Mayotte, un territoire de la République, des politiques d’exception

Source: The Conversation – France in French (3) – By Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux


L’ESSENTIEL

  • Mayotte cumule fortes inégalités, pression migratoire et retard des services publics.

  • Le droit commun y connaît de nombreuses dérogations, notamment en matière d’immigration.

  • En faisant de l’île une frontière, le débat public risque d’éclipser les causes sociales de la crise.


Mayotte est française depuis 1841, soit près de vingt ans avant Nice et la Savoie selon l’« expression marteau ».

Pourtant, lorsqu’on observe les règles qui s’y appliquent, l’île apparaît comme un territoire à part, où les exceptions au droit commun sont particulièrement nombreuses. Cette singularité juridique n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une histoire particulière, marquée à la fois par l’ancienneté du lien avec la France, par une histoire coloniale puis un récit d’adhésion (référendums de 1974 et 1976, au cours desquels les Mahorais et Mahoraises ont exprimé leur volonté de rester Français), ainsi que par une départementalisation tardive, par des écarts de développement avec l’Hexagone et par la proximité immédiate des Comores.

Cette singularité prend aujourd’hui une dimension politique nouvelle : à mesure que Mayotte est présentée comme l’une des principales frontières migratoires de la France, l’exception tend à devenir une réponse privilégiée aux difficultés de l’île. La question est alors moins de savoir si Mayotte est française que de comprendre quelle forme de France y est construite.

À de nombreuses reprises, dans nos entretiens menés à Mayotte, nous avons entendu, dans la bouche de métropolitains, les expressions suivantes pour qualifier le dernier-né des départements français : « quasi-France », « pseudo-France » « Mayotte c’est la France autrement » ; ou encore « ici c’est l’Afrique ».

Quelle est donc cette altérité ?

Elle tient d’abord à une asymétrie persistante dans les rapports de pouvoir : les postes de direction de l’administration restent largement occupés par des métropolitains, quand les agents mahorais accèdent plus difficilement aux fonctions d’encadrement. Elle se nourrit aussi d’un regard culturaliste qui tend à expliquer les écarts de développement par les caractéristiques supposées de la population. La référence à une société très majoritairement musulmane contribue enfin à accentuer cette perception d’une différence culturelle.

Quand l’immigration devient la grille de lecture de la crise

Depuis plusieurs années, les crises mahoraises sont régulièrement présentées à travers un triptyque : immigration, insécurité et insuffisance des services publics. La première est souvent mobilisée pour expliquer les deux autres.

Pourtant, cette manière d’ordonner les problèmes peut conduire à faire disparaître une autre réalité : celle des inégalités structurelles, du retard des équipements, du logement, de l’accès à l’eau, de la santé ou encore de la situation d’une population extrêmement jeune. Les moins de 25 ans représentent environ 60 % de la population mahoraise et connaissent des niveaux particulièrement élevés de pauvreté, de chômage et de déscolarisation.

Les écarts de développement de Mayotte s’expliquent moins par les « caractéristiques » de sa population que par l’effet combiné de facteurs démographiques, migratoires, économiques et institutionnels, dans un contexte de départementalisation tardive et de rattrapage encore inachevé.




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Il ne s’agit évidemment pas de nier la réalité des migrations. Mayotte constitue un pôle d’attraction majeur dans une région marquée par de très forts écarts de richesse. Les mobilités en provenance des Comores, notamment d’Anjouan, sont anciennes et reposent sur des liens familiaux et sociaux qui précèdent largement la fermeture de la frontière avec la mise en place du visa Balladur en 1995. C’est là une première singularité mahoraise. La frontière n’est pas seulement une ligne séparant la France des Comores. Elle traverse un espace qui a longtemps fonctionné comme un archipel social, familial et économique. Mais le paysage migratoire s’est progressivement diversifié : aux Comoriens se sont ajoutées des personnes venues de Madagascar, puis, plus récemment, des populations originaires des Grands Lacs africains ou de la Corne de l’Afrique. Des trajectoires, des histoires et des statuts juridiques très différents se trouvent ainsi réunis sous une même figure, celle du « clandestin », du « migrant », de « l’étranger », constituant pourtant près d’un habitant sur deux.

Le droit commun à géométrie variable

Cette histoire contribue à expliquer pourquoi Mayotte est aujourd’hui un territoire où les politiques migratoires occupent une place si importante et où les dérogations au droit commun sont particulièrement nombreuses.

Le droit du sol en fournit l’un des exemples les plus visibles. Depuis 2018, un enfant né à Mayotte de parents étrangers est soumis à des conditions particulières pour pouvoir acquérir la nationalité française. La réforme de 2025 a encore renforcé ces conditions.

Plus largement, le titre de séjour délivré à Mayotte est territorialisé et certaines dispositions applicables aux étrangers diffèrent de celles en vigueur dans l’Hexagone (quant aux procédures d’éloignement et au regroupement familial notamment) ou dans les autres départements ultramarins. Mayotte est ainsi française, mais pas tout à fait selon les mêmes règles. Cette situation n’est pas seulement une adaptation technique du droit. Elle produit une manière particulière de penser le territoire : comme un espace suffisamment français pour relever de la République, mais suffisamment différent pour justifier des règles spécifiques. La frontière extérieure se double alors d’une frontière intérieure.

Quand Mayotte devient la frontière

Alors que Mayotte tente toujours de se relever du cyclone Chido, qui a dévasté l’archipel en décembre 2024, les déplacements successifs d’Édouard Philippe et de Sébastien Lecornu, fin août 2026, ont une nouvelle fois placé l’immigration au cœur de l’agenda politique.

À quelques mois de l’élection présidentielle, leurs visites ont illustré deux approches différentes, mais convergentes sur la place accordée au contrôle des mobilités.

Édouard Philippe, qui a commencé son déplacement par le centre de rétention administrative de Pamandzi et une visite du camp de Tsoundzou, a proposé de suspendre, pendant le prochain quinquennat, le droit du sol, les demandes d’asile et le regroupement familial à Mayotte, tout en renforçant la surveillance maritime et en créant un centre de retour en Afrique de l’Est.

Quelques jours plus tard, Sébastien Lecornu, dont le déplacement était aussi consacré à la reconstruction, à l’éducation, à la santé et aux infrastructures, annonçait de nouveaux moyens humains et technologiques pour lutter contre l’immigration irrégulière et accélérer les éloignements (rappelant à peu de mots prés le « rideau de fer » un temps évoqué par Gérald Darmanin), ainsi qu’un « système de bonus-malus » établissant des sanctions sur l’aide française au développement pour les pays qui ne respecteraient pas les exigences françaises en matière d’immigration.

Cette centralité de la question migratoire est d’autant plus frappante que Mayotte est déjà, de très loin, le principal lieu d’exécution des mesures d’éloignement dans les outre-mer. En 2025, près de 90 % des éloignements d’étrangers en situation irrégulière réalisés dans les territoires ultramarins l’ont été à Mayotte. Il ne s’agit pas ici des seules décisions d’obligation de quitter le territoire français (OQTF), mais des éloignements effectivement exécutés. La lutte contre l’immigration irrégulière constitue donc déjà un volet particulièrement important de l’action de l’État dans le département.

Cette séquence donne à voir une tendance plus ancienne : Mayotte est régulièrement mobilisée comme laboratoire des politiques migratoires françaises, au point d’être parfois « parlé plus qu’elle ne parle ».

Cette lecture n’est cependant pas uniquement produite depuis l’Hexagone. Elle trouve également un écho auprès d’une partie des Mahorais, pour lesquels l’immigration est devenue une grille d’interprétation centrale des difficultés de l’île accentuant les frontières internes. Le risque est alors de réduire une crise profondément sociale et territoriale à sa seule dimension migratoire. Le rapprochement établi par la députée Estelle Youssouffa (Mayotte, indépendants) entre Mayotte et Ceuta et Melilla participe de cette mise en récit de l’île comme frontière, où immigration, insécurité, pression démographique et droit du sol condensent les inquiétudes d’une partie de cette population qui sont reprises dans le débat national.

Regarder Mayotte comme un département à reconstruire

Alors que Mayotte reste confrontée à l’urgence de la reconstruction, au manque de logements, aux difficultés d’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation et à l’emploi, les opérations engagées après Chido demeurent lentes et confrontées à de nombreux blocages : seuls 12 % des crédits votés et délégués en 2026 ont été dépensés. La question migratoire ne saurait donc suffire à rendre compte de la crise mahoraise, dont les ressorts sont aussi sociaux, économiques et institutionnels. En privilégiant la frontière, le débat public risque ainsi de laisser dans l’ombre les difficultés structurelles qui continuent de façonner le quotidien de l’île.

La démographie en constitue un bon exemple. La population mahoraise, estimée à environ 323 153 habitants, connaît une croissance spectaculaire. Mais celle-ci résulte largement d’un excédent naturel : la fécondité y est très élevée et la population extrêmement jeune. Le débat sur les naissances étrangères mérite d’être abordé avec davantage de prudence. En 2021, 74 % des femmes ayant accouché à Mayotte étaient étrangères, principalement comoriennes. Mais la plupart d’entre elles vivaient déjà sur l’île avant leur grossesse. L’idée selon laquelle des femmes viendraient massivement aux Comores par bateau dans le seul but d’y faire naître un enfant français ne correspond donc pas aux données disponibles.

Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’exactitude de tel ou tel chiffre. C’est la manière dont certains récits finissent par organiser le regard porté sur Mayotte. À force d’être regardée comme une frontière à défendre, Mayotte risque de ne plus être regardée comme un département à reconstruire.

La question migratoire n’est pas imaginaire, mais elle ne peut tenir lieu de politique publique.

Elle ne construit ni les écoles, ni les logements, ni les réseaux d’eau ; elle ne résout ni le chômage ni les inégalités. Et lorsque la réponse consiste à multiplier les exceptions juridiques, une autre frontière apparaît : celle qui distingue les Français selon le territoire où ils vivent et les étrangers selon le territoire où ils résident.

À force de vouloir protéger Mayotte par l’exception, ne risque-t-on pas de l’éloigner du droit commun ? Le risque est double : réduire ses difficultés à l’immigration invisibilise leurs dimensions sociales, économiques et institutionnelles ; multiplier les dérogations au nom de sa situation particulière peut, à terme, installer une différence durable de traitement au sein même de la République.

Mayotte est constamment sommée de démontrer qu’elle est française, tandis que l’on multiplie les dispositifs qui la soumettent à un régime différent. L’enjeu n’est pas de choisir entre la reconnaissance des difficultés migratoires et leur déni. Il est de refuser que l’immigration devienne l’explication unique d’une situation beaucoup plus complexe. Mayotte n’a pas besoin d’être moins française pour résoudre ses difficultés. Elle n’a peut-être pas non plus besoin d’être rendue toujours plus exceptionnelle.

The Conversation

Anthony Goreau-Ponceaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Mayotte, un territoire de la République, des politiques d’exception – https://theconversation.com/mayotte-un-territoire-de-la-republique-des-politiques-dexception-291472

La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle

Source: The Conversation – France in French (3) – By Cécile Touitou, Responsable de la mission Prospective à la bibliothèque / DBA, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les bibliothèques sont prises en étau entre les menaces pesant sur leur financement et une offensive croissante contre des livres jugés « inappropriés » par divers groupes fondamentalistes.

  • Derrière les retraits d’ouvrages, les pressions s’intensifient contre les bibliothécaires eux-mêmes, parfois victimes de harcèlement et d’intimidations.

  • La « guerre des livres » est devenue un combat politique national : les exigences de collectifs religieux et de responsables publics supplantent les contestations individuelles tandis que la censure, auparavant concentrée sur les bibliothèques scolaires, gagne aussi les bibliothèques publiques.


Aux États-Unis, la situation des bibliothèques se dégrade. De nombreuses menaces pèsent sur leur autonomie et leur financement. Quelques mois après l’arrivée de l’administration Trump 2, nous avions rendu compte du projet de démantèlement de l’Institut des services des musées et des bibliothèques (Institute of Museum and Library Services, IMLS), agence qui participe au financement de nombreux programmes proposés par les innombrables lieux qui constituent le très riche réseau des bibliothèques scolaires (school libraries) et publiques (public libraries) américaines pour un montant annuel approchant les 300 millions de dollars (260 millions d’euros).

Grâce à la mobilisation d’élus, d’associations et de citoyens, la dissolution pure et simple de l’IMLS n’est plus d’actualité. Mais si l’agence en tant que telle n’est plus aujourd’hui menacée et ses personnels ont été réintégrés à leurs postes, l’administration a renouvelé ses tentatives de réduction drastique de son budget de fonctionnement à travers le projet de loi de finances FY2027 soumis à décision du Congrès.

Une résolution de continuité (CR) a été votée pour maintenir le financement au niveau de l’année précédente jusqu’au 11 décembre prochain. Après cette date, le futur demeure incertain.

Le fondamentalisme à l’assaut des bibliothèques

Par ses décisions et ses prises de position, l’administration Trump légitime implicitement l’arrogance de plus en plus décomplexée des groupes de pression fondamentalistes qui attaquent les bibliothèques en s’en prenant aux collections offertes, à certains ouvrages en particulier, mais aussi à la programmation culturelle qui y est proposée.

Ainsi, cet été 2026, des députés républicains ont déposé un projet de loi contre lequel l’Association américaine des bibliothèques (American Library Association, ALA) se mobilise. Appelé Stop the Sexualization of Children Act, le projet est introduit en ces termes :

« Modifier la loi de 1965 sur l’enseignement primaire et secondaire afin d’interdire l’utilisation des fonds alloués au titre de ladite loi pour élaborer, mettre en œuvre, faciliter, organiser ou promouvoir tout programme ou activité destiné aux enfants de moins de 18 ans, ou pour leur fournir ou promouvoir des ouvrages ou autres supports contenant du contenu à caractère sexuel, et à d’autres fins. »

Ce texte vise particulièrement les bibliothèques scolaires, qui représentent de véritables institutions aux États-Unis. Systématiquement présentes et bien mieux fournies que dans la plupart des établissements primaires de France, elles sont la plupart du temps gérées par des professionnels formés à l’université.

Amanda Jones en est un exemple dont le portrait avait été dressé dans le documentaire USA : la guerre des livres, d’Ilan Ziv, diffusé sur Arte en 2024, puis plus récemment dans un autre documentaire, de Kim Snyder, sorti en 2025 aux États-Unis, The Librarians.

Accusée de promouvoir du contenu pornographique auprès des enfants qui fréquentaient la bibliothèque de la paroisse de Livingston (Louisiane) dont elle avait la responsabilité (car elle n’avait pas retiré des rayonnages des livres à thématique LGBTQIA+), elle a fermement contesté ces accusations lors d’une réunion du conseil d’administration de l’école, puis a dû affronter, des mois durant, des menaces, une forme de harcèlement et des intimidations jusque dans son propre jardin. Ce modus operandi n’est pas sans rappeler les pratiques de certains militants extrémistes des mouvements militants anti-avortement pro-life qui poursuivent sans relâche leurs victimes, médecins ou patientes jusque dans leurs maisons.

Depuis, Amanda Jones est devenue le symbole de ces professionnelles (ce sont souvent des femmes) qui refusent de céder face à des intimidations d’une rare violence. Ces attaques, déclenchées par le simple fait qu’elles souhaitent garantir une offre de collections pluraliste, vont parfois jusqu’à remettre en cause leur moralité personnelle. Amanda Jones expliquait dans une interview publiée en 2023, donc avant même le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche :

« Dans mon État de [Louisiane], on assiste actuellement à une vague de censure visant les livres écrits par ou sur des membres de la communauté LGBTQIA+, sous prétexte de “protéger les enfants contre la pornographie”. Les censeurs affirmeront qu’il ne s’agit pas de cela, mais les listes d’ouvrages qu’ils jugent répréhensibles prouvent le contraire, et ce phénomène s’observe partout aux États-Unis. Ils recourent à des tactiques de peur, à une rhétorique nuisible et aux réseaux sociaux pour susciter une hystérie autour des livres. Une fois qu’ils ont monté tout le monde en ébullition, ils commencent à parler de supprimer le financement des bibliothèques. »

Extension du domaine de la censure

Dans de nombreux États, les groupes de pression – parmi lesquels la très puissante Moms for Liberty, proche des républicains, qui œuvre à contrôler sans relâche les ouvrages mis à disposition des jeunes – se montrent de plus en plus virulents. Si les bibliothèques scolaires ont longtemps été leur terrain de jeu privilégié, sous prétexte de protection de la jeunesse, l’ALA a signalé que, en 2025, 51 % des tentatives de censure de livres ont eu lieu dans des bibliothèques publiques (non scolaires).

Le récent rapport de l’association de défense de la liberté d’expression et des écrivains, Pen America, au titre explicite « “Out of Circulation”: Expanding Censorship in Public Libraries » (« “Indisponible” : l’extension de la censure dans les bibliothèques publiques »), fait le point sur cette progressive généralisation des intimidations et des demandes de retraits d’ouvrages ou d’actions culturelles à toutes les bibliothèques, y compris celles destinées au grand public.

Il distingue trois formes de censure : celle, ancienne, qui s’attaque aux livres ; une censure administrative ou politique, qui pèse sur les budgets et la gouvernance de ces établissements ; une troisième, enfin, qui menace directement, voire physiquement, les professionnels en charge de ces bibliothèques.

La bataille devient politique

Le nombre d’ouvrages censurés ne cesse de battre des records ces dernières années. On est passé de 3 362 ouvrages censurés en 2023 – il s’agit d’ouvrages que l’on demande de retirer des rayonnages des bibliothèques en raison de leur contenu prétendument inapproprié pour les enfants ; on y retrouve aussi bien Orange Mécanique, d’Anthony Burgess, que l’album pour enfants Gender Queer, de Maia Kobabe – à 6 870 en 2025.

Pour informer le grand public et mobiliser le plus grand nombre, les professionnels ont institué une semaine consacrée à ces problématiques dans tout le pays. C’est le Banned Book Week qui fédère tous les professionnels au début du mois d’octobre.

Autre évolution marquante que le rapport de l’ALA (State of America’s Libraries, 2026) documente : le changement du statut des acteurs exigeant la censure. En 2025, la quasi-totalité (92 %) des tentatives de censure recensées étaient engagées à l’initiative de groupes de pression, de responsables gouvernementaux et de décideurs, alors que, dans le passé, il s’agissait principalement d’initiatives individuelles de parents. Cette évolution souligne une polarisation du débat à un niveau désormais national et institutionnel : la contestation des livres n’est plus une initiative parentale ponctuelle mais un outil de mobilisation politique.

Les actions aussi se diversifient, comme le souligne le rapport de Pen America : on a ainsi observé la suppression de présentoirs thématiques (autour d’événements comme les Pride Month ou Black History Month), l’annulation d’événements et d’heures du conte (notamment Drag Story Hour, ciblée par des menaces à la bombe dans plusieurs villes), la reclassification de livres jeunesse vers les rayons adultes, et le collage sauvage de stickers d’avertissement directement sur les ouvrages.

Comme le disait un responsable britannique au cours de la grave crise qu’a traversée le réseau de lecture publique au Royaume-Uni à partir des années 2010, sous le gouvernement conservateur de David Cameron :

« Les bibliothèques sont comme un canari dans la mine, un véritable détecteur de ce qui se passe plus largement dans les collectivités locales. »

C’est dans ce contexte de plus en plus menaçant, qui déborde désormais largement les bibliothèques scolaires, que la résistance des bibliothécaires américains vient d’être saluée par l’attribution d’un Emmy Award au documentaire The Librarians. Ces enjeux d’accès libre à tous les contenus quels qu’ils soient seront certainement au cœur des débats locaux à l’approche des élections de mi-mandat, comme l’illustre la proposition du lieutenant-gouverneur du Texas, candidat à sa propre succession, de sanctionner les écoles qui ne retirent pas certains ouvrages de leurs bibliothèques. Mais gageons que, là encore, la communauté puissante des bibliothécaires se lèvera pour alerter et se mobiliser contre la censure !

The Conversation

Cécile Touitou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle – https://theconversation.com/la-bibliotheque-assiegee-comment-ladministration-trump-fait-des-rayonnages-un-champ-de-bataille-culturelle-291719

« Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour » : le ciel étoilé selon Vincent van Gogh

Source: The Conversation – in French – By Jean-Pierre Luminet, Astrophysicien, Directeur de recherche CNRS, Observatoire de Paris

La nuit étoilée, de Vincent van Gogh, une toile peinte à Saint-Rémy de Provence en 1889. Vincent van Gogh, Museum of Modern Art

L’ESSENTIEL

  • Vincent van Gogh, peintre néerlandais (1853-1890), est notamment connu pour son usage des couleurs. Il a peint de nombreuses toiles représentant de façon spectaculaire le ciel étoilé.

  • L’œil aiguisé d’un astronome y décèle des constellations qui sont bien loin d’être imaginaires.

  • Partez en Provence, à la découverte des cieux et des paysages qui ont inspiré van Gogh.


Natif de Provence, j’ai passé mon enfance à la campagne, levant les yeux vers le bleu profond du ciel nocturne et ses étoiles scintillantes. Plus tard, sous les cieux moins limpides de la région parisienne où j’ai essentiellement exercé mon métier d’astrophysicien, j’ai toujours gardé en mémoire cette lumière à deux couleurs, bleu et jaune, ciel et soleils, étendards de la Provence, couleurs-clés de l’art de Vincent Van Gogh.

Le 20 février 1888, âgé de 35 ans, le peintre hollandais quitte le Nord aux cieux chargés et arrive à Arles. Il découvre la lumière, éclatante de jour comme de nuit : « Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, colorée des violets, des bleus et des verts les plus intenses. Lorsque tu y feras attention, tu verras que certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus myosotis », écrit-il à sa sœur Willemien en septembre 1888. Dès lors germe en lui le projet de peindre le ciel étoilé. Il s’agit d’un défi technique et esthétique : « il est évident que pour peindre un ciel étoilé il ne suffise point du tout de mettre des points blancs sur du noir », précise-t-il.

Fasciné depuis toujours par les liens étroits que les différentes formes d’expression artistique ont tissés, au fil de l’histoire, avec les sciences de l’univers, j’ai mené une longue enquête sur la demi-douzaine de toiles nocturnes que Van Gogh a peintes en Provence.

Une enquête artistique et astronomique

Mon approche, combinant astronomie, étude de la vaste correspondance de Van Gogh et analyse picturale, a permis d’apporter des éléments nouveaux. Les logiciels de reconstitution astronomique permettent par exemple de visualiser l’état réel du ciel à l’époque où Van Gogh est censé avoir peint ses tableaux en tel ou tel lieu, et de le comparer avec ses représentations artistiques.

Me rendant sur les lieux mêmes où le peintre avait posé son chevalet, je suis allé de surprises en surprises. J’ai pu d’abord établir que les portions de ciel représentées dans ses divers tableaux correspondaient toujours à un étonnant « réalisme de position » — les luminosités des astres étant, pour des raisons d’équilibre de formes et de couleurs, cependant très exagérées.

Cette question n’est pas seulement une affaire de curiosité biographique, elle touche aussi à la vision fondamentale de l’artiste. Faut-il peindre d’après nature ou d’après l’imagination ? Le débat a suscité les disputes qu’il avait eues avec Paul Gauguin durant les deux mois de leur cohabitation orageuse à Arles, conclue par l’épisode de l’oreille coupée et son internement à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence !

Terrasse du café le soir, tableau de Vincent Van Gogh peint en 1888.
Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller, Otterlo (Pays-Bas)
Retrouvez le Verseau dans la toile de Van Gogh.
Jean-Pierre Luminet, Fourni par l’auteur

Dans sa Terrasse de café et la Nuit étoilée sur le Rhône peintes à Arles en septembre 1888, il a reproduit assez fidèlement des constellations bien identifiables : le Verseau dans la première, le Chariot de la Grande Ourse dans la seconde.

Il s’avère surtout que Van Gogh, sans jamais en avoir parlé dans sa correspondance, a fait des montages étonnants entre ce qu’il voyait réellement dans le ciel et les paysages terrestres qu’il peignait dessous. On connaît par exemple précisément l’emplacement où il a posé son chevalet pour peindre sa Nuit étoilée à Arles. Positionné face au Rhône, toile parallèle à la berge, il a fidèlement reproduit les étoiles de la Grande Ourse telles qu’il les voyait en direction du nord, et tout aussi fidèlement le paysage terrestre — pont, clochers d’églises, reflets des réverbères sur le fleuve — vus dans la direction opposée du Sud-Est… Il a ensuite fusionné les deux plans, réalisant ainsi un montage saisissant.

Nuit étoilée sur le Rhône, Arles, septembre 1888. Huile su toile, 72×92 cm.
Vincent Van Gogh, Musée d’Orsay, Paris
Angles de vue des paysages terrestre (en rouge) et céleste (en bleu), à Arles.
Jean-Pierre Luminet, Fourni par l’auteur

Des recompositions imaginaires

À partir de son internement à Saint-Rémy-de-Provence le 8 mai 1889, son imagination a progressivement pris le dessus. Dès lors, ses toiles nocturnes ont résulté d’une conjonction entre une observation astronomique toujours précise mais remodelée par une imagination débridée — taille énorme des astres, volutes et tourbillons dans le ciel —, et un travail de mémoire traduisant la nostalgie de son pays natal. Mais aussi, et cela est fondamental pour comprendre sa démarche, un élan spirituel vers l’infini du ciel : « J’ai un besoin terrible — dirai-je le mot — de religion, alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles », a-t-il écrit.

Dans la fameuse Nuit étoilée peinte à l’asile Saint-Paul de Mausole en 1889, les directions dans lesquelles il a reproduit le ciel, les collines des Alpilles et le petit village sont toutes différentes.

La Nuit étoilée, St-Rémy de Provence, 1889. Huile sur toile, 73,7×92,1 cm.
Vincent Van Gogh, Museum of Modern Art, New York (États-Unis)

C’est depuis la fenêtre de l’asile où il était interné que van Gogh a esquissé les positions des astres qu’il apercevait par une petite fenêtre grillagée orientée à l’Est, à savoir un croissant de lune, Vénus au lever du jour, les étoiles de la constellation du Bélier, à une date et une heure très précises que j’ai calculées grâce à un logiciel astronomique : le 25 mai 1889 à 4 heures 40 du matin !

Or, de sa chambre, on ne voyait ni les Alpilles ni le village, pourtant représentés dans la partie terrestre de son tableau. Il semble donc qu’il a attendu le mois de juin, après avoir eu la permission de sortir de sa chambre, pour descendre dans le jardin de l’asile, et c’est depuis cet autre point de vue qu’il a peint les collines des Alpilles, situées dans une autre direction, dont il a reproduit très correctement le profil. Reste le village, qui est encore dans une autre direction. J’ai pu montrer que le village qu’il a représenté est un mélange entre celui de Saint-Rémy et une réminiscence des villages de son pays natal, le Brabant, dont il commençait à avoir la nostalgie.

La Nuit étoilée combine ainsi des éléments observés et des éléments recomposés, confirmant une approche artistique où la mémoire et l’imaginaire s’entrelacent avec le réel.

En février 1890, Van Gogh traverse une période de crise intense, marquée par des accès violents et des phases de dépression. Ce n’est qu’au printemps qu’il retrouve sa lucidité et reprend la peinture.

Route avec un cyprès et une étoile, huile sur toile 92 × 73 cm.
Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller

Route avec étoiles et cyprès, toile peinte en avril 1890 juste avant que Van Gogh quitte la Provence pour se rendre à Auvers-sur-Oise, suit une logique similaire à celle de La Nuit étoilée. Il représente une route sinueuse, bordée d’un imposant cyprès sous un ciel où brille un croissant de lune et deux astres lumineux. C’est dans cette œuvre moins connue que le sommet de la recomposition est atteint.

En effet, l’analyse astronomique révèle que la scène correspond très exactement à un alignement rare de Mercure (la petite étoile jaune tout à gauche du tableau), Vénus (l’astre énorme à gauche du cyprès) et le croissant de Lune observé le 20 avril 1890 au coucher du soleil. Bien que Van Gogh n’évoque pas cet événement dans sa correspondance, il est probable qu’il ait été informé par un article de journal et y ait assisté.

Cependant, comme pour La Nuit étoilée, il a recomposé son tableau en modifiant la disposition des astres, pour des raisons d’équilibre pictural. En particulier, le croissant de Lune est éclairé du mauvais côté, suggérant un montage complexe de la part de l’artiste. Le cyprès, élément central du tableau, symboliserait le lien entre la terre et le ciel. Van Gogh a inversé les positions des astres pour respecter les impératifs esthétiques de sa composition. Ce procédé subtil et réfléchi démontre la maîtrise de l’artiste, qui, tout en s’inspirant de la réalité, n’hésitait pas à s’en écarter pour atteindre l’équilibre formel et l’expressivité recherchés.

Dans aucune de ses lettres pourtant, le peintre évoque ses procédés de composition. Tout au plus écrit-il à son frère : « Sache que je suis en plein calcul compliqué d’où résultent l’une après l’autre des toiles faites vite mais longtemps calculées d’avance. Et voilà, lorsqu’on dira que cela est trop vite fait, tu pourras y répondre qu’eux ils ont trop vite vu ». Longtemps on a cru, à tort, que Van Gogh peignait un tableau par jour ; en réalité il avait toujours plusieurs toiles en train, partant d’une trame réelle et s’en écartant ensuite dans des constructions d’atelier très élaborées.

En ce sens, son œuvre rejoint la définition donnée par Charles Baudelaire à propos d’Eugène Delacroix au Salon de 1846 à Paris : « Un tableau est une machine dont tous les systèmes sont intelligibles pour un œil exercé ». Pour percer les secrets des compositions nocturnes de Van Gogh, il semblerait qu’il faille joindre les regards des astronomes, des poètes et des historiens, aptes ensemble à saisir la double profondeur du cosmos et de l’âme humaine.


Jean-Pierre Luminet donnera une conférence intitulée « Carte blanche MuMa — Les nuits étoilées de Van Gogh » le samedi 26 septembre, dans le cadre de l’événement scientifique Sur les épaules des géants qui se tient du 24 au 26 septembre au Havre.

Pour en savoir plus, voir également le livre de l’auteur « Les Nuits étoilées de Vincent van Gogh », paru en 2024 aux éditions Seghers.

The Conversation

Jean-Pierre Luminet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour » : le ciel étoilé selon Vincent van Gogh – https://theconversation.com/souvent-il-me-semble-que-la-nuit-est-encore-plus-richement-coloree-que-le-jour-le-ciel-etoile-selon-vincent-van-gogh-291501

La conversación docente: mucho más que diseccionar ranas

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Eva Catalán, Editora de Educación, The Conversation

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La primera vez que yo entré en un laboratorio fue con 14 años, para la asignatura de Biología en secundaria: para entonces, yo ya tenía muy claro que las ciencias no eran mi camino. Recuerdo diseccionar un mejillón y he borrado de mi memoria lo que hicimos con unas ranas. Fueron un par de visitas al laboratorio en todo el curso. ¿Si hubiera aprendido ciencias de manera más práctica, desde mucho antes de secundaria, habría seguido una trayectoria académica diferente? ¿Cuánto han cambiado las cosas desde entonces?

Ángel Ezquerra y María Belén Yelamos López, investigadores en la Universidad Complutense de Madrid, se lamentan de “una ausencia sistémica del sistema educativo español”: el laboratorio de ciencias en primaria. Resulta paradójico que la Ley de Educación actual en España exija que los alumnos se inicien en procedimientos de investigación como la observación, la medida, el diseño de pequeños experimentos con control de variables y la comunicación de resultados basada en datos sin que en la mayoría de escuelas haya donde poner esto en práctica. Es, dicen, como “enseñar a nadar en un charco seco”. “El resultado”, explican, “es que el 63,6 % de los alumnos recuerda las ciencias en primaria como algo puramente memorístico, y solo un 20 % reconoce haber vivido un aprendizaje basado en la investigación”.

Y es que lo que se aprende en el laboratorio va mucho más allá de dónde está el hígado de un mejillón o una rana: se trata de poner en práctica una manera de investigar metódica, segura, a lo largo del tiempo; de sentar las bases del método científico. “La competencia científica”, argumenta Luis Alonso González de UNIE, es mucho más que aprenderse un fenómeno o un concepto de manera teórica. Es “ser capaz de formular preguntas, proponer hipótesis, diseñar procedimientos, controlar variables, registrar datos, interpretar resultados y construir conclusiones basadas en pruebas”. Y el laboratorio es así un lugar perfecto para evaluar a los chicos y chicas más allá de los exámenes: cómo conectan teoría y pruebas, formulan hipótesis, mantienen registros, controlan el experimento y justifican las conclusiones.“

Estas dos semanas hemos hablado también de lo difícil que es lograr que el comedor escolar sea sostenible y saludable, incluso aunque lo exija la ley; por qué expulsar de clase no suele servir para mejorar determinadas conductas; las evidencias que respaldan las metodologías activas; cómo podrían ser más útiles las prácticas de los futuros maestros, y por supuesto qué ha pasado en PISA.

Seguimos dando vueltas a la IA. Y traemos, para el aula, artículos sobre microbios, bioplásticos, el farmeo de aura a lo largo de los siglos (si esto les suena a chino, pregunten a sus alumnos), las muchas caras de Federico García Lorca, y el tapiz de Bayeux
que anda ahora de viaje en Londres.

The Conversation

– ref. La conversación docente: mucho más que diseccionar ranas – https://theconversation.com/la-conversacion-docente-mucho-mas-que-diseccionar-ranas-292496

Voyages du pape Léon XIV : ce que les prêtres africains en France révèlent des reconfigurations du catholicisme

Source: The Conversation – in French – By Corinne Valasik, Sociologue des religions, Institut catholique de Paris (ICP)


L’ESSENTIEL

  • Entre 20 % et un tiers des prêtres en activité dans les paroisses françaises viennent de l’étranger.

  • Dans une Église longtemps missionnaire, l’inversion de la dynamique interroge la pratique du catholicisme en France.

  • Au-delà des liens entre religion et politique, les voyages du pape invitent à considérer ces échanges entre Nord et Sud.


« Chez nous le prêtre est un notable. Dès le petit-déjeuner, ça sonne, les gens viennent nous voir pour tout. Ici, je peux passer des journées sans voir personne. Parfois c’est dur, je me demande si je suis utile. » La confidence est celle d’un prêtre africain envoyé pour quelques années dans un diocèse français. Elle a été recueillie dans le cadre d’une enquête sociologique consacrée à ces prêtres venus d’Afrique pour desservir les paroisses hexagonales.

Voilà qui nous rappelle une réalité que la venue de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre 2026 risque de laisser au second plan : le catholicisme qui se vit chaque dimanche dans les paroisses françaises repose déjà, en grande partie, sur des femmes et des hommes venus du Sud.

Le voyage pontifical, officiellement confirmé par le Saint-Siège, sera la première visite d’État d’un pape sur le territoire français depuis celle du pape Benoît XVI en 2008. Vêpres à Notre-Dame, veillée au Stade de France, messe place de la Concorde, pèlerinage à Lourdes, cathédrale de Metz, ces images seront celles d’une France catholique, visible, mobilisée. Six mois plus tôt, du 13 au 23 avril 2026, Léon XIV avait consacré à l’Afrique son premier grand voyage transcontinental. Ces deux déplacements se répondent plus qu’il n’y parait.

Plus de 20 % des prêtres en France viennent aujourd’hui de l’étranger

En 2026, seuls 84 nouveaux prêtres seront ordonnés en France, contre 90 en 2025 et 105 en 2024. Sur ces 84 ordinations, 66 seulement pour des diocèses. Il faut mettre ces chiffres au regard d’un autre : en 1960, le pays comptait 65 000 prêtres, aujourd’hui, il en reste environ 12 000.

À ce déclin s’ajoute une autre donnée issue de mes recherches : au niveau national, de 20 % à un tiers des prêtres en activité en France, voire davantage dans certains diocèses, viennent aujourd’hui de l’étranger, soit entre 2 000 et 3 000 clercs, dont l’écrasante majorité vient d’Afrique.

Rien qu’en 2023, 1 354 prêtres venus d’Afrique exerçaient une mission pastorale sur le territoire, contre 244 pour l’ensemble de l’Europe. Ils viennent essentiellement de la République démocratique du Congo, du Congo-Brazzaville, du Bénin, du Cameroun, de Madagascar, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, pour trois à six ans, sous le régime canonique dit Fidei Donum. Ce dispositif a été créé par l’encyclique de Pie XII en 1957 pour envoyer des prêtres européens afin de renforcer les églises d’Afrique. Aujourd’hui il fonctionne en sens inverse.

L’inversion silencieuse de la mission

C’est ce retournement qui mérite d’être pensé. Le catholicisme français, longtemps émetteur missionnaire vers ce qu’il appelait ses « terres de mission », est devenu un espace récepteur. L’Église qui envoyait désormais reçoit. Cette inversion n’est pas un simple ajustement démographique : elle recompose de l’intérieur ce que signifie être catholique en France en 2026.

Les prêtres venus des diocèses africains apportent un rapport au sacré, une gestuelle liturgique, une manière de voir et de penser le monde, une théologie pastorale forgées dans des Églises jeunes et en croissance.

« Les prêtres africains au secours de l’Église française » (TV5Monde, mars 2013).

L’arrivée dans une paroisse française est souvent une surprise, comme en témoigne un prêtre interrogé : « Où sont les jeunes ? L’église était un peu remplie, mais je ne voyais que des personnes âgées. Alors vous voyez le choc que ça me fait, parce que chez nous ce n’est que des jeunes. Et puis ça chante, ça vit. Ici, c’est très différent. » Cet écart oblige en France une manière d’être prêtre.

Une autre France catholique existe déjà

Un second déplacement s’impose, du côté des fidèles. Les données de l’enquête Trajectoires et Origines 2 de l’Insee dessinent une carte inattendue de la pratique en France. 6 % des catholiques sans ascendance migratoire assistent régulièrement à la messe. La proportion atteint 55 % chez les immigrés d’Afrique centrale se déclarant catholiques. Autrement dit, la pratique religieuse catholique en France repose désormais, pour une part significative, sur des fidèles d’origine subsaharienne.

Le parallèle avec les prêtres africains est frappant : un clergé venu du Sud vient combler les vides d’un presbyterium français vieillissant, tandis qu’une pratique dominicale largement soutenue par les fidèles issus des migrations tient debout de nombreuses paroisses.

La scène est en train de devenir banale : dans une même paroisse, une assemblée historique, âgée et peu nombreuse, et une communauté de fidèle d’origine antillaise, subsaharienne, portugaise, plus jeune et plus assidue, partagent souvent les mêmes murs sans partager la même messe : deux catholicismes cohabitent mais se rencontrent peu.

Un troisième mouvement s’ajoute. À Pâques 2026, 21 386 adultes et adolescents ont été baptisés, dont 13 234 adultes, soit +28 % en un an. Les 18-25 ans représentent 42 % de ces catéchumènes, 82 % ont moins de quarante ans. Il s’agit très majoritairement de jeunes Français sans ascendance migratoire, étudiants et jeunes actifs frappant à la porte des paroisses.

Trois dynamiques, parmi d’autres, éclairent particulièrement bien la recomposition en cours : un clergé en partie venu d’Afrique, une pratique soutenue par les fidèles des migrations, un renouveau catéchuménal porté par de jeunes convertis sans lien avec ces circulations. Les deux premières transformations risquent d’être masquées, plus que révélée, par les grandes images de la Concorde.

Ce que le voyage africain du pape éclaire

Après un premier déplacement au Proche-Orient fin 2025, Léon XIV a visité en avril quatre pays d’Afrique, parcouru 18 000 kilomètres au sein de ce continent devenu la région plus dynamique du catholicisme mondial. Les séminaires ne désemplissent pas, les vocations religieuses sont nombreuses, le centre de gravité de l’Église se déplace vers le Sud.

Selon les prévisions, un catholique du trois sera africain en 2050 et selon le centre de recherche indépendant Pew Research Center, 40 % des chrétiens de la planète seront en Afrique subsaharienne.

Léon XIV vient en France, pays qui dépend déjà, pour partie, de l’Afrique qu’il visitait cinq mois plus tôt. Ces deux étapes juxtaposées montrent combien l’axe Nord-Sud du catholicisme s’est inversé, la France en est un des laboratoires les plus visibles.

« Prêtres africains en France : un catholicisme en mutation » (Institut catholique de Paris, 2025).

Les sciences sociales des religions, longtemps captées et à juste titre par la question de la sécularisation française et des liens entre religions et politique, gagneraient à décentrer leur regard. De même, les études sur les migrations pourraient prendre encore plus en compte la variable religieuse dans les logiques d’ajustements identitaires transnationaux.

Léon XIV, par ses déplacements, montre ce que les statistiques disent déjà : le catholicisme français ne se comprend plus sans l’Afrique. Il n’est plus, depuis longtemps, une affaire strictement française. La visite pontificale de septembre offre une occasion collective de le voir en face et peut-être d’apprendre à le regarder autrement.

The Conversation

Corinne Valasik ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Voyages du pape Léon XIV : ce que les prêtres africains en France révèlent des reconfigurations du catholicisme – https://theconversation.com/voyages-du-pape-leon-xiv-ce-que-les-pretres-africains-en-france-revelent-des-reconfigurations-du-catholicisme-291800

Voyage du pape en France : quels enjeux religieux et politiques ?

Source: The Conversation – in French – By Xavier Boniface, Professeur d’histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)


L’ESSENTIEL

  • Le pape Léon XIV rend visite aux catholiques de France du 25 au 28 septembre.

  • Au Stade de France, il va s’adresser à la jeunesse, se plaçant dans la continuité de son prédécesseur Jean-Paul II.

  • Ce voyage sera l’occasion pour le pape de s’exprimer sur l’IA, et de saluer Robert Schuman et le catholicisme social.


Le pape Léon XIV est attendu en France du 25 au 28 septembre prochain. Les étapes retenues pour cette visite, objet de concertations préalables, et les principaux thèmes qui devraient être abordés sont significatifs sur les plans politiques et religieux.

Il s’agit d’un « voyage apostolique », et non d’une « visite d’État » : c’est d’abord en tant que chef de l’Église catholique, successeur du chef des apôtres, que le pape vient en France y rencontrer les catholiques. Certes, il est aussi un chef d’État – de la Cité du Vatican – et, à ce titre, il sera accueilli par le président de la République et plusieurs autres responsables politiques : sa visite a donc également une dimension officielle.

L’intérêt de Léon XIV pour la France est peut-être fondé sur son histoire personnelle, puisque sa grand-mère paternelle était native du Havre et son père a pris part aux débarquements de Normandie et de Provence. Comme tous les papes jusqu’à Benoît XVI, et contrairement à son prédécesseur, il parle le français, une des langues officielles du Vatican, et il s’est rendu en France dès avant son pontificat.

Mais des considérations plus générales sont à prendre en compte. Le calendrier est propice, avec une visite pontificale suffisamment longtemps avant l’élection présidentielle, comme cela avait été le cas pour le premier voyage de Jean-Paul II en France, en juin 1980. Cela devrait permettre, sinon d’éviter, du moins de limiter les tentatives de récupérations, notamment de candidats espérant rallier le vote des catholiques.

S’adresser à la jeunesse française

Pour Léon XIV, les enjeux sont d’abord religieux. La France passait jadis pour « la fille aînée de l’Église », selon une formule popularisée depuis la fin du XIXe siècle. De fait, le catholicisme français a pesé par ses initiatives pastorales, liturgiques et intellectuelles des années 1930-1960. Certes, depuis plus d’un demi-siècle, il connaît un effondrement, ce que le pape François lui reprochait implicitement, considérant l’Europe comme « un peu fatiguée » : cela pourrait expliquer son choix de ne pas visiter la France en tant que telle, même s’il y est passé à trois reprises (Strasbourg, Marseille et la Corse).

Le parcours prévu pour la visite du pape Léon XIV à Paris (Franceinfo, septembre 2026).

Mais Léon XIV a une autre vision des choses. Le 28 mai 2025, trois semaines après son élection, il écrivit aux évêques de France pour le centenaire des canonisations de trois compatriotes, Jean Eudes, Thérèse de Lisieux et Jean-Marie Vianney afin que cet anniversaire suscite « un nouvel élan missionnaire ». Cela témoigne de la représentation que le pape a de l’importance de l’héritage spirituel du pays.

Malgré les difficultés que rencontre l’Église en France et la crise provoquée par les scandales d’abus sexuels, le triplement du nombre de baptêmes d’adultes témoigne d’un relatif regain du catholicisme depuis 2022. Les raisons de cette évolution, qui semble aller à contre-courant de la tendance observée jusque-là, et malgré ses limites – le nombre de ces baptêmes d’adultes ne compense pas la diminution de celui des nouveau-nés – interrogent jusqu’à Rome. Les catéchumènes sont principalement des jeunes, entre 18 et 40 ans.

Cette catégorie de la population reste une priorité pastorale pour les papes. Jean-Paul II a initié les Journées mondiales de la Jeunesse et, lors de ses voyages, rencontrait des jeunes, comme en 1980 au Parc des Princes. Léon XIV se place dans cette continuité avec la veillée au Stade de France où 80 000 personnes sont attendues (50 000 en 1980).

Aborder les défis de l’IA

Le sanctuaire de Lourdes est un autre symbole de la vitalité et du rayonnement du catholicisme en France, même si sa fréquentation tend à diminuer un peu. Le futur pape y était déjà venu alors qu’il était séminariste. Il entend honorer un haut lieu de pèlerinage en y rencontrant des malades, dont l’accueil est une des spécificités de ce sanctuaire, et des victimes de violences sexuelles. Fréquentée par 60 % d’étrangers, Lourdes est à la croisée des dimensions nationale et internationale qui caractérisent le voyage du pape.

Le discours de celui-ci à l’UNESCO s’inscrit principalement dans cette perspective mondiale. Depuis Jean-Paul II en 1980, aucun pape ne s’était exprimé depuis cette tribune. Benoît XVI s’était adressé « au monde de la culture » au collège des Bernardins en 2008. Répondant à l’invitation du directeur de l’UNESCO, Léon XIV va y parler des défis liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle, notamment en matière d’éducation, d’information et de création artistique.

Ce propos fait écho à sa première et récente lettre encyclique, Magnifica humanitas, « sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’IA ». Le pape et l’UNESCO partagent de ce point de vue les mêmes préoccupations culturelles.

Rendre hommage à Robert Schuman, figure de l’Europe et de la démocratie chrétienne

L’étape à Metz, avec le thème de l’Europe, est un autre volet à dimension internationale du voyage pontifical. Les papes Jean-Paul II, en 1988, et François, en 2014, avaient prononcé un discours devant les députés européens à Strasbourg, dans un cadre institutionnel.

Léon XIV a opté pour une visite symbolique dans le chef-lieu de la Moselle. Ce département, voisin de la Belgique et frontalier avec deux pays, a été balloté entre la France et l’Allemagne de 1870 à 1945, au fil des guerres, avant d’être présenté comme un « carrefour de l’Europe ».

Mais c’est d’abord à Robert Schuman que le pape, qui porte le même prénom, entend rendre hommage. L’homme politique, l’un des « pères de l’Europe », est inhumé à Scy-Chazelles, près de Metz, où il a longtemps résidé. Un procès en vue de sa béatification est en cours, et le pape François l’a reconnu « vénérable ». Membre du Mouvement républicain populaire, Robert Schuman se rattache à la démocratie chrétienne.

Ce courant émane du catholicisme social que Léon XIII a promu avec l’encyclique Rerum novarum (1891). Mais ce pape ne l’envisage alors que sous la forme « d’une bienfaisante action chrétienne parmi le peuple » (encyclique Graves de Communi, 1901). Devenue un véritable courant politique, la démocratie chrétienne a continué à se référer aux principes du catholicisme social (subsidiarité, solidarité, participation) dont Léon XIV, par le choix de son nom, assume l’héritage. Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi en sont issus, comme Schuman. Ce sont eux qui ont commencé à construire l’Europe avec la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier. L’objectif était de réconcilier les anciens belligérants en s’appuyant sur des intérêts communs. La paix est donc au cœur du projet européen.

L’intervention prévue de Léon XIV au centre Robert Schuman, après une rencontre interreligieuse, s’intitulera d’ailleurs : « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ».

Lors du voyage du pape en France, la paix, l’Europe, les conséquences de l’utilisation de l’IA sur la dignité humaine en seront peut-être le volet le plus politique et international, tandis que les évolutions du catholicisme français et la jeunesse auront une portée plus directement religieuse. Mais ces différents aspects sont complémentaires dans la vision du Saint-Siège pour inciter les catholiques, et les jeunes en particulier, à s’impliquer dans la construction d’un monde de paix et la promotion de la dignité humaine.

The Conversation

Xavier Boniface ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Voyage du pape en France : quels enjeux religieux et politiques ? – https://theconversation.com/voyage-du-pape-en-france-quels-enjeux-religieux-et-politiques-291349

Donald Trump crie victoire au Groenland, mais l’accord révèle une profonde crise de confiance

Source: The Conversation – France in French (3) – By Shannon Brincat, Senior Lecturer in Politics and International Relations, University of the Sunshine Coast


L’ESSENTIEL

  • Le nouvel accord de sécurité entre le Groenland et les États-Unis préserve la souveraineté du premier, mais renforce le contrôle stratégique du second dans l’Arctique.

  • Donald Trump présente comme une victoire majeure des avantages dont Washington disposait déjà en grande partie.

  • En faisant pression sur un allié, les États-Unis fragilisent la confiance au sein de l’OTAN et imposent une « doctrine Monroe 2.0 ».


Le président américain Donald Trump présente déjà le nouvel accord de sécurité conclu entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland comme une victoire personnelle.

À l’en croire, Washington aurait obtenu un contrôle permanent sur la sécurité du Groenland, ainsi que le pouvoir d’empêcher ses adversaires d’y établir des bases militaires ou d’y réaliser des investissements dans des secteurs sensibles.

Le cabinet de la Première ministre danoise décrit pourtant un accord bien différent, qui viserait à renforcer la sécurité dans l’Arctique tout en préservant la souveraineté et l’intégrité territoriale du royaume du Danemark, ainsi que le droit des Groenlandais à l’autodétermination.

Mais le compromis politique se dessine déjà clairement. Trump obtient une démonstration de puissance – ou, comme l’a résumé un correspondant aux États-Unis du quotidien danois Politiken, « il a été autorisé à célébrer sa victoire sur les réseaux sociaux ». Le Danemark et le Groenland conservent, eux, leur souveraineté officielle. Enfin, l’OTAN évite une rupture immédiate. Chaque partie peut ainsi crier victoire.

C’est la lecture optimiste. Une autre, plus inquiétante, consiste à considérer que cet accord récompense des mois de pressions exercées sur un allié. Il normalise une politique des sphères d’influence, dans laquelle les petits États demeurent juridiquement souverains, mais subissent des pressions pour accepter une subordination stratégique.

Un seul perdant, la démocratie

Le contexte intérieur rend cet accord encore plus préoccupant. Le jour même où Donald Trump a annoncé l’accord sur le Groenland, des journalistes de CNN, MS NOW et Politico se sont vu refuser l’accès à la Maison Blanche et retirer leur accréditation. Plus tôt ce mois-ci, International IDEA indiquait que près de la moitié de ses 30 indicateurs mesurant l’état de la démocratie américaine étaient tombés à leur plus bas niveau depuis le début de sa collecte de données, en 1975.

Il ne s’agit pas de deux scènes politiques distinctes. Sur le plan intérieur, le président revendique le pouvoir de décider quels médias sont légitimes. À l’étranger, il s’arroge celui de décider quels États et quels investissements sont acceptables sur le territoire d’un allié. Dans les deux cas, les règles fondées sur la réciprocité cèdent la place au bon vouloir d’un seul homme, et tout désaccord est assimilé à de la déloyauté.

Mais pour Donald Trump, l’accord sur le Groenland tombe à un moment particulièrement favorable. Son annonce intervient peu avant les élections de mi-mandat de novembre, alors que la guerre contre l’Iran et, plus largement, son bilan en matière de politique étrangère sont devenus de sérieux handicaps politiques. Selon un sondage Quinnipiac réalisé en septembre, seuls 29 % des électeurs inscrits approuvaient sa gestion du conflit avec l’Iran, contre 65 % qui la désapprouvaient. Sa politique étrangère ne recueillait que 33 % d’opinions favorables.

Alors que le conflit s’enlise, des élus républicains du Congrès ont également commencé à faire défection lors de votes sur les pouvoirs de guerre. Plutôt que d’avoir à défendre une guerre sans fin clairement définie, Donald Trump peut désormais célébrer sa victoire et affirmer que ses menaces ont permis aux États-Unis d’obtenir un avantage stratégique durable.

Le Danemark et le Groenland obtiennent eux aussi quelque chose d’important. Ils évitent une annexion, une vente forcée et le risque immédiat d’un affrontement au sein de l’OTAN. Leur déclaration publique commune préserve explicitement la souveraineté, l’intégrité territoriale et le droit du Groenland à l’autodétermination.

L’OTAN, elle, bénéficie d’un répit. Dans notre article de janvier, nous expliquions que les menaces de Donald Trump avaient fait naître une possibilité sans précédent : qu’un membre fondateur de l’Alliance devienne une menace directe pour le territoire d’un autre de ses membres.

L’accord écarte ce danger immédiat et établit un programme commun pour la sécurité dans l’Arctique. La cohésion institutionnelle de l’organisation est préservée, mais cela ne signifie pas que la confiance politique a été rétablie.

Un accès stratégique dont Washington disposait déjà en grande partie

L’écart entre les déclarations de Donald Trump et le contenu apparent de l’accord est considérable. En vertu de l’accord de défense de 1951, complété en 2004, les États-Unis disposent déjà de droits presque illimités de survol et d’implantation de bases. Le compte rendu de l’accord par la BBC montre lui aussi à quel point le résultat est éloigné d’une prise de possession du territoire.

Le nouvel accord pourrait néanmoins comporter des dispositions importantes, comme l’interdiction d’implanter des bases militaires de pays non membres de l’OTAN ou l’obligation d’obtenir l’aval des États-Unis pour certains investissements sensibles.

Ces avancées restent toutefois très en deçà de l’exigence maintes fois formulée par Donald Trump de posséder ou de contrôler le Groenland. Il a revu ses ambitions à la baisse, passant de l’annexion à un accès élargi, avant de présenter ce recul comme une victoire totale.

Le coût diplomatique est élevé et se fera sentir à long terme. Une récente enquête de Reuters révèle que les gouvernements européens doutent de plus en plus de la fiabilité des États-Unis en tant que partenaire en matière de sécurité. Des responsables ont également averti que l’érosion de la confiance envers Washington affaiblissait la crédibilité de l’article 5, qui stipule qu’une attaque armée contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre tous et déclenche une obligation de défense mutuelle.

Le Danemark n’est ni un adversaire ni un allié qui profite du système sans contribuer à sa défense. C’est un membre de l’OTAN qui a augmenté ses dépenses militaires, notamment en consacrant 14,6 milliards de couronnes – soit près de 2 milliards d’euros – à la défense de l’Arctique en janvier. Il soutient également de façon constante les opérations menées par les États-Unis.

Au lieu de poursuivre leurs objectifs de sécurité en suivant les mécanismes habituels de concertation entre alliés, les États-Unis ont menacé de s’emparer d’un territoire danois, contraignant ainsi le Danemark à participer à des négociations destinées à écarter un danger créé par celui qui était censé le protéger. L’accord qui en résulte ne fait que limiter les dégâts causés par un système d’alliance devenu toxique.

La doctrine Monroe gagne le Grand Nord

La stratégie de sécurité nationale de 2025 promettait de réaffirmer et de faire appliquer la doctrine Monroe, qui s’oppose à toute ingérence d’une puissance extérieure autre que les États-Unis dans les affaires du continent américain. Elle vise à empêcher des puissances concurrentes extérieures au continent d’y déployer des forces ou d’y prendre le contrôle d’actifs stratégiques. C’est précisément ce que permet cet accord.

Le Groenland a déjà connu une situation semblable. Quelques jours après l’invasion du Danemark par l’Allemagne, en avril 1940, Cordell Hull, alors secrétaire d’État américain, avait affirmé à l’ambassadeur britannique que la doctrine Monroe s’appliquait sans réserve au Groenland, dissuadant ainsi le Royaume-Uni et le Canada de mettre à exécution leur projet d’occuper l’île avant les Allemands.

Un an plus tard, l’ambassadeur du Danemark à Washington signait un accord de défense qui reconnaissait la souveraineté danoise tout en accordant aux États-Unis une compétence exclusive à l’intérieur des zones de défense.

C’est ainsi que la doctrine Monroe a toujours fonctionné. Elle n’a jamais exigé de posséder un territoire, mais seulement de décider qui d’autre pouvait y entrer, alliés compris. L’Amérique latine connaît bien ce schéma. Le Danemark conserve son drapeau, ses tribunaux et son État-providence. La souveraineté reste à Copenhague. Mais les décisions sur ceux qui peuvent entrer sont transférées à Washington.

Quelle place pour l’OTAN ?

En janvier, le premier ministre groenlandais avait affirmé que la sécurité et la défense de l’île relevaient de l’OTAN. Or, l’accord finalement conclu a été négocié de manière bilatérale, en dehors de l’Alliance, dans le cadre d’une stratégie qui annonce également l’arrêt de l’élargissement de l’OTAN. Washington agit désormais en son nom propre comme garant de la sécurité du Groenland.

Les alliés en ont pris acte. Reuters a rapporté cette semaine qu’au moins huit pays membres, dont le Danemark, cherchaient à réduire leur dépendance aux armes et aux technologies de défense américaines.

Lorsqu’un allié loyal peut subir des pressions au sujet d’un territoire qui lui appartient, la défense collective commence à ressembler à un racket à ciel ouvert. D’autres en tireront les leçons. Washington s’insurge lorsque la Russie prétend exercer son autorité sur ses voisins, mais cette position devient plus difficile à tenir dès lors que les États-Unis instaurent le même type de rapport de force dans l’Arctique, aux dépens d’un allié. L’Amérique latine a passé la majeure partie du XXe siècle sous ce régime. L’Europe est désormais invitée à découvrir ce qu’il en coûte.

Cet accord ne doit pas être jugé uniquement à l’aune de ce que Donald Trump n’a pas réussi à obtenir. Il faut aussi mesurer le précédent qu’il crée. Washington a montré qu’il pouvait menacer un allié, le contraindre à négocier pour obtenir des prérogatives supplémentaires, présenter le résultat comme une prise de contrôle permanente, puis s’attribuer le mérite d’avoir rétabli la stabilité.

Voilà à quoi ressemble, dans les faits, la doctrine Monroe 2.0. Elle préserve peut-être la cohésion formelle de l’OTAN, mais elle accélère l’érosion de la confiance dont dépend, en définitive, l’Alliance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Donald Trump crie victoire au Groenland, mais l’accord révèle une profonde crise de confiance – https://theconversation.com/donald-trump-crie-victoire-au-groenland-mais-laccord-revele-une-profonde-crise-de-confiance-292481

« Vous êtes la perle rare » : Comment donner à chaque salarié le sentiment d’être unique tout en garantissant un esprit d’équipe ?

Source: The Conversation – in French – By Birgit Schyns, Professor of Organisatonal Behaviour, Neoma Business School

Pour favoriser la cohésion et la performance d’une équipe, les managers doivent s’assurer que chaque collaborateur se sent pleinement intégré. C’est justement ce que propose le concept de « leadership inclusif ». Cette intégration fonctionne-t-elle pour tous et en toutes circonstances ?


Diriger des équipes avec des profils diversifiés constitue l’un des défis centraux du management. Pour réunir et intégrer tous les employés, le manager peut s’appuyer sur le leadership inclusif. Ce dernier repose sur deux types de comportements.

  • le premier vise à renforcer le sentiment d’appartenance en soutenant les membres de l’équipe ou à partager les prises de décision ;

  • le second vise à valoriser le sentiment d’être unique en encourageant la valeur individuelle et à favoriser l’expression authentique des compétences et des aspirations de chacune et chacun.

Des études ont établi un lien entre le leadership inclusif et une plus grande créativité, de meilleures performances et un climat d’équipe plus soudé.

Les organisations ont répondu à ces résultats en investissant massivement dans des programmes de formation destinés à aider les managers à mieux écouter, à impliquer les collaborateurs dans les décisions et à valoriser activement leurs contributions.

Mais cela ne fonctionne pas de façon égale pour tous les salariés. Pourquoi ?

Distinction optimale

L’hypothèse selon laquelle tous les membres d’une équipe auraient des attentes élevées d’intégration, et que ces dernières resteraient équivalentes à n’importe quelle situation et n’importe quel moment ne se vérifie pas dans les faits.

Nos travaux remettent directement en cause cette hypothèse en s’appuyant sur la théorie de la distinction optimale.

Cette dernière propose que les individus recherchent constamment un équilibre entre le besoin de s’identifier à un groupe et celui de s’en différencier, aussi bien à l’intérieur d’un même groupe qu’entre différents groupes sociaux.

Produire l’inverse de ce qui est recherché

Les employés restent différents ; ils ne ressentent pas ces attentes d’intégration avec la même intensité et ils peuvent souhaiter un management différent en fonction d’une situation et d’un nouvel environnement.

Imaginons un collaborateur qui a un besoin particulièrement fort de reconnaissance personnelle. Cette personne sera satisfaite lorsque son manager reconnaît ses contributions individuelles et met en valeur ses atouts. Mais quand ce même manager souligne qu’elle fait pleinement partie de l’équipe, ce collaborateur se sent mis à l’écart. Pourquoi ? Parce que son besoin de se sentir unique reste insatisfait, et il commence à se sentir exclu plutôt qu’inclus.

Comment ce dernier peut-il réagir ? Nous postulons qu’il cherche à réaffirmer sa propre singularité. Par exemple, il peut se livrer à des comparaisons défavorables avec ses collègues, en soulignant les faiblesses des autres. À terme, ces comportements produisent exactement l’inverse de ce que le manager recherchait : moins de cohésion d’équipe, plus de frictions interpersonnelles et un climat dans lequel les autres membres se sentent jugés plutôt que soutenus.

Considérons maintenant un scénario différent : un nouveau collaborateur intègre une équipe. C’est un bon élément, et il en est conscient. Sa préoccupation première à son arrivée n’est pas la reconnaissance, c’est l’acceptation.

Cette personne a besoin d’être accueillie dans les discussions collectives et d’être traitée équitablement. Si le manager réagit à ses bonnes performances en la distinguant systématiquement, en attirant l’attention sur ce qui la distingue du reste de l’équipe, l’effet peut être l’inverse de l’inclusion visée. Plutôt que de se sentir valorisé, ce collaborateur se sent exposé. Sa réaction peut être de se désengager, de se distancier psychologiquement de l’équipe et, finalement, de moins s’identifier à l’entreprise.




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Conséquences réelles et mesurables

Quand un collaborateur éprouve un décalage entre ce que son manager lui offre et ce dont il a réellement besoin, il en résulte un sentiment de remise en question. Ces menaces d’identité entraînent des conséquences réelles et mesurables.

Au niveau individuel, les salariés peuvent se désengager. Certains employés, dans leur tentative de rétablir leur sentiment d’appartenance, peuvent recourir à des gestes d’alliance performative. Concrètement, elles affichent publiquement leur solidarité non par conviction sincère, mais comme moyen de réaffirmer leur place dans le groupe.

Au niveau organisationnel, des recherches soulignent que des salariés dont l’identité se sent menacée par les initiatives d’inclusion peuvent même réduire leur soutien aux politiques de diversité, d’équité et d’inclusion, exactement l’inverse de ce que les organisations cherchent à obtenir.

Partir du réel

Soyons clairs : le leadership inclusif part d’une bonne intention et produit fréquemment des résultats positifs. L’argument développé ici n’est pas contre l’inclusion, mais en faveur d’une version plus adaptée aux organisations et aux employés.

Quand les membres d’une équipe diffèrent dans leurs besoins d’appartenance et d’unicité, les managers ont intérêt à s’adapter au cas par cas.

La première étape consiste à développer une compréhension opérationnelle des besoins de leurs collaborateurs, et à rester attentifs aux façons dont ces besoins peuvent évoluer selon les situations et les périodes. Cette approche demande aux managers d’observer attentivement les réactions de leurs équipiers, non seulement ce qu’ils disent, mais ce que leurs comportements signifient.

Les programmes de formation ont un rôle crucial à jouer ici. Plutôt que d’enseigner les comportements inclusifs comme une série de recettes fixe à appliquer uniformément à tous, ils devraient encourager la flexibilité et la pratique réflexive. Comme le recommandent désormais des spécialistes du développement du leadership, les formations devraient inclure des composantes en situation réelle, afin que les managers apprennent à évaluer en temps réel l’impact de leurs comportements sur les différents membres de leur équipe.

Pour les managers prêts à développer cette compétence, les bénéfices en matière de cohésion d’équipe, de confiance et de performance seront vraisemblablement bien supérieurs à ce que toute approche uniforme peut offrir.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. « Vous êtes la perle rare » : Comment donner à chaque salarié le sentiment d’être unique tout en garantissant un esprit d’équipe ? – https://theconversation.com/vous-etes-la-perle-rare-comment-donner-a-chaque-salarie-le-sentiment-detre-unique-tout-en-garantissant-un-esprit-dequipe-271890

Quand le collègue « indispensable » part en vacances, l’entreprise tourne au ralenti

Source: The Conversation – in French – By Nada Kanita, Maitre de conférence en sciences de gestion spécialisée en Systèmes d’information, Université de Bretagne occidentale


L’ESSENTIEL

  • Un seul collègue s’absente et toute l’activité de l’entreprise ralentit ? Le problème ne vient pas de son absence, mais d’une dépendance invisible.

  • Documents partagés et procédures ne contiennent jamais tout : une partie essentielle des savoirs repose sur l’expérience des collaborateurs.

  • Organiser les relais, transmettre régulièrement les savoirs et documenter les informations critiques évite qu’une absence ordinaire ne se transforme en crise.


Chaque été, le même scénario se répète dans de nombreuses organisations. Un client attend une réponse, une décision est reportée ou un incident reste irrésolu. La raison reste la même : « Il faut attendre le retour de X » ou « Seul Y connaît le dossier ».

Les congés ne devraient pourtant pas être une source de problèmes. Ils révèlent néanmoins une dépendance qui s’est installée au fil du temps, lorsqu’un savoir indispensable au fonctionnement d’une organisation finit par être détenu par une seule personne.

Une dépendance invisible révélée

Les organisations valorisent leurs collaborateurs experts. Grâce à leur expérience, ceux-ci ont acquis des compétences clés et connaissent finement leur environnement de travail. Ils savent retrouver le bon interlocuteur, éviter une erreur déjà rencontrée et repérer les fragilités de l’organisation. Ils détiennent surtout des savoirs tacites, rarement consignés dans les procédures ou les outils.

Cependant, lorsque cette expertise n’est ni partagée ni accessible, elle devient un point de fragilité pour l’organisation. Quelques jours de congé, un arrêt maladie ou une mobilité peuvent suffire à ralentir l’activité. Les collègues disposent bien des procédures, des données et des processus formalisés, mais pas toujours des connaissances nécessaires pour les interpréter : l’historique du dossier, les exceptions ou encore les raisons d’une décision passée.




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Au-delà des procédures formalisées

Une organisation fonctionne rarement grâce aux seuls éléments formalisés. Certaines connaissances sont inscrites dans les logiciels, les procédures et les bases documentaires. D’autres se construisent dans l’action : savoir à qui s’adresser, anticiper un risque ou comprendre pourquoi une règle comporte des exceptions.

Les recherches sur la mémoire organisationnelle montrent que l’expérience est conservée dans plusieurs « réservoirs » : les individus, les routines, la culture, les outils et les archives. Lorsqu’une connaissance critique réside uniquement dans la mémoire d’une personne, elle devient difficilement mobilisable en son absence. Sa transmission n’est pas automatique.

Les recherches sur le transfert des connaissances soulignent la difficulté de transmettre certains savoirs issus de l’expérience. Il ne s’agit pas nécessairement d’une rétention intentionnelle ou d’un refus de transmettre. Certains raisonnements sont devenus si familiers que l’expert les applique intuitivement, sans toujours parvenir à les expliciter.

Un gros risque opérationnel

La concentration des connaissances crée dès lors un risque opérationnel. Les délais s’allongent, les dossiers s’accumulent et les équipes improvisent des solutions de contournement. Certaines tâches sont suspendues, d’autres sont réalisées à partir d’informations manquantes ou incomplètes. Cette situation affecte aussi la qualité des décisions. Les procédures indiquent souvent ce qu’il faut faire, mais rarement pourquoi.

Or, la mémoire organisationnelle permet d’interpréter les situations présentes à partir de l’expérience passée. Sans l’historique d’un dossier ou les raisons d’un choix antérieur, les collaborateurs peuvent reproduire une erreur, appliquer une règle obsolète ou prendre une décision inadaptée.

Cette dépendance pèse enfin sur l’expert, sollicité en permanence, parfois même pendant ses congés. Il devient progressivement un goulot d’étranglement : plus l’organisation dépend de lui, moins il dispose de temps pour transmettre ses connaissances.

La mémoire transactive ne suffit pas

Les équipes développent une cartographie implicite des connaissances : chacun sait vers qui se tourner selon le problème rencontré. Les chercheurs parlent de « mémoire transactive » pour désigner cette capacité collective à savoir « qui sait quoi ».

Ce mécanisme facilite la coordination tant que les personnes restent disponibles. Cependant, identifier l’expert ne permet pas de poursuivre l’activité lorsqu’il est absent. L’objectif n’est pas que chacun maîtrise tout, mais qu’aucune activité essentielle ne repose sans relais sur une seule personne.

Les congés : un bon crash test

Les congés peuvent servir de test de résistance. Quelles activités s’arrêtent en l’absence d’une personne ? Quels dossiers nécessitent toujours son intervention ? Ces questions révèlent les dépendances critiques avant qu’un départ ou un incident ne les transforme en crise.

La réponse ne consiste pas à tout documenter. Accumuler des fichiers volumineux rarement consultés ou rapidement obsolètes ne constitue pas une mémoire utile. Mieux vaut conserver les éléments nécessaires à l’action : les décisions importantes et leurs justifications, les principales exceptions, les contacts essentiels et les points de vigilance.

Des pratiques simples complètent cette documentation : organiser des binômes, alterner les responsabilités, prévoir des temps de transmission et faire relire les dossiers critiques. Cette redondance a un coût immédiat, mais elle protège la continuité de l’activité et réduit la pression sur les experts.

Le partage des connaissances doit enfin être reconnu comme une composante du travail, et non comme une tâche à accomplir « lorsqu’on aura le temps ». Une organisation résiliente n’est pas celle qui ne dépend de personne, mais celle qui transforme les expertises individuelles en capacités collectives.

The Conversation

Nada Kanita ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quand le collègue « indispensable » part en vacances, l’entreprise tourne au ralenti – https://theconversation.com/quand-le-collegue-indispensable-part-en-vacances-lentreprise-tourne-au-ralenti-290365

Les opérations de maintien de la paix de l’Union africaine se multiplient : une étude fait état de résultats mitigés

Source: The Conversation – in French – By Richard Fosu, Lecturer in International Relations, Monash University

Lorsque des conflits violents éclatent en Afrique, tous les regards se tournent souvent vers les Nations unies, les grandes puissances ou les bailleurs de fonds extérieurs. Pourtant, au cours des deux dernières décennies, l’Union africaine (UA) est devenue l’un des principaux acteurs en matière de paix et de sécurité sur le continent.

Du Burundi au Soudan, en passant par la Somalie, le Mali et la République centrafricaine, l’UA et les organisations régionales africaines ont déployé des opérations de paix, joué un rôle de médiation dans des conflits, supervisé des élections et soutenu des transitions politiques.

Ces interventions traduisent une ambition plus grande : voir les Africains jouer un rôle de premier plan dans la résolution des défis liés à la paix et à la sécurité en Afrique.

Malgré l’importance croissante de ces interventions, les enseignements tirés des nombreux travaux de recherche qui leur sont consacrés restent paradoxalement peu étudiés.

Nous sommes des chercheurs qui nous intéressons aux interventions de l’UA dans les domaines de la paix et de la sécurité. Dans une récente revue exploratoire portant sur 186 articles évalués par des pairs et publiés entre 2000 et 2026, nous avons examiné quatre thèmes majeurs de la littérature :

  • les approches de l’UA en matière d’intervention pour la paix et la sécurité ;

  • la légitimité des interventions de l’UA, en particulier auprès des populations locales ;

  • l’efficacité des interventions de l’UA pour instaurer une paix et une sécurité à long terme ;

  • l’appropriation des interventions de l’UA tant au niveau institutionnel qu’au sein des populations locales.

Notre analyse montre que les débats sur les interventions de l’UA sont souvent très réducteurs. Certains les présentent comme une illustration claire de la capacité des Africains à agir par eux-mêmes et comme une alternative claire à l’intervention extérieure. D’autres mettent l’accent sur la dépendance, les capacités limitées et les échecs opérationnels.

Les données suggèrent que la réalité est plus complexe. Les interventions de l’UA en matière de paix et de sécurité ne constituent ni des réussites évidentes, ni de simples opérations dépendantes d’un soutien extérieur. Elles montrent plutôt comment les acteurs africains influent de plus en plus sur les réponses aux conflits tout en collaborant avec des partenaires internationaux.

Ces résultats mettent en évidence à la fois les possibilités et les limites des interventions de l’UA en matière de paix et de sécurité.

De la non-intervention à la non-indifférence

L’UA a été créée en 2002 pour succéder à l’ancienne Organisation de l’unité africaine (OUA). Cette dernière était souvent critiquée pour sa réticence à intervenir face aux atrocités et aux conflits armés.

La nouvelle UA a défendu l’idée que la souveraineté implique aussi des responsabilités. L’article 4(h) de l’Acte constitutif de l’UA lui confère le droit d’intervenir dans les États membres en cas de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Cela a entraîné une nette augmentation des interventions. Au cours des deux dernières décennies, l’UA et les organismes régionaux ont déployé au moins 28 missions pour aider à gérer les conflits, soutenir les processus de paix et améliorer la sécurité.

Légitimité

Les articles que nous avons analysés ont montré que beaucoup de personnes considèrent les interventions de l’UA comme légitimes, car il s’agit de « solutions africaines à des problèmes africains ». Cela reflète la conviction que les Africains doivent être responsables de la gestion des défis sécuritaires du continent.

Cette légitimité n’est pas seulement symbolique. Des recherches suggèrent que les médiateurs africains et les opérations de paix ont l’avantage d’être plus proches des situations de conflit que ne le sont les acteurs extérieurs.

Dans certains contextes, des recherches montrent que les expériences communes peuvent rendre les acteurs locaux plus disposés à s’engager dans des initiatives menées par les Africains.

Efficacité

Les données examinées montrent que les interventions de l’UA ont pris de l’importance, car elles apportent des réponses concrètes aux défis de sécurité du continent.

Notre étude montre qu’à l’heure où les opérations de paix de l’ONU sont en recul et où l’attention internationale se tourne vers d’autres régions, les organisations africaines sont souvent les premières à intervenir face aux crises émergentes.

Les missions de l’UA se sont rendues là où les acteurs extérieurs hésitaient à intervenir, car les conflits étaient encore en cours. C’est notamment le cas en Somalie et au Soudan.

Dans de nombreux cas, comme le suggère la littérature, la situation sur le terrain aurait probablement été pire sans l’implication de l’UA. Aux Comores en 2008 et au Burundi en 2003, par exemple, l’intervention de l’UA a contribué à endiguer l’instabilité et à soutenir la stabilisation politique à des moments critiques.

Appropriation

L’une des conclusions les plus frappantes que nous avons tirées est que l’UA a développé une approche de l’intervention différente de celle des Nations unies.

Les interventions de l’UA se définissent souvent moins par les principes classiques du maintien de la paix — consentement, impartialité et recours limité à la force — que par leur fonction pratique : créer les conditions propices à l’émergence de la paix.

La Mission de l’Union africaine en Somalie est l’exemple qui illustre le mieux cette approche. Plutôt que de veiller au respect d’un accord de paix existant, elle a mené des opérations contre les insurgés tout en soutenant les efforts pour bâtir l’État.

Le défi de la dépendance

La littérature a également mis en évidence certains défis.

La préoccupation la plus récurrente concerne la dépendance financière vis-à-vis de l’extérieur. Bien que les interventions soient souvent présentées comme menées sous l’égide de l’Afrique, nombre d’entre elles reposent largement sur le financement de partenaires tels que l’Union européenne et les Nations unies. Certains critiques estiment que la dépendance financière limite la capacité de l’UA à définir ses priorités en matière de paix et de sécurité.

Certains chercheurs se sont demandé si ces interventions pouvaient véritablement être considérées comme des « solutions africaines » lorsqu’elles dépendent de ressources extérieures.

Dans le même temps, des recherches plus récentes offrent une vision plus nuancée. Plutôt que de considérer les acteurs africains comme des bénéficiaires passifs d’un soutien extérieur, elles montrent comment ceux-ci négocient, s’adaptent et utilisent souvent ces ressources pour faire avancer leurs propres priorités.

En d’autres termes, l’autonomie et la dépendance peuvent coexister.

La légitimité ne repose pas uniquement sur de bonnes intentions

Une autre conclusion majeure concerne la légitimité.

L’UA est souvent appelée à résoudre des crises sécuritaires complexes.
Or, un certain nombre de facteurs font obstacle à ses efforts. Notre analyse en a identifié quelques-uns :

  • le manque de ressources nécessaires pour répondre aux attentes en matière de paix et de sécurité

  • une coordination insuffisante avec les organisations sous-régionales

  • une mise en œuvre incohérente des normes, en particulier celles qui sont liées aux coups d’État militaires et aux changements de gouvernement anticonstitutionnels

  • un soutien politique inégal en faveur de l’intervention.

Les chercheurs s’interrogent sur ce qui fonde la légitimité de ces interventions. Sont-elles légitimes parce qu’elles sont autorisées par les gouvernements ou les institutions internationales? Ou parce que les populations les plus touchées par celles-ci les considèrent comme légitimes?

Les conclusions de cette étude suggèrent que les populations locales évaluent souvent les interventions en fonction de résultats concrets : sécurité, stabilité et expériences quotidiennes, plutôt qu’en fonction de mandats juridiques ou de rhétorique diplomatique.

Au-delà du débat entre succès et échec

Alors que l’insécurité persiste dans certaines régions d’Afrique et que les opérations de paix de l’ONU continuent de se réduire, un modèle hybride pourrait gagner encore en importance. Le défi pour l’UA ne consiste pas simplement à intervenir davantage. Il s’agit de renforcer l’appropriation locale, de limiter les vulnérabilités financières, d’améliorer la coordination et d’obtenir des résultats efficaces et légitimes.

Beatrice Anowah Brew, chercheuse indépendante et praticienne de la consolidation de la paix, est co-auteure de cet article.

The Conversation

Richard Fosu does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Les opérations de maintien de la paix de l’Union africaine se multiplient : une étude fait état de résultats mitigés – https://theconversation.com/les-operations-de-maintien-de-la-paix-de-lunion-africaine-se-multiplient-une-etude-fait-etat-de-resultats-mitiges-292242