Le Maghreb, un territoire à géométrie variable

Source: The Conversation – France in French (3) – By Benjamin Badier, Enseignant en histoire contemporaine, Université Bretagne Sud (UBS)

Si, en France, le terme « Maghreb » désigne communément l’ensemble formé par la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, les délimitations et la dénomination même de cette région n’ont rien de défini. Les circulations et les différents peuplements qui se sont succédé au fil de son histoire invitent à la concevoir comme un espace à géographie variable.

Dans leur Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, qui vient de paraître aux éditions Autrement, l’historien Benjamin Badier et la géographe Anne-Adélaïde Lascaux, assistés du cartographe Guillaume Balavoine, reviennent sur la définition géographique et les fondements historiques de la région afin d’en appréhender les enjeux actuels. Extraits.


Le Maghreb est une construction régionale ancienne dont les limites ne font pas consensus. Il n’existe pas de définition qui fasse l’unanimité pour cette vaste portion de territoire qui s’étend entre la Méditerranée et le Sahara. Si le terme « Maghreb » renvoie couramment en français à l’ensemble formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, la notion de « Grand Maghreb » inclut pour sa part la Mauritanie et la Libye. Ces découpages variables résultent de constructions géohistoriques distinguant le Maghreb de ses espaces voisins, alors que cette région peut aussi être pensée au croisement de différents ensembles géographiques.

Un Maghreb, des Maghreb

En France, le Maghreb renvoie couramment à l’ensemble régional formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Les Maghrébins seraient les habitants de ces pays, mais aussi les populations immigrées qui en sont originaires et leurs descendants en Europe. Cette définition restrictive du Maghreb vaut surtout pour le contexte français. Il existe également un « Grand Maghreb », non à trois mais à cinq pays — plus le Sahara occidental —, intégrant tout ou partie de la Libye et de la Mauritanie.

Ce double Maghreb est le fruit d’une longue construction géohistorique, qui entremêle représentations externes et internes à la région. Pour les Grecs anciens, l’Afrique du Nord à l’ouest de l’Égypte était la Libye. Les Romains parlaient de Maurétanie (le pays des Maures) pour la partie ouest, mais aussi d’Africa, centrée sur l’actuelle Tunisie — mot qui a fini par désigner le continent tout entier. Les populations locales ne parlant pas latin, elles ont été qualifiées de « Barbares », ce qui a donné barbar en arabe et Berbères en français. Les Européens nomment la région Berbérie à l’époque moderne.

Dans la géographie arabe médiévale, le Maghrib renvoie à tout ce qui est à l’ouest, par rapport au Machriq, l’est : le Maghreb est le couchant du monde arabo-musulman, pensé relativement à son centre en Orient. En son sein, plusieurs sous-ensembles étaient distingués : le Maghrib al-Aqsa (le Maghreb lointain, qui équivaut au Maroc actuel), le Maghrib al-Awsat (Maghreb central) et le Maghrib al-Adnâ (Maghreb proche), plus souvent nommé Ifriqiya (dérivé d’Africa) et qui correspond peu ou prou à la Tunisie actuelle.

Une construction coloniale ?

La réduction du Maghreb au Maroc, à l’Algérie et à la Tunisie est parfois considérée comme un héritage colonial : « l’invention du Maghreb » (Abdelmajid Hannoum) serait le processus par lequel les trois territoires ont été réunis dans un même ensemble jugé cohérent et distinct des zones géographiques voisines. L’exclusion de la Libye sous domination italienne permettait de dessiner un pré carré français, tandis que l’éviction de la future Mauritanie, intégrée à l’Afrique-Occidentale française, traçait une frontière politique et raciale entre une Afrique « blanche » et une Afrique « noire ».

Le mot « Maghreb » est cependant rare à l’époque coloniale : il est plutôt question d’« Afrique du Nord française » et de « Nord-Africains » — un gentilé aux connotations négatives, surtout en métropole. En arabe ou en français, c’est surtout lors de la décolonisation que le terme « Maghreb » a progressivement remplacé « Afrique du Nord », par le biais des revendications politiques.

Pour éviter la confusion avec le Maroc, qui se dit Maghrib en arabe, l’expression la plus courante est toutefois « Maghreb arabe » (al-Maghrib al-’arabi), elle reflète la force du nationalisme arabe à l’époque. L’expression renvoie aussi aux projets panmaghrébins nés dans les luttes communes des années 1940-1960. En 1989 une Union du Maghreb arabe (UMA) a été créée, mais cette institution réunissant les cinq pays du Grand Maghreb n’a jamais joué un grand rôle en faveur de l’unité régionale.

Quelles limites pour le Maghreb ?

Les délimitations du Maghreb ne vont donc pas de soi. Au nord, la Méditerranée fait office de frontière, bien qu’un géographe arabe comme Al-Idrissi (XIIe siècle) ait pu intégrer Al-Andalus au Maghreb. L’Atlantique est la limite ouest, même si la proximité et le passé berbère des Canaries espagnoles rapprochent cet archipel du Maghreb. À l’est, la séparation entre Maghreb et Machreq passe soit entre la Libye et l’Égypte, soit entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, voire exclut toute la Libye.

La limite sud est encore plus difficile à placer, sauf si l’on s’en tient aux seules frontières étatiques. Il est possible d’inclure la Mauritanie jusqu’au fleuve Sénégal, même si les différences sont grandes entre le nord et le sud du pays, ce dernier étant plus tourné vers l’Afrique subsaharienne. Le Sahara ne peut être considéré comme un obstacle aux circulations, tant les continuités transsahariennes sont nombreuses. Si l’on considère la présence de populations berbères comme un critère, alors le nord du Mali et du Niger pourraient être rattachés au Maghreb. Toute cette zone sud est souvent qualifiée de Sahel — ou de bande sahélo-saharienne — et pensée comme un espace de contact et de transition entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.

La difficile délimitation du Maghreb invite donc à renoncer à toute définition fermée de cette région, et à privilégier une vision souple du territoire, selon l’époque ou la thématique, tout comme l’envisageait déjà l’intellectuel marocain Abdallah Laroui dans son Histoire du Maghreb (1970).

Les circulations régionales, anciennes comme plus récentes, offrent un miroir de l’aire d’influence du Maghreb sur les espaces voisins, brouillant les frontières. Un exemple en est la diffusion du couscous depuis le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie — conjointement inscrits sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2020 au titre de leurs savoirs, savoir-faire et pratiques liés à sa production et à sa consommation — et sa réinterprétation via des recettes locales en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

Un espace carrefour

Il est difficile de définir le Maghreb avec des critères intrinsèques, qu’ils soient environnementaux ou culturels. La région ne se singularise ni par l’importance de l’islam ni par l’usage de la langue arabe. Seule l’importance de l’amazighité — berbérité — en tant que peuple, langue et culture la distingue vraiment ; d’où l’usage par les militants berbères du mot « Tamazgha » pour faire de la région le « territoire amazigh », en opposition au « Maghreb arabe ». Dans les deux cas, cela revient à ignorer les nombreuses hybridations qu’a connues ce territoire à travers l’histoire, du fait des peuplements berbères, puniques, romains, juifs, arabes et européens.

La géographie arabe traditionnelle aimait à penser la région comme une île enclavée — djazirat al-Maghrib. Les débats sur la dénomination et la délimitation du Maghreb montrent pourtant que tout se joue dans la question de son rapport au reste du monde : le monde arabe et le monde musulman, mais aussi l’Europe, l’aire méditerranéenne, ou encore le continent africain, ce qui permet de réfléchir au Maghreb dans une africanité souvent occultée.

The Conversation

Anne-Adélaïde Lascaux a reçu des financements du Centre Jacques Berque (Rabat).

Benjamin Badier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le Maghreb, un territoire à géométrie variable – https://theconversation.com/le-maghreb-un-territoire-a-geometrie-variable-290265

Pourquoi la transition écologique est-elle si difficile à gouverner ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Guy Richard, Directeur de l’expertise scientifique collective, de la prospective et des études à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), Inrae


L’ESSENTIEL

  • Les actions mises en place pour faire face au changement climatique et à l’effondrement de la biodiversité sont aujourd’hui insuffisantes.

  • Il est facile de pointer le manque de volonté politique pour l’expliquer, mais ce n’est pas suffisant.

  • La nature des transformations à conduire et les conditions dans lesquelles les démocraties contemporaines doivent les organiser sont aussi à prendre en compte. Comprendre ces contraintes permet de saisir la raison pour laquelle la transition écologique appelle de nouvelles façons de gouverner.


Les alertes environnementales sont aujourd’hui largement relayées par les institutions scientifiques internationales. Mais reconnaître un problème ne suffit pas à le résoudre.

Au cours des trois dernières décennies, de nombreux pays ont adopté des politiques destinées à lutter contre le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité. Les évaluations conduites aussi bien au niveau international – notamment dans le cadre du premier Global Stocktake (bilan mondial quinquennal) de l’accord de Paris (art. 14) – qu’au niveau national par des institutions indépendantes, comme le Haut Conseil pour le climat en France ou le Climate Change Committee au Royaume-Uni, dressent un constat convergent : malgré des progrès réels, les politiques mises en œuvre demeurent insuffisantes pour atteindre les objectifs affichés.

Ce décalage est souvent attribué à un manque de volonté voire de courage politique. Séduisante ; l’explication n’en reste pas moins incomplète.

Des politiques de transformation plus que de correction

Les premières politiques environnementales visaient principalement des pollutions localisées (rejets industriels dans l’eau ou dans l’air) ou des usages techniques bien circonscrits, comme le plomb dans l’essence ou les chlorofluorocarbures (CFC) longtemps utilisés dans les climatiseurs, bombes aérosols ou réfrigérateurs et responsables de la destruction de la couche d’ozone. Les solutions existaient souvent déjà : dispositifs de dépollution, matériaux ou molécules de substitution.

L’action publique consistait alors principalement à en organiser l’adoption par un nombre limité d’acteurs – industriels, producteurs d’énergie ou fabricants d’équipements – en combinant réglementation, fiscalité et, parfois, aides publiques. Au-delà de ces secteurs, les impacts économiques et sociaux demeuraient limités et les changements indolores pour la grande majorité de la population.

Les défis contemporains sont d’une autre nature. Réduire les émissions de gaz à effet de serre, enrayer l’effondrement de la biodiversité ou limiter l’artificialisation des sols ne consiste pas à corriger quelques défaillances. Les travaux sur les « transitions sociotechniques » décrivent précisément ce type de reconfiguration simultanée des technologies, des marchés, des institutions et des pratiques sociales.

Décarboner une économie implique de faire évoluer les infrastructures énergétiques, les bâtiments, les transports, l’industrie et l’agriculture. Ces mutations sont interdépendantes. Elles supposent aussi de faire évoluer les compétences professionnelles, les décisions d’investissement, les choix d’aménagement, les modèles d’affaires, les règles qui organisent les marchés et, parfois, les modes de vie.

Ce changement modifie profondément la nature de l’action publique : il ne s’agit plus seulement de corriger des externalités environnementales (c’est-à-dire des nuisances que les marchés ne prennent pas en compte), mais de transformer les systèmes techniques, économiques et sociaux qui les produisent.

Des trajectoires difficiles à infléchir

Les transformations à conduire sont largement contraintes par les choix du passé.

Les infrastructures énergétiques, les réseaux de transport, les villes, les équipements industriels ou les pratiques agricoles résultent d’investissements réalisés depuis plusieurs décennies. Ces choix produisent ce que les économistes appellent des « dépendances de trajectoire ». Plus une technologie ou une organisation s’est imposée, plus elle devient difficile à remplacer. Le couple pétrole–moteur à explosion, qui structure encore aujourd’hui l’économie de l’automobile, en offre une illustration.

Il ne s’agit pas seulement d’une inertie technique. Des emplois, des compétences, des chaînes d’approvisionnement, des réglementations et des intérêts économiques se sont progressivement organisés autour de ces filières. Les décideurs publics doivent ainsi arbitrer entre deux exigences légitimes : engager les transformations nécessaires tout en préservant la stabilité des systèmes économiques et sociaux dont dépend encore une grande partie de l’activité.

Des États confrontés à de nouvelles contraintes

Cette difficulté est accentuée par l’évolution de l’économie mondiale. Depuis les années 1980, l’ouverture des marchés, l’internationalisation des chaînes de valeur et la mobilité croissante des capitaux ont profondément transformé les conditions d’exercice des politiques publiques. Les gouvernements disposent toujours d’importants leviers d’action, mais ils doivent désormais tenir davantage compte de la compétitivité des entreprises, des équilibres budgétaires, des règles internationales et des risques de délocalisation.

Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les États disposaient souvent d’une capacité beaucoup plus forte à orienter les investissements, à coordonner les grands acteurs économiques et à imposer des choix industriels de long terme. Cette capacité n’a pas disparu, mais elle s’exerce désormais dans des économies plus ouvertes, plus décentralisées et beaucoup plus interdépendantes. Il ne s’agit donc pas de renouer avec une planification centralisée, mais de retrouver une capacité de coordination adaptée à des sociétés plus ouvertes et interdépendantes.

À ces contraintes internes s’ajoute une difficulté propre aux enjeux globaux. Chaque pays a intérêt à ce que la transition réussisse, mais les gouvernants redoutent que les efforts engagés ne pénalisent l’économie de leur pays si les autres avancent moins rapidement. Les traités internationaux, comme l’accord de Paris de 2015, encourageaient une action collective mieux coordonnée, mais ils sont aujourd’hui fragilisés par l’affaiblissement du multilatéralisme.

Des compromis plus difficiles à construire

L’action publique a longtemps pu s’appuyer sur des compromis relativement favorables à l’ensemble des acteurs. Durant les décennies de forte croissance, les gains de productivité permettaient souvent d’améliorer simultanément les revenus, la protection sociale et les investissements publics. Le principal enjeu était distributif : comment répartir les fruits d’une croissance soutenue ?

Or, la transition écologique change profondément les termes de ce compromis. Elle conduit à remettre en question des infrastructures encore fonctionnelles, des investissements parfois récents, des compétences professionnelles, des territoires spécialisés et des secteurs économiques qui demeurent essentiels à l’activité.

Les bénéfices attendus – un climat plus stable, des écosystèmes préservés ou une moindre exposition aux risques futurs – sont largement collectifs, diffus et se manifestent souvent à long terme. Les coûts, eux, sont immédiats et concentrés sur certains acteurs.

Les économistes parlent d’« actifs échoués » (stranded assets) pour désigner les infrastructures, les équipements ou les réserves d’énergies fossiles qui ne pourront être exploités jusqu’à leur terme économique si les objectifs climatiques sont respectés. À l’inverse, les investissements nécessaires pour construire une économie décarbonée peuvent, par leur ampleur, peser à court terme sur la compétitivité et entrer en concurrence avec d’autres priorités budgétaires.

Les politiques de transition écologique créent ainsi des tensions distributives inévitables. Autrement dit, les compromis politiques ne portent plus principalement sur la répartition des gains de la croissance, mais visent à organiser une transformation dont les coûts et les avantages sont a priori répartis de manière très inégale selon les secteurs, les territoires ou les générations.

Les institutions démocratiques face au long terme

À ces contraintes économiques s’ajoute une difficulté plus profonde encore. Les institutions démocratiques – quelles que soient leurs imperfections – ont été conçues pour arbitrer entre des intérêts présents, exprimés par des citoyens, des entreprises ou des collectivités.

Les politiques environnementales doivent, pour leur part, intégrer des intérêts beaucoup plus difficiles à représenter : ceux des générations futures, des écosystèmes ou des risques encore largement invisibles. Cette asymétrie temporelle complique la décision publique.

Le sociologue Anthony Giddens l’a résumée dans ce qui est devenu le « paradoxe de Giddens » : tant que les conséquences du changement climatique restent peu perceptibles dans l’expérience quotidienne, elles peinent à susciter des transformations politiques ambitieuses ; mais lorsqu’elles deviennent pleinement visibles, une partie des changements est déjà engagée et les marges d’action se sont réduites.

Les pouvoirs publics sont ainsi confrontés à une difficulté assez spécifique : agir suffisamment tôt face à des risques encore imparfaitement perceptibles, tout en assumant des coûts immédiats dont les bénéfices ne seront souvent visibles que plusieurs décennies plus tard. Cette difficulté ne concerne pas seulement la définition des objectifs, puisqu’elle se retrouve dans la mise en œuvre concrète des politiques de transition.

Gouverner des transformations systémiques

Conduire en quelques décennies une transformation de cette ampleur provoque mécaniquement des désajustements dont les conséquences économiques et sociales peuvent se propager à l’ensemble de l’économie.

L’électrification des véhicules modifie les usages, mais elle affecte aussi l’accès des plus modestes à la mobilité, l’emploi dans les activités de sous-traitance et de maintenance, la compétitivité industrielle et la géopolitique des dépendances d’approvisionnement. De même, le développement de l’agroécologie est contraint par les acteurs de l’amont (semences, engrais, pesticides, machinisme, finance) et de l’aval (stockage, transformation, commercialisation et échanges internationaux), alors que le secteur agricole est déjà fragilisé par des crises majeures, en particulier en lien avec le changement climatique.

Les difficultés rencontrées récemment par la taxe carbone, la régulation des pesticides ou les zones à faibles émissions (ZFE) témoignent moins d’un rejet de l’écologie que du désarroi de certaines populations face à des injonctions au changement qu’elles n’ont pas les moyens de satisfaire.

Mais l’instrumentalisation de ces inquiétudes légitimes constitue aujourd’hui, dans de nombreux pays, un facteur majeur de la timidité voire du recul des politiques de transition écologique. Il ne suffit plus d’imposer ces transformations par la réglementation ou la fiscalité ; il faut anticiper les conditions de leur efficacité, donc aussi de leur acceptabilité, et travailler à les réunir. La transition écologique ne constitue pas seulement un nouveau domaine de l’action publique. Elle modifie la manière même de gouverner.

Faire de la transition un projet partagé

Il ne suffit donc plus de réduire ou d’interdire certains usages ; il faut également organiser l’émergence des alternatives et créer les conditions de leur adoption.

S’il est illusoire, au vu des contraintes mentionnées plus haut, que l’État puisse compenser tous les coûts de la transition, il peut néanmoins veiller à ce que les acteurs les plus vulnérables ne soient pas exclus de ses bénéfices ou empêchés d’y participer, conformément aux principes de « la transition juste ».

En Espagne, le gouvernement a contractualisé un accord de reconversion avec les syndicats avant de décréter la fermeture des centrales à charbon. En France, le leasing social de voitures électriques apporte une première réponse au déficit d’offre accessible sur le marché de l’occasion. La commande publique peut également permettre à des collectivités territoriales de relayer l’initiative de la société civile et d’offrir un débouché local rémunérateur et fiable à des agriculteurs en transition (loi Egalim).

La pratique de l’action publique, qu’elle soit centrale ou territoriale, évolue : plus stratégique et transversale, plus souvent « cheffe d’orchestre » que simplement réglementaire, plus contractuelle que strictement normative, elle devient aussi, ce faisant, moins spectaculaire.

De nouvelles capacités de gouvernance à construire

Ces défis posés par la transition écologique expliquent en partie pourquoi les politiques environnementales se révèlent souvent plus timides ou plus lentes que ce que semblent impliquer les constats de la communauté scientifique. Il ne s’agit pas uniquement de faire reconnaître la réalité des risques, mais d’organiser collectivement des transformations capables d’y répondre. Cela suppose de construire des compromis nouveaux, articulant justice sociale, compétitivité économique et soutenabilité écologique.

Les compromis qu’exige la transition mettent en tension l’ensemble de nos économies, interrogent l’organisation de nos sociétés et conduisent à arbitrer entre des priorités parfois contradictoires, du niveau local jusqu’à l’échelle internationale. Conduire cette transition avec la société n’est donc pas seulement une question d’expertise technique. C’est instruire un ensemble de choix qui mobilisent, bien au-delà de la seule sphère environnementale, des arbitrages de nature politique.

Si l’urgence des alertes scientifiques conduit à penser que tout projet politique doit sérieusement traiter de la question environnementale, la transition écologique ne peut se construire qu’au sein d’un projet politique plus global, capable d’articuler les objectifs environnementaux avec les autres finalités collectives qu’il poursuit.

Pourtant, le pragmatisme nous invite bien à répondre aux alertes par l’action et à concevoir cette action, dans son ambition comme son calendrier, de manière à ce qu’elle apporte une réponse effective aux risques identifiés.

L’enjeu n’est donc pas de retrouver les formes de planification du passé ni de s’en remettre aux seules dynamiques du marché. Il est de construire des modes de gouvernance capables de coordonner durablement des acteurs publics et privés, des échelles locales, nationales et internationales, et d’inscrire les décisions présentes dans des horizons de temps beaucoup plus longs. C’est peut-être là le véritable défi de la transition écologique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi la transition écologique est-elle si difficile à gouverner ? – https://theconversation.com/pourquoi-la-transition-ecologique-est-elle-si-difficile-a-gouverner-288778

Pourboire : pourquoi continuеr à récompenser un service déjà réglé alors que rien ne nous y oblige ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Céline Jacob, Professeure des Universités en Gestion, marketing et influence sociale, Université Bretagne Sud (UBS)


L’ESSENTIEL

  • Le pourboire paraît être un petit geste banal de fin de repas au restaurant. Il révèle pourtant des mécanismes sociaux complexes.

  • La recherche en psychologie sociale met en lumière le poids prépondérant des émotions dans cette transaction commerciale.

  • L’avènement du terminal de paiement laisse entrevoir un avenir peu radieux pour le pourboire.


Un sourire, un soleil ou un smiley pour quelques euros de plus. En terrasse, un client termine son café. Le serveur apporte l’addition. En bas du reçu, un petit soleil est dessiné à la main. Le client sourit, paie… et laisse un pourboire un peu plus élevé que prévu.

Cette scène paraît anodine. Pourtant, elle intéresse depuis longtemps les chercheurs en psychologie sociale, en économie et en gestion hôtelière. Pourquoi laisse-t-on un pourboire ? Récompense-t-on vraiment la qualité du service ? Ou bien d’autres mécanismes, plus discrets, influencent-ils notre comportement ?

Nos recherches montrent que le pourboire ne dépend pas seulement de la qualité du repas ou de l’efficacité du serveur. Il révèle le poids des émotions, des normes sociales et du travail relationnel réalisé dans les métiers du service.

Mythe du client rationnel

Le pourboire apparaît en Europe au XVIIIᵉ siècle avant de se diffuser dans les cafés, les auberges et les restaurants. Aux États-Unis, il devient progressivement un élément essentiel du salaire des serveurs.

Les économistes Örn Bodvarsson et William Gibson ont considéré le pourboire comme une forme d’évaluation du travail effectué. Le client récompenserait un bon service et pénaliserait une mauvaise prestation. L’idée semble simple : un bon service mérite une récompense. Le client serait capable d’évaluer objectivement la qualité de la prestation. Un serveur attentif, rapide et aimable recevrait davantage de pourboire.

Pourtant, les études menées depuis les années 1970 montrent une réalité plus complexe. Les consommateurs ne prennent pas leurs décisions de façon totalement rationnelle. L’Homo œcоnomicus est, une fois encore, remis en cause.

Autrement dit, le pourboire ne dépend pas uniquement de la prestation reçue. Ce constat remet en question l’image du consommateur parfaitement rationnel, capable d’évaluer objectivement une expérience. L’humeur du client, le contexte social ou l’ambiance du moment comptent aussi.

Une pratique très culturelle

Le pourboire dépend fortement des normes sociales. Il reflète des règles collectives implicites, selon les environnements culturels et territoriaux.

Les clients donnent souvent cette gratification parce qu’ils considèrent que c’est ce qu’il faut faire. Le geste permet de respecter les attentes sociales et de préserver une image positive de soi.

Aux États-Unis ou au Canada, ne pas laisser de pourboire peut être perçu comme un comportement impoli, voire moralement répréhensible. Au Japon, au contraire, cette pratique reste rare, voire franchement malvenue, selon les codes établis.

Dessiner un soleil en bas de l’addition

De nombreuses expériences ont étudié les facteurs qui influencent le montant du pourboire.

Des éléments propres au serveur et à son action peuvent augmenter les chances de recevoir un pourboire, mais également son montant, comme dessiner un soleil au bas de l’addition, écrire « merci » sur la note, sourire davantage, donner son prénom, toucher brièvement le client, adopter une posture plus proche, être maquillé quand il s’agit d’une femme ou encore porter une fleur dans les cheveux.

Des éléments extérieurs peuvent jouer un rôle dans la décision de laisser ou non un pourboire. Les clients se montrent souvent plus généreux lorsqu’il fait beau, quand une musique romantique est diffusée en fond sonore ou encore lorsque des messages évoquant l’altruisme sont imprimés sur la note.

Ces effets paraissent minimes. Ils sont pourtant observés dans les restaurants, les hôtels, les cafés ou les commerces. Surtout, ces facteurs influencent davantage le montant laissé que la qualité réelle du service.

Travail relationnel des serveurs

La proximité sociale joue également un rôle important.

Quand un serveur se présente par son prénom, regarde le client dans les yeux ou personnalise l’échange, la relation paraît plus humaine. Même si la qualité technique du service et du repas ne change pas, le client peut avoir l’impression d’une expérience plus chaleureuse. Il récompense moins la performance objective que la qualité de l’interaction avec le serveur.

Ces résultats rejoignent les travaux de psychologie sociale montrant que nos décisions quotidiennes sont souvent influencées par des signaux subtils dont nous n’avons pas conscience. Le pourboire apparaît moins comme une décision strictement rationnelle que comme un comportement socialement situé.

Dans un restaurant, le serveur ne fournit pas uniquement une prestation technique. Il doit créer une expérience agréable. Sourire, maintenir le contact visuel, personnaliser la relation ou adopter une attitude chaleureuse font partie du travail attendu. La compétence relationnelle devient parfois aussi importante que l’efficacité de la prestation elle-même.

Le pourboire à l’ère numérique

Les paiements électroniques transforment cette pratique ancienne.

Avec les terminaux numériques, les clients voient apparaître directement des montants suggérés : 10 %, 15 % ou 20 %. Ne pas gratifier le service devient un geste délibéré, une démarche volontaire qui rompt avec l’automatisme proposé par la machine. La dématérialisation du pourboire réduit l’écart psусhologiquе ressenti lors du paiement. Lorsqu’une option est proposée par défaut, beaucoup de personnes ont tendance à l’accepter.

Ce mécanisme peut générer des effets délétères. Le client peut se sentir contraint de laisser un pourboire, car il doit le faire sous le regard direct du serveur pendant la transaction, transformant ce qui était auparavant une décision intime en аctе public.

Ce sentiment de jugement et d’obligation peut induire un sentiment de mal-être et ne pas inciter le client à revenir dans ce restaurant.

Relations sociales du quotidien

Dans un environnement en constante évolution, les mécanismes sociaux conservent leur importance. Le pourboire révèle quelque chose de fondamental : nous chérissons l’illusion que nos choix découlent d’une raison pure et d’une volonté souveraine, alors qu’ils sont perméables aux circonstances ambiantes et aux conventions partagées par le groupe.

Avec l’essor de la « Gig Economy » (économie de la tâche ou économie des petits boulots, ndlr) et l’avènement des commandes en ligne, les serveurs et les livreurs voient leurs revenus stagner.

De plus en plus de points de vente proposent de régler à la commande et imposent de sélectionner l’option de laisser un pourboire avant même que la prestation ait été réalisée. Cela induit un sentiment d’injustice.

Nos décisions ne reposent pas uniquement sur une évaluation rationnelle de la qualité du service. Elles dépendent également de notre humeur, du contexte, des normes culturelles et des interactions humaines. C’est sans doute ce qui rend cette pratique si intéressante pour les sciences humaines et sociales. Derrière quelques pièces laissées sur une table se cachent des émotions, des conventions collectives et toute la complexité des relations sociales du quotidien.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourboire : pourquoi continuеr à récompenser un service déjà réglé alors que rien ne nous y oblige ? – https://theconversation.com/pourboire-pourquoi-continu-r-a-recompenser-un-service-deja-regle-alors-que-rien-ne-nous-y-oblige-280528

L’humour, botte secrète de Dolly Parton pour contrer le sexisme

Source: The Conversation – France (in French) – By Stephanie Vander Wel, Associate Professor of Music, University at Buffalo

« Ça coûte cher d’avoir l’air aussi vulgaire », disait Dolly Parton. Paul Natkin/Getty Images

L’ESSENTIEL

  • Disparue le 25 août 2026, Dolly Parton est connue pour ses tubes, comme Jolene, mais au-delà de son talent musical, elle était aussi redoutablement drôle.

  • Les artistes country féminines, du milieu du XXᵉ siècle jusqu’aux années 2010, ont utilisé l’humour pour se frayer un chemin dans une industrie qui s’est souvent montrée hostile aux femmes.

  • Loin d’être superficielle, la façon dont Dolly Parton travaillait son apparence extravagante était aussi une forme de subversion pleine d’esprit.


Parmi tous les moments qui illustrent le talent musical, l’intelligence redoutable et l’ambition dévorante de Dolly Parton, je repense souvent à un duo télévisé en direct, un peu maladroit et improvisé, dans The Porter Wagoner Show.

Nous étions en 1973. Parton se produisait aux côtés du chanteur de country Porter Wagoner dans cette émission de variétés diffusée depuis 1967. Bien que la participation à ce show ait marqué un tournant pour elle, Parton se sentait bridée par le fait de jouer les seconds rôles derrière Wagoner qui, en tant que producteur, prenait souvent le contrôle des arrangements musicaux de ses chansons. Malgré le succès commercial de Parton, il se montrait souvent dédaigneux envers sa vision créative.

Alors que Parton et Wagoner s’apprêtent à interpréter Run That By Me One More Time – une chanson écrite par Parton en 1970, qui traite d’une dispute conjugale –, Wagoner commence par dire : « Ma copine vient de me donner un coup de pied dans les côtes. » Dolly rétorque : « Pas encore, mais je pense que je vais le faire juste après. »

Après que les deux ont chanté les premières lignes, Parton se lance dans son couplet :

« Eh bien, tu es encore en retard, je vois.

Quelle est ton excuse cette fois-ci ?

N’essaie pas de m’embrasser pour te faire pardonner

Alors que tu empestes le vin. »

Au moment même où Wagoner s’apprête à chanter son excuse pour son retour tardif, Parton l’interrompt de manière inattendue en chantant longuement « Eh bien, je… », comme si elle allait entonner une autre phrase. Porter, pris au dépourvu, marque une pause. Parton rit : « J’ai pensé que j’allais glisser ça là-dedans. » Wagoner, déconcerté, demande à Parton où ils en sont dans la chanson.

De retour dans le rythme, Wagoner entame le couplet suivant, exigeant de savoir ce que Parton a fait de l’argent du loyer. Elle improvise son explication :

« Tu m’as vue mettre cet argent dans ce pot à biscuits le jour même où tu l’as ramené à la maison et, un jour, en rentrant des courses, j’ai regardé, et chaque centime de cet argent avait disparu, mais je ne l’ai pas pris, et tu sais bien que je ne l’ai pas pris. »

Elle a largement dépassé le temps qui lui était imparti, et Wagoner commence à chanter la réplique qu’il avait prévue. Mais Parton ne lâche rien et se met à parler par-dessus lui :

« Je ne l’ai pas pris. Je ne sais pas qui l’a pris, mais je ne veux plus que tu me fasses porter le chapeau. »

Des éclats de rire se font entendre dans le public. Tout ce que Wagoner peut faire, c’est rire maladroitement en disant :

« Tu veux bien me répéter ça encore une fois ? »

Dolly Parton et Porter Wagoner interprètent Run That By Me One More Time, dans un épisode de 1973 du Porter Wagoner Show.

Wagoner finit par se reprendre et tous deux terminent joyeusement la chanson sous les applaudissements. Mais pour tous ceux qui regardent, on voit très bien qui mène la danse et à qui appartient la chanson.

Un an plus tard, Parton a cessé de participer à l’émission après avoir écrit les tubes « Jolene » et « I Will Always Love You ». Son album de 1976, All I Can Do, a été nominé aux Grammy Awards dans la catégorie « Meilleure performance vocale country féminine ».

Le reste – 25 singles country n° 1, 10 Grammy Awards, 44 albums country classés dans le Top 10 – appartient désormais à l’histoire.

Renverser la situation

Parton, décédée le 25 août 2026, ne se contentait pas de raconter des blagues pour provoquer des rires faciles.

Dans le cadre de mes travaux de chercheuse spécialisée dans la musique country, j’ai écrit sur la manière dont les artistes country féminines, du milieu du XXᵉ siècle jusqu’aux années 2010, ont utilisé l’humour pour se frayer un chemin dans une industrie qui s’est souvent montrée hostile aux femmes.

Tout au long de l’histoire de ce genre musical, les artistes féminines de country pouvaient être considérées comme de simples faire-valoir des têtes d’affiche masculines. Et lorsque des femmes parvenaient à percer, l’industrie n’hésitait pas à les dépeindre comme des arrivistes ayant abandonné leurs racines country au profit d’une carrière de star de la pop.

Les femmes ont également toujours eu plus de mal à décrocher des contrats d’enregistrement et à passer à la radio. Pas plus tard qu’en 2015, le consultant radio Keith Hill a tenu des propos controversés en affirmant que les stations de country devraient diffuser principalement des artistes masculins, décrivant les hommes comme la « laitue » et les femmes comme les « tomates » d’une salade.

Comment les artistes féminines ont-elles riposté ? En utilisant l’humour pour bouleverser les attentes quant à la manière dont les femmes devraient se comporter.

Dans la chanson humoristique de Lulu Belle sur le mariage, I Wish I Was a Single Girl Again, sortie en 1939, elle incarne le rôle de la campagnarde naïve. En endossant la caricature de la paysanne, elle a pu faire ou dire des choses qu’un personnage féminin conventionnellement respectable n’aurait pas pu se permettre.

De la même manière, June Carter incarnait souvent la campagnarde indisciplinée qui destinait ses répliques cinglantes aux animateurs masculins et à ses partenaires de duo, notamment Johnny Cash. Et dans l’hilarante chanson Got My Name Changed Back, le trio contemporain Pistol Annies utilise l’humour pour transformer la douleur du divorce en une célébration de l’émancipation féminine.

Mais rares sont celles qui ont su manier l’humour avec autant d’habileté que Parton. Elle utilisait des répliques pleines d’esprit et d’autodérision pour désarmer le public et mettre en lumière les doubles standards et les préjugés de genre.

Une jeune femme aux cheveux blonds sourit en serrant dans ses bras un jeune homme portant une casquette de baseball bleue
Dolly Parton serre dans ses bras l’humoriste John Belushi au Windows on the World, à New York, en mai 1977.
Art Zelin/Getty Images

Elle y parvenait souvent en faisant des hommes la cible de ses blagues.

Prenons deux des premiers succès commerciaux de Parton : Dumb Blonde, écrite par Curly Putman, et Something Fishy, qu’elle a elle-même composée.

Dans Dumb Blonde, Parton raconte l’histoire d’un homme infidèle qui, lorsqu’elle le confronte, l’accuse avec colère d’être une « blonde idiote ». Après avoir annoncé que « cette blonde idiote n’est pas dupe », la narratrice de la chanson déclare triomphalement : « S’il y a bien une chose que cette blonde a apprise, c’est que les blondes s’amusent plus », avant de mettre fin à la relation selon ses propres conditions.

Something Fishy est une autre chanson sur un homme infidèle. Les paroles de Parton opposent les mensonges de l’homme, qui prétend « partir à la pêche », à ses soupçons d’infidélité. « Il se passe quelque chose de louche », dit-elle avec ironie (« louche » se dit fishy en anglais, ndlr). Le public se joint à la moquerie envers cet homme stupide, dont l’épouse perspicace ne fait qu’une bouchée.

L’univers de Dolly

Une jeune femme aux cheveux blonds ondulants lève les yeux au ciel tout en chantant dans un micro, une main sur la hanche
Dolly Parton au Wembley Empire Pool, à Londres, en avril 1976.
Andrew Putler/Redferns via Getty Images

Tout comme Parton avait volé la vedette à Wagoner lors de ce duo télévisé en 1973
– et fait clairement comprendre qui tenait les rênes, elle a également pris le contrôle du récit de sa carrière. Lorsque les critiques ont remis en question son engagement envers la musique country, elle a démontré que la célébrité populaire et l’authenticité country n’étaient pas incompatibles. Lorsqu’ils ont condamné son ambition, elle n’a pas cherché à s’excuser de vouloir plus. Lorsqu’ils ont tenté de ridiculiser son look, elle s’est approprié son image avec un trait d’esprit.

Comme Parton le disait souvent :

« Ça coûte très cher d’avoir l’air aussi vulgaire. »

Cette phrase en dit long. D’une part, elle est hilarante. Mais elle montre aussi qu’elle a délibérément façonné son personnage excentrique, et que son apparence soigneusement calculée a également contribué à son immense succès.

C’était ça, Dolly : autodépréciative, lucide, sûre d’elle et, oui, d’un humour malicieux.

The Conversation

Stephanie Vander Wel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’humour, botte secrète de Dolly Parton pour contrer le sexisme – https://theconversation.com/lhumour-botte-secrete-de-dolly-parton-pour-contrer-le-sexisme-290953

Routes, stations de ski, permis de construire : quand les décideurs publics apprennent à dire stop

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandre Monnin, Responsable scientifique redirection écologique et soutenabilité forte, Centrale Méditerranée

Fermée depuis novembre 2019, la piscine municipale Vaucanson à Grenoble a été choisie pour devenir le siège de la future Cit’Écobat, cité des métiers du bâtiment sobre, durable, connecté. Greta de Grenoble, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Longtemps, l’action publique s’est pensée comme un art de construire, d’aménager et d’étendre les infrastructures.

  • Face au changement climatique, une autre compétence émerge : décider de ce qui ne peut plus être maintenu, financé ou développé.

  • Routes abandonnées, permis suspendus, stations démontées : l’analyse de 74 cas de renoncement montre que cette transformation est déjà à l’œuvre dans les territoires.


À Caen (Calvados), un projet d’écoquartier a été suspendu après dix années de travail lorsque la montée des eaux attendue d’ici la fin du siècle s’est imposée au regard de l’actualisation des données scientifiques, annonçant des épisodes d’inondations récurrents et non plus exceptionnels. Dans le Pays de Fayence (Var), la délivrance de nouveaux permis de construire s’est heurtée au manque d’eau potable. En Ille-et-Vilaine, plusieurs contournements routiers ont été retirés de la programmation départementale.

Ici, une activité perd ses conditions matérielles d’existence. Ailleurs, le projet reste réalisable à court terme, mais dégrade les conditions d’habitabilité futures : une route supplémentaire, davantage d’artificialisation, un équipement de plus à entretenir. Le renoncement entre alors dans l’action publique. Il ne relève pas d’une injonction morale ou idéologique, mais d’un constat pragmatique.

À Caen, Thibaud Tiercelet, directeur général de la société publique locale d’aménagement, résume le basculement en expliquant que « la réalité a changé ». Les nouvelles données ont rendu obsolète le monde de référence dans lequel le quartier avait été conçu.

Le nouveau régime climatique rend ainsi caduc le cadre de référence dans lequel nombre de projets ont été et demeurent réglementairement possibles, alors même que les conditions de leur viabilité disparaissent à l’échelle de leur durée de vie. Dans certains cas, l’eau manque, la neige se raréfie, le trait de côte recule ou le risque d’inondation change de fréquence. On ne parle plus de risques ici (même si ceux-ci s’intensifient en parallèle), mais d’une réalité déjà transformée, qui rend dépassés les postulats à partir desquels certains projets, infrastructures et usages avaient été conçus.

Renoncer consiste alors à déterminer ce qui doit cesser, à réviser ce qui peut encore être promis, construit et maintenu, puis à préserver autrement les fonctions attendues ou réalisées.

Des renoncements dispersés, une même transformation

Dans le cadre de notre recherche, nous avons documenté ce mouvement de soustraction, en recensant les renoncements, comme autant de décisions prises en amont, pour éviter que la catastrophe impose des arbitrages brutaux et privés d’alternatives. Ce travail constitue une première étape. Il sera prolongé par une enquête consacrée aux conditions qui permettent aux acteurs publics de prendre de telles décisions.

Nous avons, à ce jour, recensé 74 cas de renoncement.

A Céüze (Hautes-Alpes), le modèle économique de la station de ski ne tient plus ; à Grenoble (Isère), la non-reconstruction de la piscine Vaucanson se discute sur fond de coûts énergétiques et de maintenance ; en Ille-et-Vilaine, la crise financière des départements sert de déclencheur pour renoncer à de nouvelles routes, etc.

La carte des 74 renoncements
La carte des 74 cas de renoncement.
Enquête sur les renoncements territoriaux. Cliquez pour voir la carte détaillée

Le corpus rassemble plusieurs gestes : empêcher un projet de voir le jour, cesser de maintenir un équipement existant, organiser le retrait ou la transformation d’un héritage matériel. Il va de l’abandon d’une route au gel de permis, de la fermeture d’une station de ski à la déconstruction d’un parking.

Pris séparément, ces décisions paraissent hétérogènes. Ensemble, elles signalent l’émergence d’une tendance de fond qui devrait s’amplifier dans les années à venir. Peu d’acteurs revendiquent le vocabulaire de la redirection écologique. Leurs décisions traduisent pourtant l’un de ses diagnostics : maintenir des conditions d’habitabilité exige de savoir fermer ou empêcher certaines trajectoires.

L’abandon historique du projet immobilier de la presqu’île de Caen.

Des décisions à contre-courant

Ces initiatives restent fragiles, car les règles qui organisent aujourd’hui l’action publique favorisent encore l’expansion plutôt que le retrait. Les politiques d’attractivité visent à attirer de nouveaux habitants, des entreprises, des investissements ou des touristes, notamment par le développement de l’offre foncière, immobilière et infrastructurelle. Lorsqu’elles sont évaluées au nombre d’implantations, de constructions ou de visiteurs supplémentaires, elles entretiennent un impératif de croissance. Cette orientation se retrouve dans des modèles économiques dont l’équilibre dépend du maintien, voire de l’augmentation, des volumes vendus : mètres carrés construits, déplacements, nuitées touristiques, eau et énergie consommées.

Une ligne budgétaire supprimée est bien visible. Le bilan complet d’un renoncement l’est beaucoup moins : économies futures d’entretien et de fonctionnement, artificialisation ou émissions évitées, ressources préservées. « Budgétiser » certaines de ces économies permettrait de les identifier et de les réaffecter à des investissements climatiques.

Enfin, les dispositifs de financement sont plus facilement mobilisés pour créer un équipement que pour prendre en charge sa fermeture, sa dépollution, sa renaturation ou la réorganisation des usages qui en dépendent.

Cette dynamique tient aussi au poids des capitaux fixes. Une infrastructure doit être utilisée afin d’amortir l’investissement consenti. L’économiste Henri Chevalier a montré comment, dans le cas de l’aviation commerciale ou de l’agriculture, cette logique produit des verrouillages et alimente la croissance. Une route nouvelle réorganise les déplacements et les implantations commerciales ou résidentielles qui se développent autour d’elle ainsi que les milieux qu’elle traverse. Une station de ski engage des flux touristiques, des emplois et des investissements immobiliers. Un quartier nouveau suscite des attentes de valorisation foncière, de recettes fiscales et de nouveaux équipements publics. Ces interdépendances compliquent ensuite leur remise en cause.

La difficulté de la décision tient aussi au fait qu’un arrêt entraîne des coûts : démonter un télésiège, signaler une route fermée, traiter les droits engagés sur un terrain devenu inconstructible… Le caractère juste du renoncement dépend de questions concrètes : qui perd un usage ou un revenu, qui est protégé, qui supporte le coût de la sortie et qui participe à la décision ? Sans financement du retrait et de l’après, l’économie immédiate reporte les coûts vers d’autres acteurs, les milieux ou le futur.

Renoncer sans abandonner : construire les conditions de l’après

Toute fermeture ne constitue pas obligatoirement un progrès écologique. Pour en juger, il faut examiner ce que produit le renoncement : ce que la décision permet de préserver, les activités qu’elle risque de fragiliser et les équipements ou les pollutions qu’elle laisse derrière elle.

Utiliser des critères de soutenabilité et de durabilité aide à évaluer les situations au cas par cas. La soutenabilité interroge leur compatibilité avec les conditions d’habitabilité. La durabilité désigne leur capacité à être maintenue grâce à des infrastructures, des financements, des règles et des soutiens politiques. Leur croisement fait apparaître quatre situations.

À Lamballe-Armor (Côtes-d’Armor), la circulation automobile sur la D28 constituait un verrou : malgré la forte mortalité des amphibiens, la route continuait d’être utilisée parce que les déplacements étaient organisés autour d’elle. Sa fermeture a été accompagnée d’un itinéraire alternatif, du maintien des accès agricoles et de sa transformation en voie verte. L’usage dommageable cesse tandis que les fonctions utiles sont réorganisées.

Dans le Pays de Fayence, limiter les constructions pour préserver l’eau était une mesure soutenable, au sens où elle protégeait une ressource indispensable. Elle restait toutefois fragile tant qu’elle reposait sur une simple consigne politique. Son inscription dans le schéma de cohérence territoriale et dans la politique de gestion de l’eau lui donne davantage de chances de durer. Elle passe ainsi d’une « fragilité soutenable » à une « continuité soutenable ».

À Céüze, l’arrêt du ski a laissé des remontées mécaniques et des bâtiments sans usage. Tant que ces passifs ne sont ni démontés ni réaffectés, la fermeture produit un héritage négatif. Le démontage des remontées constitue donc une étape nécessaire pour organiser réellement la sortie.

Le renoncement ouvre un chantier qui dépasse la décision d’arrêt. Une route fermée conserve son bitume, une station de ski ses pylônes. Il faut financer la sortie, traiter ces héritages, répartir équitablement les coûts et organiser autrement les fonctions jugées utiles. C’est ce travail que désigne ici la redirection écologique. C’est là qu’émerge une compétence publique nouvelle : organiser ce qui doit cesser, être réduit, déplacé, démantelé, réparé ou réaffecté, puis suivre dans le temps les effets de ces transformations.

Notre étude révèle un manque sur ce dernier point : peu de renoncements font l’objet d’un suivi. Un gel des permis protège-t-il réellement l’eau ? Une route fermée réduit-elle la dépendance à l’automobile ou déplace-t-elle les flux ?

L’action publique locale a longtemps été équipée pour ajouter. Elle apprend désormais à renoncer, sans abandonner.


Alexandre Monnin a conduit, avec Claire Deligant, Émile Hooge, Oscar Hooge et Romain Barrallon, l’enquête sur les renoncements territoriaux présentée dans cet article.

The Conversation

Alexandre Monnin a reçu des financements de l’Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts, de la MAIF et de la Ville de Grenoble.

– ref. Routes, stations de ski, permis de construire : quand les décideurs publics apprennent à dire stop – https://theconversation.com/routes-stations-de-ski-permis-de-construire-quand-les-decideurs-publics-apprennent-a-dire-stop-285115

Trancher ou broyer ? Un compromis qui a orienté l’évolution des dents chez les mammifères

Source: The Conversation – in French – By Margot Michaud, Enseignante-chercheuse en biologie évolutive et anatomie , UniLaSalle

Au cours des 66 derniers millions d’années, plusieurs lignées de mammifères ont développé indépendamment des dents carnassières, des molaires spécialisées dans la découpe de la viande. Aujourd’hui, cette caractéristique ne se retrouve que chez les *Carnivora*, qui comprennent notamment les félins (comme ici, un guépard), les chiens et les ours. Olga Ernst/Wikimédia, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les dents sont l’interface primordiale entre un animal et sa nourriture.

  • La molaire « tribosphénique » permet de trancher et de broyer. Comment allier ces deux fonctions opposées ?

  • Une nouvelle étude nous apprend comment ces dents ont évolué pour trouver le bon équilibre selon le régime alimentaire de chaque animal.


Pourriez-vous découper un steak et casser une noix avec un seul et même outil ? Une lame fine pénètre facilement dans une matière souple, mais résiste mal à une forte charge. Un broyeur doit au contraire être large et robuste, mais coupe peu.

Au cours de leur évolution, la grande majorité des mammifères actuels ont pourtant réuni ces deux fonctions en une seule structure : une molaire spécialisée. Mais jusqu’où une même dent peut-elle concilier deux fonctions opposées ?

Pour le découvrir, notre équipe a comparé ces molaires chez des mammifères actuels et fossiles, puis testé la capacité à broyer et à découper de leurs reproductions imprimées en 3D. En combinant des scans de haute précision, l’impression 3D et des essais mécaniques, notre nouvelle étude, récemment publiée dans la revue Science, met en lumière les contraintes qui pèsent sur la dentition des mammifères.

Une dent à double fonction

Les dents constituent une interface primordiale entre un animal et sa nourriture. Leur forme conditionne ainsi en partie la manière dont les aliments peuvent être traités avant d’être avalés ainsi que les forces physiques qu’elles peuvent supporter.

Comme elles se fossilisent très bien, ces structures documentent aussi le régime et la biomécanique des espèces disparues permettant notamment de retracer certaines étapes majeures de l’évolution des mammifères, parmi lesquelles l’apparition de la molaire « tribosphénique ».

Cette dent à la morphologie particulière réunit une région haute et coupante, le trigonide, et une zone plus basse servant au broyage, le talonide. Lors de la fermeture de la mâchoire, ces régions travaillent avec les dents supérieures pour cisailler et écraser les aliments en un seul mouvement.

La molaire tribosphénique réunit deux régions fonctionnelles : le trigonide, principalement associé au tranchage, et le talonide, associé au broyage.
Margot Michaud, Fourni par l’auteur

En permettant de trancher et de broyer les aliments au cours d’une même morsure, cette architecture a élargi la gamme de ressources accessibles aux mammifères et aurait ainsi favorisé leur diversification écologique. Pourtant, ces deux fonctions sont favorisées par des morphologies dentaires en grande partie contradictoires : trancher favorise des pointes hautes et aiguës ainsi que des crêtes bien alignées, tandis que broyer demande une large surface de contact et une structure résistante. Reste alors à comprendre comment cette incompatibilité géométrique a orienté l’évolution des molaires chez les mammifères.

La carnassière sous toutes ses formes

Toutes les molaires des mammifères ne sont pas identiques. Au cours des 66 derniers millions d’années, les carnassières, des molaires spécialisées dans la découpe de la chair, sont apparues indépendamment dans plusieurs groupes de mammifères.

À l’heure actuelle, les Carnivora (groupe incluant les félins, les chiens et les ours, entre autres) représentent les seuls véritables détenteurs de dents carnassières. Malgré leur nom, les Carnivora rassemblent aussi bien des prédateurs spécialisés que des espèces omnivores et même des espèces strictement herbivores, comme le panda géant. Cette diversité alimentaire s’accompagne d’une remarquable variété de formes dentaires. Chez les félins, la carnassière est une lame pure, au talonide réduit ou absent. Chiens, ours et ratons laveurs, eux, gardent au contraire des surfaces de broyage utiles à un régime varié, jusqu’au bambou du panda géant.

Notre équipe a ainsi numérisé en 3D la carnassière inférieure de 250 espèces actuelles et fossiles. Deux grandes formes récurrentes se dégagent : des dents hautes à deux cuspides, au talonide réduit ou absent, typiques des prédateurs spécialisés comme les félins ; et des dents au talonide développé, associées à une plus grande diversité alimentaire.

Les carnassières étudiées se répartissent entre deux grandes tendances : une forme en lame, associée au tranchage, et une forme dotée d’un talonide développé, associée au broyage et à des régimes plus variés.
Margot Michaud, Fourni par l’auteur

À vos marques. Prêts ? Mordez !

Une sélection de dents a été reproduite par impression 3D, puis testée dans deux dispositifs reposant sur des matériaux conçus pour imiter les propriétés de tissus biologiques. Pour évaluer le tranchage, les modèles ont été enfoncés dans des couches de gélatine imitant les tissus souples, comme la peau et les muscles. Nous avons ainsi mesuré la force nécessaire pour pénétrer le gel ainsi que la taille des lacérations selon la morphologie de chaque dent. Pour le broyage, les mêmes formes ont été soumises à un matériau imprimé, spécialement conçu pour avoir des propriétés et une résistance proches de celles de l’os.

Des dents imprimées en 3D ont été testées sur un matériau souple pour mesurer le tranchage et sur un matériau dur pour mesurer le broyage. Ces essais ont permis de relier directement la forme de chaque dent à ses performances.
Narimane Chatar, Fourni par l’auteur

Nos tests montrent que peu de morphologies découpent efficacement les tissus mous, et toutes partagent la même morphologie : deux cuspides hautes reliées par des crêtes acérées, double lame qui concentre la pression sur une surface minime et pénètre profondément la gélatine à faible force. Chez les hypercarnivores (qui se nourrissent quasi exclusivement de viande), la carnassière frôle même l’optimum théorique, signe que la marge de variation est étroite : pour couper efficacement, la hauteur et l’orientation des cuspides ainsi que l’alignement des crêtes doivent être combinés avec précision.

À l’inverse, de nombreuses morphologies dentaires permettent de broyer efficacement. Un talonide développé aide généralement la dent à supporter de fortes charges, mais ce n’est pas la seule solution possible. Chez certaines dents en forme de lame, une petite encoche située entre les deux cuspides répartit les contraintes et limite le risque de fracture, exactement comme les ouvertures présentes sur une lame de scie circulaire.

Les formes qui concilient au mieux ces deux performances restent cependant exceptionnelles : moins de 1 % des formes étudiées se rapprochent du meilleur compromis entre les deux performances. Le compromis n’oppose donc pas deux fonctions à parts égales. Il met en regard une fonction très exigeante, le tranchage, qui n’admet qu’un petit nombre de formes optimales, à une fonction plus flexible, le broyage, que plusieurs architectures peuvent assurer. Il existe ainsi beaucoup plus de façons de fabriquer un bon broyeur qu’un bon trancheur.

Quand la spécialisation referme certaines portes

À l’échelle de millions d’années, ce déséquilibre pourrait avoir des conséquences profondes. Le développement d’un talonide plus important multiplie les possibilités de broyage et peut permettre l’exploitation d’aliments plus variés. À l’inverse, l’évolution d’une carnassière en forme de lame est associée à une spécialisation plus étroite.

Cette spécialisation peut ainsi produire un « effet de cliquet évolutif » : une fois le talonide fortement réduit et la dent spécialisée dans la découpe de la chair, le retour vers une dent plus polyvalente devient difficile. Ainsi, les hyaenodontes et les oxyaenodontes, proches parents des mammifères Carnivora, qui ont des dents très spécialisées, ont fini par disparaître. Sans y voir la cause de leur extinction, notre étude suggère qu’une spécialisation poussée peut limiter l’accès à de nouvelles ressources.

L’évolution ne cherche pas l’outil parfait

Alors, peut-on découper un steak et casser une noix avec un seul outil ? Chez les mammifères, la réponse est oui, mais rarement avec la même efficacité. La molaire tribosphénique a rendu possible ces deux fonctions, tout en favorisant la spécialisation vers l’une ou l’autre.

Ce résultat nous rappelle ainsi que, en évolution, une innovation n’est jamais synonyme de perfection : elle ouvre de nouvelles possibilités tout en imposant certaines contraintes, et les compromis qui en découlent contribuent à façonner la diversité du vivant.

The Conversation

Margot Michaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Trancher ou broyer ? Un compromis qui a orienté l’évolution des dents chez les mammifères – https://theconversation.com/trancher-ou-broyer-un-compromis-qui-a-oriente-levolution-des-dents-chez-les-mammiferes-288437

Le père Armand David, l’homme qui « découvrit » le panda et le fit entrer dans la science

Source: The Conversation – in French – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)


L’ESSENTIEL

  • Si le panda était déjà connu en Chine, le père Armand David a permis de le faire découvrir à la science européenne au XIXᵉ siècle.

  • L’apport scientifique de ce grand naturaliste ne se résume pas au panda, de nombreux animaux et plantes portent son nom.

  • Découvrez comment son travail fait toujours écho à la science moderne.


En 2026, deux anniversaires se croisent d’une manière presque parfaite : les quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et le bicentenaire de la naissance du père Armand David, né à Espelette (Pyrénées-Atlantiques) en 1826 et mort à Paris en 1900. Missionnaire lazariste, naturaliste, botaniste, zoologiste et explorateur de la Chine du XIXᵉ siècle, Armand David est surtout connu pour avoir révélé au monde scientifique européen un animal devenu universel : le grand panda.

Mais son importance dépasse largement cette seule découverte. Son parcours raconte une époque où la science naturaliste se construisait par les voyages, les collectes, les collections, les descriptions, les planches illustrées et les échanges entre savants et avant l’usage généralisé de la photographie, dont on fête aussi le bicentenaire en 2026 !

Armand David appartient à cette génération d’explorateurs-naturalistes qui ont fait entrer des pans entiers de la biodiversité asiatique dans les collections européennes (comme Alfred Russel Wallace, Philipp Franz von Siebold, Nikolaï Przewalski ou Paul Farges, un autre missionnaire) avec une certaine compétition entre musées européens.

En 1862, le zoologiste Henri Milne-Edwards, alors figure majeure du Muséum, sollicite les missionnaires présents en Chine pour inventorier une faune et une flore encore très incomplètement connues des savants occidentaux. David est alors envoyé à Pékin, puis mène jusqu’en 1874 plusieurs expéditions dans différentes provinces chinoises. Les chiffres comptabilisés par le Muséum donnent la mesure de son activité : 2 919 plantes, 9 569 insectes, (oui, presque 10 000 insectes !) arachnides et crustacés, 1 332 oiseaux et 595 mammifères envoyés à Paris. Ces nombres ne disent pas seulement l’ampleur d’une collecte, ils témoignent d’une manière de produire de la connaissance par l’accumulation et surtout du manque de connaissances en Europe sur ces territoires.

Quand un animal devient un fait scientifique

Le cas du grand panda est exemplaire. En 1869, dans la région de Moupin, aujourd’hui Baoxing dans le Sichuan, Armand David observe et obtient des spécimens d’un animal noir et blanc alors inconnu de la zoologie occidentale. Ces spécimens (naturalisés ou non) sont envoyés au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, où ils permettent la description scientifique de l’espèce, aujourd’hui nommée Ailuropoda melanoleuca.

Le Muséum rappelle que ces pandas historiques sont devenus des objets patrimoniaux majeurs, associés à l’entrée du grand panda dans les collections nationales.

Le père Armand David en tenue chinoise.
CC BY

Cette histoire peut sembler simple : un explorateur « découvre » un animal (ou plus précisément, identifie un animal encore inconnu pour la science occidentale), l’envoie à Paris, la science le nomme. En réalité, elle est plus profonde.

Au XIXᵉ siècle, un animal « nouveau » n’existe pas scientifiquement parce qu’il a seulement été vu. Il ne devient un fait zoologique que lorsqu’il est inscrit dans une chaîne de preuves : un lieu, une date, un collecteur, un spécimen, une collection, une description, puis une publication. C’est cette chaîne qui permet à d’autres naturalistes de vérifier, comparer, discuter et réutiliser l’information.

Autrement dit, le panda ne devient pas célèbre parce qu’il est seulement spectaculaire ; il devient un objet de science parce qu’il est archivé, décrit et rendu comparable. C’est toujours en vigueur aujourd’hui, même avec la photographie.

Avant la photographie : le spécimen et la planche

Cette histoire permet aussi de comprendre ce qu’était une preuve visuelle avant l’âge de la photographie de terrain. La photographie existe déjà au XIXᵉ siècle, mais elle reste difficile à utiliser en expédition : matériel encombrant, temps de pose, fragilité des procédés, problèmes de reproduction imprimée.

Pour les naturalistes, la preuve repose alors surtout sur deux supports complémentaires : le spécimen conservé dans les collections et l’image imprimée.

Exemple de planche tirée de l’ouvrage d’Armand David les Oiseaux de la Chine.
Armand David/Gallica, CC BY

Armand David en offre un très bon exemple avec les Oiseaux de la Chine, publié avec Émile Oustalet. L’ouvrage est accompagné d’un atlas de 124 planches lithographiées, disponible aujourd’hui sur Gallica. Ces planches n’étaient pas de simples ornements. Elles permettaient de stabiliser visuellement les formes, les plumages, les proportions, les attitudes et les caractères diagnostiques (les indices précis qui servent à reconnaître un être vivant). Elles donnaient accès, à distance, à des oiseaux que la plupart des lecteurs ne verraient jamais vivants.

Dans la science naturaliste du XIXᵉ siècle, l’image imprimée est donc déjà un dispositif de preuve, mais une preuve attachée à un objet : le spécimen.

Cette articulation entre objet, image et texte reste très actuelle. Dans un monde saturé d’images numériques, facilement modifiables ou générées artificiellement, les collections scientifiques rappellent une règle fondamentale : une image seule ne suffit pas. Sa valeur dépend du protocole, du contexte, de la traçabilité et de l’archive (et, surtout, du spécimen) à laquelle elle est associée. Le père David, bien avant l’ère de la photographie naturaliste moderne, illustre cette chaîne de confiance entre terrain, collection, publication et image, essentielle pour les sciences naturalistes.

Un explorateur dans une Chine en mutation

Il faut bien sûr replacer Armand David dans son époque. Missionnaire français en Chine, au XIXᵉ siècle, il travaille dans un contexte marqué par les grandes explorations naturalistes, mais aussi par les rapports asymétriques entre puissances européennes et sociétés asiatiques. Son œuvre est, aujourd’hui, lue à la fois comme un apport majeur à la connaissance de la biodiversité chinoise et comme un épisode d’une histoire impériale plus complexe.

Cette ambivalence ne diminue pas l’intérêt scientifique et patrimonial de ses collections. Elle oblige au contraire à les regarder avec plus de précision. Les spécimens envoyés à Paris ne sont pas seulement des objets biologiques ; ils sont aussi des témoins de relations historiques, de réseaux missionnaires, de circulations matérielles et de collaborations locales souvent peu visibles dans les récits européens.

Dans la région de Baoxing, la mémoire d’Armand David reste forte : plusieurs commémorations et lieux patrimoniaux rappellent son rôle dans la « découverte scientifique » du panda. Cette mémoire partagée pourrait être l’un des enjeux du bicentenaire : raconter non seulement l’histoire d’un naturaliste français, mais aussi celle d’un patrimoine scientifique franco-chinois, fait d’objets, de lieux, d’archives, d’espèces emblématiques, de collaborations locales et de récits multiples.

Le cerf du Père David : une autre histoire de conservation

Le panda n’est pas le seul animal associé à Armand David. Le cerf du Père David, ou Elaphurus davidianus, occupe une place particulière dans l’histoire de la conservation. David l’observe dans le parc impérial de Nanhaizi, près de Pékin.

L’espèce disparaît ensuite de Chine à l’état sauvage, tandis que des individus conservés en Europe permettent sa survie en captivité puis sa réintroduction. Le Muséum rappelle que la Réserve zoologique de la Haute-Touche (Indre) conserve aujourd’hui des individus de cette espèce, encore classée avec prudence tant que les populations réintroduites ne sont pas durablement stabilisées.

Ici encore, les collections et les parcs zoologiques ne sont pas seulement des lieux d’exposition. Ils peuvent devenir des réserves de mémoire biologique. Le cas du cerf du Père David montre comment une espèce connue par quelques individus captifs peut être sauvée de l’extinction, même si son histoire reste marquée par une disparition dramatique dans son milieu d’origine.

Une biodiversité chinoise révélée par les collections

L’héritage d’Armand David est également visible dans les noms d’espèces qui lui ont été dédiés. De nombreux animaux et plantes portent son nom, rappelant l’ampleur de ses collectes. Par exemple deux coléoptères conservés dans les collections du MNHN : Carabus (Apotomopterus) davidi davidi Deyrolle & Fairmaire, 1878, et Trictenotoma davidi Deyrolle, 1875. Ces insectes montrent que l’héritage légué par Armand David ne se limite pas aux grands mammifères charismatiques. Il traverse également l’entomologie, mais aussi la botanique, l’ornithologie et l’histoire des collections.

Cette diversité est importante. Le grand public retient souvent le panda, mais le travail d’Armand David est celui d’un collecteur généraliste, attentif aux oiseaux, aux mammifères, aux plantes, aux insectes et autres arthropodes. Dans une époque de crise de la biodiversité, cette dimension prend une valeur nouvelle.

Les collections anciennes permettent de documenter la présence passée d’espèces, leur distribution, leur variabilité morphologique, parfois leur ADN, leurs parasites ou contaminants (pensons aux virus et aux bactéries qui nous intéressent aujourd’hui) ou leur environnement historique. Un spécimen collecté il y a cent cinquante ans peut donc répondre aujourd’hui à des questions que son collecteur ne pouvait pas imaginer, dues au contexte de modifications parfois drastiques de nos écosystèmes, dont les conséquences de la démographie.

Pourquoi commémorer Armand David en 2026 ?

Commémorer Armand David en 2026 ne devrait pas consister seulement à célébrer un « découvreur ». Le mot lui-même doit être manié avec prudence : les espèces existaient, étaient souvent connues localement, parfois nommées et intégrées à des savoirs autochtones ou régionaux, c’est souvent le cas et l’enquête ethnobiologique est toujours importante. Ce que David accomplit, c’est de permettre leur entrée dans un système scientifique international fondé sur la collection, la description et la publication à partir du MNHN.

Son bicentenaire permet donc de raconter plusieurs histoires à la fois. Une histoire de la Chine au XIXᵉ siècle. Une histoire du Muséum comme institution de collecte, de comparaison et de conservation. Une histoire des images scientifiques avant la photographie de terrain. Une histoire du panda et du cerf du Père David. Mais aussi une histoire plus actuelle : celle de la traçabilité des preuves, du rôle des collections dans la crise de la biodiversité, et de la manière dont les objets scientifiques relient des pays, des époques et des cultures.

Les collections d’histoire naturelle sont donc un carrefour culturel et scientifique d’intérêt majeur, et nous devons penser à ceux qui les ont constituées. Le panda géant est devenu l’un des symboles mondiaux de la conservation. Mais son entrée dans l’histoire scientifique est aussi celle d’une peau, d’ossements, d’une collection, d’une description et d’un réseau d’hommes (qui commence souvent avec un chasseur local ou un tradipraticien) et d’institutions.

C’est cette chaîne, autant que l’animal lui-même, que le bicentenaire du père Armand David invite à redécouvrir, à travers les commémorations du MNHN ou celle de la photographie, comme une référence d’une époque en pleine mutation.

The Conversation


Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, Labex BCdiv et CEBA, WWF, National Geographic, MRES, MRETE, MRAE, MITI CNRS, Institut de la Transition Écologique et de l’Ocean de Sorbonne Université

– ref. Le père Armand David, l’homme qui « découvrit » le panda et le fit entrer dans la science – https://theconversation.com/le-pere-armand-david-lhomme-qui-decouvrit-le-panda-et-le-fit-entrer-dans-la-science-287803

Santé des pompiers : pourquoi il faut poursuivre les recherches

Source: The Conversation – in French – By Alexis Descatha, Professeur de santé au travail, Université Angers, CHU d’Angers, Inserm, U1085 Irset, équipe Ester, Université d’Angers


L’ESSENTIEL

– L’activité des pompiers les expose, tout au long de leur carrière, à de nombreux facteurs de risque, qu’ils soient chimiques, physiques ou psychiques

– Ces expositions multiples sont très intriquées les unes avec les autres, ce qui complique l’évaluation de leurs effets sur la santé

– Des recherches complémentaires sont encore nécessaires pour dresser un panorama plus complet des risques auxquels font face les pompiers et améliorer la prévention


Le changement climatique entraîne des étés plus longs, plus chauds et plus secs, qui alimentent des incendies de végétation d’une ampleur et d’une durée sans précédent. Des « mégafeux » frappent désormais régulièrement l’Amérique du Nord ou l’Australie. Ils se déclarent aussi de plus en plus souvent en Europe, et notamment en France.

Ces feux de grande ampleur mobilisent les sapeurs-pompiers sur des périodes d’engagement historiquement longues. Or, on sait qu’une exposition, même de court terme, aux particules fines PM 2,5 provenant des feux de végétation est associée à une surmortalité substantielle à l’échelle mondiale.

Mais ces particules ne sont pas le seul facteur de risque pour la santé auquel les soldats du feu sont exposés. Outre les autres composés toxiques présents dans les fumées, les pompiers sont aussi susceptibles de se retrouver en contact avec de nombreuses autres substances délétères. La dangerosité de leur métier les expose aussi aux accidents du travail, au stress, ainsi qu’aux traumatismes psychologiques.

Cette grande diversité de facteurs de risques complique les études qui tentent d’en déterminer les effets sur la santé des pompiers. Nous avons récemment publié une synthèse destinée à faire le point sur les connaissances disponibles. Voici ce qu’il faut en retenir.

La mortalité des pompiers

La mortalité globale des pompiers semble comparable à celle d’autres professions, ce qui peut paraître contre-intuitif. L’effet dit « du travailleur sain » explique en partie ce constat : les personnes en emploi sont en moyenne en meilleure santé que la population générale, si bien que les études comparant des travailleurs à la population générale sous-estiment systématiquement les risques liés au travail. Ce risque de sous-estimation concerne particulièrement les métiers à forte demande physique et mentale, comme celui des pompiers.

Lorsque l’on s’intéresse en revanche à l’âge moyen au moment du décès, on constate que celui-ci est significativement plus faible chez les pompiers que dans la population générale, en particulier chez les hommes occupant des fonctions opérationnelles. Une étude menée entre 2013 et 2023 sur le territoire de la Seine-Maritime a mis en évidence que les [sapeurs-pompiers décédés l’ont été à un âge moyen de 72,3 ans], ce qui est significativement plus jeune que dans la population générale, où l’âge moyen au décès était de 74,4 ans. Cet écart se retrouvait principalement chez les opérationnels (71,8 ans) et chez les professionnels. En revanche, il n’était pas significatif chez les officiers (74 ans), ni chez les volontaires (72,7 ans).

Par ailleurs, certains cancers, en particulier, présentent une surmortalité notable chez les pompiers. C’est par exemple le cas de ceux de la thyroïde, du rein, de la vessie et du cerveau.

Des expositions multiples, tout au long de la carrière

Dès lors qu’il s’agit d’évaluer la santé des pompiers, le problème de fond tient à ce que l’approche classique – « une exposition, une maladie, une valeur limite d’exposition » – convient mal à leur activité. En effet, en raison de la nature de leur travail, les sapeurs-pompiers font face à une multitude d’expositions aiguës et chroniques.

En 2021, l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation internationale du travail ont publié leur première estimation conjointe de la part des maladies imputable au travail dans le monde. En tête de liste figuraient les longues durées de travail, suivies des particules, gaz et fumées en suspension dans l’air, puis des accidents du travail, de l’amiante, de la silice et des agents provoquant de l’asthme (asthmogènes).

On constate que les sapeurs-pompiers sont susceptibles d’être exposés à l’ensemble de ces facteurs, souvent au cours d’une même garde.

Le problème est que toutes ces expositions sont tellement intriquées qu’il n’est pas, en l’état actuel des connaissances, possible de relier directement un effet sur la santé à un type d’exposition en particulier.

Pour cette raison, la meilleure façon de rendre compte de ce que le corps d’un pompier en exercice accumule est de s’appuyer sur concept d’exposome. Ce terme désigne la totalité de ce qu’un organisme rencontre au cours d’une vie, en tenant compte de la chronologie des expositions, de leur variabilité et de leurs interactions.

L’exposome professionnel des pompiers

Notre revue de littérature établit que l’exposome professionnel est multiple. Il est de nature chimique, puisque la fumée contient des hydrocarbures aromatiques polycycliques, du benzène, des aldéhydes, des métaux et des particules. Ces substances toxiques, dont certaines peuvent être à l’origine de cancers, sont absorbées à la fois par inhalation, mais aussi par la peau. On sait, par exemple, que la zone située au niveau du cou constitue une voie d’absorption notable, ce qui est possiblement lié au port des équipements de protection.

Par ailleurs, la température centrale du corps des pompiers augmente sous l’effet de la chaleur, de l’activité physique et des équipements de protection, comme l’illustrent la fréquence cardiaque et les besoins métaboliques liée à cette activité physique intense. Les charges sont soulevées dans des postures contraignantes, sur une courte période, tandis que le bruit est constant. Enfin, la scène du théâtre d’opération peut être traumatisante, tant sur le plan physique que mental.

Tout cela se déroule dans le temps imparti à une seule intervention, y compris la formation et le retour du lieu d’intervention. Élargissons maintenant ce cadre à l’ensemble d’une carrière (pour laquelle les données sont plus rares).

On sait que les pompiers sont exposés à du travail posté et de nuit, à de longues heures de travail, à des gaz d’échappement diesel et à divers contaminants présents dans la caserne, aux retardateurs de flamme et substances per – et polyfluoroalkylées (PFAS), aux substances émises lors des entraînements répétés au feu réel (caissons de feu), etc.

Le caisson « Fire Flash » permet aux pompiers de s’entraîner en situation de feu réel.

À cela s’ajoutent les pressions psychosociales spécifiques à chaque service, à la hiérarchie, à la disponibilité et à l’équilibre entre la lutte contre les incendies et les interventions médicales d’urgence (équilibre qui diffère considérablement d’un pays à l’autre).

Enfin, pour chaque pompier, l’exposition varie en fonction de la tâche, du type de contrat et de son poste, ainsi que de son ancienneté, de son équipement et de ses habitudes de vie.

Évaluer les effets sur la santé

Étant donné que les expositions des pompiers s’étendent sur différentes échelles de temps, il en va de même pour leurs effets.

Certains sont immédiats : coup de chaleur, déshydratation, exposition aiguë au monoxyde de carbone, douleurs et brûlures, ainsi que traumatismes physiques et psychologiques.

D’autres apparaissent au fil des mois et des années : des troubles musculo-squelettiques dégénératifs, touchant surtout le bas du dos et les épaules ; des troubles du sommeil (signalés chez environ un tiers des pompiers) ; le syndrome métabolique (ensemble d’anomalies à risque cardiovasculaire élevé) ; des troubles de santé mentale (le syndrome de stress post-traumatique étant plusieurs fois plus fréquent que dans la population générale). Ces conséquences s’ajoutent à l’usure plus insidieuse liée au stress opérationnel quotidien.

Par ailleurs, en 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a reclassé l’exposition professionnelle des pompiers comme cancérigène pour l’homme, sur la base de preuves suffisantes concernant le mésothéliome (cancer de la plèvre, la membrane qui entoure les poumons) et le cancer de la vessie, tandis que d’autres données indiquent des risques pour d’autres cancers (mélanome et autres cancers de la peau, cancer de la prostate et certains cancers du sang).

Enfin, ces preuves solides ne doivent pas occulter les troubles cardiovasculaires (maladie coronarienne, accident vasculaire cérébral) et les troubles respiratoires, comme l’asthme et les bronchopneumopathies chroniques, pour lesquels des recherches supplémentaires sont nécessaires.

Mieux cerner les risques grâce à la recherche

Au-delà de la confirmation des signaux évoqués plus haut, les travaux de recherche sur la santé au travail des pompiers s’articulent autour de plusieurs axes.

Il s’agit tout d’abord de mener des études dans des contextes variés, afin de prendre en compte les différences potentielles entre environnements ou sous-populations : type de pompier, de statut, d’activités ou de sexe, par exemple.

Ensuite, il s’avère nécessaire d’évaluer de façon exhaustive les effets d’agents délétères agissant en synergie, afin de déterminer s’ils sont additifs, multiplicatifs ou interactifs (on parle d’« effet cocktail »). Les effets étudiés pourront inclure les atteintes endocriniennes (autrement dit, les conséquences pour le système hormonal) et reproductives, les sous-types de cancers rares ou propres à un sexe ou à l’autre, et les maladies neurodégénératives (la maladie de Parkinson ou les démences sont évoquées).

Jusqu’à présent, ces effets n’ont pas été suffisamment évalués, pas plus que les questions d’effets de sélection et de confusion. Répondre à ces questions exigera soit de recruter de nouvelles cohortes de plus grandes tailles, soit de réutiliser des données existantes (pour, par exemple, les réanalyser grâce à des outils d’intelligence artificielle).

Enfin, des études spécifiques portent sur les interventions et la prévention (y compris l’éducation et la promotion de la santé). Cette recherche mobilise un large éventail de disciplines : sciences de la santé (épidémiologie, recherche clinique, toxicologie…), sciences humaines et sociales (ergonomie, psychologie, économie, sciences de gestion, sociologie…) et ingénierie (conception de matériaux, modélisation de la sécurité et des risques, science des données, intelligence artificielle et informatique…).

La question de la prévention est particulièrement complexe. En effet, pour être efficace et durable, elle doit embrasser l’ensemble de l’exposome.

Soulignons que la recherche collaborative entre pays se développe désormais au sein d’organisations internationales, et en France à travers le groupe RE3SC, le consortium scientifique consacré à l’intelligence artificielle et aux sciences de l’urgence et des risques, ainsi que des travaux sur la réparation juridique (Association de la Francophonie pour la Santé des Pompiers), y compris la normalisation internationale pour la protection des pompiers.

De la recherche au terrain

Canada, États-Unis, Australie, Royaume-Uni… Plusieurs pays ont développé le transfert des connaissances de la recherche vers les parties prenantes et les pompiers. La France offre elle aussi un exemple concret instructif avec l’ENSOSP, l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers, qui développe des programmes de formation et gère une base de ressources en ligne (le PNRS).

Citons également l’Observatoire national de santé des agents des services d’incendie et de secours (ONSAS), organisé par la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, qui réunit désormais l’ensemble des parties prenantes (directions et organisations syndicales, professionnels de santé et universitaires, agences concernées) autour de trois objectifs affichés : prévenir, protéger, réparer.

Unique en son genre, cette initiative translationnelle collaborative a mené à l’élaboration d’une nouvelle réglementation sur la réparation des maladies professionnelles des pompiers (à la suite du rapport du CIRC de 2023), ainsi qu’à des recommandations sur les entraînements répétés au feu réel, des ateliers scientifiques annuels et des études sur la toxicité des fumées et le traumatisme psychique.

Au-delà de ces avancées, la route est encore longue. Il s’agira notamment d’aboutir à une meilleure indemnisation, non seulement des victimes des incendies et des activités de lutte contre le feu et soutien (sur le modèle de l’amiante ou des pesticides, de manière à couvrir la population générale touchée par les feux survenant à l’interface habitat-forêt), mais aussi de l’ensemble des « travaillant·e·s » (autrement dit des salariés et volontaires, personnels de soutien et militaires), afin d’améliorer la prévention dans son ensemble. Il sera également nécessaire de consolider la recherche, en créant, par exemple, une institution de recherche visible, dotée de financements dédiés.

The Conversation

Alexis Descatha est membre de l’Observatoire National de la Santé des agents des Services Incendies et Secours (en tant scientifique). Il participe au nom de la France dans les évaluations de normalisation pour les équipements de protections des pompiers. Il est également Professeur Clinicien à Hofstra/Northwell et Professeur Associé à IUSP (USA) et est rédacteur en chef des archives des maladies professionnelles et de l’environnement (Elsevier). Il a des projets financés par l’ANR/ l’ANSES/ MNH DREES. La DPI complète est disponible sur le site https://dpi.sante.gouv.fr/dpi-public-webapp/app/consultation/accueil

– ref. Santé des pompiers : pourquoi il faut poursuivre les recherches – https://theconversation.com/sante-des-pompiers-pourquoi-il-faut-poursuivre-les-recherches-290926

Crise climatique : jusqu’où la population tolère-t-elle la contestation ?

Source: The Conversation – in French – By Alexis Bibeau-Gagnon, Chercheur postdoctoral, Department of Political Science, McGill University, McGill University

Face à la crise climatique, les manifestations qu’on voit se multiplier comprennent de plus en plus d’actions radicales. Mais ont-elles l’adhésion de la population ?


Les dernières années ont été le théâtre d’une intensification à la fois de la crise climatique et de l’activisme écologiste. Dans une situation marquée par l’aggravation de plus en plus visible des catastrophes environnementales, une frange du mouvement écologiste, au Canada comme ailleurs en Occident, a recours à de nouveaux moyens souvent dérangeants, perturbateurs et radicaux pour faire pression contre l’inaction des gouvernements.

Il y a plusieurs exemples récents de tels gestes. En février 2020, des manifestants autochtones ont bloqué des voies ferrées un peu partout au pays, en solidarité avec l’opposition du peuple Wet’suwet’en au pipeline Coastal GasLink. En octobre 2024, des membres du collectif Antigone ont bloqué le pont Jacques-Cartier, à Montréal, afin d’alerter la population à l’urgence climatique et de provoquer un débat public. Et, autant à Nanaimo et Vancouver en 2022 qu’à Montréal en juillet 2024 et juin 2025, des militants ont stoppé le trafic automobile en se collant à la route, dans l’espoir de forcer l’attention du public sur la crise écologique.




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Cette tendance s’accompagne d’un débat de fond sur le rôle de la contestation en démocratie et sur la justification de telles actions dérangeantes. Mais cette question, essentielle, en contient une autre, dont la portée démocratique est tout aussi cruciale : la population canadienne tolère-t-elle ces formes d’activisme plus radicales comme moyens de pression politique ?

Un seuil clair : la violence

La réponse à cette question, que j’analyse, avec des collègues, dans une étude menée auprès de 1500 Canadiens, repose sur trois points.

Premièrement, une ligne de distinction nette sépare, dans l’opinion publique, les actions pacifiques des actions qui impliquent de la destruction ou de la violence. Les citoyens tolèrent en effet largement les actions pacifiques (boycott, manifestation), mais rejettent de façon presque unanime toutes celles qui infligent des dommages matériels (vandalisme, sabotage) ou des violences interpersonnelles (affrontement avec les forces de l’ordre, ciblage des élus).

Il existe ainsi quelque chose comme un seuil : la tolérance du public ne décline pas graduellement à mesure que l’action se radicalise, mais bascule plutôt d’un coup dès qu’il est question de destruction ou de violence. Le public semble opérer une catégorisation morale, distinguant nettement ce qui est tolérable de ce qui ne l’est pas.

Sous ce seuil de tolérance, cependant, il existe une catégorie intermédiaire regroupant les tactiques perturbatrices mais non violentes, envers lesquelles l’opinion publique est plus partagée. L’occupation d’un lieu public, le blocage d’un pont ou l’entrave à un chantier de construction, par exemple, bénéficient tous d’une certaine tolérance, qui varie notamment selon l’âge et le niveau d’éducation.

Plus inquiets n’égale pas plus radicaux

On pourrait toutefois s’attendre à ce que l’inquiétude face aux changements climatiques fasse fléchir ce seuil de tolérance envers les actions politiques plus radicales. En effet, on pourrait croire que les personnes plus préoccupées, ressentant une certaine urgence, tolèrent des mesures plus « robustes ». Or, ce n’est pas le cas : ces personnes sont effectivement plus tolérantes, mais seulement à l’égard des actions pacifiques et des actions perturbatrices non violentes.

Ceux qui craignent le plus la catastrophe climatique n’apparaissent pas davantage disposés à cautionner le sabotage, le vandalisme ou les actions de violence ciblées que le reste de la population.

La préoccupation environnementale n’agit donc pas comme un facteur de radicalisation. Certes, le fait d’être préoccupé élargit le répertoire des moyens jugés acceptables parmi les actions pacifiques et perturbatrices. Mais cela n’élimine pas la frontière qui sépare ces formes de contestation de la destruction et de la violence. Même si la question environnementale est vécue comme une préoccupation sérieuse, la norme sociale de non-violence demeure solide.

Plus tolérable de cibler les responsables

De quoi, alors, dépend la tolérance de la population envers les formes d’activisme qui dérangent ? Notre enquête identifie un facteur nouveau : l’attribution de la responsabilité pour les changements climatiques. Selon qu’on tient les gouvernements, les entreprises ou les individus pour responsables de la situation, on ne juge pas les tactiques contestataires de la même manière.




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Ceux qui imputent la responsabilité aux gouvernements ou aux entreprises tolèrent davantage les actions perturbatrices qui visent précisément ces acteurs. Bloquer un pont ou s’attacher à un arbre semble alors être perçu comme une réponse proportionnée à certaines défaillances précises : influence des industries sur les décisions politiques, contournement des évaluations environnementales, etc. À l’inverse, ceux qui tiennent les individus pour responsables des changements climatiques sont plus réfractaires aux contestations, y compris dans leurs formes conventionnelles.

Autrement dit, une action peut sembler plus tolérable lorsqu’elle cible ceux qu’on juge responsables. C’est cette logique morale – « qui est responsable peut être légitimement ciblé » – qui éclaire en partie pourquoi certains épisodes provoquent des condamnations publiques alors que d’autres engendrent une forme de sympathie (ou, plus souvent, d’indifférence).

Une nouvelle tension démocratique

En somme, la montée de l’inquiétude environnementale n’a pas rendu la population plus ouverte aux moyens radicaux. Les franges les plus offensives du mouvement écologiste se heurtent à un plafond de tolérance que même l’urgence de la situation ne fait pas céder.


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Plus globalement, ces résultats génèrent un constat démocratique double. D’une part, ce constat est rassurant. La norme qui proscrit la violence comme instrument de transformation politique reste robuste. La non-violence demeure un pilier de la culture politique canadienne. Cependant, ce même constat a aussi quelque chose de troublant. Quand les institutions sont incapables d’agir à la hauteur de la crise et que la population rejette les moyens de pression plus « agressifs », que reste-t-il ?

On voit ici naître une nouvelle tension démocratique entre les transformations sociales requises par l’urgence écologique et limites imposées à la contestation par le public. Il s’agit là d’un des terrains difficiles sur lesquels se jouera, dans les prochaines années, la réaction de notre société à l’intensification de la crise environnementale.

La Conversation Canada

Alexis Bibeau-Gagnon a reçu du financement du Fonds de recherche du Québec – Société et culture

– ref. Crise climatique : jusqu’où la population tolère-t-elle la contestation ? – https://theconversation.com/crise-climatique-jusquou-la-population-tolere-t-elle-la-contestation-289114

Pollitos que piden comida a sus padres: el ‘truco’ del color de las boqueras

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Jorge Garrido Bautista, Investigador posdoctoral, Universidad de Castilla-La Mancha

Paul Sawer/Shutterstock

La comunicación entre animales juega un papel trascendental en la toma de decisiones para la supervivencia y reproducción. En general, esta transmisión de información puede realizarse mediante sonidos, feromonas o pigmentos. Estos últimos dan lugar a una gran variedad de colores: por ejemplo, la melanina produce los tonos negros y grisáceos, los carotenoides, los tonos amarillos, naranjas y rojos, y la biliverdina, los tonos verdes.

Estos colores dan mucha información sobre la calidad del individuo que los produce, ya que son dependientes de la condición física y estado de salud. Un animal que esté malnutrido o enfermo producirá menos pigmentos y una menor intensidad cromática que otro sano. De esta manera, los individuos de mejor calidad expresarán los colores más intensos y llamativos, que les beneficiarán en multitud de contextos, como el acceso a potenciales parejas.

Pero la evolución ha proporcionado una ingeniosa solución para que los ejemplares de baja calidad puedan acceder a los beneficios que otorga la coloración: hacer que la información que transmite dicha señal no sea honesta. Es decir, expresar una buena coloración a expensas de sacrificar otros procesos y funciones biológicas. Por tanto, una coloración llamativa no necesariamente refleja siempre una buena condición física. En última instancia, esto produce un conflicto de interés entre el emisor y el receptor de la señal, que debe saber cuándo esta es honesta o no.

Dos tipos de señales: índice y de coste añadido

Teniendo esto en cuenta, tradicionalmente las señales se han dividido en dos tipos, en función de la fiabilidad u honestidad de la información. Las señales índice, llamadas así porque funcionan como un índice lineal, son aquellas cuya expresión está estrictamente limitada por el estado de salud y condición física del individuo; no se pueden falsificar. En nuestro ejemplo con la coloración, significaría que, a mejor condición física, mayor intensidad tendrá el color.

Mientras, las señales de coste añadido son aquellas cuya expresión se hace a expensas de otras funciones biológicas, ya que el individuo no tiene la calidad suficiente para expresarlas sin tener que robar recursos de otros procesos. Así, destinar muchos carotenoides para expresar una buena coloración amarilla impediría el uso de estos compuestos en el sistema inmune. Ese coste añadido sería la reducción de eficacia de las defensas del organismo.

Históricamente, ambos tipos de señales se veían como excluyentes. Sin embargo, actualmente y a nivel teórico, se entiende que algunas podrían funcionar como sistemas mixtos. Es decir, la expresión de una señal estaría limitada por la propia condición física del animal, pero al mismo tiempo podría ajustarse de manera plástica en función del entorno y del balance entre los costes y los beneficios de emitir dicha señal (siempre dentro de los límites fisiológicos del individuo).

Las boqueras de los pollos como señal visual

Las boqueras son las protuberancias que se observan alrededor del pico de los pollos de muchas aves. Su función es atraer la atención de los progenitores para obtener la mayor cantidad de alimento posible. Su color amarillo –a veces anaranjado– es producido por los carotenoides, unos pigmentos que se obtienen exclusivamente de la dieta. En los pollos, la fuente principal de carotenoides son las orugas que traen los padres al nido.

Los carotenoides, además de conferir color, participan en el organismo como antioxidantes y estimuladores del sistema inmune. Y aquí es donde radica el quid de la cuestión: debido a que su disponibilidad es limitada, esos pigmentos deben invertirse en coloración –para hacer más llamativas las boqueras y así acaparar más cebas– o usarse como antioxidantes o en el sistema inmune –para sobrellevar mejor el estrés oxidativo o las infecciones–.

El cambio de paradigma: la coloración de las boqueras como señal mixta

En un reciente estudio publicado en la revista Animal Behaviour, hemos demostrado, por primera vez, que la coloración de las boqueras es una señal mixta, ya que funciona tanto como una señal índice como una de coste añadido. En una población de herrerillo común (Cyanistes caeruleus), manipulamos el número de pollos de cada nido para crear grupos con menos pollos, grupos control y grupos con más crías.

Dichos grupos se crearon para recrear condiciones distintas de competencia: en las nidadas con menos pollos hay más alimento a repartir, pero en las que tienen más crías, el alimento es limitado y los hermanos deben competir su acceso. Posteriormente, evaluamos la intensidad de la coloración de las boqueras, la tasa de alimentación y la composición de la dieta que recibió cada nidada.

Nuestros resultados confirmaron que la coloración de las boqueras es modulable y funciona como una señal de coste añadido. En el grupo con menos pollos, la intensidad del amarillo disminuyó. Además, cuanto mayor fue el aporte de comida y la cantidad de orugas (ricas en carotenoides), menor fue la intensidad del color en este grupo. Esto indica que los pollos no señalizan cuando la competencia es baja y el alimento abundante. Simplemente, al tener alimento de sobra, no lo necesitan.

Sin embargo, en el grupo con más pollos, la intensidad del color fue similar a la del grupo control, revelando la existencia de un límite: por mucho que aumente el beneficio de la señal (acaparar todo el alimento posible), llega un punto en el que el individuo simplemente no puede invertir más en coloración, ya que la inversión extra implica extraer recursos de otras funciones.

Pero también observamos que esta señal es del tipo índice. Los pollos de mayor tamaño dentro de cada nido, los de mayor calidad, mostraron una coloración más intensa que sus hermanos más pequeños. Por lo tanto, además de ser ajustable, el cromatismo de las boqueras también está condicionada por la condición física.

Comunicarse es complejo

En la naturaleza, no todo es tan sencillo. Un individuo enfrenta constantemente un compromiso en la asignación de sus recursos: ¿cuánto debo invertir en una señal? ¿Los beneficios de invertir más superan los costes? Estas son las preguntas que la evolución ha ido respondiendo de forma distinta en los grupos animales.

En aves en desarrollo, cuando la competencia entre hermanos es alta, el beneficio de exhibir un color intenso para recibir más comida tiene el coste de desproteger otras funciones básicas. Pero cuando la competencia es baja, la necesidad de exhibir una buena coloración se reduce, por lo que pueden invertir más en esas funciones básicas. Como reza el proverbio, virtus in medium est.

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Las personas firmantes no son asalariadas, ni consultoras, ni poseen acciones, ni reciben financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y han declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado anteriormente.

– ref. Pollitos que piden comida a sus padres: el ‘truco’ del color de las boqueras – https://theconversation.com/pollitos-que-piden-comida-a-sus-padres-el-truco-del-color-de-las-boqueras-287228