À quoi sert la Banque de France ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Adriano do Vale, Maître de Conférences à l’Université de Poitiers et chercheur affilié au Laboratoire d’économie de Poitiers (LEP), Université de Poitiers


L’ESSENTIEL

  • Créée le 18 janvier 1800 par Napoléon Bonaparte, la Banque de France a pour rôle la stabilité monétaire, macroéconomique, bancaire et financière.

  • Avec la création de l’euro, la Banque de France rejoint l’Eurosystème et siège au Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne.

  • La nomination d’Emmanuel Moulin, ancien secrétaire général de l’Élysée, au poste de gouverneur de la Banque de France vient questionner l’indépendance de cette institution.


Dans la vie des banques centrales indépendantes, le moment politique par excellence est celui de la nomination du gouverneur. La prise de fonction d’Emmanuel Moulin le 2 juin 2026, jusqu’alors secrétaire général de l’Élysée, en tant que gouverneur de la Banque de France a une nouvelle fois soulevé les débats sur l’indépendance d’une telle institution, sur fond d’un départ anticipé de François Villeroy de Galhau.

Partant de cet épisode, cet article revient sur l’histoire et le rôle de la banque centrale française, son insertion dans l’Eurosystème et la question de son indépendance par rapport aux autorités politiques et au secteur privé. Il le fait dans la lignée de mes travaux sur l’indépendance des banques centrales, notamment dans une perspective historique, et sur leur responsabilisation devant les autorités politiques.

Qu’est-ce qu’une banque centrale ?

En 2016, le regretté économiste Edwin Le Héron commettait un ouvrage intitulé À quoi sert la Banque centrale européenne ? L’usage d’une telle interrogation, en l’occurrence pour la Banque de France, renvoie non seulement à la question des finalités et de l’utilité d’une institution, mais elle appelle aussi à décrire son rôle. À l’instar de la monnaie, on définit souvent une banque centrale en décrivant ses fonctions, « ce qu’elle fait ».

Banque des banques et banque d’État, les banques centrales sont à la fois au cœur du système bancaire et impliquées dans les affaires d’État, à travers la formulation et la conduite de la politique monétaire, en assurant des services bancaires à l’État, voire en intervenant dans la gestion de l’endettement public.

Les banques centrales modernes ont deux missions principales aux fonctions correspondantes :

  • la stabilité monétaire et macroéconomique : émission de monnaie au cours légal, conduite de la politique monétaire et régulation du crédit ;

  • la stabilité bancaire et financière : prêteur en dernier ressort, régulation et supervision bancaires et gestion du système des paiements.

« Créatures de l’État »

Les premières banques centrales, ou plutôt les banques d’émission comme on les appelait alors, ont, en règle générale, obtenu un monopole sur l’émission de la monnaie au cours légal contre des prêts et de l’assistance financière à l’État, souvent en période de guerre (Banque de France, en 1800).

En tant que « créatures de l’État », elles ont toujours été, en quelque sorte, « publiques ». Pourtant, elles étaient des sociétés privées anonymes censées ne pas être trop entre les mains du gouvernement, comme Napoléon l’aurait dit devant le Conseil d’État en 1806 :

« La Banque n’appartient pas seulement aux actionnaires, elle appartient aussi à l’État puisqu’il lui donne le privilège de battre monnaie. […]. Je veux que la Banque soit assez dans la main du gouvernement et n’y soit pas trop. »

Le caractère juridique privé, avec d’autres dispositions légales, servait à accroître la crédibilité de l’État, surtout aux yeux de ses créanciers, étant donné la contradiction potentielle entre le rôle historique des banques centrales de gestionnaire de la dette publique/banquier de l’État et leur mission de stabilité monétaire.

Indépendance des banques centrales

Les banques centrales ont, et d’un point historique et d’un point de vue logique, deux principaux « clients » et relations, avec l’État, à travers les autorités politiques, et avec les banques commerciales. Cette ambivalence ou dualité est le trait caractéristique des banques centrales qui se situent entre le public et le privé, entre l’État et le marché et le milieu bancaire.

La notion d’indépendance des banques centrales renvoie à l’idée d’une politique monétaire déléguée à des banquiers centraux, des fonctionnaires non élus, et d’une influence politique limitée sur la politique monétaire. Or, compte tenu de la relation duale intrinsèque aux banques centrales, il est nécessaire de penser leur indépendance de façon également duale et de poser la question de l’indépendance par rapport au secteur bancaire et financier.

À partir de l’entre-deux-guerres et avec l’effritement de l’étalon-or, les banques centrales assument une politique monétaire active insérée dans les politiques macroéconomiques de stabilisation des prix et de production.

La Banque de France, historiquement peu indépendante

Il en va sans dire que le degré d’intervention étatique a toujours été scruté et discuté depuis la naissance des banques centrales. Nationalisée dans l’immédiat second après-guerre (1945) comme sa congénère anglaise, « la vieille dame de la rue La Vrillière », surnom renvoyant à son rôle historique et à son premier siège, a toujours été un exemple paradigmatique de banque centrale peu indépendante.

En 1873, Walter Bagehot mettait en garde, dans Lombard Street, contre l’ingérence du gouvernement dans la gestion d’une banque centrale ; il l’illustrait avec l’exemple de la Banque de France dont le gouverneur et le vice-gouverneur étaient nommés par les autorités politiques.

Dans le second après-guerre, la norme était une faible indépendance voire la subordination des banques centrales aux gouvernements dans le cadre d’un régime de politique monétaire keynésien. La Banque de France se caractérisait tout de même par un modèle que l’économiste Michel Aglietta a pu qualifier d’« autocratique », dans lequel le ministère des finances avait la mainmise sur la banque centrale.

Rôle de la Banque de France dans l’Eurosystème

La création de l’euro conduit la Banque de France à adopter en 1993 le modèle d’indépendance forte, caractéristique de l’Allemagne. Les banques centrales nationales, dont douze fondatrices, et la Banque centrale européenne (BCE), créée en 1998, composent l’Eurosystème qui définit la politique monétaire de la zone euro. Son objectif principal : la stabilité des prix.

La Banque de France contribue à définir cette politique. Son gouverneur siège au Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, et la met en œuvre en France. Toutes les six semaines, le Conseil détermine les taux d’intérêt directeurs, aspect le plus conventionnel de la politique monétaire, mais aussi les éventuels achats de dette publique et privée sur les marchés secondaires, aspect moins conventionnel.




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La Banque de France conduit à l’échelle nationale les opérations de politique monétaire. Elle fabrique et s’assure de la qualité des billets mis en circulation, détient et gère les réserves de change de la France et produit des statistiques, des prévisions et des études économiques. Elle joue également un rôle de supervision des banques et assurances, à travers l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), et ce, dans le cadre de l’Union bancaire européenne.

Responsabilité devant les autorités politiques

La contrepartie de l’indépendance des banques centrales, ou de toute agence, est logiquement la responsabilisation (accountability) devant les autorités politiques qui leur ont délégué des pouvoirs. Cela passe par la reddition de comptes – expliquer et justifier ses actions, souvent dans le cadre d’une audition parlementaire – et par l’éventuelle évaluation de la performance.

Le caractère supranational de l’Eurosystème n’a pas d’équivalent politique ; ce qui engendre un problème de légitimité démocratique. La responsabilisation de la Banque centrale européenne se trouve alors limitée par l’absence d’un souverain en face : il n’y a pas de véritable exécutif au niveau fédéral avec lequel se coordonner ni de véritable Parlement auquel rendre des comptes – pas de pouvoir de sanction ni de modification des statuts.

Retrait anticipé de François Villeroy de Galhau

Dans la vie des banques centrales indépendantes, la nomination d’un gouverneur de banque centrale est le moment politique par excellence. Dans les démocraties, elles impliquent un jeu politique pour l’obtention du soutien nécessaire à la validation d’un profil qui sera toujours scruté par les marchés et les acteurs économiques, la presse et l’opinion publique.

Dans l’Hexagone, le retrait anticipé du gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau a interrogé au vu du caractère quasi inamovible des banquiers centraux indépendants en France et dans l’Eurosystème.

L’insistance sur le caractère personnel de la décision n’a pas empêché des spéculations sur un agenda politique derrière sa démission, car celle-ci enclenchait une nomination clé avant la présidentielle de 2027.

Nomination d’Emmanuel Moulin : l’importance des trajectoires de carrière

Vu l’article 13 de la Constitution française et l’article L142-8 du Code monétaire et financier, le pouvoir de nomination revient au président de la République. Ayant reçu des propositions de la part du premier ministre et du ministre de l’économie et des finances, le président de la République propose un nom, ensuite le Parlement auditionne le candidat indiqué et se prononce, en validant ou pas, par le biais des commissions de finances de l’Assemblée nationale et du Sénat.

Emmanuel Macron a proposé Emmanuel Moulin, jusqu’alors secrétaire général de l’Élysée. À la suite de l’audition et du vote des commissions des finances de l’Assemblée nationale et du Sénat, le 20 mai, le Conseil des ministres du 27 mai 2026 a officiellement entériné sa nomination pour un mandat de six ans. Les parlementaires n’ont pas empêché sa nomination malgré plus de voix « contre » que « pour », car, pour rejeter la proposition de nomination, les votes « contre » auraient dû atteindre ou dépasser les trois cinquièmes du total des suffrages exprimés dans les deux commissions).

Lors de son audition, Emmanuel Moulin s’engage à exercer en « toute impartialité, tant à l’égard du pouvoir exécutif que des intérêts privés », revendiquant son indépendance duale, dirait-on. Si pour son prédécesseur, c’était la proximité avec le secteur bancaire qui suscitait le débat du fait d’éventuels conflits d’intérêts et risques de capture, le principal défi pour Emmanuel Moulin a été de se poser en homme libre de l’influence politique.

La trajectoire de carrière est d’importance dans le choix des gouverneurs de banque centrale. L’épisode du changement de celui de la Banque de France aura, dans tous les cas, révélé le caractère intrinsèquement politique des banques centrales.

The Conversation

Adriano do Vale a reçu des financements de l’Etat français via l’Université de Poitiers.
Il est lauréat de l’appel à projets Émergences de Recherches Interdisciplinaires» (ERI) de l’Université de Poitiers 2025 avec le projet “QUI? – Dis-moi QUI tu fréquentes, je te dirais qui tu es ? Une analyse des agendas des banquiers centraux européens à l’aune des enjeux climatiques et d’égalité”.
Il a été lauréat de l’appel à projets Impulsions Interdisciplinaires – Recherche / 2IR de l’Université de Poitiers 2024 avec le projet “Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirais qui tu es ? Une analyse des agendas des banquiers centraux européens”.
Ces projets s’inscivent le programme UP-SQUARED, financé par le Programme d’Investissement d’Avenir (PIA 4) « ExcellencES sous toutes ses formes » de France 2030, suivi par l’ANR.

– ref. À quoi sert la Banque de France ? – https://theconversation.com/a-quoi-sert-la-banque-de-france-279391

« Pourquoi n’as-tu rien dit ? » : Ce que la recherche nous apprend sur le silence des victimes de violences sexuelles dans l’enfance

Source: The Conversation – France in French (3) – By Théo Mouhoud, Pédopsychiatre, Université Sorbonne Paris Nord; AP-HP


L’ESSENTIEL

  • Les victimes de violences sexuelles dans l’enfance peuvent mettre de longues années avant de dévoiler ce qu’elles ont vécu, ce qui retarde leur prise en charge et constitue un enjeu de santé publique majeur.

  • Les mécanismes qui empêchent les victimes de s’exprimer sont particulièrement puissants dans les situations d’inceste, mais ils peuvent exister dans tous les contextes où un adulte détient une autorité et un pouvoir sur un enfant.

  • L’analyse de témoignages de victimes recueillis par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, ou Ciase, permet de mettre en lumière quatre domaines d’obstacles étroitement liés : les obstacles institutionnels et culturels, les obstacles psychologiques, la mémoire et le silence, et les obstacles familiaux.


Des travaux publiés en 2025 dans la revue médicale The Lancet estimaient que, sur la période 1990-2023, 18,9 % des filles et 14,8 % des garçons dans le monde avaient été victimes de violences sexuelles avant l’âge de 18 ans. En France, selon une étude de 2022, cette situation concernerait 14,5 % des femmes et 6,4 % des hommes.

D’autres travaux académiques révèlent quant à eux que les délais moyens avant un premier dévoilement varient entre 3 ans et 18 ans, et que plus de la moitié des victimes se confient pour la première fois à l’âge adulte.

Il ne s’agit donc plus de savoir si le dévoilement est retardé – il l’est, massivement –; mais de comprendre pourquoi la plupart des victimes de violences sexuelles ne parlent pas, ou pas avant un certain temps.

Le dévoilement n’est pas un acte ponctuel, mais un processus complexe

Avant tout, précisons que si l’expression « abus sexuel », traduction de child sexual abuse (CSA), capture bien la dimension de confiance trahie et de pouvoir exercé, il n’exprime pas, en français, la notion de maltraitance – aujourd’hui, un abus désigne surtout un usage excessif ou détourné.

Pour cette raison, nous lui préférons ici le terme de « violences sexuelles sur enfant », qui intègre la notion d’atteinte à l’intégrité physique et psychologique. Cela permet de souligner que, dans les contextes étudiés (familiaux et parafamiliaux), ces violences impliquent systématiquement un abus de confiance et d’autorité.

Qu’est-ce que le contexte parafamilial ?
Les violences sexuelles sur enfant surviennent le plus souvent au sein de la famille et aussi très fréquemment dans ce que la recherche appelle les contextes parafamiliaux. Il s’agit de situations impliquant des personnes connues de la famille, qui ont souvent une relation de proximité, de confiance et d’autorité avec l’enfant. Ces contextes sont particulièrement propices au silence : l’agresseur y bénéficie souvent d’une légitimité sociale et institutionnelle ainsi que d’une proximité affective qui floutent les frontières entre protection et agression. Ce contexte rend la reconnaissance des violences sexuelles plus difficile et complique le dévoilement.

Selon la littérature scientifique, le dévoilement des violences sexuelles n’est pas un acte ou un évènement isolé, mais un processus progressif, complexe, relationnel, non linéaire, qui dépend simultanément de plusieurs facteurs psychologiques, familiaux, sociaux, culturels et institutionnels. Il peut être partiel, différé, rétracté, puis repris des années plus tard.

Le disclosure process, processus par lequel une victime révèle des violences sexuelles qu’elle a subies, est un champ de recherche à part entière depuis les années 1980 dans la littérature scientifique anglo-saxonne.

En français, le terme disclosure se traduit par « dévoilement », « révélation » ou « divulgation ». Ces trois mots ont en commun de placer la charge de l’action sur la victime : c’est elle qui doit lever le secret, rompre le silence et parler.

Dans la littérature francophone spécialisée, c’est le premier terme de cette liste, « dévoilement », qui s’est imposé (notamment au Québec, où ce champ est étudié depuis plusieurs décennies). C’est également celui retenu par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) et la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise).

Dans ce contexte, le dévoilement désigne « un processus complexe, interactif et graduel qui se déroule tout au long de la vie », et non une série de moments de révélation isolés.

Aider au dévoilement, un enjeu de santé publique

Les conséquences psychiatriques et psychologiques des violences sexuelles dans l’enfance sont bien documentées. Chez les personnes qui en ont subi, les taux de dépression, d’anxiété, de trouble de stress post-traumatique (TSPT), de trouble de stress post-traumatique complexe (TSPTc), d’addiction, de trouble du comportement alimentaire, de trouble de la personnalité borderline et le risque suicidaire sont significativement plus élevés que dans la population générale.

Les victimes de violences sexuelles dans l’enfance présentent, par exemple, un risque de trouble psychiatrique de 2,2 à 2,9 fois plus élevé que les autres.

Les violences sexuelles dans l’enfance conduisent également tout au long de la vie à davantage de difficultés dans la vie sexuelle, la vie relationnelle et sociale (couple, parentalité, niveau académique, vie professionnelle) et la santé physique (maladies cardio-vasculaires, pulmonaires, hépatiques).

De ce fait, le dévoilement constitue un enjeu clinique majeur. En effet, lorsqu’il est accueilli de manière adaptée, avec croyance, écoute et validation, il permet la mise en place d’une prise en charge précoce. Il est alors associé à des trajectoires plus favorables pour les victimes. Comprendre ce qui empêche le dévoilement est donc une priorité de santé publique.

L’Église catholique romaine : un exemple systémique très documenté

Le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), rendu public en 2021, a mis en évidence le caractère systémique du phénomène, confirmé par l’enquête indépendante menée par l’Inserm.

La sociologue Nathalie Bajos et ses collaborateurs estiment que, au sein de l’Église catholique romaine française, environ 220 000 enfants auraient été agressés sexuellement entre 1950 et 2020.

Dans notre étude publiée en 2026 dans la revue Child Abuse & Neglect, nous avons analysé 23 témoignages oraux de victimes rendus publics par la Ciase afin d’identifier les obstacles au dévoilement dans ce contexte spécifique. Pour cela, nous avons utilisé une méthode qualitative d’analyse thématique.

Ces travaux révèlent que 87 % des survivants ont dévoilé les faits pour la première fois à l’âge adulte, et 39 % ont attendu plus de quarante ans.

Le corpus utilisé est constitué de personnes ayant finalement décidé de témoigner devant la Ciase et de rendre leur témoignage public ; celles qui n’ont jamais rien dévoilé en étant, par définition, absentes. Les obstacles que nous décrivons sont donc probablement sous-estimés.

En outre, ces résultats s’inscrivent dans un contexte national, institutionnel et historique particulier et leur transférabilité à d’autres contextes doit être envisagée avec prudence. Ils mettent néanmoins en lumière quatre domaines d’obstacles étroitement liés.

Les obstacles institutionnels et culturels

Les agresseurs détenaient une double autorité sur les victimes, l’autorité de l’adulte sur l’enfant et l’autorité spirituelle.

Cette configuration relationnelle fondée sur une asymétrie majeure du pouvoir rendait difficile toute remise en question de l’autorité. De plus, lorsque certaines victimes tentaient de signaler les faits, les réponses institutionnelles n’apportaient pas de reconnaissance explicite, de qualification juridique des faits ou de sanctions. Cela avait pour conséquence de prolonger et de renforcer le silence des victimes, en décourageant toute tentative ultérieure de dévoilement, phénomène qualifié de « silenciation secondaire ».

À cela s’ajoutaient les normes sociales restrictives : dans ces environnements, la sexualité était souvent un tabou, ce qui privait l’enfant des mots pour nommer ce qu’il avait subi. La confusion entre le registre moral (le péché) et le registre juridique (le crime) brouillait la gravité des actes et maintenait le silence.

Les obstacles psychologiques

La culpabilité et la honte étaient activement induites par l’agresseur grâce à un mécanisme de renversement de la responsabilité et de la faute. Dans un contexte religieux, cette culpabilité opérait sur deux niveaux simultanément : la transgression sexuelle et la violation de l’ordre moral et spirituel, ce dernier point rendant encore plus difficile la parole.

À cela s’ajoute la confusion de rôles, un obstacle majeur au dévoilement : l’agresseur était à la fois le prêtre, l’éducateur, la figure parentale (étant souvent appelé « mon père »), l’ami, le mentor… Il devenait presque impossible pour l’enfant de différencier ce qui relevait de l’autorité, de l’affection ou de la sexualisation.

Ainsi, un témoin décrivait son agresseur comme une figure si sacralisée que la violence sexuelle en devenait littéralement impensable. Une ambivalence affective envers l’agresseur était souvent rapportée, mêlant affection, admiration et dégoût.

Cette ambivalence émotionnelle et spirituelle rendait le dévoilement coûteux et incitait à maintenir le silence, ledit dévoilement étant perçu comme mettant en danger une relation parfois idéalisée par le sujet.

La mémoire et le silence

Contrairement à une idée reçue, l’absence de dévoilement n’est pas synonyme d’amnésie totale, dite « dissociative ». Cette dernière peut certes se rencontrer. Cependant, plutôt qu’à une perte mémorielle complète, le dévoilement tardif est le plus souvent lié à des mécanismes psychologiques protecteurs.

Parmi ceux-ci, on peut citer, par exemple, le déni fonctionnel (mécanisme psychologique qui permet à la victime de maintenir à l’écart de sa conscience ce qu’elle a subi, non par oubli, mais pour préserver un équilibre psychologique et des liens relationnels essentiels), la fragmentation (les souvenirs des violences ne sont pas stockés de manière cohérente et linéaire, mais sous forme de traces parcellaires et éparses, sans récit organisé pour les relier), la mise à distance (processus actif par lequel la victime s’éloigne psychiquement de ses souvenirs pour continuer à vivre, parfois même en contact avec l’agresseur).

Les victimes interrogées par la Ciase décrivaient des traces mémorielles et sensorielles fragmentées, une odeur, un son, une image, parfois sans un récit pour les organiser. Or, sans ce récit, le dévoilement reste impossible.




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En effet, on ne peut se souvenir que de ce que l’on a pu reconnaître, lorsque l’agresseur est une figure de confiance, d’affection et d’autorité, la violence reste longtemps inaccessible à la conscience, non par oubli, mais par impossibilité psychologique de la nommer, car paradoxale.

L’absence prolongée de dévoilement ne peut donc pas être réduite à un manque mémoriel, elle reflète souvent un processus actif, de compromis psychologique et relationnel, permettant de maintenir des liens affectifs essentiels et un équilibre fragile.

Les obstacles familiaux

Les parents accordaient aux figures religieuses une confiance importante, quasi totale, souvent liée à la foi ou à la renommée, donnant aux agresseurs un accès répété à l’enfant, parfois même au sein du domicile familial.

Les agresseurs ne ciblaient pas seulement l’enfant, mais séduisaient et manipulaient également les parents et la famille. Ce type de « mise en condition » est appelé « grooming » (du verbe anglais to groom, signifiant « panser » – pour un cheval – ou « préparer »).

Les mécanismes classiquement décrits dans les cas d’inceste, comme les conflits de loyauté, la confusion des rôles, la dépendance émotionnelle et l’ambivalence envers l’agresseur, se retrouvent également dans le contexte parafamilial religieux.

Enfin, pour certaines victimes, parler revenait à accuser leurs propres parents de complicité involontaire, à les confronter à leur aveuglement, à leur manque de protection ainsi qu’à la trahison de leur foi et de leur confiance. Les implications psychologiques supposées rendaient, pour beaucoup de victimes, la parole impossible.

Au-delà de l’Église : un modèle pour comprendre d’autres contextes

Soulignons que les effets de ces quatre domaines ne s’additionnent pas : ils interagissent.

Les obstacles au dévoilement s’inscrivent dans un système où les facteurs individuels, relationnels, familiaux, contextuels et institutionnels s’alimentent mutuellement. Ensemble, ils constituent un environnement relationnel et symbolique où la parole devient structurellement difficile ou même impossible, bien au-delà de la seule relation agresseur-victime. Le silence n’est pas un échec de la victime, ni sa responsabilité, mais une réponse adaptative à ce même système.

Le cas de l’Église catholique est le contexte parafamilial le mieux documenté empiriquement. Mais les mécanismes identifiés, tels que l’autorité institutionnelle, le grooming familial, la confusion des rôles, la silenciation secondaire, ne sont pas propres à l’Église.

Ils opèrent, selon des configurations spécifiques, partout où un adulte détient une autorité et un pouvoir sur un enfant. Et notamment, en premier lieu, au sein de la famille, le contexte le plus fréquent des violences sexuelles sur enfant.

Ces mécanismes sont susceptibles d’exister également dans tous les espaces où une figure extérieure à la famille détient une autorité morale forte sur l’enfant et son entourage : milieu sportif, milieu périscolaire, secteur médical, secteur éducatif, etc.

Ces contextes ne sont pas suffisamment étudiés et explorés dans la recherche sur le dévoilement des violences sexuelles, alors que l’enjeu est majeur. En effet, en l’absence de dévoilement et de parole, les violences sexuelles se poursuivent, les victimes ne reçoivent pas l’aide et la prise en charge adaptée et le risque de revictimisation augmente. In fine, c’est toute la trajectoire développementale de l’enfant qui peut être lourdement impactée, avec des conséquences à long terme sur la santé mentale et physique, la scolarité, la vie affective (et, plus tard, sexuelle), ainsi que sur la socialisation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. « Pourquoi n’as-tu rien dit ? » : Ce que la recherche nous apprend sur le silence des victimes de violences sexuelles dans l’enfance – https://theconversation.com/pourquoi-nas-tu-rien-dit-ce-que-la-recherche-nous-apprend-sur-le-silence-des-victimes-de-violences-sexuelles-dans-lenfance-286995

États-Unis et Europe : deux conceptions irréconciliables de la liberté d’expression ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Déborah Thebault, Maître de conférences en droit, Université Paris Nanterre


L’ESSENTIEL

  • Selon l’administration Trump, l’Europe serait devenue un espace de censure et une « menace civilisationnelle » pour la liberté d’expression.

  • Les pressions exercées aux États-Unis sur des journalistes, des universitaires ou des manifestants rendent ce diagnostic quelque peu ironique, voire pure bullshit selon le mot du président Macron.

  • Cependant, cette tension révèle bien deux traditions différentes de la liberté d’expression. Retour sur les conceptions états-unienne et européenne, leurs racines et leurs limites, pour explorer les contours d’une autre voie.


Originellement, le modèle américain s’est établi sur une méfiance envers l’État, puisqu’il a été forgé dans une lutte pour l’indépendance des colonies américaines contre la Grande-Bretagne. Aussi le premier amendement, « le Congrès ne fera aucune loi restreignant la liberté d’expression », consacre-t-il une liberté maximale, se prémunissant explicitement contre toute ingérence des pouvoirs publics dans le débat d’idées.

À l’inverse, la tradition française et européenne exprime une méfiance non envers l’État, sédimenté par les siècles, mais envers la foule et ses emballements. L’article 11 de la Déclaration de 1789 garantit la liberté de « parler, écrire et imprimer librement », mais précise aussitôt « sauf à répondre de l’abus de cette liberté ».

Dans son discours à Munich le 14 février 2025, J. D. Vance, vice-président des États-Unis, a vivement critiqué la conception européenne de la liberté d’expression.

Le modèle américain parie sur l’affrontement des discours, le « libre commerce des idées » selon la formule du juge Holmes (Abrams contre USA, 1919). Cette approche est héritière d’une tradition philosophique libérale allant de l’Aeropagitica de John Milton au célèbre De la Liberté de John Stuart Mill.

À l’inverse, la tradition européenne repose sur une liberté instituée, c’est-à-dire permise et garantie par les institutions. Cette tradition puise ses racines dans la philosophie classique aristotélicienne et sa descendance romano-canonique : la liberté de l’homme « animal politique » n’est pas pure spontanéité individuelle mais bien liberté civique, au point que les Lumières feront de la liberté « l’obéissance à la loi que le peuple s’est prescrite ».

Les limites structurelles des deux modèles

Les limites au modèle américain semblent d’abord tenir de sa permissivité. Le Premier amendement protège les propos blessants, y compris lorsqu’ils attentent à l’intérêt public, à l’instar de manifestations haineuses lors de funérailles militaires. L’appel à la violence lui-même ne peut faire l’objet d’une poursuite que s’il vise à provoquer une action illégale imminente, comme le précise l’arrêt Brandenburg contre Ohio, 1969. Le mensonge ne suffit pas à perdre cette protection (États-Unis contre Alvarez, 2012), disant combien le modèle américain assume au nom de la liberté une conflictualité verbale qu’un regard français jugerait trop coûteuse pour la cohésion civique.

Côté européen, ces potentiels excès sont prévenus par un encadrement institutionnel assumé, qui confie à la loi et au juge la détermination des abus de la parole, mais qui soulève alors deux difficultés.

La première tient au biais de toute autorité : de l’affaire Dreyfus à la crise du Covid, ou à une porte-parole du gouvernement déclarant « assumer de mentir pour protéger le président », l’État lui-même n’est en fait jamais neutre, de même que les institutions publiques dans leur ensemble. L’arbitrage des pouvoirs publics en la matière peut dépendre d’une certaine conception de l’ordre public, mais aussi d’intérêts et de choix politiques contingents.

La seconde difficulté tient à la réduction de l’indétermination du débat qu’on peut tenir pour constitutive du débat public. Sauf à faire du débat une procédure d’homologation d’opinions admises, on ne débat que de ce dont le sens, la vérité ou la légitimité ne sont pas déjà arrêtés. « Vous étiez parti des abus de la liberté, et je vous retrouve sous les pieds d’un despote », déplorait déjà Tocqueville dans De la démocratie en Amérique : sous l’égide de l’ordre public, l’expression admissible peut progressivement se réduire, voire rendre suspecte la discussion elle-même. Or fussent-elles enflammées ou dissidentes, les controverses ne sauraient être mises au rang d’infractions qu’au risque d’éteindre des pans entiers de la liberté d’expression.

Cela étant, l’essor de la désinformation fait peser une menace réelle sur le sens même du débat public démocratique. Face à l’essor préoccupant des manipulations de l’information par des puissances étrangères, la Commission européenne entend mettre en place un « bouclier européen de la démocratie », s’appuyant notamment sur le travail effectué en France par le service Viginum. Les menaces ne viennent cependant pas uniquement de l’extérieur des démocraties européennes, comme a voulu le montrer le sénateur Laurent Lafon en employant la formule inédite et discutée « d’ingérence intérieure », à l’occasion de la présentation d’un rapport transpartisan sur la régulation de l’information dans l’espace numérique. La proposition sénatoriale de créer un « observatoire indépendant de la désinformation », faisant appel à la société civile et au monde de la recherche en dehors de tout contrôle gouvernemental, ravive néanmoins pour certains le spectre orwellien d’une « police de la pensée » et pose quoi qu’il en soit la question de l’efficacité pratique comme de la légitimité démocratique d’un contrôle institutionnel.

Une dissymétrie apparaîtrait donc entre les modèles. Quand les dérives procèdent d’un excès de liberté, elles seraient visibles, soumises au juge et remédiables a posteriori. Mais lorsque les limites sont posées a priori, par la norme, la sémantique ou l’autocensure, elles deviendraient diffuses, c’est-à-dire moins identifiables, moins imputables, et finalement moins contestables.

Renouveler le modèle européen : un cadre ferme au contenu souple

Conformément à l’enseignement du philosophe Jurgen Habermas, une démocratie délibérative ne repose pas sur l’addition d’opinions individuelles mais sur des procédures de discussion. C’est là que l’Europe pourrait recouvrer un modèle de liberté d’expression concret : non pas en disant quoi penser, mais en garantissant comment en discuter, pour éviter à la fois la brutalité de la confrontation et le déterminisme de la conformation.

Le premier principe à observer serait celui de la valeur intrinsèque du discours. La discussion n’est pas seulement un moyen de faire émerger la vérité : elle éprouve les idées, reconnaît l’autre comme interlocuteur et fait du désaccord, non une pathologie démocratique, mais la forme ordinaire de la liberté.

Ici retrouverait-on quelque chose du réflexe américain : la vérité n’est jamais détenue par un seul, elle ne préexiste pas entièrement au discours, et la maturation collective a une valeur civique propre. De Mill à Tocqueville, la liberté d’expression ne se justifie pas seulement par les contenus qu’elle autorise, mais par l’épreuve publique qu’elle impose aux idées : chez le premier, la vérité se fortifie au contact de l’erreur, chez le second, la démocratie doit résister au conformisme majoritaire.

Cela suppose de former les citoyens. L’exercice de cette liberté exige une maîtrise minimale de la logique, de la langue, de la culture générale et historique. C’est à la condition de ces ressources partagées qu’on parvient à admettre l’examen des opinions choquantes ou erronées, celles dont l’exclusion est infinie, et dont l’admission aiguise les esprits, conformément à l’arrêt Handyside du CEDH qui rappelle que la liberté vaut aussi pour « les idées qui heurtent, choquent ou inquiètent ».

Le deuxième levier réside dans le principe d’altérité. La maxime scolaire « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » entretient une conception faussée. Loin d’un droit de propriété borné par celui d’autrui, la liberté est interdépendance : « la liberté d’autrui m’est nécessaire », comme le souligne l’écrivain Georges Bernanos. Une parole libre n’existe pleinement que si elle peut rencontrer une autre parole libre, qui la contredit, l’éprouve et l’engage à répondre.

Il faut donc désidentifier les positions, en dissociant les énoncés des identités qui les portent : passer de la tribu à la tribune. À défaut, les positions se figent en appartenances et le conflit se déplace des arguments vers les personnes.

Le troisième levier enfin réside dans le principe de la forme. La rigueur des procédures, le respect du contradictoire, et même une certaine courtoisie, ne constituent pas des contraintes extérieures au débat libre, mais ses conditions. À l’image du prétoire, la forme, « sœur jumelle de la liberté » selon le juriste Rudolf von Jhering, autorise la liberté des propos précisément parce qu’elle impose une discipline de la discussion. D’où l’importance de renforcer les espaces institutionnels de débat, universités, juridictions, parlements, médias, organisations. Ces lieux doivent cultiver une grande liberté de parole interne, enchâssée dans un formalisme fort.

Le discours de J.D. Vance, critiquant la conception européenne de la liberté d’expression a ainsi le mérite de rappeler que le sujet est d’ordre culturel, qu’il conditionne la démocratie, mais aussi l’innovation économique voire la stabilité des sociétés. Il démontre, peut-être malgré lui, la pertinence de faire coexister deux modèles concurrents de liberté d’expression. Enfin, il traduit la nature intranquille de cette liberté qui exige un équilibre toujours précaire, une tension vive entre plusieurs aspirations.


Jean Chuilon-Croll, docteur en droit privé et sciences criminelles, a contribué à cet article.

The Conversation

Déborah Thebault a reçu des financements du Centre Maurice Hauriou (Université Paris Cité) et du CEJEC (Université Paris Nanterre) pour la publication de sa thèse.
Par ailleurs, Déborah Thebault est membre de l’Observatoire de la liberté d’expression.

Jean-Baptiste Juillard est membre de l’Observatoire de la liberté d’expression.

– ref. États-Unis et Europe : deux conceptions irréconciliables de la liberté d’expression ? – https://theconversation.com/etats-unis-et-europe-deux-conceptions-irreconciliables-de-la-liberte-dexpression-282647

Le D-Day économique au Moyen-Orient : gagnants et perdants

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kambiz Zare, Professor of International Business and Geostrategy, Kedge Business School


L’ESSENTIEL

  • Depuis 1979, les sanctions américaines contre l’Iran sont passées de restrictions commerciales à un dispositif financier mondial.

  • Avec l’opération Epic Fury, Washington franchit un nouveau cap : sanctions directes, sanctions secondaires et pression sur le pétrole, le transport maritime, la finance et les réseaux de contournement visent désormais aussi les pays qui continuent de commercer avec Téhéran.

  • La bataille décisive se joue donc hors d’Iran. Si les principaux partenaires de Téhéran, au premier rang desquels la Chine, cèdent à la pression américaine, l’Iran risque un isolement accru ; s’ils résistent, Washington devra choisir jusqu’où étendre ses sanctions.


Depuis la crise des otages de 1979, les sanctions promulguées par les États-Unis à l’encontre de l’Iran sont passées de restrictions commerciales à un système de mesures financières et secondaires obligeant de plus en plus les entreprises étrangères à choisir entre le commerce avec l’Iran et l’accès au marché états-unien.

Washington a progressivement durci ces mesures, jusqu’à la mise en place d’un embargo commercial en 1995. Le programme nucléaire iranien a ensuite internationalisé la pression, avec des sanctions de l’ONU entre 2006 et 2010. Cette pression a contribué à l’élaboration du Joint Comprehensive Plan of Action, ou JCPOA, de 2015, qui a suspendu l’essentiel des sanctions secondaires américaines liées au nucléaire.

Dès l’arrivée de la première administration Trump, Washington a toutefois jugé le JCPOA insuffisant, estimant qu’il ne traitait ni du programme balistique iranien ni du soutien de Téhéran à ses alliés et groupes armés régionaux, tandis que l’allègement des sanctions était perçu comme donnant à l’Iran davantage de ressources pour renforcer ces activités. L’administration américaine considérait également que certaines limitations prévues par l’accord sur le programme nucléaire étaient temporaires et ne permettaient pas d’en garantir durablement l’endiguement. C’est dans ce contexte que Donald Trump annonça, le 8 mai 2018, le retrait des États-Unis du JCPOA et le rétablissement progressif des sanctions.

Du levier de négociation à la guerre économique

Depuis le début de l’opération Epic Fury en février 2026, une pression économique accrue accompagne les mesures militaires et maritimes. Tout récemment, fin août, Donald Trump a promis de « frapper durement » l’Iran sur le plan économique, tandis que le secrétaire au Trésor Scott Bessent a évoqué « un assaut économique » contre Téhéran.

La stratégie combine sanctions directes et menace de sanctions secondaires. La nouvelle campagne vise explicitement les pays tiers, afin de les pousser à réduire leurs relations économiques avec Téhéran sous peine de perdre leur accès au système financier fondé sur le dollar.

Washington élargit également le champ des activités exposées : pétrole, transport maritime, aviation, technologie, métaux précieux, cryptomonnaies, approvisionnement et réseaux de contournement. L’enjeu réside désormais moins dans le nombre d’entités sanctionnées que dans la capacité du Trésor à cibler les infrastructures commerciales et financières reliant l’Iran aux marchés internationaux.

La Chine, test décisif

Environ 92 % des exportations pétrolières iraniennes entre juillet 2025 et juin 2026, soit environ 1,42 million de barils par jour, ont été destinées à la Chine.

Une grande partie est absorbée par des raffineurs indépendants, les « teapots », qui profitent du brut iranien à prix réduit. Pékin a développé un système relativement isolé : pétrole réétiqueté via des pays tiers, paiements en monnaie chinoise et recours à des intermédiaires peu exposés aux États-Unis.

Une nouvelle enquête exclusive de Reuters révèle que ce dispositif repose notamment sur un mécanisme proche du troc : le pétrole iranien vendu à la Chine est converti en crédits permettant à Téhéran d’acheter des marchandises chinoises, y compris du matériel militaire. Ce circuit offre ainsi une bouée financière à l’Iran tout en limitant l’exposition des banques et des entreprises chinoises aux sanctions. Jusqu’à présent, Washington a principalement ciblé de petites entités chinoises, évitant les mesures les plus sévères, qui pourraient avoir des répercussions plus larges sur l’économie mondiale.

La Chine constitue ainsi la principale bouée économique de l’Iran, mais aussi la cible la plus difficile pour Washington. Une offensive contre les grandes institutions financières chinoises ferait passer la confrontation à une tout autre échelle.

Les voisins de l’Iran sous pression

En 2024, l’Iran a importé 21 milliards de dollars (18 milliards d’euros) de biens des Émirats arabes unis, soit 30,6 % de ses importations, selon les données de l’OMC. Mais les Émirats ont dernièrement suspendu les échanges commerciaux et les transactions financières avec l’Iran, selon une annonce officielle, réduisant leur exposition aux sanctions tout en fermant l’un des principaux canaux commerciaux de Téhéran.

Avec le voisin turc, le commerce bilatéral a atteint 5,5 milliards de dollars en 2025, dont 3 milliards d’exportations turques et 2,5 milliards d’importations en provenance d’Iran, laissant à Ankara un excédent commercial de 500 millions de dollars. Bien que les échanges aient reculé, l’Iran reste un fournisseur important d’énergie et de produits industriels, ce qui expose la Turquie à un durcissement des mesures américaines.

L’Irak pourrait être encore plus vulnérable. L’Iran y a exporté pour environ 11,7 milliards de dollars de biens en 2024, tandis que son gaz reste essentiel à la production électrique. Des responsables du pays ont déjà averti depuis 2025 qu’une interruption de ces approvisionnements pourrait réduire de plus de 30 % la capacité électrique du pays.

Médiateur très engagé ces derniers mois pour rapprocher les États-Unis et l’Iran, le Pakistan est également exposé. Les exportations iraniennes vers le Pakistan ont atteint environ 2,27 milliards de dollars en 2024, les combustibles minéraux représentant près de la moitié de ce total. Un durcissement des sanctions pourrait donc perturber les approvisionnements énergétiques et, plus largement, les échanges entre Islamabad et Téhéran.

L’autre médiateur, Oman, est moins exposé économiquement, avec environ 2,35 milliards de dollars d’échanges de biens avec l’Iran en 2024, mais son importance est aussi diplomatique. Mascate a joué un rôle d’intermédiaire entre Washington et Téhéran, notamment lors des négociations irano-américaines médiées par Oman.

Vers la mer Caspienne, l’Arménie a échangé 768 millions de dollars avec l’Iran en 2025, soit 3,6 % de son commerce extérieur, selon son Comité statistique. Les deux pays maintiennent également un accord gaz contre électricité, prolongé jusqu’en 2030. Les produits iraniens représentaient par ailleurs 3,56 % des importations azerbaïdjanaises au premier semestre 2026, soit environ 297 millions de dollars.

Enfin, soulignons que, en 2025, l’Inde a exporté 1,21 milliard de dollars vers l’Iran mais n’en a importé que 408,6 millions, dégageant un excédent commercial de 798,3 millions. L’Iran ne représentait que 0,27 % des exportations indiennes et 0,05 % de ses importations, ce qui montre une exposition limitée et principalement tournée vers les exportations.

Qui perd ?

L’Iran est le perdant le plus évident si Washington renforce l’application des sanctions. La stratégie frappe simultanément les recettes pétrolières, la finance, le transport maritime, les achats, l’accès aux devises et le commerce régional. Dans le cadre de l’Operation Economic Outcast, le Trésor a également élargi les catégories d’activités susceptibles d’exposer les entreprises étrangères à des sanctions secondaires.

Mais le coût ne s’arrête pas aux frontières iraniennes. Plus Washington durcit son dispositif, plus les conséquences se transmettent aux économies dépendantes du commerce ou de l’énergie iraniens.

La Chine dispose toutefois d’une capacité de résistance supérieure à celle de la plupart des autres partenaires de Téhéran. Elle a reçu presque toutes les exportations iraniennes de brut et de condensats en 2025, tandis que ses structures commerciales relativement protégées lui permettent d’absorber davantage de pression, selon le rapport 2026 de l’EIA sur les exportations pétrolières iraniennes.

Et qui gagne ?

Il y a peu de gagnants nets si l’on considère que, dans tous les cas, le transport maritime dans le détroit d’Ormuz et le golfe Persique s’est aussi assez réduit. Des pays comme le Qatar, l’Arabie saoudite, le Koweït qui pourraient, en théorie, prendre la place de l’Iran dans les exportations gazières et pétrolières n’ont pas la possibilité de le faire.

La difficulté tient surtout à la logistique et au coût des assurances. Ces dernières semaines, les échanges de coups de force entre les États-Unis et les Gardiens de la révolution iraniens ont visé plusieurs pétroliers, accentuant les risques liés au transport maritime. Le nombre de navires transitant par le détroit d’Ormuz s’est ainsi réduit à un seul chiffre. Or, le pétrole koweïtien et le gaz naturel liquéfié qatari doivent eux aussi emprunter ce passage : les perturbations du trafic limitent donc leur capacité à remplacer les exportations iraniennes. L’Arabie saoudite dispose d’un oléoduc vers la mer Rouge, mais cette voie de contournement reste de capacité limitée. Produire davantage ne suffit pas si les hydrocarbures ne peuvent être acheminés vers les acheteurs.

Par ailleurs les raffineurs indépendants chinois ont profité du brut iranien à prix réduit, mais cet avantage peut rapidement devenir un risque si Washington intensifie la pression sur les réseaux financiers, commerciaux et maritimes qui rendent ces achats possibles.

Washington, en revanche, peut accroître sa capacité à peser sur les décisions des gouvernements et des entreprises, si ceux-ci préfèrent réduire leurs relations avec Téhéran plutôt que risquer de perdre leur accès au marché et au système financier américains. C’est précisément la force des sanctions secondaires. Le Trésor a explicitement averti que les entités facilitant le contournement des sanctions iraniennes risquaient d’être coupées de ce système.

Cette stratégie comporte cependant un risque à plus long terme : plus Washington transforme l’accès à son système financier en instrument de pression, plus il incite la Chine et d’autres pays à développer des mécanismes de paiement et des réseaux commerciaux échappant à son contrôle.

La vraie bataille porte sur l’application

La prochaine phase dépendra moins du nombre des nouvelles sanctions annoncées que de la capacité des États-Unis à persuader ou contraindre la Chine, la Turquie, l’Irak, le Pakistan, les Émirats et d’autres partenaires à réduire leurs relations avec Téhéran.

S’ils obtempèrent, l’Iran pourrait se retrouver davantage isolé des marchés pétroliers, de la finance, du transport maritime et du commerce régional, renforçant la pression sur le régime pour qu’il accepte les demandes américaines.

S’ils résistent, Washington devra choisir entre tolérer la poursuite de certains échanges ou étendre ses sanctions à des banques, entreprises et réseaux commerciaux dont l’importance dépasse largement l’Iran.

Il ne s’agit donc plus simplement d’un nouvel épisode de « pression maximale », mais d’un test de la capacité des États-Unis à projeter leur puissance économique au-delà de l’Iran. Les gagnants et les perdants dépendront de la capacité de Téhéran à résister, et de la détermination de Washington et de la volonté des partenaires de l’Iran de supporter le coût d’une confrontation avec les États-Unis.

The Conversation

Kambiz Zare est membre du conseil scientifique de Spirales Institute.

– ref. Le D-Day économique au Moyen-Orient : gagnants et perdants – https://theconversation.com/le-d-day-economique-au-moyen-orient-gagnants-et-perdants-290600

Crimes sous l’eau : les robots, une nouvelle compétence pour les enquêteurs subaquatiques

Source: The Conversation – in French – By Franck Guarnieri, Directeur du Centre de recherche sur les risques et les crises et chercheur au sein du Collège des Sciences Navales, Mines Paris – PSL

Le ROV Victor 300 utilisé lors de l’expérimentation de Saint-Cassien. Gendarmerie nationale, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Les techniciens en investigations subaquatiques interviennent sur des scènes de crime sous-marines.

  • Les engins téléopérés (ROV), dont l’autonomie sous l’eau est cinq à dix fois supérieure à celle d’un plongeur, permettent d’observer durablement la scène et de multiplier les prises de vue.

  • Un exercice d’envergure a été effectué pour tester les capacités du ROV Victor 300 en conditions réelles.


Dans les eaux sombres du lac de Saint-Cassien (Var), la silhouette d’un avion apparaît sur les caméras des enquêteurs par fragments. D’abord une aile, puis le fuselage, enfin des objets dispersés autour de l’appareil. Quelle est sa localisation précise ? Y a-t-il des traces d’incendie ou d’explosion ? Des objets ont-ils été dispersés aux alentours de l’épave par la violence de l’impact ? Faut-il envoyer immédiatement des plongeurs ?

La scène paraît réelle. Elle mobilise les mêmes modes d’action que ceux d’une enquête judiciaire : localiser, observer, préserver et documenter. Pourtant, il ne s’agit ni d’une affaire en cours ni d’un dossier déjà jugé, mais d’un scénario expérimental.

Notre travail s’est appuyé sur l’immersion volontaire, en septembre 2022, d’un ancien avion Cessna 152 destiné à la casse. Réalisée par la Gendarmerie nationale à des fins de formation et d’entraînement de ses plongeurs, cette opération nous a permis, en juillet 2026, d’évaluer l’apport d’un drone sous-marin téléopéré à l’investigation judiciaire subaquatique.

Intervention du ROV Victor 300 sur l’épave de l’avion. Collège des sciences navales (Mines Paris – PSL/EDEIA).

Victor 300, un prototype de drone sous-marin pour l’enquête subaquatique

Il existe deux grandes catégories de drones sous-marins : les véhicules autonomes ou AUV (Autonomous Underwater Vehicles), et les engins téléopérés ou ROV (Remotely Operated Vehicles). Ces derniers, reliés à la surface par un câble ombilical, reçoivent ainsi les commandes de pilotage, tout en transmettant les données recueillies en temps réel.

Le nôtre appartient à la seconde catégorie, il a été baptisé Victor 300, en hommage au Victor 6 000 de l’Ifremer, capable, comme son nom l’indique, d’atteindre une profondeur de 6 000 mètres. Avec ses 15 kilogrammes, notre Victor 300 ne saurait rivaliser avec les quelque cinq tonnes de son illustre homonyme. De la taille d’une valise cabine, il n’est certes pas conçu pour explorer les abysses, mais peut néanmoins descendre jusqu’à 300 mètres de profondeur, ce qui est largement suffisant pour la plupart des enquêtes.

Il embarque une caméra haute définition, un dispositif de vision stéréoscopique destiné à produire des images en trois dimensions, un sonar multifaisceaux, ses batteries ainsi qu’un éclairage adapté aux conditions de visibilité rencontrées.

Victor 300 a été conçu à partir de composants logiciels et technologiques libres, issus de l’écosystème développé par la société américaine Blue Robotics. Pensée à l’origine pour des usages généralistes, il a fait l’objet d’adaptations approfondies, notamment en ce qui concerne la disposition des moteurs. Ce point est déterminant dans un environnement aussi turbide que le fond d’un lac, où les mouvements du ROV peuvent remettre les sédiments en suspension et dégrader fortement la visibilité.

Le télépilotage, une nouvelle compétence de l’enquêteur

En France, la Gendarmerie nationale forme depuis 1962 les techniciens en investigations subaquatiques. Ils apprennent à rechercher et à préserver les indices, à procéder aux constatations, à prélever des indices immergés et à garantir l’intégrité de la chaîne de conservation des preuves.

Installé à Antibes, le Centre national d’instruction nautique de la Gendarmerie nationale (CNING) occupe une place centrale dans leur formation. En collaboration avec l’Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (IRCGN), il participe à l’élaboration de méthodes d’enquête adaptées aux spécificités des milieux aquatiques.

Dans ce cadre, le pilotage d’un ROV n’est pas envisagé comme une spécialité distincte, ni comme un service assuré par un tiers, mais comme une compétence supplémentaire de l’enquêteur subaquatique. Celui qui en assure la conduite ne se contente pas de manœuvrer un engin : il analyse une scène, élabore une stratégie de recherche, examine les points d’intérêt et prépare, lorsque cela s’avère nécessaire, l’intervention des plongeurs.

Ce que l’expérimentation de Saint-Cassien a montré

L’expérimentation menée à Saint-Cassien a permis d’aborder une difficulté très concrète : comment explorer une scène immergée sans l’altérer ? Autour de l’avion, Victor 300 devait progresser lentement, maintenir une distance suffisante, éclairer la zone sans saturer l’image et éviter de remettre la vase en suspension. Ses propulseurs pouvaient troubler l’eau, son câble ombilical s’accrocher au relief ou à un élément de l’appareil, et le moindre contact involontaire risquait de déplacer un indice avant qu’il ne soit repéré.

Cette exigence de précaution impose une méthode rigoureuse. Avant tout prélèvement, chaque objet doit être précisément localisé et décrit : à quelle profondeur se trouve-t-il ? Est-il posé, coincé ou partiellement enfoui ? Quelle est son orientation ? Se situe-t-il à proximité d’un autre élément ? Dans le scénario de l’avion, un fragment de structure, un câble, un sac ou un objet métallique ne revêtent pas la même signification selon leur position par rapport au fuselage.

L’emploi du ROV prolonge et améliore les capacités d’exploration. Son autonomie sous l’eau, cinq à dix fois supérieure, selon la profondeur, au temps d’immersion d’un plongeur, permet d’observer durablement la scène, de multiplier les prises de vue et de vérifier les points d’intérêt sans exposer inutilement les personnels. Les plongeurs peuvent ainsi consacrer leur temps d’intervention, nécessairement limité, aux opérations qui exigent leur présence : constatations rapprochées, prélèvements et manipulations délicates. En permettant l’observation avant le toucher, le ROV contribue à préserver les indices, à mieux préparer l’intervention humaine et, en définitive, à gagner un temps précieux pour l’enquête.

Observer, enregistrer, prouver

Vue depuis la surface, une vidéo sous-marine peut donner l’impression que l’invisible devient enfin maîtrisable. Pourtant, dans une enquête judiciaire, voir ne suffit pas. La turbidité altère la perception des distances, les projecteurs provoquent des reflets, les particules masquent les contours et même une caméra performante peut se révéler peu efficace dans une eau chargée.

La photogrammétrie sous-marine permet, à partir de prises de vue réalisées sous plusieurs angles, de reconstituer en trois dimensions une scène ou un objet. Elle peut ainsi restituer la position relative des éléments observés autour d’une épave ou d’un véhicule immergé, sous réserve de maîtriser l’éclairage, la distance et la qualité des images.

Images 3D de l’avion immergé dans le lac de Saint-Cassien.
Gendarmerie nationale, Fourni par l’auteur

Déjà employée par les plongeurs-enquêteurs, cette technique est embarquée sur Victor 300. Pour autant, à qualité optique équivalente, le plongeur reste toutefois plus performant : sa perception directe de l’environnement, sa mobilité et sa capacité à ajuster immédiatement son cadrage et son éclairage lui permettent d’obtenir des images plus précises. Le télé-pilote demeure, quant à lui, limité par le champ de vision des caméras, la traction du câble et les mouvements des propulseurs, susceptibles de remettre les sédiments en suspension. En l’absence de plongeur humain, notamment lorsque les conditions rendent son engagement impossible ou trop dangereux, les images acquises par le drone sous-marin n’en demeurent pas moins précieuses : correctement contextualisées et documentées, elles fournissent à l’enquête des éléments d’observation et d’analyse essentiels.

Le sonar multifaisceaux permet quant à lui de dépasser certaines limites de l’imagerie vidéo. En utilisant les ondes acoustiques plutôt que la lumière, il se révèle extrêmement efficace dans une eau très turbide, voire en l’absence totale de visibilité. Il permet de repérer des formes, de mesurer des distances, de restituer le relief du fond et de cartographier l’environnement immédiat de l’épave. Sans remplacer l’image optique, il la complète en révélant des structures ou des anomalies invisibles à la caméra et en guidant le télé-pilote ROV vers les zones qui nécessitent une observation plus approfondie.

Un outil au service de la méthode

L’expérimentation de Saint-Cassien l’a rappelé : la technologie n’est utile que si elle respecte la scène. Sous l’eau, tout est plus lent, plus fragile, plus incertain. Le ROV ne décide pas ce qui constitue une preuve. Il donne à l’enquêteur un regard supplémentaire, un temps d’observation et une capacité de documentation renforcée.

C’est à cette condition que les drones sous-marins pourront réellement faire progresser l’investigation sous l’eau : non comme des machines autonomes, mais comme des outils au service d’une expertise humaine, d’une méthode d’enquête et d’une chaîne de preuve.


Cet article a été rédigé en collaboration avec le capitaine Julien Fabrini et l’adjudant Pierre Vadam du CNING. Il s’inscrit dans le cadre du projet de recherche « DIVER, Conception et développement d’un ROV (Remotely Operated Vehicle) pour assister les enquêteurs judiciaires subaquatiques lors des plongées profondes », soutenu par l’Agence de l’innovation de défense (AID). Les auteurs tiennent à remercier le lieutenant colonel Philippe Baron, commandant du CNING, le colonel Alexis Bourges, commandant du Centre de recherche de la Gendarmerie nationale (CRGN), ainsi que le colonel David Bièvre, ancien directeur-adjoint du CRGN et directeur du programme de recherche interdisciplinaire PRISMES, pour leur relecture attentive.


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Crimes sous l’eau : les robots, une nouvelle compétence pour les enquêteurs subaquatiques – https://theconversation.com/crimes-sous-leau-les-robots-une-nouvelle-competence-pour-les-enqueteurs-subaquatiques-286604

La selección: así hemos cambiado desde el 11-S

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Lola Delgado, Editora de Política y Sociedad, The Conversation

El World Trade Center el 11-S tras el primer ataque a la Torre Norte. Library of Congress

Casi 3 000 muertos. Así, de un plumazo. Y más de 25 000 heridos. Todo, en menos de una mañana. Fue el atentado terrorista más mortífero de la historia y muchas de las personas que están leyendo estas líneas lo vivieron en directo aquel 11 de septiembre de 2001. Cómo olvidarlo…

¿Qué estaba haciendo usted cuando se enteró? ¿Lo recuerda? Todos lo hacemos, especialmente los que tenemos ya unos años, y más especialmente todavía quienes en aquel momento ya éramos periodistas.

Sabemos perfectamente cómo transcurrió aquel día y cómo aquellos impactos brutales de aviones sobre rascacielos impactaban también en nuestra cabeza y en cada uno de los poros de nuestra piel, en nuestros ojos, en nuestras entrañas. El horror en tiempo real. El salvajismo más aterrador en las pantallas de las televisiones de todo el mundo. En 25 años no lo hemos podido olvidar.

¿Cómo hemos cambiado desde entonces? ¿Cómo es hoy ese mundo en el que cuatro aviones fueron secuestrados por terroristas suicidas y dejaron al planeta absolutamente sobrecogido, impotente, en estado de shock? Desafortunadamente, no es mejor, especialmente el país que lo sufrió en su piel, donde la democracia ha dado marcha atrás. 25 años después de aquello, Estados Unidos ha perdido su estatus de democracia liberal plena por primera vez en la historia reciente.

El orden y la seguridad adquirieron una nueva dimensión aquel día. Y en su nombre algunos derechos humanos pendieron de un hilo que los ataques preventivos o las detenciones arbitrarias debilitaban cada día más. Y todos lo consentimos.

Los aviones y los aeropuertos, cómo no, se blindaron con controles exhaustivos, con cabinas de mando dependientes de unos protocolos especialísimos de apertura. Estados Unidos creó la Administración de Seguridad en el Transporte. En Europa se respondió con el Reglamento (CE) 2320/2002, que estableció la obligación de realizar inspecciones de seguridad a todos los pasajeros y equipaje de la bodega.

Pero la transformación no se quedó en los aeropuertos. El 11-S cambió nuestra manera de mirar el mundo. La amenaza terrorista pasó a formar parte del paisaje cotidiano y la llamada “guerra contra el terror” convirtió la seguridad en una prioridad capaz de justificar guerras, vigilancia y restricciones que antes habrían resultado difíciles de aceptar. Y los líderes de Al-Qaeda, Osama bin Laden y Ayman al-Zawahri, responsables últimos de aquel ataque, por fin cayeron.

Tres años después del atentado en Nueva York, otro día 11, pero esta vez de marzo, España sufrió el mayor ataque de su historia. El terror yihadista reapareció y puso su objetivo en el corazón del país, en Madrid, provocando el mayor atentado terrorista en Europa: 192 muertos y 1 856 heridos.

La literatura, el cine y otras expresiones culturales terminaron reflejando la nueva realidad que había dejado el 11-S, ocupándose del relato de lo que pasó: el atentado dejó de ser solo un acontecimiento para convertirse en un marco desde el que contar la guerra, la sospecha, las fronteras y el miedo.

También cambió Nueva York. Las Torres Gemelas desaparecieron del horizonte, pero su ausencia se convirtió en un nuevo símbolo de la ciudad. El vacío que dejaron sus huellas, convertido en memorial, recuerda que también la arquitectura puede convertirse en memoria colectiva.

El golpe tuvo consecuencias económicas, aunque menos profundas y duraderas de lo que podría sugerir la magnitud de la tragedia. Los mercados estadounidenses permanecieron cerrados varios días y algunos sectores, como el transporte aéreo y el turismo, sufrieron especialmente, pero la economía mundial acabaría demostrando que otros acontecimientos posteriores tendrían un impacto mucho mayor.

Quizá el cambio más profundo, sin embargo, ocurrió dentro de nosotros. Aquel día aprendimos que el miedo puede ser colectivo, instantáneo y global. Pero también que, frente a una catástrofe, junto al miedo aparecen la solidaridad, la gratitud y la necesidad de comprender. Veinticinco años después, quizá esa sea una de las pocas lecciones que merece la pena conservar.

The Conversation

– ref. La selección: así hemos cambiado desde el 11-S – https://theconversation.com/la-seleccion-asi-hemos-cambiado-desde-el-11-s-291767

Coopération, confiance en soi, curiosité… Ce que PISA nous apprend des compétences sociales et émotionnelles des élèves

Source: The Conversation – in French – By Marie Duru-Bellat, Professeure des universités émérite en sociologie, Centre de recherche sur les inégalités sociales (CRIS), Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Si les résultats de la dernière enquête PISA inquiètent, il faut les interpréter avec prudence.

  • Les évolutions de certains pays dans le temps montrent que des réformes éducatives ouvrent des marges de progression.

  • Alors qu’on valorise beaucoup l’acquisition de connaissances, PISA interroge aussi le bien-être des élèves.


La dernière enquête du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA 2025) confirme le rang moyen de la France dans le classement général, si l’on s’en tient aux pays de l’OCDE. Nos scores moyens s’avèrent en forte baisse, en mathématiques comme en maîtrise de l’écrit (la baisse est plus modérée en « culture scientifique »). Cela correspond, en une dizaine d’années, à un an et demi voire deux ans d’apprentissage.

Au-delà du catastrophisme ambiant, l’interprétation de ces résultats requiert de la prudence. Le score moyen des pays et leurs rangs de classement ne nous délivrent aucun message univoque en eux-mêmes.

Si leur évolution temporelle doit interpeller, on ne peut non plus en tirer des leçons mécaniques. Mais le suivi sur de longues périodes des performances et des réformes est éclairant. Et les enquêtes PISA soulignent aussi le rôle des compétences socio-émotionnelles, de la confiance en soi à l’empathie dans les apprentissages.

Des jeunes Français de plus en plus moyens ?

La baisse moyenne que rencontre la France reflète la hausse du pourcentage d’élèves en grande difficulté : ils comptent, en mathématiques et en maîtrise de l’écrit, pour environ un tiers des élèves, contre environ 20 % dans les dernières enquêtes. Il se confirme que la France a un problème durable avec ces élèves faibles, sachant qu’elle peine aussi de plus en plus à dégager des élèves de très bon niveau : en mathématiques, nous n’en comptons plus que 4 %, contre 7 % en moyenne dans l’OCDE.

Pourtant, il importe de souligner que les jeunes lycéens français sont d’un bon niveau quand ils fréquentent une classe de seconde générale ou technologique. Ils font alors jeu égal avec les élèves asiatiques, ou ceux de Lettonie ou du Royaume-Uni, tant pour les mathématiques que pour la compréhension de l’écrit.

Mais ils ne représentent que 65 % des élèves testés dans PISA, alors que 20 % de nos élèves sont en lycée professionnel et les autres au collège (du fait des redoublements), ces deux groupes tirant vers le bas les scores moyens. A nouveau, c’est l’incapacité de notre système à garantir des acquis solides à tous les élèves, pas seulement aux « bons », qui pose problème. Il s’ensuit des inégalités sociales de performance plus marquées qu’ailleurs.

Pour tempérer ce jugement assez noir, il faut souligner qu’en matière de culture scientifique, nos résultats sont à la fois moyens et plus stables, alors même que les enquêtes TIMSS de 2023 (en CM1 et en quatrième) avaient révélé le niveau médiocre des élèves français. Voilà qui est crucial à l’ère des « fake news » et d’un certain scepticisme envers la science…

Des marges de manœuvre pour progresser

L’apport essentiel des résultats, au-delà des constats factuels, c’est de convaincre qu’il y a du jeu : non seulement certains pays comparables à la France font mieux que nous ou s’avèrent moins inégalitaires, mais au fil des enquêtes PISA, se montrent capables de s’améliorer.

Aujourd’hui, on dispose d’études qui documentent les réformes faites et qui, rapprochées des résultats PISA et d’autres enquêtes internationales, suggèrent des pistes d’amélioration. Sont ainsi mises en perspective les progressions importantes des performances des élèves entre les enquêtes PISA de 2003 à 2015 en Angleterre, en Pologne ou au Portugal pour ne retenir que des pays proches.

Il en ressort une variété de pistes telles que fixer des objectifs chiffrés clairs (par exemple, tel pourcentage d’élèves sous tel seuil de compétence à un « keystage » donné pour l’Angleterre), imposer un schéma type pour des leçons ou une certification des manuels, évaluer et communiquer régulièrement les résultats, organiser des tutorats précoces pour les élèves en difficulté…

L’impact de facteurs psychologiques

On ne saurait chercher seulement des « causes » institutionnelles aux différences de performance. L’OCDE le défend depuis longtemps, et de plus en plus de recherches le démontrent, des éléments personnels affectent les performances scolaires en général et plus encore dans les matières scientifiques. Jouent ainsi sur les performances les compétences socio-émotionnelles ou socio-comportementales (confiance en soi, confiance en sa capacité à progresser, capacités d’empathie et de collaboration, persévérance, curiosité, créativité…).

L’impact de ces « compétences » prises une à une est démontré par les études précédentes de l’OCDE (d’où leur intégration dans les questionnaires PISA) : par exemple, les liens entre anxiété ou confiance en soi et résultats notamment en mathématiques sont avérés. Or les études de la DEPP révèlent chez les élèves français, une moindre confiance dans leurs capacités à progresser, un niveau d’anxiété particulièrement marqué, ou encore des attitudes moins ouvertes à la résolution de problèmes…

Dans le cadre d’une conférence de consensus du CNESCO en 2024, un texte de synthèse a fait le point sur les liens positifs entre ces compétences et les parcours scolaires des jeunes.

Cependant, une recherche récente montre que, comme pour toutes les caractéristiques institutionnelles des systèmes éducatifs, on ne saurait tirer des enseignements de corrélations bien établies entre résultats scolaires et compétences prises une à une sans considérer comment celles-ci s’intègrent, dans les politiques éducatives ou les pratiques pédagogiques et sont plus ou moins associés, selon les pays, à une meilleure réussite.

Des modèles qui s’inscrivent dans un contexte…

Les compétences socio-émotionnelles qui s’avèrent « rentables » diffèrent d’un pays à l’autre, tout en voyant leur impact un peu atténué si l’on tient compte du milieu social des élèves et leur influence est liée au climat des classes, lui-même plus ou moins favorable.

Mais il peut y avoir des situations qui s’écartent de ces relations moyennes ; par exemple, les élèves japonais sont à la fois très bons en mathématiques et très anxieux… Donc, à nouveau, il faut se méfier des emprunts estimant qu’un seul paramètre peut changer la donne. Le bien-être de la jeunesse coréenne ne semble pas être à la hauteur des performances élevées révélées par PISA ; il en va de même dans nombre de pays dont les jeunes ont des performances élevées comme l’Estonie ou la Pologne…

Notons en outre que ces compétences socio-émotionnelles ne joueraient pas seulement sur les résultats académiques mais sur l’insertion, à niveau de diplôme donné.

La prise en compte de ces paramètres est d’autant plus pertinente dans le contexte français que PISA livre également d’autres indices sur le climat des classes : des relations entre enseignants et élèves moins confiantes, des élèves qui, moins qu’ailleurs, disent recevoir des retours individualisés sur leur travail, se sentent moins encouragés…

Ces climats de classe affecteraient les performances par l’intermédiaire des compétences socio-émotionnelles et de la motivation des élèves ; il y aurait là un des vecteurs de « l’effet maître ». Ces constats ne sont pas très étonnants dans un pays où l’on a longtemps méprisé les questions pédagogiques, mais ils doivent être soulignés quand on sait que ce sont les élèves les plus faibles qui sont le plus affectés par la qualité de cet encadrement.

Reste que, si les enquêtes PISA documentent les compétences des élèves de 15 ans, ce qui est fondamental en soi, notamment avec la focalisation de cette dernière enquête sur les attitudes face à la science, cela ne doit pas détourner de finalités éducatives plus larges visées par la scolarité de tous.

Alors que nous valorisons dans le système français l’acquisition de connaissances, PISA se polarise sur ce que les élèves sont capables d’en faire et plus largement sur l’« état » mental des jeunes de 15 ans. Certes, non sans souci de « rentabilité » : il s’agit de lier les variables psychologiques aux performances… Mais les dimensions psychologiques comme la confiance en soi et la croyance dans ses propres capacités d’action peuvent être considérées comme des objectifs en eux-mêmes de l’action éducative…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Coopération, confiance en soi, curiosité… Ce que PISA nous apprend des compétences sociales et émotionnelles des élèves – https://theconversation.com/cooperation-confiance-en-soi-curiosite-ce-que-pisa-nous-apprend-des-competences-sociales-et-emotionnelles-des-eleves-291692

Apple vs Union européenne : quand le DMA fracture une tribu de 1,5 milliard de personnes

Source: The Conversation – in French – By Dominique Billon, Professeur de Marketing, Kedge Business School

Les utilisateurs des applis 100 % Apple pourront-ils continuer à communier ensemble simultanément ? Copie d’écran d’un membre Apple Fitness+ fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Avant le lancement d’un nouvel iPhone pliant, Apple a dévoilé en juin dernier une nouvelle version de SIRI renforcé à l’IA.

  • Les consommateurs français et européens risquent de ne pas pouvoir l’expérimenter, en raison du DMA.

  • Pour les aficionados de la marque qui se vivent comme membres d’une même communauté, cette impossibilité d’accéder à une nouvelle fonction a un impact plus important que l’on pourrait imaginer.


Juin 2026. Apple dévoile Siri AI, un assistant personnel, capable de communiquer avec les principales applications d’Apple et celles d’autres entreprises, de s’adapter au contexte de chacun, et de respecter la vie privée. L’entreprise souligne des difficultés à se conformer au règlement européen sur les marchés numériques. En effet, le Digital Markets Act exige qu’Apple donne aux IA concurrentes la même facilité d’accès aux applications et aux données personnelles que Siri AI.

Pour expliquer ses difficultés, la marque californienne met en avant sa volonté de « préserver la vie privée et la sécurité » de ses utilisateurs et déclare ne pas être en mesure d’annoncer une date de disponibilité pour le marché européen.

Une transformation de l’expérience utilisateur

Si la date de lancement de nouveaux produits peut varier selon les zones géographiques, ce cas est différent. Il ne s’agit pas d’un modèle d’iPhone qui arrive quelques mois plus tard. Il est question d’une ressource totalement intégrée au système d’exploitation, qui va transformer l’expérience utilisateur, dont seront privés les utilisateurs européens.




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Parmi les fonctionnalités concernées, citons d’abord la nouvelle application Siri AI, l’assistant « intelligent » annoncé comme capable de comprendre le contexte personnel (lire les courriels, messages, photos, contacts ou réunions) afin de répondre à des requêtes complexes, du type : « Retrouve l’adresse du restaurant que Julie m’a envoyée dans mes messages la semaine dernière, vérifie la météo prévue là-bas samedi soir et ajoute un rappel d’itinéraire dans mon calendrier 1 heure avant. » Sont aussi visées la version enrichie de Visual Intelligence, qui analyse et reconnait ce qui se trouve devant l’objectif ou à l’écran en temps réel. Et enfin, des nouveaux outils d’écriture intégrés au système.

En résumé, un assistant capable de dialoguer avec les applications, de comprendre le contexte de l’utilisateur, de rédiger ou résumer à sa place. La non-disponibilité de Siri AI exclut les Européens des nouvelles pratiques partagées par les utilisateurs d’Apple dans le monde et dégrade leur place dans cette tribu.

La tribu aux écouteurs blancs

Dans une société décrite par le sociologue Baumann comme « liquide », les individus sont confrontés au défi de construire leur identité sans pouvoir s’appuyer sur les cadres de référence et les ressources fournies par des institutions traditionnelles (État, partis politiques, entreprises…). Cherchant à créer du lien social, ils se regroupent dans des communautés ou des tribus, sur une base ethnique, culturelle ou affinitaire. Michel Maffesoli a décrit cela dans le Temps des tribus. On entre dans une (ou plusieurs) tribu(s) par un choix d’appartenance, pour « réenchanter » son monde à travers un univers de rituels, de pratiques, d’émotions, de récits et d’imaginaires partagés.

Une marque peut être un tel objet de regroupement. Dès 2001, Muniz et O’Guinn introduisent le concept de communautés de marques et décrivent leurs caractéristiques : la constitution d’un système culturel propre, le partage de récits de marque, des pratiques d’entraide, un rôle de promotion, et des rassemblements autour du totem que représente la marque.

Par la suite, plusieurs communautés de marques sont étudiées par les chercheurs : Harley-Davidson, Jeep, Macintosh, Star Trek, ou encore Nutella…

Une tribu aux motivations variées

Dans le cas d’Apple, le terme de tribu peut être préféré à celui de communauté, afin de prendre en considération la place que la marque a prise en 2026 dans la vie de plus de 1,5 milliard d’individus, et le fait que les motivations de leur attachement à la marque sont variées. Pour certains, elle peut être utilitaire (facilité d’utilisation, coût de sortie vers Android élevé…) ; pour d’autres, elle sera symbolique (expression de soi, statut)…

La communauté de marque est centrée sur la marque comme un totem de rassemblement. Elle est structurée, durable, et ses membres sont moralement engagés. La tribu au sens de Maffesoli est davantage basée sur une appartenance émotionnelle et esthétique, un affect partagé, une fluidité des pratiques, et sur des rassemblements autour de moments clés, comme, par exemple, le lancement d’un nouvel iPhone.

L’appartenance peut être multiple, et les frontières poreuses : un membre de la tribu Apple peut se passionner pour Fortnite Battle Royale sur son PC. Enfin, si la marque définit la communauté, son rôle est davantage de servir la tribu. Elle supporte souvent des liens préexistants (familiaux, amicaux…), plutôt que de les créer de toutes pièces.

Les membres de la tribu Apple partagent des signes de reconnaissance : les écouteurs blancs signalent cette appartenance dans les transports, les lieux de vie, les écoles… Ils partagent aussi des pratiques. Par exemple, ils organisent leur mémoire familiale commune dans les albums partagés d’iCloud. Les photos des événements familiaux circulent dans un espace réservé aux membres désignés. Avec AirDrop, ils partagent un fichier avec quelqu’un de physiquement proche, créant ainsi un lien de proximité instantané.

Rituels en commun

Ils partagent également des rituels, comme ceux que j’ai étudiés dans ma thèse consacrée à l’utilisation de la marque pour construire l’identité familiale. Ainsi, l’utilisation de FaceTime favorise une participation à distance à des rituels de la vie familiale :

« Nanie, tous les matins à 8h, elle est dans son lit, elle attend l’appel de son petit-fils, elle coupe son William Leymergie et elle fait FaceTime » (Denis, mon beau-père).

Offrir un cadeau Apple peut être une manière d’afficher l’appartenance à un groupe familial : « Je n’aurais jamais aimé qu’on m’offre une autre tablette qu’un iPad… C’est un signe de reconnaissance. »(Fabienne, recevant un iPad de ses 3 enfants).* Certains pratiquent une forme d’« économie circulaire » au sein de leur famille ou de leur groupe d’amis : « Toi, tu achètes pas mal de trucs, tu les revends ou tu les donnes… Donc les produits ont une deuxième vie chez nos amis ou dans la famille ». (Valérie, mon épouse). Les membres de la tribu Apple peuvent également vivre ensemble des activités culturelles ou sportives : regarder un film (Apple TV), écouter de la musique (Apple Music) ou s’entrainer à distance (Apple Fitness+) avec SharePlay.

Nombreux sont ceux qui partagent sur les réseaux sociaux des rituels liés à la marque : le déballage du dernier iPhone, la visite d’un Apple Store lors d’un voyage, le visionnage des keynotes…

Enfin, être membre de la tribu, c’est, à des degrés divers selon les personnes, s’approprier et communiquer à propos de la Saga Apple et sa mythologie : le « garage des parents de Steve Jobs » ou la campagne de communication Think Different.

Le lien importe plus que le bien

Ces exemples illustrent une idée forte, formulée par Bernard Cova : « le lien importe plus que le bien ». Nous achetons moins les fonctionnalités d’un produit, que les liens qu’un produit ou, plus globalement, une marque, nous permet de créer et de renforcer avec les autres. C’est la “valeur de lien”.

La marque devient, comme le souligne Celia Lury, une plate-forme évolutive de ressources, un support dynamique des pratiques des consommateurs, un médiateur incontournable entre les utilisateurs. Il peut s’agir de ressources symboliques (le récit de la marque, des slogans…), de ressources matérielles (des produits, des magasins…), de ressources humaines (le personnel des magasins…) ou technologiques (des services en ligne…). La marque Apple n’est pas seulement une gamme de produits désirables. C’est une marque qui accompagne ses utilisateurs dans leur vie, et met à leur disposition une plate-forme de ressources relationnelles.

Hey « et Google » ?

Le DMA formule la même exigence pour Google que pour Apple. Pour autant, les conséquences sont-elles comparables ? Ce serait le cas si l’on pouvait parler d’une tribu Android. L’utilisateur d’Android n’est pas un membre. Il est un consommateur de services auxquels il accède gratuitement dans la majorité des cas. Il est également un produit, car les annonceurs paient pour accéder à lui et à ses données.

Peu de signes visibles témoignent de l’existence d’une tribu Android. Où sont les équivalents des AirPods, iPhone ou MacBook que les gens sont fiers d’afficher pour exprimer leur identité et leur connexion émotionnelle à la tribu Apple ? Où sont les rituels partagés exprimant l’effervescence collective observée devant les Apple Store à l’occasion du lancement d’un iPhone ? Enfin, le récit mythologique fondateur d’Apple, la puissance symbolique du logo Apple ne trouvent pas d’équivalent chez Google, malgré son succès mondial. Elle est une marque fonctionnelle telle que définie par Park, Jaworski et MacInnis. Elle répond à des besoins utilitaires, mais sans dimension symbolique ou expérientielle remarquable.

Ouest France 2025.

DMA : le lien brisé

LE DMA vise à réglementer les marchés numériques. Il cible les « contrôleurs d’accès » d’Internet, et lutte contre leurs pratiques anticoncurrentielles. Il poursuit des objectifs légitimes : concurrence, innovation, et liberté de choix du consommateur.

Mais il applique des outils de régulation de marché à une infrastructure de lien social. En régulant le bien (Siri AI), il détériore le lien social tissé depuis plus de 20 ans dans la tribu Apple. Les 120 millions d’Européens utilisateurs d’iPhone appartiennent toujours à la tribu Apple, mais ils sont des membres de seconde zone, exclus des nouvelles pratiques et des nouveaux rituels qui vont se développer avec Siri AI. Ils regarderont sur YouTube leurs homologues états-uniens utiliser Siri AI, en espérant que leur tour viendra.

La relation à la marque est également dégradée, puisque le brand love, le degré d’attachement émotionnel envers la marque est menacé, car celle-ci ne tient plus la totalité de sa promesse avec les européens. Le DMA provoque une double altération : une rupture du lien tribal entre les membres de la tribu en fonction de leur zone géographique, et un accroc dans la relation émotionnelle à la marque.

La question du coût du déclassement forcé des millions de personnes qui sont à la fois membres de la tribu Apple, et citoyens de l’Union européenne est une réflexion à ouvrir. En cas d’échec dans les négociations, qui sera tenu responsable de la dégradation du lien ?

The Conversation

Dominique Billon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Apple vs Union européenne : quand le DMA fracture une tribu de 1,5 milliard de personnes – https://theconversation.com/apple-vs-union-europeenne-quand-le-dma-fracture-une-tribu-de-1-5-milliard-de-personnes-288825

La conversación docente: motivar no es ponerlo fácil

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Eva Catalán, Editora de Educación, The Conversation

En estos instantes, las emociones en su mente pueden ser de dos tipos: entusiasmo y ganas ante el curso que empieza, la página en blanco, el capítulo a estrenar; o desasosiego y angustia ante precisamente esas mismas cosas (y la sospecha, quizá, de que nada va a ser tan nuevo ni tan diferente). Es probable incluso que combine las dos sensaciones o que las alterne.

Nuestra conversación docente llega con la intención de inspirar más de lo primero y suavizar lo segundo. Empezando por lo más importante: ¿cómo llegar a ser esa profesora o profesor que motiva? ¿Cómo conseguir que los veinte o treinta o cuarenta pares de ojos que tendré pronto de nuevo pendientes de mis palabras las encuentren interesantes, con sentido, y las escuchen con interés?

Rubén Camacho Sánchez, de ESADE y UNIR y su compañera Rosa Gómez del Amo de UNIR analizan justamente esta noción de la “motivación” desde una perspectiva científica. Estar motivado es una de las claves no solo del interés sino del rendimiento académico, y aunque no depende solo de los docentes, es una especie de ‘santo grial’. Pero a veces se confunde con diversión, entretenimiento, conseguir una clase “amena”. Y no es lo mismo.

Para lograr la motivación tiene que haber también su poquito de dificultad, su mucho de esfuerzo; su dosis justa de “yo puedo” y también de “esto me cuesta”. Es como la receta de una pócima mágica, porque además, no es la misma para cada persona ni para cada situación. Pero entendiendo los cuatro ingredientes clave, cada uno la puede ajustar a la medida.

Empezamos este curso 26-27 reivindicando también el silencio en el aula, y con artículos sobre la diferencia entre leer mucho y entender lo que se lee, sobre cómo salvar la brecha socioecónomica que influye en la capacidad de esfuerzo, la diferencia entre empezar un grado universitario y terminarlo cuando hablamos de equidad educativa, y por qué en el debate público sobre educación las mujeres, que son mayoría en la docencia, no están representadas de manera equilibrada.

Como novedad, verán más abajo una sección dedicada a la inteligencia artificial con análisis, reflexiones y propuestas concretas. Y nuestro habitual rincón con artículos para compartir en clase con los estudiantes sobre videojuegos y privacidad, grafiteros de la edad media y la química del helado perfecto.

The Conversation

– ref. La conversación docente: motivar no es ponerlo fácil – https://theconversation.com/la-conversacion-docente-motivar-no-es-ponerlo-facil-291827

Rendre les forêts des Landes moins vulnérables aux incendies : comment faire ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Christophe Domec, Professor of Sustainable Forest Management, Bordeaux Sciences Agro, Inrae

Avec près de 800 000 hectares, le massif des Landes de Gascogne constitue la plus grande forêt de plantation d’Europe. Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Les monocultures de pin maritime sont très vulnérables aux incendies.

  • Diversifier les espèces, la structure et l’âge des peuplements pourrait notamment rendre les forêts plus résilientes aux flammes.

  • Ces orientations auraient également d’autres bénéfices face, par exemple, aux pathogènes.


Cela n’aura échappé à personne, les forêts des Landes sont particulièrement vulnérables aux incendies. Certains feux deviennent plus fréquents, plus intenses et plus difficiles à maîtriser. Le constat est sans appel, mais cet état de fait n’est pas une fatalité.

Une partie des solutions pourrait passer par une transformation de la manière dont nous cultivons la forêt et organisons le territoire.

La forêt des Landes

Pour voir comment l’on pourrait minimiser les risques d’incendie, commençons par regarder à quoi ressemblent aujourd’hui les forêts des Landes de Gascogne.

Avec près de 800 000 hectares, ce massif constitue la plus grande forêt de plantation d’Europe. Il est constitué en grande majorité de forêts privées dominées par le pin maritime.

Parmi tous les arbres autochtones, ce pin est celui qui tolère le mieux les sols sableux pauvres du plateau landais, saturés en eau au printemps et secs en été. Sa forte productivité explique sa plantation massive au XIXᵉ siècle après le drainage des marais. Ce modèle a généré depuis d’importants revenus pour l’Aquitaine et a conduit à des paysages forestiers très homogènes.

Pourquoi certaines forêts brûlent-elles plus que d’autres ?

De nos jours, ce massif est devenu très vulnérable aux incendies, et cela constitue un problème majeur. Toutefois, les feux dans les Landes de Gascogne sont très anciens : des charbons enfouis attestent leur récurrence dans la région depuis au moins 10 000 ans.

Bien que cela puisse surprendre, les feux de végétation peuvent aussi jouer un rôle bénéfique dans certains écosystèmes : ils participent naturellement à leur fonctionnement. Mais le réchauffement climatique d’origine humaine accentue les sécheresses et les conditions favorables aux incendies de haute intensité. Lorsqu’ils couvrent aussi des étendues anormalement grandes, ces incendies sont qualifiés de « mégafeux » et peuvent dépasser la capacité de résilience de nombreux écosystèmes.

Un feu est d’autant plus dangereux qu’il se propage rapidement à haute intensité. Cette propagation dépend notamment de quatre caractéristiques que l’on retrouve dans le massif landais :

Il y a tout d’abord la densité des boisements. Dans les Landes de Gascogne, une plantation de pin maritime compte généralement de 1 100 à 1 400 arbres par hectare au départ. Cette densité est ensuite progressivement réduite par trois à quatre éclaircies, pour atteindre environ 300 arbres par hectare avant la coupe finale. Ce mode de production crée donc, pendant les premières années, des peuplements denses et très homogènes favorisant la continuité du combustible.

L’inflammabilité de l’espèce joue également. Les aiguilles du pin maritime sont longues et sèchent facilement et contiennent des composés inflammables qui favorisent leur combustion.

La biomasse morte peut aussi accentuer le risque d’incendie. Dans les Landes, elle est notamment constituée d’un tapis au sol d’aiguilles et de débris issus de la végétation, qui peut devenir très combustible lorsqu’elle est sèche.

Enfin, la continuité des combustibles est également décisive. Elle est ici favorisée par de vastes peuplements homogènes. Les arbres ont souvent la même taille parce qu’ils sont plantés simultanément après une coupe rase (abattage de tous les arbres d’une parcelle) et conduits selon une même rotation.

Dans ces plantations, la végétation du sous-bois peut créer une continuité verticale des combustibles entre le sol et les houppiers (branches, rameaux et feuillage de l’arbre) et ainsi favoriser le passage d’un feu de surface, qui brûle principalement la végétation et la litière au sol, à un feu de cime, qui se propage ensuite d’un houppier à l’autre. Ce changement est déterminant, car les feux de cime sont particulièrement intenses, se propagent plus rapidement et deviennent bien plus difficiles à maîtriser.

Aux antipodes de ce qu’on constate actuellement dans le massif landais, des peuplements irréguliers, mélangés et spatialement hétérogènes permettent, eux, de réduire la continuité des combustibles, limitant le passage des feux de surface aux feux de cime et créant des mosaïques paysagères susceptibles de ralentir la propagation des incendies.

La question n’est donc pas seulement de savoir combien de forêts brûlent, mais surtout comment le paysage est organisé avant l’éclosion du feu. Une forêt présentant davantage de diversité d’espèces, d’âges et de structures est susceptible d’offrir davantage de discontinuités qu’un paysage très homogène.

Quels changements possibles ?

Plutôt que de transformer l’ensemble des Landes de Gascogne, plusieurs évolutions peuvent être envisagées lorsqu’elles sont techniquement et économiquement possibles :

  • Diversifier les espèces d’arbres. Il serait possible de favoriser des feuillus moins inflammables, dont le feuillage plus humide et sans résine s’enflamme moins facilement que celui des pins. Des peuplements mixtes pourraient associer au pin maritime des espèces locales adaptées aux conditions du milieu, comme le chêne tauzin dans les landes les plus sèches et le bouleau verruqueux dans les secteurs plus humides.
Deux structures forestières contrastées dans les Landes. À gauche : plantation industrielle de pins maritimes de 25 ans, homogène et peu diversifiée, présentant une forte continuité horizontale et verticale du combustible (Léon, Landes, août 2023). À droite : forêt mixte de chênes tauzins et chênes pédonculés, chênes-lièges, pins maritimes et arbousiers, caractérisée par une forte diversité et une structure hétérogène de la canopée et du sous-bois, limitant la continuité du combustible et l’inflammabilité du peuplement (Moliets-et-Maa, Landes, août 2024).
Fourni par l’auteur
  • Diversifier la structure et l’âge des peuplements. Au lieu de paysages formés de plantations d’arbres de même âge, des structures irrégulières et des âges plus variés créent une mosaïque plus hétérogène qui limitent également la propagation des flammes. Ces effets de bordure génèrent de surcroît des milieux diversifiés, combinant l’abri des résineux et les ressources alimentaires des feuillus.

  • Maintenir un couvert forestier continu dans le temps. Il s’agit de limiter le recours systématique aux coupes rases, en privilégiant des coupes sélectives, afin de conserver en permanence une partie du couvert et des arbres d’âges différents. Ce couvert contribue à préserver un microclimat et un sol plus humide ainsi que la régénération. Le pin maritime possède d’ailleurs une forte capacité de régénération, y compris après incendie. Cette continuité du couvert à l’échelle du massif doit s’accompagner de discontinuités stratégiques des arbres et des combustibles afin de limiter la propagation du feu.

Régénération spontanée du pin maritime après l’incendie dans une parcelle de production de 15–20 ans (Hostens, Gironde, février 2025).
Fourni par l’auteur
  • Renforcer les zones d’appui de la politique et des dispositifs de défense des forêts contre l’incendie (DFCI). Le réseau de pistes, de bandes débroussaillées et de zones d’appui de la DFCI constitue déjà une infrastructure essentielle de lutte. Autour de certains axes stratégiques, des zones à moindre combustibilité pourraient être élargies, en combinant éclaircie des pins, réduction des combustibles et conservation de feuillus moins inflammables.

Des zones d’appui d’environ 300 mètres pourraient être expérimentées, non pour garantir l’arrêt des mégafeux, mais pour en réduire l’intensité et la vitesse de propagation à l’approche des infrastructures DFCI et, ainsi, améliorer les conditions d’intervention des pompiers.

  • Gérer la biomasse inflammable. Il faut conserver une partie du bois mort nécessaire à la biodiversité et aux cycles des nutriments, tout en réduisant les combustibles les plus inflammables (litière sèche d’aiguilles, petites branches et morceaux de bois sans valeur économique, des plantes comme la molinie, les fougères ou les bruyères, etc.) dans les secteurs exposés afin de limiter leur continuité et le risque d’incendies sévères.

Des éclaircies suffisamment fortes, notamment par le haut, pour réduire la charge en combustible de la canopée pourraient aussi être envisagées, notamment lorsque les ressources en eau ne permettent plus de soutenir les niveaux actuels de production.


Fourni par l’auteur

L’écoforesterie

Toutes ces pratiques relèvent de l’écoforesterie, qui cherche à gérer la forêt en tenant compte des conditions écologiques, des perturbations et de la variabilité naturelle ou historique des écosystèmes. Cette approche se distingue des modèles sylvicoles intensifs fondés sur des peuplements de même âge et des rotations fixes avec coupe rase.

L’écoforesterie vise ainsi à concilier production forestière, biodiversité et adaptation aux changements globaux. Diversifier les peuplements peut aussi les rendre moins vulnérables à certains ravageurs : autour de Bordeaux, des mélanges de pins maritimes et de bouleaux se sont, par exemple, révélés plus résistants à la processionnaire que les monocultures de pin. Cette diversification pourrait également contribuer à freiner la propagation du nématode du pin en perturbant son insecte vecteur.

En Aquitaine, il s’agit non de remplacer les vastes pinèdes, mais de diversifier progressivement les peuplements et de créer une mosaïque paysagère plus hétérogène, favorable à la biodiversité, au stockage du carbone, à la régénération naturelle et à la résilience face aux perturbations.


Fourni par l’auteur

Une solution parmi d’autres

Néanmoins, les feux ne peuvent pas être totalement supprimés, car, en France et en Europe, dans plus de 97 % des cas, ils sont dus à des causes humaines d’allumage. Aussi l’écoforesterie ne peut-elle empêcher les incendies extrêmes comme ceux observés récemment en Gironde et dans les Landes lorsque leur comportement est principalement contrôlé par des facteurs météorologiques exceptionnels et un agencement du territoire sylvicole qui stimule la propagation des flammes.

L’écoforesterie vise surtout à réduire la sévérité et la propagation des feux et à renforcer la résilience post-incendie, en complément des dispositifs de prévention et de lutte. Cet aménagement peut toutefois réduire la production de bois à court terme et augmenter les coûts de récolte : les coupes sélectives d’une partie des arbres prélèvent moins de bois à chaque intervention et nécessitent davantage de précautions pour préserver les arbres restant sur pied, alors qu’une coupe rase, en abattant tous les arbres d’une parcelle en même temps, permet une récolte plus simple et fortement mécanisée.

Cependant, face au changement climatique et au risque croissant d’incendie, poursuivre la gestion actuelle entraînerait des baisses de revenus forestiers encore plus drastiques, sans parler des risques conséquents pour la sécurité des populations.

Enfin, l’écoforesterie nécessite de renforcer la formation en écologie des futurs forestiers. Bordeaux Sciences Agro, par sa proximité avec le massif landais, peut contribuer au développement et à la diffusion de ces pratiques, en lien avec les acteurs locaux et la filière forêt-bois.

The Conversation

Jean-Christophe Domec a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (projet PHYDRAUCC; ANR-21-CE02-0033-02) ainsi que de la Région Aquitaine (projet GRIFON « Gestion des RIsques multiples en FOrêt de Nouvelle-Aquitaine » et projet IMPACTS « Interactions environneMentales au sein du PAysage entre grandes infrastruCtures énergétiques, aménagemenTS hydrauliques, forêt et vignoble en Nouvelle Aquitaine »). Il est professeur de gestion durable des forêts à l’école Bordeaux Sciences Agro et coéditeur en chef de la revue internationale « Annals of Forest Science ». Il est également membre de Conseil d’Administration PEFC Nouvelle Aquitaine.

Chris Carcaillet enseignait depuis 5 ans l’écologie y compris l’ingénierie écologique à PSL Université (Paris), l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris), l’Institut national Polytechnique (Bordeaux, cycle ingénieur) et à l’Université Claude Bernard (Lyon). Il est membre du bureau éditoriale de Forest Ecology and Management, et éditeur de Annals of Forest Science, Ecoscience, Ecosphere, et Plant Ecology. Il a été membre de l’Expertise Collective du CNRS sur les interfaces urbaines face aux incendies de végétation. Ses recherches récentes ont bénéficié de financements de la DREAL-Corse et de Association National de la Recherche et de la Technologie pour des recherches sur les feux de forêt en Corse.

Richard Michalet est professeur émérite à l’Université de Bordeaux au sein de l’UMR CNRS 5804 EPOC. Spécialiste d’Ecologie des Communautés de plantes, il est éditeur associé pour les journaux scientifiques Oikos (Nordic Ecological Society) et Journal of Vegetation Science (International Association for Vegetation Science).

– ref. Rendre les forêts des Landes moins vulnérables aux incendies : comment faire ? – https://theconversation.com/rendre-les-forets-des-landes-moins-vulnerables-aux-incendies-comment-faire-291207