Pourquoi vous ne pouvez pas faire de « détox de dopamine »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jérémie Naudé, Chargé de recherche au CNRS, neurobiologie expérimentale et théorique – Institut de génomique fonctionnelle (CNRS UMR 5203 – Inserm U1191 – Université de Montpellier), Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Contrairement aux idées reçues, la dopamine, molécule essentielle au fonctionnement de notre « système de récompense », n’a pas pour fonction d’encoder directement le plaisir.


Tinder, TikTok, Instagram, Candy Crush, pour n’en citer que quelques-unes… on entend souvent dire que ce type d’applications est conçu pour « pirater notre système de récompense », autrement dit le circuit qui, dans notre cerveau, affecte nos désirs, nos plaisirs et nos émotions, et qui joue un rôle crucial dans des processus aussi divers que la sexualité ou les addictions liées aux drogues.

Au centre de ce système se trouve la dopamine, une molécule qui participe à l’anticipation de la récompense.

À en croire de nombreux influenceurs et podcasteurs, pour protéger notre système de récompense face aux nombreuses stimulations qu’il reçoit quotidiennement, il faudrait se livrer à une « détox de dopamine », en se privant de plaisirs. Pour cela, les recommandations sont variées : prises de douches froides, exposition à la lumière du matin, établissement de listes de plaisirs à proscrire pour « réinitialiser » les neurotransmetteurs…

Entre références aux neurosciences et discours sur le bien-être, il aura suffi de quelques décennies pour que la dopamine devienne à la fois la cause de nos addictions modernes et la clé de notre épanouissement personnel. Psychiatre à Stanford, Anna Lembke a même écrit un best-seller, Dopamine Nation, considéré par certains comme un manuel permettant de procéder à cette « détox de dopamine ».

Cependant, dans les laboratoires qui étudient le fonctionnement de cette molécule, comme celui au sein duquel je travaille, le discours est totalement différent. Attaquons-nous donc à quelques idées reçues.

La dopamine est un signal d’apprentissage

Au tournant des années 1990, le neurophysiologiste Wolfram Schultz mène sur des singes une série d’expériences devenues classiques.

Pendant que les primates apprennent une nouvelle tâche, il enregistre dans le même temps l’activité de leurs neurones dopaminergiques (autrement dit les neurones qui produisent de la dopamine). L’exercice est simple : un signal lumineux annonce, quelques secondes après son activation, l’arrivée d’un peu de jus de fruits.

Dans les premiers temps de l’apprentissage, Schultz constate que les neurones s’activent au moment où la récompense arrive. Mais à mesure que le singe retient l’association entre le stimulus et la récompense, l’activité des neurones dopaminergiques se déplace : elle survient dès l’apparition du signal lumineux, et plus du tout au moment de la récompense elle-même. Et si l’expérimentateur ne fournit pas le jus alors que ce dernier avait été annoncé par le stimulus, l’activité des neurones dopaminergiques chute en dessous de son niveau de base.

Les neurones à dopamine n’encodent donc pas le plaisir. En effet, le singe ressent toujours du plaisir au moment du jus, même quand son arrivée est prévisible. Pour prendre un autre exemple : savoir qu’on va dans un bon restaurant peut nous exciter à l’avance, mais cela n’enlève en rien le plaisir qu’on retire lorsque les plats dont nous anticipions la dégustation sont effectivement consommés.

En réalité, l’activité des neurones à dopamine mesure plutôt un écart entre la récompense attendue et la récompense vraiment reçue. En d’autres termes, un pic de dopamine n’est pas la marque d’un plaisir éprouvé sur l’instant, mais la trace d’une comparaison entre nos prédictions de récompense et la réalité. On parle d’« erreur de prédiction de récompense ». Quand une situation ou une action nous procure plus de récompense que prévu, l’erreur de prédiction est positive, et le corps considère qu’il est pertinent de la réitérer.

Il faut bien comprendre qu’ici, « récompense » ne veut pas dire « plaisir ressenti » : c’est plutôt ce qui compte pour l’organisme, et qu’il pouvait plus ou moins anticiper. C’est, par exemple, une gorgée de jus pour le singe de Schultz ou, en ce qui nous concerne, la consommation d’un bon repas ou même la réception d’une bonne nouvelle. Le signal de dopamine ne marque pas le repas en lui-même : il marque l’écart entre le repas espéré et celui qu’on a vraiment eu.

Au contraire, si on réalise une action qui nous donne moins de récompense que prévu, il s’agira de peut-être reconsidérer ce choix la prochaine fois qu’il se présentera.

Cette interprétation a structuré toute la recherche sur l’apprentissage par renforcement, lequel est fondé sur l’ajustement de ses actions selon leurs conséquences passées. En effet, la signature de l’erreur de prédiction de récompense se retrouve chez l’humain comme chez la souris.

La dopamine est en réalité à la fois un signal d’apprentissage (qui ajuste la valeur que nous attribuons aux actions) et un signal de motivation. La prédiction de valeur est utile à la fois pour régler les actions à réaliser et pour continuer à comparer le résultat réel de l’action à ce qui était prédit.

En d’autres termes, la dopamine nous indique que l’on peut dépenser de l’énergie pour obtenir une récompense. Lorsque l’apprentissage est consolidé, le signal de dopamine s’éteint de lui-même.

Drogues et récompenses aléatoires : un faux parallèle

L’argumentation des tenants du concept de « détox de dopamine » est fondée sur l’idée qu’il serait impossible de stabiliser le système de la récompense, ce qui nous pousserait à un vouloir « toujours plus ».

Dans le cas des applications sur mobile, les notifications, les likes, le défilement infini relèveraient d’un même piratage : ils délivreraient des récompenses incertaines, donc surprenantes, donc productrices de pics de dopamine répétés. À force, le système de la récompense s’épuiserait, comme il s’épuise sous l’effet des drogues, et nous deviendrions de moins en moins sensibles aux plaisirs ordinaires. La détox serait alors une façon de réinitialiser ce système.

Cependant, cette analogie n’est pas pertinente. En effet, les drogues, comme la cocaïne ou les opioïdes, augmentent les niveaux de dopamine de manière pharmacologique, intense et prolongée, indépendamment de toute prédiction de récompense.

Le cerveau ne peut alors pas absorber cette augmentation, car elle est « forcée » chimiquement. L’une des réponses de notre organisme est donc de diminuer le nombre de récepteurs de la dopamine à la surface des cellules. Il en résulte la tolérance bien décrite chez les usagers chroniques, qui les mène à augmenter les doses ou à multiplier les prises.

Une notification reçue aléatoirement sur un smartphone est d’une autre nature : il s’agit d’une récompense « classique », dont on apprend à la fois la valeur et le caractère imprévisible. Comme les conditions de son obtention sont variables, il existe bel et bien un léger bonus d’activité de dopamine, dit « de curiosité » (« c’est imprévisible, donc intéressant »), mais celui-ci ne dure que quelques fractions de seconde.

Nous l’avons mesuré récemment chez la souris dans une tâche de jeu. L’animal devait choisir entre plusieurs options dont la probabilité de récompense différait. Pendant qu’il se décidait, nous avons suivi en temps réel l’activité dopaminergique de ses neurones. Face à une option incertaine, un petit surcroît d’activité est bien détecté, mais de l’ordre de la fraction de seconde.

Son ordre de grandeur est donc sans commune mesure avec celui qui résulte de la consommation de drogues. Si la simple imprévisibilité d’un résultat créait une accoutumance en elle-même, nous deviendrions accros à un simple lancer de dés, sans enjeu monétaire ! De fait, la raréfaction des récepteurs, qui accompagne l’usage de stimulants, ne s’observe pas chez les joueurs « pathologiques » : un comportement, même répété et incertain, n’use pas le système comme le fait une drogue…

La souffrance dont certaines personnes rendent compte dans leur rapport aux écrans est réelle, mais l’attribuer à une saturation du système dopaminergique conduit à proposer des solutions qui ne ciblent pas le bon mécanisme, car scroller n’est pas comparable à consommer de la cocaïne.

Tenter d’« optimiser ses hormones » est une impasse

La théorie selon laquelle il existerait dans notre cerveau un « bon » niveau de molécule est séduisante, car elle est facilement compréhensible. Mais elle est fausse.

Sous un vernis de vocabulaire neuroscientifique, elle s’apparente en réalité à la vieille théorie des humeurs : la santé serait une question d’équilibre entre quelques fluides (ou substances) bien identifiés, équilibre qu’il serait possible de maintenir en s’astreignant à une bonne hygiène de vie.

L’idée qu’il est possible de déterminer une concentration « optimale » en molécules n’est pas réservée qu’à la dopamine. Le neurologue américain Andrew Huberman, podcasteur star (mais qui fait l’objet de critiques par d’autres scientifiques en raison de sa propension à extrapoler et s’exprimer hors de son domaine d’expertise), propose ainsi des protocoles précis pour ajuster non seulement la dopamine, mais aussi le cortisol, la sérotonine ou la testostérone (autant d’autres molécules qui influent sur nos comportements affectifs et cognitifs – on parle de « neuromodulateurs »).

Le problème est que ces substances ne fonctionnent pas comme des fluides indépendants dont on pourrait régler les niveaux indépendamment les uns des autres. Le neuroscientifique britannique de renommée mondiale Peter Dayan, spécialiste de la neuromodulation et de l’apprentissage, l’a résumé dans une revue de référence publiée en 2012, les neuromodulateurs interagissent en permanence.

Dopamine, sérotonine ou cortisol s’influencent mutuellement, parfois de façon coopérative, parfois en compétition, selon le contexte et la région cérébrale concernée. En outre, même prise isolément, la dopamine n’exerce pas toujours le même rôle.

Grâce à une technologie appelée « optogénétique », qui permet de contrôler, grâce à la lumière, l’activité de certaines protéines, on peut activer précisément les neurones dopaminergiques d’une souris pendant qu’elle prend une décision.

Avec mes collègues, nous avons montré que l’effet de cette activation dépend entièrement de ce que la souris est en train de faire. Si elle se trouve dans un environnement où elle a appris qu’un objectif est désirable et accessible, l’activation des neurones à dopamine augmente sa motivation à atteindre cet objectif. Si rien ne l’attend de particulier, la même activation neuronale – et donc, la production de niveaux de dopamine similaires – est sans effet observable.

Moduler les effets de la dopamine ne peut donc pas se faire de la manière dont on module à la hausse ou à la baisse le son d’un haut-parleur à l’aide d’un bouton de volume : l’influence de cette molécule dépend de ce que l’organisme a, à cet instant, comme objectifs.

Prêter attention au contexte

Si l’idée d’une cure de « détox de dopamine » ne repose sur aucune base solide scientifiquement parlant, cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faut rien changer à nos comportements !

Le sommeil, l’activité physique, le temps passé à l’extérieur ont des effets documentés sur la santé physique et mentale. Décrocher des écrans pour se coucher plus tôt, faire du sport ou sortir se promener a bel et bien des effets positifs en matière de bien-être. Mais ces derniers ne sont pas dus à une supposée « optimisation hormonale » qui résulterait d’un « protocole » capable de résoudre miraculeusement tous les problèmes.

Les recherches récentes montrent que ce n’est pas seulement la valeur de nos actions qui se recalcule, mais la valeur des récompenses elles-mêmes. Un même plaisir ne « vaut » pas la même chose selon l’état où l’on se trouve : un repas n’a pas la même valeur selon qu’on a faim ou qu’on sort de table, et cet état de fond se déplace lentement, au gré de nos conditions de vie, comme la fatigue accumulée, l’isolement ou la façon dont le travail nous fatigue.

Le système dopaminergique ajuste en continu la valeur d’une action donnée – comme aller sur les réseaux sociaux – relativement à tout le reste. Les conséquences ne dépendent donc pas d’un protocole individuel, mais plutôt d’un environnement global. Il compare en permanence la récompense qu’on obtient à celle qu’on attendait, mais ce qui constitue pour nous une récompense à un instant donné peut évoluer au cours de notre vie.

Plutôt que de se priver de tout plaisir pour espérer « réinitialiser » son système de la récompense, il est plus pertinent de se demander dans quelles conditions collectives nous avons l’opportunité de bien dormir, quelles sont les causes de ce stress au travail qui nous insupporte, etc.

Adresser aux individus des injonctions à s’optimiser, c’est faire porter à chacun la responsabilité de trouver en lui-même, en dépit de l’environnement, un niveau idéal de dopamine… qui n’existe pas !

The Conversation

Jérémie Naudé a reçu des financements de l’ANR, du CNRS, de l’INSERM, de l’Université de Montpellier, de Sorbonne Université, et de la Fondation pour la Recherche Médicale.

ref. Pourquoi vous ne pouvez pas faire de « détox de dopamine » – https://theconversation.com/pourquoi-vous-ne-pouvez-pas-faire-de-detox-de-dopamine-283229

Et si la nature avait des droits ? Ce que la réforme constitutionnelle pourrait changer à Maurice

Source: The Conversation – in French – By Aurélie Mendoza Spinola, Droit public – Droit de l’environnement, Middlesex University

Les réformes constitutionnelles sont rares. Elles le sont encore davantage lorsqu’elles invitent une société à repenser sa relation avec le monde qui l’entoure.

C’est pourtant le débat qui s’ouvre aujourd’hui à Maurice avec le projet d’intégrer les droits de la nature dans la Constitution. Derrière une formule qui peut sembler abstraite se cache une question fondamentale : le droit est-il encore adapté aux défis environnementaux du XXIe siècle ?

Au cours des dernières années, j’ai étudié le droit de l’environnement et la justice climatique, avec une attention particulière accordée aux petits États insulaires de l’océan Indien, notamment Maurice. J’ai constaté que depuis plusieurs décennies, Maurice s’est dotée de nombreuses lois destinées à protéger l’environnement (parmi lesquelles l’Environment Protection Act 2024).

Pourtant, le naufrage du MV Wakashio en 2020, l’érosion côtière, la dégradation des récifs coralliens et des mangroves, la perte de biodiversité ainsi que les effets croissants du changement climatique rappellent la fragilité des écosystèmes dont dépend largement la survie et le développement du pays.

Pour un petit État insulaire, l’environnement conditionne la sécurité alimentaire, l’économie, le tourisme et la résilience climatique. Face à ces défis, on pourrait considérer qu’il ne suffit plus de réglementer l’exploitation de la nature, mais qu’il faudrait désormais repenser son statut juridique lui-même.




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Que sont exactement les droits de la nature ?

L’expression peut sembler pour le moins surprenante. Après tout, comment une rivière, un lagon ou une forêt pourraient-ils avoir des droits ?
Pour comprendre cette idée, il faut revenir à une notion bien connue du droit : la personnalité juridique. Les êtres humains ne sont pas les seuls titulaires de droits.

Les sociétés commerciales, les associations ou les collectivités locales possèdent également une personnalité juridique. Grâce à cela, elles peuvent agir en justice ou conclure des contrats, bien qu’elles ne soient pas des personnes physiques.

Les défenseurs des droits de la nature proposent d’étendre cette logique à certains écosystèmes. Concrètement, une rivière, une forêt ou un récif pourraient être reconnus comme titulaires de droits, tels que le droit d’exister, de maintenir ses fonctions écologiques ou d’être restauré lorsqu’il subit des dommages.

Bien entendu, la nature ne pourrait pas se présenter elle-même devant un tribunal. Elle serait représentée par des institutions, des organismes ou des personnes chargées de défendre ses intérêts.

Cette idée n’est plus uniquement théorique. L’Équateur a inscrit les droits de la nature dans sa Constitution dès 2008. En Nouvelle-Zélande, le fleuve Whanganui bénéficie d’un statut juridique particulier. La Colombie a également reconnu certains écosystèmes comme titulaires de droits nécessitant une protection spécifique.




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Pourquoi ce débat est-il important ?

Au fond, les droits de la nature traduisent une évolution de notre manière de concevoir la protection de l’environnement.

Traditionnellement, le droit protège la nature parce qu’elle est utile aux êtres humains : les récifs protègent les côtes, les forêts contribuent à la qualité de l’air et les écosystèmes soutiennent l’économie. Les droits de la nature proposent d’aller plus loin en reconnaissant que certains éléments du monde naturel possèdent également une valeur propre et méritent d’être protégés pour eux-mêmes.

Il ne s’agit pas nécessairement d’opposer l’être humain à la nature. Au contraire, l’idée est plutôt de reconnaître que le bien-être humain dépend étroitement de la santé des écosystèmes dont il fait partie. En d’autres termes, il s’agit de traduire en droit l’interdépendance entre l’homme et l’environnement.




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Que changerait concrètement une telle réforme ?

La première conséquence concernerait l’État.
La protection de l’environnement pourrait devenir une véritable obligation constitutionnelle. Cette évolution est déjà observable dans plusieurs pays. Plus récemment, la Cour constitutionnelle des Seychelles a rappelé l’importance des obligations environnementales de l’État dans l’affaire Wootland Holdings Ltd. Les pouvoirs publics ne seraient donc plus seulement chargés de réglementer certaines activités polluantes, mais également de prévenir les atteintes aux écosystèmes et de favoriser leur restauration lorsque cela est nécessaire.

Les considérations environnementales pourraient alors être davantage intégrées dans les politiques d’aménagement du territoire, d’énergie, de transport ou de développement économique. Les entreprises seraient également concernées.

La reconnaissance des droits de la nature ne signifierait pas l’arrêt du développement économique. En revanche, elle pourrait renforcer les exigences applicables aux projets ayant des impacts significatifs sur l’environnement. Les études d’impact environnemental, les mesures de prévention des risques et les obligations de restauration écologique pourraient prendre une importance accrue.

Enfin, les citoyens et les organisations de la société civile pourraient voir leur rôle renforcé, d’une part par la possibilité d’accéder plus facilement au prétoire pour défendre l’environnement, et d’autre part par un meilleur accès à l’information et à la participation en matière d’environnement.

Ainsi, l’accès à la justice environnementale pourrait être facilité lorsque des écosystèmes sont menacés. Maurice a déjà connu récemment une évolution juridique sur ce point avec la jurisprudence Eco Sud du Privy Council, qui a contribué à élargir la reconnaissance de l’intérêt à agir des associations de protection de l’environnement.

Les citoyens pourraient également bénéficier de droits renforcés en matière d’information et de participation aux décisions ayant des conséquences importantes sur l’environnement.

Les défis à relever

Toute réforme ambitieuse soulève toutefois des questions complexes.
La première concerne la représentation de la nature : qui parlera en son nom ? L’État, les collectivités locales, les ONG, des organismes indépendants ou une combinaison de ces acteurs ?

La deuxième porte sur l’articulation entre les droits de la nature et d’autres principes juridiques fondamentaux (notamment le droit de propriété) et les impératifs de développement économique.

Enfin, il faudra éviter qu’une éventuelle réforme demeure purement symbolique. En matière environnementale, le défi n’est souvent pas l’absence de règles mais leur application effective. Le renforcement des institutions, des mécanismes de contrôle et des moyens consacrés à la protection de l’environnement sera donc essentiel.

Comme dans de nombreux pays, les tribunaux joueront également un rôle important. Ils seront amenés à interpréter les nouveaux principes constitutionnels et à rechercher un équilibre entre protection de l’environnement, droits individuels et développement économique.

Un débat sur l’avenir de Maurice

La reconnaissance des droits de la nature ne constitue pas seulement une réforme environnementale. Elle invite à réfléchir à la place que la société mauricienne souhaite accorder à son patrimoine naturel dans les décennies à venir.

Que l’on adhère ou non à cette approche, une chose est certaine : le débat dépasse largement le cadre du droit de l’environnement. Il concerne la manière dont Maurice entend concilier développement, résilience climatique et protection des écosystèmes dont dépend son avenir.

The Conversation

Aurélie Mendoza Spinola does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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La France devrait-elle s’inspirer du modèle démocratique suisse ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Raul Magni-Berton, Professeur de sciences politiques, AnthropoLab – Ethics, Institut catholique de Lille (ICL)

Le système politique suisse produit de très hauts niveaux de confiance des citoyens, qui s’expriment régulièrement sur les choix politiques publiques à travers des référendums. Le poids des citoyens transforme également la pratique des acteurs politiques, qui recherchent avant tout le consensus.


La Suisse est un pays, à bien des égards, exemplaire. Avec une dette publique la plus faible d’Europe et un produit intérieur brut (PIB) par habitant le plus élevé, il symbolise aujourd’hui une Europe dynamique telle qu’on aimerait l’imaginer. Il est encore d’usage d’attribuer cette réussite économique a des pratiques économiques douteuses, telles qu’une fiscalité faible associée à un blanchissement d’argent par le secret bancaire. Pourtant, cette mauvaise réputation se heurte de plus en plus aux faits.

Selon la Banque mondiale, la Suisse est le pays où la contribution du travail à son PIB – par rapport au capital – est la plus élevée du monde. Ce ne sont donc pas les capitaux les seuls responsables de la richesse suisse, loin de là. Quant au secret bancaire, il n’existe plus depuis 2018, et l’économie suisse se porte toujours aussi bien.

En fait, pour de nombreux chercheurs, tels que Lars P. Feld, Bruno S. Frey ou John G. Matsusaka, la raison principale du succès économique de la Suisse n’est autre que son système politique, qui produit de très hauts niveaux de confiance de la part des citoyens. Par exemple, l’enquête European Social Survey montrait, en 2023, que trois résidents suisses sur quatre pensaient avoir leur mot à dire sur les décisions politiques, contre un tiers en France.

Déjà il y a trente ans, Bruno S. Frey publiait un article où il conseillait à l’Union européenne d’imiter le modèle politique suisse, ce qui lui garantirait prospérité économique et légitimité politique. Le système politique suisse, qui comporte nombre de spécificités issues d’une histoire très particulière, est régulièrement identifié comme facteur de faible dette ou de forte croissance. Et si les pays voisins s’en inspiraient ?

Un système de démocratie directe original

La Suisse se caractérise d’abord par un système de démocratie directe original. Il consiste en un faisceau de droits des citoyens, qui leur permettent de rejeter certaines politiques, mais aussi de prendre des initiatives pour en proposer.

Plusieurs institutions fédérales garantissent ces droits :

  • le référendum obligatoire, obtenu en 1848. Aucune modification constitutionnelle n’est autorisée sans un vote populaire.

  • le référendum facultatif, mis en place au niveau fédéral en 1874. Il permet de voter sur toutes les lois, à condition qu’une minorité d’environ 1 % des citoyens le demande à travers une pétition.

  • l’initiative populaire, instaurée en 1891. Elle permet aux citoyens de prendre l’initiative de modifications constitutionnelles à travers une pétition d’environ 2 % de la population déclenchant un référendum.

Ces pratiques, reproduites, avec quelques variantes, dans chaque canton et chaque commune, permettent aux Suisses d’exercer un contrôle fort sur leurs élites, en créant les conditions d’une société de confiance dans les institutions et d’implication citoyenne.

C’est ainsi que la Suisse se trouve à être le seul pays européen où la confiance dans les représentants dépasse les 50 %, où les citoyens qui pensent avoir un fort impact sur la politique sont plus du double que dans n’importe quel autre pays européen.

Fédéralisme et culture du consensus

Par ailleurs, le fédéralisme compétitif donne aux régions – les cantons – un rôle extrêmement important. L’article 3 de la Constitution affirme que ce sont les cantons – en non la fédération suisse – qui sont souverains et « exercent tous les droits qui ne sont pas délégués à la Confédération ». Les cantons se protègent du niveau fédéral, en gardant notamment une dose importante de recettes fiscales, avec plus de 50 % des recettes qui sont directement collectées par les cantons et les communes. Cette concurrence produit un potentiel d’innovation et d’efficacité qui pousse l’économie suisse vers le haut.

Enfin, la culture du consensus est extrêmement importante en Suisse. Le gouvernement fédéral est composé de sept membres (le Conseil fédéral), dont la présidence est assurée chaque année par un membre différent. De plus, ces sept membres représentent de façon plus ou moins proportionnelle l’équilibre des forces au Parlement, selon une règle non écrite connue sous le nom de « formule magique ». Il n’y a donc pas à proprement parler de majorité et d’opposition, mais un conseil où majorité et opposition trouvent des compromis. Cette pratique contribue à stabiliser les politiques en évitant que, à chaque alternance, les règles changent.

Peut-on exporter le modèle suisse ?

Ce fonctionnement est très éloigné des modèles politiques occidentaux, rendant son exportation difficile. Pour autant, le cœur du système suisse peut très bien inspirer d’autres nations. Quel est-il ?

Dans un livre écrit avec Clara Egger, nous défendons l’idée qu’au cœur des institutions réside le contrôle populaire sur la Constitution (grâce à l’initiative populaire et au référendum obligatoire). Ces deux institutions produisent un décalage majeur avec les systèmes représentatifs classiques puisque ce n’est plus le Parlement qui a le dernier mot sur les décisions politiques, mais bien les citoyens. C’est cette spécificité qui produit les autres : une plus forte autonomie locale, une politique consensuelle et une démocratie directe efficace.

Plusieurs travaux théoriques et empiriques concordent sur le fait que la démocratie directe préserve mieux les pouvoirs locaux que les parlements nationaux, qui ont tendance à centraliser les pouvoirs. Lorsque les citoyens ont le dernier mot, ils modèrent cette tendance centralisatrice, maintenant le pouvoir proche d’eux. C’est pourquoi la Suisse est restée aussi décentralisée.

Cette logique est visible à travers des votations historiques aussi éloignées que le rejet d’un impôt fédéral direct en 1918 ou le rejet des mesures fédérales en faveur des médias en 2022. On pourrait également citer le refus de supprimer la compétence cantonale en matière d’équipement personnel des militaires en 1996 ou le rejet de la reforme du régime des finances fédérales en 1970. Ces votations marquaient le refus de voir le pouvoir fédéral prendre trop de place. On peut en conclure que la démocratie directe protège le fédéralisme suisse, avec une autonomie des territoires favorable au développement économique.

Effet de la démocratie directe sur la politique de consensus

Face à des citoyens qui peuvent annuler ou modifier les décisions prises par les élus, ces derniers ont l’obligation de promouvoir des politiques le plus consensuelles possible afin d’éviter la sanction populaire. Les négociations avec les partis d’opposition ou les groupes de la société civile sont monnaie courante afin d’éviter que l’un d’eux fasse appel aux électeurs. Dès lors, les Suisses non seulement pensent avoir un impact sur la politique (souvent sans même avoir à voter !), mais de plus ils ont une confiance exceptionnelle dans leurs élus, non pas parce que ces derniers sont plus dignes de confiance, mais parce qu’ils craignent d’être sanctionnés.

Un modèle pour la France ?

Si l’initiative populaire et le référendum obligatoire sont les éléments essentiels de ce système performant, ils n’épuisent pas la palette des outils démocratiques dont les Suisses disposent. Le référendum facultatif est le moyen le plus utilisé pour annuler les décisions prises par les représentants, et donc l’élément dissuasif le plus important. Il reste toutefois un instrument dérivé qui doit son efficacité aux deux premières institutions.

Le système politique suisse est un ovni en Europe. Ses nombreuses spécificités ont poussé à le considérer comme difficilement exportable. Pourtant, le cœur de ce système est assez simple à définir : ce sont les citoyens suisses – et non leurs représentants élus – qui ont le dernier mot sur toutes les décisions.

Deux institutions garantissent cette souveraineté populaire : l’initiative populaire et le référendum obligatoire. En France, introduire ces deux institutions requiert un amendement mineur à l’article 89 de la Constitution de 1958, en y introduisant le référendum obligatoire (par l’abrogation de l’alinéa 3) et l’initiative citoyenne. Cette proposition, faite pour la première fois en 2019, a été soumise trois fois à l’Assemblée nationale, dont la dernière, en 2026, lors de la niche parlementaire du groupe écologiste. Finalement, nous n’en sommes pas si loin.

The Conversation

Raul Magni-Berton a co-fondé les mouvements Solution démocratique et Espoir-RIC. Il a conseillé certaines villes comme Poitiers et Grenoble, ainsi que des députés sur la façon d’introduire la démocratie directe dans la Constitution. Il a reçu des financements de la Commission européenne, en tant que membre de l’Horizon Europe Twin4dem, pour étudier les phénomènes de recul démocratique. Il est membre de l’ANR Plutobias, qui étudie l’influence de l’argent en politique.

ref. La France devrait-elle s’inspirer du modèle démocratique suisse ? – https://theconversation.com/la-france-devrait-elle-sinspirer-du-modele-democratique-suisse-283731

Tirage au sort, assemblées citoyennes, remplacement du Sénat : les Français veulent de l’innovation démocratique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dimitri Courant, Postdoctoral Researcher & Lecturer, Sciences Po

Pétitions, assemblées citoyennes, référendums : selon une enquête inédite, menée par Sciences Po et l’institut Verian, une large majorité de Français souhaitent un système qui favorise la participation directe. Le principe des assemblées citoyennes est soutenu par 67 % des sondés, et 53 % d’entre eux aspirent à remplacer le Sénat par une assemblée tirée au sort.


Les municipales de 2026 ont confirmé une tendance lourde : l’abstention progresse et les partis établis s’usent. La présidentielle de 2027 s’annonce comme un nouveau face-à-face entre des figures familières d’un sérail que les Français regardent avec une défiance croissante. Dans ce contexte, les assemblées citoyennes tirées au sort sont souvent présentées comme une réponse à la crise démocratique. Mais laquelle, exactement ? Et surtout, quelle forme les Français eux-mêmes appellent-ils de leurs vœux ?

Une enquête quantitative, conduite en mai 2025 auprès d’un échantillon représentatif de 2 500 Français dans l’Hexagone, l’enquête DeCoDe « Délibération citoyenne et confiance dans la politique démocratique », à laquelle je participe avec Bernard Reber, Damien Bol, Flora Chanvril et Bruno Cautrès (Cevipof/Sciences Po), et dont le terrain a été effectué par l’institut Verian, offre des éléments de réponse précis. Les résultats brisent quelques certitudes.

Un désir de démocratie, pas d’« électocratie »

Le constat de départ est saisissant : seuls 13 % des répondants font confiance à la politique, 17 % au gouvernement, 21 % à l’Assemblée nationale. Mais 80 % restent attachés à un système politique démocratique.

Ce n’est pas la démocratie que les Français rejettent ; c’est l’électocratie, cette forme de gouvernement fondée sur l’élection d’élites sans mandat impératif, où les représentants ne sont pas tenus par les préférences de ceux qui les ont élus.

Ce rejet ne se traduit pas par une adhésion naïve aux assemblées citoyennes, aussi appelées « conventions citoyennes » en France. Ainsi, 67 % des sondés estiment que c’est une bonne chose que des citoyens participent à ces conventions, et 50 % font confiance à ces assemblées. Mais parmi les 35 % qui ne leur font pas confiance, 56 % justifient leur scepticisme par une formule révélatrice : les assemblées citoyennes sont « une arnaque qui permet aux politiciens de gagner du temps et de faire de la communication ».

Ce n’est donc pas une critique du tirage au sort délibératif. C’est une critique de la « consultation d’élevage », ce modèle dans lequel les élus choisissent le thème de l’assemblée, puis font leur marché parmi les recommandations, ou les ignorent totalement.

Trois modèles pour un système délibératif, un vainqueur relatif

La question centrale n’est pas tant de savoir si les Français veulent des assemblées citoyennes, mais dans quel système délibératif ils souhaitent les insérer, c’est-à-dire quelle place ces mini-publics doivent occuper dans l’architecture institutionnelle, entre les élus, les citoyens tirés au sort et la population dans son ensemble.

Dans un article publié dans Raisons politiques, j’avais proposé de distinguer trois grands modèles institutionnels.

  • D’abord, la « consultation d’élevage » : les élus fixent l’agenda du mini-public et décident ensuite du devenir de ses propositions.

  • Ensuite, la « démocratie radicale » : le peuple fixe l’agenda des assemblées citoyennes en amont, par initiative populaire ou pétition, et ratifie leurs propositions en aval, par référendum.

  • Enfin, la « klérocratie représentative » : les tirés au sort eux-mêmes choisissent les sujets, et leurs décisions ont force de loi, sans ratification extérieure.

Les données de l’enquête DeCoDe permettent de confronter cette tripartition théorique aux préférences réelles des Français. Le résultat est net.

Sur la mise à l’agenda, 40 % des répondants souhaitent que ce pouvoir appartienne aux citoyens eux-mêmes, par pétition ; le Parlement n’obtient que 20 %. Sur la ratification des résultats, 36 % privilégient le référendum, contre 23 % qui préfèrent une transmission au Parlement. Seulement 12 % souhaitent que les propositions du mini-public soient transposées directement dans la loi, sans aucune ratification extérieure.

La démocratie radicale recueille le plus de soutiens relatifs ; la consultation d’élevage est un peu plus faible ; la klérocratie représentative reste très minoritaire.

Près de 53 % pour remplacer le Sénat par une assemblée tirée au sort

Une majorité absolue de Français (53 %) se dit favorable au remplacement du Sénat par une chambre tirée au sort ; 17 % y sont « très favorables », 36 % « plutôt favorables ». À l’opposé, seulement 11 % y sont « très défavorables ». C’est peut-être le résultat le plus saillant de l’enquête.

Ce chiffre n’est pas anodin. Le Sénat cumule deux déficits particulièrement visibles. D’une part, un déficit de représentativité, sa composition reflétant très peu la diversité de la population française. D’autre part, un déficit de légitimité, ses membres étant élus indirectement par les grands électeurs et non au suffrage universel direct. Face à cette configuration, le tirage au sort dispose d’arguments comparatifs solides : représentativité descriptive (avec quotas), égalité des chances, impartialité, et absence de calcul politicien.

Sur le rôle législatif des assemblées citoyennes, les Français sont plus nuancés. Interrogés sur le format que devraient prendre les travaux d’un mini-public, ils privilégient largement des « recommandations détaillées » ou des « orientations générales » plutôt que des « propositions de lois ». Pourtant, lorsqu’on leur demande directement si les assemblées citoyennes devraient « écrire la loi », 35 % répondent par l’affirmative, un chiffre non négligeable. Il faut noter qu’« écrire la loi » n’implique pas nécessairement un transfert de souveraineté : une assemblée citoyenne peut très bien rédiger un texte soumis ensuite à référendum (ou au Parlement), ce qui reste compatible avec la démocratie radicale (ou la consultation d’élevage).

Quoi qu’il en soit, 44 % y sont explicitement opposés. Le vrai clivage ne passe donc pas entre partisans et adversaires du tirage au sort, mais entre ceux qui souhaitent confier davantage de pouvoir au peuple et ceux qui veulent cantonner les assemblées citoyennes à un rôle consultatif sous contrôle des élus.

Quand les données contredisent les théoriciens

Un dernier enseignement mérite d’être relevé. Parmi les raisons invoquées par les Français pour soutenir un rôle législatif des assemblées citoyennes, les justifications « épistémiques » (la qualité de la délibération, l’audition d’experts) arrivent en dernière position. Ce qui prime, c’est l’« ordinarité », donc le fait que « ce sont des gens comme moi » (43 %), l’impartialité des tirés au sort qui « ne cherchent pas à être réélus » (44 %) et la défiance envers les élus (41 %).

Autrement dit, les préoccupations d’une large part des théoriciens du politique sont en décalage avec celles des citoyens ordinaires. Le débat entre klérocrates et consultativistes, qui structure une bonne partie de la littérature académique, ne correspond pas aux attentes d’une opinion publique qui se porte davantage vers la démocratie radicale et ses dérivés hybrides.

En 2027, les candidats à la présidentielle qui voudront parler sérieusement de réforme institutionnelle auraient intérêt à intégrer ces enseignements.

The Conversation

Dimitri Courant a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et de Sciences Po.

ref. Tirage au sort, assemblées citoyennes, remplacement du Sénat : les Français veulent de l’innovation démocratique – https://theconversation.com/tirage-au-sort-assemblees-citoyennes-remplacement-du-senat-les-francais-veulent-de-linnovation-democratique-284599

Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou non) au monde de l’énergie

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL

À la mi-juin 2026, les États-Unis et l’Iran ont signé, sous médiation pakistanaise, un protocole censé mettre fin à la guerre. Le détroit d’Ormuz, fermé depuis le 28 février, a commencé à rouvrir tandis que le prix du baril refluait. Après près de quatre mois de stress intense, l’heure est propice à un bilan d’étape. La crise a-t-elle rebattu les cartes de l’énergie mondiale ? Ou n’a-t-elle fait que confirmer des vulnérabilités patentes ?


À chaque crise énergétique revient la tentation d’annoncer un tournant historique. Le blocage du détroit d’Ormuz, devenu depuis la fin février le point de rupture d’une guerre ouverte, n’échappe pas à cet audit. Une fois les marchés apaisés et les tankers de retour, la crise d’Ormuz aura peut-être moins changé le monde de l’énergie, qu’elle en aura révélé les failles quasi sismiques.

Un extincteur… dans la maison en feu

Depuis des décennies, les marchés se rassuraient d’une idée simple. En cas de rupture, la capacité de production inutilisée de l’OPEP (sa « capacité de réserve ») pourrait être mobilisée pour compenser. La crise d’Ormuz a fortement altéré cette assurance. Car l’essentiel de cette capacité, logée en Arabie saoudite, aux Émirats et au Koweït, se trouvait précisément derrière le verrou.

Pour le dire autrement, l’extincteur était dans le bâtiment en feu… L’idée rassurante selon laquelle Riyad pourrait toujours ouvrir les vannes pour calmer les marchés ne vaut que si les barils peuvent effectivement sortir. La marge de sécurité qui fondait la confiance des marchés depuis le contre-choc des années 1980 s’est révélée ineffective en la circonstance.

Des flux qui deviennent des armes

Henry Farrell et Abraham Newman avaient théorisé l’interdépendance instrumentalisée. Soit l’idée que les nœuds dominants des réseaux mondiaux, financiers, numériques ou logistiques, peuvent être transformés en armes par ceux qui les contrôlent. Ormuz en offre une illustration « chimiquement pure ». Des chercheurs parlent désormais de « dilemmes de flux ». Cette expression désigne le piège où se trouvent les économies ouvertes, dont l’intégration crée des dépendances dont il est coûteux de s’extraire.




À lire aussi :
Après le départ des Émirats arabes unis, assiste-t-on à la fin de l’Opep ? Et faudra-t-il la regretter ?


Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle, il active un levier latent, inscrit depuis longtemps dans la géographie des flux. Fermer le détroit relevait jusqu’ici de l’arme à effet autolimitant, l’Iran en payant lui-même le prix. Un régime acculé a fini par franchir le pas, y voyant non plus un suicide mais un ultime levier de dissuasion. C’est ce que Xavier Carpentier-Tanguy qualifie de « rhéopolitique », l’art de contrôler les flux plutôt que les territoires, de les régler, les moduler, les interrompre.

De nouveaux buts de guerre

Une rupture mérite d’être isolée, car elle dépasse le seul détroit. Après l’Ukraine, Ormuz confirme l’avènement d’une véritable guerre des infrastructures énergétiques, où raffineries, terminaux, gazoducs et réseaux électriques ne sont plus des dommages collatéraux mais des cibles de premier choix. En Ukraine, la Russie a fait du réseau une arme à part entière, lançant neuf vagues d’attaques coordonnées sur le système électrique entre mars et août 2024 et privant le pays d’environ 9 gigawatts de capacité, soit près d’un tiers de sa consommation d’avant-guerre. La logique est désormais explicite : frapper l’énergie de l’adversaire pour atteindre son économie et sa population.

La crise d’Ormuz prolonge ce répertoire à l’échelle du Golfe. Depuis le 28 février, des dizaines de sites énergétiques ont été visés dans neuf pays : raffineries, champs pétroliers, terminaux gaziers et dépôts d’hydrocarbures confondus… Les États-Unis et Israël ont frappé les installations iraniennes, de la raffinerie de Tondguyan, au sud de Téhéran, à plusieurs dépôts de la capitale, et ont visé à plusieurs reprises l’île de Kharg, d’où part l’essentiel des exportations iraniennes. L’infrastructure énergétique, jadis sanctuarisée par la dissuasion, devient un champ de bataille assumé, et c’est peut-être là le changement le plus lourd de conséquences, car il transforme chaque terminal, chaque gazoduc et chaque centrale en cible potentielle des conflits à venir.

Une carte des puissances redessinée

La crise a enfin révélé une asymétrie de puissance énergétique. Les États-Unis, redevenus exportateurs nets de pétrole et premiers exportateurs mondiaux de GNL, en sortent relativement protégés, voire renforcés. « Que le pétrole coule à flots », a lancé Donald Trump en annonçant la réouverture. À six mois des élections de mi-mandat, son administration a fait de la baisse des prix une priorité, et la posture de domination énergétique américaine a trouvé dans Ormuz une confirmation éclatante. Cette protection reste pourtant très relative, car les prix se forment sur un marché mondial et l’automobiliste du Midwest a lui aussi vu grimper le prix à la pompe de près de 60 %.

À l’autre extrémité, l’Asie a été la plus exposée. La Chine occupe une position singulière, premier acheteur du pétrole du Golfe, donc premier exposé, mais aussi détenteur du principal levier sur Téhéran. La guerre a par ailleurs tendu la relation transatlantique, révélant des désaccords profonds entre Washington et les Européens sur l’usage de la force et les priorités stratégiques.

Surtout, la cohésion interne de l’OPEP s’est profondément fissurée, l’un de ses membres, l’Iran, retournant le détroit contre les autres, tandis que les Émirats arabes unis ont quitté l’organisation après près de soixante ans. Le choc d’Ormuz n’aura pas seulement neutralisé l’OPEP au moment où on l’attendait le plus, il aura accéléré un déclin que certains jugent déjà irréversible.

Un choc d’abord supporté par le Sud

La crise a aussi rappelé que ses premières victimes ne sont pas toujours celles que l’on croit. Vue du Sud, comme le souligne un volume collectif du Policy Center for the New South, la fermeture d’Ormuz a moins menacé l’essence des automobilistes occidentaux que la sécurité alimentaire de pays importateurs. Le détroit laisse en effet passer une part majeure des engrais phosphatés, de l’ammoniac et de matières critiques dont le monde se découvre tributaire, si bien qu’une interruption durable fait planer le risque d’une stagflation mondiale et de tensions sociales dans les économies les plus fragiles.

Les 3,4 milliards d’habitants qui vivent dans des États consacrants déjà plus à leur dette qu’à la santé ou à l’éducation y sont en première ligne, et jusqu’aux producteurs de minerais d’Amérique du Sud, contraints de revoir leurs débouchés. Même les pays exportateurs n’y gagnent guère, leurs recettes accrues étant absorbées par le renchérissement de leurs importations.

Europe : une dépendance déplacée plus que réduite

La crise confirme que la diversification engagée après l’invasion de l’Ukraine n’a pas réduit la dépendance européenne aux hydrocarbures. Elle l’a déplacée, de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, c’est-à-dire d’une zone « sismique » vers d’autres. L’Europe est entrée dans la crise avec des stocks de gaz historiquement bas, 46 milliards de mètres cubes à la fin février contre 60 et 77 les deux hivers précédents, et un prix du gaz industriel deux à cinq fois supérieur à celui des États-Unis, comme le documentait le rapport Draghi.

La chimie, les engrais et la sidérurgie y ont vu ressurgir le spectre de 2022, et le choc énergétique s’est superposé au choc commercial des tarifs douaniers américains, une double exposition inédite depuis la stagflation des années 1970. La vulnérabilité européenne n’est donc, à l’évidence, pas conjoncturelle. Substituer un fournisseur à un autre ne change rien à la quantité d’énergie fossile importée, seulement l’adresse de l’expéditeur.

De l’urgence de décarboner pour sécuriser

Que retenir, alors ? La réponse structurelle à Ormuz n’est ni un énième oléoduc de contournement ni un fournisseur de substitution. C’est la décarbonation, entendue comme une stratégie de sécurité économique et non comme une simple contrainte climatique, formant une assurance contre le prochain choc d’Ormuz comme contre un éventuel chantage au GNL américain.

Les leviers existent, et ils sont connus. Il s’agit d’électrifier les procédés là où la technologie le permet, de déployer l’hydrogène bas carbone pour les usages à haute température difficilement électrifiables, de relever drastiquement l’efficacité énergétique et de développer la flexibilité de la demande. Chacun réduit mécaniquement l’exposition de nos économies aux chocs fossiles importés.

France 24 2026.

Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission en 2025 articule d’ailleurs explicitement décarbonation et résilience industrielle, en reconnaissant que réduire la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité et de sécurité.

Selon les calculs fondés sur le World Energy Investment 2026 de l’AIE, les investissements bas carbone, déployés depuis la COP 21 en 2015, ont permis d’éviter 260 milliards de dollars d’importations fossiles en 2025 aux grandes régions importatrices (Europe, Chine, Inde, Japon, Corée…). En 2026, ces économies, selon les conditions de sortie du conflit, pourraient atteindre de 350 à 400 milliards de dollars. Dont une centaine de milliards pour l’UE. Chaque technologie décarbonée fonctionne comme une police d’assurance dont la prime de risque géopolitique accroît mécaniquement le rendement.

Un révélateur, plus qu’un tournant

La crise d’Ormuz de 2026 n’aura donc rien d’une anomalie de l’Histoire. De la guerre des tankers des années 1980 aux alertes de 2011, 2019 et 2025, la menace est un invariant de la géopolitique de l’énergie. Si rien d’autre ne bouge, Ormuz 2026 ne sera qu’un choc particulièrement violent, prolongeant une longue série.

Si la décarbonation y est enfin lue comme une politique de sécurité, alors, rétrospectivement, cette crise sera célébrée comme un tournant. Et, ironie, Donald Trump en contribuant au chaos pétrogazier aura été un promoteur (bien involontaire) de la transition énergétique.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

ref. Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou non) au monde de l’énergie – https://theconversation.com/ce-que-la-crise-dormuz-a-change-ou-non-au-monde-de-lenergie-285820

Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou pas) au monde de l’énergie

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL

À la mi-juin de 2026, les États-Unis et l’Iran ont signé, sous médiation pakistanaise, un protocole censé mettre fin à la guerre. Le détroit d’Ormuz, fermé depuis le 28 février, a commencé à rouvrir, tandis que le prix du baril refluait. Après près de quatre mois de stress extrême, l’heure est propice à un bilan d’étape. La crise a-t-elle rebattu les cartes de l’énergie mondiale ? Ou n’a-t-elle fait que confirmer des vulnérabilités patentes ?


À chaque crise énergétique revient la tentation d’annoncer un tournant historique. Le blocage du détroit d’Ormuz, devenu depuis la fin février le point de rupture d’une guerre ouverte, n’échappe pas à cet audit. Une fois les marchés apaisés et les tankers de retour, la crise d’Ormuz aura peut-être moins changé le monde de l’énergie, qu’elle en aura révélé les failles quasi sismiques.

Un extincteur… dans la maison en feu

Depuis des décennies, les marchés se rassuraient d’une idée simple. En cas de rupture, la capacité de production inutilisée de l’OPEP (sa « capacité de réserve ») pourrait être mobilisée pour compenser. La crise d’Ormuz a fortement altéré cette assurance. Car l’essentiel de cette capacité, logée en Arabie saoudite, aux Émirats et au Koweït, se trouvait précisément derrière le verrou.

Pour le dire autrement, l’extincteur était dans le bâtiment en feu… L’idée rassurante selon laquelle Riyad pourrait toujours ouvrir les vannes pour calmer les marchés ne vaut que si les barils peuvent effectivement sortir. La marge de sécurité qui fondait la confiance des marchés depuis le contre-choc des années 1980 s’est révélée ineffective en la circonstance.

Des flux qui deviennent des armes

Henry Farrell et Abraham Newman avaient théorisé l’interdépendance instrumentalisée. Soit l’idée que les nœuds dominants des réseaux mondiaux, financiers, numériques ou logistiques, peuvent être transformés en armes par ceux qui les contrôlent. Ormuz en offre une illustration « chimiquement pure ». Des chercheurs parlent désormais de « dilemmes de flux ». Cette expression désigne le piège où se trouvent les économies ouvertes, dont l’intégration crée des dépendances dont il est coûteux de s’extraire.




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Après le départ des Émirats arabes unis, assiste-t-on à la fin de l’Opep ? Et faudra-t-il la regretter ?


Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle, il active un levier latent, inscrit depuis longtemps dans la géographie des flux. Fermer le détroit relevait jusqu’ici de l’arme à effet autolimitant, l’Iran en payant lui-même le prix. Un régime acculé a fini par franchir le pas, y voyant non plus un suicide mais un ultime levier de dissuasion. C’est ce que Xavier Carpentier-Tanguy qualifie de « rhéopolitique », l’art de contrôler les flux plutôt que les territoires, de les régler, les moduler, les interrompre.

De nouveaux buts de guerre

Une rupture mérite d’être isolée, car elle dépasse le seul détroit. Après l’Ukraine, Ormuz confirme l’avènement d’une véritable guerre des infrastructures énergétiques, où raffineries, terminaux, gazoducs et réseaux électriques ne sont plus des dommages collatéraux mais des cibles de premier choix. En Ukraine, la Russie a fait du réseau une arme à part entière, lançant neuf vagues d’attaques coordonnées sur le système électrique entre mars et août 2024 et privant le pays d’environ 9 gigawatts de capacité, soit près d’un tiers de sa consommation d’avant-guerre. La logique est désormais explicite : frapper l’énergie de l’adversaire pour atteindre son économie et sa population.

La crise d’Ormuz prolonge ce répertoire à l’échelle du Golfe. Depuis le 28 février, des dizaines de sites énergétiques ont été visés dans neuf pays : raffineries, champs pétroliers, terminaux gaziers et dépôts d’hydrocarbures confondus… Les États-Unis et Israël ont frappé les installations iraniennes, de la raffinerie de Tondguyan, au sud de Téhéran, à plusieurs dépôts de la capitale, et ont visé à plusieurs reprises l’île de Kharg, d’où part l’essentiel des exportations iraniennes. L’infrastructure énergétique, jadis sanctuarisée par la dissuasion, devient un champ de bataille assumé, et c’est peut-être là le changement le plus lourd de conséquences, car il transforme chaque terminal, chaque gazoduc et chaque centrale en cible potentielle des conflits à venir.

Une carte des puissances redessinée

La crise a enfin révélé une asymétrie de puissance énergétique. Les États-Unis, redevenus exportateurs nets de pétrole et premiers exportateurs mondiaux de GNL, en sortent relativement protégés, voire renforcés. « Que le pétrole coule à flots », a lancé Donald Trump en annonçant la réouverture. À six mois des élections de mi-mandat, son administration a fait de la baisse des prix une priorité, et la posture de domination énergétique américaine a trouvé dans Ormuz une confirmation éclatante. Cette protection reste pourtant très relative, car les prix se forment sur un marché mondial et l’automobiliste du Midwest a lui aussi vu grimper le prix à la pompe de près de 60 %.

À l’autre extrémité, l’Asie a été la plus exposée. La Chine occupe une position singulière, premier acheteur du pétrole du Golfe, donc premier exposé, mais aussi détenteur du principal levier sur Téhéran. La guerre a par ailleurs tendu la relation transatlantique, révélant des désaccords profonds entre Washington et les Européens sur l’usage de la force et les priorités stratégiques.

Surtout, la cohésion interne de l’OPEP s’est profondément fissurée, l’un de ses membres, l’Iran, retournant le détroit contre les autres, tandis que les Émirats arabes unis ont quitté l’organisation après près de soixante ans. Le choc d’Ormuz n’aura pas seulement neutralisé l’OPEP au moment où on l’attendait le plus, il aura accéléré un déclin que certains jugent déjà irréversible.

Un choc d’abord supporté par le Sud

La crise a aussi rappelé que ses premières victimes ne sont pas toujours celles que l’on croit. Vue du Sud, comme le souligne un volume collectif du Policy Center for the New South, la fermeture d’Ormuz a moins menacé l’essence des automobilistes occidentaux que la sécurité alimentaire de pays importateurs. Le détroit laisse en effet passer une part majeure des engrais phosphatés, de l’ammoniac et de matières critiques dont le monde se découvre tributaire, si bien qu’une interruption durable fait planer le risque d’une stagflation mondiale et de tensions sociales dans les économies les plus fragiles.

Les 3,4 milliards d’habitants qui vivent dans des États consacrants déjà plus à leur dette qu’à la santé ou à l’éducation y sont en première ligne, et jusqu’aux producteurs de minerais d’Amérique du Sud, contraints de revoir leurs débouchés. Même les pays exportateurs n’y gagnent guère, leurs recettes accrues étant absorbées par le renchérissement de leurs importations.

Europe : une dépendance déplacée plus que réduite

La crise confirme que la diversification engagée après l’invasion de l’Ukraine n’a pas réduit la dépendance européenne aux hydrocarbures. Elle l’a déplacée, de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, c’est-à-dire d’une zone « sismique » vers d’autres. L’Europe est entrée dans la crise avec des stocks de gaz historiquement bas, 46 milliards de mètres cubes à la fin février contre 60 et 77 les deux hivers précédents, et un prix du gaz industriel deux à cinq fois supérieur à celui des États-Unis, comme le documentait le rapport Draghi.

La chimie, les engrais et la sidérurgie y ont vu ressurgir le spectre de 2022, et le choc énergétique s’est superposé au choc commercial des tarifs douaniers américains, une double exposition inédite depuis la stagflation des années 1970. La vulnérabilité européenne n’est donc, à l’évidence, pas conjoncturelle. Substituer un fournisseur à un autre ne change rien à la quantité d’énergie fossile importée, seulement l’adresse de l’expéditeur.

De l’urgence de décarboner pour sécuriser

Que retenir, alors ? La réponse structurelle à Ormuz n’est ni un énième oléoduc de contournement ni un fournisseur de substitution. C’est la décarbonation, entendue comme une stratégie de sécurité économique et non comme une simple contrainte climatique, formant une assurance contre le prochain choc d’Ormuz comme contre un éventuel chantage au GNL américain.

Les leviers existent, et ils sont connus. Il s’agit d’électrifier les procédés là où la technologie le permet, de déployer l’hydrogène bas carbone pour les usages à haute température difficilement électrifiables, de relever drastiquement l’efficacité énergétique et de développer la flexibilité de la demande. Chacun réduit mécaniquement l’exposition de nos économies aux chocs fossiles importés.

France 24 2026.

Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission en 2025 articule d’ailleurs explicitement décarbonation et résilience industrielle, en reconnaissant que réduire la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité et de sécurité.

Selon les calculs fondés sur le World Energy Investment 2026 de l’AIE, les investissements bas carbone, déployés depuis la COP 21 en 2015, ont permis d’éviter 260 milliards de dollars d’importations fossiles en 2025 aux grandes régions importatrices (Europe, Chine, Inde, Japon, Corée…). En 2026, ces économies, selon les conditions de sortie du conflit, pourraient atteindre de 350 à 400 milliards de dollars. Dont une centaine de milliards pour l’UE. Chaque technologie décarbonée fonctionne comme une police d’assurance dont la prime de risque géopolitique accroît mécaniquement le rendement.

Un révélateur, plus qu’un tournant

La crise d’Ormuz de 2026 n’aura donc rien d’une anomalie de l’Histoire. De la guerre des tankers des années 1980 aux alertes de 2011, 2019 et 2025, la menace est un invariant de la géopolitique de l’énergie. Si rien d’autre ne bouge, Ormuz 2026 ne sera qu’un choc particulièrement violent, prolongeant une longue série.

Si la décarbonation y est enfin lue comme une politique de sécurité, alors, rétrospectivement, cette crise sera célébrée comme un tournant. Et, ironie, Donald Trump en contribuant au chaos pétrogazier aura été un promoteur (bien involontaire) de la transition énergétique.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

ref. Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou pas) au monde de l’énergie – https://theconversation.com/ce-que-la-crise-dormuz-a-change-ou-pas-au-monde-de-lenergie-285820

Elecciones en Colombia: qué nos dicen los resultados sobre la nueva forma de hacer política en Latinoamérica

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Sergio Caballero, Director Master Relaciones Internacionales y Diplomacia Empresarial, Universidad de Deusto

El ganador de las elecciones presidenciales de Colombia, Abelardo de la Espriella, celebró su victoria en un vehículo blindado por las calles de Barranquilla. RTVE

Las elecciones presidenciales en Colombia de este pasado domingo 21 de junio han constatado algunas de las tendencias que vienen desarrollándose en América Latina en los últimos tiempos. La victoria ajustada (49,6 % frente al 48% 7) del candidato de ultraderecha Abelardo de la Espriella (autodenominado El tigre) frente al candidato de izquierda y continuista del gobierno de Gustavo Petro, Iván Cepeda, nos permite identificar algunos rasgos comunes en la región.

En primer lugar, la importancia de las redes sociales en las campañas electorales. El candidato De la Espriella se construyó en las redes, con discursos simples y fuerte proyección mediática, siguiendo la estela de presidentes como Javier Milei en Argentina.

Por el contrario, el candidato Cepeda representaba una izquierda programática, de discurso leído, preciso pero tedioso, que no conecta con el votante actual que sigue la campaña en redes y recibe los mensajes que busca. Es interesante recordar cómo desde el referéndum del Brexit en 2016, la utilización por parte de Cambridge Analytica del uso de algoritmos para instrumentalizar la segmentación del voto se ha convertido ya en rutina.

Un doble de Bukele

En segundo lugar, la priorización de la agenda de seguridad, que lleva a votaciones más emocionales que racionales. Incluso por encima del desempeño económico, el auge de las organizaciones criminales transnacionales, unido a la “securitización” de la migración, han puesto el foco en la provisión de seguridad.

De la Espriella no solo ha replicado la imagen de Nayib Bukele, presidente de El Salvador (influencer con gorra y barba recortada), sino también su política de mano dura contra el crimen. Esta agenda será especialmente complicada de acometer en Colombia: no se trata solo de maras como en El Salvador, sino de un conflicto que ha transitado desde guerrillas y paramilitares a bandas criminales y donde las capacidades del Estado para controlar su territorio y su población (lo que Max Weber entendería como el monopolio de la violencia) está permanentemente desafiado por actores paraestatales que buscan legitimarse.

Esta apuesta por la seguridad es la que explica, en parte, que la candidata del otrora todopoderoso Álvaro Uribe, Paloma Valencia, quedara relegada en los sondeos y no pasara a la segunda vuelta.

Voto de castigo

En tercer lugar, la desafección con el gobierno en curso. Las expectativas frustradas, unido a escenarios decepcionantes en lo socioeconómico, motivan siempre un sentimiento creciente de voto de castigo. En el caso colombiano, frente a las promesas del gobierno de Gustavo Petro de paz total, redistribución de riqueza y reformas estructurales, se pasa al descontento, que aúpa a outsiders que se presentan como antisistema, como es el caso de De la Espriella.

Esto también explica por qué Iván Cepeda intentó a lo largo de la segunda vuelta de las elecciones “despegarse” de la gestión de Gustavo Petro y no fungir como el candidato continuista del gobierno en curso.

En cuarto lugar, estos elementos se aglutinan en lo que hemos venido en llamar polarización, que no es lo mismo que la fragmentación (en el caso peruano, Keiko Fujimori y Roberto Sánchez, los dos candidatos que pasaron a la segunda vuelta, no sumaban ni el 20 %). En el caso colombiano, Cepeda y De la Espriella habían sumado el 85 % del voto en la primera vuelta electoral del 31 de mayo. Lo que sí desapareció fue el centro-izquierda de Sergio Fajardo y la derecha tradicional de Paloma Valencia, que solo sumaron un 10 %, demostrando que cuando uno vota visceralmente, parece que prefiere los extremos claramente diferenciados y no el centro donde caben los matices.

¿Quién quiere ser amigo de Trump?

Y en quinto lugar, y abriendo el foco más allá de la región, el rol del presidente de EE. UU., Donald Trump. Aunque su apoyo en Europa parece que pudiera empezar a ser tóxico, como se ha constatado en la Hungría de Orbán y en los roces con la presidenta italiana Meloni, su influencia en el hemisferio occidental es inequívoca.

La aplicación de la llamada “doctrina Donroe” el 3 de enero de 2026 con la captura (ilegal) de Nicolás Maduro en Venezuela ha servido para mandar un aviso a navegantes de cara a “disciplinar” la región. En el actual contexto geopolítico de tensiones entre Estados Unidos y China, el mensaje desde Washington es que el no alineamiento con la potencia del norte puede implicar una injerencia externa de distintas intensidades: desde meros insultos en redes sociales hasta intervenciones militares, pasando por la aplicación de aranceles discrecionalmente a modo de diplomacia transaccional.

En suma, ser respaldado por el presidente Trump parece que dota de cierta inmunidad frente a reacciones furiosas (aunque Claudia Sheinbaum en México y Luiz Inácio Lula da Silva en Brasil no solo consiguieron minimizar los daños, sino incluso sacar rédito político a nivel doméstico), e incluso “otorga” apoyo directo, como el respaldo económico en el caso de la Argentina de Milei.

En definitiva y, aprovechando que estamos en tiempos del Mundial, la política hace ya tiempo que se ve con una fidelidad identitaria similar a la que genera el fútbol, deseando incluso la victoria partidaria por penalti injusto en el descuento). Ya está lejos esa visión más estratégica y racional propia del ajedrez que se solía atribuir también a la geopolítica.

La política latinoamericana vive, en fin, tiempos turbulentos, donde los partidos a veces se disputan en terrenos de juego inclinados hacia una portería, donde hay que ganar al adversario por cualquier vía, donde el público jalea con fervor pero tampoco perdona ningún error y, además, a veces arbitra un hombre de negro con la piel un poco anaranjada.

The Conversation

Sergio Caballero no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Elecciones en Colombia: qué nos dicen los resultados sobre la nueva forma de hacer política en Latinoamérica – https://theconversation.com/elecciones-en-colombia-que-nos-dicen-los-resultados-sobre-la-nueva-forma-de-hacer-politica-en-latinoamerica-285883

Atrapar lo invisible: la tecnología que puede eliminar del agua microplásticos y superbacterias viajeras

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Serena Molina Martínez, Investigadora en el área de tecnología de membranas, IMDEA AGUA

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En las últimas décadas, nuestra relación con el plástico ha pasado de la admiración por su versatilidad a la alarma por su ubicuidad. Hoy sabemos que los microplásticos (partículas de menos de 5 milímetros) están en todas partes, desde las cumbres de las montañas hasta las profundas fosas oceánicas. Sin embargo, la ciencia ha descubierto una amenaza aún más insidiosa: estas partículas no viajan solas, sino que actúan como caballos de Troya biológicos para los patógenos y genes de resistencia a los antibióticos, creando un ecosistema flotante conocido como la plastisfera.

¿Qué es la plastisfera y por qué es peligrosa?

La plastisfera describe las diversas comunidades microbianas que colonizan la superficie de los microplásticos. A diferencia de los materiales naturales, el plástico ofrece un andamiaje sólido y persistente que permite a los microorganismos sobrevivir en condiciones extremas y viajar largas distancias.

El peligro reside en que estas partículas funcionan como hotspots o puntos calientes de intercambio genético. Al estar tan próximas entre sí dentro de biopelículas pegajosas, las bacterias intercambian “secretos” de supervivencia mediante la transferencia horizontal de genes. Entre estos secretos se encuentran los genes de resistencia a los antibióticos, que permiten a las bacterias volverse invencibles frente a los medicamentos actuales.




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Un giro histórico: la Directiva (UE) 2024/3019

Ante esta crisis silenciosa, la Unión Europea ha aprobado recientemente la Directiva (UE) 2024/3019 sobre el tratamiento de las aguas residuales urbanas. Esta normativa marca un hito, ya que actualiza leyes que tenían más de tres décadas para adaptarse a los nuevos desafíos ambientales, como los microcontaminantes y la resistencia antimicrobiana.

La nueva ley reconoce que las depuradoras convencionales no fueron diseñadas para eliminar estas partículas diminutas ni la carga genética que transportan. Por ello, introduce la obligatoriedad de implementar tratamientos más avanzados y rigurosos de forma progresiva hasta el año 2045.




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La tecnología de membranas: el escudo definitivo

En este nuevo escenario legislativo, la tecnología de membranas, y específicamente los biorreactores de membrana (MBR, por sus siglas en inglés), se posiciona como la herramienta clave para cumplir con los estándares de la Unión Europea.

A diferencia de los tratamientos de agua residual convencional, los MBR combinan el tratamiento biológico con una barrera física de filtración muy fina. Las membranas de ultrafiltración poseen poros tan diminutos que pueden interceptar no solo los micronanoplásticos y las bacterias resistentes, sino incluso fragmentos de ADN libre que contienen genes de resistencia.




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En nuestro estudio, publicado en la revista científica Separation and Purification Technology, hemos evaluado la capacidad de los sistemas MBR para eliminar mezclas complejas de micro y nanoplásticos, con resultados que confirman su alta eficacia. Estos sistemas han demostrado ser capaces de eliminar hasta el 99,99 % de estas partículas, reduciendo los microplásticos a niveles prácticamente indetectables y dejando los nanoplásticos (mucho más pequeños y difíciles de retener) únicamente en trazas mínimas, detectadas tras la aplicación de metodologías analíticas altamente específicas.

Además, hemos comprobado la resiliencia del sistema. La acumulación prolongada de estos plásticos no afectó al rendimiento biológico, manteniéndose una eliminación eficaz de materia orgánica y otros contaminantes. De hecho, la presencia de partículas de mayor tamaño puede incluso mitigar el ensuciamiento de las membranas mediante un efecto de limpieza física. Estos hallazgos se están haciendo dentro del marco del proyecto nacional EMERGING.

En conjunto, estos resultados demuestran que los sistemas MBR son más eficaces que los procesos convencionales para eliminar este tipo de contaminantes invisibles, con reducciones más drásticas de contaminantes biológicos que garantizan una salida de agua de mayor calidad. Al actuar como una barrera efectiva, las membranas interrumpen el ciclo de dispersión de la plastisfera y evitan la propagación de vectores de resistencia al medio ambiente.

Esta tecnología contribuye así a la protección de los recursos hídricos, lo que la convierte en una solución clave para la reutilización del agua en un contexto de creciente escasez hídrica.

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Serena Molina Martínez recibe fondos del proyecto EMERGING (PID2022-143233OB-I00 financiado por MICIU/AEI /10.13039/501100011033 y por FEDER, UE). Ella trabaja para el instituto IMDEA Agua.

Junkal Landaburu Aguirre recibe fondos del proyecto EMERGING (PID2022-143233OB-I00 financiado por MICIU/AEI /10.13039/501100011033 y por FEDER, UE). Ella trabaja para el instituto IMDEA Agua.

ref. Atrapar lo invisible: la tecnología que puede eliminar del agua microplásticos y superbacterias viajeras – https://theconversation.com/atrapar-lo-invisible-la-tecnologia-que-puede-eliminar-del-agua-microplasticos-y-superbacterias-viajeras-282914

Por qué los niños dejan de preguntar en la escuela y cómo recuperar el hábito

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Raúl Céspedes Ventura, Profesor Asociado del Departamento de Didáctica y Organización Escolar de la Facultad de Educación, Universidad de Murcia

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Miguel tiene cuatro años. Son las ocho de la mañana. Está en el aseo con su madre preparándose para ir al colegio. Se queda mirando fijamente el grifo y pregunta: “¿Adónde va el agua del lavabo?”. No será la única pregunta que haga ese día. A esa edad, preguntar forma parte de su manera de estar en el mundo. Sin embargo, unos años después, ese mismo niño permanece en silencio en el aula.

¿Por qué los niños preguntan tanto cuando son pequeños, y qué sucede durante su paso por la educación obligatoria para que, poco a poco, dejen de hacerlo?

Cuando la escuela llega, las preguntas se van

La evidencia sobre este fenómeno es sólida. Uno de los trabajos más conocidos es el de la psicóloga Susan Engel, autora del libro The Hungry Mind. En un estudio, su equipo introdujo cámaras en aulas durante tres meses para analizar cuántos episodios de curiosidad, entendidos como preguntas destinadas a aprender algo nuevo o conductas exploratorias con objetos y materiales, aparecían durante la jornada escolar. En educación infantil registraron entre dos y cinco episodios cada dos horas. En quinto de primaria, la cifra descendía hasta el rango de cero a dos.

Muchos niños pasan buena parte de su jornada escolar sin formular una sola pregunta auténtica. Para Engel, esto no es casual. A medida que avanza la escolarización, la escuela prioriza contenidos, ritmos y evaluación. En ese contexto, preguntar empieza a percibirse más como una interrupción que como una oportunidad de aprendizaje.

No hay conocimiento sin pregunta previa

Paulo Freire y Antonio Faundez defendieron esta idea a mediados de los ochenta en Por una pedagogía de la pregunta. Allí criticaban una educación construida sobre respuestas. Respuestas a preguntas que el alumno nunca se había hecho: justo lo contrario de lo que ocurre cuando un niño pregunta adónde va el agua del lavabo.

Investigaciones recientes han mostrado que los niños pequeños no preguntan para prolongar la conversación, sino para entender el mundo. Cuando el adulto ofrece una explicación satisfactoria, el niño suele quedar conforme. Cuando no la recibe, insiste, reformula o vuelve a preguntar. El aprendizaje comienza con una pregunta, y aprender a formularlas bien no es un recurso retórico ni una moda pedagógica, sino una de las bases más solidas de la psicología y la pedagogía contemporáneas.

Qué dice la evidencia en el aula

Los interrogantes formulados en clase activan destrezas cognitivas concretas en los niños, como la explicación, la inferencia y el análisis. No es un simple recurso para mantener la atención o controlar la dinámica del grupo, sino una herramienta intelectual capaz de movilizar el razonamiento.

Linda Elder y Richard Paul, referentes internacionales en pensamiento crítico, llegan a conclusiones similares en El arte de formular preguntas esenciales. Sostienen que enseñar no consiste únicamente en transmitir respuestas, sino en plantear problemas y dirigir el razonamiento mediante preguntas.

Esta idea se remonta a la mayéutica de Sócrates, basada en preguntar para ayudar al otro a descubrir y construir su propio pensamiento. Responder bien obliga a detenerse y pensar. Formular una buena pregunta implica curiosidad, análisis y capacidad de reflexión. Y, como cualquier otra habilidad intelectual, necesita entrenamiento y práctica.

El ‘protopensamiento’: tres pasos que se pierden

El filósofo español José Carlos Ruiz ha llevado esta idea al terreno educativo en ensayos como El arte de pensar y El arte de pensar para niños. Ruiz denomina “protopensamiento” al origen del pensamiento crítico y sostiene que nace del asombro, la curiosidad y el cuestionamiento. Los tres aparecen conectados y pueden trabajarse en el aula.

Imaginemos que un niño ve una imagen de un parque lleno de basura y se pregunta: “¿Por qué la gente ensucia algo que también usa?”. Ahí todavía no hay un pensamiento filosófico adulto, sistemático y elaborado, pero sí aparecen sus bases: observación, atención, extrañeza, criterio moral, pregunta y apertura al debate.




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Para Ruiz, el asombro debe cultivarse en la vida cotidiana. Así surge la curiosidad y, después, la pregunta que obliga a pensar. El autor observó en la práctica, en talleres escolares de filosofía para niños, que el asombro podía recuperarse y que la calidad de las preguntas mejoraba de forma notable. Se puede trabajar en el aula y obtener resultados.

Un ejemplo podría ser “La caja del asombro”, en la que el docente mete un objeto cotidiano: una llave, una piedra, una foto antigua o una cuchara. El alumnado no debe decir qué es, sino formular preguntas del tipo “¿Quién las habrá usado?”, “¿Por qué las cosas tienen dueño?”, “¿Qué pasaría si nadie tuviera llaves?”. De lo concreto se pasa al pensamiento.

Qué podemos hacer desde la escuela

Preguntar debe convertirse en un contenido educativo en sí mismo. La pregunta no puede quedar reducida a una herramienta de evaluación o a un mecanismo para comprobar si el alumno ha retenido los contenidos trabajados en el aula. Formular interrogantes exige análisis, atención y pensamiento, y por eso necesita enseñarse y practicarse.

Para ello debemos enseñar qué es una buena pregunta. Existen taxonomías y modelos, como los que desarrollan en sus trabajos Richard Paul y Linda Elder, además de numerosos recursos prácticos que el profesorado puede incorporar al aula con relativa facilidad.




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Por ejemplo, en una actividad de lectura, no basta con preguntar al alumnado “¿Te ha gustado el texto?”. Esa pregunta puede tener valor expresivo, pero no desarrolla por sí misma pensamiento crítico. El docente puede enseñar a formular preguntas más potentes: “¿Cuál es la idea principal del autor?”, “¿Qué información utiliza para defenderla?”, “¿Hay otro punto de vista posible?” o “¿Qué consecuencias tendría aceptar esta idea?”.

Del mismo modo, ante un debate de aula, el alumnado puede aprender a distinguir entre preguntas de respuesta factual, de preferencia personal y de juicio razonado. Esta enseñanza explícita convierte la interrogación en una herramienta de pensamiento y no solo en una dinámica participativa.

La necesidad de comprender como base del aprendizaje

Enseñar a hacer preguntas y animar a seguir haciéndoselas es por lo tanto un contenido educativo: el aprendizaje profundo comienza cuando aparece una necesidad auténtica de comprender, y esa necesidad suele expresarse en forma de pregunta.

Para lograrlo, no hacen falta grandes reformas educativas, sino que docentes y familias volvamos a preguntarnos por lo cotidiano y convirtamos lo normal en objeto de pensamiento. No se trata de definir grandes temas filosóficos, sino mirar el patio, una norma, una discusión, una pantalla, una fila, una mentira, un castigo… y preguntarse: ¿por qué esto es así? ¿Podría ser de otra manera? ¿Es justo? ¿Qué damos por supuesto?

En ejemplo claro sería un niño que dice “Siempre eligen primero al mismo en el fútbol”. Preguntarse en lo cotidiano sería no dejarlo solo como queja, sino abrir pensamiento: ¿qué significa elegir justamente? ¿Es justo elegir siempre por habilidad? ¿Cómo se siente quien queda para el final?

La filosofía no empieza con conceptos abstractos, sino mirando con extrañeza lo que hacemos todos los días. Ahí aparece el asombro, la curiosidad y, finalmente, la pregunta que obliga a pensar, como cuando Miguel pregunta adónde va el agua del lavabo.

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Raúl Céspedes Ventura no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Por qué los niños dejan de preguntar en la escuela y cómo recuperar el hábito – https://theconversation.com/por-que-los-ninos-dejan-de-preguntar-en-la-escuela-y-como-recuperar-el-habito-282814

Cuba aprueba 176 medidas en un nuevo intento de encauzar su economía

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Iker Saitua, Associate Professor, Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea

Gasolinera CUPEX junto al edificio de la embajada estadounidense en La Habana, cerrada por falta de suministro ProSportFoto.co.uk/Shutterstock

Cuba acaba de aprobar el mayor paquete de reformas económicas en al menos quince años. Según la cobertura de Granma, órgano del Comité Central del Partido Comunista, y la nota de prensa de la propia Asamblea Nacional, el primer ministro Manuel Marrero Cruz presentó ante la Tercera Sesión Extraordinaria del Parlamento, en su X Legislatura, un documento con 176 transformaciones agrupadas en 23 ejes. Es el resultado de un cribado de 390 propuestas iniciales –de las que se aceptó el 66,7 %– y de 69 recomendaciones incorporadas por el Buró Político (el órgano superior de dirección del Partido Comunista Cubano, PCC). El pleno lo ratificó el 19 de junio.

El tiempo transcurrido entre la presentación del documento y su aprobación ha sido de apenas una semana. La velocidad del proceso ha resultado excepcional para los estándares políticos de la isla. El contenido, en cambio, mantiene la continuidad con varias medidas ya ensayadas en etapas anteriores.

De 1993 a 2026

Desde la disolución de la URSS, en diciembre de 1991, Cuba ha puesto en marcha reformas basadas en la misma fórmula. La primera apertura, entre 1993 y 1995, legalizó el trabajo por cuenta propia –el autoempleo en una lista cerrada de oficios– y despenalizó la tenencia de dólares, reconociendo de facto la economía informal en divisas que ya circulaba en la isla. Ese mismo periodo trajo también la legalización de los mercados agropecuarios libres, donde los precios dejaron de ser fijados por el Estado.

A partir de los Lineamientos de la Política Económica y Social, aprobados en el VI Congreso del Partido (2011), se amplió el usufructo de tierras estatales sin uso –de 40 a 67 hectáreas, con derecho a construir vivienda en la parcela–; se crearon las cooperativas no agropecuarias, una nueva figura jurídica para gestionar servicios y comercio (transporte, gastronomía, mercados) al margen de las cooperativas agrícolas ya existentes; y se abrió la Zona Especial de Desarrollo del Mariel, un polo industrial-portuario con régimen fiscal preferencial y trámites de aprobación más rápidos para la inversión extranjera.

Una nueva Ley de Inversión Extranjera, en 2014, amplió las modalidades de asociación con capital foráneo. El propio texto de 2011 definía también el límite de esa apertura: establecía que el sistema de planificación socialista seguiría siendo la vía principal para dirigir la economía nacional. Una década después, la Tarea Ordenamiento de 2021 eliminó la dualidad monetaria vigente desde 1994 –el peso cubano junto al peso convertible (CUC)– y fijó un tipo de cambio único, lo que implicó una devaluación y un repunte inflacionario.

Lo que sí es nuevo esta vez

Ahora, en 2026, lo distinto no es tanto el repertorio de instrumentos, ya ensayados antes (pero parcialmente), como su simultaneidad y su alcance. El salario mínimo estatal sube un 53 % (de 2 100 a 3 210 pesos), y el Estado retira gradualmente unos 92 500 millones de pesos anuales en subsidios al sistema empresarial, la mitad de ellos destinados solo a la tarifa eléctrica. El usufructo agrícola pasa de plazos fijos a tiempo indeterminado, sin exigir ya la residencia en la parcela. Termina el monopolio estatal sobre la venta de combustibles y se libera buena parte de la larga lista de actividades antes vedadas al sector privado.

El cambio de mayor calado institucional, sin embargo, es jurídico: las empresas estatales podrán convertirse en sociedades por acciones, con el Estado fijando su participación sector por sector y reservándose la mayoría solo en los considerados estratégicos. Particulares y capital extranjero podrán comprar esas acciones. Por primera vez se toman medidas que involucran tanto a la empresa estatal, los subsidios, el salario mínimo y la propiedad accionarial, en lugar de una pieza a la vez como en etapas anteriores.

Lo que se sabe de experiencias anteriores en economías en transición muestra que ese tipo de simultaneidad tiene un coste organizativo propio: pierden valor las rutinas y capacidades acumuladas por las empresas bajo el sistema previo antes de que exista el nuevo, lo que puede deprimir el desempeño durante la propia transición.

El diseño separa explícitamente la titularidad del activo, que sigue siendo estatal, de su gestión, que se cede a terceros mediante derechos de usufructo y superficie, o por participación accionarial. La fórmula recuerda al mecanismo que usó China a partir de 1978, manteniendo la propiedad colectiva nominal de la tierra mientras transfería el control productivo a las familias campesinas.

Una isla, no una metáfora

En este mecanismo se observa algo común a estos casos: cómo un sistema de planificación centralizada ha podido sostenerse durante más de sesenta años dentro de una economía mundial organizada en torno al capital privado.

La continuidad institucional cubana no se explica por una sola causa, sino por una secuencia de sostenes externos que se han ido sustituyendo unos a otros: la ayuda soviética hasta 1991, y después el petróleo venezolano, las remesas y el turismo. Un análisis reciente de la economía de Cuba describe este proceso como socialismo periférico: la pérdida de los acuerdos comerciales preferenciales y el acceso al crédito que ofrecía la URSS obligó a una introducción gradual de mecanismos de mercado, sin que las relaciones más recientes con China o Venezuela hayan logrado recrear aquellas condiciones.

Cada vez que uno de esos puntales se debilita llega una nueva fase de actualización del modelo, que recompone el equilibrio sin alterar su arquitectura de fondo. Lo distintivo de 2026 es que varios sostenes flaquean a la vez, mientras Washington ha intensificado las sanciones –con nuevas medidas coercitivas en vigor desde junio que penalizan a empresas extranjeras con negocios en la isla y que aplican restricciones adicionales al suministro de combustible– y ha condicionado explícitamente cualquier mejora en la relación bilateral a la profundidad de los cambios.

Lo que de verdad está en disputa

Sobre las causas del estancamiento cubano hay posiciones encontradas entre los propios economistas: mientras que unos lo atribuyen principalmente a la transición al socialismo, otros sitúan el peso mayor en el bloqueo exterior. El debate sigue abierto.

Que el paquete se aprobara apenas una semana después de haber sido presentado no debe confundirse con el ritmo real del cambio institucional que lo sostiene. El patrón que recorre todo este artículo remite al concepto de path dependence: una vez que un sistema adopta una trayectoria, las decisiones posteriores tienden a construirse sobre ella en lugar de partir de cero, incluso cuando el objetivo es corregir sus propios resultados.

Desde los años noventa, Cuba ha seguido un mismo patrón: cada etapa de apertura se acumula sobre la anterior, sin que el país se haya desviado del camino trazado en 1993 para paliar los efectos del Periodo Especial, la gran crisis iniciada tras la caída de la URSS y el fin de las ayudas soviéticas.

Que el paquete de 2026 sea la cuarta etapa de esa secuencia, y no la primera, es en sí mismo un indicio de que persiste una necesidad de resolver un estancamiento que ninguna de las etapas previas ha despejado por completo. Las propias palabras de del presidente cubano Miguel Díaz-Canel al cerrar la Tercera Sesión Extraordinaria de la Asamblea Nacional parecen confirmarlo: “No hemos partido de cero”.

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Iker Saitua no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

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