Cuando pensamos en una maratón imaginamos músculos agotados y pulmones al límite. Pensamos también en un cuerpo falto de energía. Pero hay otro órgano que trabaja sin descanso durante esos 42 kilómetros: el cerebro.
Aunque pesa solo un kilo y medio, el cerebro consume cerca del 20 % de la energía del cuerpo. Incluso cuando dormimos sigue activo, de ahí que demande combustible de forma constante. No en vano controla la respiración, la temperatura corporal, el movimiento y los pensamientos.
Por lo que sabíamos hasta ahora, y a diferencia de otros órganos, el cerebro almacena muy poca energía. Depende de un aporte continuo de glucosa y oxígeno. Por eso, una maratón supone un gran reto para él. Sin embargo, en estas situaciones, podría echar mano de una reserva energética inesperada: la mielina.
Mucho más que un aislante
La mielina es una capa grasa que rodea las neuronas y ocupa cerca de la mitad del volumen del cerebro humano. Funciona de forma parecida al plástico que cubre un cable eléctrico: ayuda a que las señales nerviosas viajen más rápido y con menos gasto de energía.
Durante años se pensó que solo servía para aislar y proteger las neuronas. Pero esa idea está cambiando.
Ya en 1928, el científico español Pío del Río Hortega sugirió que las células que producen mielina también ayudaban a alimentar a las neuronas. Durante mucho tiempo esa idea pasó desapercibida.
Hoy, sin embargo, sabemos que esas células aportan energía cuando las neuronas trabajan más. Es decir, participan de forma activa en el metabolismo del cerebro. ¿Quiere eso decir que la propia mielina puede servir como fuente de energía durante un esfuerzo extremo?
Qué ocurre después de correr 42 kilómetros
Para responder a esa pregunta estudiamos a corredores de maratón utilizando resonancia magnética avanzada. Analizamos sus cerebros antes de la carrera y también entre uno y dos días después. Más tarde, durante la recuperación, repetimos las pruebas. Y los resultados fueron sorprendentes.
Dos meses después, la mielina se había recuperado. En otras palabras, el cerebro parecía haber usado parte de esa mielina durante el esfuerzo. Y luego, la reconstruyó.
Una batería recargable
Nuestros resultados apoyan una idea nueva: la mielina podría actuar como una especie de batería del cerebro. Durante una maratón, el cuerpo consume enormes cantidades de energía, agotando lentamente las reservas habituales, como el glucógeno almacenado en músculos e hígado.
En esa situación, nuestro órgano pensante podría recurrir de forma temporal a las grasas presentes en la mielina. Eso explicaría por qué no vimos señales de daño cerebral. Los corredores mantuvieron sus funciones normales; los cambios observados fueron reversibles.
Esto sugiere que estamos ante un mecanismo normal de adaptación al esfuerzo extremo.
Más allá del deporte
El hallazgo puede tener importancia en muchas enfermedades.
Aún quedan muchas preguntas abiertas. No sabemos exactamente qué partes de la mielina se consumen ni cómo se regeneran después. Tampoco sabemos si ocurre lo mismo en otros deportes de resistencia o en situaciones de ayuno prolongado. Pero sí tenemos claro algo importante: la mielina no es un material pasivo.
El cerebro cambia y se adapta continuamente. Y quizá una maratón nos permita observar esa capacidad de adaptación de una forma especialmente clara.
Tal vez correr 42 kilómetros no solo ponga a prueba el corazón y los músculos: también obliga al cerebro a buscar nuevas formas de mantener la energía. Y eso convierte a cada corredor de larga distancia en un experimento biológico fascinante.
Carlos Matute trabaja en el Universidad del País Vasco/Euskal Herriko Unibersitatea (EHU)
Derrière les stars de tennis qui accèdent aux demi-finales et aux finales des grands tournois, une majorité d’athlètes participent activement au circuit, sans pour autant en vivre pleinement. Éclairer ces carrières invisibles remet en question notre vision parfois idéalisée du sport de haut niveau.
Chaque année, Roland-Garros remet le tennis au centre de l’attention médiatique. Pendant trois semaines, de nombreuses athlètes retiennent l’attention de milliers de spectateurs et marquent le souvenir des passionnés de la petite balle jaune. Des figures emblématiques du tournoi, comme Iga Świątek, d’Aryna Sabalenka ou de Coco Gauff, constituent l’élite du tennis. Elles ne représentent pourtant que la partie émergée de l’iceberg.
Loin des lumières des Internationaux de France et de ses millions de gains se cache une réalité bien plus sombre : des athlètes « invisibles » qui participent activement au circuit sans pour autant en vivre pleinement.
Avant d’atteindre le court central, les joueuses traversent des trajectoires longues, coûteuses et particulièrement sélectives. Comment y sont-elles parvenues ? Et surtout, à quel prix ?
À partir de 29 récits de vie recueillis auprès de joueuses françaises de haut niveau, nos travaux montrent que, pour comprendre les carrières tennistiques, il faut dépasser l’image idéalisée du sport de haut niveau et interroger les conditions sociales qui rendent possibles certaines trajectoires, et en fragilisent d’autres.
Une vocation qui ne doit rien au hasard
Dans l’imaginaire collectif, on retrouve souvent l’idée que les athlètes auraient des prédispositions qui les distingueraient dès l’enfance. En réalité, les carrières des joueuses de tennis se construisent tôt, dans des environnements familiaux, scolaires et sportifs particuliers.
Si l’entrée dans le monde tennistique peut s’expliquer par des histoires singulières, toutes les joueuses qui commencent ce sport ne disposent pas des mêmes ressources pour poursuivre une carrière au plus haut niveau. On voit peser, dès l’entrée dans la pratique, les conditions sociales et familiales qui expliquent l’engagement des joueuses : le fait d’être porteur d’un capital à la fois culturel et économique et d’avoir été socialisées précocement à l’activité par la famille (en moyenne à l’âge de 5 ans).
Des transformations profondes sont ensuite opérées dans le quotidien des joueuses pour augmenter leurs chances de réussite : en moyenne trente-cinq heures d’entraînements par semaine, mise à distance de la scolarité classique, relations sociales recentrées sur le milieu tennistique, éloignement de toute activité susceptible de compromettre les performances sportives.
L’univers tennistique tend à devenir le seul horizon possible, au détriment des autres aspects de leur vie.
Deux voies pour atteindre le haut niveau
Contrairement à des pratiques sportives, comme le football ou encore le basket-ball, dans lesquelles la formation se réalise essentiellement au sein d’une « organisation enveloppante », articulant les différents aspects de la vie des jeunes sportifs, le tennis voit coexister deux voies distinctes pour tenter d’atteindre le plus haut niveau.
D’une part, la voie fédérale, réservée à une infime partie des joueuses sélectionnées, donne accès à « un monde à part ». Cette voie offre des conditions favorables – encadrement qualifié, accompagnement en tournois, aides financières, double cursus aménagé –, mais impose ses propres contraintes. Organisée selon des paliers d’âge, elle exige un rythme de progression qui ne correspond pas toujours au développement de chaque joueuse, au risque d’écarter celles dont l’évolution est plus tardive.
D’autre part, une partie des joueuses passent par la voie privée ou familiale. En l’absence de soutien fédéral, ce sont les parents qui ont la charge organisationnelle, temporelle, administrative ou encore financière : identifier les entraîneurs, organiser les déplacements en tournoi, négocier les aménagements scolaires, financer la pratique. Malgré le caractère incertain de la carrière, la famille devient donc un relais indispensable dans un projet qui engage l’ensemble du foyer.
L’entrée sur le circuit international
L’entrée sur le circuit international constitue un passage clé dans leur carrière. Si les joueuses ont connu une réussite rapide sur le plan national, elles font face à une réalité bien souvent éloignée de l’image des championnes. Le circuit repose sur une logique de tournois dans lesquels les revenus sont directement indexés sur les résultats.
Il n’existe ni contrat de travail, ni salaire fixe, ni protection sociale. Ce système, que les économistes qualifient de « théorie des tournois », concentre l’essentiel des gains sur une infime fraction des joueuses, laissant la majorité dans une instabilité financière.
Deux profils de joueuses se distinguent à ce stade de la carrière. D’un côté, les « équilibristes », qui font de leur pratique leur activité principale, sans parvenir à sortir de la précarité. Ces « sans-grades » du tennis s’accrochent à leur « rêve », dans l’espoir de devenir un jour la « consacrée ». Se tenant sur un fil, elles adoptent des stratégies court-termistes : emprunts bancaires, mutualisation des frais d’hébergement avec d’autres joueuses, choix des tournois dictés davantage par les contraintes financières, transports et hôtels à bas coûts.
Bande-annonce de Cinquième Set (2021), de Quentin Reynaud, avec Alex Lutz, qui met en lumière les coulisses d’une carrière dans le tennis de haut niveau.
C’est à cette étape que les effets de l’origine sociale se manifestent. Les joueuses issues de milieux favorisés qui disposent de ressources suffisantes peuvent continuer leur carrière et maintenir un encadrement de qualité. Celles qui ne disposent pas de ces ressources sont parfois contraintes d’interrompre leur parcours faute de moyen.
De l’autre côté, les « consacrées » parviennent à sortir de la précarité financière grâce aux résultats obtenus sur les tournois de la Women’s Tennis Association (WTA) et aux avantages qu’ils procurent : prise en charge de l’hébergement et de la restauration, partenaire d’entraînement mis à disposition, gains significatifs, dispositif de retraite proposé par la WTA.
Ces joueuses peuvent désormais envisager plus sereinement leur carrière au quotidien et anticiper leur reconversion. Elles sont moins tributaires de facteurs externes, tels que le soutien de la famille qui était nécessaire pour faire face aux frais dans les débuts de leur carrière. Leur trajectoire illustre ce que Rosen (1981) désignait par le terme de « Supertars », c’est-à-dire un système dans lequel une infime minorité concentre la quasi-totalité des bénéfices symboliques et matériels, au détriment du plus grand nombre.
Dans un sport dont les coûts annuels atteignent rapidement 60 000 euros, cette réalité signifie que toutes les joueuses ne disposent pas des mêmes chances d’envisager une carrière de haut niveau. Le nombre restreint de championnes qui arrivent à se démarquer en gagnant des tournois du Grand Chelem ou à se situer parmi les meilleures mondiales interroge, alors même que la France dispose de structures propices au développement de carrières sportives.
Lauréate du prix de thèse de l’INJEP et de l’Observatoire national du sport 2024 – Mention « Sport et pratiques sportives »
Détecter le plus tôt possible après la naissance une motricité altérée grâce à une caméra ordinaire couplée à des systèmes intelligents et aider ainsi à établir le diagnostic dans des maladies du nourrisson caractérisées par une hypotonie, c’est-à-dire la baisse ou la disparition des mouvements actifs, des muscles. C’est la piste que poursuit une équipe de recherche à partir de travaux menés sur des bébés atteints d’amyotrophie spinale, une maladie neuromusculaire génétique rare.
Et, en même temps, quel progrès extraordinaire ! Il promet de traiter de manière définitive, une maladie génétique létale, qui entraîne en cas de survie des handicaps extrêmement lourds chez les enfants atteints par ce qui est la première maladie neurologique périphérique héréditaire au monde.
Derrière ces chiffres vertigineux se cachait une réalité médicale urgente. Pour que ces thérapies fonctionnent, il est essentiel d’identifier la maladie le plus tôt possible. C’est précisément ce défi que notre équipe a cherché à relever, en utilisant une caméra ordinaire couplée à des systèmes intelligents.
L’objectif était clair, dès le départ. Trop de retards diminuent de manière drastique l’efficacité du traitement. En effet, le traitement peut empêcher les neurones de mourir, mais ne peut pas les ressusciter. Tout retard à la mise en place du traitement et, donc, au diagnostic est une perte de chance intolérable pour les patients.
Qu’est-ce que l’amyotrophie spinale ?
La SMA est une maladie génétique rare qui entraîne la dégénérescence progressive des neurones moteurs qui commandent les muscles.
Quand elle frappe sous sa version la plus sévère – qui correspond à l’amyotrophie spinale de type 1 –, les nourrissons atteints perdent rapidement la capacité de bouger, de s’asseoir puis de respirer. Sans traitement, l’espérance de vie dépasse rarement deux ans. En France, on compte un cas toutes les 6 000 à 10 000 naissances.
Depuis l’arrivée de nouveaux traitements, le pronostic s’est radicalement transformé pour les enfants traités très tôt. L’amyotrophie spinale est, d’ailleurs, intégrée depuis 2025 au dépistage néonatal systématique en France. Tous les pays ne disposent pas encore de ce dépistage. Et même là où il existe, un outil complémentaire d’évaluation clinique rapide garde toute son utilité.
L’hypotonie désigne la diminution, voire la disparition, des mouvements actifs. Ce symptôme n’est pas spécifique et peut concerner beaucoup d’autres maladies de l’enfant, mais il reste le premier point d’appel, celui qui permet d’évoquer rapidement le diagnostic.
Un enjeu autour du diagnostic clinique
Avant les tests génétiques, le diagnostic repose sur l’observation clinique. Un spécialiste scrute le tonus musculaire chez le nouveau-né et ses réflexes. Souvent, on parle de « nourrisson hypotonique » : le bébé semble mou, ses membres retombent sans résistance.
Mais cette évaluation est subjective, car elle varie selon les praticiens, en plus d’intervenir trop souvent bien tard alors que les signes ont déjà largement progressé.
Le vrai défi est donc là : la fenêtre thérapeutique est étroite.
Notre approche : filmer pour analyser
Notre étude a porté sur 25 nourrissons hospitalisés en réanimation pédiatrique : 5 ayant une SMA confirmée génétiquement et 20 témoins avec un examen neurologique normal. Nous avons utilisé la vision par ordinateur pour analyser les mouvements spontanés des nourrissons. Le principe est simple : le nourrisson repose sur un fond uni pendant qu’une caméra classique le filme durant soixante secondes ; un algorithme d’intelligence artificielle analyse ensuite cette vidéo image par image.
Concrètement, cette étude repose sur un pipeline d’analyse vidéo en trois étapes, comme le montre la figure 1.
Le système reconstruit d’abord un « squelette numérique » du nourrisson, sous forme de douze points articulaires, huit segments correspondant aux membres, et quatre angles de mouvement (estimation de la pose), grâce à une méthode d’estimation de la pose humaine en temps réel appelée Alpha Pose.
À partir de ce squelette animé sont calculés des centaines de paramètres (amplitude des gestes, profondeur des mouvements, symétrie, fréquence…). Au total, 108 caractéristiques ont été extraites. Nous avons ensuite entraîné un algorithme d’apprentissage supervisé (de type XGBoost) capable de distinguer une motricité typique d’une motricité altérée, caractéristique de l’amyotrophie spinale.
Des résultats prometteurs
Les résultats sont encourageants : l’algorithme a classifié correctement les deux groupes avec une précision de 97 %.
En tête des paramètres les plus discriminants, on trouve la profondeur des mouvements, autrement dit la capacité du nourrisson à déplacer ses membres dans l’espace. Les bébés atteints de SMA présentent une différence significative de motricité dans l’axe de la profondeur avec une sensibilité de détection supérieure à 97 %. L’outil développé le mesure avec rigueur, transformant une impression visuelle en données objectives. Ce que l’œil du clinicien perçoit intuitivement, l’algorithme le quantifie avec précision.
Pour rendre la décision de l’IA explicable, et donc utilisable en pratique clinique, nous avons utilisé une méthode mathématique appelée Shapley Additive Explanations (SHAP), qui permet de visualiser les paramètres qui ont le plus pesé dans chaque décision de l’algorithme.
Un outil pour d’autres maladies provoquant une hypotonie chez le nourrisson
Notre étude a été menée avant 2025, à une époque où aucun dépistage systématique n’existait encore en France. Depuis, la SMA a été intégrée au programme national de dépistage néonatal, ce qui confirme rétrospectivement l’urgence qui motivait notre étude.
Mais au-delà de la SMA, de nombreuses autres maladies provoquent une hypotonie chez le nourrisson sans qu’aucun outil d’évaluation rapide n’existe. C’est vers cette direction que nos travaux se poursuivent. Cet outil ne cherche pas à remplacer le médecin, mais à lui donner, en quelques minutes et sans équipement spécialisé, un premier signal objectif pour orienter son diagnostic.
L’intelligence artificielle ne fait pas de miracle, mais elle peut rendre visible ce qui est difficile à percevoir à l’œil nu. Son apport devient précieux quand chaque semaine compte pour un nourrisson.
Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.
Imen Trabelsi a reçu des financements du fonds AXA.
François Jouen a reçu des financements du fonds AXA.
Jean Bergounioux a reçu des financements du fonds AXA.
Source: The Conversation – in French – By Marie-Louise Leroux, Professeure titulaire en Sciences Economiques, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Qui s’occupera de nous en vieillissant, et à quel prix pour ceux qui restent ? Entre obligations familiales et contraintes professionnelles, les choix des futurs proches aidants sont loin d’être évidents. Dans un contexte de vieillissement rapide de la population, cette question devient centrale.
Qui prendra en charge les personnes âgées en cas de perte d’autonomie ? Si les systèmes publics jouent un rôle essentiel, ils ne peuvent répondre seuls à la demande croissante de soins de longue durée. Actuellement, une large part des soins repose sur les proches.
Comment les individus envisagent-ils ce rôle ? Qui sont-ils prêts à aider, de quelle manière et à quel prix ?
À partir d’une enquête que nous avons menée en 2023 auprès de 2300 personnes âgées de 45 à 58 ans au Québec et en Ontario, nous avons pu mettre en évidence des tendances dans les choix envisagés par les proches aidants potentiels.
L’enquête s’appuie notamment sur des questions visant à mieux comprendre leurs intentions futures en matière de conciliation entre travail et famille, dans l’éventualité où un parent ou un beau-parent perdrait en autonomie. Nos résultats montrent que ces décisions relèvent d’arbitrages complexes, qui ne sont pas uniquement déterminés par l’affection ou les ressources financières.
Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.
Premier enseignement : les liens familiaux jouent un rôle déterminant et la solidarité familiale reste fortement structurée par la filiation directe. Lorsqu’on demande aux répondants s’ils seraient davantage enclins à aider leurs parents ou leurs beaux-parents, une majorité nette privilégie ses propres parents : 79 % des femmes et 68 % des hommes aideraient prioritairement leurs parents.
Cette préférence est encore plus marquée chez les personnes qui ne sont plus en couple. Lorsque le lien conjugal disparaît, les obligations envers la belle-famille s’effacent presque entièrement, avec plus de 90 % des répondants qui aideraient leurs parents.
Rester à domicile… ou entrer en établissement ?
Dans un deuxième temps, l’enquête demandait aux futurs aidants quels types de soins ils souhaiteraient privilégier entre des soins à domicile assurés par la famille ou les proches, des soins à domicile assurés par des professionnels ou un placement en CHSLD.
Parmi les répondants ayant exprimé une préférence claire (environ 74 %), près de la moitié anticipent un recours aux CHSLD, tandis qu’environ 30 % privilégieraient les soins familiaux à domicile.
Ces choix semblent fortement liés à des contraintes concrètes auxquelles font face les proches aidants. En particulier, les personnes travaillant à temps plein sont plus susceptibles de vouloir recourir à des soins professionnels à la maison plutôt que de prendre en charge ces soins eux-mêmes. De même, lorsque les répondants anticipent une espérance de vie de la personne dépendante plus longue, et donc si la perte d’autonomie est perçue comme durable, les solutions institutionnelles sont plus souvent envisagées.
Un engagement souvent limité par le manque de temps
Enfin le troisième volet de l’enquête abordait le temps que les personnes interrogées seraient susceptibles de consacrer à leur proche. Parmi les personnes ayant exprimé une préférence stricte pour un nombre d’heures donné (environ 83,5 % d’entre eux), 8 % envisagent un engagement de moins d’une heure, et environ 41 % un engagement entre une heure et dix heures par semaine. À l’autre extrême, environ 15 % des répondants déclarent vouloir donner plus de 20 heures par semaine.
Les 54 à 58 ans déclarent plus souvent vouloir offrir une aide minimale (moins d’une heure par semaine) plutôt qu’un faible volume d’heures (1 à 10 heures), surtout lorsque l’état de santé du bénéficiaire est jugé très bon ou excellent, ce qui suggère que l’aide s’ajuste aux besoins perçus.
À l’inverse, plusieurs facteurs diminuent la probabilité d’un engagement aussi limité : le fait d’avoir un diplôme secondaire, de disposer d’un niveau d’épargne plus élevé, ainsi que le fait que le bénéficiaire soit un parent plutôt qu’un beau-parent.
Pour une aide intensive (plus de 20 heures par semaine), plusieurs facteurs ressortent clairement. Ce type d’engagement (par rapport à un nombre d’heures faible) est plus souhaité chez les répondants femmes et ceux âgés de 54 à 58 ans.
Elle est également fortement liée aux besoins du bénéficiaire, notamment lorsque son état de santé est jugé passable ou mauvais. L’anticipation d’un départ tardif à la retraite est associée à une plus forte probabilité d’engagement intensif. Le lien filial joue ici encore un rôle central, en augmentant significativement la probabilité de fournir un volume d’aide élevé.
En revanche, le fait d’occuper un emploi à temps plein constitue un frein majeur, en réduisant fortement la probabilité d’un tel engagement, ce qui souligne le rôle contraignant des obligations professionnelles.
Somme toute, les résultats de cette étude démontrent clairement que les décisions d’aide ne relèvent ni d’un altruisme pur, ni d’un simple calcul économique. Elles résultent essentiellement d’arbitrages où interviennent les contraintes professionnelles, les normes de genre, la relation filiale et les besoins perçus du proche. Mais leur poids varie selon les situations.
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Anticiper aujourd’hui pour mieux vieillir demain
Cette étude met en avant que les décisions d’aide se construisent en amont des situations de dépendance. Elles reposent sur des anticipations, des contraintes perçues et des normes sociales. Mieux comprendre les mécanismes à l’origine des décisions prises par les proches aidants permettra d’anticiper les besoins futurs et d’adapter les politiques publiques en conséquence.
Si les proches aidants doivent jouer un rôle central, encore faut-il leur en donner les moyens. Plusieurs pistes apparaissent essentielles : faciliter la conciliation entre emploi et rôle d’aidant ; offrir un soutien financier pour limiter les pertes de revenus ; développer une offre de services professionnels accessible et complémentaire à l’aide familiale.
Dans un contexte de vieillissement accéléré, la reconnaissance de ces enjeux et la mise en place de politiques efficaces sont nécessaires afin de garantir à la fois le bien-être des personnes proches aidantes et de leurs parents, ainsi que la viabilité des systèmes de soins.
Marie-Louise Leroux a reçu des financements du FRQSC- Société et Culture.
Raquel Fonseca et Witnie Compère ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
Deux verdiers se nourrissant à une mangeoire pour oiseaux.(Erni/Shutterstock)
L’apparition d’une mystérieuse maladie mortelle chez les pinsons des jardins britanniques en 2005 a sonné l’alarme dans les milieux de la conservation. Dix ans plus tard, l’ampleur de la maladie chez les verdiers et les pinsons était désormais bien établie. Aujourd’hui, les ornithologues commencent à mieux comprendre les liens entre le nourrissage des oiseaux dans les jardins, leur santé et leur survie.
Dans de nouvelles recommandations sur l’alimentation des oiseaux, la plus grande association caritative britannique de protection de la nature, la Royal Society for the Protection of Birds (RSPB), encourage le public à adopter des pratiques de nourrissage saisonnières et sécuritaires.
Nourrir les oiseaux dans les jardins est utile, surtout en hiver, lorsque les ressources alimentaires se raréfient. En été, toutefois, il vaut mieux arrêter, puisque les oiseaux ont alors accès à une abondance de nourriture naturelle, comme les chenilles, les insectes et les mouches. Les bénéfices du nourrissage sont alors moins évidents, tandis que les risques de propagation des maladies augmentent lorsque de nombreux oiseaux se rassemblent autour des mangeoires et des points d’eau.
Les scientifiques savent désormais que la maladie détectée chez les pinsons dans les années 2000 est la trichomonose, causée par un parasite microscopique appelé Trichomonas gallinae. Elle infecte généralement la gorge de l’oiseau et affecte depuis longtemps les pigeons, les tourterelles, ainsi que rapaces. Les oiseaux peuvent être porteurs du parasite ou succomber à la maladie. On ne sait pas exactement comment celui-ci s’est propagé aux pinsons, mais la transmission se serait probablement faite par le partage de nourriture ou d’eau.
Des études montrent que ce parasite peut survivre dans la nourriture humide pour oiseaux jusqu’à cinq jours et dans l’eau jusqu’à 30 heures, en particulier dans des conditions climatiques plus douces. La période de juillet à octobre correspond au pic des épidémies chez les pinsons.
La maladie provoque des lésions dans la gorge qui empêchent l’oiseau d’avaler correctement. Les oiseaux infectés finissent par régurgiter leur nourriture et leur eau, ce qui entraîne généralement leur mort. Elle peut se transmettre lorsque les oiseaux se nourrissent entre eux pendant la parade nuptiale, lorsqu’ils nourrissent leurs oisillons ou par régurgitation à proximité des sources de nourriture ou d’eau dans les jardins. Les oiseaux malades apparaissent hirsutes et léthargiques. Certains présentent des plumes en désordre ou humides autour du bec et secouent souvent la tête en tentant d’avaler. La scène est saisissante.
La trichomonase a eu des conséquences dévastatrices sur les populations d’oiseaux à travers le Royaume-Uni et en Europe continentale. Les verdiers et les pinsons ont été les plus touchés. Le nombre de verdiers a baissé de 65 % et celui des pinsons de 36 % depuis 1995.
Les bouvreuils contractent également cette maladie et en meurent, et toute une série d’autres oiseaux peuvent la contracter – dont certains voient déjà leurs effectifs diminuer.
Sans une action urgente, la situation risque de s’aggraver pour ces oiseaux et d’autres espèces, sous l’effet de multiples pressions. Parmi celles-ci figurent la perte d’habitats naturels, la disponibilité limitée de nourriture, ainsi que l’accélération du changement climatique.
Les nouvelles recommandations de la RSPB s’appuient sur une étude détaillée des effets du nourrissage des oiseaux qui porte à la fois sur la survie des oiseaux d’une année à l’autre et sur leur succès de reproduction. L’analyse examine également les bénéfices de cette pratique pour les humains, tout en intégrant des travaux de terrain récents sur la maladie et les moyens d’en limiter la propagation. La plupart des recherches ont été menées en milieu naturel, notamment en forêt, plutôt que dans des environnements résidentiels, urbains ou suburbains. Les principales conclusions restent toutefois claires.
L’étude montre que le nourrissage peut contribuer à augmenter les populations d’oiseaux. Mais cette pratique soulève deux préoccupations importantes en matière de conservation. D’une part, elle favorise la transmission des maladies, comme la trichomonose et d’autres infections. D’autre part, si de nombreuses espèces ont bénéficié du nourrissage dans les jardins, cela pourrait s’être fait au détriment d’autres espèces.
Une étude de 2009 a révélé qu’environ 12,6 millions de foyers britanniques (48 %) fournissaient une alimentation complémentaire aux oiseaux, dont 7,4 millions utilisaient des mangeoires spécialement conçues. À mesure que la demande augmente, la gamme de nourrices et de mangeoires pour oiseaux s’élargit également.
Cette popularité présente des avantages et des inconvénients pour différents oiseaux, mais a probablement de grands bienfaits pour notre propre lien avec la nature, notre bien-être et notre santé.
Les oiseaux qui utilisent les mangeoires, comme le pic épeiche, le pigeon ramier, la tourterelle turque, la mésange charbonnière et la mésange bleue, ont tous connu une augmentation marquée de leurs populationsà long terme. Toutefois, à mesure que leurs effectifs croissent, les spécialistes de la conservation s’inquiètent de plus en plus de leur impact sur des espèces plus vulnérables. Les mésanges bleues et charbonnières dominent souvent les sites de nidification et peuvent évincer la mésange boréale, une espèce menacée, de ses cavités, tandis que cette dernière peut elle-même être la proie des pics épeiches. Ces interactions complexes restent encore à mieux documenter.
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En été et en automne, le risque de propagation des maladies est plus élevé. C’est aussi à cette période que les oiseaux disposent d’une abondance de nourriture naturelle. Il est donc conseillé d’arrêter de distribuer des graines et des cacahuètes entre le 1er mai et le 31 octobre. Vous pouvez toutefois continuer à proposer de petites quantités de vers de farine, de boules de graisse ou de suif, qui présentent un moindre risque de transmission. Pensez également à planter des espèces favorables aux oiseaux afin de leur offrir des sources de nourriture naturelles, comme les tournesols, les cardères et le lierre.
Entre le 1er novembre et le 30 avril, il est possible de nourrir les oiseaux avec une plus grande variété d’aliments, y compris des graines et des cacahuètes, mais avec modération, afin d’éviter que la nourriture ne se détériore et que de fortes concentrations d’oiseaux ne se forment au même endroit. Mieux vaut nourrir peu, mais régulièrement.
D’autres recommandations portent sur l’hygiène, essentielle pour limiter la propagation des maladies. Il est conseillé de nettoyer les mangeoires et les abreuvoirs au moins une fois par semaine, de renouveler l’eau quotidiennement et de déplacer régulièrement les points de nourrissage. Enfin, il vaut mieux privilégier les mangeoires suspendues plutôt que les plates-formes ouvertes (tables à oiseaux, mangeoires de fenêtre ou plateaux), qui favorisent davantage la transmission des infections.
Richard Gregory travaille pour la Royal Society for the Protection of Birds (RSPB) à titre de responsable du suivi en science de la conservation.
À travers ses sculptures, Antony Gormley questionne les limites du corps humain.Youtube/capture d’écran.
Le sculpteur britannique Antony Gormley, 75 ans, a été, comme Anish Kapoor en 1991, Damien Hirst en 1995 ou la Française Laure Prouvost en 2013, l’un des récipiendaires en 1994 du prix Turner, décerné au Royaume-Uni depuis 1984 aux jeunes artistes contemporains. Son œuvre explore notamment la représentation du corps humain, de sa nature et de ses relations au monde. Un travail qui questionne la nature même de la sculpture.
Antony Gormley a étudié l’anthropologie, l’archéologie et l’histoire de l’art au Trinity College de Cambridge, puis passé trois ans en Inde. Son œuvre, surtout présente au Royaume-Uni, s’inscrit dans une quête qui est au cœur de la sculpture depuis toujours : le corps humain. En déconstruisant sa représentation, il explore, au-delà du corps, notre relation à l’espace et aux autres, à l’aide d’une grande variété de matériaux : acier, fer, pierre, béton…
Ses sculptures soulèvent d’emblée une question : où sont les limites du corps humain ? A-t-il même des limites ? Dans son œuvre, la sculpture devient une mise en scène matérielle qui explore notre présence au-delà de notre enveloppe corporelle. Pourtant, la sculpture s’appuie habituellement sur une caractéristique immédiate de la matière solide : sa surface.
Antony Gormley, Feeling Material XIV, 2005. Christie’s
Les physiciens, les chimistes et les biologistes décrivent la surface de la matière dense (les solides mais aussi les liquides) comme une interface sans épaisseur : on passe du plein au vide en une distance atomique. Cette surface est la même pour tous, scientifiques et artistes. La sculpture, comme, en particulier, la physique et la chimie des surfaces, se construit sur cette caractéristique de la plupart de ses matériaux : le marbre, les métaux, le bois, la cire, le plâtre… Les œuvres de Richard Serra et de César Baldaccini explorent explicitement ces notions d’intérieur (la matière dense), d’extérieur (l’air qui peut être vu ici comme le vide) et de surface comme lieu de la séparation brutale entre les deux.
Pour que la sculpture puisse utiliser ces matériaux pour reproduire le corps humain, il faut que ces notions de vide et de plein séparés par une surface abrupte s’appliquent au corps humain mou comme à la matière dense dure. Et c’est bien le cas – dans le cas du corps, cette surface est celle de la peau. Les physiciens des matériaux, eux par contre, se séparent ici. Il y a les spécialistes de la soft condensed matter, la matière dense molle, (c’est donc notamment la matière biologique faite de carbone), et de la hard condensed matter, la matière dense dure (comme le silicium à la base du numérique et de l’intelligence artificielle, ou les aciers).
Copier les formes de la nature
Un des défis permanents de la sculpture a été la reproduction des formes de la nature, y compris des corps humains, souvent en les idéalisant ou en les interprétant. À travers les siècles, la variété des styles est inouïe, et la taille du marbre ou du bois, le moulage du plâtre, de la cire ou des métaux a révélé une variété de techniques et une maîtrise impressionnantes, sidérantes même. Il en résulte aussi une impression de court-circuit temporel : avec l’aurige de Delphes, le siécle de Périclés est là devant nous, aujourd’hui.
Voltaire nu, sculpture de Jean-Baptiste Pigalle, 1776. Musée du Louvre. Wikimedia, Coyau, CC BY
En 1770, Voltaire donne son accord à Jean-Baptiste Pigalle pour être représenté en vieillard quasi nu. Le réalisme de la représentation est saisissant. Cette précision dans la reproduction de la surface du corps telle que nous la voyons toujours a aussi permis d’inscrire une expression fascinante du visage. Avec cette statue criante de vérité, Voltaire est toujours là. Sept cent trente-cinq kilos de marbre ont permis ce tour de force. Cette statue est évidemment pleine – comment faire autrement en taillant du marbre ? Mais elle pourrait aussi bien être vide et avoir la même apparence. Seule compte ici la surface extérieure qui définit la forme dans tous ses détails. Plus précisément, seuls comptent les détails que notre vision est capable de percevoir… mais notre vue est très exigeante.
« Pas seulement la forme mais la vie »
Dans le livre Rodin, le livre du centenaire, l’historienne d’art Catherine Lampert, ancienne directrice de la célèbre Whitechapel Gallery à Londres, rapporte cette citation d’un anonyme :
« Mon principe, disait Rodin, ce n’est pas d’imiter seulement la forme mais d’imiter la vie. Cette vie, je la cherche dans la nature, mais en l’amplifiant, en exagérant les trous et les bosses, afin de donner plus de lumière ; puis je cherche dans l’ensemble une synthèse. »
L’homme qui marche manifeste ces trous et ces bosses qui sont au service de la volonté d’imiter la vie, d’imiter ses expressions. Effectivement, nous voyons d’une part à quel point la vie paraît émerger ainsi de la matière inerte, et d’autre part combien Rodin s’éloigne ici du projet de Jean-Baptiste Pigalle. Il n’y a pas de trous et de bosses sur la statue représentant Voltaire autres que ceux de la peau et des muscles fatigués !
Avec Antony Gormley, on explore l’étendu de ce corps vivant
Paradoxalement, il me semble que les œuvres montrées dans la vidéo ci-dessous rapprochent beaucoup Antony Gormley du propos de Rodin alors que son œuvre Feeling Material XIV à l’image d’une multitude d’autres, me semble s’inscrire dans une vision radicalement différente. Je le vois comme une marque de la richesse du travail d’Antony Gormley. Toujours dans Rodin, le livre du centenaire, Sophie Biass-Fabiani, conservatrice au musée Rodin, souligne, dans son article « L’expressionisme aujourd’hui : filiations et confrontations », à propos d’Antony Gormley :
« Antony Gormley, tout en se limitant à la forme humaine, déplace le sujet de son travail en direction du rapport de l’espace du corps à l’espace environnant. »
Dans mon langage de physicien, après Jean-Baptiste Pigalle et Auguste Rodin, on passe ici à un troisième modèle qui fonde une nouvelle sculpture et une autre forme de perception de l’objet. Ici, pour le montrer dans l’espace, l’artiste revient sur la nature même d’un corps vivant, sur sa présence, son extension. L’œuvre ne rend plus si évidents le vide et le plein, l’extérieur et l’intérieur. Au contraire, elle les questionne immédiatement par le choix des matériaux.
Il est pratiquement impossible de créer une masse compacte avec le fil métallique utilisé par l’artiste. Pour obtenir une structure métallique compacte, on passe en général par la phase liquide, comme l’indique cette explication sur le site du musée Rodin :
« Deux procédés permettent de passer du modèle en plâtre au bronze : la fonte à la cire perdue et la fonte au sable, utilisée à l’époque de Rodin mais très rare aujourd’hui. Dans les deux cas, le bronze en fusion est coulé dans un moule autour d’un noyau qui sera ensuite retiré. Au final, l’œuvre en bronze est creuse, ce qui allège son poids et son coût. »
À l’image d’un grand nombre d’œuvres de cet artiste, les fils métalliques de Feeling Material XIV installent une figure humaine au centre de l’œuvre. Autour et au loin tourbillonnent les mêmes fils pour figurer un corps vivant qui ne saurait se limiter à son enveloppe corporelle. Parce qu’un corps vivant parle, bouge, se déplace, mais aussi respire, transpire, émet sans arrêt des particules de natures et de tailles multiples, de la vapeur d’eau, voire des liquides, etc. Mais bien sûr Antony Gormley permet de penser une infinité d’autres échanges entre une personne et le reste du monde, au-delà du regard scientifique sur le corps.
Un corps toujours renouvelé par la technologie, mais est-il encore humain ?
Sur cette image, on voit Antony Gormley et deux de ses sculptures à l’échelle un – sont de la taille de l’artiste. Ce ne sont pas des robots, même si on pourrait le croire au premier abord. L’intérieur et l’extérieur du corps ne sont plus si évidents tant ils s’interpénètrent. Et si le corps est matérialisé par un réseau de barres métalliques très denses, extrêmement rigides, elles enserrent du vide – on aperçoit des espaces entre les barres. Un corps humain vivant, ce sont au contraire des organes mous qui se lient, s’enchevêtrent, des organes aux courbes arrondies, lisses, compacts, ronds ou allongés, qui ne laissent aucun espace vide.
Les deux statues de droite semblent nier systématiquement le corps de l’artiste : des lignes droites verticales et horizontales, uniquement des angles droits. Les vides viennent souligner la brutalité de cette structure. Ces corps, très semblables, semblent restructurés par une technologie omniprésente qui n’aime rien tant que les formes évidentes et binaires, à l’opposé de la complexité, de la singularité, de la subtilité, de la finesse, voire de la souplesse – pensons au Voltaire de Jean-Baptiste Pigalle.
En physicien des solides rigides, qui travaille sa proximité avec la physique de la matière molle, celle du vivant, je me sens ici dans une forme de proximité. C’est ainsi que je reçois ces œuvres et cette seconde métaphore : la figuration d’un monde toujours moins humain…
Joël Chevrier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Jean-Pierre Darnis, Full professor at the University of Côte d’Azur, director of the master’s programme in “France-Italy Relations”. Associate fellow at the Foundation for Strategic Research (FRS, Paris) and adjunct professor at LUISS University (Rome), Université Côte d’Azur
Sous-titrée « Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle », l’encyclique (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique) « Magnifica Humanitas », premier texte de ce type publié par Léon XIV depuis qu’il a accédé au fauteuil de saint Pierre, est un document fondateur. Non seulement pour ses réflexions sur l’IA, mais aussi pour ses prises de position sur diverses questions politiques et sociales actuelles de première importance.
Ces deux textes s’inscrivaient dans le cadre d’un magistère global et prolongeaient la doctrine sociale de l’Église catholique, qui entend ne pas séparer la sphère spirituelle de la sphère temporelle en investissant le terrain de l’action politique et sociale.
« Magnifica Humanitas » s’impose d’ores et déjà comme une étape majeure. Publiée quelques semaines après la passe d’armes ayant opposé Donald Trump et son vice-président J. D. Vance au pape Léon XIV, elle apparaît, à bien des égards, comme une critique fondamentale des versions les plus modernes de la puissance – et donc de l’évolution actuelle du pouvoir aux États-Unis.
Un texte en écho à une encyclique fameuse de Léon XIII
« Rerum Novarum » avait été un moment fondateur de la doctrine sociale de l’Église ; « Magnifica Humanitas » entend donc se placer au même niveau que ce texte de la fin du XIXᵉ siècle qui, face aux déchirures sociales causées par la condition ouvrière de l’époque – époque déjà marquée par les interrogations relatives à l’impact des évolutions techniques sur la société –, positionnait l’Église comme actrice sociale et politique.
Dans « Magnifica Humanitas », la mise en avant des principes du « bien commun » et de la « destination universelle des biens » constitue un rappel à l’ordre visant à condamner les tendances à la concentration industrielle en matière de technologies digitales et d’algorithmes, une situation qui produit de nouvelles formes d’exclusion.
Mais ce n’est pas la seule référence : Léon XIV prend également en exemple l’action du pape Pie XII (1939-1958) pour rappeler qu’il est indispensable de défendre les syndicats et les corps intermédiaires, fonctions nécessaires à l’équilibre sociétal.
Par ailleurs, à de nombreux endroits, le texte défend l’État de droit et la démocratie, et souligne que l’économie de marché ne doit pas se déployer au détriment de la solidarité.
De même, les différentes mentions de la question migratoire, guidées par les concepts de justice sociale et de fraternité, apparaissent comme une prise de position nette contre les tendances de rejet et de traitement policier à l’œuvre dans les contextes européen et états-unien.
La nécessaire régulation de l’IA
Dès l’introduction, le sujet de l’intelligence artificielle est abordé de front. L’encyclique pose le constat de la dangerosité d’un paradigme techno-démocratique dans lequel des technologies jugées plus efficaces exercent de facto un contrôle déterministe sur les choix personnels et sociaux. « Magnifica Humanitas » approfondit l’analyse critique d’une intelligence artificielle définie comme moralement non neutre.
Pour faire face à ces risques avérés, l’encyclique défend les instruments juridiques et, partant, l’État de droit, appelant à une régulation renforcée. Elle prône également de « désarmer l’IA », c’est-à-dire d’empêcher que celle-ci ne contrôle l’humain, un concept qui pourrait même se prolonger par des formes d’interdiction, comme le suggèrent les mises en garde sur la dangerosité des technologies numériques pour la formation psychologique des enfants.
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Cet ensemble de considérations sur l’IA reprend et systématise les réflexions apparues depuis quelques années au Vatican. Par exemple, l’Académie pontificale pour la vie avait organisé, en février 2020, le lancement de la plateforme Rome Call for AI Ethics, un appel à promouvoir une intelligence artificielle respectueuse de la dignité humaine signé par IBM, Microsoft, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le gouvernement italien.
Ces réflexions ont depuis progressé, tant au sein des différentes instances vaticanes que des institutions italiennes, dans une forme de symbiose romaine où a émergé le concept d’« algor-éthique », proposé par l’universitaire franciscain Paolo Benanti. Benanti promeut une régulation éthique des algorithmes, sans exclure que, au-delà de certains niveaux de dangerosité, on puisse interdire ou limiter leur usage, comme dans le cas des systèmes militaires.
Une Église résolument impliquée dans les affaires du monde
Fait significatif : la demande de pardon formulée dans l’encyclique pour la condamnation tardive de l’esclavage par l’Église catholique (en 1888) sonne comme un manifeste politique. Par cette repentance, Léon XIV renforce l’image d’une Église ouverte et capable d’autocritique et donne l’exemple aux États ou auxforces politiques qui se cloisonnent dans des récits historiques nationaux en occultant les erreurs passées.
Cette reconnaissance de culpabilité permet de renforcer la légitimité de la dénonciation des nouvelles formes de colonisation ou d’esclavage présentes dans les chaînes de production technologique (notamment l’extraction de terres rares, indispensables à la fabrication des appareils) et de l’utilisation de l’IA par des réseaux criminels, notamment pour la traite des êtres humains.
Le pape introduit une évaluation éthique et morale pour rejeter cette vision de l’inéluctabilité d’une guerre permanente, qu’il qualifie de « Mal ». Mais il le fait aussi en appelant les intellectuels et les responsables à ne pas se contenter de cette lecture simpliste et univoque, pour produire une appréhension du monde plus nuancée, sans pour autant basculer dans un idéalisme béat. Le concept de « sain réalisme » adopté par le pape invite à la recherche d’une voie de progrès qui, tout en acceptant le constat réaliste, privilégie la conciliation pacifique comme scénario d’amélioration.
Léon face à Donald
Cette encyclique apparaît donc comme un texte charnière, par lequel le magistère de l’Église catholique entend se projeter dans une série de stratégies concrètes. La défense globale de la doctrine sociale de l’Église se présente comme le socle à partir duquel sont formulées des critiques qui appellent immédiatement une confrontation avec le modèle de puissance technologique, capitaliste et militaire dont les États-Unis de la présidence Trump apparaissent comme un archétype.
La présence aux côtés du pape d’un des fondateurs d’Anthropic Christopher Olah, lors de la conférence de presse de présentation de l’encyclique, illustre la volonté de mobiliser différentes communautés dans le cadre d’une stratégie globale qui se positionne également à l’échelon des États-Unis, en cherchant à peser sur le débat interne. Ce texte dessine par ailleurs les contours d’une défense de la social-démocratie, matérialisant ainsi une volonté de peser sur un débat européen marqué par la progression des formations souverainistes.
Le pape Léon XIV, d’origine américaine, prend ainsi pied dans le débat politique mondial en définissant les coordonnées d’une action politique réformatrice – un dessein qui n’est pas sans rappeler celui de Jean-Paul II dans le contexte de la fin de la guerre froide.
Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – France (in French) – By Christophe Blot, Directeur adjoint, Département Analyse et Prévision de l’Observatoire Français des Conjonctures (OFCE), Sciences Po
Resserrement monétaire, statu quo ou assouplissement : le futur président de la Réserve fédérale états-unienne Kevin Warsh devra choisir entre ces trois politiques monétaires. Dans un contexte de crise géopolitique avec l’Iran et de hausse des prix énergétiques, ses décisions seront scrutées de près. Se montrera-t-il conciliant avec la volonté de Donald Trump de privilégier la croissance quitte à accroître l’inflation, ou sera-t-il le garant de l’indépendance de la banque centrale des États-Unis ?
Le 13 mai 2026, le Sénat a approuvé la nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale. Le candidat choisi par Donald Trump fin janvier pour succéder à Jerome Powell – dont le mandat en tant que président s’est terminé le 15 mai 2026 – devrait donc diriger la prochaine réunion de politique monétaire prévue les 16 et 17 juin.
Dans un contexte marqué par un rebond de l’inflation et les pressions exercées par Donald Trump sur la conduite de la politique monétaire, les premiers pas de Kevin Warsh seront attentivement scrutés.
À court terme, il est probable que la Réserve fédérale maintiendra son taux directeur entre 3,5 et 3,75 %. Mais ensuite, va-t-elle augmenter ce taux pour lutter contre l’inflation ou ne pas le faire pour soutenir la croissance et, ainsi, satisfaire le locataire de la Maison-Blanche ?
Prudence de la Fed
Alors que l’inflation baissait progressivement depuis son pic de juin 2022, la forte augmentation des droits de douane imposés par les États-Unis sur les importations, puis l’envolée récente des prix de l’énergie ont conduit à une nouvelle accélération des prix. Selon le BLS (Bureau of Labor Statistics), l’inflation est passée de 2,4 % en février à 3,8 % en avril 2026. Dans le même temps, l’activité a ralenti en 2025, avec une croissance de 2,1 % en 2025 contre 2,8 % l’année précédente ; les créations d’emplois ont nettement baissé, passant de plus de 1,8 million en 2024 à moins de 750 000 en 2025.
Jusqu’ici, la Réserve fédérale s’est montrée prudente quant à l’orientation de la politique monétaire états-unienne. Après une première série de baisses du taux d’intérêt en 2024, elle a marqué une pause début 2025, invoquant l’incertitude liée aux effets de la guerre commerciale sur les prix et l’activité.
La crainte d’une dégradation de la situation sur le marché du travail l’a conduite à décider de trois nouvelles baisses d’un quart de point lors des réunions de septembre, octobre puis décembre 2025, portant ainsi le taux directeur à 3,75 %. Le déclenchement de la guerre contre l’Iran s’est traduit par une inflation plus élevée que la cible de 2 % retenue par la Réserve fédérale, compromettant la poursuite de l’assouplissement.
Resserrement monétaire
Kevin Warsh devrait être confronté à l’éternel arbitrage des banques centrales, lorsque l’économie est frappée par des chocs qui ont à la fois pour effet d’augmenter l’inflation et de réduire la croissance.
Contrairement à la Banque centrale européenne, dont l’objectif prioritaire est la stabilité des prix, le mandat de la Réserve fédérale n’établit pas de hiérarchie entre la stabilité des prix et le plein-emploi. Les autorités monétaires états-uniennes doivent arbitrer entre le risque de maintenir l’inflation au-dessus de sa cible si le choc est plus durable que ce qu’elle avait anticipé et celui de peser sur la croissance avec un resserrement monétaire.
Lorsque ces chocs sont temporaires, il est préférable de ne pas (trop) resserrer la politique monétaire, c’est-à-dire augmenter les taux d’intérêt directeurs, le principal outil dont disposent les banques centrales pour atteindre leur objectif de croissance et d’inflation. Une hausse de taux directeurs se répercute en effet sur les conditions de financement, ce qui réduit le crédit, les dépenses d’investissement et de consommation. Le ralentissement induit de la demande conduit ensuite à une baisse de l’inflation.
D’une part, la hausse des taux d’intérêt n’aura pas d’effet sur les sources de l’inflation puisque celle-ci est tirée par les droits de douane et le prix du pétrole, sur lesquels la politique monétaire n’a pas d’effet. En effet, les prix des biens importés augmentent du fait de la guerre commerciale, et la hausse du prix de l’énergie est directement liée au conflit engagé contre l’Iran. Un resserrement monétaire se traduirait alors par une baisse de l’inflation domestique hors énergie provoquée par un ralentissement de la demande.
D’autre part, les effets de la politique monétaire se font sentir après plusieurs trimestres et donc, potentiellement, une fois la crise terminée. Il pourrait alors y avoir un sous-ajustement de l’inflation par rapport à sa cible si les prix de l’énergie sont revenus à leur niveau initial et si les prix hors énergie ont ralenti.
Un resserrement monétaire peut être optimal en cas d’effet de second tour, c’est-à-dire si la hausse des prix des biens importés et de l’énergie se diffuse aux autres prix ou aux salaires. Dans ce cas, les entreprises répercutent la hausse de leurs coûts de production sur les prix et les salariés cherchent à compenser leur perte de pouvoir d’achat en demandant des hausses de salaire. Il en résulterait une hausse de l’inflation hors énergie.
Inversement, la baisse du pouvoir d’achat des ménages réduit la demande et peut entraîner une baisse de l’inflation domestique. Selon l’importance relative de ces effets, la réponse optimale de politique monétaire peut alors être restrictive (une hausse des taux d’intérêt) ou expansionniste (une baisse des taux d’intérêt).
Pressions politiques
Kevin Warsh tiendra nécessairement compte du contexte politique. Depuis janvier 2025, Donald Trump n’a cessé de faire pression pour que les taux soient réduits plus fortement et rapidement. Il a régulièrement critiqué Jerome Powell, allant même jusqu’à faire planer la menace de son renvoi, portant de fait atteinte à l’indépendance de la Réserve fédérale.
La désignation des gouverneurs de banque centrale est une décision souvent très politique. En choisissant Kevin Warsh, on peut imaginer que Donald Trump espère obtenir une politique monétaire plus en phase avec son souhait de baisse des taux, même si lors de son audition devant le Sénat, Kevin Warsh a indiqué que le président n’avait pas formulé de telle demande, et a tenu à affirmer son indépendance.
Les premières décisions qu’il prendra ne devraient pas forcément nous éclairer, car comme indiqué précédemment, le contexte actuel pourrait justifier un resserrement monétaire, un statu quo ou un assouplissement. Cette dernière option semble la moins légitime à court terme avec une inflation qui devrait rester au-dessus de 2 % jusqu’en fin 2027 et un taux de chômage – 4,4 % au premier trimestre 2026 – proche de son niveau naturel estimé par le CBO (Congressional Budget Office).
Des travaux académiques récents, comme ceux de Carola Binder (2021) ou de Thomas Drechsel (2025), suggèrent que les pressions politiques conduisent in fine la banque centrale à mener une politique monétaire plus accommodante, ce qui se traduit par une inflation plus élevée.
Dans le contexte actuel, reléguer au second plan l’objectif de lutte contre l’inflation pourrait réduire la crédibilité de l’action de la Réserve fédérale et éroder encore un peu plus la confiance des Américains après l’épisode inflationniste de 2021-2023, comme le suggère l’enquête du Michigan Survey.
Obtenir un consensus
Kevin Warsh devra donc choisir entre mécontenter le président qui vient de le nommer et risquer de réduire la crédibilité de la Réserve fédérale.
Rappelons que les décisions de politique monétaire ne seront pas prises par Kevin Warsh seul, mais par les douze membres du Federal Open Market Committee (FOMC), un organe de la Fed. Quand bien même Warsh agirait sous l’influence de Donald Trump, encore faudra-t-il qu’il parvienne à convaincre les onze autres membres de le suivre, ce qui semble peu réaliste. Les votes sur les décisions prises depuis janvier 2025 montrent un large consensus sur l’orientation de la politique monétaire américaine.
Sur les douze membres, il n’y a jamais eu plus de deux voix en faveur d’une politique plus accommodante que celle proposée par Jerome Powell. Avec un renouvellement régulier mais partiel des membres du FOMC, l’équilibre entre les « colombes », plus enclines à soutenir l’activité, et les « faucons » qui accordent plus d’importance à l’inflation évolue lentement. Dans les faits, Kevin Warsh cherchera à obtenir un large consensus entre ces positions.
Paradoxalement, c’est sans doute Donald Trump qui a en main les clés d’un éventuel assouplissement monétaire. En mettant un terme au conflit au Moyen-Orient et en renonçant à sa guerre commerciale, il pourrait agir assez rapidement sur l’inflation, ce qui donnerait alors à la Réserve fédérale les marges de manœuvre nécessaires pour qu’elle baisse le taux directeur.
Christophe Blot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
*La Liberté guidant le peuple* (1830), tableau d’Eugène Delacroix, conservé au musée du Louvre, à Paris.
Dans les démocraties libérales, le peuple est tenu pour souverain, mais son pouvoir est aussi limité par l’État de droit. Or ce dilemme fondamental n’est jamais résolu. Les démocraties illibérales prétendent résoudre cette contradiction, en donnant la primauté à la logique majoritaire au détriment de l’État de droit.
La démocratie libérale est un modèle singulier en ce qu’il repose sur une tension constitutive qui traverse l’ensemble de son édifice juridique et politique. Elle articule deux exigences a priori incompatibles. Il y a, d’une part, une exigence démocratique : affirmer la souveraineté du peuple. Il y a, de l’autre, une exigence libérale : limiter l’exercice du pouvoir afin de garantir le respect de droits fondamentaux. Cette tension n’est ni accidentelle ni transitoire. Elle constitue l’un des fondements mêmes du modèle tel qu’il s’est historiquement construit.
En démocratie, l’exercice de la souveraineté est classiquement associé au moment où un peuple se donne une Constitution. Le peuple est conçu comme l’auteur originaire de ce texte fondamental, placé en haut de la pyramide des normes. Une fois la Constitution entrée en vigueur, l’exercice du pouvoir est transféré aux organes qu’elle met en place, lesquels, n’étant pas souverains, seront soumis au respect du droit.
Cette construction permet de préserver l’État de droit, mais elle entre en contradiction avec l’affirmation persistante de la souveraineté du peuple dans les textes constitutionnels contemporains. En effet, nombre de Constitutions contemporaines établissent un lien explicite entre le peuple et la souveraineté. Certaines visent directement le peuple comme titulaire de la souveraineté, comme en Italie (art. 1), au Portugal (art. 3), en Lettonie (art. 2), en Andorre (art. 1) ou en Biélorussie (art. 3). D’autres l’attachent non au peuple, mais aux citoyens, comme en Serbie (art. 2) ou en Macédoine du Nord (art. 2). Certaines constitutions font de la souveraineté populaire le fondement du régime comme en Grèce (art. 1). D’autres encore énoncent que la souveraineté nationale appartient au peuple, comme en France (art. 3), en Espagne (art. 1), en Roumanie (art. 2), en Moldavie (art. 2), en Algérie (art. 7), au Cameroun (art. 2) ou au Sénégal (art. 3).
À travers ces différentes formulations, un lien explicite est établi entre le peuple et la souveraineté. Une telle rédaction au présent de l’indicatif semble indiquer une forme de permanence de la souveraineté populaire après l’entrée en vigueur de la Constitution. C’est cette idée que résume la formule bien connue de l’article 28 de la Déclaration des droits de l’homme de 1793, selon laquelle « un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures ». Mais une telle conception fragilise en retour les fondements mêmes de l’État de droit, qui suppose la primauté du droit sur les décisions du pouvoir politique.
Il en résulte une aporie. Si le peuple demeure souverain après l’entrée en vigueur de la Constitution, aucune norme ne saurait juridiquement le contraindre. À l’inverse, si le peuple est soumis aux limites constitutionnelles, la souveraineté qui lui est attribuée perd son caractère absolu. Il faut donc partir du constat d’une coexistence paradoxale entre souveraineté populaire et État de droit, le peuple étant tenu pour souverain à certains égards, tout en se trouvant limité à d’autres. Ce dilemme ne peut être résolu sans sacrifier l’une des deux logiques. Pourtant, la démocratie libérale fonctionne durablement sans jamais opérer ce choix.
L’indétermination : clé de lecture des fondements de la démocratie libérale
Pour appréhender et expliquer cette apparente contradiction, il est possible de mobiliser le concept d’« indétermination ». On peut le comprendre par analogie avec l’expérience de pensée formulée par Erwin Schrödinger en 1935, qui montre comment un même objet peut se trouver simultanément dans deux états incompatibles tant qu’aucune observation ne vient trancher. Le physicien imaginait un chat placé dans une boîte. Au sein de celle-ci, on trouverait aussi une fiole de poison, susceptible de se briser à tout instant. Tant que personne n’ouvre la boîte, on ne sait pas si le chat est vivant ou mort.
Transposée au droit constitutionnel, cette métaphore permet d’éclairer le statut du peuple dans la démocratie libérale. Tant que personne n’ouvre la boîte, on ne sait pas si le peuple est souverain ou soumis à des limites : il reste potentiellement souverain et potentiellement limité. L’indétermination n’est alors pas levée et le système peut fonctionner sans contradiction manifeste.
C’est le fonctionnement institutionnel des démocraties libérales qui évite d’avoir à ouvrir la « boîte ». Deux figures y sont centrales : les représentants élus et les juges constitutionnels. Les premiers exercent le pouvoir au nom du peuple, ce qui répond à l’exigence démocratique, sans que la question de l’exercice de la souveraineté soit posée. Les seconds veillent à ce que cet exercice demeure conforme aux exigences de l’État de droit et à la protection des droits fondamentaux.
Le fonctionnement ordinaire de la démocratie libérale repose sur cet équilibre et permet de différer le moment où l’indétermination à propos du peuple est levée.
Pour autant, les tensions entre ces deux pôles sont constantes, comme en témoignent les débats récurrents sur la légitimité des juges constitutionnels lorsqu’ils censurent une loi votée par des représentants du peuple ou, inversement, sur les dérives majoritaires du pouvoir politique quand il en vient à réduire les droits d’une minorité. L’autolimitation des représentants et des juges constitutionnels constitue un facteur essentiel pour éviter de trop fortes variations. Certaines situations exceptionnelles conduisent néanmoins à ouvrir la « boîte », rompant l’équilibre sur lequel repose la démocratie libérale.
Le référendum : un instrument de rupture de l’équilibre entre démocratie et libéralisme
Tant que les citoyens se bornent à élire des représentants, aucune confusion n’est possible entre le peuple en tant que corps électoral et le peuple souverain. Le référendum, en revanche, confère une portée concrète à l’idée abstraite de souveraineté. Il permet au peuple de s’exprimer directement, sans passer par l’intermédiaire des représentants ou des juges. Il donne ainsi, de manière éphémère, une forme tangible à l’unité du peuple dans le résultat du scrutin. En agrégeant une pluralité de voix individuelles, il fait en effet apparaître artificiellement une volonté majoritaire unique.
Lorsque la décision du scrutin entre en contradiction avec les exigences de l’État de droit, l’indétermination devient intenable. Il faut alors nécessairement déterminer si le peuple qui s’exprime agit en tant que souverain ou en tant qu’organe juridiquement limité.
Le référendum du 28 octobre 1962 sur l’élection du président de la République française au suffrage universel direct illustre ce moment critique. En recourant à l’article 11 de la Constitution pour réviser celle-ci, alors que l’article 89 prévoyait une procédure spécifique, le général de Gaulle a placé les institutions face à un dilemme fondamental : le peuple ayant approuvé le texte, faudra-t-il suivre son choix ou bien faire primer la Constitution ?
Le Conseil constitutionnel a été saisi de cette question. Dans sa décision n° 62-20 DC, il a notamment considéré qu’une loi référendaire constituait « l’expression directe de la souveraineté nationale » et qu’il n’était pas compétent pour contrôler sa constitutionnalité. Pourtant, comme le montre un avis rendu le 2 octobre 1962, le Conseil avait envisagé une solution inverse. Les délibérations préparatoires à la décision révèlent également l’hésitation des juges entre les deux statuts susceptibles d’être reconnus au peuple. L’indétermination existait donc pleinement, et le choix opéré en 1962 a durablement marqué l’interprétation du droit constitutionnel français.
Ces situations demeurent exceptionnelles, mais elles révèlent la fragilité structurelle qui parcourt le modèle démocratique libéral. Lorsque les mécanismes institutionnels ne suffisent plus à contenir les tensions, il peut devenir tentant de résoudre la contradiction en donnant la primauté à la logique majoritaire. C’est dans cet espace de tension que se déploient les pratiques dites de démocratie illibérale.
La démocratie illibérale : une déconstruction des acquis libéraux réversible
La réélection de Donald Trump et sa première année de mandat ont marqué l’entrée dans une phase de transition illibérale, c’est-à-dire dans un processus au sein duquel la démocratie est préservée dans ses apparences, alors même que son contenu libéral se trouve progressivement affaibli par la remise en cause répétée des exigences propres à l’État de droit. Le phénomène n’est pas inédit, mais il prend actuellement aux États-Unis la forme d’un glissement à la fois rapide, explicite et revendiqué, fondé sur une conception de la légitimité démocratique tenue pour exclusive par l’actuel président américain et ses soutiens.
En ce sens, la démocratie illibérale apparaît comme un processus de dégradation interne de la démocratie libérale, comme une déconstruction qui s’opère généralement conformément aux règles constitutionnelles. Cela se concrétise par un affaiblissement progressif des contre-pouvoirs et par une relativisation de l’importance des droits fondamentaux au sein d’une démocratie. De manière générale, toute limitation juridique est considérée par les tenants de l’illibéralisme comme une entrave à la volonté du peuple.
La Hongrie de Viktor Orban en a fourni l’une des illustrations les plus significatives et les plus revendiquées en Europe. Revenu au pouvoir en 2010, après un premier mandat exercé de 1998 à 2002, il a gouverné sans interruption jusqu’en 2026. Durant cette période, l’un des traits les plus caractéristiques de l’évolution hongroise a résidé dans l’affaiblissement méthodique de la justice constitutionnelle. Plusieurs révisions constitutionnelles ont eu pour effet de réduire la capacité de la Cour constitutionnelle à opposer une limite effective à la volonté de la majorité parlementaire. À cela se sont ajoutées des mesures discriminatoires, telle la loi adoptée en juin 2021 prohibant, pour les mineurs, l’accès à des contenus présentant l’homosexualité ou le changement de sexe. Cette loi a même été soumise au référendum en 2022 afin de légitimer ce tournant illibéral, même si celui-ci n’a pas produit d’effets juridiques, faute d’atteindre le quorum de participation.
Cette transition vers l’illibéralisme n’a cependant rien d’inéluctable ni d’irréversible. Les élections législatives hongroises du 12 avril 2026 l’ont montré en mettant fin à seize années au pouvoir de Viktor Orban et de sa coalition.
La démocratie libérale apparaît ainsi moins comme un régime de solutions que comme un régime de tensions contenues. Sa résilience tient précisément à sa capacité à différer la résolution de ses paradoxes fondateurs. Il lui faut les assumer, non comme une faiblesse accidentelle, mais comme la condition même de son existence.
Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie qui s’est déroulé du 17 au 20 mars 2026. Retrouvez ici les replays de la 14e édition, « Le temps des rapports de force ».
Mathias Revon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
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No sé si ustedes también sienten esa sensación de paz y relajación una vez que apagan la campana extractora después de haber estado mucho tiempo cocinando con ella encendida. Ese ruido de fondo, que a fuerza de ser persistente parecía haber dejado de molestar, de repente se elimina y la mente descansa.
La primera vez que escuché a Angine de Poitrine –recomendados por un amigo, antes de que el mismísimo Dave Grohl de Foo Fighters hablase de ellos– me pasó algo parecido. Era música, sí, pero a la vez mi cerebro asumía que la melodía que proponían era tan disruptiva como agotadora. Al pausarlos, de alguna forma mi cuerpo celebró el silencio. Y, sin embargo, me sorprendo cada poco volviendo a ellos. “Voy a poner un ratito más su directo en la radio”, me digo. “A ver qué escucho esta vez”.
¿Y por qué? Pues las razones las explica muy bien Oliver Serrano León en su artículo. No cuento mucho más porque si acabo de descubrirles el nombre de este dúo quebequés es mejor que vean el vídeo que les dejo aquí debajo sin saber nada.
Hello Goodbye
El 21 de mayo se emitió el último programa del Late Show with Stephen Colbert, una institución dentro de la programación televisiva estadounidense. El cierre no ha sido voluntario, sino que la cadena, CBS, ha alegado cuestiones financieras para eliminarlo. Sin embargo, sobre la cancelación planea la sospecha de injerencias políticas.
La amenaza a este y otros cómicos por la administración Trump hace que Isadora García Avis y Elena Neira se planteen si estamos asistiendo al principio del final del late night como lo conocemos. Y yo, por mi parte, me pregunto si veremos cómo muere un formato histórico antes de que hayan colocado en alguno de los programas icónicos del prime time a una mujer (Joan Rivers mediante).
Por cierto, ¿no sería el sueño de todos nosotros poder despedir un proyecto cantando “Hello Goodbye” de los Beatles con el mismísimo Paul McCartney?
Almodóvar, Bardem y Lorca visitan Cannes
La bola negra, la nueva película de Javier Ambrossi y Javier Calvo, ha regresado del Festival de Cannes con el premio a Mejor Dirección. Pero no ha sido la única presencia española en la sección oficinal del certamen. Otros dos filmes la han acompañado, un hito histórico: Amarga Navidad, de Pedro Almodóvar y El ser querido, de Rodrigo Sorogoyen (ya estrenada, además, en Francia).
Aunque Latinoamérica fue este año injustamente olvidada por la principal sección competitiva, la industria española está de celebración y Endika Rey explica los factores que han tenido que darse para que esto ocurra.
Llega a España Nuevayol
Y de un festival galo que habla español a un cantante que está forzando su comprensión. Bad Bunny ha aterrizado en España para completar los 12 conciertos que dará en el país.
A la espera de saber si, como ha dejado caer el arzobispo de Madrid, dos mundos colisionan y el puertorriqueño acaba coincidiendo con el papa Leon XIV en la capital, Lourdes Moreno Cazalla analiza por qué “el artista que ha llevado el español a más escenarios globales que ningún otro en la historia reciente es, al mismo tiempo, uno de los más criticados por su forma de hablarlo”.
Otros que utilizan el lenguaje de forma magistral son Alberto Casado y Rober Bodegas, integrantes del dúo Pantomima Full. Sus vídeos son hilarantes no solo por lo que sus protagonistas confiesan a cámara, sino por las observaciones paralelas que aparecen impresas en pantalla. Es, como lo define Javier Soto Zaragoza, “el arte del paratexto”.
En esta película, inspirada en un espectáculo del West End y Broadway de los 90, parte de la acción que sucede en la imaginación de uno de los protagonistas no solo remite al Hollywood clásico por su glorioso tecnicolor sino porque, además, los personajes cantan y bailan. “Nadie canta y baila en la realidad”, dice uno de ellos en pantalla. “Tal vez deberían”, replica el otro.
En León todavía se puede visitar la exposición sobre la reina Urraca I, de quien se cumplen 900 años. Sus comisarios, José Alberto Moráis Morán y Gerardo Boto Varela, nos cuentan la importancia de esta monarca en la historia española y cómo revolucionó la forma de hacer política.
Y para finalizar, les dejo un tema interesantísimo. Hay grandes preguntas que todos nos hacemos y que en The Conversation recogemos y aprovechamos para aclarar. Y luego están las que nunca nadie se hizo hasta ahora porque a nadie se le habían ocurrido. Como la de… ¿qué hacía un fragmento de la Ilíada dentro de una momia?