Le socialiste Pedro Sanchez est arrivé au pouvoir en 2018 dans la foulée d’un scandale de corruption qui avait mis à mal le gouvernement de droite en place jusque-là. Mais au cours des années suivantes, des affaires tout aussi graves ont éclaboussé son entourage le plus proche. Les théories de la criminologie permettent de mieux comprendre le phénomène par lequel la corruption se propage au sein d’une société et, particulièrement, de ses élites politiques.
Pour un moraliste, le spectacle ibérique a toutes les apparences d’un vaste roman d’hypocrisie, si minutieusement façonné, si délicatement brodé, qu’on pourrait croire qu’il répond à quelque obscure vocation artistique et vicieuse de l’âme humaine. Mais l’œil du chercheur en criminologie y voit matière à illustrer de nombreuses théories.
La pandémie de Covid-19, contexte favorable à la corruption
Les affaires criminelles trouvent souvent leur origine dans un contexte propice.
Pedro Sanchez fut porté au pouvoir en 2018, à 46 ans, sur les décombres du scandale Gürtel qui avait causé la chute du gouvernement du Parti populaire (PP, droite) conduit par Mariano Rajoy.
Sanchez était alors, aux yeux d’un peuple désolé, semblable à un jeune héros de roman, sauveur d’une Espagne lasse des scandales, baigné d’une lumière moderne, incarnant la promesse d’une transparence immaculée et joyeuse. Il entérina son statut en remportant les élections législatives anticipées d’avril puis de novembre 2019, avant de perdre de peu celles de 2023, demeurant toutefois au pouvoir grâce à des alliances politiques. Quelques années plus tard, le voici prisonnier des mêmes ombres qu’il avait autrefois prétendu combattre.
Le drame de la pandémie de Covid-19 fut un terreau fertile à l’expansion de la corruption. La pandémie, avec son cortège d’angoisse, d’incertitudes et de décisions précipitées, fit exploser les systèmes de contrôle, dernier rempart face à la tentation humaine. Sous le prétexte de l’urgence absolue, les règles furent oubliées, les appels d’offres suspendus, les vérifications enterrées. Un contexte délétère qui fut propice à la montée en puissance du parti d’extrême droite Vox.
Dans cette atmosphère de fin du monde, un homme providentiel, Koldo Garcia, conseiller du ministre des transports de 2018 à 2021, apparut avec l’aura de l’homme de confiance du pouvoir. Grâce aussi à la proximité qui le liait au ministre des transports, José Luis Abalos, fidèle allié de Pedro Sanchez, Koldo Garcia put naviguer sans résistance dans les couloirs de l’administration espagnole apeurée, s’appropriant commandes et contrats, ses relations lui valant brevet de compétences. Les millions se déversaient pour des masques pas toujours fournis, tandis que de multiples commissions secrètes venaient rémunérer les intermédiaires sans scrupules comme Koldo Garcia.
La corruption étendit ensuite ses ramifications jusque dans le cercle le plus intime du premier ministre. Ainsi, Begoña Gomez, l’épouse du chef du gouvernement, s’est trouvée impliquée à son tour dans les ondoiements opaques de l’attribution de certains contrats publics. Un autre scandale concerna le frère du premier ministre David Sanchez, qui a bénéficié d’un poste public, exempt de toute activité réelle, mais chèrement rémunéré.
Les théories du crime, ou la science au chevet de l’âme humaine
Les criminologues, tels des botanistes examinant les évolutions d’une plante vénéneuse, peuvent décortiquer cette affaire selon trois approches.
D’une part, la théorie des activités routinières, développée en 1979 par Cohen et Felson, montre comment la pandémie – en abolissant la vigilance – a facilité l’émergence d’un pacte de corruption grâce à trois composantes : l’existence d’un « agresseur » motivé et d’une cible vulnérable, et l’absence du gardien capable de protéger cette cible. Effectivement, c’est bien un manque de surveillance qui a permis à ces affaires de corruption de prospérer.
D’autre part, la théorie de l’association différentielle, élaborée à partir de 1939 par Sutherland, explique la façon dont, dans certains cercles du parti au pouvoir, la corruption s’est transmise comme une routine mondaine : on y apprenait à considérer la déviance non comme un crime, mais comme une technique administrative souple, semblable à ces « accommodements » subtils auxquels s’adonnent des privilégiés pour sauver les apparences tout en gardant leurs privilèges.
Enfin, la théorie de la neutralisation de Sykes et Matza (1957) révèle ce talent qu’ont les responsables politiques pour justifier la gravité de leurs actes. Les justifications étaient multiples pour annihiler le moindre sentiment de culpabilité : comme dans d’autres cas similaires, les coupables évoquèrent l’urgence, minimisèrent l’ampleur des irrégularités commises ou soulignèrent le respect impérieux des règles de loyauté à l’égard d’un cercle d’amis… malheureusement corrompus.
La façade éthique, ou l’art de sauver les apparences
Mais ces gestes semblaient davantage destinés à produire une impression de vertu qu’à restaurer une réelle moralité. Ce que l’on vit n’était pas un sursaut de conscience, mais l’instauration d’une façade éthique : un vernis discret, apposé pour masquer la pourriture, comme ces touches de peinture que l’on ajoute à un meuble délabré pour qu’il paraisse sous un jour présentable.
L’histoire de Pedro Sanchez et de son cercle intime est moins celle d’une chute spectaculaire que celle, plus triste et plus banale, d’une lente transformation – celle par laquelle le pouvoir, insensiblement, se mue en privilège, et la vertu proclamée pour le faire élire se transforme en opportunité déréglée. Le peuple espagnol, témoin de ce spectacle répétitif, se retrouve à un point de désolation totale, observant avec tristesse et lassitude pessimiste la répétition infinie des mêmes erreurs humaines. Tandis que la vertu se débat dans la boue que l’on avait promis d’assécher, l’Espagne contemple son hiver moral – un hiver qui semble ne devoir finir qu’au prix d’une lucidité douloureuse.
Bertrand Venard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Onéreux, contraints par le réchauffement climatique, survalorisant les pays riches du Nord : au moment où l’Italie de Giorgia Meloni ouvre les JO d’hiver 2026, dans un contexte marqué notamment par les contestations de la présence d’agents de l’ICE (la fameuse police de l’immigration des États-Unis) et par la polémique désormais récurrente sur l’absence des sélections nationales russe et biélorusse, le grand événement hivernal quadriannuel est confronté à de nombreuses crises internationales…
Les XXVe Jeux olympiques (JO) d’hiver seront bien plus que sportifs !
De même que les éditions précédentes des JO estivaux comme hivernaux, les XXVᵉ Jeux olympiques d’hiver mettront aux prises les stratégies de soft power des États-Unis (232 athlètes en Italie), de la Chine (125 athlètes) et de leurs rivaux (120 athlètes japonais et 71 de Corée du Sud). Comme pour les JO d’été, le palmarès des médailles sera considéré comme un attribut de puissance.
Organisés par la ville de Milan et la station de montagne de Cortina d’Ampezzo du 6 au 22 février 2026, ils constituent déjà un enjeu international, comme en attestent les nombreuses polémiques qu’ils ont déjà générées : le déploiement en Italie du service états-unien de lutte contre l’immigration, Immigration and Customs Enforcement (ICE), fait débat en Europe, car il est autorisé par un gouvernement Meloni proche de la présidence Trump ; les « éléphants blancs » – ces infrastructures sportives édifiées spécialement pour l’événement et qui risquent de ne plus être utilisées une fois les JO passés –, coûteux financièrement et écologiquement, défraient une nouvelle fois la chronique et irritent les opinions européennes, soucieuses de protection de l’environnement ; en outre, l’apparition dans l’affaire Epstein du nom de Casey Wasserman, président du Comité d’organisation des prochains JO d’été, qui se tiendront à Los Angeles en 2028, suscite le trouble ; classiquement, l’exclusion de la compétition des comités olympiques russe et biélorusse est au centre de l’attention, ainsi que la participation d’un contingent de neuf Israéliens, qui a déjà donné lieu à diverses actions de protestation ; enfin, les autorités italiennes sont vigilantes dans le cyberespace pour éviter intrusions, disruptions et sabotages. Autrement dit, des risques hybrides pèsent sur la très théorique trêve olympique.
Aussi importantes soient-elles, ces polémiques ne donnent pas la mesure des enjeux géopolitiques structurels propres aux Jeux olympiques d’hiver. Ceux-ci sont aujourd’hui confrontés à plusieurs défis mondiaux proprement politiques. Certains sont communs avec les JO d’été et les grandes Coupes du monde (bonne gouvernance, empreinte environnementale, exploitation commerciale, etc.). D’autres leur sont spécifiques : sous le blanc des pistes de ski et de patinage, le feu de la géopolitique contemporaine couve.
Une compétition condamnée à court terme par le réchauffement climatique et les transformations sociétales ?
La viabilité des Jeux olympiques d’hiver est aujourd’hui remise en cause non seulement par les militants écologistes, mais aussi par les citoyens et les édiles des villes potentiellement candidates à l’organisation de ces compétitions.
Non seulement les domaines skiables traditionnels s’amenuisent en Europe, terre de naissance des sports d’hiver, mais en outre, le Comité international olympique (CIO) a parfois bien du mal à recueillir suffisamment de candidatures pour accueillir la compétition en raison de son empreinte environnementale, de son coût financier et de son impact sociétal.
Comme les hôtes de ces événements sont des villes et non des États, la dimension locale est essentielle. Et le prestige des JO d’hiver éclipse de moins en moins leurs coûts environnementaux. En conséquence, les villes candidates sont désormais souvent de très grandes cités éloignées des montagnes : Sotchi en 2014, Pékin en 2022. Comme si les JO d’hiver pouvaient d’affranchir du climat et de la géographie !
Rareté de la neige, inquiétudes écologiques, réticences citoyennes et municipales, etc. : tout concourt à rendre obsolètes les Jeux d’hiver. Ils apparaissent comme une débauche financière et écologique très « XXᵉ siècle » et très « Trente Glorieuses ».
Toute la difficulté, pour les JO d’hiver, est de ne pas devenir les otages des débats internationaux entre climatosceptiques et climato-anxieux. Et, inversement, de trouver ce qui, dans l’esprit olympique d’hiver, est adapté aux aspirations des populations locales, de la Gen Z et du grand public en général : respect de la nature, pratique sportive de plein air, valorisation du local… À défaut, ils fondront comme neige au soleil. Les villes organisatrices sauront-elles dépasser le simple greenwashing ou plus exactement le snow-washing ?
Les JO d’hiver, un monde sans le Sud et sans la Russie (depuis 2018) ?
Le deuxième défi international des JO d’hiver est leur représentativité internationale, qui est contestée.
Créés à Chamonix en 1924, soit plus de vingt ans après les JO d’été, ils ont longtemps été une vitrine pour les sélections européennes, concurrencées par d’autres pays de l’hémisphère Nord – États-Unis, Russie et Canada, puis Japon et enfin Chine et Corée. Pour le géopoliticien, ils conservent une tonalité très « guerre froide », notamment marquée par les affrontements entre sélections états-uniennes, canadiennes et soviétiques sur la patinoire de hockey sur glace.
Les JO d’hiver semblent difficilement pouvoir remplir la mission olympique de contribuer au dialogue sportif mondial quand une bonne partie de l’humanité n’y est pas représentée. La mission revendiquée par le CIO de « promouvoir la paix (§ 4 des missions du CIO selon la Charte olympique) est aujourd’hui précaire tant les délégations du Sud sont réduites au symbole.
À cette division géographique et climatique s’ajoute, depuis plusieurs éditions, une fracture économique : les sports d’hiver sont onéreux, pour les pratiquants amateurs comme pour ceux de haut niveau. L’esprit olympique est, là aussi, écorné, car il est particulièrement difficile de faire des JO d’hiver un instrument du « sport pour tous » (§ 13 des missions du CIO selon la Charte olympique).
La représentativité internationale de l’événement est devenue encore plus contestée depuis l’exclusion du comité olympique russe pour les trois dernières éditions des JO d’hiver et du comité olympique biélorusse depuis deux éditions. Les scandales de dopage, la répression de l’opposition interne puis l’invasion de l’Ukraine ont conduit le CIO à n’admettre que des participations individuelles de ressortissants russes et biélorusses. Cela crée pour les anciennes Républiques socialistes soviétiques (RSS) en tension avec Moscou et Minsk une fenêtre d’opportunité. En Italie, les sélections nationales de l’Estonie (32 athlètes), de la Lettonie (67 athlètes), de la Lituanie (17 athlètes) et de l’Ukraine (46 athlètes) seront particulièrement visibles et donc valorisées.
Toute la difficulté, pour les JO d’hiver, est de cesser d’être un « événement pour pays riches » et « une compétition pour pays de l’hémisphère Nord ». L’intégration réussie du Japon et de la Corée du Sud (qui organisèrent l’événement respectivement en 1972 puis en 1998 et en 2018) est un gage d’ouverture et d’attractivité. Toutefois, loin de réunir le monde, pour le moment, les JO d’hiver soulignent sa division entre Nord et Sud ainsi qu’entre riches et pauvres.
Ce clivage s’est manifesté dans les audiences des derniers JO : alors que les JO d’été de Paris 2024 ont rassemblé au total près de 5 milliards de téléspectateurs, les JO d’hiver de Pékin 2022 n’ont, eux, attiré que 2,2 milliards de téléspectateurs, soit moins de la moitié.
Là encore, les villes organisatrices sont placées devant un défi planétaire : celui consistant à organiser des JO d’hiver réellement inclusifs.
Une vitrine pour les « puissances moyennes » ?
Le repositionnement international des JO d’hiver pourrait peut-être venir de la « sur-visibilité » dont y disposent des « puissances moyennes » pour reprendre l’expression traditionnelle de la géopolitique française, remise à l’honneur par le premier ministre canadien à Davos il y a peu. En effet, les superpuissances des JO d’hiver ne sont pas seulement les superpuissances économiques et militaires mondiales.
Les États-Unis et la Chine ont un palmarès impressionnant avec la 3ᵉ et la 4ᵉ place au classement des médailles pour les JO d’hiver de Pékin 2022. Quant à la Russie, elle obtenait à chaque édition, comme l’URSS avant elle, un solide socle de médailles avant son exclusion du CIO. Mais, aux JO d’hiver, les pays dominants sont les pays « petits » ou moyens » : Norvège (1ère au classement des médailles sur l’intégralité des JO d’hiver), Canada (2ᵉ délégation en 2026), Allemagne (2ᵉ au classement des médailles pour les JO 2022), France, Italie, Suisse, etc.
Au contraire, les palmarès des JO d’été reflètent fidèlement la hiérarchie économique et militaire mondiale. Aux JO d’hiver, les « petits » pays peuvent plus aisément déployer une stratégie d’influence. Les grandes délégations de puissances moyennes seront celles de l’Italie (196 athlètes), de l’Allemagne (185 athlètes), de la France (160 athlètes), de la Suède (110 athlètes), de la Finlande (103 athlètes) et de la Norvège (80 athlètes).
À défaut de pouvoir devenir universels, les JO d’hiver pourraient-ils devenir une enceinte où les « puissances moyennes », de moins en moins alignées sur les États-Unis, la Chine et la Russie, se montreraient et se valoriseraient ?
De 2026 à 2034 : réeuropéaniser les JO d’hiver ?
Pour répondre à ces défis mondiaux, les villes organisatrices d’Italie (pour l’édition 2026) et de France (pour l’édition 2030) ont commencé à infléchir les modalités d’organisation des JO. Elles ont essayé de se démarquer du gigantisme de l’édition 2022 organisée par Pékin en ventilant les compétitions entre plusieurs sites (sept pour l’édition 2026). Elles ont également intégré des sports moins consommateurs d’infrastructures comme le ski-alpinisme qui ne nécessite pas de remontées mécaniques. Et elles ont ouvert la compétition à des représentants (symboliques) du sud.
À long terme, ces deux éditions européennes des JO d’hiver réussiront-elles à infléchir la dynamique écologique, économique et politique de cette compétition ? Ou bien les JO d’hiver 2034, qui auront lieu dans l’Utah, reprendront-ils la trajectoire antérieure ? Au CIO comme dans le monde, les Européens réussiront-ils à endosser et promouvoir leur rôle d’avocats du développement durable ? Rappelons qu’en France, les Jeux d’hiver de Grenoble en 1968 et, encore plus, ceux d’Albertville en 1992 s’étaient distingués par ce qu’ils ont laissé en matière d’infrastructures de transport, permettant le désenclavement des Alpes…
Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Avant 1976, Montréal a perdu plus qu’elle n’a gagné. Mais à force d’échecs, la ville a appris une chose essentielle : aux Jeux olympiques, la victoire se joue aussi en coulisses.
Dès le XIXe siècle, Montréal entretient un lien singulier avec l’idéal olympique. En 1844, la ville organise les premiers « Jeux olympiques de Montréal », des compétitions ouvertes au public et récompensées par des médailles, bien avant la renaissance officielle des Jeux modernes en 1894 par le baron Pierre de Coubertin. Lorsque celui-ci visite Montréal en 1889, il découvre une ville marquée par une forte dualité culturelle, à la croisée des mondes européen et nord-américain.
Cette identité hybride forge progressivement l’ambition olympique de la métropole. En 1904, le Montréalais Étienne Desmarteau offre à la délégation du Canada sa première médaille d’or olympique individuelle, renforçant encore le lien entre la ville et le mouvement olympique. À partir de 1954, le Service des Parcs de la Ville de Montréal organise des « Olympiades des Parcs » qui réunissent les meilleurs jeunes athlètes des différents terrains de jeux sous le signe des valeurs olympiques.
Les premières candidatures : apprendre par l’échec
À partir des années 1930, Montréal affirme clairement son ambition olympique. Sous l’impulsion du maire Camillien Houde et du Comité olympique canadien, la ville dépose plusieurs candidatures pour l’organisation des Jeux d’hiver, notamment pour 1932, 1944 et 1956. Elle met alors en avant ses atouts naturels et culturels – climat hivernal, proximité des Laurentides, infrastructures sportives – ainsi que son statut de métropole francophone en Amérique du Nord.
En 1929, Montréal devient la première ville canadienne à briguer les Jeux olympiques d’hiver de 1932. Toutefois, le Comité international olympique (CIO) attribue les Jeux à Lake Placid, conformément à la Charte olympique de l’époque, qui privilégie le pays hôte des Jeux d’été. Les États-Unis organisant les Jeux d’été à Los Angeles en 1932, le pays conserve donc la primauté pour l’organisation des Jeux d’hiver.
La ville se représente en 1939 pour les Jeux de 1944 et se trouve même pressentie pour accueillir ceux de 1940. Cependant, les bouleversements géopolitiques et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale mettent un terme à ces projets. En 1949, Montréal soumet un dossier solide pour les Jeux de 1956, avec le soutien des autorités fédérales, provinciales et municipales, et en proposant un dispositif partagé avec la ville de Mont-Tremblant. Malgré ces efforts, les membres du CIO préfèrent Cortina d’Ampezzo, en Italie.
Ces échecs répétés ne freinent pas Montréal. Au contraire, ils permettent à la ville de se faire connaître du CIO, de renforcer son expertise organisationnelle et de développer une véritable culture sportive. C’est dans ce contexte que se consolident les « Olympiades des Parcs », témoignant d’un investissement durable dans le sport amateur.
1972 : Jean Drapeau et l’apprentissage de la diplomatie olympique
Au début des années 1960, le maire Jean Drapeau adopte une approche radicalement différente. Fasciné par l’olympisme lors d’un voyage à Lausanne en 1963, il comprend l’importance des réseaux et de la diplomatie olympique. En novembre 1965, il annonce la candidature de Montréal pour les Jeux d’été de 1972, sans consultation préalable de l’Association olympique canadienne (AOC), ce qui provoque des tensions internes.
Après négociations, un compromis est trouvé : Montréal vise les Jeux d’été, Calgary-Banff ceux d’hiver. Drapeau mène alors une vaste campagne internationale, multipliant les rencontres avec les membres du CIO en Europe et en Amérique latine. Malgré cette mobilisation, Montréal n’est pas favorite, le CIO privilégiant un retour des Jeux en Europe. En 1966, les Jeux de 1972 sont attribués à Munich (été) et Sapporo (hiver). L’échec est net, mais la méthode est désormais éprouvée.
1976 : la victoire diplomatique de Jean Drapeau
Fort de l’expérience acquise, Jean Drapeau relance la candidature de Montréal pour les Jeux de 1976. La première bataille se joue au niveau national face à Toronto et Hamilton. Après deux tours de scrutin serrés, Montréal obtient l’appui décisif de l’AOC.
Sur la scène internationale, Drapeau affine sa stratégie : il rassure sur les capacités financières de la ville, consolide ses soutiens et rencontre individuellement les membres influents du CIO (28 membres du CIO vont se rendre à l’Expo67). Lors de la Session du CIO en 1970, trois visions s’affrontent : Moscou, Los Angeles et Montréal. Au premier tour, Moscou arrive en tête, suivie de Montréal, tandis que Los Angeles est éliminée. Au second tour, le report des voix permet à Montréal de l’emporter. Après plusieurs décennies de tentatives, Montréal devient ville olympique.
1976 : autopsie d’un vote olympique et géopolitique
Après l’échec de 1972, Jean Drapeau transforme sa stratégie : il se pose en diplomate et en défenseur de l’idéal olympique. À travers ses échanges avec Gaston Meyer, influent rédacteur en chef du journal L’Équipe, il découvre l’ampleur des pressions exercées sur le CIO. Les États-Unis soutiennent activement Los Angeles, jusqu’à impliquer le président Richard Nixon, tandis que le chancelier allemand Willy Brandt appuie Moscou dans le cadre de l’Ostpolitik et de la détente Est-Ouest. Le vote olympique devient alors un véritable champ de bataille géopolitique.
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Face à ces manœuvres, Drapeau adopte une posture singulière. Là où Los Angeles et Moscou invoquent finances et diplomatie en pleine Guerre froide, Montréal défend l’olympisme et l’indépendance du sport face aux intérêts politiques et professionnels. Ce discours, inspiré de Coubertin, permet au CIO de sortir d’une situation de forte pression sans se ranger ouvertement derrière une grande puissance.
En choisissant Montréal, le CIO affirme ainsi son autonomie.
Montréal avait également présenté l’obtention des JO comme un atout pour le Canada et le Québec, pour montrer à la population ce que sont les grands sports universels olympiques. En effet, ces sports demeurent en retrait, notamment au Québec où l’on pratique très majoritairement le hockey en hiver et le baseball et le football américain en été.
L’histoire des candidatures olympiques de Montréal démontre que les échecs peuvent devenir des leviers de réussite. Chaque tentative a renforcé la capacité de la ville à se projeter sur la scène internationale et à maîtriser les codes de la diplomatie sportive. Sous l’impulsion de Jean Drapeau, Montréal réussit une « passe de trois » exceptionnelle : l’Expo 67, les Jeux olympiques de 1976 et l’implantation des Expos de Montréal.
Ces succès s’inscrivent dans le contexte plus large de la Révolution tranquille, période de profonde transformation du Québec. À travers ces grands projets, Montréal incarne un Québec moderne, ouvert sur le monde, capable de rivaliser avec les grandes métropoles internationales. L’olympisme devient alors bien plus qu’un événement sportif : il s’affirme comme un outil de rayonnement, d’affirmation identitaire et de diplomatie culturelle.
Tegwen Gadais a reçu des financements de la part du ministère de l’éducation du Québec. Il est le co-titulaire de la chaire UNESCO sur le sport pour le développement, la paix et l’environnement.
Florent Lefèvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
L’époque où les athlètes canadiens se contentaient de participer aux Jeux olympiques est révolue. L’excellence est désormais une attente du programme olympique. Les athlètes sont considérés comme les ambassadeurs de leur pays et les symboles de la fierté nationale.
Cette attente sera au premier plan des Jeux Olympiques d’hiver de Milano Cortina 2026, qui se déroulent dans un contexte de tensions géopolitiques récentes. Il n’est donc pas étonnant que le nouveau slogan évoque l’unité et le patriotisme : « Nous sommes tous Équipe Canada ».
S’il ne fait aucun doute que tous les athlètes olympiques sont censés jouer et performer sous pression, les succès historiques du Canada aux Jeux d’hiver ont créé des attentes élevées. Le pays a établi un record du plus grand nombre de médailles d’or remportées par un pays hôte lors d’une seule édition des Jeux olympiques d’hiver avec 14 médailles à Vancouver en 2010.
Professeur en gestion du sport à l’Université Brock, lorsque je demande à mes étudiants de premier cycle quels athlètes canadiens, selon eux, ressentent le plus de pression pour remporter l’or aux Jeux olympiques, la plupart répondent le hockey, même si cette réponse est peut-être trop simpliste.
Pourtant, de nombreux amateurs de hockey canadiens reconnaissent la force d’autres nations dans ce sport. Les Canadiens aiment et détestent à la fois les Suédois, les Finlandais, les Slovaques, les Tchèques et les Américains qui jouent pour leurs équipes de la Ligue nationale de hockey. Une défaite face à ces joueurs et ces équipes est dévastatrice, mais explicable.
Cela dit, les équipes canadiennes sont redoutables. L’équipe masculine, menée par Brad Jacobs, a remporté l’or en 2014 à Sotchi, et l’équipe féminine, menée par Rachel Homan, est actuellement classée n° 1 mondiale. Loin d’être une affaire conclue, les curleurs canadiens font partie des athlètes les plus scrutés à l’approche de Milan Cortina.
Le Canada a des chances réalistes de remporter des médailles en patinage de vitesse sur piste courte et sur piste longue. Laurent Dubreuil est le médaillé d’argent en titre du 1000 m et a terminé quatrième du 500 m à Pékin en 2022.
Ivanie Blondin et Isabelle Weidemann sont membres de l’équipe de poursuite par équipe, médaillée d’or en titre et médaillées d’argent dans d’autres distances. L’épreuve de poursuite par équipe est l’une des plus passionnantes des Jeux olympiques en patinage de vitesse sur longue piste et mérite certainement d’être inscrite dans votre calendrier.
En patinage de vitesse sur courte piste, discipline qui offre généralement les moments les plus dramatiques et les arrivées les plus intenses à chaque édition des Jeux olympiques, le Canada a de sérieuses chances de remporter des médailles avec une équipe complète de 10 patineurs qui se rendront à Milan.
L’équipe féminine compte dans ses rangs Kim Boutin, quadruple médaillée olympique, qui participera à ses troisièmes Jeux olympiques d’hiver consécutifs. Boutin a remporté des médailles dans les trois épreuves individuelles féminines à Pyeongchang en 2018, puis a ajouté une médaille de bronze au 500 m à Pékin en 2022. Au cours de la dernière décennie, elle a remporté 17 médailles aux Championnats du monde de patinage de vitesse sur piste courte de l’ISU et deux autres titres mondiaux aux Championnats de 2025, remportant l’or au relais 3000 m féminin et au relais mixte.
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Les espoirs du ski acrobatique
Beaucoup de Canadiens pourraient penser que le patinage de vitesse a rapporté le plus de médailles au Canada au fil des ans. Le patinage de vitesse compte 23 épreuves au total entre la courte piste et la longue piste aux Jeux olympiques de cette année, et le Canada a remporté sa première médaille en patinage de vitesse en 1932.
Cependant, bien qu’il n’ait été ajouté comme sport à part entière qu’en 1992, le Canada a remporté 30 médailles au total dans un autre sport, dont la première médaille d’or canadienne remportée à domicile par Alexandre Bilodeau en 2010 : le ski acrobatique.
Alliant agilité et sens artistique, le ski acrobatique est sans aucun doute l’une des disciplines les plus captivantes et les plus exaltantes.
Les épreuves de ski se composent de huit disciplines distinctes. Le Canada compte de nombreux prétendants aux médailles, avec en tête « le plus grand skieur de bosses de tous les temps », Mikaël Kingsbury, qui vient de remporter le 10 janvier la victoire en bosses masculines à Val Saint-Côme, marquant ainsi une 100e victoire en Coupe du monde pour le skieur.
Cette année marque le début d’une nouvelle ère pour le hockey féminin, puisque les joueuses professionnelles participeront pour la première fois aux Jeux olympiques, suite à la création de la Ligue professionnelle féminine de hockey.
Depuis 1990, une seule équipe autre que le Canada et les États-Unis – la Finlande en 2019 – a atteint la finale des Championnats du monde de hockey sur glace. Le Canada a remporté la médaille de bronze cette année-là.
Compte tenu de l’histoire riche de ces deux équipes et des tensions actuelles entre les deux nations, leur confrontation sera sans aucun doute l’un des moments les plus passionnants de cette année.
Le retour des talents professionnels s’accompagne d’une source de tension familière pour les amateurs de hockey canadien : la consternation autour des gardiens de but.
Suffit-il de planter quelques arbres dans une rue pour rendre une ville du XXIᵉ siècle plaisante, vivable et durable ? En auscultant les processus en cours, les réflexions menées pour que la ville soit habitable pour les humains comme pour la biodiversité, le Groupe sur l’urbanisme écologique différencie trois approches : celle de la nature en ville, celle de l’urbanisme écologique et celle de l’urbanisme régénératif.
Si l’architecture est bien l’art de la conception des bâtiments, l’urbanisme est celui de l’organisation et de l’aménagement des espaces urbanisés. Car il s’agit bien d’un art que de mettre en musique une multitude de sciences, techniques, designs, savoirs locaux et expertises. L’objectif final n’est aujourd’hui plus seulement de planifier un espace à partir de dimension sociale et économique mais aussi écologique.
Cette ultime ambition a été avant tout hygiéniste et environnementaliste au cours du XXᵉ siècle : il s’agissait de réduire les pollutions et les impacts négatifs des activités humaines sur la santé et le bien-être des citadins. Les notions de durabilité puis de résilience et de sobriété ont ensuite rebattu les cartes des stratégies et des méthodes à mettre en œuvre, tout au moins dans les discours.
De la nature en ville à la biodiversité urbaine
À côté de réflexions sur la mobilité, l’énergie, la gestion des déchets, etc., une première étape d’une approche écologique est d’intégrer de la végétation dans la ville pour les multiples services qu’elle « rend » aux citadins : rafraîchissement de l’air, régulation des pollutions, ambiance, par exemple. C’est ainsi que des milliers d’arbres sont en cours de plantation dans les grandes villes pour limiter les îlots de chaleur.
Cependant, aussi indispensables que soient ces objectifs de végétalisation et de réduction des impacts, cette stratégie conforte une compréhension simplifiée des systèmes urbains et une gestion par les services compétents « en silo ». Dans les collectivités, seul le service des parcs et jardins ou bien celui de la voirie sont impliqués dans la végétalisation de l’espace public et la plupart du temps, leur action se concentre sur un site, un quartier ou une rue avec un type classique et récurrent de végétation, par exemple les plantations d’une seule espèce d’arbres pour les alignements des boulevards.
Cette vision ne permet pas une durabilité, car, d’une part, ces monocultures sont fragiles face aux accidents climatiques ou sanitaires, comme l’arrivée d’un pathogène, qui peuvent entraîner la mortalité de l’ensemble de la plantation monospécifique et, d’autre part, la vision d’une organisation globale manque généralement.
Une approche plus fonctionnelle semble alors indispensable. Si l’on se concentre toujours sur la biodiversité, il ne s’agit en effet plus seulement de végétaliser mais plutôt de favoriser une biodiversité, avec diverses espèces de végétaux qui vont interagir entre eux et permettre l’installation et le maintien d’une faune et d’une flore spontanée. On ne plante pas seulement des espèces efficaces, par exemple les platanes pour l’ombrage des boulevards, on essaie de prendre soin du sol et de choisir des espèces diversifiées pour limiter les maladies et multiplier les bénéfices pour la société. Cette étape est celle de l’urbanisme écologique qui tente aussi de repenser la conception et l’aménagement urbain en encourageant la création de quartiers verts, le développement des transports doux, l’utilisation de matériaux durables et locaux pour la construction, le souci de l’eau, l’amélioration de la qualité de l’air, le renforcement de la biodiversité.
Vers un urbanisme régénératif
Mais il est possible d’aller encore plus loin.
Alors que l’urbanisme écologique cible surtout l’adaptation et la limitation des impacts négatifs, l’urbanisme régénératif vise à restaurer le fonctionnement des écosystèmes et des processus écologiques. Il sort ainsi de l’anthropocentrisme et prend en compte la complexité des jeux d’échelles du fonctionnement du système ville-nature. Au-delà de cibler des impacts positifs pour la société humaine, il met en lumière aussi les impacts positifs pour toutes les autres espèces.
Ainsi développer une biodiversité est bien inscrit dans l’urbanisme écologique mais en général, les processus écologiques ne sont pas pris en compte à l’échelle globale, notamment les continuités écologiques indispensables aux dispersions des espèces. La fragmentation par les rues et les bâtiments limitent la dispersion des espèces pour atteindre des habitats urbains comme les parcs et les jardins. Il faut alors de véritables « corridors » qui relient les différents habitats, comme, par exemple, des haies qui relient deux forêts pour une faune et une flore forestière. Ainsi un urbanisme régénératif vise notamment à reconnecter ville et campagne, et pas seulement par des trames vertes et bleues mais aussi en considérant la quantité et la qualité de tous les habitats pour que l’ensemble du système s’autoentretienne.
Tout projet implique alors d’intégrer dès sa conception le vivant humain et non humain. Il prend aussi en considération l’héritage de milieux abîmés. L’objectif est une ville non seulement durable mais aussi autogérée, multifonctionnelle, thermiquement vivable, neutre en carbone, biodiversitaire, inventant une nouvelle démocratie et une nouvelle économie.
Des travaux récents ont formalisé cette démarche d’abord dans des pays anglo-saxons, comme le Canada et l’Australie, puis récemment en France. Aujourd’hui, le concept attire l’attention de projets urbains qui essaient d’adhérer aux définitions contemporaines de la conception régénérative : cibler un impact net positif et mutuellement bénéfique pour la nature comme pour la société en vue d’améliorer les conditions d’habitabilité.
Cela implique des projets qui, d’un côté, minimisent leurs impacts négatifs (moins d’énergie consommée, moins d’émissions de gaz à effet de serre, moins de destruction des habitats naturels, etc.) et, d’un autre côté, maximisent des impacts positifs pour les humains en créant des offres d’habitat accessibles et abordables, en réduisant les inégalités sociales, en assurant l’accès aux services urbains, etc., mais aussi pour les autres espèces vivantes en dépolluant des zones, en récréant des habitats, en favorisant leur déplacement, etc. Pour ce faire, l’urbanisme régénératif s’appuie non seulement sur une qualité des diagnostics, mais aussi sur une conception participative ancrée sur le site, pour orienter la création d’un projet adaptable et évolutif dans le temps.
L’exemple de Blatchford, au Canada
Un bel exemple en est le projet de réaménagement du quartier de Blatchford, à Edmonton, dans l’Alberta (Canada). Conçu en 2013, ce projet a tâché de requalifier 217 hectares de fonciers appartenant à l’ancien aéroport de la ville. Pour aboutir au schéma directeur adopté, qui réintègre des écosystèmes naturels, qui s’appuie uniquement sur des énergies renouvelables, qui est neutre en carbone, et qui réduit considérablement son empreinte écologique, une phase de diagnostic socio-écologique à la large échelle a été primordiale.
Le diagnostic a couvert plusieurs volets comme les aspects environnemental et écologique du site : zones polluées et types de pollution, espèces clés de l’écosystème et leurs dynamiques de déplacement et migratoires, potentiel de production d’énergie renouvelable, perméabilité du sol, régime pluviométrique, etc. Ils ont pris en compte également les aspects socio-économiques : installation de commerces, demande de logement à l’échelle de la ville, situation socio-économique du quartier, etc. Ces résultats ont été croisés et ont permis aux équipes d’identifier et prioriser les interventions pour aboutir aux impacts positifs pour la nature et la société.
Le terrain, qui était presque complètement artificialisé, a fait l’objet de plusieurs aménagements paysagers qui ont notamment créé une diversité d’habitats pour la faune et la flore (30 % de sa surface en espace à caractère naturel). Un des points centraux a été la gestion des eaux de pluie principalement par des solutions fondées sur la nature comme des jardins de pluie qui retiennent et infiltrent les eaux de pluie ou des fossés végétalisés.
L’écosystème intègre une diversité d’espèces, mais aussi tout un ensemble de processus qui assurent la durabilité du système. En ville, favoriser la biodiversité consiste à se rapprocher de ces fonctionnements complexes. Isabelle Gounand, Fourni par l’auteur
D’indispensables adhésions et actions citoyennes
Régénérer implique un processus d’évolution d’un système socio-écologique pour qu’il atteigne de meilleures conditions de santé. Régénérer, c’est non seulement prendre au milieu mais lui rendre encore plus comme préconisé par le philosophe Michel Serres dans le Contrat naturel (1990). Cela pour éviter que l’être humain soit un parasite qui finit par détruire son hôte. Cette reconnaissance des imbrications est désormais promue dans certaines politiques publiques.
Mais face aux adaptations et anticipations d’envergure à opérer, les oppositions, les dénis et les marches arrière se multiplient. Il est décisif de susciter des adhésions citoyennes qui sont des conditions cruciales pour cultiver des écologies régénératrices. Et éviter que l’écologie ne dérive vers le réglementaire et le techno-solutionnisme.
Cela exige d’organiser des processus participatifs et coopératifs aux différents stades des transformations des milieux habités. Les visions partagées, les terrains d’entente ne vont pas de soi mais s’inscrivent dans une suite de débats, conflits, concertations et médiations quant aux héritages, valeurs et intentionnalités en jeu. Le défi est désormais d’instaurer la fabrique collective de cohabitations vivifiantes.
Philippe Clergeau est animateur du Groupe sur l’Urbanisme Ecologique
Chris Younes et Eduardo Blanco ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
En – 167, avec sa victoire sur la Macédoine, la République romaine suspend le *tributum*, l’impôt militaire direct qui finance ses armées.VukKostic/Shutterstock
En – 167 avant notre ère, après une victoire écrasante sur le royaume de Macédoine, Rome choisit de suspendre son impôt militaire, le « tributum ». Plutôt que d’imposer une fiscalité lourde, la République privilégie la stabilité politique entre plébéiens (peuple) et patriciens (élite), et entre Rome et les peuples conquis.
Faut-il augmenter les impôts pour financer le réarmement de la France ? La question divise. Certains plaident pour d’autres priorités, comme une plus grande justice fiscale, à travers des propositions comme la « taxe Zucman » sur les grandes fortunes.
D’autres, comme le général Pierre de Villiers, invoquent l’urgence stratégique. Face à la situation internationale et au sous-investissement en matière de défense accumulé depuis la fin de la guerre froide, le réarmement serait devenu inévitable, quitte à accepter une hausse de la pression fiscale.
La question n’est pas nouvelle. Elle se posait déjà il y a plus de 2 000 ans, dans un contexte autrement plus dramatique, celui de la République romaine confrontée à des guerres existentielles contre Carthage et ses alliés. Loin de conduire à une hausse durable de l’impôt, cette situation a débouché sur une solution paradoxale : en – 167, Rome choisit de suspendre son impôt militaire, le tributum. Pourquoi ?
La guerre fait-elle toujours l’État ?
Selon la célèbre formule du sociologue Charles Tilly, « la guerre a fait l’État et l’État a fait la guerre ». En Europe, à la suite de la « révolution militaire » (XVᵉ–XVIᵉ siècles), la montée en puissance technologique des armées a entraîné la création d’administrations fiscales de plus en plus efficaces. Pour faire la guerre, en effet, il faut lever l’impôt, et pour lever l’impôt, bâtir une bureaucratie et un État plus forts.
L’histoire romaine semble démentir cette logique. Entre – 264 et – 146, Rome mène plusieurs guerres contre Carthage et ses alliés qui mobilisent toutes ses ressources. Survie de la République en jeu, pertes humaines massives, flottes détruites et reconstruites à plusieurs reprises… tout semble réuni pour provoquer une « révolution fiscale ».
L’inverse se produit. En – 167, au lendemain de sa victoire contre la Macédoine, Rome suspend le tributum, l’impôt militaire direct qui finance ses armées. Sous la République, cet impôt ne sera rétabli que très ponctuellement, pendant les guerres civiles de la fin de la République, entre – 49 et – 31. Comment expliquer qu’un État en guerre choisisse de suspendre, et non de renforcer, sa fiscalité militaire – a fortiori à une époque où les dépenses militaires consommaient la majorité des dépenses de l’État ?
Suspension de l’impôt militaire romain
Le tributum n’est pas un impôt ordinaire. Dès sa création, probablement au Vᵉ siècle, il ne frappe que les citoyens propriétaires et n’est levé que quand Rome part en campagne. En théorie, il doit être remboursé si la guerre rapporte suffisamment de butin. Pendant les guerres puniques, il joue un rôle crucial pour financer l’effort militaire.
Contrairement à ce que l’on observe dans l’Europe moderne (à partir de 1453), cette pression fiscale ne donne pas naissance à une administration centrale puissante. Rome reste ce que l’historien James Tan appelle un « État minimal », ou thin state : peu de bureaucratie, une fiscalité largement déléguée aux communautés locales et aux fermiers d’impôts, et une réticence marquée à centraliser les ressources publiques.
Une hypothèse pourrait être que Rome suspend le tributum parce qu’elle devient riche grâce à ses conquêtes. L’explication ne tient qu’en partie. Jusqu’à la fin du IIᵉ siècle avant notre ère, la plupart des guerres romaines coûtent plus qu’elles ne rapportent au Trésor public. Et même après les grandes victoires, Rome ne cherche pas à maximiser systématiquement ses revenus provinciaux. Au contraire, elle adopte une stratégie que la politologue Margaret Levi appelle « soumission quasi-volontaire », ou quasi voluntary compliance. Plutôt que d’imposer une fiscalité lourde à ses provinces, elle préfère déléguer la collecte aux élites locales, ménager les notables, et privilégier la stabilité politique à l’extraction fiscale maximale.
Négociation politique entre élite et plébéiens
Dans un article académique à paraître, nous étudions la décision de suspendre le tributum au moyen du modèle de négociation de Nash. Il s’agit d’un modèle relevant de la théorie du choix rationnel. Nous l’appliquons à la négociation entre élite et plèbe dans le cadre des contraintes institutionnelles imposées par les pratiques constitutionnelles de la République romaine.
Contrairement aux monarchies européennes absolutistes, Rome ne peut décider unilatéralement de sa politique fiscale. À Rome, les arrangements constitutionnels avec leurs droits de veto croisés – comme la possibilité pour les représentants de la plèbe d’opposer leur veto à toute décision du Sénat contraire à ses intérêts –, ainsi que l’organisation militaire fondée sur le citoyen-soldat (il n’y a pas d’armée professionnelle permanente à Rome à cette époque), ont créé un environnement institutionnel singulier.
Cet environnement se caractérise par une interdépendance structurelle entre élites et plébéiens : aucun groupe ne peut imposer unilatéralement ses choix. En particulier, les plébéiens disposent de la capacité de perturber la conscription et la collecte du tributum par le recours à la sécession, ou secessio plebis, l’équivalent d’une grève. Quant aux élites, elles contrôlent les ressources matérielles et dominent les processus décisionnels formels.
Cette interdépendance impose la négociation. C’est précisément dans cette dynamique de négociation que se trouve la clé du paradoxe. Selon les conditions externes – notamment les revenus attendus des guerres et la contribution pratiquement gratuite des alliés italiens de Rome, ou socii, notre modèle économique suggère que la suspension de l’impôt devient l’issue rationnelle d’une négociation entre les parties interdépendantes.
La suspension du tributum n’est pas seulement une conséquence des victoires militaires et des revenus qu’elles génèrent. Elle est l’expression d’un choix politique : privilégier la coopération avec les citoyens plutôt que la maximisation des recettes publiques.
Suspension du consensus fiscal
La suspension du tributum ainsi que son élargissement aux alliés italiens (socii) après les guerres sociales (de – 91 à – 87) ont un effet paradoxal. En exemptant durablement tous les citoyens romains de l’impôt militaire direct, la République consolide la paix sociale à court terme. Mais ce choix affaiblit progressivement le contrôle politique de la plèbe sur le financement de la guerre.
Sous le régime du tributum, avant – 167, l’effort militaire fait l’objet d’un arbitrage collectif explicite. Lever l’impôt suppose un vote du Sénat, une justification publique et un engagement visible des citoyens-propriétaires, à la fois contribuables et soldats. La fiscalité joue un rôle politique essentiel : elle apporte un pouvoir de négociation à la plèbe qui peut bloquer la conscription et la collecte du tributum.
Après – 133, lorsque le financement militaire repose de plus en plus sur la taxation des provinces, le butin et les ressources prélevées à l’extérieur, ce pouvoir de négociation disparaît. La République peut alors faire la guerre sans solliciter directement ses citoyens à Rome. La contrainte budgétaire devient invisible pour le corps civique et la décision militaire se trouve partiellement soustraite à la négociation politique interne.
Ce qui apparaît comme un succès fiscal – financer la guerre sans impôt citoyen – fragilise en réalité les institutions républicaines en dissociant décision, financement et responsabilité collective. Dans un second article en cours de rédaction, nous soutenons que cette autonomisation du financement militaire constitue un mécanisme central par lequel la République romaine favorise la compétition intraélite et ouvre la voie aux guerres civiles de la fin de la République.
Le Sénat et le peuple romain
À Rome, l’absence de révolution fiscale après les guerres puniques ne résulte pas d’une simple abondance de ressources extérieures. Elle s’explique par une dynamique de négociation structurelle entre acteurs interdépendants. Ce constat rejoint une approche centrale en économie politique historique. Les trajectoires de formation de l’État ne sont pas déterminées uniquement par des chocs externes – comme la guerre – mais par la manière dont ces chocs interagissent avec des institutions existantes.
La combinaison de contraintes constitutionnelles et de pouvoirs de blocage mutuels oblige à rechercher des solutions coopératives. La fiscalité de guerre ne peut être durable que si elle est perçue comme équitable, temporaire et intégrée dans un pacte politique crédible.
La leçon pour aujourd’hui est moins fiscale que politique. Qu’il s’agisse de financer la défense, la transition écologique ou la cohésion sociale, la question décisive n’est pas seulement celle des bases imposables ou des taux, mais celle des conditions institutionnelles du consentement, seules à même de transformer la contrainte fiscale en engagement partagé. La République romaine a survécu cinq siècles en partie parce qu’elle a su, à des moments cruciaux, privilégier la négociation sur l’extraction maximale.
C’est peut-être là, finalement, la véritable leçon de la République romaine pour nos démocraties modernes : la force d’un État ne se mesure pas seulement à sa capacité de prélèvement, mais à sa capacité de créer du consensus. Il nous faut réinventer le pacte politique qui sous-tend le principe du Senatus Populusque Romanus, « le Sénat et le peuple romain », en quelque sorte.
Fabian Battaglini ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Aujourd’hui, les contenus en ligne sont massivement surveillés par des algorithmes chargés de filtrer ce qui est jugé sensible ou contraire aux règles des plateformes (propos injurieux ou insultes). Pour continuer à s’exprimer malgré ces restrictions, les internautes ont développé ce que l’on appelle désormais l’« algospeak ». Mais exprimer quoi ? Comment ? Pourquoi ? Et à quel prix ?
Le mot « algospeak » est formé des termes anglais algo, troncation d’« algorithme », et speak, « parler ». À ce jour, il reste cependant un néologisme non référencé dans les dictionnaires généralistes les plus connus. Il désigne un ensemble de pratiques linguistiques consistant à modifier volontairement la forme ou le sens des mots afin d’évoquer des sujets considérés comme problématiques par les plateformes en échappant à la détection automatisée. Du point de vue de la néologie (analyse de la (re)création des mots), on parle de « néologismes de forme » (modifications graphiques, substitutions phonétiques…) et de « néosémies » (glissements ou détournements de sens).
L’objectif de l’algospeak est double. Il s’agit, d’une part, d’éviter des sanctions telles que la suppression du contenu ou même du compte ; d’autre part, de rester compréhensible par les autres utilisateurs. Il ne s’agit pas seulement d’inventer de nouveaux mots, mais de négocier en permanence avec des systèmes de contrôle automatisés.
Comment parler « algo » ?
Les travaux anglophones consacrés à l’algospeak sont relativement nombreux. Nous pouvons notamment trouver des recensements de termes observés. En revanche, les études francophones restent lapidaires ; c’est pourquoi la constitution de corpus spécifiques représente aujourd’hui un enjeu majeur pour la recherche en néologie (et en argotologie contemporaine). Nous recherchons activement des informateurs pour nous aider à finaliser une typologie.
Concrètement, comment contourne-t-on un filtre lexical en français ?
Un émoji (🍆) peut se substituer à un mot, une graphie peut être altérée en remplaçant des lettres par des chiffres (la « v10lence »), ou en lui incorporant des points entre chaque lettre (le s.u.i.c.i.d·e), des astérisques peuvent remplacer des lettres (le v***) voire peuvent être finalement supprimées : il est possible de nommer avec une seule lettre (le V). Des périphrases et des métaphores peuvent permettre, également, d’évoquer indirectement certaines réalités. Nous pourrions ajouter que dans les contenus audiovisuels, un bip sonore peut masquer un terme problématique (comme une image peut être brièvement floutée afin de préserver la visibilité d’une vidéo).
La compréhension de ces messages suppose une compétence interprétative particulière. Le destinataire doit être capable d’assembler différents indices et de reconnaître des conventions implicites. L’algospeak repose ainsi sur une forme de connivence linguistique, où la compréhension n’est jamais totalement garantie.
Argot et « algo »
À bien des égards, l’algospeak peut sembler familier : il n’est pas sans rappeler des formes connues de création ou d’innovation linguistique. Il fait par exemple penser aux formes scripturales du célèbre « langage SMS » d’antan…
Mais surtout, il présente des affinités avec les pratiques argotiques néologiques qui reposent elles aussi sur le détournement du sens et de la forme des mots afin de permettre une communication entre initiés. Dans ces deux cas, il s’agit d’une néologie fonctionnelle : le langage est transformé pour répondre à une contrainte précise.
Cependant, il nous faut nommer ici au moins deux différences majeures qui distinguent l’algospeak de l’argot « classique ». D’abord, l’argot est de tradition orale, au contraire de l’algospeak. Ensuite, la contrainte n’est plus principalement sociale, mais algorithmique. Là où l’argot visait souvent à se distinguer d’un groupe dominant ou à exclure en tout cas certains interlocuteurs humains, l’algospeak cherche avant tout à devenir invisible pour des systèmes d’intelligence artificielle.
Les locuteurs ne cherchent pas nécessairement à marquer une identité collective forte, mais à rendre leurs propos indétectables par des dispositifs dont les règles sont changeantes et rarement explicitées. Il s’agit de dire autrement ce qui ne peut plus être dit directement.
Un caractère éphémère ?
L’algospeak est, par définition, un langage éphémère. Dès qu’une expression est repérée par un filtre automatique, il perd sa valeur stratégique et doit être remplacé. On peut ainsi parler d’une véritable obsolescence programmée du langage, où l’éphémère constitue une propriété centrale. Ce n’est pas autant le cas pour les pratiques argotiques bien qu’elles soient tout à fait labiles : la vitesse du changement n’est pas tout à fait la même.
Pour autant, toutes les créations de l’algospeak ne disparaissent pas aussitôt. Certaines parviennent à se stabiliser et à dépasser leur fonction initiale de contournement. Elles peuvent être reprises dans d’autres contextes, parfois à l’oral, parfois dans des usages argotiques plus classiques. Le terme « tana » qui désigne, pour l’insulter, une jeune femme qui est jugée trop visible (vraisemblablement la forme tronquée du nom de la série Hannah Montana, 2006-2011), par exemple, illustre cette circulation entre sphères numériques et pratiques langagières plus larges. Il devient aussi difficile de déterminer l’origine exacte d’un mot : est-il né pour déjouer un algorithme, ou appartenait-il déjà à des usages préexistants ?
Cette porosité montre que l’algospeak ne constitue pas un phénomène isolé. Il pourrait témoigner d’une évolution plus générale du lexique, marquée par l’effacement progressif des frontières entre langage numérique et parlers ordinaires.
Des enjeux éthiques
L’algospeak repose sur un savoir-faire collectif, construit et transmis au sein de communautés d’internautes. Il s’appuie sur l’expérience : on apprend, au moyen d’essais et d’erreurs, ce qui risque d’être modéré et comment reformuler ce qu’il vaut mieux éviter de dire explicitement. Ces pratiques mobilisent ainsi de nouvelles compétences liées à l’anticipation de la modération algorithmique.
Mais cette adaptation n’est pas sans conséquences. Modifier les mots pour éviter la censure peut en atténuer la force symbolique. Remplacer un terme explicite par un émoji ou une périphrase permet de rester visible, mais peut aussi rendre certaines réalités moins lisibles voire les banaliser. L’algospeak apparaît dès lors comme une solution ambivalente : il ouvre des espaces d’expression tout en transformant profondément la manière dont les choses sont nommées et perçues.
S’il s’agissait surtout, au départ, de modérer le contenu pour lutter contre une « désinformation » au sujet de la pandémie causée par le coronavirus, le problème est désormais déplacé.
L’algospeak met en lumière des enjeux centraux liés aux rapports entre langage, intelligence artificielle et… pouvoir. Il illustre la capacité d’adaptation des locuteurs face à des systèmes de contrôle invisibles et omniprésents, mais cette créativité linguistique n’est pas sans ambiguïté : si elle permet de préserver une libre expression dans un espace public, elle a le pouvoir de transformer la manière de nommer le réel qui dérange. Or, comme l’ont montré par exemple les (socio)linguistes, nommer le réel n’est jamais un acte neutre : c’est déjà exercer un pouvoir symbolique sur lui.
L’algospeak pose dès lors une question éthique centrale : comment continuer à s’exprimer librement, dans une volonté de prévention par exemple, dans un environnement de plus en plus surveillé, tout en restant compréhensible et sans perdre l’impact symbolique des mots ? À travers ces détours linguistiques se joue peut-être, discrètement mais à terme, une redéfinition assez profonde de notre manière de dire le monde.
Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Isolées voici soixante-quinze ans, les cellules HeLa sont sans doute aujourd’hui encore les cellules humaines les plus largement utilisées dans les laboratoires de recherche biomédicale. Prélevées en 1951 – sans son consentement – chez une patiente nommée Henrietta Lacks, ces cellules ont contribué à de nombreuses avancées médicales. Retour sur les raisons d’un brillant succès, non dépourvu d’une part d’ombre.
Génétique, biologie cellulaire, virologie, toxicologie, cancérologie… La liste des domaines dans lesquels les cellules HeLa ont fait avancer les connaissances est impressionnante. À ce jour, plus de 120 000 articles scientifiques font référence à des travaux menés grâce à cette lignée cellulaire.
Parmi les raisons qui expliquent ce succès de ces cellules auprès des biologistes, la principale est probablement qu’elles sont immortelles : contrairement aux autres cellules qui finissent par s’épuiser et mourir, dans des conditions appropriées, les cellules HeLa se divisent indéfiniment. Ces cellules ont été isolées – sans son consentement – à partir de la tumeur d’une patiente, Henrietta Lacks.
Quelle est la nature de ces cellules ? D’où viennent‑elles ? Et pourquoi continuent‑elles d’intéresser le domaine de la santé, plus de sept décennies après leur prélèvement ?
Le diagnostic ne tarde pas à tomber : Henrietta Lacks souffre d’un cancer agressif du col de l’utérus, qui l’emportera quelques mois plus tard, à l’âge de 31 ans.
Durant sa prise en charge, un médecin prélève, le 8 février 1951 – sans en informer sa patiente – des fragments de la tumeur, qui seront envoyés au laboratoire de culture tissulaire du service de chirurgie de l’hôpital, dirigé par le biologiste George Gey et son épouse Margaret.
Cette fois, pourtant, les choses se passent différemment : dès leur mise en culture dans des tubes étiquetés HeLa (pour Henrietta Lacks), les cellules se multiplient sans s’arrêter, et survivent au transport, à la congélation et à la décongélation des échantillons.
C’est le début de l’odyssée des cellules HeLa : cette première lignée de cellules humaines « immortelles », distribuée largement par George Gey, envahit dans les années qui suivent les laboratoires du monde entier. Elle y sert notamment de test pour les nouvelles techniques de culture cellulaire, et devient souvent un bon indicateur de la viabilité d’une procédure : si un protocole fonctionne sur ces cellules, il est probable qu’il fonctionne dans d’autres lignées.
Au fil des décennies, ces cellules seront à l’origine de nombreux résultats de recherche. Un succès dont la famille d’Henrietta Lacks ne sera informée que tardivement, à partir de 1973. L’histoire des cellules HeLa, révélée dans les années 1990, fit l’objet d’un livre – The Immortal Life of Henrietta Lacks – par la journaliste américaine Rebecca Skloot, adapté au cinéma en 2017.
La bande-annonce du film adapté de l’ouvrage de Rebecca Skloot, The Immortal Life of Henrietta Lacks.
HeLa est une lignée de cellules humaines issue d’un cancer du col de l’utérus. Ce sont des cellules épithéliales, semblables à celles qui tapissent normalement la surface des organes ou des muqueuses, à la manière d’un carrelage serré. En culture, elles forment un « tapis » plutôt régulier, se divisent très vite et tolèrent les manipulations répétées.
La particularité de la lignée cellulaire HeLa est d’être une lignée dite « immortelle » : alors que les cellules normales se divisent un nombre limité de fois avant de s’épuiser, les cellules HeLa peuvent, dans de bonnes conditions, être multipliées indéfiniment.
Les cellules HeLa présentent notamment une activité élevée de télomérase : à l’intérieur du noyau des cellules, cette enzyme participe à « réparer » les extrémités des chromosomes qui « s’abîment » à chaque division. Cette activité élevée protège les cellules HeLa d’un des effets délétères du vieillissement.
Leur cycle cellulaire est par ailleurs dérégulé : les freins moléculaires qui empêchent normalement des multiplications cellulaires rapides sont desserrés.
Enfin, sur le plan génétique, plusieurs anomalies (ou aneuploïdie) ont été observées sur les chromosomes lors du séquençage complet de leur ADN : fragments dupliqués, perdus ou réarrangés. Il est établi que ces réarrangements modifient fortement le nombre de copies de nombreux gènes, dont des gènes clés de la prolifération ou de l’activité de la télomérase, ainsi que leur niveau d’expression, ce qui entraîne un comportement différent des cellules HeLa par rapport aux cellules humaines normales.
Ce n’est pas nécessairement problématique si des mécanismes généraux sont étudiés (division cellulaire, réponse au stress, outils de biologie moléculaire), mais ces altérations peuvent constituer un biais s’il est nécessaire par exemple de tirer des conclusions fines sur un tissu sain ou sur tous les cancers en général. Il est donc nécessaire la nécessité de bien caractériser les sous-lignées cellulaires HeLa utilisées (comme nous le verrons plus loin, il existe différentes sortes de cellules HeLa) et de les comparer avec d’autres modèles cellulaires.
Premièrement, elles constituent un modèle humain pratique : ces cellules expriment des voies de signalisation et des gènes typiques d’un tissu humain, tout en étant robustes, faciles à cultiver et à transfecter, c’est‑à‑dire capables d’intégrer un ADN ou ARN étranger afin de fabriquer une protéine ou de modifier l’expression d’un gène. De fait, la lignée s’est avérée un outil idéal pour tester des concepts, des molécules, ou de nouveaux vecteurs d’expression.
Deuxièmement, ces cellules ont montré une incroyable polyvalence, étant utilisées en virologie, cancérologie, toxicologie et en biologie moléculaire moderne.
Enfin, la lignée HeLa a servi de « langue commune », assurant de choisir un modèle que des centaines d’autres équipes connaissaient. La lignée a servi de « mètre étalon » pour mettre au point des techniques reproductibles, qu’il s’agisse de microscopie, de tests de viabilité ou de cribles à haut débit.
Ce que HeLa a permis de découvrir
Plusieurs exemples emblématiques permettent de comprendre les apports de ces cellules. Dans les années 1950, des millions de tubes de cellules HeLa ont été produits, afin de les infecter avec le virus de la poliomyélite pour l’étudier, et enfin tester un vaccin à grande échelle.
En rendant possibles la culture de grandes quantités de virus et le test systématique de l’efficacité du vaccin, les HeLa ont donc contribué de manière déterminante à la mise au point, la vérification et l’industrialisation rapide d’un vaccin antipoliomyélitique.
Le séquençage du génome HeLa a montré que ces cellules ont intégré de façon incomplète l’ADN de papillomavirus humain (HPV) de type 18. Le HPV est un virus très répandu, transmis surtout par voie sexuelle, dont certains types peuvent provoquer des cancers, dont celui du col de l’utérus, qui coûta la vie à Henrietta Lacks.
Cette observation a fourni une preuve supplémentaire de certains mécanismes de cancérogenèse, contribuant à établir que des types de HPV jouent un rôle direct dans les cancers du col de l’utérus, ouvrant la voie au développement de vaccins contre les papillomavirus.
La lignée HeLa a également servi de modèle pour comprendre l’action de nombreux agents chimiothérapeutiques. Dans la mesure où ces cellules peuvent aisément intégrer du matériel génétique, elles ont par ailleurs servi de banc d’essai pour de nombreux outils de biologie moléculaire : production de protéines, visualisation de phénomènes cellulaires grâce à des protéines fluorescentes, modification de l’expression de gènes spécifiques.
Soulignons que les caractéristiques des cellules HeLa ont parfois joué des tours aux scientifiques : extrêmement prolifératives et robustes, elles ont parfois envahi des cultures censées provenir d’autres tissus humains, sans que les équipes de recherche s’en rendent immédiatement compte.
Résultat : de nombreuses publications se sont en réalité avérées fondées sur des cellules HeLa non reconnues plutôt que sur la sorte de cellules sur lesquelles les scientifiques pensaient travailler. Cette situation a brouillé l’interprétation de nombreux résultats, attribués à tort à tel ou tel type cellulaire.
La prise de conscience de ces contaminations a conduit à instaurer des tests d’authentification génétique systématiques, ainsi qu’à mettre en place des bases de données de référence, afin de limiter ces erreurs potentielles.
Une lignée « immortelle », mais des cellules qui ne sont plus les mêmes
Malgré l’essor des cellules souches, des organoïdes et d’autres lignées humaines spécialisées, la lignée HeLa n’a pas disparu des laboratoires et reste l’un des modèles les plus utilisés aujourd’hui encore, notamment pour des expériences de « routine » ou pour calibrer de nouveaux protocoles.
En d’autres termes, des cellules HeLa qui proviennent de deux laboratoires ne sont plus parfaitement identiques : chaque sous‑lignée a accumulé ses propres mutations et réarrangements au fil des passages (un passage désigne l’ensemble des manipulations qui permettent de passer d’une culture mère « vieillissante » à une culture fille « jeune »).
Cette dérive reflète l’instabilité naturelle d’un génome tumoral et l’adaptation continue aux conditions de culture (type de milieu, sérum, densité, stress…). À ce titre, ces cellules HeLa sont donc tout autant des outils de biologie qu’un modèle d’évolution en boîte de culture. Elles constituent un exemple permettant d’analyser la plasticité du génome tumoral.
Connaître l’histoire de la lignée HeLa et de ses sous-lignées est devenu crucial pour une interprétation correcte des résultats. Pour en tenir compte, la communauté scientifique a largement instauré des tests d’authentification des lignées cellulaires, des bases de données de référence.
Ce que nous apprennent encore les cellules HeLa
Pionnières de la culture de cellules humaines, les cellules HeLa sont donc devenues des standards de laboratoire, pour s’établir en modèle d’instabilité tumorale. Une lignée cellulaire est comparable à une population vivante, qui évolue.
Malgré ses limites, une lignée robuste et bien décrite comme HeLa reste aujourd’hui encore un atout précieux pour tester des hypothèses, des médicaments ou de nouveaux outils de biologie moléculaire, avant de passer aux modèles plus complexes. Plus de sept décennies après leur première mise en culture, les cellules HeLa continuent donc d’occuper une place de choix sur les paillasses des biologistes.
Plaque commémorative en mémoire d’Henrietta Lacks, dans l’État de Virginie, aux États-Unis. Emw / Wikimedia Commons, CC BY-SA
Le fait qu’elles aient été prélevées sans qu’Henrietta Lacks ne soit informée, ni ne donne son accord, constitue en outre un rappel salutaire de l’existence de potentielles dérives en matière de recherche biomédicale.
Jean-François Bodart ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Higher education institutions are frequent casualties in violent conflicts. In Palestine, Ukraine and Sudan, to mention only a few recent examples, university campuses have been bombed. Academics, staff and students have been killed, injured or displaced. Teaching, learning and research have been undermined or come to a halt.
Higher education plays a critical role in knowledge production, research, education and skills development in any society. In conflict-affected countries, the sector is also expected to support broader societal recovery, development and peacebuilding in the post-conflict period.
In the aftermath of violent conflicts, higher education systems require support to recover and rebuild. But that has not been a priority for foreign donors and development organisations. Over the past decade, scholars and policy documents have highlighted that conflict settings have been neglected in providing foreign aid to higher education.
As researchers we’re involved in a project supported by the Education Above All Foundation from Qatar. The project studies educational systems, processes and initiatives in fragile and conflict settings around the globe. It aims to provide scientific evidence for improved decision-making by governments, educational institutions and organisations.
In a recent paper, published in the journal Globalisation, Societies and Education as part of a special issue on universities in times of conflict, we analyse aid flows to higher education in conflict-affected countries during the 2013-2022 period.
Our analysis shows that most aid to higher education never reaches countries and institutions in need, but is spent on international scholarships to study in donor countries. It’s also skewed towards certain recipient countries. These aid patterns don’t help countries and higher education institutions to rebuild after conflict.
The evidence of neglect
In our research, we relied on the Organisation for Economic Co-operation and Development’s (OECD) aid flows data. We explored where the aid to higher education went, and what types of aid were provided by donors. Our focus was on 23 countries that were either in the midst of violent conflict or in a fragile post-conflict phase during 2013-2022.
Our findings indicate that most donors prefer to give international scholarship aid. They neglect local higher education in conflict settings. Overall, scholarship aid made up more than 80% of aid to higher education provided to the countries in our sample. From 2013 to 2022, scholarship aid saw strong growth, while the aid to local systems and institutions stagnated.
The main problem with scholarship aid is that it does not reach recipient countries. It is spent in donor countries on individual recipients’ tuition, living expenses and other costs. This type of aid supports only a small number of recipients, and is often used by donors as a soft power tool.
Our research further highlights that a few countries have received most of the aid, while other countries with similar needs have been neglected. Despite what donors say about the importance of supporting the countries with greatest needs, our analysis shows that this does not happen with higher education in conflict settings. Many countries in need of assistance have been neglected by donors over the past decade.
Decisions about the recipients of either type of aid to higher education are often political. The provision of funding does not necessarily align with the recipients’ needs but largely follows donors’ strategic interests and priorities.
Rethinking higher education aid
Conflict analysis scholars Sansom Milton and Sultan Barakat wrote in 2016 that the neglect of higher education represents a “major missed opportunity to invest in critical national capacities that are capable of catalysing an effective reconstruction and recovery process” in the aftermath of violent conflict.
This neglect should not come as a surprise. In most developed countries, which are some of the top aid donors, higher education has been organised around neoliberal principles. This had led to underfunding and neglect of the sector by governments. Their provision of aid to higher education in conflict settings is based on the same principles, with the same results.
Our findings present a bleak picture of neglect of higher education in countries affected by violent conflict. The indications for the future are even bleaker due to ongoing aid cuts by many donor countries.
Importantly, our research also provides a starting point for critical engagement with donors and organisations working on education in conflict settings. More critical research, advocacy, activism, engagement and practical work is needed to challenge and reverse the neglect.
Rethinking and reforming foreign aid practices requires moving beyond donors’ strategic interests and dismantling the neoliberal agenda which has shaped much of the thinking about aid, higher education and development in general for decades. This, however, will be a challenge as the politicisation of foreign aid is unlikely to go away in the foreseeable future.
Still, changes are possible. For example:
Donors can redirect some scholarship funds to education systems, institutions and locally driven initiatives in conflict settings.
Donors can shift some international scholarship aid to domestic scholarships. This would make funding available for more students and would support local institutions.
Supporting and rebuilding higher education after violent conflict is crucial to enable systems and institutions to conduct research, develop relevant knowledge, provide quality education and contribute to societal recovery and peacebuilding.
Savo Heleta receives funding from Education Above All Foundation.
Logan Cochrane receives funding from Education Above All Foundation.
Lauretta Ngcobo, who passed away in 2015, left a singular and impactful literary legacy in South Africa. Even in a life of exile and resistance to apartheid and white minority rule in the country. As a novelist, feminist thinker and freedom fighter, her intellectual contributions were foundational.
Ngcobo’s work often deals with the realities of black women facing both political and social oppression. While And They Didn’t Die (1990) is considered to be her masterpiece, her first novel Cross of Gold was published in 1981. Awards and recognition came relatively late in her career.
In a new documentary film And She Didn’t Die, producer and directorKethiwe Ngcobo creates a cinematic tribute that is at once an intimate and politically urgent portrait of her mother Lauretta. But what does it mean for a daughter to film her mother, not as a private act of remembrance but as a contribution to public history?
Structured as a conversation between them, the film moves between personal memory and historical reckoning, asking how lives shaped by political struggle are remembered and who gets to do the remembering.
As a scholar of African literature, I am aware of how few historical films exist about African women writers, and how often their voices are absent from audio and visual archives. And She Didn’t Die matters as a rare and powerful act of preservation.
It is a kind of preservation that is necessary. It points to a broader history in which African women writers, often working under conditions of exile, censorship, or displacement, have been made vulnerable to cultural disappearance.
Returning home
The opening scene allows the viewer to witness the historical return of Lauretta Ngcobo to her birthright. Against looming terrain, she reflects from a moving car, asking in her language, isiZulu: iphi inkaba yakho? – where is your umbilical cord?
The question gestures not only to physical return but to longing, for a place that exists both before her and within her. “I always find myself coming here,” she says. Land is a metaphor for what exile takes away and what memory insists on preserving. Ngcobo’s reflections feel insistently present.
Throughout the film, she speaks directly about exile as the most painful condition of her life:
There was no home. I had no home. That was the highest point of my painful exile, my painful experience as a politician.
Exile, as the film makes clear, is not only geographic displacement but a loss of self. Forced underground by the apartheid regime, Ngcobo lived an itinerant life, but always oriented towards return. Survival became a form of suspension, living for a future that was constantly deferred.
Besides Ngcobo as the main character, the film’s cast also includes her husband, sister, children, grandchildren, a scholar, and close friends, each offering fragments of her and how she moved through the world. In doing so, it participates in a broader reassessment of South Africa’s literary canon that has long privileged male voices.
The film also pays attention to the costs of political commitment, particularly within family life. Ngcobo’s elder daughter Khosi Mabena reflects:
I missed the mum of small things.
The remark captures the emotional complexity of growing up alongside a mother whose responsibilities as a writer and activist often took precedence. The film does not sentimentalise this absence, nor does it frame it as moral failure. Instead, it allows the ambivalence to stand, acknowledging the real losses produced by lives lived in struggle.
At the same time, And She Didn’t Die insists that Ngcobo’s politics were never separable from care. She wrote from an understanding that resistance does not take place only in prisons, parliaments or at public rallies, but also in homes, spaces historically dismissed as domestic or minor, yet central to women’s survival.
Ngcobo practised a form of political motherhood in which care was expanded beyond the private sphere, even as that expansion came at an intimate cost.
Writing as freedom
And She Didn’t Die also responds to cultural loss. Many writers of Ngcobo’s generation, particularly women, remain absent from public memory, despite the promise of accessibility in the digital age. Their voices and images are missing. This film functions as a corrective. We hear Ngcobo speak. We see her age, laugh, remember. The documentary insists on her presence.
Her story didn’t start with herself. It started with her mother, her grandmother and her great-grandmother.
That lineage continues through her daughter Kethiwe, who uses the camera as a storytelling tool, extending a long line of work.
Ngcobo reflects on discovering feminism in exile:
Feminism is what I found in England. I collided with these forces with great joy.
Yet she is also clear-eyed about the limits placed on women within liberation movements:
In the main struggle mine was a cheering role, in support of the men. I had no voice. I could only assent, never contradict, nor offer alternatives. All decision-making positions were and are still in the hands of men.
Writing, then, becomes a form of freedom. As Ngcobo puts it:
My writing arises from the depths I cannot reach.
In literature, she sets the terms: she creates worlds where women speak, decide, and act. As South African scholar Zinhle ka’Nobuhlaluse notes, Ngcobo was not merely a “struggle wife”. Her marriage to A.B. Ngcobo, a stalwart of the anti-apartheid struggle, did not define her life or limit her agency.
Through her writing, she claims autonomy, forging intellectual and emotional spaces that neither exile, political struggle, nor domestic expectation could fully contain.
And She Didn’t Die is ultimately a film about survival of memory, of voice, of lineage. It is a tender and necessary portrait of a woman whose work was never marginal and whose return to public view feels inseparable from the present moment in which South Africa is once again asking what freedom means, and who gets to define it.
The film is not yet available for streaming. It is screening on film festivals around the world
Tinashe Mushakavanhu does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.