La maîtrise de soi est une force, mais un excès de discipline peut se retourner contre nous

Source: The Conversation – France (in French) – By Christy Zhou Koval, Professor, Smith School of Business, Queen’s University, Ontario

Les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi ont davantage tendance à inspirer la confiance de leurs collègues et partenaires, mais ces attentes peuvent s’avérer néfastes. NewAfrica/Shutterstock

Derrière une apparente facilité pour celles et ceux qui font preuve de maîtrise de soi, les effets secondaires sont légion : épuisement professionnel, familial et sacrifices permanents. La raison ? Les autres personnes ont tendance à se reposer sur ces personnes possédant ce fardeau caché.


La maîtrise de soi est depuis longtemps considérée comme l’un des meilleurs indicateurs de réussite. La plupart d’entre nous peuvent imaginer ce collègue qui respecte toujours les délais, se porte volontaire pour des projets en plus de son travail et veille à ce que tout se passe sans accroc.

Des recherches montrent que les personnes capables de résister aux tentations à court terme pour atteindre des objectifs à long terme ont tendance à mieux s’en sortir dans presque tous les aspects de la vie.

En tant que chercheur ayant passé des années à étudier la dynamique sur le lieu de travail, j’ai entrepris d’examiner ce qu’il advient de ces personnes hautement disciplinées. Ce que j’ai découvert est surprenant : le trait de caractère même qui les rend précieuses – leur grande maîtrise de soi – peut également s’accompagner de coûts cachés.

La maîtrise de soi en tant qu’indicateur social révélateur

Mes collègues et moi avons mené six études visant à examiner comment les gens se comportent les unes avec les autres en fonction de leur perception de leur maîtrise de soi. Nous avons défini la maîtrise de soi perçue comme les croyances d’une personne concernant le niveau de maîtrise de soi d’autrui, par exemple la capacité à résister aux tentations, à rester concentré et à persévérer dans la poursuite de ses objectifs.

Dans l’ensemble de nos études, la maîtrise de soi a fonctionné comme un indicateur social révélateur.

Dans une de nos recherches, les participants ont lu le récit d’un étudiant qui avait soit résisté à la tentation d’acheter de la musique en ligne (faisant preuve de maîtrise de soi), soit cédé à cette tentation, puis ont imaginé travailler avec cet étudiant sur un projet en groupe. Les participants s’attendaient à des performances nettement supérieures de la part de l’étudiant ayant fait preuve de maîtrise de soi, même si le fait de résister à l’envie d’acheter de la musique n’avait rien à voir avec ses capacités académiques.

Nous avons reproduit cet exemple dans un contexte professionnel. Les participants ont lu le récit d’un employé qui avait soit respecté un objectif d’épargne, soit rencontré des difficultés à le faire. Même si l’épargne n’a rien à voir avec les performances professionnelles, les participants s’attendaient à ce que l’employé faisant preuve de maîtrise de soi et étant doué pour faire des économies avait un taux de performance d’environ 15 % supérieur à celui de l’employé faisant preuve de moins de maîtrise de soi.

Dans une autre expérience, nous avons demandé à des personnes de répartir un travail de relecture entre des étudiants volontaires. Les participants ont systématiquement délégué environ 30 % de relecture en plus aux volontaires qu’ils estimaient faire preuve d’une grande maîtrise de soi, par rapport à ceux dont la maîtrise de soi était modérée ou faible, même lorsque tous les volontaires étaient décrits comme ayant les diplômes requis.

Coûts cachés d’une grande maîtrise de soi

Une série de résultats particulièrement probants suggère que les observateurs sous-estiment généralement le coût de la maîtrise de soi.

Dans une étude, nous avons demandé aux participants d’effectuer une tâche de dactylographie exigeante nécessitant un haut degré de maîtrise de soi. Les observateurs à qui l’on avait dit qu’une personne avait une grande maîtrise de soi estimaient que la tâche demandait moins d’efforts. Mais ceux qui effectuaient réellement le travail trouvaient cela tout aussi épuisant, quel que soit leur niveau de maîtrise de soi. Cet écart de perception est problématique, car il démontre que faire preuve de maîtrise de soi est physiquement coûteux.

Des recherches récentes montrent que les gens sont prêts à payer pour éviter d’avoir à faire preuve de maîtrise de soi. Dans des expériences où des personnes au régime pouvaient payer pour faire disparaître de leur environnement des aliments tentants, la plupart l’ont fait ; et elles ont payé plus cher lorsqu’elles étaient stressées ou lorsque la tentation était plus forte.

Les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi effectuent un travail plus exigeant sur le plan cognitif que leurs pairs. Elles font appel à leur maîtrise de soi plus fréquemment. Et comme elles le font bien, les observateurs ne perçoivent pas l’effort que cela requiert. Des recherches suggèrent que les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi sont perçues comme plus robotiques, comme si leur discipline signifiait qu’elles ne rencontraient pas les mêmes difficultés que tout le monde.

Dans l’une de nos études, nous avons analysé des données d’enquête archivées recueillies auprès d’étudiants en MBA, de leurs collègues et de leurs supérieurs. Les employés faisant preuve d’une plus grande maîtrise de soi ont déclaré faire davantage de sacrifices personnels et se sentir plus accablés par la dépendance de leurs collègues. Ces derniers, cependant, ne reconnaissaient pas ce fardeau. Bien qu’ils aient reconnu les sacrifices consentis par ces personnes, ils ne percevaient pas la pression qu’elles subissaient.

Répercussions sur la vie familiale

Plus vous semblez compétent, plus on vous demande d’en assumer la charge. Pour les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi, cette réputation peut devenir une voie rapide vers un épuisement généralisé, tant au bureau qu’à la maison.

Dans une expérience menée auprès de couples, les participants faisant preuve d’une grande maîtrise de soi ont déclaré se sentir plus accablés par la dépendance de leur partenaire à leur égard. Ce sentiment de fardeau a réduit leur satisfaction globale dans la relation.

Lorsque des personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi sont débordées à la maison parce que leur partenaire part du principe qu’elles peuvent tout gérer, cet épuisement peut se répercuter sur leur travail. De même, lorsque ces personnes sont surchargées au travail, cela peut réduire leur énergie et leur présence dans leurs relations personnelles.

Cela crée un cercle vicieux dans lequel on demande aux personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi d’en faire toujours plus, tant au travail qu’à la maison. Ces exigences cumulées peuvent aboutir à un épuisement professionnel.

L’épuisement professionnel est un problème très répandu sur le lieu de travail. Une enquête de Deloitte a révélé que 77 % des professionnels ont déjà souffert d’épuisement professionnel dans leur emploi actuel.

Briser le cercle vicieux

Nos conclusions ont mis en évidence un cercle vicieux : plus les individus sont perçus comme faisant preuve de maîtrise de soi, plus les autres attendent d’eux et plus on leur confie des responsabilités.

Pour les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi, nos conclusions soulignent l’importance de fixer des limites sur le lieu de travail. Dire oui à tout n’est pas tenable. Comme les employés disciplinés donnent souvent l’impression que les tâches exigeantes ne leur demandent aucun effort, leurs collègues et leurs proches peuvent sous-estimer l’ampleur de ce qu’ils leur demandent.

Pour les managers, nos résultats soulignent l’importance de répartir équitablement les responsabilités et de s’assurer auprès des employés de leur charge de travail. Les managers devraient s’enquérir explicitement de la capacité de leurs employés, plutôt que de la déduire de leurs performances passées.

La maîtrise de soi reste l’une des qualités les plus précieuses qu’une personne puisse posséder. Mais lorsque nous supposons qu’elle vient sans effort à ceux qui en font preuve, nous risquons d’épuiser les personnes sur lesquelles nous comptons le plus. Il est nécessaire de reconnaître ce fardeau caché si nous voulons que les personnes compétentes s’épanouissent.

The Conversation

Christy Zhou Koval ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La maîtrise de soi est une force, mais un excès de discipline peut se retourner contre nous – https://theconversation.com/la-maitrise-de-soi-est-une-force-mais-un-exces-de-discipline-peut-se-retourner-contre-nous-281897

Le Salvador, laboratoire du techno-autoritarisme

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kevin Parthenay, Professeur des Universités en science politique, membre de l’Institut Universitaire de France (IUF), Université de Tours

Longtemps présenté comme un pays miné par les gangs et la violence, le Salvador est devenu en quelques années la vitrine internationale du « modèle Bukele », du nom de son président Nayib Bukele, au pouvoir depuis 2019. Derrière les succès sécuritaires et l’image d’un État moderne se dessine pourtant une transformation plus profonde : celle d’un autoritarisme technologique qui fait du pays un laboratoire politique à ciel ouvert.


En sept années à la tête du Salvador, Nayib Bukele n’a cessé d’attirer l’attention des médias internationaux. Au départ, par son jeune âge (37 ans au moment de sa première élection) et par son style décontracté (lunettes de soleil, casquette à l’envers, selfie pris à la tribune des Nations unies quand il y a prononcé un discours pour la première fois) ; puis, très vite, par ce qui constitue aujourd’hui le cœur de sa réputation : le rétablissement de la « sécurité » dans un pays longtemps affaibli par l’emprise des maras, ces gangs qui comptaient parmi les plus violents au monde, nés dans les faubourgs de Los Angeles avant d’être expulsés vers l’Amérique centrale, dans les années 1990.

Entre incarcérations massives – près de 90 000 personnes entre 2022 et 2026 –, reprise en main du territoire par les forces armées et réorganisation de l’espace urbain (modernisation de l’éclairage public, réinstallation des vendeurs informels, etc.), le Salvador s’est imposé comme un « modèle sécuritaire ». Encensé par une partie de la droite internationale et mis à l’honneur par de grands médias étrangers (Time le met en couverture avec la légende « Strongman », en août 2024), Bukele apparaît pour beaucoup comme l’homme qui a réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué.

Mais derrière cette réussite se cache une réalité plus préoccupante : le Salvador est devenu un laboratoire politique dont les expérimentations s’effectuent au prix d’un recul continu de la démocratie.

Une concentration du pouvoir sans précédent

Depuis son élection en 2019 en tant que candidat indépendant et antisystème, Nayib Bukele a progressivement affaibli les contre-pouvoirs institutionnels. Les tensions avec le Parlement, l’irruption du président Bukele avec des militaires dans l’enceinte de l’Assemblée législative (le Bukelazo, le 9 février 2020) ou encore la destitution de cinq magistrats de la Cour suprême (1er mai 2021) illustrent parfaitement cette dynamique.

En 2021, son tout jeune parti, Nouvelles Idées, obtient la majorité absolue à l’Assemblée à l’issue des législatives. Dès lors, le président a les coudées franches et sa mainmise sur les leviers du pouvoir s’accélère. La séparation des pouvoirs s’érode progressivement au profit d’une concentration du pouvoir exécutif autour du président et de son entourage familial, notamment ses frères. Cette logique culmine avec la réinterprétation de la Constitution, qui l’autorise à se porter candidat à un second mandat consécutif, ce qui est pourtant explicitement interdit par la loi fondamentale de 1983. En 2024, Bukele est donc réélu pour cinq années supplémentaires, avec un score écrasant de 84 % des suffrages dès le premier tour.

Profitant notamment du contexte de crise lié à la pandémie de Covid-19, son gouvernement a multiplié les mesures d’exception (par exemple, l’interdiction des rassemblements publics, la fermeture des frontières ou l’extension du délai de détention de 72 heures à 15 jours). L’état d’urgence, instauré en 2022, a été reconduit à 51 reprises et constitue désormais un mode de gouvernement durable.

Si cette stratégie a permis une baisse spectaculaire de la criminalité (elle était évaluée à 103 homicides pour 100 000 habitants en 2015 ; en 2025, elle est tombée à 1,3 homicide pour 100 000 habitants, soit 82 homicides recensés en 2025), faisant du Salvador le pays le plus sûr du continent américain, elle s’est accompagnée d’arrestations arbitraires, d’atteintes aux garanties judiciaires et d’une restriction croissante des libertés publiques. Au-delà, dans son rapport de 2026, le Groupe international d’experts et d’expertes sur l’enquête sur les violations des droits humains dans le cadre de l’état d’exception au Salvador (Gipes) dénonce des crimes contre l’humanité perpétrés dans les prisons salvadoriennes (incarcération de mineurs, tortures, violences sexuelles) et hors de celles-ci (notamment des disparitions forcées).

Par ailleurs, des organisations non gouvernementales (Cristosal) et des médias indépendants (El Faro et 75 journalistes en 2025, selon l’Association des journalistes salvadoriens) ont quitté le pays face aux pressions exercées par les autorités.

Pourtant, pour une grande partie des Salvadoriens, le bilan demeure positif : la sécurité retrouvée a profondément transformé leur quotidien. C’est précisément là que réside la force du « modèle Bukele » : l’efficacité politique et la popularité servent de justification à une concentration toujours plus poussée du pouvoir.

Du laboratoire sécuritaire au laboratoire technologique

La singularité du Salvador ne réside pas seulement dans son tournant autoritaire. Le pays est aussi devenu un terrain d’expérimentation privilégié pour des politiques publiques présentées comme innovantes ou disruptives.

Sur le plan sécuritaire, le Centre de confinement du terrorisme (CECOT), mégaprison aux allures de hangar militaire, inspire déjà des responsables politiques aux États-Unis, au Costa Rica, en Argentine ou encore au Chili, qui présentent régulièrement l’expérience salvadorienne comme « une source d’inspiration ».

Sur le plan économique, Bukele a cherché à faire du Salvador une vitrine mondiale de l’innovation numérique. En septembre 2021, le pays devenait le premier au monde à adopter le bitcoin comme monnaie légale. Malgré un recul partiel sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), l’initiative a contribué à repositionner son image internationale : de symbole de sous-développement et de violence, le Salvador est devenu, dans le récit gouvernemental, un État moderne, sûr et tourné vers l’avenir.

Cette logique expérimentale s’étend désormais à des secteurs encore plus sensibles que la finance : l’éducation et la santé.

Quand l’État délègue à l’intelligence artificielle

Le tournant technologique s’est accéléré avec le rapprochement entre le gouvernement salvadorien et les grandes entreprises du numérique. Un accord conclu avec Google en 2023 a ouvert la voie à une transformation plus profonde de l’action publique fondée sur la collecte de données et l’intelligence artificielle.

L’éducation a constitué le premier terrain d’expérimentation. Fin 2025, le gouvernement a annoncé un partenariat avec xAI, l’entreprise d’Elon Musk, afin de déployer un programme éducatif reposant sur l’assistance du chatbot Grok dans environ 5 000 écoles publiques.

Présentée comme une révolution pédagogique, cette initiative repose sur une délégation sans précédent de certaines fonctions éducatives à l’intelligence artificielle, reléguant les enseignants à un rôle d’accompagnement.

La santé constitue désormais la nouvelle frontière de cette stratégie. Après le lancement d’un système de prise de rendez-vous médicaux piloté par IA via l’application Doctor SV, le gouvernement a annoncé, en 2026, un programme destiné à détecter les maladies chroniques à partir d’outils algorithmiques. Financé par un prêt de la Banque de développement pour l’Amérique latine et la Caraïbe (CAF), ce dispositif s’inscrit dans une logique d’externalisation croissante de l’action publique.

Ces annonces interviennent dans un contexte marqué par d’importantes réductions d’effectifs dans le secteur de la santé. Plus de 7 000 professionnels auraient été licenciés en 2025, alimentant les interrogations sur la finalité réelle de ces réformes.

Les risques d’un techno-autoritarisme

Les autorités promettent des évaluations futures de ces programmes. Mais pour l’heure, leurs effets sociaux restent largement inconnus. Quel sera l’impact de ces transformations sur les enseignants, les soignants ou les usagers des services publics ? Quelles garanties existent concernant la transparence des algorithmes utilisés ?

Plus largement, l’articulation croissante entre un pouvoir fortement personnalisé et les grandes entreprises technologiques soulève la question d’une privatisation progressive de fonctions traditionnellement assumées par l’État. Elle pose aussi celle de la protection des données personnelles. Les données scolaires de centaines de milliers d’élèves et les données médicales de millions de Salvadoriens se retrouvent désormais au cœur de dispositifs reposant sur des acteurs privés internationaux.

Dans toute démocratie, cette question constitue déjà un enjeu majeur. Elle devient encore plus sensible lorsqu’elle s’inscrit dans un contexte de concentration du pouvoir et d’affaiblissement des contre-pouvoirs.

Le Salvador apparaît ainsi comme bien davantage qu’un simple modèle sécuritaire. Il est devenu le laboratoire d’une nouvelle forme de gouvernement où l’efficacité, la technologie et la popularité servent de fondement à une transformation profonde des rapports entre État, citoyens et acteurs privés. C’est peut-être là que réside l’innovation politique la plus durable du « modèle Bukele » : l’émergence d’un techno-autoritarisme dont les effets dépassent largement les frontières salvadoriennes.

The Conversation

Kevin Parthenay a reçu des financements de l’ANR et de l’IUF.

ref. Le Salvador, laboratoire du techno-autoritarisme – https://theconversation.com/le-salvador-laboratoire-du-techno-autoritarisme-284227

« Happy Birthday, Mister President ! » : anniversaires présidentiels et mise en scène du pouvoir

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Chargée d’enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur; Sciences Po

Dès George Washington, les présidents américains ont souvent transformé leur anniversaire en mise en scène du pouvoir – défilés, banquets, chansons en leur honneur comme celle, fameuse, de Marilyn Monroe susurrée à l’attention de John Kennedy… Mais avec le locataire actuel de la Maison-Blanche, qui fêtera ses 80 ans le 14 juin 2026, le rituel vire au phénomène à part. Gala d’arts martiaux mixtes, patriotisme exacerbé, culte permanent de sa propre personne : l’anniversaire devient une extension du show MAGA.


Le 14 juin 2026, Donald Trump fêtera ses 80 ans. L’événement est loin de passer inaperçu. Entre célébrations officielles, manifestations patriotiques, spectacles et mise en scène politique avec le MMA (arts martiaux mixtes), tout semble relever d’une stratégie visant à spectaculariser le pouvoir. En s’associant à un univers valorisant la force, la combativité et la virilité, Trump cherche à entériner son image de leader combattant face à ses adversaires – et, ce faisant, à alimenter son récit de résilience et donc à mobiliser sa base électorale. Au-delà des préoccupations immédiates, cet anniversaire s’inscrit dans une longue tradition américaine où la frontière entre la vie privée et la figure publique n’a jamais cessé d’être mouvante.

Depuis les Pères fondateurs jusqu’aux présidents contemporains, les anniversaires présidentiels constituent des moments singuliers de la vie politique du pays. Ils offrent un miroir des attentes de la société, de la personnalisation du pouvoir et du rapport parfois ambigu que les Américains entretiennent avec leurs dirigeants.

Les présidents américains ont toujours eu un faible pour la célébration publique de leur anniversaire

Dans l’imaginaire politique des États-Unis, le premier grand anniversaire présidentiel demeure celui de George Washington, né le 22 février 1732. Dès la fin du XVIIIe siècle, cette date devient un véritable rituel civique. Défilés, discours, banquets et célébrations locales transforment l’ancien général de la guerre d’Indépendance (1775-1783) en père symbolique de la nation. Pendant plus d’un siècle, l’anniversaire de Washington est célébré dans tout le pays comme une fête patriotique, avant d’être intégré au Presidents’ Day moderne – ce jour férié du troisième lundi de février qui honore désormais l’ensemble des présidents américains. Dès l’origine, la célébration d’un homme dépasse largement le cadre privé pour devenir un acte politique.

Quelques décennies plus tard, les admirateurs d’Andrew Jackson (septième président, en poste de 1829 à 1837) organisent régulièrement banquets et rassemblements à l’occasion de son anniversaire, le 4 mars. Son image de président proche du peuple – il est issu d’un milieu modeste – nourrit une forme de culte politique avant l’heure. Si ces festivités sont moins institutionnelles que pour Washington, elles témoignent toutefois de la personnalisation croissante de la fonction présidentielle.

Au XIXe siècle, les anniversaires d’Abraham Lincoln (16e président américain, de 1861 à son assassinat en avril 1865) acquièrent une dimension presque sacrée après sa mort. Chaque 12 février devient l’occasion de cérémonies commémoratives, de lectures publiques de ses discours et d’hommages patriotiques.

L’homme privé disparaît derrière la figure mythifiée du sauveur de l’Union.

L’âge de la communication politique

Au XXe siècle, les médias donnent une nouvelle ampleur à ces célébrations. Les anniversaires de Franklin D. Roosevelt (élu quatre fois entre 1932 et 1944) deviennent des événements nationaux relayés par la radio puis par les actualités filmées. Les présidents apparaissent désormais dans les foyers américains, et leur vie personnelle devient progressivement un objet d’intérêt collectif.

Le 30 janvier 1936, l’anniversaire de Franklin Roosevelt, paralysé en-dessous de la taille, est mis en avant pour une opération de collecte de dons destinés à la recherche contre la polyomélite infantile.
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Aucune scène n’illustre mieux cette fusion entre sphère privée et sphère publique que celle du 19 mai 1962 au Madison Square Garden à New York. Ce soir-là, devant près de quinze mille invités, Marilyn Monroe interprète son légendaire « Happy Birthday, Mr. President » à l’attention de John F. Kennedy. Dans une robe couleur chair, si moulante et scintillante qu’elle est devenue mythique, l’actrice transforme un simple anniversaire en événement politique, médiatique et culturel.

Aujourd’hui encore, cette séquence demeure l’une des plus célèbres de l’histoire américaine. Elle symbolise tant la fascination du public pour la vie personnelle du président – des rumeurs insistantes évoquaient déjà la relation extraconjugale qu’il entretenait avec la star de cinéma – que l’émergence d’une culture politique dominée par l’image et le spectacle.

Depuis lors, les anniversaires présidentiels sont devenus des moments de communication politique. Les présidents modernes les utilisent parfois pour humaniser leur image, rappeler leur parcours ou mobiliser leurs soutiens. Les médias, quant à eux, y voient l’occasion de dresser des bilans politiques ou de revenir sur les grandes étapes d’une carrière.

Cette évolution soulève néanmoins une question essentielle : où se situe la frontière entre le public et le privé ? En théorie, un anniversaire relève de l’intime. Il appartient à la sphère familiale. Pourtant, lorsqu’il s’agit du président des États-Unis, cette distinction tend à s’effacer. Chaque geste, chaque réception, chaque célébration acquiert une signification politique.

L’âge du président devient lui-même un sujet de débat public. Sa santé, son énergie, sa capacité à exercer le pouvoir sont examinées à travers le prisme de la longévité, comme ce fut le cas pour Ronald Reagan (qui fut en 1981 le plus vieux président à entrer en fonction), pour Joe Biden (82 ans à la fin de son mandat, et objet de nombreuses moqueries de la part de ses adversaires pour ses moments d’absence) ; et dernièrement pour Donald Trump, dont les capacités cognitives sont régulièrement remises en cause.

Le cas emblématique de Donald Trump

Dans le cas de Donald Trump, cette dimension est particulièrement visible. Aucun président américain n’a autant cultivé la personnalisation du pouvoir : il a construit une marque politique largement centrée sur sa propre personne. Son anniversaire ne constitue donc pas seulement une célébration privée. L’événement s’inscrit dans un récit politique plus vaste où l’homme et la fonction semblent souvent indissociables.

Les festivités prévues autour de ses 80 ans illustrent cette logique. Elles se tiendront dans le cadre plus large des célébrations du 250e anniversaire de l’indépendance américaine et prolongeront les événements déjà organisés en juin 2025 à l’occasion du 250ᵉ anniversaire de l’armée américaine (créée officiellement le 14 juin 1775). Cette célébration militaire avait donné lieu à un imposant défilé à Washington réunissant plusieurs milliers de soldats, des véhicules blindés et des aéronefs. Le défilé coïncidait déjà avec le 79e anniversaire du président.

Pour 2026, l’administration et les organisateurs des célébrations nationales prévoient plusieurs manifestations de grande ampleur. L’une des plus médiatisées est l’événement organisé à la Maison Blanche autour de combats de l’UFC (Ultimate Fighting Championship, la principale ligue mondiale d’arts martiaux mixtes), discipline dont Trump est un soutien de longue date. Selon les premières informations, plusieurs milliers d’invités sont attendus, tandis que des dizaines de milliers de spectateurs pourraient suivre les festivités à proximité du site.

Ces célébrations témoignent de la volonté de présenter le président comme une figure centrale du récit national au moment où les États-Unis s’apprêtent à commémorer le quart de millénaire de leur indépendance. Elles traduisent par ailleurs une conception très spectaculaire de la présidence, caractéristique de l’ère Trump.

Chez Donald Trump, la politique se traduit aussi par des projets monumentaux destinés à matérialiser sa vision de la grandeur américaine. Le projet de gigantesque salle de bal de la Maison Blanche – évalué à près de 200 millions de dollars (173,5 millions d’euros) et conçu pour accueillir plusieurs centaines d’invités – illustre justement cette volonté d’inscrire son passage au pouvoir dans la pierre. De même, l’idée d’un arc de triomphe (Memorial Circle Arch) culminant à près de 1 776 pieds (en écho à l’année de l’indépendance américaine, environ 541 mètres) témoigne d’un goût assumé pour les réalisations marquantes. À travers ces grands travaux aux dimensions hors normes, Trump prolonge en politique l’esthétique de promoteur immobilier qui a façonné sa carrière : construire plus haut, plus grand et plus visible afin de transformer l’espace public en symbole de puissance et d’héritage.




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Pour autant, ces festivités interviennent dans un contexte paradoxal. Les États-Unis demeurent confrontés à de nombreuses difficultés : inflation persistante, polarisation politique, inquiétudes budgétaires et, bien sûr, guerre en Iran. Plusieurs observateurs soulignent d’ailleurs le contraste entre l’ampleur des célébrations (un budget de près de 60 millions d’euros pour le spectacle de MMA) et les préoccupations quotidiennes d’une partie de la population.

Cette tension n’a rien de nouveau dans l’histoire américaine. Déjà sous Washington, Lincoln ou Roosevelt, certains critiques dénonçaient le risque de transformer les dirigeants en figures quasi monarchiques. La République américaine s’est construite contre le culte des souverains ; pourtant, elle n’a jamais totalement échappé à la tentation de célébrer ses présidents comme des héros nationaux.

À l’heure où Donald Trump souffle ses quatre-vingt bougies, cette contradiction apparaît avec une particulière netteté. Entre hommage personnel, célébration patriotique et opération politique, son anniversaire révèle une fois encore la singularité de la présidence américaine. Deux siècles et demi après George Washington, les États-Unis continuent de s’interroger sur la place de leurs dirigeants dans la mémoire nationale. Car derrière chaque gâteau d’anniversaire présidentiel se cache une question plus profonde : célèbre-t-on un homme, une fonction ou une certaine idée de l’Amérique ?

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Happy Birthday, Mister President ! » : anniversaires présidentiels et mise en scène du pouvoir – https://theconversation.com/happy-birthday-mister-president-anniversaires-presidentiels-et-mise-en-scene-du-pouvoir-284981

Rivalités au sommet du pouvoir au Sénégal : les conditions pour préserver la stabilité

Source: The Conversation – in French – By Joan Ricart-Huguet, Associate Professor, Loyola University Maryland; London School of Economics and Political Science

Le Sénégal traverse une période de tensions marquées par une rivalité entre le président de la République Bassirou Diomaye Faye et son ex-Premier ministre Ousmane Sonko. Cette rivalité entre les deux principales figures du parti au pouvoir a été à l’origine du limogeage du Premier ministre Sonko, élu aussitôt président de l’Assemblée nationale où son parti dispose d’une écrasante majorité (130 députés sur 165).

La crise actuelle constitue un test majeur pour le pouvoir sénégalais. Ses répercussions pourraient dépasser le seul cadre politique. La gestion des prochains mois sera décisive. Dialogue, transparence et apaisement apparaissent comme des enjeux centraux. Quelles réponses les autorités doivent-elles apporter pour préserver la stabilité du pays ? Le politologue Joan Ricart-Huguet et le constitutionaliste Alioune Wagane Ngom proposent des pistes.


Quelles pourraient être les conséquences politiques du limogeage d’Ousmane Sonko sur la stabilité du Sénégal à court et moyen terme ?

C’est vraiment difficile à dire parce qu’il s’agit d’une situation inédite. Il est normal que les présidents limogent leurs Premiers ministres, parfois. Rappelons que Abdoulaye Wade a nommé et limogé quatre Premiers ministres en quatre ans (2000-2004) dans un contexte d’espoir démocratique. La différence avec la situation actuelle c’est qu’il y avait ces derniers mois ce qu’on appelle une « dyarchie inversée » au sommet de l’Etat : le numéro 2 du parti Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) est devenu président et le numéro un, Premier ministre. La raison, rappelons-le aussi, c’est que Ousmane Sonko a dû céder sa place de candidat à la présidence à Bassirou Diomaye Faye en raison de sa condamnation sur la base d’accusations controversées.

Avant ce limogeage, nous soutenions dans un article que cet héritage politique empoisonné du régime Macky Sall (2012-2024) pouvait créer des problèmes, parce que Sonko détient plus la « légitimité charismatique » et politique, tandis que Faye détient la « légitimité légale», pour utiliser l’expression inventée par le socilogue allemand Max Weber. Il n’y a aucune raison de revivre les conflits violents de la période Macky Sall. Mais il faut que l’exécutif et le législatif privilégient les institutions et normes démocratiques aux désaccords de politique publique.

Dans le cas contraire, une paralysie des institutions peut advenir. En effet, Sonko est devenu président de l’Assemblée nationale, une institution désormais contrôlée par la majorité de Pastef, considérée comme le socle de la gouvernance de l’exécutif dont se réclame toujours le président Faye.




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Cette décision pourrait-elle affecter la légitimité du pouvoir auprès des électeurs ?

Oui, la légitimité morale du pouvoir exécutif est diminuée dans la mesure où une partie importante des électeurs considèrent que les deux leaders devraient partager le pouvoir, ou même que Sonko est l’unique leader légitime bien qu’ils ait voté pour Faye. Évidemment, il y a aussi des Sénégalais qui ont simplement voté pour Faye et ceux qui ont voté pour Faye en dépit de son tandem avec Sonko.

Ce qu’on ne connaît pas, c’est le pourcentage de Sénégalais qui appartient à chacune de ces catégories. On a besoin de sondages pour le déterminer quantitativement. Tout ce qu’on peut affirmer sans risque, c’est qu’une bonne partie des 55,28 % qui ont soutenu le Pastef lors des élections présidentielle et législatives sont déçus et même frustrés pour cette division intra-partisane.

Une déception qui peut s’expliquer par le fait que le projet de Pastef devait prendre le dessus sur les hommes qui l’incarnent. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’était né le slogan « Diomaye moy Sonko, Sonko moy Diomaye » (« Diomaye est Sonko, Sonko est Diomaye »).

Cet épisode présente-t-il un risque de polarisation politique accrue ou, au contraire, une opportunité de recomposition politique ?

Le terme polarisation politique est très à la mode, mais il faut d’abord clarifier sa signification et le distinguer du conflit politique en général. Techniquement, par « polarisation », on entend une tendance à l’extrémisme, au déplacement d’une partie croissante de la population vers les extrêmes idéologiques, soit extrême droite ou extrême gauche, de sorte qu’en moyenne, deux électeurs sont plus éloignés l’un de l’autre qu’auparavant.

Les divergences personnelles, comme l’ego des hommes politiques, conduisent souvent à des divisions, mais celles-ci n’impliquent pas nécessairement une polarisation croissante. Nous avons une polarisation croissante en France, où le Rassemblement national est devenu beaucoup plus puissant, et aux États-Unis même avant l’élection de Donald Trump en 2016. Certains éléments indiquent que c’est aussi le cas entre le camp Faye et le camp Sonko, notamment sur des questions comme la gestion de la dette cachée ou les relations avec la France où, pour simplifier, le camp Faye est plus modéré et le camp Sonko est plus radical.

On n’a pas vu une analyse rigoureuse dans ce sens pour le Sénégal, mais il serait pertinent de le faire, peut-être en utilisant les données d’Afrobarometer, si elles le permettent ou une analyse qualitative et détaillée des positions de Faye et Sonko sur les principales questions politiques.

La polarisation politique s’accentue dans la mesure où deux partis ou camps s’éloignent l’un de l’autre en matière d’orientations politiques et d’idéologie.

Quelles mesures les autorités devraient-elles prendre pour éviter que cette crise ne fragilise davantage la stabilité politique du Sénégal ?

Pour l’instant, cette crise devrait ralentir l’action gouvernementale plutôt que mettre en danger la stabilité politique. D’un côté, 132 députés sur 165 ont élu Sonko comme président de l’Assemblée nationale. Ce qui veut dire qu’il dispose d’un mandat politique solide pour négocier avec l’exécutif dans le cadre législatif en général et des lois de finances en particulier.

De l’autre côté, le ton de Sonko, dans son discours inaugural comme président de l’Assemblée nationale, était critique mais pas ouvertement conflictuel. Les divergences d’opinion sont les bienvenues dans un système démocratique. Ce qui est regrettable, au niveau démocratique, est qu’ils n’aient pas été capables de régler leurs différends tout en conservant la configuration initiale de répartition de pouvoir pour laquelle les Sénégalais avaient voté.

Bien que Faye et Sonko aient des divergences de méthode de gouvernance (conciliation vs radical), de nombreux Sénégalais attendaient une action rapide du gouvernement sur des questions comme le système de justice ou la gestion de la dette cachée. Si les divergences entre les deux hommes se limitent à leurs visions politiques, cela ne risque pas de fragiliser le système démocratique.

Cependant, si ces divergences sont exprimées en se fondant sur les moyens des institutions incarnées par chacun d’eux, cela pourrait être un coup dur pour la démocratie et la stabilité politique et une grande perte pour les Sénégalais.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Rivalités au sommet du pouvoir au Sénégal : les conditions pour préserver la stabilité – https://theconversation.com/rivalites-au-sommet-du-pouvoir-au-senegal-les-conditions-pour-preserver-la-stabilite-284767

La catastrophe qui tarde : comprendre le « paradoxe de l’environnementaliste »

Source: The Conversation – in French – By Jean-Michel Salles, Directeur de recherche en Economie de l’environnement, Université de Montpellier

Les climats se dérèglent, les écosystèmes se dégradent et pourtant, à l’échelle mondiale, le revenu moyen par habitant, l’espérance de vie et les niveaux d’éducation continuent d’augmenter. Ce décalage constitue l’un des paradoxes les plus dérangeants du débat environnemental contemporain. Explorer tous les facteurs explicatifs est primordial pour réfléchir aux manières d’agir et de communiquer à l’ère du changement climatique.


Depuis les années 1960, les alertes sur les conséquences écologiques de la croissance économique et de l’industrialisation se multiplient. Dégradation des écosystèmes, épuisement des ressources, pollutions, dérèglement climatique ou franchissement de limites planétaires : de nombreux travaux scientifiques décrivent des dynamiques susceptibles d’altérer durablement les conditions de vie humaines.

Et pourtant : l’espérance de vie mondiale augmente, la pauvreté extrême a reculé, du moins jusqu’aux crises récentes, les niveaux d’éducation progressent, le revenu moyen par habitant continue, à l’échelle mondiale, sa progression de long terme.

Ce décalage correspond à ce que des chercheurs ont appelé, au tournant des années 2010, « le paradoxe de l’environnementaliste » (environmentalist paradox, en anglais) : comment expliquer que le bien-être humain, mesuré par les indicateurs dominants, s’améliore alors même que les écosystèmes se dégradent ?

Ce paradoxe ne nie évidemment pas la crise écologique. Mais il en complique l’interprétation.


Millennium Ecosystem Assessment (2005), WWF Living Planet Report (2022), Banque mondiale.

Un constat dérangeant

En 2005, l’ONU publiait le Millennium Ecosystem Assessment. Ce rapport, motivé par le constat d’une dégradation généralisée des écosystèmes et des services que les sociétés humaines en retirent, a confirmé qu’une grande partie des écosystèmes mondiaux et des avantages perçus par les humains étaient en déclin.

Partant de là, en 2010, des chercheurs ont formalisé l’énigme : si les services écosystémiques qui soutiennent les sociétés humaines se dégradent, pourquoi les indicateurs de développement humain continuent-ils, eux, d’augmenter ?

Cette question n’est pas purement académique. Elle touche au cœur du débat politique contemporain. Si les alertes environnementales ne se traduisent pas par une dégradation visible et généralisée des conditions de vie, leur crédibilité peut être fragilisée. À l’inverse, si la prospérité actuelle repose sur une dégradation cumulative dont les effets sont différés, c’est l’inaction qui est plus risquée.

Première piste : le problème des indicateurs

Une première piste d’explication du paradoxe de l’environnementaliste s’est penchée sur les indicateurs utilisés.

Les indicateurs dominants du bien-être – produit intérieur brut (PIB) par habitant, espérance de vie, scolarisation ou leur combinaison au sein de l’Indice de développement humain (IDH) – captent essentiellement des dimensions matérielles et sanitaires.

Mais ils capturent mal, ou même pas du tout, la qualité des relations aux milieux, la résilience des territoires, la sécurité écologique future, les vulnérabilités intergénérationnelles.

Une partie du paradoxe tient à une dissociation entre flux et stocks : les indicateurs de bien-être mesurent des flux (revenu, production, consommation), tandis que les dégradations écologiques affectent des stocks (climat, biodiversité, sol), dont l’érosion peut rester longtemps invisible dans les indicateurs courants.

Le paradoxe pourrait donc être lié à ce que l’on mesure ou non, et une partie du débat récent a donc porté sur l’élargissement des cadres d’évaluation pour prendre en compte les contributions de la nature (nature’s contributions to people, en anglais), la comptabilité du capital naturel, les indicateurs de bien-être multidimensionnels. Pour autant, même en enrichissant les indicateurs, le constat global demeure : les indicateurs de performance socioéconomique n’ont pas encore basculé.

Deuxième piste : la grande substitution énergétique et technologique

L’hypothèse la plus robuste aujourd’hui est celle de la substitution massive des services de la nature rendue possible par l’énergie fossile et l’innovation technique. L’agriculture industrielle a, ainsi, accru les rendements.

Les infrastructures hydrauliques compensent, pour leur part, les perturbations locales des régimes de précipitation. Les systèmes de santé réduisent, enfin, la mortalité indépendamment de la qualité écologique immédiate. Autrement dit, les sociétés modernes ont développé une capacité d’amortissement et d’adaptation. Mais cette capacité repose elle-même sur une intensification matérielle et énergétique sans précédent.

Les travaux récents sur les flux de matières montrent que l’extraction mondiale continue de croître : à l’échelle globale, croissance et pressions environnementales restent encore très souvent corrélées.

Le paradoxe ne réfute pas les limites écologiques ; il montre plutôt la capacité temporaire des sociétés industrielles à en différer les effets grâce à une mobilisation massive d’énergie et de ressources.

Résilience ou illusion de stabilité ?

Une autre lecture du paradoxe convoque la notion de résilience : les systèmes socioécologiques peuvent absorber des perturbations importantes sans s’effondrer immédiatement. Ils disposent d’inerties, de redondances, de capacités d’adaptation. Mais cette résilience peut être trompeuse.

Les recherches sur les points de bascule (tipping points) suggèrent que des systèmes apparemment stables peuvent franchir brutalement des seuils critiques. Le climat, les écosystèmes forestiers ou les calottes glaciaires présentent ainsi des dynamiques non linéaires. Un exemple inquiétant est la déforestation en Amazonie qui pourrait modifier le régime des précipitations et transformer la forêt humide en savane, avec des conséquences sur le climat global.

Dans cette perspective, l’absence d’effondrement observable aujourd’hui ne constitue pas une preuve de sécurité, mais possiblement une phase de latence. Le paradoxe environnementaliste serait alors l’expression d’une robustesse apparente précédant une transformation plus profonde.

Une question d’échelle et d’inégalités

Les moyennes globales masquent également des réalités contrastées. Pour certaines populations les inondations, les sécheresses ou les méga-incendies liés au changement climatique sont déjà synonymes d’insécurité alimentaire, de pertes de moyens de subsistance ou de migration forcée. Le paradoxe apparaît surtout à l’échelle agrégée. À l’échelle locale ou du point de vue de la distribution des effets, la corrélation entre dégradation écologique et vulnérabilité est souvent plus nette.

Ainsi, le débat s’est déplacé vers la notion d’« espace sûr et juste » (safe and fair space, en anglais) une notion proposée en 2012 par l’économiste britannique Kate Raworth. Elle vise à souligner que, pour aller vers un monde vivable, l’éradication de la pauvreté était une étape nécessaire. Mais comment concilier désormais respect des limites planétaires et réduction des inégalités sociales sachant que la prospérité observée en moyenne coexiste avec des dépassements écologiques et des injustices sociales ?

Le risque politique du paradoxe

Une chose est certaine : le paradoxe environnementaliste est politiquement ambivalent. Il pourrait être interprété soit comme :

  • la preuve que les scénarios catastrophistes étaient excessifs ; la dégradation écologique a des effets limités sur le bien-être humain parce qu’elle est moins grave qu’annoncée ou parce que les sociétés humaines ont une capacité d’adaptation suffisante ;

  • ou bien comme la démonstration que les sociétés ont jusqu’ici réussi à en différer les coûts, mais non à les éliminer. Ce sont donc les outils d’observation et d’anticipation qui sont inadéquats pour rendre compte de la réalité de la situation.

Dans le premier cas, le paradoxe nourrit le scepticisme et la tentation du statu quo. Dans le second, il renforce l’argument en faveur de politiques préventives et prudentes. La tension entre ces deux lectures traverse aujourd’hui les débats publics.




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Robustesse systémique et dépendance aux stocks

Un point central de la littérature récente concerne la dépendance aux stocks accumulés : énergie fossile, capital naturel, infrastructures héritées. La prospérité contemporaine repose sur une croissance de la consommation de ces stocks, unique dans l’histoire humaine.

La question devient alors : cette configuration est-elle reproductible à long terme ? Le paradoxe pourrait être celui d’une modernité soutenue par des conditions biophysiques transitoires dont le maintien impliquerait soit de limiter le nombre des bénéficiaires – c’est ce que suggère le néo-malthusianisme en appelant à la limitation des naissances – ou bien d’espérer que le génie humain et le progrès technique permettent de les prolonger – c’est ce que prétendent les technosolutionnistes ou les cornucopiens.




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Effondrement ou transformation ?

Le terme « effondrement » suppose une rupture brutale et généralisée. Or, les dynamiques observées pourraient être plus graduelles, différenciées, transformantes plutôt que destructrices.

La littérature scientifique récente insiste davantage sur la trajectoire des systèmes, les transitions socioécologiques, les capacités d’adaptation institutionnelle, les risques systémiques.

Le débat s’est ainsi déplacé d’une question simple « Allons-nous nous effondrer ? » – voire « Quand allons-nous nous effondrer ? » – à une interrogation plus complexe : sous quelles conditions et sous quelles formes la dégradation écologique finira-t-elle par affecter le bien-être humain, et selon quelles modalités et temporalités ?

Ce que révèle vraiment le paradoxe

Le paradoxe environnementaliste ne disqualifie ni les alertes scientifiques ni les progrès du développement humain. Il invite à dépasser l’opposition simpliste entre catastrophisme et optimisme technologique, et rappelle que les effets des dégradations environnementales sont souvent différés, inégalement répartis et masqués par la puissance matérielle des sociétés industrielles.

La catastrophe tarde peut-être, ou bien elle est déjà là, mais sous des formes moins visibles, plus diffuses, différentes de celles qui étaient imaginées. Dans tous les cas, le paradoxe ne referme pas la question écologique. Il oblige à la poser autrement – et plus rigoureusement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La catastrophe qui tarde : comprendre le « paradoxe de l’environnementaliste » – https://theconversation.com/la-catastrophe-qui-tarde-comprendre-le-paradoxe-de-lenvironnementaliste-283176

Coupe du monde de football, Jeux olympiques, Roland Garros… : le « sportainment » n’efface pas (toujours) l’essence du sport

Source: The Conversation – France (in French) – By Bernard Cova, Enseignant-chercheur en marketing et sociologie de la consommation, ESCE International Business School

Pour acquérir de nouveaux publics, les grandes manifestations sportives associent de plus en plus des moments de show… Au risque de faire fuir les supporters les plus acharnés de sport ? Comment concilier le sport et le grand spectacle ? Récemment, un tournoi de tennis à Turin, dans le Piémont italien, semble avoir trouvé une piste intéressante.


L’interprétation de l’Hymne à l’amour, d’Édith Piaf, par Céline Dion lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris a marqué les esprits. Plus peut-être que les performances des athlètes tout au long des seize jours de compétition. C’est là tout le dilemme généré par le sportainment : créer une expérience très divertissante pour les spectateurs au risque de reléguer le sport au second plan.

En plus de la performance Céline Dion, et de celles de Lady Gaga et d’Aya Nakamura, la cérémonie d’ouverture des JO à Paris en 2024 s’est démarquée des précédentes par sa tenue hors d’un stade, le long des quais de la Seine. De nombreux événements sportifs proposent ainsi des spectacles divertissants au début, à la fin ou pendant les pauses de la compétition, impliquant des chanteurs, des musiciens ou d’autres formes d’expression artistique. Le sportainment, c’est-à-dire la « disneylandisation » du sport par l’application des principes d’entertainment (divertissement) issus des parcs à thème Disney semble avoir gagné l’ensemble des événements sportifs.

La caravane du Tour de France… déjà

L’ampleur actuelle du phénomène ne doit cependant pas faire oublier que cela existe depuis très longtemps. La caravane du Tour de France apparue en 1930 en est le témoignage le plus flagrant. Durant deux heures, avant et après le passage éclair du peloton de coureurs, le Tour de France et ses partenaires divertissent le public massé au bord des routes par le passage de véhicules insolites et richement décorés accompagnés d’une musique très forte et par la distribution de cadeaux. Une étude réalisée auprès du public du Tour révèle que 47 % des 12 millions de spectateurs viennent en priorité pour voir passer la caravane et non les coureurs.

C’est pourtant le développement du Super Bowl, la finale du championnat de football américain avec son spectacle à la mi-temps contribuant à augmenter l’audience télévisée ainsi que son intérêt national mais également mondial, qui a fermement installé la tendance au sportainment. Avec le risque que le spectacle et les marques prennent le pas sur le sport comme lors du dernier Super Bowl où la performance du chanteur Bad Bunny a concentré plus du tiers des conversations en ligne liées à l’événement éclipsant largement les équipes et les joueurs en lice pour le gain de cette finale.




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Élargir l’audience

Le sportainment permet d’élargir l’audience des événements sportifs, et donc de valoriser l’impact des publicités sur le lieu de l’événement, de générer des opportunités de parrainages et de partenariats et, surtout, de transformer les moments d’attente et d’ennui des spectateurs en moments de forte excitation. Pourtant, le développement du sportainment soulève nombre de critiques de puristes et autres passionnés concernant notamment l’hypercommercialisation de ces événements sportifs qui se traduit par des prix élevés des billets, la programmation des coups d’envoi en fonction des exigences des chaînes de télévision, le renouvellement fréquent des tenues d’équipe et autres produits dérivés, tous vendus à des prix élevés.

Les passionnés regrettent aussi que les événements deviennent trop normés et calibrés ce qui les empêche d’exprimer spontanément leur passion pour une équipe ou un joueur même si les techniques d’activation rendant le spectateur acteur se sont largement développées par recours à la digitalisation et la gamification. Par-dessus tout, les passionnés se plaignent du fait que le sport disparaisse derrière le divertissement. On comprend pourquoi nombre de supporters résistent au sportainment.

Cette résistance est d’autant plus importante que l’événement sportif s’inscrit dans une longue tradition. C’est le cas des événements tennistiques qui sont caractérisés par des normes strictes en matière d’étiquette, un comportement sobre et des valeurs associées au courage et à l’honneur, et qui ont donné naissance à une culture sportive hautement formalisée.

Un enjeu autant économique que social

Apparu comme un passe-temps britannique exclusif au début des années 1870, le tennis s’est depuis fortement professionnalisé, commercialisé et internationalisé. Cependant, ces normes ancrées dans l’histoire continuent d’influencer les attentes en matière de conduite, d’ambiance et de légitimité au sein des tournois de tennis d’élite. En conséquence, les passionnés de tennis dans les événements comme Roland-Garros et encore plus Wimbledon n’adhèrent pas vraiment aux approches de sportainment telles que celles mises en place au dernier Open d’Australie avec 15 concerts de musique de classe mondiale, dont celui de Patti La Belle, avant chaque session de nuit.

Le dilemme auquel aujourd’hui les organisateurs de tournois de tennis sont confrontés est autant économique que social. Comment gagner une catégorie de spectateurs sans en perdre une autre ? Comment attirer de nouveaux spectateurs sans faire fuir les passionnés de toujours ?

Le tournoi Nitto ATP Finals 2025, également appelé Masters 2025 dans le langage courant, qui réunit les huit meilleurs joueurs de tennis de la saison, et qui a été repensé à Turin (Italie) dans une approche de sportainment originale, fournit un parfait terrain d’étude.

France 24 – 2026.

Les organisateurs de ce tournoi ont développé des actions de sportainment qui ne sont pas gratuites au regard du tennis, c’est-à-dire qu’elles existent non pour détourner l’attention sur le divertissement mais, au contraire, pour mieux focaliser l’attention sur le sport, en accentuant des moments clés durant les parties, comme le compte à rebours à l’entrée des joueurs, les rediffusions instantanées des points litigieux, l’emphase musicale mise sur les aces (services gagnants), etc.

L’ensemble permet au novice de mieux se repérer dans le jeu sans déranger l’expert. Les organisateurs ont aussi élargi le champ du tournoi bien au-delà des limites traditionnelles des cours de tennis et dans toute la ville de Turin mais toujours en liaison avec le sport. Cela va de projections des matchs en direct au « Fan Village », aux démonstrations de stars du tennis jouant avec leurs supporters dans le centre-ville, sans oublier le « Racquetland », espace consacré à la découverte des sports de raquette tels que le padel, le beach tennis et bien sûr le tennis.

Quand le « sportainment » est approuvé

Dans l’ensemble, bien qu’une certaine méfiance et une certaine résistance à l’intégration du divertissement persistent, en particulier chez les spectateurs les plus chevronnés, la refonte de l’événement sous la forme d’un sportainment n’est pas rejetée. Cela s’explique par trois caractéristiques du tournoi ainsi réorganisé :

1) la configuration actuelle permet à l’événement de répondre à des attentes hétérogènes sans aliéner les publics experts, préservant l’identité fondamentale du sport tout en intégrant de manière utile des éléments de divertissement ;

2) plutôt que de se limiter aux courts, l’événement se déploie à travers un réseau d’espaces, de moments et de pratiques permettant aux spectateurs de s’impliquer dans l’événement de manière différenciée mais complémentaire ;

3) plutôt que d’obliger les spectateurs à suivre un parcours bien normé, la liberté d’action individuelle et collective en fonction des appétences tennistiques est prônée. L’ensemble permet aux spectateurs de vivre une expérience très divertissante sans que le sport ne soit relégué au second plan.

The Conversation

Bernard Cova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Coupe du monde de football, Jeux olympiques, Roland Garros… : le « sportainment » n’efface pas (toujours) l’essence du sport – https://theconversation.com/coupe-du-monde-de-football-jeux-olympiques-roland-garros-le-sportainment-nefface-pas-toujours-lessence-du-sport-282669

El Mundial 2026 será el menos sustentable de la historia a pesar de las promesas de la FIFA

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Alejandra del Carmen Meza Servín, Associate professor, Universidad de Guadalajara

ACHPF/Shutterstock

Desde 1930, cada cuatro años, el fútbol logra concitar el interés de buena parte del mundo con el cóctel de pasión, historia y cultura que combina la Copa del Mundo. Más que un simple juego, el fútbol es un reflejo de las tensiones políticas, identidades y emociones colectivas que han marcado la modernidad. En países como México, la antropología muestra que el balompié funciona como un ritual. Este une a la comunidad y moldea formas de pertenencia y de ser.

Pero en pleno siglo XXI, este ritual global se topa con una frontera ambiental: el planeta ya no da para más. El último informe del Panel Intergubernamental del Cambio Climático (IPCC, por sus siglas en inglés) lo deja claro. La ventana para evitar el desastre climático se está cerrando. Y sí, el fútbol también está en la cancha de la responsabilidad.

Con ese escenario, la FIFA y los organizadores del Mundial 2026 (Canadá, Estados Unidos y México) han prometido un torneo de vanguardia ambiental. Su estrategia se basa en cuatro pilares “independientes, pero interrelacionados”: social, medioambiental, económico y de gobernanza. Pero cuando uno revisa los números, la historia se cuenta de otra manera. Todo indica que esta será la Copa del Mundo más insostenible y contaminante jamás organizada.

El espejismo de la infraestructura existente

La gran bandera verde de la FIFA en 2026 es que, a diferencia de otros torneos, para este Mundial casi no se construyeron estadios nuevos.

En contraste, el Mundial de Qatar 2022 tuvo como escenario ocho estadios, siete de los cuales fueron de nueva construcción y se inauguraron en fechas previas a la competición. El único que ya existía, el estadio Khalifa, data de 1976, pero sufrió un remodelación total para su reinauguración en 2017.

Qatar 2022 dejó una huella ecológica enorme: estadios refrigerados en el desierto y, según cifras oficiales, 3,6 millones de toneladas de CO₂ emitidas. Sin embargo, estimaciones como las publicadas por Carbon Market Watch aseguran que el impacto real de ese evento, sumando los vuelos diarios, fue mucho mayor.

Para 2026, la apuesta va en la dirección contraria. Consiste en usar estadios ya hechos para no sumarle toneladas de cemento al ambiente. Sin embargo, el problema es más profundo. El modelo de “megaeventos deportivos” se basa en crecer y crecer sin freno y olvida una verdad ecológica elemental: la escala importa. Tanta expansión y turismo terminan borrando cualquier avance en eficiencia local.

Emisiones de alcance 3

Al expandir el formato del torneo de 32 a 48 selecciones nacionales y de 64 a 104 partidos repartidos a lo largo de un continente entero, la FIFA ha multiplicado exponencialmente las llamadas emisiones de alcance 3. Estas corresponden a las fuentes indirectas que se producen en la cadena de valor, dominadas abrumadoramente por el transporte aéreo de las delegaciones oficiales y de los millones de aficionados extranjeros.

Este fenómeno no es exclusivo del fútbol. En los Juegos Olímpicos de Tokio 2020 y en los Juegos de Invierno de Beijing 2022, los traslados internacionales y la construcción de infraestructura temporal generaron también masivas emisiones indirectas, muchas veces subestimadas en los reportes oficiales.

Según los datos de un informe publicado por especialistas de la Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM), los traslados aéreos multitudinarios de costa a costa en Norteamérica son incompatibles con cualquier plan serio de descarbonización. La dispersión geográfica obliga a realizar vuelos frecuentes de miles de kilómetros para conectar sedes tan distantes entre sí como Vancouver, Miami y la Ciudad de México. El transporte, por sí solo, representará más del 85 % de la huella de carbono total del certamen. Esta estimación preliminar refleja valores que superan ampliamente los de ediciones anteriores.

El informe FIFA’s Climate Blind Spot señala que el Mundial 2026 podría generar más de nueve millones de toneladas de dióxido de carbono equivalente, una cifra mucho mayor que la de sus predecesores.

El torneo de la ecoimpostura (greenwashing)

Decir que este torneo es sustentable solo porque se recicla en las gradas o se usan focos LED en los estadios es, en realidad, un claro ejemplo de ecoimpostura o greenwashing.

No es la primera vez que vemos esto. En Londres 2012, los organizadores presumieron de medallas recicladas y transporte ecológico, pero ignoraron el impacto de vuelos internacionales y la generación de residuos a gran escala.

El greenwashing se ha convertido en una estrategia frecuente para maquillar los costos reales de los megaeventos deportivos, mientras la huella ambiental sigue creciendo.

Adaptación insustentable y paradoja climática

La crisis climática ya está rodando por el césped de los estadios y convierte al fútbol de hoy en un acontecimiento inviable. Las altas temperaturas previstas para las sedes norteamericanas pondrán en riesgo a jugadores y aficionados. ¿La solución? Aire acondicionado a todo lo que da en estadios cerrados del sur de Estados Unidos.

Esto convierte la situación en una “paradoja climática”: las mismas acciones que tomamos para adaptarnos a los efectos del cambio climático, como enfriar estadios, pueden terminar agravando el problema al aumentar las emisiones de gases de efecto invernadero.

Es el ejemplo perfecto de lo que el IPCC califica como “malas medidas adaptativas” (maldaptive actions). Este concepto explica cómo se intenta apagar el fuego con gasolina, usando más energía –y muchas veces de fuentes fósiles– para enfrentar el calor que nosotros mismos causamos.

Conclusión: es hora de un medio tiempo para el planeta

La ciencia de la sustentabilidad lo advierte: los problemas globales no se resuelven con maquillaje. Mientras gigantes ligados a los combustibles fósiles sigan patrocinando el fútbol, las metas de carbono neutral de la FIFA serán solo promesas vacías.

Si el fútbol quiere sobrevivir en un planeta que se calienta, hay que cambiar el juego. Ello implica apostar por sedes realmente regionales y compactas, reducir partidos y poner el bienestar del planeta antes que los datos de audiencia. El silbatazo final se acerca y el planeta ya no admite prórrogas.

The Conversation

Alejandra del Carmen Meza Servín no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. El Mundial 2026 será el menos sustentable de la historia a pesar de las promesas de la FIFA – https://theconversation.com/el-mundial-2026-sera-el-menos-sustentable-de-la-historia-a-pesar-de-las-promesas-de-la-fifa-284755

Rechazo laboral: el impacto invisible de no conseguir un empleo

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Consoli Quintana Rojo, Doctora en Economía y Empresa. Profesora e investigadora del área de Economía Aplicada de la Facultad de Derecho y Ciencias Sociales de Ciudad Real, Universidad de Castilla-La Mancha

Pressmaster/shutterstock

Imagine esta situación (que tal vez ya haya vivido): ha pasado varias entrevistas laborales dentro de un proceso de selección de personal, le dicen que es una gran candidata, o candidato, llega a la fase final del proceso y entonces recibe un mensaje (si es que lo recibe): “Lo sentimos, finalmente hemos seleccionado a otra persona”. Ante esta situación, ¿cómo reacciona?

El problema del rechazo laboral no es únicamente emocional. También puede modificar la manera en que las personas toman sus decisiones profesionales, evalúan su valor en el mercado, el sentimiento sobre lo que pueden aportar al mundo y cómo afrontar futuras oportunidades.

El impacto del rechazo laboral

La psicología organizacional, que estudia y evalúa la dinámica individual, grupal y organizacional en el lugar del trabajo, pone de manifiesto el impacto emocional de los procesos de selección y del rechazo profesional. Y los relaciona con conceptos como autoeficacia, adaptabilidad de carrera y agencia profesional (agentic behavior), es decir, la capacidad de seguir actuando con dirección y confianza incluso después de sufrir experiencias de rechazo laboral.

A ello se suma una variable menos visible, pero fundamental: el locus de control, que describe cómo las personas atribuyen los resultados de su vida a factores internos (esfuerzo, decisiones, competencias) o externos (contexto, azar, decisiones de terceros). Tras un rechazo laboral, esta atribución se vuelve especialmente relevante. Un sesgo excesivamente externo puede erosionar la motivación futura al generar sensación de impotencia, mientras que una atribución rígidamente interna puede derivar en autoinculparse injustificadamente. Los perfiles más adaptativos suelen integrar ambas dimensiones, reconociendo el peso del contexto sin renunciar a la posibilidad de acción.

Por otro lado, la búsqueda de empleo prolongada también tiene efectos psicológicos relevantes. Una encuesta reciente, realizada a 5 000 personas desempleadas en EEUU, mostró que solo el 23 % mantenía una motivación constante durante la búsqueda laboral, mientras que uno de cada cuatro afirmaba sentirse desesperanzado en ocasiones y un porcentaje similar declaraba sentirse estresado o abrumado por el rechazo.

¿Cómo reaccionamos?

La mejor respuesta a la pregunta anterior no es negar la situación, sino afrontarla. Ese proceso puede ser guiado a la luz de varios marcos conceptuales complementarios:

  1. La adaptabilidad profesional: un recurso importante para afrontar transiciones profesionales, como la transición de la universidad al trabajo. Las personas con mayor adaptabilidad mantienen orientación futura incluso tras eventos negativos.

  2. La agencia (agentic behavior): la capacidad de seguir tomando decisiones, actuar estratégicamente y sostener una identidad profesional coherente, incluso después de una experiencia de rechazo laboral.

  3. La autoeficacia: la creencia en la propia capacidad para actuar eficazmente (puesto que un rechazo laboral puede erosionarla).

  4. El capital psicológico: el conjunto de recursos y fortalezas emocionales que nos permiten afrontar situaciones difíciles, superar obstáculos y prosperar, con sus cuatro pilares básicos (HERO): esperanza (Hope), eficacia (Efficacy), resiliencia (Resilience) y optimismo (Optimism).

  5. Empoderamiento: el proceso por el cual las personas fortalecen sus capacidades, confianza, visión y protagonismo como grupo social para impulsar cambios positivos de las situaciones que viven.

  6. Inteligencia emocional: el conjunto de habilidades que contribuyen a la evaluación y expresión precisas de la emoción en uno mismo y en los demás, la regulación efectiva de la emoción en uno mismo y en los demás, y el uso de los sentimientos para motivar, planificar y lograr en la vida de uno. Este concepto juega un papel importante en todas las áreas de la vida, pero especialmente en el éxito económico y empresarial. En palabras de Daniel Goleman, considerado creador del concepto de inteligencia emocional:

“En realidad, tenemos dos mentes: una que piensa y otra que siente”.

Ecuánimes y estables

A estos factores podemos añadir otro, menos visible pero especialmente relevante en contextos de rechazo: la ecuanimidad. Se define como una disposición de no reactividad emocional y estabilidad mental ante experiencias agradables o desagradables.

En el contexto del rechazo laboral, la ecuanimidad no implica indiferencia sino la posibilidad de sostener una posición interna que permita observar la experiencia sin quedar completamente definida por ella. Así se evitan tanto las reacciones inmediatas como la identificación total con el resultado negativo.

Empleabilidad y adaptación

Un análisis exploratorio de coocurrencia de términos (la frecuencia con la que pares de palabras o conceptos aparecen juntos en un párrafo, un documento o una frase) muestra cómo la investigación reciente conecta cada vez más términos como empleabilidad, adaptabilidad profesional y búsqueda de empleo con conceptos como resiliencia, capital psicológico, inteligencia emocional, empoderamiento y autoeficacia, entre otros.

Los principales grupos temáticos identificados en el mapa muestran tres grandes líneas:

  1. Un enfoque centrado en competencias, empleabilidad y empoderamiento profesional, muy vinculado a habilidades transversales, aspiraciones profesionales y desarrollo de carrera. Este bloque sugiere que la empleabilidad no depende únicamente de conocimientos técnicos, sino también de la capacidad de adaptación y de mantener iniciativa profesional en contextos inciertos.

  2. La conexión entre búsqueda de empleo y conceptos como autoeficacia, autoestima, planificación profesional y percepción de control. Es decir, cómo la confianza en la propia capacidad influye en la persistencia, la motivación y la manera de afrontar nuevos procesos de selección tras una experiencia de rechazo.

  3. Se pone el foco en el capital psicológico. Variables como resiliencia, compromiso laboral o regulación emocional actúan como mediadores entre las dificultades profesionales y la capacidad de adaptación futura.

Dirección, criterio y confianza

Más allá de los resultados técnicos del mapa, lo relevante es el desplazamiento del foco desde la inserción laboral –como evento puntual– hacia la capacidad de adaptación psicológica y profesional en entornos laborales inciertos.

Después de un proceso de selección fallido, lo más importante no es “mantenerse positivo” sino conservar la capacidad de seguir actuando con dirección, criterio y confianza profesional. Porque el verdadero desafío del rechazo laboral no es solo lo que ocurre cuando llega el “no”, sino lo que ese “no” empieza a significar con el tiempo.

No es casual que el filósofo alemán Johann Wolfgang von Goethe escribiese:

“El talento se cultiva en la soledad; el carácter, en el torrente del mundo”.

The Conversation

Consoli Quintana Rojo no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Rechazo laboral: el impacto invisible de no conseguir un empleo – https://theconversation.com/rechazo-laboral-el-impacto-invisible-de-no-conseguir-un-empleo-283529

¿Por qué el nivel socioeconómico determina los resultados escolares? El papel oculto del lenguaje

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Francisco Lorenzo, Catedrático de Lingüística Aplicada, Universidad Pablo de Olavide

Dos estudiantes se enfrentan a un mismo ejercicio en la asignatura de Geografía e Historia. Tienen que argumentar sobre un tema del currículo oficial: los procesos de urbanización en España. En sus respuestas, uno escribe:

“La urbanización hace que haya menos espacio debido a la inmigración necesitan construir más viviendas y la construyen en algún parque y ya no es parque y también causa mucho trafico y esto sería muy difícil de aguantar ya que la inmigración reduce el espacio”.

El otro:

“La urbanización hace que en la ciudad haya muchas más y mejores viviendas y que estén todas las necesidades cubiertas. En la ciudad hay hospitales o centros médicos que en las zonas rurales no existen”.

Los textos arriba presentados pertenecen a dos estudiantes reales de 3º de la ESO (penúltimo año de la secundaria obligatoria en España) de la misma clase de un centro español. Las diferencias obvias de vocabulario, sintaxis y capacidad expresiva no solamente indican un menor nivel académico.

Nivel socioeconómico y lenguaje

Como el informe PISA más reciente muestra, a los 15 años puede llegar a haber el equivalente a cuatro cursos de ventaja en Matemáticas para los alumnos de hogares con un nivel socioeconómico más alto. El nivel socioeconómico de los padres es, según todos los indicadores disponibles, el factor que más condiciona el éxito educativo de los hijos.

La escuela pública tiene la misión de igualar, o al menos rebajar, esta desventaja de partida de los niños de hogares más desfavorecidos, pero no lo está consiguiendo. ¿Por qué?

En nuestro estudio reciente, y en consonancia con lo que la investigación lleva décadas mostrando, la desigualdad de origen actúa también a través del lenguaje, y lo hace de una manera tan silenciosa y tan temprana que para cuando el sistema educativo la detecta, ya es demasiado tarde.

Mundos discursivos distintos

En la segunda mitad del pasado siglo, en el contexto de la posguerra británica, el sociólogo Basil Bernstein describió algo que la investigación posterior no ha hecho más que confirmar: las familias de distintas clases sociales no solo tienen más o menos dinero, también hablan de manera diferente. Utilizan lo que él llamó códigos distintos: uno más elaborado, abstracto y desligado del contexto inmediato; otro más restringido y anclado en la experiencia directa. La escuela, invariablemente, habla el primero.

No es una cuestión de corrección gramatical ni de acento. Es algo más profundo. La sociología insiste desde hace tiempo en que los grupos humanos habitamos mundos discursivos parcialmente distintos, con géneros, registros y formas de construir sentido que no se distribuyen por igual. El lenguaje, en este marco, no es un instrumento neutro de comunicación: es una forma de capital. Y como todo capital, su distribución es profundamente desigual.

Llegar a la escuela con más palabras

Los hijos de familias con mayor capital cultural llegan a la escuela habiendo escuchado millones de palabras más que sus compañeros de entornos desfavorecidos –las estimaciones hablan de hasta 30 millones de palabras de diferencia antes de los cuatro años.

Pero no es solo la cantidad lo que importa. Es la calidad de esa exposición: la complejidad de las estructuras, la variedad del vocabulario, la costumbre de razonar en voz alta, de preguntarse el porqué de las cosas, de construir argumentos… Todo eso llega –o no llega– mucho antes de que un niño o una niña ponga un pie en el aula.

El problema con la Historia

Pocas asignaturas ilustran mejor esta trampa que la Historia. A diferencia de las matemáticas, que tienen su propio sistema de símbolos, o de la música, que cuenta con su propio lenguaje, la historia funciona casi exclusivamente con palabras. Para entender por qué cayó el Imperio romano, o qué consecuencias tuvo la Revolución Industrial, no basta con memorizar fechas: hay que saber manejar la causalidad, relacionar el pasado con el presente, adoptar la perspectiva de personas que vivieron en contextos radicalmente distintos, distinguir entre hechos e interpretaciones.

Todo eso exige un tipo de lenguaje muy específico. Un lenguaje que permite condensar procesos complejos en una sola palabra –“industrialización”, “hegemonía”, “ruptura”–, lo que permite expresar causas encadenadas sin perder el hilo, matizar y tomar partido.

Herramientas para el pensamiento histórico

En ausencia de estos recursos, lo que emerge son formas más ingenuas de entender el pasado: el presentismo, que proyecta el presente sobre épocas que nada tienen que ver; el dogmatismo, que adopta posturas categóricas sin margen para la duda; o el pirronismo, la renuncia a cualquier criterio de verdad porque “todo es relativo”. No son carencias de inteligencia. Son carencias de acceso a las herramientas lingüísticas con las que se construye el pensamiento histórico.

Nuestros propios datos –obtenidos a partir del análisis computacional de casi un millar de textos escritos por estudiantes de secundaria y bachillerato de todo el espectro social– confirman que este acceso está sistemáticamente estratificado por nivel socioeconómico, tanto en español como en inglés.

La ‘curva de Gatsby’ y el lenguaje

El economista que acuñó la llamada curva de Gatsby –la relación inversa entre desigualdad económica y movilidad social– describió algo que funciona con una precisión inquietante: cuanto más desigual es una sociedad, menos probable es que quien nació abajo ascienda. La riqueza tiende a reproducirse en quienes ya la tienen; la pobreza, en quienes ya la padecen.

Lo mismo ocurre con el lenguaje. El capital lingüístico se hereda. Se acumula desde los primeros meses de vida en los ritmos de la conversación familiar, en la cantidad y variedad de libros que hay en casa, en si los padres pueden o no ayudar con los deberes a medida que estos se complican. Y a diferencia del dinero, que es tangible y puede redistribuirse a través de políticas fiscales, el capital lingüístico opera de manera invisible.

Ventaja de origen no es mérito individual

La escuela, se quiera o no, desempeña un papel. Al asumir que ciertos recursos lingüísticos son conocimientos previos que los alumnos traen de casa –en lugar de tratarlos como contenidos que hay que enseñar explícitamente–, el sistema educativo convierte una ventaja de origen en un mérito individual.

Nuestra investigación sobre estudiantes de Educación Secundaria muestra que las diferencias en el dominio del lenguaje histórico entre grupos socioeconómicos son amplias, consistentes y se replican en dos lenguas distintas, tanto en español como en inglés.

Son distintos sociolectos discursivos: formas distintas de construir el conocimiento histórico que no reflejan capacidades innatas, sino accesos diferenciados a los recursos lingüísticos (léxicos, sintácticos, retóricos) con los que ese conocimiento se fabrica.

Eso tiene una consecuencia que va más allá de la nota en Historia. Quien no domina el lenguaje con el que se interpreta el pasado tiene menos herramientas para interpretar el presente. La desigualdad epistémica –la desigualdad en el acceso a las formas de conocer– es, a la larga, tan determinante como la desigualdad económica. Y se instala antes, con menos ruido y con mayor durabilidad.

¿Tiene solución?

El lenguaje se puede enseñar. Esa es la buena noticia, y conviene no perderla de vista. La investigación muestra que cuando la escuela hace explícitas las convenciones lingüísticas de las distintas materias –cuando un profesor de Historia explica no solo qué pasó, sino cómo se habla de lo que pasó–, los alumnos de entornos desfavorecidos mejoran de forma notable. Las intervenciones basadas en lo que se conoce como mapas de géneros discursivos han demostrado ser capaces de reducir la brecha inicial de manera significativa.

Lo que no funciona es seguir actuando como si el problema no existiera, o como si bastara con poner más recursos en los centros con mayor vulnerabilidad social sin tocar la manera en que se enseña. Cuatro cursos de ventaja no se recuperan de cualquier manera. Se recuperan cambiando el contrato implícito que la escuela tiene con el lenguaje: dejando de darlo por supuesto y empezando a enseñarlo.

The Conversation

Francisco Lorenzo recibe fondos de Proyectos de Generación de Conocimiento 2022 del Ministerio de Ciencia, Innovación y Universidades. Proyecto: SOCIOBIL: Distribución social de la biliteracidad: competencia en comunicación lingüística en educación bilingüe .

Adrián Granados Navarro recibe fondos de investigación del Ministerio de Ciencia, Innovación y Universidades (proyecto PID2022-139685OB-I00).

Ana Cabrera-Zlotnick recibe fondos de investigación del Ministerio de Ciencia, Innovación y Universidades (proyecto PID2022-139685OB-I00 y ayuda FPU FPU23/00377).

ref. ¿Por qué el nivel socioeconómico determina los resultados escolares? El papel oculto del lenguaje – https://theconversation.com/por-que-el-nivel-socioeconomico-determina-los-resultados-escolares-el-papel-oculto-del-lenguaje-283802

¿Por qué las mujeres eran infieles en el pasado y por qué lo son ahora? Pistas en la literatura y la televisión

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Diana Nastasescu, Professora de Didàctica de la Llengua i la Literatura Catalana, Universitat Jaume I

Momento del programa televisivo _La isla de las tentaciones_. Mediaset.

¿Qué tienen en común Emma Bovary, de Madame Bovary, Ana Ozores, de La Regenta y una concursante de La isla de las tentaciones? A primera vista, muy poco. Las primeras viven atrapadas entre matrimonios burgueses, confesiones, salones, cartas y rumores provincianos. Las segundas se exponen ante cámaras, fogatas, tabletas con vídeos y tentadores en bañador.

Sin embargo, y a pesar de la distancia, todas participan de una misma pregunta cultural: ¿qué pasa cuando una mujer desea fuera del lugar que le han asignado?

La literatura del siglo XIX y la televisión actual nos ofrecen dos respuestas muy diferentes. En las novelas realistas, el adulterio femenino era una tragedia. En los programas de telerrealidad contemporáneos, es contenido audiovisual viral y material para memes.

Antes: casarse para existir

Antes de Emma Bovary o Ana Ozores, la cultura ya había imaginado mujeres incómodas: la malcasada de los romances, atrapada en un matrimonio infeliz; las mujeres de agua, bellas e imposibles de poseer; la Serrana de la Vera, mujer sin amo ni hogar; Fedra, marcada por el deseo prohibido, y Medea, convertida en monstruo por no aceptar la traición masculina. La novela del siglo XIX hereda esta antigua figura y la traslada al salón burgués.

Retrato de una mujer que mira al cielo mientras está sentada frente a una mesa.
Portada de una edición de Madame Bovary de 1931 hecha por Eugène Decisy según Charles Lucien Léandre.
Wikimedia Commons

El siglo XIX, con la novela realista y naturalista, entra en la conciencia de la adúltera: su aburrimiento, sus fantasías y su frustración. Las mujeres burguesas tenían poca autonomía económica, escasa libertad afectiva y casi ningún proyecto vital propio fuera del matrimonio.

Mary Wollstonecraft ya había denunciado que la educación femenina preparaba a las mujeres para complacer, no para ser autónomas; Simone de Beauvoir lo formularía más tarde como una condena a una vida encerrada en funciones asignadas por otros. El adulterio es una mala solución a un problema real: pasar de ser un objeto mirado a un sujeto que actúa.

El adulterio femenino combina diversos factores: tedio, frustración afectiva, falta de autonomía, deseo de reconocimiento, sexualidad reprimida, matrimonios desiguales e imaginario romántico. La sociedad no juzga igual la infidelidad masculina y la femenina. Cuando un hombre es infiel, su conducta puede ser tolerada, minimizada o incluso interpretada como una debilidad previsible. Cuando lo es una mujer, se considera una amenaza para la familia, el honor, la maternidad y el orden social.

Esta doble moral también tenía una traducción legal. En el Código Penal español de 1870, el adulterio castigaba sobre todo a la mujer casada, mientras que la infidelidad masculina solo era penalmente relevante en casos concretos, como tener una amante dentro de la casa conyugal o mantener una relación escandalosa. Esta asimetría revela que el cuerpo de la esposa estaba sometido al derecho simbólico del marido.

Por todo ello, las adúlteras literarias solían pagar un precio altísimo: exclusión, convento, enfermedad, muerte, pérdida de los hijos o destrucción simbólica. La novela realista y naturalista muestra el deseo femenino al mismo tiempo que lo castiga.

Ahora: la exigencia de una felicidad constante

Hoy en día las mujeres disponen, en muchos contextos, de derechos, movilidad, independencia económica y libertad sexual impensables para una burguesa del siglo XIX. Esto no hace que la infidelidad desaparezca ni que sea fácil de explicar. En las mujeres, algunas investigaciones recientes subrayan la importancia de la insatisfacción relacional, la falta de comunicación, la falta de tiempo de calidad y la pérdida de intimidad dentro de la pareja. El matrimonio burgués les exigía obediencia. La pareja contemporánea exige felicidad constante. Y esta exigencia también puede agobiar. La televisión ha convertido este malestar en espectáculo.

Dibujo de las callejuelas de un barrio antiguo de una ciudad con una figura vestida de negro que camina por ellas.
Aunque al inicio de La Regenta, ‘la heroica ciudad dormía la siesta’, lo cierto es que Vetusta es un personaje más de la novela que no deja de murmurar e intrigar.
Joan Limona y Enrique Gómez Polo/Wikimedia Commons

La isla de las tentaciones separa a las parejas y las hace convivir con personas solteras en un entorno diseñado para intensificar el deseo, los celos y la comparación. El programa fabrica la infidelidad como espectáculo: una mirada, un baile, una conversación íntima, un beso o una noche compartida se convierten en pruebas públicas. La Vetusta que murmuraba en los salones de La Regenta es ahora una audiencia masiva que comenta en directo.

El programa muestra a mujeres que también miran, juzgan, deciden, comparan, abandonan, desean y verbalizan lo que no funciona en su relación. En muchas ocasiones, la tentación es una versión alternativa de ellas mismas: más libre, más escuchada, más validada, menos atrapada en una relación deteriorada. Por tanto, la crisis es anterior a la aparición del amante.

Ahora bien, esta mayor capacidad de acción no elimina el juicio social. Las mujeres siguen teniendo que enfrentarse a una opinión pública especialmente severa: si son infieles, se las cuestiona moralmente; si no lo son, se las critica por dependientes o ingenuas. Hagan lo que hagan, el relato tiende a convertirlas en objeto de examen. La audiencia, los comentarios de Instagram, los vídeos de TikTok y los debates televisivos dictan la sentencia.

Después de la infidelidad: clandestinidad o puertas abiertas

La gran diferencia entre las adúlteras literarias del siglo XIX y las mujeres infieles representadas en el audiovisual actual es el marco de posibilidades. Antes, la mujer infiel a menudo no podía imaginar una ruptura clara, una separación socialmente viable o una reconstrucción autónoma de la vida. El adulterio era una salida clandestina porque no había otras puertas abiertas.

Hoy la infidelidad convive con otras opciones: romper, negociar, abrir la relación, ir a terapia, redefinir los límites o empezar de nuevo. Por eso ya no se puede explicar solo como una huida de una institución opresiva. También puede ser una respuesta mal gestionada a la insatisfacción, una búsqueda de intensidad o una manera de precipitar una ruptura que no se atreve a formularse.

Quizás por eso seguimos leyendo novelas de adulterio del siglo XIX y viendo programas de telerrealidad de parejas. Porque, detrás de la pregunta morbosa –“¿quién ha sido infiel?”–, hay otra que nos interesa mucho más: ¿qué formas de amor, de deseo y de libertad permite cada época a las mujeres?


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The Conversation

Diana Nastasescu no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. ¿Por qué las mujeres eran infieles en el pasado y por qué lo son ahora? Pistas en la literatura y la televisión – https://theconversation.com/por-que-las-mujeres-eran-infieles-en-el-pasado-y-por-que-lo-son-ahora-pistas-en-la-literatura-y-la-television-283917