En Australie, 85 % des enfants utilisent encore les réseaux sociaux malgré leur interdiction : est-ce déjà un échec ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Samuel Cornell, Research Fellow in Public Health, The University of Queensland

La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été votée le 21 juillet 2026 en France. En Australie, où une interdiction similaire a été adoptée six mois plus tôt, les effets semblent pour l’heure mitigés, un grand nombre d’adolescents ayant conservés leurs comptes en ligne. Mais n’est-il pas en fait un peu tôt pour juger ces résultats ? L’objectif n’est-il pas de remodeler à long terme les normes sociales ?


Six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans en Australie, le premier constat, aussi bien dans les médias que chez les enfants eux-mêmes, est sans appel : cette mesure ne fonctionne pas.

Une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans le British Medical Journal semble donner encore plus de poids à ce constat.

Dirigée par Courtney Barnes, chercheuse en santé publique à l’Université de Newcastle, l’étude a trouvé très peu d’éléments indiquant que les enfants avaient cessé d’utiliser les plateformes de réseaux sociaux soumises à des restrictions, telles que TikTok, X, Facebook et Instagram.

Mais la question de savoir si « les enfants contournent les contrôles d’âge sur les réseaux sociaux » n’est peut-être pas la bonne lorsqu’il s’agit d’évaluer, à long terme, le succès de cette expérience australienne, une première mondiale.

Isoler les effets de l’interdiction

L’équipe à l’origine de cette nouvelle étude a suivi 408 adolescents âgés de 12 à 16 ans, en les interrogeant juste avant l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2025, puis, à nouveau, trois mois plus tard. Elle a comparé les adolescents dont l’âge était légèrement inférieur au seuil d’âge fixé à ceux dont l’âge était légèrement supérieur, afin d’isoler l’effet de la loi.

Ils ont constaté que plus de 85 % des moins de 16 ans continuaient à utiliser des plateformes soumises à des restrictions lors du suivi, principalement via leurs propres comptes.

Les deux tiers avaient été confrontés à une vérification d’âge, mais la forme la plus courante consistait simplement à leur demander d’indiquer leur âge. Une minorité utilisait de faux comptes ou la navigation privée pour accéder aux réseaux sociaux. En revanche, le recours à un VPN pour contourner l’interdiction était rare.

Lorsque les chercheurs ont vérifié si les moins de 16 ans utilisaient moins les réseaux sociaux que les jeunes d’un peu plus de 16 ans, qui étaient libres de conserver leurs comptes, ils n’ont constaté aucun écart significatif au niveau du seuil d’âge.

Les chercheurs ont fait preuve de transparence quant aux limites de l’étude. L’analyse manquait de puissance statistique (ce qui signifie que l’étude n’avait peut-être pas suffisamment de participants pour détecter un effet s’il existait). La taille des échantillons de part et d’autre du seuil était également réduite.

Ces résultats concordent toutefois avec une étude récente menée par l’eSafety Commissioner, qui a montré qu’environ 7 enfants sur 10 avaient conservé leurs comptes après l’entrée en vigueur de la loi.

Affaire classée, donc ? L’interdiction est un échec ? Pas tout à fait.

Un rêve irréaliste

Il était illusoire de penser que cette interdiction empêcherait du jour au lendemain tous les jeunes de moins de 16 ans d’utiliser les réseaux sociaux. Toute technologie en ligne présente des vulnérabilités intrinsèques qui peuvent être exploitées ou des fonctionnalités dont les mécanismes peuvent être contournés.

Au contraire, cette interdiction permet au gouvernement de faire pression sur les entreprises de réseaux sociaux afin qu’elles se conforment à ses directives, lui donnant ainsi un pouvoir plus important qu’auparavant pour les encadrer et limiter leur influence.

Cette interdiction doit être envisagée dans une perspective de plus long terme. Sa logique s’apparente davantage à une autre forme de législation en matière de santé publique : l’approche générationnelle désormais appliquée à la lutte contre le tabagisme.

La loi britannique sur le tabac et les cigarettes électroniques, qui a reçu la sanction royale en avril 2026, interdit la vente de tabac à toute personne née le 1er janvier 2009 ou après cette date.

L’objectif n’est pas d’inciter les fumeurs d’aujourd’hui à arrêter, mais de faire grandir une génération pour laquelle fumer ne deviendra jamais une norme. La loi australienne sur les réseaux sociaux fait un pari similaire : si l’accès est retardé suffisamment longtemps, les réseaux sociaux pourraient perdre leur emprise sur l’enfance, à l’instar de ce qui s’est produit progressivement avec les cigarettes.

C’est cette mesure qui compte, et c’est un test bien plus lent et moins certain que de compter le nombre d’adolescents qui utilise encore Instagram six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction.

Une idée absurde pour les générations futures

Certes, cette approche comporte un bémol.

Depuis des décennies, la consommation de tabac fait l’objet d’une dénormalisation dans le cadre d’une approche de santé publique, et son offre a été restreinte de multiples façons : hausse des prix, emballages neutres, interdictions publicitaires.

Il est difficile d’exercer une pression similaire sur l’utilisation des réseaux sociaux. En effet, ceux-ci sont « gratuits », pratiquement illimités et conçus pour maximiser l’engagement.

Changer ainsi les normes d’une génération en matière de réseaux sociaux ne fonctionne que si la pression exercée sur les plateformes est implacable, et maintenue pendant des années, et non pas abandonnée dès que les premiers titres de presse qualifient cette démarche d’échec.

Mes recherches sur l’utilisation des réseaux sociaux et la prise de risques ont mis en évidence les mêmes difficultés : les normes sont tenaces. Les réseaux sociaux récompensent les contenus à risque et modifient ce qui est considéré comme normal ou acceptable. Il est peu probable que de telles normes changent du jour au lendemain.

Mais à long terme, voire à l’échelle d’une génération, on peut imaginer que le fait que des enfants utilisent des réseaux sociaux puisse apparaître comme une idée rétrograde pour les générations futures.

Des effets qui ne se manifesteront pas avant une décennie

Naturellement, les lois qui « interdisent » certaines choses ont souvent des conséquences imprévues, voire néfastes. Lorsque les lois rendant obligatoire le port du casque à vélo ont été introduites en Australie au début des années 1990, l’une des conséquences a été que certaines personnes ont tout simplement moins utilisé leur vélo.

La nouvelle étude publiée dans le British Medical Journal va dans ce sens : un petit nombre de jeunes se tournent vers de faux comptes, la navigation privée ou des applications de messagerie. Certains pourraient se réfugier dans des recoins moins visibles d’Internet, plus difficiles à surveiller que les plateformes grand public.

Il ne faut pas en conclure que cette interdiction est un échec. Cela signifie simplement que nous l’évaluons selon un calendrier qui ne correspond pas à la logique de sa conception.

Les chercheurs le soulignent eux-mêmes : les plus grands bénéfices pourraient concerner les enfants de moins de huit ans, qui n’ont pas encore commencé à utiliser les réseaux sociaux, plutôt que les adolescents, dont les habitudes sont déjà bien ancrées et pour lesquels l’usage des réseaux sociaux est devenu la norme.

Selon leurs estimations, il faudra peut-être attendre une dizaine d’années avant que ses effets complets ne deviennent perceptibles.

L’Australie s’est portée volontaire pour servir de laboratoire à l’échelle mondiale, et d’autres pays lui emboîtent désormais le pas. Pour évaluer équitablement les restrictions d’âge imposées aux réseaux sociaux, encore faut-il mesurer ce qui compte réellement.

The Conversation

Samuel Cornell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En Australie, 85 % des enfants utilisent encore les réseaux sociaux malgré leur interdiction : est-ce déjà un échec ? – https://theconversation.com/en-australie-85-des-enfants-utilisent-encore-les-reseaux-sociaux-malgre-leur-interdiction-est-ce-deja-un-echec-288152

Transparence salariale : une avancée en demi-teinte

Source: The Conversation – France (in French) – By Joan Le Goff, Professeur des universités en sciences de gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

La directive européenne sur la transparence des rémunérations entre dans son processus d’adoption en France, suscitant les espoirs des salariés et quelques réticences des employeurs, notamment du fait de sa complexité et de son coût. Au-delà de ces aspects, elle renvoie à des questions moins visibles mais plus complexes sur la nature et les effets des outils de gestion.


Est-ce la fin d’un tabou ? La question « Et toi, combien gagnes-tu ? » va-t-elle devenir obsolète en France ? Le 5 juin, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a enfin annoncé la transmission au Conseil d’État d’un projet de loi visant à transposer la directive européenne sur la transparence des rémunérations. « Enfin », car la directive date déjà de 2023 et la date butoir pour lancer le processus était fixée au 7 juin dernier : difficile de parler d’empressement à s’emparer de ce sujet de la part des gouvernements qui se sont succédé !

Lutter contre les écarts de rémunération et renforcer les droits des salariés

Quelles sont les avancées au cœur de la directive européenne 2023/970 sur la transparence des rémunérations ? Officiellement, ce texte qui s’applique à tous les employeurs des secteurs public et privé dans l’UE, sans distinction de secteur d’activité mais à partir d’un effectif plancher de 100 personnes, vise à lutter contre les écarts de rémunération non justifiés entre hommes et femmes et à faciliter la détection et les recours contre les discriminations. Du fait de son périmètre européen, il est en outre supposé conduire à une harmonisation des pratiques entre les États membres, sachant que tous les types de contrats de travail sont concernés.

Pour les salariés, l’impact semble bénéfique. Lors de la phase de recrutement, les employeurs devront indiquer dans les offres d’emploi ou avant l’entretien la fourchette de rémunération ou le salaire de départ, tout en ayant interdiction de demander l’historique salarial du candidat. Ensuite, chaque employé pourra être informé, à sa demande, du niveau moyen de rémunération pour des postes équivalents, ventilé selon le sexe. Ce droit à l’information donne également accès aux critères de fixation des salaires et d’évolution de carrière, supposés être objectifs et neutres. Si un décalage supérieur à 5 % apparaît sans être justifié, il faut que l’employeur le corrige, en accord avec les représentants du personnel.




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Ces progrès potentiels ont été salués par les syndicats comme la CFDT ou la CGT, qui y voient une opportunité à la fois de réduire des inégalités et d’accroître le pouvoir de négociation des salariés.

Aux yeux des employeurs, une norme supplémentaire complexe et coûteuse

Si elles affichent la volonté de continuer à réduire les différences de salaires entre hommes et femmes et considèrent généralement la transparence proposée comme un élément favorable (notamment en termes d’attractivité, dans une période de tensions à l’embauche), les entreprises expriment quant à elles des réserves qui ne sont pas toutes infondées.

Cette nouvelle exigence nécessitera en effet un travail analytique sur l’ensemble des postes, des points de situation réguliers et une gestion des demandes individuelles qui ne manqueront pas d’être nombreuses dans les premiers temps, par un effet de curiosité prévisible. Or, les équipes en charge des ressources humaines sont déjà sursollicitées, notamment dans les petites et moyennes entreprises, et absorber ce surplus de travail sera forcément compliqué. Enfin, les définitions floues des points de comparaison et des justifications devant être apportées aux éventuels écarts de salaires ouvrent la voie à des contentieux difficiles à arbitrer.

Des effets positifs en trompe-l’œil

Même réels, les bénéfices seront modestes pour les salariés et pour la lutte contre les inégalités entre hommes et femmes. Tout d’abord, il faut rappeler que si l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes dans le secteur privé s’élève à 21,8 % en 2024, ce montant se ramène à 3,6 % si l’on raisonne à poste et compétences identiques au sein d’un même établissement. Cela reste trop et ce problème doit impérativement être résolu. Mais, on le comprend, le nouveau dispositif ne concerne qu’une petite partie d’un différentiel qui est surtout lié à des disparités de temps de travail, de statuts, de secteurs d’activité ou de choix de carrière (souvent contraints). Les causes de ces phénomènes excèdent largement le périmètre de la réforme.

De même, les partisans de la directive mettent en avant que les recruteurs devront annoncer les salaires dès le recrutement. Or, c’est déjà le cas des deux tiers des offres d’emploi. Sur ce point et contrairement aux préjugés, la France affiche une transparence relativement élevée en Europe, supérieure par exemple à celle de l’Allemagne.

Les effets pervers de la focalisation normative

Cette réforme restreint par principe l’individualisation des rémunérations au-delà de 5 %. Ce plafond va entraîner des phénomènes de limitation de l’effort des personnes les plus performantes, selon un mécanisme bien documenté, par exemple dans le lissage des évaluations pédagogiques ou la rémunération des équipes. Au départ, les moins bons bénéficient du travail de la tête de groupe, puis celle-ci minore ses efforts, jugés insuffisamment valorisés ou profitant bien trop aux « passagers clandestins » moins investis. Conséquence de cette désincitation : la réussite globale est moins bonne qu’avant la mutualisation de l’évaluation.

L’effet prévisible sera le même ici, avec de plus une forte probabilité de voir naître des tensions entre collègues et une altération des relations de travail. Car le jugement des employés sur les procédures d’évaluation de leurs performances (primes, promotions, etc.) alimente leur sentiment de justice au sein de l’entreprise. Ces jalousies pourront désormais se transformer en revendications. Par précaution, les entreprises seront frileuses à créer des traitements différenciés, même en cas d’implication personnelle notable ou de résultats hétérogènes.

Le fil Culture g 2026.

Comme souvent, la quête d’égalité se transforme en source d’iniquité et la nouvelle norme va conduire à un traitement impersonnel et mécanique de la rémunération, variable pourtant essentielle de la motivation au travail. D’autant que les directions des ressources humaines devront repenser toutes leurs données, depuis la cartographie des emplois jusqu’au niveau des rémunérations, en se focalisant sur le respect de la norme plus que sur la reconnaissance individuelle. De façon classique, les minima salariaux de chaque catégorie vont servir de niveaux de référence lors des recrutements, permettant aux managers de s’abriter derrière le caractère impératif de la réglementation.

Une autre fragilité de la réforme est qu’elle repose sur un critère malléable puisqu’il faut définir des activités de « valeur égale » au sein des entreprises. Or, plus cette définition sera restrictive, plus la population concernée dans chaque ensemble sera faible et les écarts peu importants. La multiplication artificielle des catégories d’emploi permettra ainsi de rendre cette nouvelle transparence sans effet en termes de justice sociale. Grâce à ce jeu sur l’indicateur de référence, le levier managérial va se déplacer vers le changement de catégorie, promotion déguisée permettant l’expression de l’arbitraire.

Une transposition prudente pour des bénéfices nuancés

En revendiquant une démarche de transposition pragmatique, sans aller au-delà de la directive européenne, la position du gouvernement est sans doute de bon aloi, même si elle est certainement moins liée à une analyse des effets pervers structurels du dispositif qu’à une volonté de ménager à la fois patronat et partenaires sociaux.

Finalement, un résultat en demi-teinte est prévisible : cette transparence imparfaite entraînera un surcroît d’égalité dans les entreprises mais au prix d’une perte d’équité et donc, par ricochet, d’une baisse de motivation des employés.

The Conversation

Joan Le Goff ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Transparence salariale : une avancée en demi-teinte – https://theconversation.com/transparence-salariale-une-avancee-en-demi-teinte-285296

La saga One Piece peut nous aider à comprendre les alternatives à l’entreprise traditionnelle, avec Luffy contre le Gouvernement Mondial

Source: The Conversation – France (in French) – By Vincent Pradier Goeting, Docteur en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le manga rappelle qu’aucun système n’est monolithique. Ni le Gouvernement Mondial, ni l’équipage du Chapeau de Paille ne sont des systèmes parfaits. AlgiFebriSugita/Shutterstock

Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations, mutuelles, associations – s’érigent en contre-système d’un modèle d’entreprise lucrative. Mais elles tendent à adopter tous les codes des entreprises auxquels elles s’opposent. C’est ici que la saga One Piece peut nous aider à comprendre ce paradoxe. Qui du Gouvernement Mondial ou de l’équipage du Chapeau de Paille finira par avoir le dernier mot ?


Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations mutuelles et associations – vivent un paradoxe durable. Plus elles cherchent à peser face à un ordre économique dominant, plus elles tendent à en emprunter les outils : indicateurs quantifiés, plans pluriannuels, théories du changement formalisées.

La saga manga japonaise One Piece – plus de 530 millions de volumes créée par Eiichirō Oda et vendus depuis 1997 – apporte, par décalage, des éléments de réponse intéressants pour appréhender ce paradoxe.

Mes recherches sur les organisations de solidarité internationale m’ont conduit à explorer ce paradoxe par la fiction populaire, comme un détour inattendu. Comme le souligne le chercheur Amaury Grimand en s’appuyant sur Les Simpsons, la culture populaire « autorise des lectures alternatives de la réalité organisationnelle ». Avant lui, Barbara Czarniawska avait fait du récit un outil central d’analyse des institutions.

One Piece se prête à l’exercice avec une lucidité rare : elle met en scène à la fois un système hégémonique – le Gouvernement Mondial – et un collectif déviant qui tente de fonctionner autrement – l’équipage du Chapeau de Paille.

Effacement des alternatives comme arme systémique

Au cœur de l’intrigue, on trouve l’« Âge Vide » : une période de cent ans dont le Gouvernement Mondial a détruit toute trace. Cet acte relève d’un choix délibéré, celui d’effacer les savoirs qui témoignaient d’un ordre alternatif. D’une certaine façon, cela s’apparente à ce que le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos appelle l’épistémicide, soit cette destruction organisée des savoirs incompatibles avec l’ordre dominant.

C’est précisément l’arme principale des systèmes hégémoniques : rendre impensables les alternatives, et se présenter comme une évidence incontournable.

On pourrait y voir une analogie avec les organisations de l’économie sociale et solidaire qui peinent à exister dans les récits économiques dominants, où le terme entreprise désigne encore par défaut la seule société lucrative.

Le premier travail d’un contre-système apparaît défensif : préserver la mémoire de ce qui a été fait autrement, et de ce qui pourrait continuer à l’être.

Piège du contre-système : imiter ce que l’on combat

Le Gouvernement Mondial est lui-même né d’un acte de violence fondateur : l’écrasement, il y a huit cents ans, d’un royaume qu’il a fallu détruire pour fonder l’« ordre ». Cette mécanique – l’élimination des concurrents pour établir une domination – menace tous les pouvoirs, y compris ceux qui prétendent contester.

Les sciences de gestion l’ont théorisé. La chercheuse Léa Dorion parle de dissonances pour désigner ces contradictions ; elles ne sont pas simplement des dysfonctionnements à corriger, mais des héritages structurels avec lesquels il faut composer. Cela peut concerner une ONG dont le modèle économique est contraint par les intentions géopolitiques de ses bailleurs, une coopérative qui doit rester compétitive sur le marché qu’elle dénonce, une mutuelle solidaire qui gère ses provisions comme un assureur privé, etc.

Pour des organisations non lucratives, ces dissonances sont le prix à payer pour exister dans un monde dominé par des logiques marchandes.

Le manga ajoute une nuance précieuse : aucun système n’est monolithique. Au sein même de la Marine, bras armé du Gouvernement Mondial, certains officiers comme l’amiral Aokiji ou le vice-amiral Garp restent fidèles à une justice qu’ils sentent trahie par leur propre institution. Des fissures existent partout. L’enjeu n’est donc pas d’opposer un système à son contre-système hermétique, mais de comprendre les circulations qui s’opèrent entre eux – et les risques qu’elles font peser sur les organisations qui prétendent à l’alternative.

Ces circulations ont un nom. Les chercheurs Paul DiMaggio et Walter Powell parlent d’isomorphisme institutionnel pour désigner la tendance des organisations à adopter les mêmes cadres de gestion. Les travaux en sciences de gestion rappellent que plus une ONG cherche à s’émanciper face à ses bailleurs, plus elle risque de reproduire leurs modèles gestionnaires.

Que nous donne à voir l’équipage du Chapeau de Paille ?

Face au Gouvernement Mondial, le créateur de One Piece Eiichirō Oda imagine l’équipage de Luffy. Ce n’est pas un collectif parfait – et c’est bien pour cela qu’il est intéressant. Chacun de ses membres principaux incarne une caractéristique structurante de ce que pourrait être un contre-système crédible.

Nico Robin, archéologue traquée pour sa capacité à déchiffrer les Poneglyphes, porte la mémoire des dominés. Elle est la figure de ces savoirs situés que la philosophe Donna Haraway opposait, dès 1988, à la prétention d’un regard scientifique surplombant et neutre. Les associations de défense des droits, les collectifs féministes, les approches décoloniales préservent ce type de savoir.

Sanji, le cuisinier, refuse de laisser quiconque mourir de faim, y compris ses ennemis. C’est, d’une certaine manière, la figure de l’éthique du care théorisée par la philosophe américaine Joan Tronto : une attention inconditionnelle aux vulnérables qui fonde le travail quotidien des associations d’urgence, des banques alimentaires, des maraudes, etc.

Franky, ingénieur autodidacte, construit le navire de l’équipage avec des matériaux détournés. Il incarne ce que le philosophe Édouard Glissant appelait la créolisation : l’art de bricoler – c’est-à-dire faire avec les moyens du bord – sans modèle unique imposé. Les coopératives de production, les fab labs solidaires, les tiers-lieux vivent de cette intelligence-là, qui mélange outils du secteur marchand et finalités qui le contestent.

Luffy, capitaine sans hiérarchie formelle, refuse l’alignement de ses équipiers sur une vision commune. C’est, d’une certaine manière, ce que l’anthropologue colombien Arturo Escobar nomme la pluriversalité – l’ambition de « construire un monde où cohabitent plusieurs mondes ».

Là où la standardisation des outils gestionnaires tend à imposer une même grammaire à des organisations pourtant très diverses, l’équipage de Chapeau de Paille conservent la pluralité de leurs cadres – cosmologies, normes, codes. À l’échelle du récit lui-même, les archipels que l’équipage traverse – Wano, Alabasta, Skypiea, Drum – conservent leurs lois, leurs pratiques, leurs souverainetés propres face à l’ordre uniformisant imposé par le Gouvernement Mondial.

Comment s’inspirer de la fiction ?

« Comparaison n’étant pas raison », le manga d’Eiichirō Oda n’est bien évidemment pas un manuel sur l’économie sociale et solidaire (ESS). Il offre autre chose : un déplacement du regard. Le contre-système n’est pas qu’une question d’outils, c’est aussi une manière de composer avec la mémoire des subalternes, le soin porté aux vulnérables, le bricolage organisationnel, ou la pluralité irréductible des mondes que l’on rassemble.

Plusieurs cadres théoriques rassemblés dans l’ouvrage collectif récent Saisir le management des organisations de l’économie sociale et solidaire donnent corps à ces gestes : éthiques du care, épistémologies du Sud, hybridité organisationnelle, organisations alternatives.

Trois pistes (parmi d’autres) en découlent :

  • Intégrer aux outils de reporting une analyse réflexive des choix narratifs et des renoncements opérés ;

  • Expliciter les tensions entre logiques institutionnelles plutôt que les agréger dans des indicateurs synthétiques ;

  • Concevoir des dispositifs de gouvernance qui maintiennent le dissensus comme principe organisationnel plutôt que de viser l’alignement consensuel.

En ce sens, la fiction populaire peut appuyer l’analyse organisationnelle. Elle rend disponibles, pour des organisations qui tentent de tenir une posture critique sans renoncer à l’utilité de leur action, des configurations imaginatives que l’instrumentation gestionnaire classique ne produit pas par elle-même. Les sciences de gestion – et l’ESS – auraient, à notre sens, tort de la laisser aux seuls amateurs et amatrices du genre.

The Conversation

Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La saga One Piece peut nous aider à comprendre les alternatives à l’entreprise traditionnelle, avec Luffy contre le Gouvernement Mondial – https://theconversation.com/la-saga-one-piece-peut-nous-aider-a-comprendre-les-alternatives-a-lentreprise-traditionnelle-avec-luffy-contre-le-gouvernement-mondial-281663

« Taxi Driver » : en 1976, le film de Martin Scorsese annonçait déjà la manosphère 

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathan Abrams, Professor of Film Studies, Bangor University

La personnalité et le parcours de Travis Bickle, interprété par Robert de Niro dans le célèbre film de Martin Scorsese, Taxi Driver, recelaient déjà bien des traits propres au masculinisme contemporain.


Alors que des volutes de vapeur s’élèvent et se dissipent depuis les plaques d’égout de New York dans les premières images de Taxi Driver, on aperçoit le regard inquiet de Travis Bickle, incarné par Robert de Niro dans un rôle qui a marqué sa carrière.

Deuxième collaboration fructueuse entre Martin Scorsese et De Niro, le duo a ensuite tourné huit autres longs métrages. Scorsese incarnait une nouvelle génération de réalisateurs, repoussant les limites du « Nouvel Hollywood » – une époque qui a brisé les règles du système des studios pour produire des œuvres plus brutes, plus sombres et prêtes à explorer les dessous du rêve américain. Ce type de cinéma correspondait davantage à l’atmosphère morose des années 1970 qu’aux films optimistes de la décennie précédente.

Depuis plusieurs années maintenant, dans le cadre de mon module « L’Amérique au cinéma », l’un de mes cours porte sur Taxi Driver, sorti au Royaume-Uni il y a 50 ans, en 1976. Ce cours vise à montrer comment le cinéma représente l’histoire américaine. Taxi Driver en est un excellent exemple, et les étudiants continuent d’y réagir de manière intéressante.

Une époque troublée

1976 était l’année de l’élection présidentielle, qui opposait le successeur de Richard Nixon, tombé en disgrâce, le républicain Gerald Ford, au cultivateur de cacahuètes démocrate originaire de Géorgie, Jimmy Carter.

La guerre du Vietnam se poursuivait et les États-Unis étaient démoralisés et désillusionnés par le massacre de My Lai, la révélation des Pentagon Papers, l’effraction du Watergate et la tentative de dissimulation, ainsi que la démission de Nixon qui s’ensuivit. La paranoïa était à son comble. L’ennemi n’était plus seulement extérieur – c’était une période de dégel des relations pendant la guerre froide – mais intérieur.

On assiste alors à un essor des thrillers paranoïaques sur fond de complot, comme Les Hommes du président, Klute, Les Trois Jours du Condor et

The Parallax View, dont s’inspire Taxi Driver. Son atmosphère nocturne et hallucinatoire nous amène à nous demander si tout cela existe ou ne se passe que dans la tête de Bickle.

Bien que les États-Unis se soient retirés du Vietnam trois ans plus tôt, ce conflit occupait toujours le devant de la scène dans l’esprit des Américains. Saigon est tombée en 1975, réunifiant le pays et marquant l’échec total de la politique impérialiste américaine dans cette région.

La masculinité de Bickle mêle la mythologie américaine de la violence à l’allure du Mohawk. En faisant de lui un vétéran du Vietnam, le film a mis ces questions au premier plan, ainsi que celles auxquelles les vétérans étaient confrontés après leur retour au pays : la solitude, l’aliénation et le syndrome de stress post-traumatique. Taxi Driver appartient à ce genre consacré aux vétérans de la guerre du Vietnam de retour au pays.

Il immortalise un New York des années 1970 bien loin des rues « disneyfiées » de la ville d’aujourd’hui, dévoilant un Times Square autrefois peuplé de peep-shows, de proxénètes, de prostituées et d’escrocs. Désindustrialisée et délabrée, la ville était au bord de la faillite ; la criminalité sévissait, la drogue et les ordures étaient omniprésentes, son économie stagnait.

New York était alors un endroit très dangereux, empreint de racisme et de misogynie, une véritable Sodome et Gomorrhe biblique. Le chaos, la criminalité, la corruption et la décadence morale consternent Bickle. Il note dans son journal intime : « Tous les animaux sortent la nuit : les putes, les salopes puantes, les pédés, les queens, les folles, les drogués, les junkies – malades, vénaux. » Lorsqu’il écrit : « Un jour, une vraie pluie viendra et balayera toute cette racaille des rues », il rêve d’une vengeance et d’une justice dignes d’un déluge.

De Niro devient une icône

Taxi Driver n’était pas le premier grand rôle de De Niro à l’écran, et il n’était pas non plus le premier choix de Scorsese – c’était Harvey Keitel, mais celui-ci avait refusé le rôle pour incarner à la place le proxénète Sport Higgins dans le film. Ce film vint néanmoins couronner une trilogie qui consolida la réputation de De Niro à Hollywood, comprenant Mean Streets et Le Parrain II.

Acteur adepte de la Méthode (soit des principes d’interprétation théâtraux inventés et mis en œuvre par le professeur d’art dramatique russe Constantin Stanislavski), De Niro s’est préparé de manière intensive pour ce rôle, passant des semaines à conduire un taxi à New York avant le tournage. Avec le film précédent, Mean Streets, cela a contribué à forger l’image de De Niro à l’écran en tant que dur à cuire et gangster dans des films tels que Raging Bull,

Les Affranchis, Cape Fear et Casino. Ses rôles ultérieurs dans Analyze This et Meet the Parents parodient ce personnage.

La transformation physique de Bickle préfigure les antihéros plus musclés et hypermasculins des années 1980. Bien qu’il se mette à s’entraîner de manière obsessionnelle, il reste maigre comme un clou, ce qui le distingue physiquement des stars de l’ère Reagan telles qu’Arnold Schwarzenegger et Sylvester Stallone.

Harvey Keitel, Jodie Foster et Cybil Shepherd figuraient également au casting. Le scénariste Paul Schrader y a insufflé ses propres expériences de vie ainsi que les réflexions d’écrivains tels que Fiodor Dostoïevski, Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Bernard Herrmann, l’un des compositeurs préférés d’Hitchcock, a composé la bande originale, qu’il n’a achevée que quelques heures avant sa mort.

L’héritage de Taxi Driver

Le film s’inscrivait parfaitement dans l’air du temps : il a reçu quatre nominations aux Oscars et a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes de 1976. Au-delà des critiques, Bickle est devenu l’incarnation même d’un jeune homme rancunier, en colère, se détestant lui-même, socialement inadapté et animé d’un dangereux complexe du sauveur.

L’un d’entre eux, John Hinckley, est devenu obsédé par le film, a commencé à harceler Foster et a tenté d’assassiner le président Ronald Reagan en 1981 dans le but d’attirer son attention.

Certaines scènes et répliques du film sont devenues cultes. Pour la spécialiste du cinéma Amy Taubin, la réplique improvisée « You talkin’ to me ? » est devenue « sans doute la scène la plus citée de l’histoire du cinéma ». On peut notamment citer Vincent Cassel qui l’imite (en français) dans La Haine en 1995 : « C’est à moi que tu parles ? »

Fight Club (1999) est un remake moderne de Taxi Driver, mettant en scène un autre acteur adepte de la méthode, Edward Norton, un narrateur tout aussi peu fiable qui souffre lui aussi d’insomnie. Bickle a également inspiré le personnage principal de Joker en 2019.

S’il était tourné aujourd’hui, cependant, il s’intitulerait Uber Driver. Mais dans ce cas, Travis Bickle serait très probablement plongé dans la « manosphère » misogyne et en ligne des arts martiaux mixtes et du mouvement Maga, admirant des personnalités comme Andrew Tate et se livrant avec ardeur à la guerre des mots sur Internet plutôt que de s’aventurer dans la jungle urbaine.

Il serait accro à Pornhub plutôt qu’au cinéma pour adultes où Bickle emmène Betsy. Il aurait accès à un fusil semi-automatique AR-15. À propos de Taxi Driver, plus tôt cette année, le scénariste Schrader a évoqué les hommes comme Bickle : « On les appelle désormais les “incels”. »

The Conversation

Nathan Abrams ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Taxi Driver » : en 1976, le film de Martin Scorsese annonçait déjà la manosphère  – https://theconversation.com/taxi-driver-en-1976-le-film-de-martin-scorsese-annoncait-deja-la-manosphere-287700

Ce que la crise politique en Ukraine dit de l’avenir de la défense européenne

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yuliya Matvyeyeva, Doctorante, École doctorale Cultures et Sociétés Université Gustave Eiffel, domaine d’expertise: public diplomacy, social media, disinformation, Université Gustave Eiffel


Ce qu’il faut retenir :

  • Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov a révélé un affrontement entre deux modèles de conduite de la guerre : l’innovation technologique rapide portée par un État-plateforme et un commandement militaire plus traditionnel.

  • L’expérience ukrainienne montre que la guerre contemporaine se joue désormais sur la capacité à transformer des innovations en systèmes opérationnels en quelques semaines, un rythme auquel ni la Russie, ni les armées européennes, ni l’OTAN ne sont pleinement adaptées.

  • Au-delà du cas ukrainien, le ministre de la défense de demain devra avant tout assurer la gouvernance de l’innovation militaire en conciliant technologie, industrie, diplomatie et commandement.


Le 16 juillet 2026, le limogeage du ministre ukrainien de la défense Mykhailo Fedorov a déclenché des manifestations dans plus de quinze villes du pays. Au-delà du conflit de personnes, l’épisode pose une question que la Russie, l’Europe, l’OTAN, Israël et les États-Unis ont déjà, chacun à sa manière, commencé à trancher : qui doit gouverner la transformation technologique de la guerre ?

Pour la première fois depuis février 2022, le débat public en Ukraine ne porte pas sur la manière de gagner la guerre contre la Russie, mais sur la manière de gouverner cette guerre elle-même.

Pour comprendre cette onde de choc, il faut d’abord revenir sur les faits.

L’événement déclencheur

Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov six mois après sa nomination, dans le cadre d’un remaniement plus large. La réaction de la population a été immédiate : en quelques jours, les manifestations ont gagné quinze à seize villes, un phénomène rare dans un pays en guerre. Le colonel Pavlo Elizarov, fondateur d’une unité d’élite de drones, a démissionné en signe de protestation – preuve que la crise dépassait la société civile.

Pour comprendre l’ampleur de la réaction, il faut se rappeler ce que Fedorov représentait : en tant que ministre de la transformation numérique (2019-2025), il avait été l’architecte de Diia (Action), application aux 24 millions d’utilisateurs initialement destinée à aider les autorités à combattre la pandémie de Covid-19, puis transposée en temps de guerre dans l’écosystème de technologies militaires Brave1 regroupant 2 500 entreprises.

La loi ukrainienne sur la sécurité nationale impose un contrôle civil strict sur l’armée : un militaire ne peut diriger le ministère. C’est ainsi que Fedorov est arrivé à la tête du ministère de la défense en janvier 2026 et a eu à plusieurs reprises maille à partir avec le commandant en chef, Oleksandr Syrskyi. Le limogeage du ministre par le président est donc apparu comme une victoire pour le commandant en chef. Celui-ci a été rapidement pris pour cible par les manifestants, qui exigeaient son départ et le retour de Fedorov.

Le 20 juillet, Syrskyi a réagi par une tribune intitulée « Ma fonction est la guerre ». Il y affirme que les technologies renforcent le commandement, mais ne le remplacent pas.

Les deux termes de l’alternative Fedorov-Syrskyi sont donc clairement posés. D’un côté, un État-plateforme où données et acteurs privés accélèrent l’adaptation. De l’autre, une hiérarchie où prime la stabilité opérationnelle. Deux modèles déjà éprouvés, jamais conçus pour cohabiter – et c’est l’Ukraine qui, la première, doit trancher qui pilote le rythme de cette transformation.

L’expérimentation ukrainienne

Depuis 2022, l’Ukraine construit ce que nous appelons faute de terme établi, le « platform warfare » – un concept proche du Mosaic Warfare et du Machine-Speed Adaptive Hyperwar de Hudson Institute. Le projet « Army of Drones » a structuré des achats auparavant fragmentés ; Brave1 a fédéré l’écosystème. Mais le pipeline d’innovation n’est pas le système de combat : le cœur, c’est Delta, la plateforme qui agrège pratiquement en temps réel drones, capteurs et observateurs.

L’accélération se mesure : selon le CSIS, former un opérateur de système autonome prend désormais entre trente minutes et une journée, contre des mois autrefois. Le cycle développement-déploiement tient en quelques semaines.

Ce modèle a toutefois ses limites. Selon le Modern War Institute, l’Ukraine excelle à produire des prototypes mais peine à les transformer en capacités durables : de l’expérimentation à l’institutionnalisation, un long chemin, parfois qualifié de « vallée de la mort », reste à parcourir.

Le risque, institutionnel plus que technologique, ne concerne pas seulement Kiev : Moscou subit la même pression face à la nécessité de modifier rapidement son outil militaire.

La Russie, une autre architecture

Face à la même contrainte, la Russie a opté pour la voie de la mobilisation centralisée, via une institution ad hoc. Le centre Rubicon, créé le 2 août 2024 par le ministre russe de la défense Andreï Belooussov, est passé d’environ 1 450 à près de 5 000 hommes, avec une logique de gestion plus proche du privé que de la bureaucratie militaire. Le « complexe militaro-industriel populaire » – ateliers artisanaux, financement participatif – n’existe pas en parallèle de l’État : il est absorbé et légitimé par lui.

La stratégie est celle du volume : la production de drones a bondi de 117 % en un an, avec un objectif de 7,3 millions de drones First Person View (FPV) en 2026. Mais la centralisation crée sa propre faille : en février 2026, la désactivation de terminaux Starlink a directement perturbé les unités de Rubicon. La vitesse russe a été achetée au prix d’une dépendance à quelques points vulnérables à une défaillance.

Les pays d’Europe, l’UE, l’OTAN et les limitations institutionnelles

Les États européens ne manquent ni de technologie ni de ressources. Mais leur limite est institutionnelle. Concrètement, les armées européennes peuvent optimiser la qualité de leurs décisions, mais rester structurellement plus lentes que le rythme de la guerre contemporaine.

La France a créé l’Agence ministérielle pour l’IA de défense (AMIAD), rattachée au ministère de la défense, dotée de 300 millions d’euros. Le cycle complet – recherche, certification, intégration – garantit le contrôle mais freine l’action.

En Allemagne, le Cyber Innovation Hub de la Bundeswehr reconnaît lui-même qu’il ne réalise aucun achat : l’innovation existe, mais elle ne franchit pas la vallée de la mort.

Le Royaume-Uni tente une compression du cycle avec DroneTEX, sans procéder pour autant au changement d’architecture qui permettrait une accélération décisive de la production.

Côté OTAN, le processus de planification de défense fonctionne par cycles de quatre ans, contre des semaines côté ukrainien. L’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN, le reconnaît lui-même : l’expérience de Kiev oblige à repenser la doctrine.

Quant au Fonds européen de défense de l’UE – 7,3 milliards d’euros sur 2021-2027 –, il fut conçu pour la coordination entre gouvernements, non pour le tempo de la guerre.

Ce que montrent l’OTAN et l’UE, ce n’est pas encore une solution stabilisée, mais une direction : la séparation progressive des fonctions d’innovation, de commandement et de gouvernance. Reste à savoir si cette architecture est capable de fonctionner durablement en conditions de guerre.

Deux démocraties matures prouvent que c’est possible, et cela depuis des décennies. En Israël, la Direction de la recherche et du développement de défense (DDR&D) répond à la fois au ministère et à l’état-major – aucun des deux ne peut la diriger seul. Aux États-Unis, l’Under-Secretary of Defense for Research and Engineering est, par fonction, le directeur technologique du Pentagone – mais subordonné au secrétaire à la Défense. Deux architectures, un même principe : jamais les deux rôles dans un seul bureau.

Les sept compétences du ministre de demain

Le conflit entre Fedorov et Syrskyi pose une mauvaise question. Il ne s’agit pas de savoir à qui Zelensky devait donner raison, mais de comprendre pourquoi ces deux logiques – innovation et commandement – ont été placées en concurrence.

Le ministre d’hier gérait un budget, un parc de matériel, une chaîne de commandement. Son horizon se comptait en programmes pluriannuels, son autorité en lignes budgétaires votées. Cette figure n’a pas disparu – elle reste nécessaire, elle a gagné les guerres du XXe siècle et continue de garantir la stabilité des armées européennes. Mais elle a été conçue pour un monde où la technologie changeait de génération en une décennie, pas de version en une semaine sous la pression du champ de bataille.

Le ministre de demain hérite d’un problème que l’ancien modèle n’a jamais eu à résoudre : que faire quand l’ennemi modifie ses fréquences de brouillage plus vite que votre propre administration peut valider un contrat ? Ni le pur gestionnaire ni le pur technologue n’y répondent seuls – le premier arrive toujours en retard sur le rythme du front, le second manque de la légitimité et du sang-froid nécessaires pour engager une force armée. La réponse tient dans une fonction, pas dans une personne : garantir que les deux logiques coexistent sans jamais fusionner dans un seul bureau.

Le ministre de la défense de demain n’est plus une fonction de décision. C’est une interface entre des vitesses incompatibles.

Ce constat dessine, en creux, sept compétences qu’aucun cursus militaire classique n’enseigne encore ensemble : 1) la doctrine, pour comprendre comment une technologie transforme réellement l’opération plutôt que de l’illustrer ; 2) la politique industrielle, pour transformer une innovation en chaîne de production ; 3) la gouvernance des données, condition de tout système d’IA fiable ; 4) l’encadrement de l’autonomie algorithmique, pour préserver une responsabilité humaine claire dans la chaîne de décision ; 5) le management de l’innovation, pour raccourcir la distance entre prototype et capacité ; 6) la coordination interalliée, pour que l’effort national s’insère dans une architecture commune plutôt que de la dupliquer.

La septième est la plus rarement nommée, et sans doute la plus décisive : il s’agit de la diplomatie technologique – la capacité à négocier, avec les industriels comme avec les partenaires étrangers, l’accès aux composants critiques, aux données d’entraînement, aux infrastructures de calcul dont dépend désormais toute capacité militaire. Presque aucune doctrine de gouvernance de défense ne la formalise aujourd’hui comme fonction à part entière. C’est pourtant elle qui a permis à Fedorov de signer avec Bruxelles l’accès de l’industrie ukrainienne au Fonds européen de défense – un geste diplomatique autant que technique, interrompu par sa révocation.

Cette question ne concerne pas l’Ukraine seule. Elle se pose sur un continent où la guerre a cessé d’être une hypothèse lointaine pour redevenir une réalité aux frontières immédiates de l’UE. Chaque pays examiné dans cet article – la France avec l’AMIAD, l’Allemagne avec son Cyber Innovation Hub, le Royaume-Uni avec DroneTEX – expérimente sa propre réponse à la même contrainte, parce qu’aucun d’entre eux ne peut plus se permettre de traiter cette question comme une curiosité ukrainienne lointaine.

La guerre en Ukraine est devenue le premier test grandeur nature de la capacité européenne à répondre à une agression dans un environnement de transformation technologique accélérée. Dans ce contexte, la distinction entre défense nationale et sécurité européenne s’efface progressivement. L’Ukraine expérimente, sous le feu, ce que l’Europe devra institutionnaliser sans délai : une architecture capable d’absorber la vitesse de la guerre contemporaine.

La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais si elle interviendra avant ou après la prochaine crise.

The Conversation

Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que la crise politique en Ukraine dit de l’avenir de la défense européenne – https://theconversation.com/ce-que-la-crise-politique-en-ukraine-dit-de-lavenir-de-la-defense-europeenne-288007

Cómo la minería ilegal de oro ha provocado un repunte de la malaria en la Amazonía

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Daniela de Angeli Dutra, Lecturer in Zoology, Bangor University

Los precios del oro se encuentran en máximos históricos, y esto nos preocupa. Pero como ecólogos especializados en enfermedades, no es la inestabilidad económica lo que nos alarma, sino el hecho de que un aumento de la minería de este metal precioso podría tener un impacto devastador en la salud humana.

Nuestro equipo de investigadores de la Universidad de Stanford, la Universidad Federal de Mato Grosso y la Universidad Federal de Minas Gerais, en Brasil, ha determinado y cuantificado los efectos de la minería ilegal de oro en el reciente repunte de malaria en el territorio yanomami de la Amazonía brasileña, que sumió a esta población indígena aislada en una devastadora crisis sanitaria a principios de la década de 2020.

Un impulso gubernamental a la extracción

Cuando Jair Bolsonaro asumió la presidencia de Brasil en 2019, convirtió la desregulación medioambiental en un pilar fundamental de su programa, alegando que las protecciones medioambientales y de las tierras indígenas obstaculizaban el desarrollo económico del país. También transfirió la competencia en materia de demarcación de tierras indígenas de la Fundación Nacional del Indígena (FUNAI) al Ministerio de Agricultura.

Además, promulgó decretos destinados a desregular las actividades mineras a pequeña escala en la región amazónica. Los decretos no hacían distinción entre la minería regulada (y, por lo tanto, legal) fuera del territorio indígena y la minería dentro de las tierras indígenas, que es universalmente ilegal. Así, los mineros ilegales inundaron el territorio yanomami.

En enero de 2023, cuando Lula da Silva se aseguró la presidencia como sucesor de Bolsonaro, el número de mineros de oro ilegales en el territorio yanomami –el territorio indígena más grande de la Amazonía– había aumentado hasta los 20 000, lo que supone aproximadamente dos tercios de la población local yanomami.




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La malaria y la crisis sanitaria de los yanomami

Semanas después de que Lula da Silva asumiera el cargo, el medio de comunicación independiente Sumaúma publicó un reportaje en el que se citaban cifras impactantes sobre enfermedades y desnutrición entre los yanomami. Acompañado de imágenes del sufrimiento del pueblo yanomami, el informe motivó al presidente a declarar una crisis humanitaria.

El doctor Andre Siqueira, investigador del instituto Oswaldo Cruz (Fiocruz) y miembro del equipo de médicos enviado al territorio tras la declaración de la crisis, aseguró: “Las condiciones de la población eran devastadoras”. Casi todas las personas a las que se les hicieron pruebas dieron positivo en malaria.

Cómo la minería contribuye a la transmisión de la malaria

El reportaje de Sumaúma y el Instituto Sociaombiental informe en el que se basaba, relacionaban la afluencia de mineros de oro ilegales durante la Administración de Bolsonaro con la crisis sanitaria de los yanomami y la proliferación de la malaria.

Como investigadores que nos centramos en cómo las tendencias en el uso del suelo contribuyen a la propagación de parásitos, sospechábamos que la minería de oro y la malaria no eran factores independientes que contribuyeran a la misma crisis, sino parte de un sistema de causa y efecto que está devastando el territorio y a su población.

La minería ilegal de oro puede impulsar la malaria de múltiples maneras. En primer lugar, cuando los mineros talan bosques y abren brechas a lo largo de las riberas de los ríos para acceder a los yacimientos de oro, crean los focos de reproducción ideales para la especie de mosquito que transmite la malaria en la Amazonía.

En segundo lugar, cuando los mineros se desplazan al territorio, posiblemente desde zonas de alta incidencia de la malaria en toda Sudamérica, pueden llevar el parásito al territorio y aumentar su transmisión.

Por último, los mineros de oro a pequeña escala suelen utilizar mercurio para extraer partículas de oro de forma barata y sencilla. Este mercurio se vierte en los cursos de agua de toda la región, envenenando a las personas que dependen de los ríos para obtener agua y pescar, lo que debilita su sistema inmunológico y las hace más susceptibles a la infección por malaria.

Un análisis exhaustivo de los datos sobre las condiciones sanitarias y ambientales en la Amazonía recopilados por el Ministerio de Salud de Brasil nos permitieron no solo establecer con certeza la relación que los pueblos indígenas sospechaban desde hacía tiempo, sino también cuantificarla, haciéndola concreta y susceptible de actuación.

Nos sorprendieron los resultados. La relación era mucho más fuerte de lo que sospechábamos. Descubrimos que cada aumento del 0,03 % en la actividad minera provocaba un aumento del 20-46 % en los casos de malaria entre uno y dos años después, lo que se tradujo en un aumento del 300 % de la malaria en el territorio yanomami entre 2016 y 2023.

Comprender la asociación entre la minería de oro y la malaria que subyace a la crisis sanitaria de los yanomami es solo una pieza del rompecabezas. Esperamos que esta investigación sirva como herramienta para empoderar a las comunidades indígenas con información sobre su salud y para orientar las políticas que protejan tanto la salud humana como el medio ambiente. Nuestros datos indican que la prevención de la minería ilegal en las tierras indígenas puede proteger su salud y otros importantes patrimonios naturales y culturales.




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Mejorar el acceso a la atención sanitaria

El Gobierno de Lula está llevando a cabo importantes iniciativas para expulsar a los mineros de oro ilegales y establecer centros de salud en el territorio yanomami. Aunque las hospitalizaciones por malaria han disminuido ligeramente desde 2023, las tasas de malaria entre los yanomami siguen siendo elevadas debido al efecto retardado que identificamos en nuestra investigación y a la dificultad de acceso a diagnósticos y tratamientos oportunos en regiones remotas.

Los investigadores están dando pasos importantes para cerrar esta brecha de accesibilidad. Un equipo internacional ha desarrollado “malakits”, que permiten a los miembros de la comunidad sin formación médica formal diagnosticar y tratar la malaria in situ. Estos esfuerzos revisten una importancia fundamental, dado que los efectos retardados de la minería ilegal de oro seguirán provocando una elevada incidencia de la malaria a menos que las comunidades tengan un amplio acceso al tratamiento.

También es importante garantizar los derechos plenos sobre la tierra de las poblaciones indígenas y empoderarlas para que defiendan sus territorios. Se ha demostrado que esta es una de las formas más eficaces de luchar contra la deforestación y proteger los ecosistemas.

Abordar la crisis de la malaria requiere diversificar la economía rural amazónica con miras a la sostenibilidad, de modo que las personas tengan opciones más allá de la minería y la tala. Brasil está dando pasos hacia este objetivo con el reciente lanzamiento de un plan nacional de desarrollo de la bioeconomía.

Los consumidores informados pueden dar prioridad a la compra de oro reciclado o abstenerse por completo de comprar oro para enviar un mensaje de que la extracción ilegal de oro no compensa el coste humano que conlleva. Al igual que con la campaña de los diamantes de sangre a principios de la década de 2000, el cambio real puede venir de la difusión de la información sobre el coste humano y medioambiental de la minería ilegal y de la exigencia de cadenas de suministro éticas.

Los llamamientos para proteger la región amazónica suelen hacerse en términos medioambientales. Queremos defender que salvar a la población de la Amazonía es también un imperativo de salud global. Proteger la selva, invertir en los derechos territoriales de los pueblos indígenas, fomentar oportunidades económicas saludables para las comunidades rurales y cuestionar el papel del oro en nuestra economía global forman parte de la prevención de la propagación continuada de una de las enfermedades infecciosas más mortíferas del mundo.

The Conversation

Daniela de Angeli Dutra contaba con la financiación de una beca del Instituto Nacional de Salud de Estados Unidos concedida a la profesora Erin Mordecai.

Riley Casagrande no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Cómo la minería ilegal de oro ha provocado un repunte de la malaria en la Amazonía – https://theconversation.com/como-la-mineria-ilegal-de-oro-ha-provocado-un-repunte-de-la-malaria-en-la-amazonia-282991

¿Puede existir hoy un códice maya? El taller indígena que reinventa el libro en plena era digital

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Hortensia Mínguez García, Profesora Titular. Departamento de Dibujo. Área de Gráfica., Universitat Politècnica de València

Mientras gran parte del mundo debate sobre inteligencia artificial, libros electrónicos y pantallas, en una comunidad indígena de Chiapas (México) un grupo de artesanos sigue fabricando libros con fibras naturales, tintes vegetales, flores secas y papel amate hecho a mano.

Sus publicaciones no salen de grandes imprentas industriales. Se producen lentamente, en procesos colectivos donde participan varias generaciones de mujeres y hombres mayas que hierven cortezas, reciclan fibras orgánicas, imprimen serigrafías y transcriben cantos, conjuros y relatos transmitidos oralmente durante siglos.

El proyecto se llama Taller Leñateros y, aunque comenzó en 1975 en San Cristóbal de las Casas, hoy es reconocido internacionalmente como uno de los modelos editoriales artesanales más singulares de América Latina.

Pero quizá lo más sorprendente no sean sus técnicas de producción. Lo verdaderamente fascinante es que muchos especialistas consideran algunas de sus publicaciones como herederas contemporáneas del códice maya.

Un caso de estudio es el libro Conjuros y Ebriedades (1997). Este representa un hito en la historia editorial contemporánea por ser considerado el último códice maya. Elaborado íntegramente a mano por 150 personas, reúne conjuros, cantos y relatos de tradición oral en lenguas tzotzil y tzeltal, traducidos y materializados mediante técnicas artesanales como la serigrafía y el papel hecho a mano.

Mujeres artesanas y fundadoras del Taller Leñateros: Micaela Díaz, María Tzu, Luz Gómez, Sebastiana Jiménez y Rosa Hernández, durante la realización de Conjuros y ebriedades.
Fotografía: Cortesía del taller a través de Javier Silverio.

Los libros que sobrevivieron a la conquista

Antes de la llegada de los europeos, los pueblos mayas desarrollaron complejos sistemas de escritura y conocimiento que registraban en códices elaborados sobre papel amate (elaborado a partir de la corteza del jonote, un árbol endémico de Mesoamérica) o pieles animales. En ellos se conservaban calendarios, observaciones astronómicas, rituales religiosos, genealogías y formas de entender el mundo.

Sin embargo, gran parte de estos códices fueron destruidos durante la colonización. El fraile Diego de Landa y otros misioneros consideraron aquellos libros como objetos paganos y ordenaron su quema, ocasionando lo que se considera uno de los episodios más trágicos de la memoria histórica de Mesoamérica. Hoy apenas sobreviven cuatro códices mayas reconocidos oficialmente: el Dresde, el Madrid, el París y el Grolier.

La destrucción no fue solamente material. Eliminar aquellos libros suponía también borrar memorias, símbolos, conocimientos y formas de transmisión cultural. Quizá por eso resulta tan significativo que, siglos después, una comunidad indígena decidiera volver al libro como herramienta de resistencia cultural.

Un taller nacido de la oralidad

El Taller Leñateros surgió gracias a la iniciativa de la artista y poeta Ámbar Past junto a un grupo de mujeres tzotziles y tzeltales de los Altos de Chiapas. Muchas de ellas eran campesinas, artesanas o vendedoras ambulantes. Algunas ni siquiera sabían leer o escribir. Pero sí conservaban algo fundamental: una enorme tradición oral.

Canciones, rezos, recetas, mitologías, conjuros, relatos y conocimientos sobre tintes naturales seguían transmitiéndose de generación en generación. El taller comenzó precisamente recuperando saberes ancestrales relacionados con la extracción de colorantes vegetales y la fabricación artesanal de papel, hasta constituirse como una Sociedad de Responsabilidad Limitada, impulsada por el artista zapoteco Javier Silverio décadas más tarde.

Poco a poco, aquellas prácticas derivaron en la creación de libros-objeto realizados completamente a mano.

Portada e interior del libro Conjuros y Ebriedades del Taller Leñateros.
Imagen: Cortesía por Javier Silverio. Edición: Hortensia Mínguez

Lo interesante es que el libro nunca fue entendido únicamente como un producto artístico o comercial. Funcionaba también como archivo de memoria colectiva, herramienta educativa y espacio de convivencia comunitaria.




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En un momento histórico marcado por la globalización cultural y la homogeneización de los consumos, el Taller Leñateros utilizó la edición artesanal para proteger lenguas indígenas, preservar imaginarios colectivos y transmitir conocimientos tradicionales haciendo convivir y reforzar los lazos intergeneracionalmente.

Ponencia de la autora de este artículo sobre el Taller Leñateros.

Libros hechos con flores, cebollas y mazorcas

Las publicaciones del taller son difíciles de clasificar. Algunas tienen forma de códice; otras incorporan textiles, grabados o serigrafías. Muchas están impresas sobre papeles reciclados elaborados con flores secas, hojas, fibras de agave, cortezas o desechos agrícolas.

En uno de sus textos, los propios integrantes describen así el proceso:
“Trituramos las fibras en un molino que gira gracias a la fuerza de una bicicleta. Tendemos el papel al sol y, mientras se seca, imprimimos poemas en hojas de roble y pétalos de pensamiento”.

La escena parece casi imposible en pleno siglo XXI. Y, sin embargo, precisamente ahí reside parte de su relevancia contemporánea. Mientras gran parte de la producción cultural global funciona bajo lógicas de rapidez, automatización y consumo acelerado, el Taller Leñateros apuesta por procesos lentos, manuales y profundamente vinculados al territorio.

Alicia trabajando en el Taller Leñateros
Alicia trabajando en el Taller Leñateros.
Imagen facilitada por Javier Silverio. Fotografía de Isabel Mateos

¿El futuro del libro será artesanal?

Durante años se anunció que el libro físico desaparecería frente a las pantallas. Pero ocurrió algo inesperado: el objeto libro no solo sobrevivió, sino que empezó a transformarse.

En la actualidad existe un creciente interés por las ediciones artesanales, los libros de artista, las publicaciones experimentales y las formas híbridas de lectura. Quizá porque, en un entorno saturado de imágenes digitales, muchas personas vuelven a valorar aquello que puede tocarse, olerse y experimentarse físicamente.

En ese contexto, proyectos como el Taller Leñateros parecen adelantarse a algunas preguntas fundamentales del presente:

  • ¿Qué entendemos realmente por libro?

  • ¿Puede un libro seguir funcionando como espacio de memoria colectiva?

  • ¿Es posible producir cultura fuera de los modelos industriales dominantes?

  • Y, sobre todo, ¿qué ocurre cuando una comunidad utiliza el arte y la edición para resistir el olvido?

Lejos de representar una nostalgia del pasado, el Taller Leñateros demuestra que tradición e innovación no son conceptos opuestos. Sus libros mezclan técnicas ancestrales con serigrafía contemporánea, edición experimental y circulación internacional.

Tal vez por eso sus publicaciones resultan tan actuales: porque nos recuerdan que el futuro cultural no siempre depende de la tecnología más avanzada, sino también de la capacidad de las comunidades para conservar, reinventar y compartir sus propias formas de conocimiento.


‘In memoriam’ de Javier Silverio


The Conversation

Hortensia Mínguez García no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. ¿Puede existir hoy un códice maya? El taller indígena que reinventa el libro en plena era digital – https://theconversation.com/puede-existir-hoy-un-codice-maya-el-taller-indigena-que-reinventa-el-libro-en-plena-era-digital-284809

Le racisme à la Coupe du monde de football est une triste réalité : comment en comprendre les origines

Source: The Conversation – in French – By Christian Ungruhe, Research fellow, University of Passau

Aucune équipe africaine n’est allée au-delà des quarts de finale de la Coupe du monde de football masculin de 2026, mais leur jeu stratégique et tactique a durablement marqué les esprits.

Le succès des équipes africaines n’est pas le fruit du hasard, c’est le résultat d’un long processus. Il est donc surprenant que le football africain continue d’être sous-estimé et dévalorisé par les experts, souvent d’une manière qui révèle leur ignorance tant du football africain que de son histoire. Parfois, leurs commentaires revêtent une connotation raciste très problématique.

Ce fut le cas de l’ancienne star Bastian Schweinsteiger, aujourd’hui commentateur depuis plusieurs années pour une chaîne de télévision allemande. À la veille d’un match de phase de poules contre la Côte d’Ivoire, on lui a demandé à quoi l’équipe allemande pouvait s’attendre. Il a répondu :

Un peu de football africain, un peu atypique, un peu sauvage… peut-être aussi moins axé sur la tactique. Nous devons nous préparer à ce que ce soit imprévisible.

Même en faisant abstraction du fait que l’équipe allemande n’était pas supérieure – tant sur le plan tactique qu’en termes de style de jeu –, cette description est inappropriée et offensante. Elle repose sur une vision stéréotypée et colonialiste de l’Afrique.

D’une part, Schweinsteiger a été critiqué pour des propos jugés racistes.

Comme l’a déclaré le sélectionneur de la Côte d’Ivoire, Emerse Faé :

C’est bizarre d’avoir des propos de ce genre, qu’on peut qualifier, sans détour, de racistes… J’espère seulement qu’il s’agit d’une déclaration maladroite, plutôt que d’une véritable pensée.

D’un autre côté, nombreux sont ceux qui, sur les forums en ligne et les réseaux sociaux, se sont demandé pourquoi la déclaration de Schweinsteiger était considérée comme raciste. Cela a également été la position de sa chaîne, le diffuseur pblic allemand, l’ARD.

Schweinsteiger a répondu mollement à ces critiques :

Je parlais de football, pas des gens. Il s’agit d’une analyse footballistique – ni plus, ni moins.

J’entends souvent ce genre de minimisation lorsque le football en Afrique et les Africains sont subtilement dévalorisés. En tant qu’anthropologue, mes recherches portent sur la migration des footballeurs issus de diverses régions d’Afrique et sur les forces qui ont façonné l’évolution du football africain, en particulier le football moderne. L’un des axes principaux porte sur la racialisation, l’altérisation et le racisme subis par les joueurs.

Les recherches montrent que les footballeurs africains, et les joueurs noirs de manière plus générale, sont confrontés à différentes formes de racisme.

Sur les réseaux sociaux, ils sont fréquemment victimes d’attaues ouvertement hostiles, ainsi que d’insultes. Un exemple récent est la publication offensante de la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, après la défaite de son pays face à la France. Elle a décrit Kylian Mbappé comme :

un Camerounais colonisé, essayant désespérément de se faire passer pour un Français… rancunier, arrogant et laid.

Les joueurs africains sont également confrontés à des discriminations structurelles dans le monde du football. Cela se traduit par des contrats plus courts et des salaires plus bas, ainsi que par des postes de jeu moins valorisés sur le terrain. Ils sont moins pris en compte pour les fonctions d’entraîneurs et d’administrateurs, comme le montrent diverses études.

En outre, ils sont constamment confrontés à des formes plus subtiles de racisme au quotidien, qui se manifestent par la dévalorisation de leurs capacités et de leurs qualités. Ils sont souvent réduits à leur apparence physique, leur intelligence étant niée.

Le racisme quotidien s’exprime souvent de manière subtile et les personnes blanches comme Schweinsteiger ne sont souvent pas conscientes de sa connotation raciste. Par conséquent, la question de savoir si Bastian Schweinsteiger est raciste ou non n’est pas la question centrale (il ne l’est très probablement pas).

La question clé est plutôt de savoir pourquoi ces stéréotypes sont sans cesse répétés dans le football et pourquoi, pour beaucoup de gens, ils semblent refléter la réalité plutôt que d’apparaître comme problématiques. Pour comprendre cela, nous devons tenir compte de la diversité de l’Afrique et examiner de plus près l’histoire coloniale du continent.

Stéréotypes coloniaux

D’une part, des déclarations simplistes comme celles de Schweinsteiger dénigrent le football de tout un continent sans faire la moindre distinction.

Il n’existe pas plus de « style de football africain » qu’il n’y en a de « style européen ». Cela ne reflète pas la complexité de la réalité. Cette vision traduit une ignorance ou un manque d’intérêt.

Deuxièmement, décrire le football africain comme « peu orthodoxe », « sauvage » et « dépourvu de tactique » perpétue des stéréotypes datant de l’époque coloniale qui dépassent le cadre du sport. Mon étude sur les footballeurs africains en Allemagne montre à quel point ces joueurs sont exposés à des vulnérabilités structurelles qui dépassent largement le cadre du sport en Europe.

La manière dont sont perçus les footballeurs migrants africains repose sur une pensée coloniale. La colonisation européenne s’est légitimée en hiérarchisant les peuples. L’Européen éclairé, capable de réflexion, et l’Africain inculte, qu’il faut apprivoiser.

Dès les années 1920, les administrateurs coloniaux ont délibérément utilisé le football pour asservir les Africains. Le sport servait à inculquer l’esprit d’équipe et les règles à l’Africain prétendument naïf, brut et peut-être menaçant, afin d’en faire un sujet loyal envers la colonie.

Résister ouvertement était dangereux. Mais il est intéressant de noter que cette résistance s’est exprimée sur le terrain. Des études soulignent comment certains Africains ne cherchaient pas à respecter les règles. Ils tentaient des feintes, des dribbles et des figures – d’une part pour divertir leur propre public, mais aussi pour afficher leur défiance.

Pendant la lutte pour l’indépendance, le football a ensuite été utilisé par certains pays africains pour favoriser un sentiment d’unité nationale et panafricaine.

Par ailleurs, les frontières coloniales avaient été tracées de manière arbitraire. Les équipes nationales de football avaient leur importance, mais le style de jeu en avait tout autant : l’intégrité et la maîtrise technique offraient une alternative à l’image coloniale.

Au fil des ans, les styles de jeu nationaux ont évolué de diverses manières. Ils sont influencés par les valeurs culturelles, les liens transnationaux et la professionnalisation du football. Cependant, le stéréotypes associant des physiques puissants, des dribbles habiles et une approche prétendument enfantine et naïve – s’est ancré dans les esprits européens.

Un poison lent

À première vue, les remarques subtilement désobligeantes comme celles de Schweinsteiger peuvent ne pas sembler aussi racistes que les insultes ouvertes et les commentaires dégradants observés quotidiennement dans le football et la société. Mais elles sont blessantes. Et comme elles sont profondément ancrées dans les représentations des sociétés européennes et sont difficiles à faire disparaître.




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Il s’agit plutôt d’un poison insidieux qui, lorsqu’il est constamment reproduit, façonne la conscience collective d’une société. Comme mes recherches l’ont montré, de telles remarques ne se contentent pas de dénigrer le football en Afrique, mais façonnent également la perception d’un continent généralement présenté arriéré à tous les niveaux.

Pour lutter contre cette image tenace, héritée de l’époque coloniale, d’une infériorité africaine, il est important de prendre des mesures contre toutes les formes de dénigrement raciste dans le football et au-delà, qu’elles soient involontaires, subtiles ou explicites.

The Conversation

Christian Ungruhe bénéficie d’un financement de l’université de Passau.

ref. Le racisme à la Coupe du monde de football est une triste réalité : comment en comprendre les origines – https://theconversation.com/le-racisme-a-la-coupe-du-monde-de-football-est-une-triste-realite-comment-en-comprendre-les-origines-287895

La seconde vie méconnue des pesticides dans l’atmosphère

Source: The Conversation – in French – By Boulos Samia, Docteur en Sciences de l’Environnement, Aix-Marseille Université (AMU)

On a longtemps pensé que les pesticides évaporés après l’épandage ne restaient que peu de temps dans l’atmosphère. On sait désormais qu’ils peuvent voyager sur des milliers de kilomètres. Une étude inédite nous permet d’en savoir plus sur la façon dont ces substances se déplacent dans l’air.


Sans le savoir, vous respirez peut-être des pesticides, même si vous habitez loin des champs où ils ont été épandus.

Car une fois libérés dans l’atmosphère, ces molécules ne disparaissent pas toujours rapidement : associés à des particules en suspension, ils peuvent entamer un véritable voyage, persister plus longtemps dans l’air et parcourir jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres.

Invisible et encore peu étudiée, cette seconde vie des pesticides soulève des questions majeures sur leur devenir dans l’atmosphère, leur transport à longue distance et notre exposition potentielle. Tâchons donc de faire le point sur ce que l’on sait, ce que l’on est en train de découvrir et ce que l’on ignore encore.

Une pollution qui passe sous les radars

Quand on évoque les pesticides, l’attention se porte le plus souvent sur les sols, l’eau ou l’alimentation. L’air reste encore souvent un angle mort des politiques et du débat public. Pourtant, pendant et après leur application, une fraction substantielle des pesticides épandus peut rejoindre l’atmosphère – jusqu’à 60 % dans certaines conditions – sous forme de gaz, de gouttelettes ou de poussières contaminées.

Après leur mise en suspension, ces polluants peuvent alors voyager, se transformer et se déposer très loin de leur site d’émission, contaminant alors les régions les plus reculées. Ce phénomène est connu depuis les années 1960, mais son importance reste encore largement sous-estimée.

Cela s’explique notamment par la manière dont les pesticides sont représentés dans les modèles scientifiques. Par simplification, ceux-ci ont longtemps considéré que les pesticides présents dans l’atmosphère se trouvaient uniquement sous forme de gaz. Or, une partie peut aussi se fixer à des particules, comme des poussières ou des aérosols en suspension dans l’air.

Et cette forme particulaire change tout : notre nouvelle étude, montre que les pesticides fixés sur des particules atmosphériques peuvent se dégrader jusqu’à 132 fois plus lentement que prévu par les modèles ne prenant en compte que la phase gazeuse.

Ainsi, lorsqu’ils sont associés à des particules, certains pesticides peuvent avoir dans l’atmosphère des temps de demi-vie allant de quelques jours à plusieurs mois. Autrement dit, il faut attendre tout ce temps pour que leur concentration diminue seulement de moitié. Ces délais peuvent sembler courts, mais à l’échelle de l’air, c’est déjà long : portés par les vents, ces pesticides ont alors largement le temps de parcourir de nombreux kilomètres, bien au-delà des champs où ils ont été appliqués.




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Que dit la loi ?

Cette seconde vie des pesticides dans l’air n’est donc pas seulement qu’une question scientifique : elle soulève aussi des enjeux sanitaires, environnementaux et réglementaires. Car avant d’être utilisés dans les champs, les pesticides doivent obtenir une autorisation de mise sur le marché, fondée sur une évaluation de leurs risques pour la santé humaine et les écosystèmes.

Aujourd’hui, les pesticides sont soumis à un processus d’évaluation encadré par le règlement européen (CE) n° 1107/2009, qui impose aux producteurs de démontrer que leurs produits ne présentent pas de risques inacceptables pour la santé humaine, l’environnement et les écosystèmes.

Les polluants organiques persistants

Parmi les critères pris en compte figure la capacité des substances à persister dans l’atmosphère et à être transportées sur de longues distances. Or, selon l’annexe D de la convention de Stockholm de 2001 sur les polluants organiques persistants (POPs), une substance, dont le temps de résidence dans l’atmosphère est supérieur à deux jours dans l’air, est considérée comme susceptible de parcourir plusieurs centaines de kilomètres.

Lorsqu’elle est à la fois persistante, toxique et susceptible de s’accumuler dans les organismes vivants, elle doit être classée comme POP. Son autorisation de mise sur le marché peut alors être refusée ou retirée afin de limiter son impact à long terme sur l’environnement et la santé.

Comment on évalue le potentiel transport

À ce jour, le potentiel de transport des pesticides sur de longues distances est généralement évalué à l’aide d’un modèle d’estimation proposé en 1993 par les chercheurs américains William M. Meylan et Philip H. Howard, spécialistes de la chimie de l’environnement. Ce modèle s’appuie sur les travaux pionniers réalisés en 1987 par Roger Atkinson, chimiste britannique de l’atmosphère, sur les réactions atmosphériques.

Ce modèle repose sur l’hypothèse suivante : la persistance d’un pesticide dans l’atmosphère peut être estimée à partir de la vitesse de sa réaction en phase gazeuse avec le radical hydroxyle, ou OH. Très réactif et formé principalement sous l’effet du soleil, ce radical est souvent considéré comme l’un des principaux « nettoyeurs » naturels de l’air. En journée, sa réaction avec les pesticides constitue ainsi l’une des principales voies de leur dégradation dans l’atmosphère.

Une protection encore insuffisante face aux pesticides dans l’air

Ainsi, on a longtemps pensé que ces règles toujours utilisées suffisaient à empêcher la dispersion des pesticides hors des zones agricoles. Pourtant, les observations racontent une tout autre histoire.

Les récents travaux menés par le chercheur français Ludovic Mayer et ses nombreux collaborateurs en 2024 montrent que plusieurs dizaines de pesticides sont aujourd’hui détectés dans l’atmosphère européenne, y compris dans des régions très éloignées des sites d’épandages comme les massifs montagneux ou l’Arctique.

Comment expliquer ces distances parcourues ? Une grande partie de ces molécules est dite semi‑volatile : elles peuvent à la fois passer dans l’air sous forme de gaz et se fixer sur des surfaces, comme les particules en suspension. Ainsi, dans l’atmosphère, elles se répartissent entre la phase gazeuse et la phase solide en s’associant aux particules atmosphériques.

Les particules peuvent offrir une forme de protection aux pesticides en limitant leur dégradation, par la lumière solaire ou les oxydants atmosphériques. Certains pesticides se logent ainsi dans les porosités des particules, tandis que d’autres peuvent être recouverts d’un film d’eau en conditions humides, formant une sorte de micro-environnement protecteur.

Ainsi protégés, les pesticides particulaires persistent plus longtemps et peuvent donc être transportés sur des distances de plusieurs milliers de kilomètres.

Pourquoi cette étude maintenant ?

L’idée que les polluants se comportent différemment selon s’ils sont sous forme gazeuse ou associés à des particules n’est pourtant pas nouvelle. Des travaux menés sur d’autres composés semi‑volatils, comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), ont déjà montré qu’ils se dégradent plus lentement lorsqu’ils sont fixés sur des particules. Ces composés, dangereux pour la santé humaine, sont principalement émis lors de combustions incomplètes, par exemple celles des carburants, du bois, du charbon ou des feux de forêt.

Le Laboratoire de chimie de l’environnement, de l’Université Aix-Marseille s’est donc intéressé à ce phénomène mais en se posant une nouvelle question : et pour les pesticides ?

Dans cet objectif une atmosphère simplifiée a été recréée en laboratoire dans un réacteur de petite taille, d’environ 500 cm3. Des particules de silice ont été utilisées pour mimer les particules atmosphériques et servir de support aux pesticides.

Mode opératoire pour recréer une atmosphère simplifiée en laboratoire, vue d'artiste
Mode opératoire pour recréer une atmosphère simplifiée en laboratoire, vue d’artiste.
Fourni par l’auteur

Ces particules, chargées en pesticides, ont ensuite été introduites dans le réacteur atmosphérique parcouru, pendant plusieurs heures, par un flux d’air contenant les principaux oxydants atmosphériques (ozone et radicaux hydroxyles). A intervalles de temps réguliers, un échantillon de particule est prélevé dans le réacteur pour mesurer la quantité de pesticides résiduelle et suivre leur disparition progressive.

Des pesticides bien plus persistants que prévu

Notre étude a porté sur neuf pesticides fréquemment utilisés en France, notamment en viticulture : boscalid, cyperméthrine, cyprodinil, deltaméthrine, folpel, pendiméthaline, spiroxamine, tébuconazole et trifloxystrobine. Ces molécules, ont été choisies parce qu’elles sont fréquemment détectées dans l’air et sont représentatives de différentes classes de pesticides.

Les résultats nous ont permis de constater que lorsqu’ils sont associés aux particules, ces pesticides ne se dégradent pas aussi rapidement que prévu. Leur temps de demi‑vie peut atteindre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il varie ainsi d’environ 6 jours à plus de 200 jours avec l’ozone, et de 7 jours à plus de 50 jours avec les radicaux hydroxyles.

Comment les pesticides voyagent dans l’atmosphère
Comment les pesticides voyagent dans l’atmosphère.
Fourni par l’auteur

A titre de comparaison, les modèles utilisés pour évaluer leur devenir dans l’atmosphère et ne considérant que la phase gazeuse, prévoient une dégradation des pesticides en seulement quelques heures à moins de deux jours.

Le changement climatique accroît l’évaporation

Conclusion : loin d’être éphémères, les pesticides peuvent persister dans l’atmosphère et être transportés par les vents sur de très grandes distances, bien au‑delà des zones d’application. Leur capacité à être transportés sur de plus ou moins longues distances dépend de leur réactivité mais aussi de leur répartition entre les phases gazeuse et particulaire de l’atmosphère. Comprendre cette répartition, c’est finalement éclairer une part essentielle de la « vie réelle » des pesticides dans l’air que nous respirons.

Avec le changement climatique, le problème risque de s’amplifier : la chaleur et la sécheresse favorisent les ravageurs, ce qui peut augmenter l’usage de pesticides. Mais la chaleur agit aussi après épandage : elle favorise leur évaporation dans l’air, où ils se transforment sous l’effet du soleil. Or, ces nouveaux composés ne sont pas toujours moins dangereux : certains peuvent être aussi, voire plus toxiques, comme le phosgène issu de la cyperméthrine.

Tout cela montre l’urgence de développer des cadres d’évaluation du devenir atmosphérique qui prennent en compte à la fois la dégradation en phase particulaire et les échanges gaz‑particules, ainsi que de renforcer en continu le suivi pérenne des pesticides à l’échelle nationale en France, afin de mieux comprendre ce que nous respirons réellement.

The Conversation

Boulos Samia a reçu un financement d’Aix-Marseille Université.

Amandine Durand, Brice Temime-roussel, Etienne Quivet, Henri Wortham et Sylvain Ravier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. La seconde vie méconnue des pesticides dans l’atmosphère – https://theconversation.com/la-seconde-vie-meconnue-des-pesticides-dans-latmosphere-286588

La Antártida como laboratorio de paz: España impulsa una estación científica internacional

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Ana Belén López Tárraga, Assistant researcher, Universidad de Salamanca

Una expedición llega a la base Esperanza, estación científica de Argentina en la Antártida. LouieLea/Shutterstock

Mientras las noticias diarias constatan una fragmentación geopolítica global y el levantamiento de nuevos muros científicos e industriales, existe un lugar del mundo donde la inercia es otra. En el polo sur del planeta, las delegaciones internacionales continúan reuniéndose anualmente bajo el amparo de la Secretaría del Tratado Antártico, como ocurrió recientemente en la 48.ª Reunión Consultiva del Tratado Antártico en Hiroshima, Japón. El objetivo es salvaguardar un territorio que, según las normas que la rigen, es una reserva natural consagrada a la paz y a la investigación.

Sin embargo, tras las bambalinas de este oasis multilateral, la operatividad cotidiana afronta sus propios dilemas en el siglo XXI. Históricamente, la inmensa mayoría de las infraestructuras de investigación permanente en el continente blanco han permanecido bajo una propiedad y operación estrictamente nacionales. Cada bandera iza su soberanía científica sobre sus propios módulos residenciales y laboratorios.

Para romper esta inercia, España ha decidido dar un paso estratégico al frente en el tablero polar. A través del documento informativo de trabajo Estudio conceptual sobre una Estación Antártica Internacional: una posible vía para fomentar la cooperación, el Gobierno español ha puesto sobre la mesa un estudio conceptual que analiza la viabilidad institucional, científica y logística de crear una Estación Antártica Internacional (IAS, por sus siglas en inglés) gestionada conjuntamente.

No es una iniciativa aislada. Coincide con la publicación del documento de la Comisión Europea A European Framework for Science Diplomacy. España colidera este nuevo ecosistema de política exterior coordinando sus grupos de trabajo. La propuesta plantea una pregunta clave: en un entorno tan extremo, ¿debemos pasar de la cooperación coordinada a una auténtica cooperación integrada?

Compartir el barco, pero no la casa: la paradoja logística

Hasta la fecha, la solidaridad en los hielos antárticos funciona de forma excelente, pero externa. Los programas nacionales cooperan ampliamente compartiendo redes de transporte, buques oceanográficos, servicios técnicos o logística en las ciudades portuarias que sirven como puerta de entrada al continente. Lo hacen movidos por incentivos tangibles de coste, seguridad, fiabilidad y minimización del impacto ambiental.

No obstante, cuando se trata de activos fijos, las bases compartidas son una absoluta anomalía. La estación Concordia, operada conjuntamente por Francia e Italia, destaca como uno de los poquísimos ejemplos que demuestran que la cogestión es posible. Pero la realidad imperante sigue siendo la de infraestructuras concebidas como compartimentos estancos individuales.

La propuesta de una Estación Antártica Internacional no pretende duplicar las instalaciones ya consolidadas ni desplazar las dinámicas actuales en las que un país invita a científicos de otras latitudes a pasar una temporada en su base. El verdadero reto radica en demostrar si una base de titularidad multinacional puede aportar un valor cooperativo e investigador añadido que justifique los enormes retos técnicos y de gestión que implica.

Las tres columnas que sostienen una base multinacional

Para que el concepto de esta base resulte operativamente creíble, científicamente justificado e institucionalmente viable, el informe remitido por España contempla tres requisitos interconectados:

1. Ciencia de frontera a gran escala. Una base duradera no se justifica con proyectos cortos o fragmentados. Debe acoger misiones científicas globales a largo plazo. Por ejemplo, estudiar el cambio climático continental o las redes de observación por satélite. Estos desafíos superan el presupuesto y la capacidad de un solo país.

2. Infraestructura de provisión colectiva. El estudio demuestra que la base debe centrar su actividad en tareas colectivas. Esto incluye laboratorios comunes de alta tecnología y servicios de telecomunicaciones integrados. También exige aplicar normas idénticas de seguridad y formación para todo el personal técnico.

3. Gobernanza por consenso. La estación internacional no necesita nuevas leyes ni tratados complicados que frenen el proyecto, ya que el sistema actual funciona bien mediante las normas existentes. La gestión se basará en proteger el medioambiente y repartir los costes de forma justa entre los países.

La diplomacia científica como clave geopolítica

Es en este diseño donde la propuesta antártica española encaja con el espíritu del nuevo Marco Europeo de Diplomacia Científica. Las directrices de la Comisión Europea recuerdan que, en el panorama contemporáneo, la ciencia y la innovación ya no se limitan a la producción de conocimiento puro: se han convertido en una “divisa geopolítica” indispensable.

La diplomacia científica actúa como un puente de confianza capaz de mantener abiertos canales de comunicación cuando las relaciones diplomáticas tradicionales sufren tensiones. Además, es la herramienta idónea para asegurar la gobernanza justa de los bienes comunes globales (global commons), es decir, espacios compartidos por la humanidad como el espacio exterior, los océanos o las áreas polares.

Históricamente, grandes infraestructuras como, por ejemplo, la Organización Europea para la Investigación Nuclear (CERN), en Suiza, han demostrado que se puede sentar a cooperar en un laboratorio a naciones que mantienen profundas rivalidades fuera de él. Una Estación Antártica Internacional bajo el paraguas del Tratado Antártico nacería con esa misma vocación: un faro de multilateralismo y paz en una de las fronteras más sensibles de la Tierra.

La soberanía del mañana

El estudio liderado por España no plantea una utopía imposible. Su texto defiende un avance paso a paso a partir de las costumbres actuales. La idea podría comenzar con un proyecto piloto pequeño y de bajo riesgo. Cualquier avance futuro requerirá dialogar con los científicos de todo el mundo y calcular con transparencia el impacto ambiental sobre el hielo.

Con este paso, España se sitúa al frente de la política polar. El país demuestra una visión clara para los retos de este siglo. En el tablero internacional, el liderazgo ya no depende de plantar una bandera solitaria. El éxito futuro radica en la capacidad de investigar juntos bajo un mismo techo. Una cuestión que, sin duda, se verá reflejada en la primera Estrategia Polar Española, que será publicada próximamente.

The Conversation

Ana Belén López Tárraga no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. La Antártida como laboratorio de paz: España impulsa una estación científica internacional – https://theconversation.com/la-antartida-como-laboratorio-de-paz-espana-impulsa-una-estacion-cientifica-internacional-285763