en figures mythiques, événements nationaux captés pour renforcer une identité de marque, etc. Un responsable de communication patrimoniale nous décrivait avec ironie cet art de surfer sur « la vague rétro, l’enthousiasme pour la nostalgie et l’authenticité ».

La mémoire collective d’une profession, d’un territoire, d’une époque finit par être capturée au profit d’une seule marque, qui en tire une légitimité disproportionnée.

Éthique de la mémoire organisationnelle

Face à ces constats, que faire ?

À l’heure où transparence et cohérence sont exigées des entreprises, la gestion de la mémoire ne peut plus être laissée aux seuls communicants.

Construire des récits historiques est un acte éthique. Sélectionner, omettre, mettre en valeur ou dissimuler, toutes ces décisions engagent la façon dont une organisation accepte ou refuse d’assumer ses responsabilités.

Cela implique aussi de structurer le dialogue entre acteurs pour qu’archivistes, historiens, équipes communication ou direction travaillent main dans la main. Des espaces de délibération réels, où rigueur historique, objectifs et impératifs de narration se négocient de façon transparente, seraient un premier pas dans cette voie.

Cela suppose d’admettre que certaines vérités inconfortables peuvent devenir une ressource. Les organisations qui ont assumé des pans difficiles de leur histoire ont souvent constaté que cette honnêteté renforçait, à terme, la confiance de leurs publics.

Le passé n’appartient à personne en propre. Il est un bien commun, fragmentaire, toujours en cours d’interprétation. Les entreprises qui en font usage ont une responsabilité à la hauteur de l’influence qu’elles exercent. Paul Ricœur parlait de « juste mémoire » ; ni obsession du passé ni amnésie confortable. C’est à cette exigence que les organisations devraient, elles aussi, être tenues.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Le plus grand danger des entreprises qui se penchent sur leur passé ? S’écarter d’une « juste mémoire » pour instrumentaliser leur histoire – https://theconversation.com/le-plus-grand-danger-des-entreprises-qui-se-penchent-sur-leur-passe-secarter-dune-juste-memoire-pour-instrumentaliser-leur-histoire-282165

Malgré un engouement qui ne démord pas, les clubs de football professionnels féminins français n’ont toujours pas trouvé leur modèle économique

Source: The Conversation – in French – By Patrice Bouvet, Maitre de conférences HDR en économie et management du sport, Université de Poitiers

Les OL Lyonnes et la section féminine du Paris Saint-Germain font rayonner le championnat féminin français en Europe. Victor Velter/Shutterstock

Malgré des affluences record dans les stades et devant les postes de télévision, les clubs de football féminins français ne sont pas tous à l’équilibre sur le plan financier. Comment l’expliquer ? Et surtout, quelles solutions mettre en place pour résoudre ces difficultés ?


Le 5 avril 2026, Pierre-Henri Deballon, propriétaire du Dijon Football Côte-d’Or, rappelle qu’avec « l’effondrement des droits TV sur lesquels reposait le développement du football professionnel féminin, [la] section féminine [qu’il dirige] est déficitaire à hauteur de 1,5 million d’euros pour la seule saison 2025/2026 ».

Comme le souligne l’économiste du sport Wladimir Andreff en 2023, un constat s’impose en France : faute de revenus de transferts, le modèle économique du football féminin n’est pas à l’équilibre pour tous les clubs. Uniquement quinze équipes européennes voient leurs revenus cumulés augmenter de 35 % et seule la section féminine du PSG fait partie du classement avec 4,6 millions d’euros pour la saison 2024/2025.

Pourtant, la Fédération française de football comptabilise 733 672 téléspectateurs lors de la phase aller de la Première Ligue féminine (saison 2025/2026). Des audiences en hausse de plus de 79 % par rapport à 2024/2025.

Comment l’expliquer ? Que risque-t-il d’advenir des clubs de football féminin français ? Qui pourra survivre ?

Le phénomène n’est pas nouveau pour la planète football ; une réalité que j’étudie depuis 1996.

Championnat féminin créé en 1974

Environ un tiers des footballeuses licenciées dans le monde se trouve aux États-Unis. L’Europe compte presque 1,5 million de licenciées ; 250 000 jouent en France. Le championnat de France féminin est créé en 1974. Seize équipes jouaient alors dans quatre groupes régionaux. Le format est ensuite modifié à quatre reprises pour conduire au format actuel avec 12 équipes évoluant dans l’Arkema Première Ligue féminine.

Au début des années 2000, presque tous les clubs sont amateurs. Les sections féminines sont aujourd’hui majoritairement détenues par des clubs professionnels masculins, 21 des 24 clubs dans les deux premières divisions. Ils évoluent le plus souvent dans une grande ville. Contrairement au football masculin, pour lequel la Direction nationale du contrôle de gestion publie tous les ans un rapport d’activité, peu de données sont disponibles pour le football féminin.

Selon les chercheurs Luc Arrondel et Richard Duhautois, les difficultés économiques sont le produit d’une combinaison de facteurs historiques (l’exclusion institutionnelle), sociopolitiques (retard de l’émancipation féminine), économiques (faiblesse des revenus et des droits TV) et structurels (professionnalisation tardive, carrières précaires).

Peu d’argent rentre dans les caisses

À l’exception des clubs qui peuvent compter sur leurs riches actionnaires et/ou participent régulièrement aux coupes européennes, comme l’OL Lyonnes de Michele Kang, les revenus restent insuffisants.




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Pendant de nombreuses années, les sections féminines de clubs professionnels masculins ont pu bénéficier de revenus de transferts issus des droits TV perçus par les sections masculines. La diminution de ces droits – d’une valeur de plus de 1 000 millions d’euros pour la période 2020/2021 et d’une valeur de moins de 500 millions d’euros pour la période 2024/2029 – limite grandement cette possibilité.

Les produits d’un club de football féminin sont conditionnés à la vente de droits – droits TV, droits d’exposition, droits d’entrée et droits d’appellation. Pour les saisons 2023-2024 à 2028-2029, le montant annuel total des droits TV de l’équipe de France féminine et de la D1 Arkema est estimé à 5,3 millions d’euros par saison, soit presque 100 fois moins que ceux du football masculin.

En 2019, la Coupe du monde masculine distribuait 400 millions de dollars (344,68 millions d’euros) de primes, contre seulement 30 millions (25,8 millions d’euros) pour la compétition féminine

Près de 2,9 millions d’euros de dépenses pour 1,4 million d’euros de recettes

Certaines charges sont en revanche incompressibles. Le poste de dépenses le plus important reste la rémunération des joueuses, en hausse depuis la création, en 2004, de la Ligue de football féminin professionnel ; elle atteint 750 00 euros brut mensuel pour les meilleures joueuses. Les frais de déplacement, l’organisation des matchs et le coût de fonctionnement des centres de formation complètent ces charges.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la majorité des clubs féminins connaissent des difficultés économiques. Pour la section féminine du Dijon Football Côte-d’Or, le budget est d’un peu moins de trois millions d’euros. Il n’est pas intégralement financé par les recettes dégagées par l’équipe féminine. Les dépenses sont de l’ordre de 2,9 millions contre 1,4 million de recettes.

Quasiment aucune joueuse fait l’objet de transferts (internationaux) avec paiement d’indemnités, ce qui limite certaines charges (amortissements, mutations et honoraires d’intermédiaires), mais prive les sections féminines de possibilités de faire du trading joueuses, susceptible de limiter les déficits.

Trois catégories de club

En analysant la situation actuelle des clubs évoluant en Arkema Première Ligue et dans le championnat de France féminin de football de deuxième division, trois situations peuvent être distinguées :

  • les clubs qui, forts de leur histoire et/ou de leur situation au regard des variables précédentes, peuvent regarder l’avenir avec optimisme : OL Lyonnes, Paris Saint-Germain, Olympique de Marseille ;

  • les clubs qui bénéficient d’un important soutien populaire : RC Lens, AS Saint-Étienne, FC Nantes. Lors de la phase aller 2024/2025, Nantes possède la meilleure affluence moyenne (5 776 spectateurs) sur la phase aller, devant l’OL Lyonnes (5 001) et le RC Lens (4 277).

  • les clubs qui, a priori, peuvent compter sur la puissance financière de leur riche actionnaire (fonds de pension ou individus fortunés) : Paris FC, RC Strasbourg, Montpellier HSC.

À l’avenir, ces clubs devraient constituer le « noyau dur » de la ligue 1 féminine. En fonction de leurs performances, celle-ci devrait être complétée par les clubs suivants : FC Fleury 91, Dijon FCO, Le Havre FC, Toulouse FC, Lille OSC, OGC Nice.

Il est aujourd’hui nécessaire de réfléchir à l’avenir du football professionnel féminin en Europe. Une solution d’avenir pourrait être la création d’une ligue fermée ou semi-fermée réunissant les équipes disposant des moyens suffisants pour y participer parallèlement à l’organisation de championnats nationaux, moins exigeants économiquement, permettant aux sections féminines des « petits clubs » de s’y maintenir.

The Conversation

Patrice Bouvet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Malgré un engouement qui ne démord pas, les clubs de football professionnels féminins français n’ont toujours pas trouvé leur modèle économique – https://theconversation.com/malgre-un-engouement-qui-ne-demord-pas-les-clubs-de-football-professionnels-feminins-francais-nont-toujours-pas-trouve-leur-modele-economique-281770

Le système mondial d’observation des océans est en danger : sans les États-Unis, l’Europe et l’Asie doivent jouer un rôle global

Source: The Conversation – France in French (2) – By Sabrina Speich, Professeure en océanographie et sciences du climat, École normale supérieure (ENS) – PSL

Arrêter de financer le système global de mesure de l’océan met en danger nos capacités de prévisions météorologiques et d’anticipation – ce qui coûterait au final bien plus cher que ce système lui-même.


Peu de pays sont à même de surveiller les océans, et l’arrangement mondial qui a prévalu jusqu’ici, duquel nous dépendons, montre aujourd’hui des signes de faiblesse. L’Europe et l’Asie doivent désormais décider si elles laissent ce système perdre de sa force ou si elles reprennent la main ensemble.

À l’heure actuelle, dans tous les bassins océaniques de la planète, un réseau mondial d’instruments mesure l’état de la mer.

Des navires de recherche sillonnent les océans en suivant des lignes imaginaires, les « transects », de façon répétée, pour accumuler des données de la surface aux fonds marins. Des bouées ancrées surveillent les océans tropicaux, à la recherche des premiers signes d’El Niño ou de cyclones tropicaux, et prennent le pouls de la circulation thermohaline.

Quelque 4 000 flotteurs autonomes plongent tous les dix jours à 2 000 mètres de profondeur avant de remonter pour transmettre la température et la salinité aux stations au sol par satellite. Des planeurs sous-marins patrouillent les marges continentales, et des bouées dérivantes flottent à la surface dans les eaux les plus reculées. Des centaines d’éléphants de mer portent des capteurs miniaturisés sous la banquise polaire…

Ce réseau produit des informations inestimables qui nous permettent d’anticiper l’évolution des conditions océaniques et météorologiques, d’y réagir, et de protéger l’océan.

Néanmoins, le réseau de surveillance des océans est fragile, bien plus que ne le réalisent la plupart des gens et la plupart des gouvernements – notre nouvelle étude, publiée dans Nature Climate Change, a mesuré pour la première fois à quel point.

Le résultat est alarmant. Si les observations d’un seul contributeur majeur, les États-Unis, étaient retirées du Système mondial d’observation de l’océan (GOOS), les erreurs dans notre estimation de la vitesse de réchauffement de l’océan augmenteraient de 163 %. C’est pire que de perdre au hasard 80 % de toutes les données océaniques mondiales. La raison est d’ordre géographique : les instruments américains couvrent tous les bassins océaniques et comblent des lacunes qu’aucun autre pays n’est en mesure de pallier actuellement.

Il ne s’agit pas d’une préoccupation théorique. Les coupes proposées au budget de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) et de la Fondation nationale pour la science aux États-Unis (NSF) menacent aujourd’hui la contribution états-unienne au GOOS.

La situation n’est guère meilleure de l’autre côté de l’Atlantique ; et les pressions ne se limitent pas à l’Occident. En Chine, scientifiques et décideurs s’efforcent de mettre en place une contribution nationale plus résiliente à l’observation des océans, mais sans les ressources que la situation exige.

Le système de surveillance marine sur lequel le monde s’appuie est mis à rude épreuve presque partout dans le monde.

Un système d’observation dont chaque composante répond à des questions auxquelles les autres ne peuvent pas répondre

Les débats publics sur l’observation des océans se concentrent souvent sur les flotteurs Argo.

Conçus pour surveiller les conditions océaniques, les flotteurs Argo font partie d’un programme international qui recueille des données sur la salinité, la température et les courants à l’aide d’une flotte d’instruments robotisés qui dérivent et se déplacent verticalement entre la surface et les couches intermédiaires de l’eau.
D. Luquet, IMEV, Fourni par l’auteur

Chaque flotteur Argo est essentiellement un cylindre étanche contenant des composants électroniques sous pression, doté d’une chambre de flottabilité ingénieuse : il se remplit d’eau de mer pour couler et se vide pour remonter à la surface. Les sciences de l’océan ont été, proprement, révolutionnées par l’utilisation de ces robots autonomes au cours du siècle écoulé.

Cependant, Argo n’est qu’un élément du GOOS et la complémentarité de ses composantes est essentielle.

  • Argo profile les deux kilomètres supérieurs de l’océan ouvert ;

  • les navires de recherche descendent plus profondément : les campagnes GO-SHIP effectuent des relevés de la surface au fond marin le long de transects (traversées) répétés sur de longues distances, fournissant des mesures de référence de haute précision qui permettent d’étalonner tous les autres instruments et aident à valider les modèles climatiques ;

  • les bouées ancrées fournissent des séries chronologiques continues essentielles pour surveiller El Niño, la circulation méridionale de retournement de l’Atlantique, ainsi que les conditions dans lesquelles se forment les cyclones tropicaux …

  • les planeurs sous-marins mesurent les courants côtiers, les tourbillons et les marges continentales que les flotteurs ne peuvent pas détecter ;

  • les éléphants de mer transportent des capteurs dans les zones sous-glaciaires des océans polaires, inaccessibles à tout autre instrument.

En somme, chaque plateforme répond à des questions auxquelles les autres ne peuvent pas répondre.

Si l’on supprime l’un de ces éléments, la capacité du système d’observation à fournir des informations fiables se dégrade non pas proportionnellement au volume de données perdues, mais proportionnellement à l’endroit où apparaissent les lacunes.

Ce que ce réseau apporte réellement

Le Système mondial d’observation des océans est trop souvent décrit comme un « système de surveillance du climat », mais son rôle est bien plus vaste.

Toutes les prévisions météorologiques opérationnelles s’appuient sur ces données. Les systèmes de prévision numérique météo, gérés par le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme, par Météo France et par tous les autres grands services météorologiques, intègrent des observations océaniques plusieurs fois par jour.

Sans elles, les prévisions perdent rapidement leur fiabilité.

De même, les nouveaux systèmes de prévision fondés sur l’intelligence artificielle Pangu-Weather et GraphCast, malgré leurs performances impressionnantes, s’appuient entièrement sur ce même flux d’observations. L’IA ne remplace pas les observations : elle en dépend.

Les prévisions subsaisonnières à saisonnières, qui aident à anticiper les saisons de récolte, la demande en énergie et la disponibilité en eau plusieurs semaines, voire plusieurs mois, à l’avance dépendent de manière cruciale des connaissances sur la chaleur et la salinité sous-marines.

Les prévisions de trajectoire et d’intensité des cyclones tropicaux, essentielles aux décisions d’alerte précoce et d’évacuation, dépendent de la connaissance de la chaleur contenue dans les couches sous-marines de l’océan, et pas seulement de la température de surface de la mer. En effet, les ouragans tirent leur énergie explosive des couches chaudes situées jusqu’à au moins 200 mètres de profondeur.

Les alertes de vagues de chaleur marines, désormais utilisées couramment par les gestionnaires des pêcheries du monde entier, sont impossibles sans une observation soutenue des couches sous-marines.

Les projections du niveau de la mer utilisées pour concevoir les infrastructures côtières nécessitent des décennies de mesures cohérentes, et la salinité apporte les informations de densité indispensables pour déterminer tous les courants océaniques, y compris l’Atlantic Meridional Overturning Circulation (AMOC), le grand « courant de retournement » de l’Atlantique.

En bref, le GOOS est le pilier des services opérationnels, des alertes de tempête de demain aux plans d’adaptation du siècle prochain. Le GOOS n’est pas un luxe mais une nécessité.

Pourquoi les modèles et l’IA ne peuvent à eux seuls nous sauver

Il existe une idée fausse persistante, amplifiée par l’essor de l’intelligence artificielle (IA), selon laquelle des modèles suffisamment avancés pourraient se substituer aux observations directes. Ce n’est pas le cas.

Tout modèle de prévision, qu’il soit traditionnel ou fondé sur l’IA, repose sur l’assimilation des données : un ajustement continu de la simulation par rapport aux mesures du monde réel. Un modèle d’IA entraîné sur un passé riche en observations sera peu performant dans un présent où les observations sont rares. Dans un monde où les phénomènes extrêmes se multiplient et où l’état des océans évolue, les tendances historiques deviennent moins fiables.




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Une observation non effectuée est perdue à jamais. Les mesures satellitaires de la surface de la mer ne peuvent pas nous dire ce qui se passe à des centaines ou des milliers de mètres de profondeur, là où la chaleur s’accumule, où les courants se réorganisent et où se forment déjà les précurseurs de la météo de la saison suivante. Pour voir sous la surface, nous avons besoin d’instruments dans l’eau.

L’assurance la moins chère dont nous disposons

L’argument selon lequel l’observation des océans est trop coûteuse s’effondre face aux chiffres.

Le coût annuel total du système mondial, toutes plateformes et tous personnels confondus, s’élève à environ un milliard d’euros à l’échelle mondiale. La part européenne n’en représente qu’une fraction.

Les phénomènes météorologiques extrêmes liés aux conditions océaniques ont causé des dizaines de milliards d’euros de dégâts à travers l’Europe rien qu’en 2024.

Une seule saison d’ouragans majeure dans l’Atlantique Nord peut coûter des centaines de milliards de dollars aux États-Unis. Les vagues de chaleur marines ont anéanti des pêcheries valant des milliards et provoqué un blanchissement massif des coraux sur tous les récifs de la planète. Les prévisions saisonnières erronées ont des répercussions en cascade sur l’agriculture, l’énergie et l’aide humanitaire, avec des conséquences rarement chiffrées.

Chaque euro dépensé pour l’observation des océans rapporte plusieurs fois sa valeur. C’est l’un des investissements publics les plus rentables qui soient.

Le choix de l’Europe

L’Europe doit considérer l’observation des océans comme une infrastructure critique, au même titre que la navigation par satellite ou les services météorologiques. Cela implique un financement stable et pluriannuel pour l’épine dorsale opérationnelle du système : les bouées, les navires, les amarrages, les planeurs sous-marins et les centres de données qui traitent et diffusent les données.

La France possède la deuxième plus grande zone économique exclusive (ZEE) du monde. Présente dans les océans Atlantique, Pacifique et Indien, la France compte cinq départements et régions ainsi que sept collectivités d’outre-mer, qui abritent 2,7 millions de citoyens français. Pourtant, la France ne contribue qu’à environ 5 % des données mondiales sur le profil de température des océans.

La contribution de l’Australie est plus de trois fois supérieure.

L’Union européenne y contribue à hauteur d’environ 12 %, soit moins d’un quart de la part américaine. L’Europe et la France en particulier devraient augmenter considérablement leur contribution.

OceanObs’29, la conférence internationale décennale qui se tiendra en Chine en 2029, est l’occasion de négocier un système mondial plus équilibré, reflétant les capacités économiques et les intérêts maritimes plutôt qu’un accident de l’histoire.

La coopération scientifique entre l’Europe et la Chine devrait s’intensifier, car leurs zones d’observation sont largement complémentaires. Ensemble, elles couvriraient une grande partie des océans mondiaux.

Une opportunité qui se referme si on laisse le réseau se dégrader

Le danger réside dans l’érosion progressive des informations dont dépend désormais une part croissante de l’activité humaine et de l’économie bleue.

Les alertes cycloniques deviennent moins fiables, les prévisions saisonnières moins précises, les projections sur le niveau de la mer moins exactes. Chaque perte est peut-être tolérable individuellement. Ensemble, elles reviennent à avancer à l’aveuglette vers la transformation la plus lourde de conséquences du climat de la planète de toute l’histoire de l’humanité.

Le système d’observation des océans est un service public planétaire, construit au fil des décennies par de nombreuses nations. La France et l’Europe possèdent les institutions, l’expertise et l’intérêt maritime nécessaires pour jouer un rôle bien plus important.

Ce qui manque, c’est la décision politique d’agir, tant que le système peut encore être maintenu. La perte de la collaboration entre les nations imposerait une reconstruction bien plus difficile et coûteuse qu’un investissement soutenu dans ce qui fonctionne déjà.

The Conversation

Sabrina Speich a reçu des financements de l’ERC, EU Horizon 2030, CNES TOSCA et l’ANR. Elle est présidente du comité d’experts du “Ocean Observations for Physics and Climate” des programmes UN GOOS et GCOS.

John Abraham, Kevin Trenberth et Lijing Cheng ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Le système mondial d’observation des océans est en danger : sans les États-Unis, l’Europe et l’Asie doivent jouer un rôle global – https://theconversation.com/le-systeme-mondial-dobservation-des-oceans-est-en-danger-sans-les-etats-unis-leurope-et-lasie-doivent-jouer-un-role-global-284870

Immigration : pourquoi le débat est-il si peu objectif ?

Source: The Conversation – in French – By Antoine Pécoud, Professeur de sociologie, Université Sorbonne Paris Nord

Alors que les institutions et les chercheurs multiplient la publication de données pour rétablir la vérité factuelle, pourquoi, en matière d’immigration, le débat démocratique est-il si peu objectif ?


Dès qu’il s’agit d’immigration, ce sont toujours les mêmes clichés qui reviennent : les migrants refusent de s’intégrer ; ils volent les emplois des nationaux ; ils islamisent l’Europe et « grand-remplacent » ses habitants ; ils profitent de l’« Europe passoire » pour abuser de la protection sociale ; ils feraient mieux de rester chez eux et de développer leur pays – et ainsi de suite.

Ces préjugés sont aussi anciens que l’immigration. Au XIXᵉ siècle, Marx et Engels débattaient déjà des effets préjudiciables de l’immigration irlandaise sur la classe ouvrière anglaise et, malgré une réalité sensiblement plus nuancée, la crainte que le travailleur étranger ne pénalise le « natif » reste ancrée dans le débat public. En France, les stéréotypes actuels sur les immigrés d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb ressemblent beaucoup à ceux que subissaient les Italiens ou les Polonais il y a un siècle.

Aujourd’hui comme hier, ces idées reçues ont des conséquences bien réelles. Elles renforcent le rejet des immigrés et empêchent de tirer profit de leur apport économique ou démographique. En biaisant le débat démocratique, elles alimentent une demande pour des politiques restrictives, mais inefficaces, car en décalage avec la réalité qu’elles prétendent gouverner.

À titre d’exemple, malgré la nouvelle loi française sur l’immigration de janvier 2024 (« loi Darmanin »), malgré le pacte européen sur la migration et l’asile de 2024, malgré plusieurs mesures prises par le gouvernement britannique, et malgré un nouvel accord franco-britannique en été 2025, les traversées de la Manche ont atteint le chiffre de 41 000 en 2025, au plus haut depuis 2022.

Une multiplication des efforts

La lutte contre ces préjugés est donc une priorité pour un vaste éventail d’acteurs. Au niveau des pouvoirs publics, c’est le cas de l’Union européenne, qui s’alarme des fake news, des théories conspirationnistes, et de leurs effets sur l’adhésion au projet européen. En France, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères s’est employé à combattre les rumeurs concernant, par exemple, son soutien au Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées ou régulières (ou « Pacte de Marrakech »). En 2024, c’est le premier ministre espagnol Pedro Sanchez qui invalidait les idées fausses (bulos) sur le sujet devant le Parlement.

Au niveau international, le Forum d’examen des migrations internationales qui s’est tenu à l’ONU, en mai 2026, a été l’occasion pour le secrétaire général Antonio Guterres de dénoncer la désinformation sur l’immigration. Des agences comme le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) ou l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) conduisent des programmes de lutte contre les stéréotypes qui affectent les migrants et les réfugiés. Une des stratégies de ces agences est de fournir des données sur le sujet, comme en atteste la création par l’OIM du Global Migration Data Analysis Centre en 2015. L’Union européenne a publié en 2025 un « Atlas of migration », partageant cet objectif de mettre à disposition les chiffres à même de combattre les fake news.

Plusieurs ONG et associations de premier plan (parmi lesquelles Oxfam, le Syndicat de la magistrature, Emmaüs solidarité, Médecins du monde ou Médecins sans frontières) se sont réunies autour de la chercheuse en droit des étrangers Sophie-Anne Bisiaux pour publier, en 2025, En finir avec les idées fausses sur les migrations, un ouvrage qui réfute de façon systématique un vaste éventail de préjugés. Un inventaire récent a identifié plus de 200 publications visant le même objectif depuis 1990, dont 46 en français : pour les spécialistes de l’immigration, la lutte contre les idées reçues est donc un travail à plein temps.

Une tâche sisyphéenne ?

Pour vulgariser les résultats de la recherche scientifique, les chercheurs font pourtant face à des obstacles importants.

La réfutation d’une idée reçue demande sensiblement plus de temps et d’énergie que sa production : c’est la « loi de Brandolini », en vertu de laquelle ceux qui débitent des inepties ont toujours un temps d’avance sur ceux qui les corrigent.

Un second obstacle tient à la posture de l’expert ou du chercheur. Déconstruire des préjugés peut s’avérer compliqué à mettre en œuvre lorsque les « sachants » sont soupçonnés de vouloir imposer leurs vues. À l’instar du « grand remplacement », nombre de préjugés anti-immigration et de théories conspirationnistes sont imprégnés d’une hostilité à l’égard des élites, accusées d’être déconnectées de la réalité, voire d’agir sciemment contre les intérêts du peuple.

Les acteurs qui se positionnent contre les idées reçues se placent enfin dans une posture défensive, qui confère paradoxalement une visibilité accrue aux préjugés. On parle d’« effet Streisand » pour désigner ce mécanisme par lequel, en voulant combattre la diffusion d’une idée, on contribue à la placer au centre de l’attention, voire même à la légitimer.

Limites et ambiguïtés des chiffres

Une stratégie éprouvée pour réfuter les idées reçues est le recours aux données produites par les statistiques publiques.

Les chiffres indiquent par exemple que, contrairement à une affirmation fréquente, il n’y a pas beaucoup de réfugiés en France. Entre 2014 et 2020, dans le contexte de la guerre en Syrie, la France a reçu 25 000 demandes d’asile en provenance de ce pays, contre 633 000 en Allemagne. Pareil avec la guerre en Ukraine en 2022, suite à laquelle la France a protégé environ 73 000 personnes, sur un total de plus de 4 millions de réfugiés ukrainiens en Europe, et là où l’Allemagne et la Pologne en ont chacun accueilli autour d’un million.

Quelques incontestables que soient ces données, force est toutefois d’admettre qu’elles n’empêchent pas l’antienne habituelle selon laquelle la France serait excessivement laxiste ou généreuse. Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, tenait en septembre 2025 les propos suivants :

« Chaque année, 500 000 personnes entrent dans notre pays. Et sur ce demi-million, seulement 50 000 viennent pour travailler. La question est simple : que font les 450 000 autres, et surtout, qui paie ? »

Il s’agit là d’une accumulation de contre-vérités.

En 2024, environ 343 000 premiers titres de séjour ont été délivrés en France (et non 500 000), et le taux d’emploi parmi les immigrés s’élève à environ 63 % (et non 10 %). Mais il peu probable que l’auditoire se scandalise de ces inexactitudes : ce qui compte, c’est le récit qui lui est proposé ainsi que ses valeurs sous-jacentes, fondées sur la distinction entre « eux » et « nous » et sur les difficultés socioéconomiques vécues par une partie de la population française.

Les chiffres entraînent en outre le débat sur un terrain parfois glissant. Imaginons que la situation s’inverse et que la France accueille plus de Syriens et d’Ukrainiens que l’Allemagne, serait-ce une catastrophe ?

Les politiques migratoires ne se résument pas aux chiffres. Elles soulèvent des questions fondamentales en termes de valeurs. Que le nombre de réfugiés en France soit de mille ou d’un million est alors secondaire. Ce qui compte, c’est l’importance accordée à certains principes, comme le droit d’asile, et le type de société que l’on souhaite : plus ou moins ouverte sur le monde, plus ou moins cosmopolite ou solidaire.

Ce débat-là ne peut se passer des chiffres (ce n’est pas pareil d’accueillir un millier ou un million de réfugiés), mais les interrogations qu’il pose vont bien au-delà des querelles statistiques.

Un débat polarisé

Une dernière difficulté soulevée par la lutte contre les idées reçues est que la méthode peut s’inverser. C’est le cas avec un livre récent du directeur d’un think tank nommé « Observatoire de l’immigration et de la démographie », Nicolas Pouvreau-Monti, très commenté depuis sa parution dans les médias marqués à droite. Intitulé Immigration, mythes et réalités, il confronte les idées reçues à l’analyse, à ceci près que ce sont cette fois les « mythes » qui seraient favorables à l’immigration, tandis que l’analyse de la « réalité » inviterait à lutter encore davantage contre l’immigration.

La démarche n’est pas très crédible.

D’une part, et malgré une réalité souvent complexe, l’hostilité à l’égard de l’immigration est bien présente dans la société française et une trentaine de lois ont été adoptées depuis 1980, toutes plus restrictives les unes que les autres : il est donc incorrect de dire que les idées reçues dominantes en France sont excessivement bienveillantes à l’égard de l’immigration.

D’autre part, la « réalité » décrite par ce livre ne fait pas l’objet d’une analyse scientifique rigoureuse, car l’objectif est moins de comprendre les dynamiques migratoires que d’élaborer un programme radical en vue des élections de 2027 en France, clairement aligné sur les positions de l’extrême droite.

En janvier 2025, cet institut disait par exemple craindre l’afflux de 580 millions de réfugiés en France, ce qui multiplierait par cinq le nombre total de personnes déplacées dans le monde (117 millions selon le HCR), et par huit la population du pays… Mais un tel scénario suppose que non seulement l’ensemble des personnes affectées par les conflits quittent leur pays, mais aussi qu’elles décident toutes de venir en France. Ces deux conditions sont aussi irréalistes l’une que l’autre, et un tel pronostic ne vise donc qu’à électriser le débat et à appeler au démantèlement du droit d’asile.

Cette lutte inversée contre les idées reçues n’en est pas moins symptomatique d’une forte polarisation, qui voit chaque camp délégitimer la position de son adversaire en la traitant d’idée reçue – avec le risque de ne parler qu’à ses propres coreligionnaires, et au détriment de la qualité démocratique, mais aussi de la prospérité du pays et des droits des migrants et des réfugiés.

The Conversation

Antoine Pécoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Immigration : pourquoi le débat est-il si peu objectif ? – https://theconversation.com/immigration-pourquoi-le-debat-est-il-si-peu-objectif-282212

SARS-CoV-2, mpox, chikungunya, hantavirus, Ebola… Pourquoi les émergence virales se multiplient-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Yannick Simonin, Virologiste spécialiste en surveillance et étude des maladies virales émergentes. Professeur des Universités, Université de Montpellier

L’actualité virale pour le moins chargée de ces dernières semaines nous l’a tristement rappelé : nous sommes régulièrement confrontés à l’émergence ou à la réémergence de virus. Pourquoi ? Quels sont les facteurs qui favorisent aujourd’hui l’apparition (ou la réapparition) et la diffusion de ces virus ? Tour d’horizon des principaux facteurs impliqués.


Depuis la pandémie de SARS-CoV-2, qui a touché plus de 700 millions de personnes dans le monde et provoqué environ 7 millions de décès, les virus occupent régulièrement le devant de la scène. Chikungunya, mpox, hantavirus, Ebola, virus de Crimée-Congo… Ces noms, autrefois connus des seuls spécialistes, ont quitté les colonnes des publications spécialisées pour faire la une des médias.

Pourquoi les émergences virales semblent-elles plus fréquentes aujourd’hui que par le passé ? Il n’existe pas de réponse simple à cette question, car une telle émergence est toujours le résultat de paramètres multiples. Pour qu’elle survienne, une alchimie doit s’opérer entre plusieurs ingrédients.

Du réchauffement climatique aux déplacements de population en passant par les modes d’élevage intensif, les conditions d’une « tempête parfaite » virale ne sont pas gravées dans le marbre. Mais leur multiplicité doit nous inciter à nous préparer à de futures pandémies. Explications.

Des émergences à répétition

En 2022, alors que la pandémie de Covid-19 n’était pas encore terminée, la variole du singe, désormais rebaptisée mpox par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a fait une entrée fracassante sur le devant de la scène. Cette maladie virale, qui était autrefois essentiellement cantonnée aux régions d’Afrique centrale et de l’Ouest, est sortie de sa zone habituelle de circulation de façon inattendue, pour se diffuser rapidement à l’échelle mondiale.

Initialement transmis à l’être humain par des animaux, dont certains rongeurs, le virus mpox s’est ensuite propagé rapidement de personne à personne. Entre 2022 et 2023, près de 100 000 cas ont été confirmés dans plus de 120 pays. En France, plus de 4 000 cas confirmés ont été signalés, majoritairement en 2022, faisant du pays l’un des plus touchés en Europe occidentale. Une situation totalement inédite pour ce virus…

Plus récemment, l’année 2025 a été marquée en France par une circulation inhabituelle de virus transmis par les moustiques. Les infections par le chikungunya ont, par exemple, atteint des niveaux exceptionnels, avec plus de 800 cas autochtones recensés (dix fois plus que le précédent record !).

Notre espèce n’a pas été la seule touchée par les émergences de maladies infectieuses : la même année, des maladies animales à fort impact sanitaire et économique, telles que la dermatose nodulaire bovine, ont également nécessité la mise en œuvre de programmes de surveillance et de contrôle à grande échelle en France, et plongé nombre d’agriculteurs dans le désarroi et l’incompréhension.

L’année 2026 ne fait pas exception, loin de là… En mai, le foyer de hantavirus Andes, à bord du MV Hondius, ou encore la flambée d’Ebola en République démocratique du Congo rappellent que ces menaces sont plus que jamais présentes.

Les virus, maîtres incontestés de l’adaptation

Habituellement utilisés dans le milieu restreint des laboratoires, les termes « variant », « souche » ou « mutants » ont essaimé bien au-delà du cercle des spécialistes. Ils illustrent la capacité extraordinaire des virus à s’adapter à leur environnement.

Les virus sont en effet capables d’évoluer de plusieurs façons. Leur génome peut subir de petites modifications (on parle de mutations ; celles-ci se produisent lorsque les virus se multiplient, et si certaines d’entre elles confèrent un avantage à leur porteur, lui permettant par exemple de contaminer plus facilement ses hôtes, celui-ci se voit favorisé). Ils peuvent aussi échanger des morceaux de matériel génétique entre eux (de tels échanges sont appelés des recombinaisons). Enfin, ils peuvent aussi troquer des segments beaucoup plus longs, correspondant à des pans entiers de leur matériel génétique (on parle alors de réassortiments).

Pour ces raisons, dans le monde vivant, les virus sont de loin les entités les plus rapides à évoluer. Ils mutent en moyenne de 100 à 10 000 fois plus vite que les bactéries, environ 1 000 fois plus vite que les parasites, et jusqu’à 100 000 fois plus vite que nos propres cellules ! Un combat profondément inégal dans la course a l’évolution, dont les virus sortent largement gagnants.

Des virus majoritairement discrets

La plupart du temps, les virus circulent en toute discrétion, bien souvent sans même provoquer de symptômes. Cette propagation silencieuse se fait le plus fréquemment au sein de réservoirs animaux.

Le problème se pose lorsque ces animaux, que l’on peut considérer comme des « porteurs sains », rencontrent une autre espèce sensible à ces virus « silencieux ». Le virus peut alors provoquer des symptômes plus ou moins sévères et se propager, jusqu’à entraîner une épizootie chez les animaux, ou une épidémie chez l’être humain.

On estime à l’heure actuelle que les trois quarts des virus émergents impliqués dans des maladies chez l’être humain proviennent des animaux. Les maladies qu’ils provoquent chez l’homme sont désignées sous l’appellation « zoonose ».

Et c’est bien là que réside le cœur du problème : cette rencontre, en apparence inhabituelle, entre un animal réservoir porteur d’un virus au potentiel dévastateur et l’être humain, devient de plus en plus fréquente.

La cause principale ? L’action de l’être humain sur l’environnement. En transformant profondément la nature, nous modifions les conditions de circulation des agents infectieux à l’échelle mondiale.

Des écosystèmes fragilisés

Si les virus sont les acteurs principaux de l’émergence virale, c’est bien nous qui en écrivons le scénario.

La déforestation et la fragmentation des écosystèmes, comme en Amazonie, en Afrique centrale ou en Asie du Sud-Est, détruisent les habitats naturels des animaux, les forçant à se rapprocher des zones habitées. Cette promiscuité génère des conditions particulièrement favorables à la transmission des virus.

Ces bouleversements créent ce qu’on appelle des « points chauds » (« hot spots » en anglais) de transmission où animaux sauvages, animaux domestiques et humains interagissent plus fréquemment. Ces échanges facilitent le passage des virus d’une espèce animale à l’autre et potentiellement à l’être humain, levant les barrières naturelles qui cloisonnaient les virus au sein d’une espèce animale donnée.

L’émergence du dangereux virus Nipah, responsable de graves syndromes neurologiques pouvant entraîner le décès des personnes infectées, illustre parfaitement ce phénomène. Ce virus a été signalé pour la première fois en Malaisie en 1998. Dans ce pays, la transformation des forêts a rapproché les chauves-souris des élevages porcins, ainsi que des humains qui s’en occupaient. Cette nouvelle configuration a permis au virus de franchir plusieurs barrières d’espèces successives, jusqu’à provoquer des cas humains.

De manière similaire, les épidémies d’Ebola en Afrique centrale sont étroitement liées à la perturbation des écosystèmes forestiers et à l’augmentation des contacts entre la faune sauvage, notamment les chauves-souris frugivores, qui sont les réservoirs présumés du virus, et les populations humaines. L’émergence et la propagation récente du virus Ebola Bundibugyo en République démocratique du Congo s’inscrivent dans ce contexte. Dans des régions où la déforestation, l’exploitation des ressources naturelles et les déplacements de population modifient profondément les écosystèmes, leur fragmentation favorise des interactions accrues entre espèces et augmente les probabilités de franchissement de la barrière d’espèce.

Les modifications de la biodiversité peuvent aussi favoriser l’émergence de virus. En effet une biodiversité variée peut limiter la propagation des maladies, en « diluant » les agents pathogènes entre de nombreuses espèces plus ou moins efficaces pour les transmettre.

À l’inverse, la perte de diversité des espèces que nous observons ces dernières années peut faciliter la transmission des agents infectieux en supprimant cet effet de dilution et en favorisant ainsi la dominance d’espèces particulièrement efficaces pour transmettre ces pathogènes.

Des élevages intensifs qui amplifient les virus

La promiscuité n’est malheureusement pas l’apanage de l’être humain. L’augmentation de la population mondiale s’accompagne également de la hausse significative des élevages d’animaux. Poulets, porcs, bovins ou encore canards sont élevés à des densités parfois très élevées dans des espaces restreints.

À titre d’exemple, la production mondiale de viande de volaille est passée d’environ 9 millions de tonnes en 1961 à plus de 130 millions de tonnes aujourd’hui, tandis que plus de la moitié des porcs sont désormais élevés en systèmes intensifs. Ces conditions favorisent la transmission rapide des virus et leur évolution. Ces élevages devenant ainsi de véritables amplificateurs de maladies.

Les porcs, par exemple, peuvent être infectés simultanément par plusieurs virus grippaux, ce qui facilite l’apparition de nouveaux variants. Ce phénomène a notamment conduit à l’émergence du virus grippal H1N1 en 2009.

Des villes qui accélèrent les épidémies

Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais en zone urbaine, un chiffre en constante augmentation. Les villes densément peuplées, et notamment les grandes métropoles, sont devenues des lieux propices à la propagation des virus.

La promiscuité dans les transports, les écoles ou les lieux de travail multiplie les contacts rapprochés. Dans certains quartiers surpeuplés, les conditions sanitaires renforcent encore ces risques.

La pandémie de Covid-19, comme les épidémies de dengue, ont montré à quel point les grandes métropoles peuvent agir comme des accélérateurs d’épidémies.

À titre d’exemple, citons le cas emblématique de New Delhi, capitale de l’Inde et mégalopole de près de 30 millions d’habitants. La densité de population, les flux quotidiens de millions de voyageurs dans les transports en commun et les insuffisances des infrastructures sanitaires y forment un terrain idéal pour la propagation des virus. Conséquence : la ville est régulièrement touchée par des épidémies de dengue. Le virus y circule à un tel niveau que, selon certaines estimations, près de 40 % à 50 % de la population, voire davantage selon les quartiers, auraient été infectés au moins une fois par le virus de la dengue !

Lors de la pandémie de Covid-19, Mumbai, la capitale économique de l’Inde, et New Delhi ont également figuré parmi les foyers les plus touchés du pays, illustrant une fois de plus comment la concentration urbaine amplifie la vitesse et l’ampleur de la contagion.

Des pratiques humaines à risque

Certaines activités humaines créent des passerelles directes entre les espèces. La chasse dite « de subsistance », encore pratiquée dans de nombreuses régions d’Afrique et d’Asie, le commerce d’animaux sauvages ou encore différentes pratiques culturelles exposent les humains à des virus inconnus.

Les marchés d’animaux vivants, où différentes espèces sont entassées dans des conditions sanitaires bien souvent précaires, sont des lieux à haut risque d’émergence virale. Bien que la séquence précise de l’émergence du coronavirus SARS-CoV-2 à l’origine de la pandémie de Covid-19 n’ait pas encore pu être élucidée, le marché d’animaux vivants de Wuhan, désormais célèbre, est soupçonné d’y avoir joué un rôle central…

À cela s’ajoutent certaines pratiques culturelles et religieuses, telles que les festivals ou les cérémonies au cours desquels des animaux vivants sont sacrifiés et manipulés, créant autant de passerelles potentielles pour la transmission virale. Les épidémies d’Ebola ont également mis en évidence le rôle de certains rites funéraires traditionnels impliquant des contacts étroits avec les corps des défunts emportés par la maladie dans l’amplification de la transmission du virus au sein des communautés.

Les conflits armés favorisent les virus

Les virus exploitent également les fractures profondes de nos sociétés. Les conflits armés, les déplacements massifs de populations et les crises humanitaires constituent des contextes particulièrement favorables à la diffusion des agents infectieux.

Dans ces situations, les systèmes de santé se dégradent, le diagnostic est rendu plus compliqué, les programmes de vaccination sont perturbés, voire interrompus, et l’accès aux traitements devient limité ou irrégulier. Par ailleurs, l’insécurité alimentaire et la malnutrition fragilisent les organismes et la diffusion de maladie, tandis que la mise en œuvre des mesures de prévention et de contrôle des infections devient difficile, voire irréalisable. L’ensemble de ces facteurs crée des conditions propices à l’émergence ou à la réémergence d’épidémies parfois considérées comme maîtrisées.

La circulation actuelle du virus Ebola en Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, illustre clairement cette dynamique. Cette région, marquée par une insécurité chronique liée aux conflits armés, des déplacements répétés de populations et un accès limité aux infrastructures de santé, constitue un terrain particulièrement favorable à la persistance et à la propagation du virus.

La mondialisation accélère les épidémies

Autrefois, les épidémies mettaient des mois, voire des années à se propager au rythme du transport terrestre ou maritime. Aujourd’hui, la vitesse de diffusion des épidémies est devenue vertigineuse, un virus pouvant traverser la planète en moins de 24 heures !

L’explication principale dans cette diffusion express des virus se trouve dans l’intensification du trafic aérien ces dernières années, qui favorise le flux de marchandises, d’animaux et des êtres humains. À cela s’ajoutent aujourd’hui d’autres facteurs de mobilité, notamment le développement massif des réseaux ferroviaires à grande vitesse.

Par exemple, l’expansion rapide du réseau de trains à grande vitesse en Chine a profondément modifié les dynamiques de circulation interne, facilitant des déplacements massifs de population. C’est le cas notamment lors des déplacements saisonniers, liés en particulier aux grandes fêtes traditionnelles, comme le Nouvel An chinois, qui donnent lieu à des déplacements massifs de population à l’échelle du pays.

La pandémie de Covid-19 a illustré cette accélération sans précédent puisque, en à peine 6 à 8 semaines, le virus s’est propagé sur plusieurs continents. En moins de 12 semaines, l’OMS déclarait une pandémie mondiale. On connaît la suite, le virus s’étant propagé à plus de 180 pays…

Changement climatique, le point de bascule

Si tous les facteurs mentionnés précédemment jouent un rôle important, le plus puissant accélérateur des épidémies est probablement le changement climatique. Largement lié aux activités humaines, il agit comme un puissant moteur d’émergence et de réémergence des maladies virales.

Ce phénomène ne se limite pas uniquement à la hausse continue des températures que nous observons ces dernières années, mais il englobe également l’intensification des événements extrêmes (sécheresses, inondations, canicules, tempêtes…), ainsi que des perturbations majeures des écosystèmes.

Les sécheresses, par exemple, poussent de nombreux animaux à se rapprocher des zones habitées à la recherche d’eau et de nourriture, tandis que les fortes pluies et inondations favorisent la prolifération des rongeurs en augmentant les ressources disponibles et en les déplaçant vers les zones habitées, ce qui accroît notamment le risque de transmission de virus comme les hantavirus.

De même, l’augmentation des températures et des épisodes de fortes pluies en France a favorisé l’expansion des moustiques tigres, contribuant à une circulation record du chikungunya en 2026, y compris dans des zones où il était auparavant rarement détecté.

Pour conclure, une émergence virale est un phénomène complexe qui ne dépend jamais d’un seul facteur, mais plutôt de la convergence de multiples éléments : un virus capable de se transmettre efficacement qui rentre en contact avec l’être humain, une population vulnérable, des systèmes de santé fragiles, une forte mobilité humaine, des conditions climatiques favorables…

C’est ce cocktail explosif, davantage que les caractéristiques du virus lui-même, qui transforme une infection locale en épidémie ou en pandémie. Ainsi, l’émergence virale relève d’un équilibre complexe et très difficile à anticiper.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que les conditions actuelles sont particulièrement favorables à l’avènement de l’ère des virus émergents. Ces dernières années, nous n’en avons probablement observé que les prémices…

The Conversation

Yannick Simonin a reçu des financements de Horizon Europe, ANR, ANRS-MIE, PREZODE, région Occitanie, Université de Montpellier.

– ref. SARS-CoV-2, mpox, chikungunya, hantavirus, Ebola… Pourquoi les émergence virales se multiplient-elles ? – https://theconversation.com/sars-cov-2-mpox-chikungunya-hantavirus-ebola-pourquoi-les-emergence-virales-se-multiplient-elles-283910