« La Chronique des Bridgerton » : quand raconter, c’est gouverner

Source: The Conversation – in French – By Emmanuelle Laboureyras, Chercheuse en Littérature et culture médiatique et populaire, Université Paul Valéry – Montpellier III

Le contrôle des récits est au cœur de l’intrigue de la série créée par Chris Van Dusen et produite par Shonda Rhimes. Allociné

À chaque nouvelle saison, la série la Chronique des Bridgerton, produite par Shonda Rhimes et diffusée sur Netflix depuis décembre 2020, nous rappelle que les bals, les robes pastel et les intrigues sentimentales cachent une question très actuelle : qui contrôle les récits contrôle aussi les réputations. Avec sa gazette, la célèbre chroniqueuse Lady Whistledown fait et défait les positions sociales à sa guise.


Attention, cet article contient des spoilers.

Quand la Chronique des Bridgerton arrive sur nos écrans en 2020, on est d’abord frappés par l’esthétique royalcore qui fait sa singularité : robes de soie, costumes de velours et soirées flamboyantes. La série se déroule en effet dans une haute société londonienne imaginaire lors d’une période qui fait référence à la régence anglaise (1811-1820, NDLR), en intégrant des faits sociaux fictifs.

Comme le remarque la journaliste Audrey Fournier dans le Monde, dès sa sortie, les nombreux bals fonctionnent à l’aune des sensibilités contemporaines : comme des « Tinder grandeur nature », des marchés matrimoniaux où la « valeur » des jeunes femmes se joue en quelques regards.

L’historienne du cinéma Carole Desbarats montre dans son article comment Bridgerton combine les codes de la romance patrimoniale, de la culture pop et d’une politique contemporaine de la représentation. Une hybridité qui touche aussi la narration : à travers le personnage de Lady Whistledown, mystérieuse chroniqueuse, la série fait du récit mondain un instrument de classement social. En effet, derrière ce romanesque se cache un dispositif narratif redoutable : une gazette anonyme qui classe les prétendants, ruine les réputations et couronne les débutantes de la saison.

Ce succès fulgurant (la série a été visionnée par plus de 82 millions de foyers en quatre semaines selon Netflix) s’explique en partie par son esthétique, mais provient aussi de la plume d’une autrice anonyme qui constitue le véritable moteur de la série. Un mot de sa part peut faire d’une jeune inconnue « le diamant de la saison » ou ruiner les plus beaux partis. Le véritable diamant est peut-être là : dans le pouvoir narratif de Lady Whistledown.

Lady Whistledown, une « influenceuse » masquée

La figure de la chroniqueuse s’inscrit dans une histoire longue de la presse mondaine et satirique. Des figures comme Mrs Crackenthorpe, associée au périodique The Female Tatler (qui ne parut qu’un  an, de 1709 à 1710), ou Harriette Wilson, dont les Mémoires exposent les secrets d’hommes puissants, montrent que la révélation publique des conduites privées a pu devenir une ressource d’action pour des femmes tenues à distance du pouvoir. Bridgerton fictionnalise cette tradition : faute d’accès direct à l’autorité, Lady Whistledown passe par l’écriture, l’anonymat et la circulation des récits pour agir sur son monde.

L’anachronisme assumé de la série, commenté par Philosophie Magazine, permet ainsi de rapprocher la gazette de Whistledown de nos propres pratiques médiatiques : classement, réputation, exposition publique et circulation rapide des jugements.

Le narratif comme arme

Ce pouvoir porte aujourd’hui un nom souvent employé dans la vie politique et médiatique : « le narratif ». Le terme désigne l’usage stratégique du récit pour orienter la perception d’un événement, d’un groupe ou d’une personne. Dans le Monde le journaliste Luc Cédelle rappelle que son emploi s’est imposé dans le débat public, parfois à la lisière de la propagande. Deux siècles plus tôt, Lady Whistledown en donne une version fictionnelle. Dans la Puissance du narratif, le philosophe Pascal Nouvel résume cette idée en disant : « Le récit est jugement. »

De fait, la série montre que la chroniqueuse choisit et hiérarchise les faits, et par conséquent, oriente leur lecture. La stratégie de Whistledown consiste à partager son point de vue en le faisant passer pour une évidence. C’est précisément ce que Barthes analyse dans Mythologies : la manière dont certains discours transforment des constructions sociales en vérités apparemment naturelles.

La chronique réécrit ainsi les évènements, privés et publics, en vérités collectives. Ce pouvoir reste cependant ambivalent. Comme le rappelle le spécialiste de la littérature Yves Citton dans Mythocratie, les récits peuvent servir la domination comme le contre-pouvoir. Ainsi, la gazette quotidienne influence l’aristocratie qui la lit tout en offrant à celle qui la rédige une prise sur un monde dont elle est exclue.

De « Gossip Girl » à Whistledown, le pouvoir de la rumeur

Bridgerton se réapproprie un dispositif bien connu des amateurs de séries « young adult » : une voix off fait circuler les rumeurs et expose les dérives d’un microcosme sociétal. Plusieurs critiques ont en effet perçu des similarités entre la voix de la blogueuse de la série Gossip Girl (diffusée sur CW, entre 2007 et 2012) et celle de Whistledown.

Dans son analyse de la franchise, Anaïs Le Fèvre-Berthelot, spécialiste du genre et des médias états-uniens montre ainsi que Gossip Girl agit comme « organisatrice du scandale, gestionnaire des potins, et arbitre des joutes mondaines ». La série abolit la frontière entre privé et public, dans un monde où la réputation occupe une place considérable. La gazette, dans Bridgerton, fonctionne sur un système assez comparable, transposé dans l’univers de la régence.

Une différence distingue toutefois ces deux séries. Dans Gossip Girl, la révélation de l’identité de la blogueuse ne suffit pas à la faire pleinement accepter par l’élite de Manhattan. Dans Bridgerton, au contraire, le dévoilement de l’identité de Lady Whistledown permet à la chroniqueuse de trouver une place malgré sa position sociale. Si l’écriture ne peut supprimer les hiérarchies sociales, elle permet tout du moins de les contourner, voire de les déstabiliser.

Quand les femmes doivent se cacher pour être entendues

Bridgerton met en scène une contrainte propre à la situation féminine de l’époque : l’absence de place dans l’espace public. Marion Hallet, historienne du cinéma, montre en effet dans son analyse de la série publiée par Genre & Écran que les femmes n’ont pas de voix reconnue dans l’arène sociale. Elles ne peuvent ni signer ni décider. L’anonymat de la chroniqueuse répond à cette problématique. Cette stratégie rappelle celle de nombreuses écrivaines qui ont dû composer avec les normes de leur temps pour être publiées et entendues : Aurore Dupin signe sous le nom de George Sand, Mary Ann Evans sous celui de George Eliot, tandis que les sœurs Brontë publient d’abord sous les noms de Currer, Ellis et Acton Bell. Dans des contextes différents, ces pseudonymes leur permettent d’intervenir dans le débat littéraire et social.

La philosophe Miranda Fricker nomme ce phénomène « injustice épistémique » : certaines personnes voient leur parole minorée ou décrédibilisée en raison de leur genre, de leur classe ou de leur position sociale.

La série rend ainsi visible ce mécanisme d’invisibilité. Le pouvoir de la narration apparaît dès lors comme un enjeu politique : celles qui n’y ont pas accès doivent inventer d’autres voies pour se faire entendre.

Raconter, c’est régner

En définitive, Bridgerton offre une leçon d’esprit critique : celui qui tisse le fil des récits oriente le jugement des autres. Derrière chaque histoire, qu’elle vienne d’une gazette clandestine, d’une blogueuse new-yorkaise ou de l’algorithme des réseaux sociaux, se cache une voix, donc une position et des intérêts. Savoir les identifier permet de décrypter les enjeux dissimulés dans chaque récit.

Aujourd’hui, « très chers lecteurs », lire un récit consiste ainsi, en filigrane, à interroger le pouvoir qu’il exerce sur nos jugements.

The Conversation

Emmanuelle Laboureyras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « La Chronique des Bridgerton » : quand raconter, c’est gouverner – https://theconversation.com/la-chronique-des-bridgerton-quand-raconter-cest-gouverner-283421

Loi contre les violences scolaires : une victoire des victimes ?

Source: The Conversation – in French – By Éric Debarbieux, Professeur émérite en sciences de l’éducation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Rédigée à la suite de la commission d’enquête parlementaire sur le scandale de Bétharram, la proposition de loi visant à protéger les enfants contre les violences en milieu scolaire a été adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale, marquant une rupture nette avec une longue histoire de la pédagogie fondée sur une idéologie punitive.


Le 1er juin 2026, l’Assemblée nationale a voté une loi visant à protéger les enfants et à lutter contre les violences en milieu scolaire. Il s’agit des violences commises par les adultes sur des élèves. Elle fait suite aux travaux d’une commission parlementaire rassemblée après la révélation de violences commises au sein de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram.

Dans cet article, ce texte sera considéré dans son surgissement issu de la mobilisation de collectifs de victimes, et de leurs alliés, comme dans le changement de regard sur l’enfant et l’éducation qu’il officialise.

Mais ce changement reste fragile et la période actuelle est grosse de contradictions qui peuvent faire de cette « victoire des victimes » une simple victoire d’étape, bien vite remise en cause dans un backlash éducatif, un retour du bâton qui ne serait pas que symbolique.

Contre la loi du silence

La loi du plus fort s’appuie sur la loi du silence. Être victime, c’est être silenciée. La sidération, la honte, le gaslighting, la colonisation du psychisme des victimes sont autant de mécanismes et d’émotions connus qui privent les victimes de leur parole, parfois de leur mémoire, et protègent les agresseurs.

Le silence des victimes a été tel qu’au début de ce siècle pouvait encore paraître un livre au titre évocateur : Les Victimes, des oubliées de l’histoire ?. La victimation secondaire qui consiste à ne pas écouter et à ne pas croire les victimes est un des éléments clés de cet oubli historique et systémique. Mais grâce en particulier aux luttes féministes, désormais intersectionnelles, bien des choses ont changé. Qu’on ne s’y trompe pas : les affaires de violences scolaires sont inscrites dans l’autorité patriarcale, renforcée par le côté « internat punitif » dans le cas de Bétharram et de plusieurs institutions qui ont été dénoncées.

Depuis #MeToo (2017), l’intense libération de la parole des femmes autorise la révélation des violences vécues en tant qu’enfants, quel que soit leur genre – et l’on sait bien qu’il est difficile pour un homme de s’avouer victime, en particulier de violences sexuelles.

Mais cela ne doit pas conduire à un fatalisme de la passivité éternelle des victimes. Grâce à la constitution de collectifs, d’associations, grâce aussi au courage de lanceurs d’alerte – trop souvent victimes secondaires placardisées – la parole a émergée, a été massivement entendue et crue, malgré les dénégations et les minimisations. Grâce aussi et au courage transpartisan de Violette Spillebout (députée Ensemble pour la République, EPR) et Paul Vannier (député La France insoumise, LFI) ainsi que par des alliances nouées, entre autres, avec les syndicats, malgré les manœuvres dilatoires de certains partis.

Aucun député n’a osé s’opposer au vote de ce texte, signe de l’extraordinaire force de cette parole, même si certains articles n’ont pas été votés – dont celui sur la levée du secret de la confession, auquel se sont opposées la droite et l’extrême droite.

Un nouveau regard sur l’enfant

Ce changement dans l’écoute des victimes est le signe du long changement historique des regards sur l’enfant. L’éducation a longtemps été considérée comme un dressage, comme une correction du trop-plein enfantin de nature et d’animalité. D’où la fondation d’une pédagogie du redressement, qui a dominé l’histoire de l’éducation occidentale jusqu’au XIXᵉ siècle.

Contrairement à une idée reçue et exploitée politiquement ad nauseam, ce n’est pas Mai-68 qui a placé l’enfant au centre, qui a démonétisé l’usage de la violence en éducation. Si l’on sait désormais ce que la thèse de Philippe Ariès sur la découverte de l’enfant avait d’excessif en niant l’amour pour l’enfant dans les familles anciennes, il n’en reste pas moins vrai qu’une profonde mutation du rapport à l’enfant s’est produite dès le XVIIIᵉ siècle et surtout au XIXᵉ siècle. Dans la modernité, l’enfant est progressivement devenu une valeur fondamentale de la famille.

Le développement postmoderne d’autres modèles familiaux ne remet pas en cause cette évolution : même dans la famille à la carte, l’amour pour l’enfant reste une valeur cardinale. L’idéal de non-violence – avec toutes les fragilités concrètes d’un idéal – impose de nouvelles normes à l’éducation : la modernité en privilégiant l’affection a dévalorisé la violence éducative. C’est à l’échelle des siècles qu’une nouvelle vision de l’enfant s’est imposée, jamais parfaitement, et avec tous les risques de l’enfermement dans un milieu familial restreint. Ce qui n’a pas empêché une cohabitation de cette image avec celle de l’enfant à dresser.

La loi qui vient d’être votée officialise cette valeur de la non-violence dans l’éducation scolaire. En témoignent cette modification du Code de l’éducation, avec l’ajout d’un article L. 111-7 est ainsi rédigé :

« L’école garantit le respect de la dignité et de l’intégrité physique et psychologique des élèves et des étudiants. Tout élève ou étudiant a droit à une formation sans violence morale ni physique et sans harcèlement. Tout recours aux châtiments corporels ou à tout autre traitement humiliant ou dégradant à leur encontre est interdit. »

La rupture légale avec la pédagogie du dressage est actée. Et, ce qui est tout aussi important, ce que l’on nomme les « violences éducatives ordinaires » sont clairement interdites.

Au risque du « backlash » éducatif

L’application de la loi ne sera pas simple. Des questions de moyens seront cruciales. La formation obligatoire ne sera pas aisée à mettre en place. Si elle consiste à ne rajouter que quelques heures à la formation initiale, l’impact sera restreint. En prônant la mise en place dans chaque école de lieux où recueillir la parole des enfants, elle marque un pas indispensable. Mais ce pas sera rendu difficile par le risque actuel d’une remise en cause autoritariste, politique et sociale d’une éducation bienveillante, qui accorde une valeur à cette parole de l’enfant (dont on comprendra qu’elle n’est pas celle du seul enfant victime).

L’autoritarisme est redevenu désirable et marque le débat politique et éducatif. Dans un sondage Ifop de 2023, une large majorité de Français (85 %) adhérait à l’affirmation que « l’autorité est une notion qui se perd en France de nos jours ».

Selon le Baromètre de la confiance politique du Cevipof, en 2025, 54 % des Français approuvent l’idée d’un « homme fort qui n’a pas besoin des élections ou du Parlement », et 73 % souhaitent « un vrai chef en France pour remettre de l’ordre ». Près de 30 % pensent que ce serait une solution que « l’armée dirige le pays ». Et 69 % pensent que la justice est « trop laxiste ».

Ce laxisme est aussi décrit au niveau éducatif, supposant que l’absence de sévérité, l’abandon d’une idéologie du respect par la crainte – et par les violences éducatives ordinaires – est responsable d’une décadence sociétale. Il est frappant d’entendre dans le discours politique combien l’« ensauvagement » de la jeunesse est un thème porteur.

Ce retour de « l’enfant sauvage » est celui d’un archaïsme anthropologique qui situe l’enfance comme âge de sauvagerie et de déraison. Mais un archaïsme réactivé sur « l’enfant des autres », dans une croyance en l’ethnoviolence. C’est aussi dans cet archaïsme que l’on peut lire le « choc carcéral » et le « choc d’autorité », réclamés par une partie de la classe politique comme seules solutions aux émotions soulevées par les violences révélées et les faits divers médiatisés.

Cela est aussi théorisé par certains praticiens, dont le pédiatre Aldo Naouri, qui, contre le pouvoir des mères, demandait une place pour le père. L’urgence serait de « restaurer nos valeurs fondamentales », à savoir « la hiérarchie au sein de la famille ». On comprend comment patriarcat et masculinisme peuvent s’appuyer sur une telle « théorisation ».

Sur le plan de l’éducation scolaire, la critique est portée par ceux qui se positionnent contre les « pédagogues », aux succès d’édition impressionnants. Citons la Fabrique du crétin (2005), l’ouvrage du polémiste Jean-Paul Brighelli, très relayé, selon lequel pédagogues et psychologues mènent l’école vers l’apocalypse, à force de prôner les droits de l’enfant et l’importance de sa parole contre la sagesse magistrale.

Le combat éducatif est aussi un combat politique.

The Conversation

En tant qu’expert extérieur je suis en contact (bénévole) avec le Comité de suivi de la Commission parlementaire sur les violences scolaires.

ref. Loi contre les violences scolaires : une victoire des victimes ? – https://theconversation.com/loi-contre-les-violences-scolaires-une-victoire-des-victimes-284747

En France, les signes avant-coureurs d’une crise institutionnelle majeure

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Salerno, Doctorant chercheur, Université Grenoble Alpes (UGA)

Inégalités d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics, compétition accrue entre élites, finances publiques sous tension : plusieurs indicateurs suggèrent que la France traverse une phase de fragilisation institutionnelle comparable à celles observées dans d’autres périodes de rupture historique.


Ces dernières années, les instabilités politiques en France se sont multipliées, impliquant toutes les strates de la population. En 2018, un mouvement populaire bref et violent, avec un gilet jaune en symbole de ralliement et une sociologie originale voit le jour. L’hiver 2023 voit l’un des mouvements de protestations et de grèves les plus massifs de son histoire récente en réponse à une nouvelle réforme du système de retraite. En juin de la même année éclate une série d’émeutes urbaines dans tout le pays à la suite de la mort de Nahel Merzouk. Enfin, en 2024, la France connaît une dissolution de l’Assemblée nationale et une censure du gouvernement, conduisant à trois renouvellements du gouvernement pour cette seule année, un bal inédit sous la Vᵉ République.

Différencier des troubles habituels de la vie politique d’un pays de signes précurseurs de changements institutionnels plus profonds est crucial pour déterminer le type de réponse à y apporter. Or, dans un monde politique où l’agenda est dominé par des cycles électoraux rapides et un système médiatique focalisé sur l’actualité, l’attention publique se fixe sur des événements ponctuels. Les réponses restent alors essentiellement symptomatiques : retraits de réformes, changements de gouvernement, sans traiter les conditions structurelles susceptibles d’en être la cause.

La théorie structurelle-démographique

La théorie structurelle-démographique proposée par Goldstone (1991) puis développée par Peter Turchin et ses collègues, analyse les périodes de changements institutionnels majeurs au travers de trois facteurs : la paupérisation du peuple, la polarisation des élites et la détresse fiscale de l’État. Elle a notamment permis en 2010 à Peter Turchin, à l’occasion d’une enquête prospective de Nature, de prévoir une période propice aux instabilités politiques aux États-Unis autour de 2020.

Cette théorie permet de comprendre et les périodes d’instabilités politiques comme le résultat de tensions émergeant de l’inadéquation croissante entre les institutions en place et des changements démographiques et économiques sur le temps long. Ces dernières manifestent alors une incapacité croissante à maintenir un contexte socio-économique permettant aux individus de poursuivre leurs aspirations.

Au centre des mécanismes décrits par cette théorie réside « la pompe à richesse » : la concentration du pouvoir économique et politique au sein d’une minorité, que ce soit via des systèmes fonciers et fiscaux avantageux ou une pression à la baisse sur les salaires. Ce mécanisme creuse les inégalités avec les membres les plus modestes de la société, mais affecte particulièrement les élites de rang inférieur et leurs aspirants, créant une fracture croissante en leur sein.

Après quelques décennies la majorité voit ses conditions de vie se dégrader tandis qu’une minorité prospère, le contrat social s’érode. La concentration du pouvoir ferme alors la porte aux aspirants toujours plus nombreux, la compétition entre élites s’intensifie, leur cohésion disparaît et des factions émergent. Ces aspirants, privés des ressources pour satisfaire leurs ambitions, remettent en question leur allégeance au système, mobilisent les masses paupérisées et se muent en contre-élites cherchant à modifier les règles du jeu.

Dans les sociétés contemporaines, la pression mise sur les institutions par la surproduction d’élites et l’appauvrissement de la population peuvent en théorie être régulés par des investissements et des réformes appropriées, à condition que cela soit permis par les finances publiques en bonne santé.

A contrario, lorsque l’État est accablé par la dette et perçu comme illégitime, sa capacité de régulation s’érode. À ce moment-là, la paupérisation du peuple, le factionnalisme des élites et la tension fiscale créent un contexte dans lequel même des chocs relativement faibles peuvent déclencher des crises disproportionnées.

Les précurseurs d’une crise institutionnelle en France ?

Dans une étude récente, nous avons appliqué cette théorie à l’histoire récente de la France. Selon ses auteurs, la France serait sur une trajectoire analogue à celle décrite pour les États-Unis. Malgré le fait que les inégalités de revenus restent contenues grâce aux mécanismes de redistribution, les difficultés d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics se sont en revanche fortement accrues depuis 1980. Alors même que les valeurs nationales sous-estiment l’impact de ces dernières sur des populations spécifiques ; jeunes et banlieues pour l’accès à l’emploi, urbains pour la propriété (comme le montre le graphique ci-dessous) et ruraux pour l’accès aux services publics.

La compétition entre élites, que ce soit sur le plan économique ou politique s’est également fortement accentuée sur la même période. En témoigne la croissance des inégalités de richesse au sein du premier centile, montrant que la part détenue par le top 0,001 % a augmenté de 520 % contrairement à celle détenue par les derniers membres de ce centile (en vert dans la Fig. 2) qui n’augmente « que » de 60 %.

Sur le plan politique, la croissance du nombre de candidats aux élections législatives, présidentielles a doublé depuis 1980. La diminution du seuil pour former un groupe parlementaire est passée de 30 à 15 entre 1958 et 2023, sous la pression des députés pour former de nouveaux groupes, témoignant d’une division croissante des élites au parlement.

Dans le même temps, les finances publiques subissent une pression d’ampleur historique. La dette atteint en effet un niveau élevé (110 % du PIB en 2023), sous l’effet combiné du vieillissement démographique et de l’obsolescence progressive du système fiscal, dans un contexte d’engourdissement législatif lié à la fragmentation croissante des élites.

À ces tensions budgétaires s’ajoute une érosion marquée de la confiance dans les institutions, que l’on peut appréhender à travers la hausse du taux d’abstention électorale. Il en résulte une forme de calcification institutionnelle, au moment même où la capacité d’adaptation apparaît plus nécessaire que jamais.

Le rapport Dette/PIB rapporté par l’Insee. L’abstention est calculé en moyenne arithmétique sur les données électorales interpolées (municipales, cantonales, présidentielles, législatives) entre 1958 et 2023 à partir des données de L de Boissieu.
Salerno, Fourni par l’auteur

Pour la France d’aujourd’hui, les indicateurs de la théorie structurelle-démographique convergent pour faire état d’une crise : paupérisation relative des classes populaires et moyennes, fermeture progressive des voies d’accès à la propriété et aux services publics, intensification de la compétition intraélitaire, paralysie législative et défiance historique envers les institutions.

Les crises structurelles-démographiques ont ceci de particulier qu’elles paralysent les conditions mêmes de leur résolution.

Toute réforme ambitieuse capable d’en traiter les causes profondes – redistribution de la richesse, assainissement des finances de l’État – exige précisément la cohésion politique dont la dissolution est au cœur de la crise. C’est une tension fondatrice de ces moments : l’urgence d’agir et l’incapacité croissante à le faire se renforcent mutuellement.

Quelles issues possibles ?

L’histoire offre pourtant un éventail de sorties possibles. Le New Deal américain des années 1930 montre que ces moments de crise peuvent aboutir à des reconfigurations institutionnelles profondes et durables, lorsque des coalitions suffisamment larges parviennent à s’imposer. À l’inverse, leur absence a conduit d’autres sociétés vers des ruptures violentes, comme en France en 1789.

Les trajectoires prises par une société lors d’une crise ne sont pas uniquement dictées par sa sévérité. Elles sont aussi des moments dans lesquels la capacité des acteurs à saisir les opportunités pour forger un nouveau contrat social est particulièrement importante. Les origines structurelles de cette crise nous invitent à sortir du temps court, celui des cycles électoraux et des médias pour prendre au sérieux le temps long. Non pour céder au fatalisme, mais pour comprendre que les fenêtres d’opportunité pour des réformes structurelles sont rares, et que les sociétés qui les ont saisies s’en sont mieux sorties que celles qui l’on subit.


Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106 en partenariat avec The Conversation France.

The Conversation

Nicolas Salerno est président de la Société Française de Cliodynamique. Son travail de thèse est financé par l’ANR, PEPR sous-sol, DyMod (22-EXSS-0003).

Olivier Vidal a reçu des financements de ANR et QCF.

ref. En France, les signes avant-coureurs d’une crise institutionnelle majeure – https://theconversation.com/en-france-les-signes-avant-coureurs-dune-crise-institutionnelle-majeure-284468

Le « resilient trade » : vers une nouvelle doctrine du commerce international ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marie Cardebat, Professeur d’économie à l’Université de Bordeaux et Professeur affilié à l’INSEEC Grande Ecole, Université de Bordeaux

C’est une évolution qui passe sous les radars. Le développement du commerce international, qui semblait inéluctable, marque le pas. Alors que les États-Unis et la Chine pratiquent un néomercantilisme, l’Union européenne esquisse une troisième voie originale.


Le commerce international se fragmente. Sa part dans le PIB mondial se réduit sensiblement depuis la crise des subprimes de 2008 (Cf. Graphique 1). Une controverse sémantique existe pour caractériser ce phénomène. Les institutions internationales, nées dans l’après-guerre pour accompagner l’essor des échanges internationaux, se refusent à parler de « démondialisation ». Alors on invente des mots, comme slowbalization ou newbalization. Au fond, ce débat importe peu, car le constat d’une fragmentation du monde et d’un recul des échanges est, quant à lui, bien partagé. Le consensus est que la mondialisation ne repartira pas.

Les cycles de la mondialisation

Finalement, ce n’est pas très surprenant. La période actuelle nous rappelle simplement que la mondialisation n’est ni un phénomène continu ni immuable. Le graphique suivant révèle les phases historiques d’expansion et de contraction des échanges. Derrière ces cycles on retrouve une alternance des paradigmes économiques qui fondent des doctrines du commerce international.

*Part du commerce international dans le PIB mondial *


Coface

Le mercantilisme des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, qui reposait sur l’idée que la puissance économique dépendait de l’accumulation des richesses où l’État devait favoriser les exportations et limiter les importations, s’est ainsi effacé sous l’influence de la pensée classique libre-échangiste qui a démontré qu’un commerce basé sur un principe de spécialisation des pays n’était pas un jeu à somme nulle et que tous les participants à l’échange y gagnaient. C’est ainsi que la première mondialisation a vu le jour au milieu du XIXᵉ siècle. Avant de s’effondrer au début du XXᵉ siècle.

Un même cycle de mondialisation-démondialisation se joue sous nos yeux, entre la mondialisation de l’après-guerre et le retournement post-crise des subprimes. Pourquoi ces cycles ?




À lire aussi :
Protectionnisme et géopolitique : le retour de l’Histoire


Le coût social de la mondialisation

Logique selon Dani Rodrik, économiste à Harvard, qui explique que la mondialisation contient en elle-même les germes de sa propre destruction. En créant des perdants dans les secteurs importateurs, soumis à la concurrence étrangère, elle soulève un mécontentement social qui alimente les idéologies populistes. Il interprète ainsi l’émergence du fascisme et du communisme au début du XXᵉ siècle et la résurgence des mouvements populistes au XXIᵉ siècle. L’hypermondialisation des décennies 1990 et 2000 ayant généré d’importantes externalités sociales négatives avec son lot de délocalisations vers les zones à moindres coûts.

Cette montée du populisme et ses replis nationalistes marquent un retour au mercantilisme. L’idée qu’il faut systématiquement un commerce extérieur excédentaire pour accaparer des richesses limitées à l’échelle mondiale est au centre des politiques commerciales et industrielles chinoises depuis plus d’une trentaine d’années. Ce mercantilisme est insidieux, mais bien réel : captation des productions, des ressources, des technologies pour alimenter l’export sont au cœur de la stratégie chinoise. Toutefois, la figure marquante du néomercantilisme reste sans conteste Donald Trump. La doctrine reste la même : essayer de prendre une plus grosse part du gâteau à travers une politique commerciale et industrielle très agressive vis-à-vis des partenaires commerciaux.

L’Europe libérale désemparée face au néomercantilisme

Au milieu, l’Europe, dont la construction repose sur des principes de libre concurrence et de coopération multilatérale, se trouve désemparée. Souvent raillée pour la lenteur de son processus décisionnel, l’UE est pourtant en train de faire émerger progressivement une nouvelle doctrine du commerce international que l’on peut qualifier de « Resilient trade ». En quoi consiste-t-elle ?

Le resilient trade repose sur l’articulation de deux conceptions complémentaires des échanges internationaux : le friend shoring et le near shoring. Ironie du sort, c’est la secrétaire au trésor américaine (l’équivalent de notre ministre de l’économie), et ancienne gouverneur de la Fed (la Banque centrale américaine), qui a popularisé le concept de friend shoring en 2022. L’idée est simple. Il s’agit de recentrer les relations commerciales avec les pays « amis » (« We can count on »), qui partagent des valeurs communes, respectent la propriété intellectuelle et ont des règles stables.

L’émergence rapide de la doctrine du « resilient trade »

Face au néomercantilisme chinois et américain, l’UE applique à marche forcée cette nouvelle conception des échanges. Elle a finalisé en un temps record des accords commerciaux bilatéraux de très grande envergure : Mercosur (17 janvier 2026), Inde (27 janvier 2026), Australie (24 mars 2026), Mexique (22 mai 2026, pour ce dernier comme pour l’Inde les accords sont conclus, mais non encore ratifiés).

En cinq mois, Ursula von der Leyen a appliqué le friend shoring avec des pays représentant un potentiel marchand de près de 2 milliards de personnes. Elle parle de de-risking des échanges. C’est une réponse stratégique forte qui redéfinit les priorités commerciales de l’Europe et qui utilise la voie des accords bilatéraux pour redéfinir une forme de multilatéralisme. Si l’on tentait un oxymore, on parlerait de « multi-bilatéralisme ».

France 24 – 2026.

Parallèlement, l’UE tente de protéger ses chaînes de valeurs fragilisées par la situation géopolitique. Le near shoring consiste justement à raccourcir ces chaînes de valeurs en relocalisant une partie de la production et maillant un réseau de fournisseurs et de sous-traitants plus proches. Le Maroc, la Tunisie, les pays balkaniques ou la Turquie revêtent ainsi une importance stratégique renouvelée. Mais le renforcement du marché unique représente sans doute le principal point de cette stratégie.

Le rapport Draghi pour inspiration

Le très commenté rapport Draghi de septembre 2024 constitue la source d’inspiration de la stratégie européenne de near shoring, bien que le terme ne soit pas utilisé. Il promeut un approfondissement du marché intérieur et une politique industrielle européenne visant à sécuriser les chaînes de valeur régionales. On sort ici d’une politique de la concurrence à tout prix pour aller vers une politique de résilience et de compétitivité pour l’industrie européenne. Cela passe par des investissements importants et des coopérations intraeuropéennes qui viendront renforcer la notion de near shoring.

Le resilient trade repose sur un cocktail de politiques commerciales et industrielles ciblées qui s’écartent fondamentalement des principes purs de libre-échange et de libre concurrence. L’UE redéfinit ainsi sa doctrine commerciale pour privilégier la résilience à l’efficacité pure. Ce resilient trade européen pourrait bien s’imposer comme la nouvelle doctrine du commerce international pour l’ensemble des pays voulant prendre leurs distances avec le néomercantilisme du binôme sino-américain.

The Conversation

Jean-Marie Cardebat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le « resilient trade » : vers une nouvelle doctrine du commerce international ? – https://theconversation.com/le-resilient-trade-vers-une-nouvelle-doctrine-du-commerce-international-284454

Des scientifiques ont identifié des sons émis par huit espèces de poissons

Source: The Conversation – in French – By Darienne Lancaster, PhD Candidate – Marine Ecology and Acoustics, University of Victoria

Avez-vous déjà rêvé de nager comme un poisson ? Ou peut-être avez-vous souhaité parler comme un poisson ?

Dans un récent article publié dans le Journal of Fish Biology, notre équipe de l’Université de Victoria a étudié les sons étranges et uniques émis par différentes espèces de poissons le long de la côte de la Colombie-Britannique.

Les chercheurs savent depuis des siècles que certains poissons produisent des sons. Le philosophe et scientifique grec Aristote a même écrit sur le sujet. Cependant, nous savons très peu de choses sur les sons de différentes espèces de poissons, car il est difficile de déterminer l’origine d’un bruit sous l’eau.

Pour identifier le poisson émetteur de chaque son, notre équipe a déployé un réseau de localisation acoustique sous-marine dans le détroit de Barkley, en Colombie-Britannique. Conçu par Xavier Mouy, collaborateur du projet, ce réseau nous a permis de trianguler les sons avec précision et de les associer à des coordonnées.

Grâce à cette triangulation et à des enregistrements vidéo sous-marins, nous avons pu associer des sons aux espèces qui les émettaient. Au cours de notre étude, nous avons répertorié plus de 1 000 sons de poissons et les avons associés à huit espèces des récifs rocheux : la morue-lingue, la perche de pilotis, le sourcil de varech et cinq espèces de sébastes (cuivré, à dos épineux, noir, canari et vermillon).

Nous avons été particulièrement enthousiasmés par l’identification de sons émis par les sébastes canari et vermillon, car il n’avait jamais été documenté que ces espèces produisaient des sons.

Différencier les sons des poissons

Nous avons voulu déterminer si les sons de différentes espèces étaient suffisamment caractéristiques pour pouvoir être distingués les uns des autres. Pour ce faire, nous avons créé un modèle d’apprentissage machine à partir de 47 caractéristiques sonores, telles que la fréquence (hauteur du son) et la durée, afin de comprendre les particularités de chaque espèce.

Les sébastes noirs produisent par exemple un long grondement semblable au coassement d’une grenouille, tandis que les sébastes à dos épineux émettent une série de petits coups et de grognements. Le modèle sonore a permis de prédire avec une précision pouvant atteindre 88 % à quelle espèce appartenait chaque son. Ce résultat a surpris et enthousiasmé notre équipe, car de nombreuses espèces de poissons des récifs rocheux sont étroitement apparentées.

Nous savons que certaines espèces émettent des sons caractéristiques lors d’activités telles que la parade nuptiale ou la défense de leur territoire. Nos recherches ont montré que de nombreuses espèces produisent également des sons lorsqu’elles fuient d’autres poissons.

Ainsi, le sébaste cuivré et le sébaste à dos épineux émettent des grognements beaucoup plus fréquemment lorsqu’ils sont poursuivis par de gros poissons. Nous avons également enregistré les sons émis lorsqu’ils se nourrissent ou qu’ils ont des activités agressives, comme la poursuite.

Les sons dans les recherches futures

Nous avons également utilisé des appareils photo stéréo pour mesurer la longueur des poissons. Nous avons trouvé que les poissons de petite taille émettent des sons à plus haute fréquence (plus aigus) que les gros, ce qui pourrait permettre aux scientifiques d’estimer la taille d’un poisson en écoutant les sons qu’il produit. Cette découverte pourrait servir dans le domaine de la préservation, car l’estimation de la taille des poissons est un outil essentiel pour gérer les populations.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Notre équipe prévoit d’appliquer ces recherches pour améliorer les efforts de protection de la mer. Maintenant que nous savons que nous pouvons distinguer les sons émis par différentes espèces de poissons, de nombreuses possibilités s’offrent à nous pour convertir des outils acoustiques en méthodes de surveillance.

Nous pouvons créer des détecteurs de sons adaptés à chaque espèce qui nous indiqueront où vivent les poissons sans les déranger. Cette avancée aura des répercussions importantes sur les efforts de préservation, et les techniques que nous avons utilisées pourront être reprises par les scientifiques du monde entier pour étudier les sons de différentes espèces de poissons.

À l’avenir, notre équipe envisage de mettre au point une méthode de comptage des poissons à partir d’enregistrements acoustiques, en dénombrant le nombre de cris émis par chaque espèce.

Nous souhaitons également comparer les sons enregistrés dans le détroit de Barkley à ceux enregistrés dans d’autres régions de la Colombie-Britannique afin de déterminer si les poissons ont des accents ou des dialectes particuliers.

L’utilisation d’enregistrements sonores sous-marins pour étudier les poissons présente de nombreux avantages. Cette méthode est peu invasive et les enregistreurs acoustiques peuvent collecter des informations pendant des mois, voire des années, dans des zones difficiles d’accès ou à faible visibilité. À terme, la surveillance acoustique sous-marine pourrait devenir un outil important pour les défenseurs de l’environnement et les gestionnaires de la pêche.

La Conversation Canada

Darienne Lancaster a reçu un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) et du Fonds de recherche scientifique concurrentielle (FRSC) de Pêches et Océans Canada. Elle est affiliée à Pêches et Océans Canada.

ref. Des scientifiques ont identifié des sons émis par huit espèces de poissons – https://theconversation.com/des-scientifiques-ont-identifie-des-sons-emis-par-huit-especes-de-poissons-274941

Pourquoi le racisme n’est-il pas considéré comme un risque professionnel dans le soccer ?

Source: The Conversation – in French – By Maame De-Heer, Doctor of Public Health Candidate, Loma Linda University

Lorsqu’un partisan du Tottenham Hotspur a lancé une peau de banane qui a atterri près de l’attaquant d’Arsenal Pierre-Emerick Aubameyang lors d’un match entre les deux grands rivaux londoniens, un photographe a immortalisé la scène. Cette image est devenue l’un des symboles les plus marquants du racisme dans le soccer.


L’intention derrière cet acte a été largement reconnue et condamnée par l’ensemble du monde du soccer. Indignés, les dirigeants du club ont publiquement dénoncé cet acte, tandis que l’entraîneur d’Arsenal, Unai Emery, a souligné que « personne n’accepte » de tels incidents.

Le supporter a été condamné à une amende de 500 livres sterling (plus de 900 dollars canadiens) et interdit de stade pendant quatre ans. Cette même saison, les droits télévisés de la Premier League, la première division anglaise, s’élevaient à 5,1 milliards de livres sterling (plus de 9 milliards de dollars canadiens).

La persistance des incidents racistes, conjuguée à des sanctions inégales et à des réponses qui s’attaquent aux symptômes plutôt qu’aux causes, révèle un cadre de gouvernance incapable de protéger les joueurs ou de dissuader les auteurs de tels actes.

Dans certains cas, les joueurs victimes d’insultes racistes ont été encouragés – par des supporters, des commentateurs et des officiels – à considérer ces comportements comme une réalité regrettable du sport. Plus troublant encore, les victimes ont parfois été tenues pour responsables d’avoir provoqué ou alimenté les insultes qu’elles subissaient. De telles réactions non seulement banalisent le racisme, mais détournent également la responsabilité des auteurs et des institutions chargées de garantir des environnements sportifs sûrs et inclusifs.

En 2019, après que des joueurs anglais ont subi des insultes racistes en Bulgarie, l’Union des associations européennes de football (UEFA) a infligé une amende de 75 000 euros (121 000 dollars canadiens) à la Fédération bulgare de football. Au regard des ressources financières considérables du soccer, cette sanction n’avait rien de dissuasif et ne témoignait d’aucun engagement institutionnel sérieux.

Les instances dirigeantes du soccer ont passé des décennies à élaborer et à promouvoir des initiatives antiracistes très visibles et symboliquement puissantes. Ces démarches comprennent souvent des campagnes de sensibilisation, des déclarations publiques, des cérémonies d’avant-match et des messages disciplinaires destinés à afficher un engagement en faveur de l’inclusion. Si de telles mesures peuvent sensibiliser le grand public et témoigner d’une certaine préoccupation institutionnelle, elles ont été critiquées pour leur incapacité à produire des changements structurels réels ou à réduire sensiblement les comportements racistes dans le sport.




À lire aussi :
Déficits spectaculaires et revenus records : les cycles financiers de la FIFA, une stratégie gagnante


Ce que la caméra ne montre pas

Sous le vernis respectable de la Premier League, des réseaux de centres de formation expédient des adolescents noirs et métis vers l’Europe, avec un minimum de surveillance et encore moins de protection.

Dès 2008, The Observer rapportait l’existence d’environ « 500 “académies” de soccer non agréées rien qu’à Accra, la [capitale du Ghana] », la plupart dirigées par des personnes incapables de fournir la moindre preuve d’expérience professionnelle.

Au Mali, les familles versaient en moyenne de 2000 à 3000 euros, souvent l’équivalent de toutes leurs économies, parfois réunies en vendant leur maison, à des agents promettant des essais en Europe qui ne se concrétisaient jamais.

Le racisme dans les stades permet à des institutions comme la FIFA et la Premier League de se poser en solution à un problème qu’elles traitent comme venant de l’extérieur, plutôt que d’admettre qu’il est ancré dans leurs propres structures.

Il est bien plus difficile de mener campagne contre ce type de problème, précisément parce qu’il est déjà inscrit au cœur même de l’institution. Les instances sportives ne peuvent pas lancer un mot-clic contre leurs propres politiques de migration de main-d’œuvre.

Ce que révèlent réellement les recherches

Une étude de 2024 a révélé que plus de la moitié des 101 joueurs de soccer professionnel interrogés déclaraient souffrir de détresse psychologique, le racisme étant identifié parmi les facteurs de stress psychosocial contribuant à l’épuisement et à la dégradation de la santé mentale.

Ces conclusions ne sont pas nouvelles. Un article publié en 2020 dans le British Journal of Sports Medicine établissait que les modèles de santé mentale dans le soccer professionnel ignorent systématiquement le racisme en tant que problème structurel, le traitant plutôt comme une série d’incidents isolés. Les fédérations ont accès à ces données. Certaines contribuent même au financement de la recherche. Ce qui leur manque, c’est la volonté structurelle de traiter le racisme comme un enjeu de sécurité au travail plutôt que comme un problème d’image.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Le racisme dans le soccer est depuis longtemps présenté comme un problème éthique. C’est aussi un problème de santé au travail. Les insultes racistes ne sont pas qu’une succession d’affronts isolés : elles produisent les mêmes traces biologiques que n’importe quel autre agent toxique en milieu professionnel.

Une exposition chronique à la discrimination élève le taux de cortisol et les marqueurs inflammatoires. Les chercheurs appellent cela la « charge allostatique », ce qui se traduit concrètement par une prévalence accrue de l’hypertension, des troubles du sommeil et un vieillissement cellulaire prématuré.

Ces risques touchent les personnes qui évoluent professionnellement dans des environnements hostiles sur le plan racial.

Les footballeurs en sont un exemple trop souvent ignoré. Une enquête de 2024 menée par la FIFPRO, le syndicat mondial des joueurs, a révélé que 83 % des syndicats de joueurs signalaient que les abus et la violence contribuaient directement aux problèmes de santé mentale de leurs membres, et que 88 % jugeaient que la menace de violence avait des répercussions négatives sur les performances en match.

Pourtant, aucune fédération ne classe les insultes racistes parmi les conditions dangereuses nécessitant des mesures d’atténuation systématiques. Il existe des protocoles pour les ruptures ligamentaires et les commotions cérébrales. Il n’en existe aucun équivalent pour les joueurs qui reçoivent des menaces de mort en ligne la veille d’un match.

Qui protège les joueurs ?

La Coupe du monde de la FIFA 2026, comme celles qui l’ont précédée, comportera des dangers que la FIFA ne prend pas en compte.

Des milliers de joueurs, de membres du personnel et de supporters issus de minorités racialisées entreront dans des stades dont les dispositifs de sécurité ne sont pas conçus pour faire face au poids cumulatif d’environnements racistes.

Le Cadre des droits de la personne de la FIFA promet l’inclusion. Il ne promet pas de surveillance axée sur la santé. Les fédérations connaissent les données scientifiques. Ce qu’elles n’ont pas fait, c’est traiter le racisme comme le problème de sécurité au travail qu’il est réellement.

La Coupe du monde 2026 en Amérique du Nord apportera les promesses habituelles : unité, respect et responsabilité. Elle se présentera comme une célébration des cultures. Ce qu’elle n’apportera presque certainement pas, c’est un bilan honnête sur qui tire profit du travail des athlètes noirs et de couleur, et qui les protège quand les abus commencent.

La question pour 2026 n’est pas de savoir si un autre joueur sera pris pour cible. C’est de savoir si quelqu’un, parmi ceux qui détiennent le pouvoir, nommera enfin le système qui rend cela inévitable.

Tant que ce ne sera pas le cas, les campagnes ne sont pas un échec. Elles font exactement ce pour quoi elles ont été conçues : soigner les apparences pendant que la structure, elle, demeure inchangée.

La Conversation Canada

Maame De-Heer est affiliée à Power of Love Canada.

Taylor McKee reçoit du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. Pourquoi le racisme n’est-il pas considéré comme un risque professionnel dans le soccer ? – https://theconversation.com/pourquoi-le-racisme-nest-il-pas-considere-comme-un-risque-professionnel-dans-le-soccer-284879

Des villes plus inclusives grâce à l’IA ? Oui, si les communautés gardent la main

Source: The Conversation – in French – By Shin Koseki, UNESCO Chair Professor in Urban Landscape, Université de Montréal

L’intelligence artificielle ouvre de nouvelles possibilités pour documenter et planifier l’inclusivité urbaine. Mais peut‑elle vraiment y contribuer sans écraser ce que vivent les gens derrière des modèles qui transforment nos rues en simples scores sur une carte ?


Une ville se comprend souvent à hauteur de trottoir. Un banc bien placé, un passage piéton lisible, un éclairage rassurant, une rampe d’accès, un coin d’ombre ou un arrêt d’autobus protégé peuvent transformer l’expérience quotidienne d’un lieu. À l’inverse, une bordure trop haute, une rue hostile, un parc mal entretenu ou une place où l’on ne se sent pas bienvenu peuvent exclure, parfois sans bruit. Le problème n’est donc pas de demander à l’IA de juger la ville à la place des citoyens, mais de savoir comment l’utiliser pour rendre visibles des formes d’exclusion que les outils classiques détectent mal.

Les espaces publics comme les rues, parcs, places, marchés, bibliothèques et promenades comptent parmi les infrastructures collectives les plus importantes des villes. D’ailleurs, ils occupent environ le tiers du territoire urbain à l’échelle mondiale. Leur valeur n’est pas seulement esthétique. Bien conçus et bien entretenus, ils soutiennent la vie sociale, l’activité économique, la santé, la mobilité et la capacité des citoyens à se rencontrer.

Mais il ne suffit pas qu’un lieu soit officiellement « ouvert à tous » pour qu’il soit réellement accessible, accueillant et sûr pour chacun. Les femmes, les enfants, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les nouveaux arrivants, les personnes racisées, les personnes pauvres ou celles qui ne maîtrisent pas les codes implicites d’un quartier peuvent vivre la même rue de façons très différentes, notamment selon l’âge, le genre ou le handicap. Ce qui paraît neutre dans un plan d’aménagement peut devenir, dans la vie réelle, une source d’inconfort, de peur, d’évitement ou d’exclusion.




À lire aussi :
Les voitures restreignent le droit des enfants de profiter de la ville. Voici des projets qui font la différence


C’est là que l’IA peut devenir utile, non comme solution magique, mais comme outil de diagnostic. Ancrée dans les réalités locales et nourrie par l’expérience des communautés, elle peut aider les villes à mieux voir ce que leurs méthodes classiques laissent dans l’ombre, sans remplacer le jugement humain ni la décision démocratique.


Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connaît de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, The Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.

Pourquoi l’inclusion urbaine ne peut pas rester un idéal abstrait

L’inclusion est devenue un mot central des politiques urbaines. L’objectif 11 des Nations unies demande explicitement de rendre les villes et les établissements humains inclusifs, sûrs, résilients et durables, et insiste sur la planification participative ainsi que sur l’importance de données mieux ventilées pour guider l’action publique. À Montréal, par exemple, la Politique équité, diversité, inclusion et antiracisme de la Ville vise à reconnaître les discriminations systémiques, à renforcer l’équité territoriale et économique et à favoriser une participation publique plus inclusive.

Ces orientations sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas. Les inégalités urbaines se vivent dans des gestes ordinaires : aller au travail, traverser une rue, laisser un enfant jouer dehors, attendre l’autobus, participer à une fête de quartier, manifester, se reposer ou flâner sans être soupçonné d’être « hors de sa place ».

Les espaces publics sont aussi des lieux de culture, de sociabilité et de démocratie. Lorsqu’ils excluent, les effets dépassent l’inconfort : ils peuvent toucher la santé, réduire la participation sociale, affaiblir la confiance envers les institutions et priver la collectivité de la contribution de nombreux résidents, notamment parce que ces exclusions influencent les conditions de vie et l’accès aux ressources.

Les méthodes actuelles ne suffisent pas

Les municipalités disposent déjà d’outils pour évaluer leurs rues, leurs parcs et leurs équipements : inspections, consultations publiques, audits d’accessibilité, enquêtes, observations de terrain, données de mobilité. Ces méthodes sont utiles. Elles restent toutefois souvent fragmentaires, coûteuses, ponctuelles et difficiles à déployer à grande échelle.

Elles comportent aussi un angle mort : elles mesurent mieux ce qui est visible et standardisable que ce qui est vécu. Une rue peut respecter certaines normes techniques tout en demeurant peu accueillante pour une personne âgée, peu lisible pour un nouvel arrivant, anxiogène pour une femme qui rentre tard, ou impraticable pour une personne qui se déplace avec une aide à la mobilité. À l’inverse, certains lieux peuvent être très appréciés par des communautés locales pour des raisons que les indicateurs classiques ne captent pas : habitudes, mémoire, usages informels, ambiance, sentiment d’appartenance.

Ces constats posent une question simple : comment mieux évaluer la capacité réelle des espaces publics à accueillir la diversité des populations urbaines ?




À lire aussi :
« Pas dans ma cour » : Les deux faces du NIMBYisme québécois


Ce que l’IA peut apporter, et ce qu’elle ne peut pas faire seule

Depuis une quinzaine d’années, les sciences sociales computationnelles combinent sciences sociales, informatique, statistiques, données numériques et modélisation pour repérer, à grande échelle, certains motifs dans les comportements individuels et collectifs, comme l’ont montré les travaux fondateurs du domaine. En ville, elles ne remplacent ni les enquêtes ni l’observation de terrain : elles les complètent.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Les approches actuelles sont prometteuses, mais risquées. Elles peuvent aider à repérer des régularités urbaines ou à produire des évaluations visuelles comme StreetScore, mais les données peuvent être biaisées, les images de rue ne disent pas tout et un score peut donner une impression de précision tout en effaçant le contexte social, historique et culturel des lieux, comme le rappellent les débats sur les limites des modèles. Une IA pour la ville ne devrait donc jamais être seulement une machine à classer des rues. Elle doit être un outil de discussion, de diagnostic et de responsabilité publique.

Coproduire l’IA avec les communautés

Dans notre étude Street Review menée à Montréal et publiée dans Cities, nous avons combiné recherche participative, évaluations d’images de rue, entretiens, groupes de discussion et apprentissage automatique, dans la continuité d’une première méthode participative publiée dans Habitat International. Vingt-huit résidents ont participé à des entretiens et à l’évaluation d’images, tandis qu’environ 45 000 images de rue Mapillary étaient analysées. L’objectif était de relier les perceptions d’inclusivité à des caractéristiques physiques comme les trottoirs, l’entretien, la verdure, les bancs ou la qualité du bâti.

Les résultats montrent que les perceptions varient selon les groupes, et que des éléments très concrets, notamment la qualité des trottoirs et du bâti, pèsent fortement dans le sentiment d’inclusion, parfois davantage que la seule présence de verdure. Des cartes par profils d’usagers peuvent ainsi faire apparaître des écarts que des moyennes générales masqueraient.

L’enjeu n’est pas seulement de produire une carte. Il s’agit de faire entrer l’expérience vécue dans la manière même dont l’outil est conçu.

Coproduire l’intelligence artificielle signifie que les communautés ne sont pas consultées à la toute fin, une fois le système déjà construit. Elles participent à la définition du problème, au choix des critères, à l’évaluation des images, à l’interprétation des résultats et à la discussion sur les usages acceptables de l’outil.

Dans un cycle de vie participatif de l’IA, cette collaboration se poursuit aussi après le déploiement, car les villes changent, les usages évoluent et les modèles doivent être corrigés lorsqu’ils se trompent ou lorsqu’ils simplifient trop la réalité. Une telle approche peut aider les villes à mieux cibler leurs interventions.


Des garde-fous indispensables

Ces outils ne seront utiles qu’à trois conditions. D’abord, les villes doivent être transparentes sur les données utilisées, les limites des modèles et les décisions qui pourront en découler, car transformer des phénomènes sociaux complexes en mesures mathématiques peut faire perdre un contexte essentiel. Ensuite, les résultats doivent être vérifiés auprès de groupes variés, car un modèle entraîné sur un public restreint peut reproduire ses angles morts. Enfin, la responsabilité politique doit rester humaine : l’IA peut signaler des écarts et soutenir un diagnostic, mais elle ne doit pas décider seule de la valeur d’un lieu ni des communautés qui méritent une intervention.

Une ville inclusive ne se décrète pas par algorithme. Elle se construit par des choix publics.

Mieux voir pour mieux agir

Les villes ont besoin de meilleures données et d’une meilleure écoute. Développée avec les communautés, l’IA peut relier les observations locales à l’échelle métropolitaine, rendre visibles des écarts que les administrations soupçonnent sans toujours pouvoir les mesurer, et reconnaître l’expertise des résidents.

Le défi n’est donc pas de rendre la ville « intelligente » au sens technologique du terme. Il est de la rendre plus attentive, plus responsable et plus juste.

La Conversation Canada

Shin Koseki a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec et du Fonds Nouvelle Frontière en Recherche pour les projets associée à l’utilisation de l’IA pour améliorer la qualité de l’espace public.

Rashid Mushkani a reçu un financement du Fonds de recherche du Québec pour ce projet.

ref. Des villes plus inclusives grâce à l’IA ? Oui, si les communautés gardent la main – https://theconversation.com/des-villes-plus-inclusives-grace-a-lia-oui-si-les-communautes-gardent-la-main-282825

Pourquoi l’Afrique et le monde restent dangereusement mal préparés à la prochaine pandémie

Source: The Conversation – in French – By Oyewale Tomori, Fellow, Nigerian Academy of Science

Alors que la nouvelle de l’épidémie d’Ebola se répandait à la mi-mai 2026, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié un rapport sur les pandémies. Il s’intitulait : « Un monde au bord du gouffre : priorités pour un avenir résilient face aux pandémies ».

Ce document a été rédigé par le Conseil mondial de suivi de la préparation de l’OMS. Il explique pourquoi le monde n’est pas mieux préparé aux pandémies dix ans après qu’Ebola a mis en évidence de graves failles dans les systèmes de santé.

Et cela, six ans après que la COVID-19 a transformé ces failles en catastrophe mondiale. Il ajoute que les investissements dans la préparation aux pandémies n’ont pas suivi le rythme de l’augmentation du risque de pandémies.

Le Conseil mondial de suivi de la préparation est un organe indépendant de surveillance et de responsabilisation créé en 2018 par l’OMS et la Banque mondiale. Son objectif était de renforcer la préparation aux crises sanitaires mondiales. Il est composé de dirigeants politiques, de responsables d’agences internationales et d’experts de renommée mondiale. Sa mission consiste à évaluer les progrès mondiaux en matière de renforcement et de maintien des capacités de prévention, de détection et de réponse aux urgences sanitaires.

Le rapport a été publié en pleine épidémie d’Ebola. Cette fois-ci, elle a débuté en République démocratique du Congo. Le 17 mai, l’OMS a déclaré que l’épidémie constituait une urgence de santé publique de portée internationale. Cela signifie qu’elle représente un risque pour de nombreux pays en raison de sa propagation internationale et qu’elle nécessite donc des efforts coordonnés à l’échelle mondiale.

En tant que virologue et ancien responsable de la santé mondiale, je pense que le diagnostic et les recommandations du Conseil mondial de suivi de la préparation sont d’une importance vitale pour la gestion des pandémies.

Ma première observation concernant ce rapport est que ses recommandations restent largement inappliquées dans beaucoup de pays. C’est particulièrement vrai en Afrique, où les pandémies se propagent et où les épidémies font rage et ravagent les populations.

L’Afrique doit tout particulièrement renforcer la confiance en sa propre capacité à se préparer aux épidémies, à les prévenir et à les maîtriser lorsqu’elles surviennent.

Pour y parvenir, et conformément aux recommandations, l’Afrique doit garantir :

  • une surveillance indépendante des risques de pandémie

  • le renforcement et la fidélisation des effectifs de santé

  • un accès équitable aux mesures de lutte telles que les vaccins

  • le financement

  • l’attention politique.

Surveillance indépendante des risques de pandémie

En utilisant des ressources et des financements locaux, les pays africains doivent prendre en main leurs solutions en matière de santé en mettant en place des systèmes de données qui garantissent la souveraineté sanitaire.

Ils doivent également veiller à ce que les données issues de la surveillance, de la recherche et du traitement des agents pathogènes soient gérées de manière sécurisée et relèvent de la responsabilité des institutions africaines plutôt que d’entités étrangères. Des accords récents avec les États-Unis ont mis cette question au premier plan. Certains demandaient aux pays africains de céder leurs données sanitaires ou de livrer leurs précieux agents pathogènes en échange de financements de donateurs.

Mais les données sanitaires constituent un atout inestimable pour la santé publique, la prise en charge clinique et la recherche. Elles aident les pays à identifier les maladies et à développer des vaccins et des traitements.

Ce que les pays africains devraient plutôt faire, c’est mobiliser des fonds nationaux. Ces fonds devraient servir à créer un environnement favorable permettant de soutenir et de renforcer la capacité des scientifiques et chercheurs nationaux à développer des innovations à partir d’agents pathogènes nationaux, au bénéfice du monde entier.

Deux institutions sanitaires africaines devraient être au cœur de ces efforts : la Région Afrique de l’OMS et le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), une agence de l’Union africaine. Elles ne doivent pas se concurrencer, mais collaborer. Ensemble, elles devraient piloter des initiatives à travers des systèmes centralisés de suivi et de lutte contre les maladies.

Personnel de santé

Prendre soin du bien-être du personnel de santé favorise la croissance, améliore la productivité, renforce la fierté nationale et la loyauté.

Cela contribue également à la fidélisation à long terme du personnel de santé.

Les pays africains doivent donner la priorité au maintien des capacités plutôt qu’au renforcement des capacités. Ils doivent créer et maintenir un environnement de travail attractif, tant sur le plan matériel que psychologique.

La disponibilité de ressources adéquates est nécessaire pour fonctionner efficacement et de manière productive. Cela inclut le matériel, les installations de laboratoire, les fournitures, les réactifs et les consommables destinés au personnel de santé africain qualifié et aux chercheurs.

Dans de telles conditions favorables, le personnel de santé peut se concentrer sur les problèmes de santé locaux et y trouver des solutions appropriées.

Accès équitable aux mesures de lutte

L’Afrique ne doit pas transiger sur la ratification des pactes internationaux en matière de santé qui garantissent un transfert de technologie équitable, des dérogations en matière de propriété intellectuelle et une production régionale solide.




Read more:
Accords sanitaires Afrique–États-Unis : les alertes d’un virologue


Les pays doivent également développer la production locale de kits de diagnostic de laboratoire, de vaccins et de fournitures médicales, ainsi que de produits non médicaux. Il s’agit notamment de gants, d’équipements de protection individuelle et de masques.

Cela permettra de réduire la dépendance vis-à-vis des dons extérieurs et des chaînes d’approvisionnement, en période de crise mondiale comme en temps normal.

Financement durable

Le plus grand défi pour de nombreux pays africains reste le gaspillage des ressources disponibles et les dépenses consacrées à des priorités mal placées.

Pour y remédier, les gouvernements doivent s’engager à investir durablement dans le secteur de la santé au niveau national. Parallèlement, ils doivent recourir à un financement mixte (impliquant à la fois les secteurs public et privé) pour combler les besoins restants. Des initiatives telles que le Fonds africain de lutte contre les épidémies offrent un modèle concret pour constituer des réserves financières permettant des interventions rapides pilotées au niveau local.

Lancé en 2025, ce fonds vise à mobiliser des ressources pour soutenir les efforts de préparation et d’intervention face aux menaces pour la santé publique sur le continent. Bien que relativement récent, le Fonds africain contre les épidémies doit fonctionner avec les normes de redevabilité les plus élevées. Il doit publier régulièrement des informations sur les contributions reçues, les projets soutenus et leur impact sur la préparation, la prévention et la lutte contre les maladies en Afrique.

Une attention politique soutenue

Les dirigeants africains doivent maintenir la préparation aux pandémies au premier plan de l’agenda politique afin de garantir une allocation continue des ressources et la redevabilité. Le plaidoyer en faveur de la préparation doit aller au-delà des slogans de campagne politique. Il doit être mené par des organismes régionaux tels que l’Union africaine. Les pays doivent ensuite traduire ces engagements en politiques nationales concrètes.

Il ne peut y avoir de pause ni de répit dans la préparation aux pandémies.

Les dirigeants politiques et les élites africaines, aux niveaux continental, national et local, ont un rôle déterminant à jouer pour favoriser un engagement et une participation durables des communautés.

Une préparation aux pandémies efficace et crédible repose en effet sur cette mobilisation collective. Par-dessus tout, elle exige une implication active et continue des communautés elles-mêmes.

The Conversation

Oyewale Tomori does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Pourquoi l’Afrique et le monde restent dangereusement mal préparés à la prochaine pandémie – https://theconversation.com/pourquoi-lafrique-et-le-monde-restent-dangereusement-mal-prepares-a-la-prochaine-pandemie-284607

Sénégal : comment le fast-food s’est installé et a changé les habitudes alimentaires à Dakar

Source: The Conversation – in French – By Jean-Pierre Hassoun, Directeur de recherche CNRS en anthorpologie, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Quand on flâne dans les rues de Dakar ou une de ses banlieues, on est frappé de voir régulièrement des établissements tous désignés par les Dakarois comme des « fast-food » bien qu ils se différencient sur le plan architectural les uns des autres.

Ici, pas de McDonald’s pour imposer une même image. Mais si chacun de ces espaces est singulier, les nourritures que l’on y sert sont-elles les mêmes ? Dans une ville où il peut être problématique pour certains de manger plusieurs fois par jour, que signifie « aller au fast-food » ? Comment cet hédonisme mondain (pratique urbaine symboliquement bien classée) s’est-il concilié moralement avec la convivialité familiale autour du bol collectif, que l’on aime présenter à l’étranger comme un gage de partage et de solidarité ?

Mais surtout, quelle est la genèse de cette innovation alimentaire qui, au fil des ans, s’est ancrée dans les habitudes alimentaires dakaroises connue de tous et pratiquée par la plupart ? Ces questions ont mérité une longue enquête qui nous a conduits dans de très nombreux « fast-foods » mais aussi dans les non moins nombreuses dibiteries (espace urbain où l’on mange de la viande de mouton grillée), cet autre lieu nourricier en dehors de la famille.

En tant que chercheurs en anthropologie sociale ayant étudié la genèse et l’évolution de la culture alimentaire du fast food à Dakar, nous pensons que celui-ci raconte plus qu’une histoire de nourriture. Il s’inscrit dans une histoire urbaine faite d’influences extérieures, d’appropriations locales et d’innovations.

Dakar des années 1960

À Dakar, après l’indépendance en 1960, l’espace reste marqué par la présence française. Rues (Ponty, Peytavin), cinémas (Le Plazza, Le Paris, Le Vogue) et night-clubs (Dolce Vita, L’Aristo) portent encore des noms coloniaux.

Dans beaucoup de pays, l’indépendance impose une urgence symbolique : créer en quelques années (hymne, drapeau, uniformes – militaires et sportifs, etc.) ce que les puissances coloniales ont mis des siècles à bâtir. Mais, dans le Sénégal des années 1960, s’attaquer aux urgences matérielles prime, par exemple, sur l’édification d’une cuisine nationale. Ainsi, comme cela arrive souvent, l’innovation alimentaire viendra de l’extérieur.

Le pionnier

En 1964, Haïdar Farouk, jeune Libanais de 30 ans, débarque à Dakar où une communauté libanaise est déjà solidement implantée depuis le 19e siècle et active en tant qu’intermédiaire dans le commerce de l’arachide. La nationalisation du secteur par le président Léopold Sédar Senghor entraîne leur repli vers les villes, surtout Dakar.

Fort d’une expérience dans un prestigieux restaurant Al Ajami à Beyrouth, Haïdar Farouk introduit une broche à Dakar. Elle permet de rôtir la viande pour préparer le shawarma – mot d’origine turque (çevirme « rotation »)- alors largement inconnu à Dakar.

Farouk ouvre Adonis un restaurant qui se fait connaître par son offre inédite de shawarma. L’innovation se diffuse par imitation mais dans un périmètre urbain assez limité autour du quartier du Plateau. Ces lieux sont surtout fréquentés par les Libanais qui retrouvent un goût connu, mais aussi par des fonctionnaires sénégalais qui le découvrent.

Très vite, l’innovation est imitée et une dizaine de restaurants ouvrent dans le quartier du Plateau. À cette époque, on ne parle pas de fast-food. On préfère exister à travers des noms aux accents cosmopolites et exotiques, mais tous sont tenus par des migrants libanais qui deviennent de plus en plus sénégalais ou qui réinventent une autre façon d’être sénégalais : L’Oriental, Pam Pam, Automatix, Bristol, Semiramix, César, Le Phénix, Aranda

Pour 75 francs CFA (équivalent de 0,32 euros actuels), le goût du shawarma devient une séduction alimentaire qui peut concurrencer la cuisine familiale.

Hamburger made in Dakar

Au début des années 1980, le Plateau garde sa densité commerciale et sociale le jour, et sa fièvre hédoniste la nuit. Les télévisions satellitaires font découvrir aux Dakarois le hamburger. Les migrants de retour des États-Unis ou de France rapportent de nouvelles habitudes alimentaires.

Mais les chaînes internationales type McDonald’s ne s’installent pas au Sénégal, notamment en raison des conditions sanitaires qui n’étaient pas remplies. Ce qui est assez mal vécu par les Dakarois qui se sentent privés de cette modernité.

L’initiative viendra encore une fois d’un entrepreneur libanais déjà bien implanté sur le shawarma. Il élargit, par la suite, son offre en proposant du hamburger.

Il ramène des îles Canaries une plaque pour cuire les hamburgers. Il fait des essais pour personnaliser la recette et le hamburger fait son entrée sur la scène dakaroise au début des années 1980.

Comme pour le shawarma, l’innovation est très vite imitée, mais pendant encore une petite dizaine d’années, elle reste cantonnée au Plateau. La clientèle, toujours en quête de modernité, n’arrêtera pas de se diversifier. Tous les restaurants qui vendent des shawarmas vendront également du hamburger. À Dakar, la dénomination « fast-food » est née du rapprochement d’un goût oriental et d’un goût américain. La rencontre de la sauce tahini (qui signifie “moudre” en arabe, une sauce à partir de graines de sésame pressées, mélangée avec de l’eau, du jus de citron et de l’ail) et du ketchup en quelque sorte.

Dakarisation et oubli des origines

Au début des années 2000, sous l’ère libérale du président Abdoulaye Wade, de nombreux Dakarois se lancent dans l’entrepreneuriat. Viennent alors les « fast-food de quartier » où cohabitent hamburger et shawarma, tenus exclusivement par des Sénégalais sans lien avec la population d’origine libanaise.

Ils sont présents dans les 18 communes d’arrondissement de la capitale mais aussi dans des banlieues comme Pikine, Guédiawaye ou Keur Massar.

Les consommateurs aussi se transforment. Pour eux, le fast-food est devenu une habitude propre à leur ville, un repère alimentaire toujours susceptible de combler le manque. Du shawarma, ils ont oublié ses origines ottomanes ou libanaises et ne veulent retenir que son ancienneté locale. Quant au hamburger, il fut un moment vécu comme le symbole d’une américanisation des modes de vie. Il devient lui aussi un repère alimentaire de l’identité dakaroise.

Gentrification

Un quatrième âge du fast-food dakarois se dessine. Le déclin du Plateau (quartier administratif) s’accompagne d’un déplacement vers de nouveaux centres urbains nord-ouest (Almadies…) où dominent toujours le shawarma et le hamburger.

En 2002, une chaîne locale, _La Brioche Dorée_ fondée par deux frères d’origine libanaise, petit-fils d’un négociant en arachides, lui-même fils de boulanger, a vu le jour. Ces deux frères de la troisième génération se sont reconvertis dans la restauration, après des études de médecine et de pharmacie.

L’offre y est très variée, avec de nombreuses références françaises, comme l’illustre déjà le nom La Brioche Dorée : viennoiseries, pâtisseries, pizzas, salon de thé et restaurant, auxquels se sont ajoutés, depuis quelques années, le shawarma, le hamburger et le mouton grillé.

Destinée aux couches les moins précaires de la ville, cette enseigne attire une clientèle en quête de normes d’hygiène jugées plus rassurantes. Cette chaîne vient compenser l’absence persistante des chaînes internationales type McDonald’s ou Burger King.

Ces nouveaux lieux sont aussi des espaces de distinction sociale. Ils permettent d’afficher un certain statut social ou de ne pas se faire remarquer pour éviter d’être perçu comme un mangeur solitaire éloigné de sa famille et donc soupçonné d’égoïsme. Ils sont souvent aménagés à l’abri des regards, loin des fenêtres et protégés de la rue par des cloisons opaques.

Enfin, ces dernières années sont marquées par l’intensification de la mondialisation. Depuis les années 1990, les contraintes internationales ainsi que les choix économiques opérés dans le secteur agricole sous la présidence de Abdoulaye Wade, puis poursuivis jusqu’à aujourd’hui, ont renforcé la dépendance du Sénégal à l’égard de l’extérieur. Parallèlement, de nombreux projets cherchent à enrayer cette dynamique et à favoriser une plus grande autonomie économique.

Aujourd’hui, la viande peut provenir du Brésil. Les frites surgelées viennent parfois des Pays-Bas ou de Belgique, tandis que la sauce au sésame (tahini) et les mélanges de sept épices sont importés du Liban, de Syrie, d’Égypte ou de Turquie. Quant au ketchup, il peut venir de Dubaï, la mayonnaise de France ou de Belgique, et même les oignons et les tomates sont parfois importés des Pays-Bas ou de France pendant la saison sèche, tout comme la farine utilisée pour fabriquer le pain arabe ou le pain à hamburger

Enjeux sociaux du fast-food

Manger dans un fast-food peut être vu comme une pratique égoïste dans les quartiers pauvres par opposition aux repas familiaux plus valorisés. Mais c’est aussi une forme d’altruisme pour alléger le poids financier du bol familial afin d’en laisser davantage aux autres.

Pour les Dakarois, le fast-food est un espace qui offre la possibilité de prendre des repas individuels et de satisfaire des goûts de plus en plus diversifiés et mondialisés.

Ce sont aussi des espaces de plaisir personnel où on peut régler, par exemple, des affaires de couple à l’abri du regard familial. La pratique de cette restauration rapide reflète également l’emprise de la vie urbaine. On y mange vite pour rejoindre au plus vite son lieu de travail ou pour honorer un rendez-vous administratif.

«Manger fast-food» a ainsi introduit de nouvelles influences alimentaires et leur réappropriation. Cette pratique alimentaire a mis en évidence les tensions économiques et morales au sein même de la société sénégalaise à l’instar de ce qui se passe ailleurs dans le monde.

Ces restaurants sont devenus des lieux d’interaction collective, d’expression personnelle et d’appartenance à la fois à Dakar et à un monde globalisé… en attendant que la chaîne McDonald’s vienne s’installer.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Sénégal : comment le fast-food s’est installé et a changé les habitudes alimentaires à Dakar – https://theconversation.com/senegal-comment-le-fast-food-sest-installe-et-a-change-les-habitudes-alimentaires-a-dakar-276654

Les migrations peuvent faire gagner des matchs en Coupe du monde

Source: The Conversation – in French – By Ben Brindle, Researcher, Migration Observatory, University of Oxford

Du Maroc à Curaçao, les diasporas jouent un rôle croissant dans la composition des sélections nationales. Les recherches disponibles indiquent que les équipes les plus ouvertes aux parcours migratoires obtiennent souvent de meilleurs résultats sur le terrain.


Peu de gens auraient prédit le beau parcours du Maroc lors de la Coupe du monde de la FIFA 2022. À l’approche du tournoi, la sélection était classée 22e mondiale et n’avait jamais dépassé le stade des huitièmes de finale. Pourtant, elle a battu la Belgique, l’Espagne et le Portugal — des pays qui figuraient alors, comme aujourd’hui, parmi les dix meilleures nations du classement mondial —, atteignant les demi-finales (défaite 2-0 face à la France), une première pour une équipe africaine.

Le parcours du Maroc n’a pas seulement été remarquable (et pleinement mérité). Il a également suscité un débat au-delà du football, car 14 des 26 joueurs de la sélection marocaine étaient nés à l’étranger, soit davantage que pour toute autre nation engagée dans le tournoi.

La Coupe du monde 2026 comptera plus de joueurs nés à l’étranger que n’importe quelle édition précédente. Près d’un quart des 1 248 joueurs sélectionnés par les équipes nationales sont nés dans un pays différent de celui qu’ils représenteront.

Dans certaines sélections, les proportions sont bien plus élevées encore : 96 % des joueurs de Curaçao sont nés à l’étranger, tout comme 85 % de ceux de la République démocratique du Congo et 73 % de ceux du Maroc.

Au total, les joueurs nés à l’étranger constituent la majorité des effectifs dans huit des 48 sélections engagées dans le tournoi.

A bar chart showing the proportion of foreign-born players at football world cups since 1930

CC BY-NC-ND

Les migrations font partie de l’histoire de la Coupe du monde depuis ses débuts. Lors de la troisième édition du tournoi, en 1938, par exemple, 12 % des joueurs représentaient un pays autre que celui où ils étaient nés.

Cela s’explique en partie par le fait que la FIFA n’a introduit de règles encadrant l’éligibilité des joueurs aux équipes nationales qu’en 1962. Il n’était donc pas rare qu’un même joueur représente plusieurs pays au cours de sa carrière.

Certains joueurs représentent un pays autre que celui où ils sont nés parce qu’ils y sont éligibles par l’intermédiaire d’un parent ou d’un grand-parent. Ces joueurs sont souvent issus de communautés diasporiques constituées par de précédentes vagues migratoires.

L’un des exemples les plus connus est celui d’Ivan Rakitić, finaliste de la Coupe du monde 2018. Né et élevé en Suisse, il a choisi de représenter la Croatie. Dans une interview accordée en 2025, Rakitić expliquait que, lorsqu’il a dû choisir entre les deux pays, son cœur lui disait qu’il devait jouer pour la Croatie.

D’autres joueurs deviennent éligibles grâce aux règles de résidence. Pepe, par exemple, est né au Brésil mais a disputé quatre Coupes du monde avec le Portugal entre 2010 et 2022, après avoir obtenu la nationalité portugaise à l’âge de 24 ans.

Mais les joueurs nés à l’étranger ne racontent qu’une partie de l’histoire. Les effectifs de la Coupe du monde comptent également de nombreux enfants de migrants. L’équipe de France championne du monde en 2018 en est sans doute l’exemple le plus célèbre : 12 de ses 23 joueurs avaient des parents africains.

De telles configurations ne doivent rien au hasard. L’équipe de France reflétait les liens coloniaux et postcoloniaux du pays avec l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. De même, depuis le milieu des années 2000, la sélection suisse est de plus en plus marquée par les migrations en provenance de l’ex-Yougoslavie, à la suite des conflits et des déplacements de population qui ont accompagné son éclatement dans les années 1990.

L’équipe d’Angleterre engagée dans la Coupe du monde 2026 raconte elle aussi une histoire liée aux migrations. Aux côtés de Marc Guéhi, né en Côte d’Ivoire, au moins neuf joueurs ont un parent né à l’étranger. La plupart ont des racines familiales dans d’anciennes colonies britanniques d’Afrique ou des Caraïbes, reflet des vagues migratoires qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale vers le Royaume-Uni.

Dans le même temps, 24 joueurs nés en Angleterre ont été sélectionnés par d’autres équipes qualifiées pour la Coupe du monde. Parmi eux, cinq représentent l’Écosse et 19 portent les couleurs de pays situés au-delà des îles Britanniques, notamment les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Ghana.

Les joueurs issus de l’immigration font-ils la différence sur le terrain ?

Peu de travaux de recherche se sont penchés sur la question de savoir si les équipes nationales comptant davantage de joueurs issus de l’immigration obtiennent de meilleurs résultats. Les éléments disponibles suggèrent toutefois que c’est le cas.

Une étude publiée en 2022 a analysé l’ensemble des Coupes du monde disputées entre 1970 et 2018. Elle conclut que les équipes comptant davantage de joueurs nés à l’étranger ont, en moyenne, tendance à aller plus loin dans la compétition. Chaque joueur supplémentaire né à l’étranger était associé à environ 0,15 match supplémentaire disputé au cours du tournoi.

Cette relation demeurait même après prise en compte de différences plus générales entre les pays, ce qui suggère que les migrations pourraient procurer des avantages qui ne s’expliquent pas uniquement par la richesse d’un pays ou sa tradition footballistique.

Une autre étude publiée en 2023 s’est intéressée aux sélections européennes ayant participé aux Coupes du monde et aux Championnats d’Europe entre 1970 et 2018. En utilisant les noms de famille des joueurs pour estimer leurs origines ancestrales, les chercheurs ont mesuré la diversité des parcours au sein de chaque effectif et ont constaté que les équipes les plus diversifiées obtenaient, en moyenne, de meilleurs résultats.

Plus précisément, cette recherche a montré qu’une augmentation d’un écart-type du niveau de diversité au sein d’une équipe se traduisait par une amélioration de la différence de buts — c’est-à-dire le nombre de buts marqués moins le nombre de buts encaissés — d’environ 1,3 but par match en moyenne.

Au moins deux facteurs peuvent expliquer ces résultats. Premièrement, les migrations peuvent élargir le vivier de joueurs à la disposition d’une sélection nationale. L’équipe du Ghana engagée dans la Coupe du monde 2026 s’appuie largement sur les communautés de la diaspora installées en Europe occidentale. Cela lui permet de recruter des joueurs formés dans certains des systèmes de formation footballistique les plus performants au monde.

Deuxièmement, les migrations peuvent accroître la diversité des compétences disponibles au sein d’un effectif. Les footballeurs ont besoin de caractéristiques physiques et de qualités techniques spécifiques pour réussir au plus haut niveau. Les défenseurs centraux, par exemple, sont généralement grands et puissants physiquement. Les joueurs à vocation plus offensive, en revanche, ont souvent besoin de davantage de vitesse.

Une population plus diversifiée est susceptible d’offrir un réservoir plus large de profils adaptés à chaque poste, ce qui peut se traduire par une meilleure complémentarité au sein de l’équipe.

Cela ne signifie pas que les migrations font gagner les Coupes du monde. L’Argentine a remporté l’édition 2022 sans compter le moindre joueur né à l’étranger dans son effectif. La réussite dépend également de facteurs tels que la taille de la population, la richesse économique ou la qualité de l’encadrement technique. Et avoir Lionel Messi dans son équipe aide aussi.

Néanmoins, les données disponibles, bien qu’encore limitées, suggèrent que les migrations pourraient influencer le football international au-delà de la simple composition des équipes en compétition.

Si la sélection marocaine de 2022 avait été limitée aux seuls joueurs nés et élevés au Maroc, aurait-elle tout de même atteint les demi-finales ? Nous ne le saurons jamais avec certitude. Mais si Curaçao venait à réaliser un tel parcours cette fois-ci, le rôle des migrations dans la réussite sportive deviendrait sans doute plus difficile à ignorer.

The Conversation

Les données relatives à la part de joueurs nés à l’étranger sélectionnés dans les effectifs de la Coupe du monde 2022 et de la Coupe du monde 2026 ont été compilées et analysées par Adam Sawyer, cofondateur et directeur de la recherche au sein de Relevant Research, une organisation qui fournit un soutien technique et logistique aux chercheurs travaillant sur les questions migratoires.

ref. Les migrations peuvent faire gagner des matchs en Coupe du monde – https://theconversation.com/les-migrations-peuvent-faire-gagner-des-matchs-en-coupe-du-monde-284900