La guerre contre les houthistes du Yémen peut-elle détourner Riyad du Soudan ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yassine El Yattioui, Chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II – Professeur invité à l’ILERI Nice, Université Lumière Lyon 2


L’ESSENTIEL

  • La guerre civile soudanaise dépasse désormais le cadre national et s’inscrit dans un espace stratégique reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique.

  • L’Arabie saoudite est un soutien affirmé de l’une des parties belligérantes : les Forces armées soudanaises (SAF). Si les attaques des houthistes du Yémen contre Riyad s’intensifiaient durablement, le royaume serait contraint de réorienter ses ressources vers sa propre protection, réduisant son soutien aux SAF.

  • L’avenir du conflit soudanais dépend peut-être moins des combats au Soudan que des arbitrages géopolitiques que fera Riyad face à des menaces régionales concurrentes.


La guerre civile soudanaise ne peut plus être appréhendée comme un conflit strictement interne opposant les Forces armées soudanaises (SAF), contrôlant aujourd’hui le nord et l’est du pays, aux Forces de soutien rapide (RSF), qui ont la haute main dans l’ouest et le sud. Elle s’inscrit désormais dans un espace sécuritaire interdépendant reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique, où les dynamiques d’un théâtre influencent directement les équilibres d’un autre.

Dans cette configuration, les choix stratégiques de l’Arabie saoudite, appui constant des SAF, ne relèvent pas uniquement de l’évolution du conflit soudanais, mais également des contraintes imposées par son environnement régional.

La place du Soudan dans la politique étrangère saoudienne

Depuis plusieurs années, Riyad privilégie une politique étrangère conciliant médiation diplomatique, stabilité régionale et protection des intérêts économiques associés au projet Vision 2030. Lancé en 2016 par le prince héritier Mohammed ben Salmane, ce plan vise à diversifier l’économie du pays pour réduire sa dépendance historique aux revenus du pétrole, tout en transformant la société saoudienne et en modernisant l’État.

Le Soudan occupe une place importante dans cette stratégie en raison de sa position sur la façade occidentale de la mer Rouge et de son rôle dans la sécurisation des routes commerciales reliant Bab el-Mandeb au canal de Suez. Ainsi, 12 % du commerce maritime mondial transite par cet espace, qui constitue un passage essentiel pour la sécurité énergétique et commerciale du Golfe.

Cette stratégie demeure toutefois conditionnée par une variable souvent sous-estimée : la disponibilité des ressources militaires, financières et diplomatiques du Royaume. Sur le plan financier, ses marges de manœuvre sont également contraintes. Le budget saoudien pour l’exercice 2026 prévoit 1 313 milliards de riyals (plus de 303 milliards d’euros, ndlr) de dépenses, contre 1 147 milliards de riyals (environ 264,8 milliards d’euros, ndlr) de recettes, soit un déficit de 165 milliards de riyals, équivalant à environ 38 milliards d’euros (3,3 % du PIB). Cette trajectoire budgétaire traduit la volonté de Riyad de poursuivre simultanément le financement des mégaprojets du plan Vision 2030, la modernisation de ses capacités de défense, les investissements du Public Investment Fund (PIF) ainsi que la sécurisation des infrastructures énergétiques et des voies maritimes de la mer Rouge.

Dans ce contexte, les ressources consacrées au dossier soudanais restent volontairement ciblées et privilégient l’assistance humanitaire, le soutien aux institutions étatiques et les mécanismes de stabilisation économique plutôt qu’un financement direct des opérations militaires des SAF. La rencontre du 20 avril 2026 entre le prince héritier Mohammed ben Salmane et le général soudanais Abdel Fattah al-Burhan à Djeddah illustre cette approche.

Une reprise durable des hostilités contre les houthistes modifierait la hiérarchie des priorités sécuritaires saoudiennes en imposant une réallocation des capacités vers la protection du territoire national, des infrastructures énergétiques et des objectifs économiques de Vision 2030. L’engagement au Soudan dépendrait alors moins de l’évolution du conflit soudanais que de la pression exercée par une menace jugée plus immédiate.

Hiérarchisation des menaces et soutenabilité stratégique de l’engagement saoudien

L’évolution de la politique étrangère saoudienne ne peut être comprise à travers une lecture exclusivement événementielle des crises régionales. Les arbitrages opérés par Riyad résultent avant tout de contraintes structurelles liées à la rareté des ressources, à l’interdépendance des espaces sécuritaires et à la nécessité de préserver les conditions internes de la puissance. L’engagement du Royaume au Soudan doit ainsi être analysé à l’aune de la concurrence entre plusieurs priorités stratégiques plutôt qu’à partir des seules dynamiques internes du conflit soudanais.

Le réalisme structurel offre un premier cadre d’analyse pertinent. Dans un système international anarchique, les États disposent de ressources militaires, financières et politiques limitées qu’ils doivent répartir entre des menaces concurrentes. Toute intensification d’un front stratégique réduit mécaniquement les capacités mobilisables sur un autre.

Pour l’Arabie saoudite, une reprise durable de la confrontation avec les houthistes du Yémen mobiliserait prioritairement les systèmes de défense aérienne, les capacités de renseignement, les ressources budgétaires et les moyens navals destinés à protéger le territoire, les infrastructures énergétiques et les objectifs économiques associés à Vision 2030. Le soutien au Soudan ne disparaîtrait pas nécessairement, mais il serait soumis à une logique de réallocation des ressources.

Cette dynamique rejoint la théorie de l’équilibre des menaces développée par Stephen Walt. Les États hiérarchisent leurs priorités non seulement en fonction de la puissance de leurs adversaires, mais aussi de leur proximité géographique, de leurs capacités offensives et de leurs intentions perçues. À cet égard, les houthistes représentent pour Riyad une menace directe contre le territoire national et les infrastructures critiques, tandis que le conflit soudanais demeure une menace indirecte affectant principalement la stabilité de la mer Rouge. Cette différence de nature conduit logiquement à privilégier la gestion de la menace la plus immédiate lorsque les ressources deviennent plus contraintes.

Cette hiérarchisation doit également être replacée dans le cadre du complexe régional de sécurité de la mer Rouge. Les conflits yéménite et soudanais ne constituent pas deux crises indépendantes, mais deux composantes d’un même environnement stratégique où les évolutions d’un théâtre influencent les équilibres de l’autre. Une dégradation de la situation au Yémen accroît les besoins sécuritaires de l’Arabie saoudite et modifie, par ricochet, les ressources qu’elle peut consacrer au Soudan. De même, l’instabilité soudanaise fragilise la sécurité maritime régionale, soulignant l’interdépendance croissante des espaces compris entre Bab el-Mandeb, la mer Rouge et la Corne de l’Afrique.

Les apports de la sociologie du conflit permettent d’approfondir cette lecture. Les guerres prolongées ne mobilisent pas uniquement des capacités militaires ; elles sollicitent durablement les appareils administratifs, les finances publiques et les ressources politiques des États. Dans le cas saoudien, cette tension est particulièrement forte, car la réussite de Vision 2030 repose sur la stabilité sécuritaire, l’attractivité des investissements étrangers et la protection des infrastructures stratégiques. Une escalade prolongée contre les houthistes ferait donc peser une double contrainte : répondre à une menace militaire directe tout en préservant les conditions économiques de la transformation du Royaume.

Cette évolution traduit une transformation plus large de la doctrine stratégique saoudienne. Depuis le début des années 2020, Riyad privilégie progressivement une logique de consolidation plutôt que de projection militaire systématique. L’influence régionale ne repose plus exclusivement sur l’intervention directe, mais sur une combinaison d’instruments diplomatiques, économiques et institutionnels visant à limiter les coûts des engagements extérieurs tout en préservant les intérêts stratégiques du Royaume.

Dans cette perspective, le soutien aux Forces armées soudanaises ne serait pas remis en cause dans son principe, mais dans ses modalités. Une intensification durable de la menace houthie conduirait vraisemblablement à privilégier la médiation diplomatique, l’appui institutionnel, la coopération sécuritaire ciblée et les initiatives de stabilisation régionale plutôt qu’un engagement militaire plus coûteux.

Implications stratégiques et trajectoires prospectives

Une telle évolution ne traduirait pas un désengagement du dossier soudanais, mais une adaptation rationnelle à la concurrence entre plusieurs priorités sécuritaires.

Pour les SAF, cette évolution ne signifierait pas une rupture du partenariat avec l’Arabie saoudite, mais une dépendance accrue aux arbitrages régionaux. La capacité de Riyad à maintenir simultanément plusieurs engagements extérieurs apparaît désormais comme une variable déterminante de l’équilibre stratégique soudanais.

Trois trajectoires prospectives peuvent être envisagées.

  • La première, la plus probable, correspond à une rationalisation progressive de l’engagement saoudien : le Royaume préserverait son influence au Soudan tout en privilégiant les instruments diplomatiques et institutionnels.

  • La seconde repose sur une intensification majeure des attaques houthies, susceptible d’imposer un recentrage durable des ressources sur la protection du territoire national et de réduire davantage les capacités consacrées au dossier soudanais.

  • Enfin, un scénario de stabilisation régionale avec une victoire totale des SAF permettrait à Riyad de réinvestir plus largement le théâtre soudanais, notamment dans les domaines de la reconstruction institutionnelle, de la sécurité maritime et du développement économique.

La redéfinition de la puissance

Au-delà du cas saoudien, on assiste à une transformation plus profonde des rapports de puissance au Moyen-Orient. La puissance ne se mesure plus seulement à la capacité de projeter des moyens militaires sur plusieurs théâtres, mais également à l’aptitude des États à arbitrer durablement entre des priorités concurrentes sans compromettre leurs objectifs stratégiques de long terme.

La Turquie en fournit une illustration particulièrement éclairante. Malgré son implication simultanée en Syrie, en Irak, dans le Caucase, en Méditerranée orientale et en Libye, Ankara a progressivement adapté son activisme extérieur afin de limiter les coûts économiques et diplomatiques de cette surextension stratégique. Depuis le début des années 2020, la normalisation engagée avec plusieurs puissances régionales, notamment l’Arabie saoudite, l’Égypte et Israël – avant la dégradation liée à Gaza – témoigne d’une volonté de hiérarchiser les priorités nationales sans renoncer à son statut de puissance régionale.

La crédibilité d’un État repose désormais autant sur sa capacité à sélectionner ses engagements qu’à les multiplier, faisant de la gestion des arbitrages stratégiques un indicateur central de puissance. Comprendre cette logique apparaît indispensable pour analyser les recompositions géopolitiques de la mer Rouge et les nouvelles formes d’exercice de la puissance dans les conflits du XXIᵉ siècle.

The Conversation

Yassine El Yattioui ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La guerre contre les houthistes du Yémen peut-elle détourner Riyad du Soudan ? – https://theconversation.com/la-guerre-contre-les-houthistes-du-yemen-peut-elle-detourner-riyad-du-soudan-288862

Fusion froide : quand la compétition et la pression médiatique virent à la bavure scientifique

Source: The Conversation – France in French (2) – By Denis Machon, Professeur, INSA Lyon – Université de Lyon

La fusion froide, une révolution qui n’aura pas eu lieu. Logan Vosssur/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • La fusion est la réaction qui a lieu à l’intérieur du soleil et qui fournit une quantité d’énergie immense.

  • Pour initier cette réaction, il faut atteindre des températures extrêmement élevées : 100 millions de degrés Celsius, ce qui est très complexe sur Terre.

  • Imaginez l’enthousiasme général lorsque deux équipes de recherche ont annoncé avoir observé une fusion à température ambiante : la promesse d’une énergie illimitée et propre. Un peu trop beau pour être vrai !


Toute découverte de rupture dans le domaine de conversion et stockage de l’énergie, en particulier pour fournir une énergie bon marché et quasi inépuisable, est un sésame pour une célébrité intemporelle.

La fusion nucléaire est le mécanisme à l’œuvre au cœur du soleil et qui permet la production de quantités d’énergie immenses. Une réaction de fusion consiste en l’appariement de deux atomes de deutérium (un isotope de l’hydrogène constitué d’un proton et d’un neutron). C’est une réaction très différente de la fission nucléaire qui est le phénomène utilisé dans les centrales nucléaires actuelles et qui consiste à scinder le noyau d’un atome lourd, comme l’uranium, après l’absorption d’un neutron. Cette réaction de fission libère une grande quantité d’énergie ainsi que de nouveaux neutrons, qui peuvent à leur tour provoquer d’autres fissions. Il en résulte une réaction en chaîne qui doit être soigneusement contrôlée dans un réacteur nucléaire.

Les intérêts de la fusion sont l’utilisation de « combustible » abondant (deutérium), une très forte densité énergétique et moins de déchets radioactifs à vie longue que pour la fission.

Dans le cas de la fusion, la combinaison des atomes de deutérium demande une quantité d’énergie importante pour initier la réaction (il est nécessaire d’atteindre des températures de 100 millions de degrés Celsius soit 10 000 fois la température de la surface du Soleil). Toutefois, l’espoir est d’obtenir un bilan énergétique final en faveur de l’utilisateur, typiquement un gain d’un facteur 10. La maîtrise de la fusion est donc un défi scientifique et technologique majeur. Des programmes de recherche coûteux ont été dédiés à la construction d’un tel réacteur. Par exemple, le projet ITER est une collaboration internationale dont le réacteur se situe dans le sud de la France.

Un soleil dans une éprouvette ?

Ainsi, quelle surprise quand des scientifiques ont clamé observer ce phénomène de fusion dans une éprouvette de laboratoire sans fournir une énergie d’initiation prohibitive.

Dans les années 1980, deux groupes de chercheurs de l’état de Utah aux États-Unis travaillaient sur la fusion mais à température ambiante à l’aide d’une cellule électrochimique à base de palladium. Ce matériau peut absorber des quantités importantes d’hydrogène et de deutérium, deux ingrédients essentiels pour la fusion. L’hypothèse scientifique était que le confinement de ces deux éléments dans un volume réduit pouvait conduire à la réaction de fusion. Le premier groupe dirigé par Stanley Pons et Michael Fleischmann a mesuré une production de chaleur très élevée (faisant fondre les électrodes, paraît-il). Le second groupe dirigé par Steven Jones a, quant à lui, détecté une production importante de neutrons, signe d’une réaction nucléaire.

Les deux groupes, malgré leur proximité géographique, travaillaient en parallèle, indépendamment l’un de l’autre. Néanmoins, ils finirent par découvrir leurs activités réciproques et décidèrent de se rencontrer en janvier 1989. La réunion a tourné court : aucune collaboration n’a été possible car chaque groupe voulait annoncer sa découverte le plus rapidement possible pour obtenir le prestige officiel des premiers résultats sur la fusion froide. Néanmoins, leurs universités instaurèrent une réunion d’arbitrage. Les deux groupes sont arrivés à un accord : ils devaient, l’un et l’autre, envoyer par courrier leur article respectif à la revue Nature le 24 mars. Ils prévoyaient même de se retrouver au bureau de poste ce jour-là.

Le travail scientifique est généralement mené en collaboration mais il existe une forme de compétition permanente sous-jacente, cette approche ambiguë ayant reçu le nom de coopétition.

Un sprint médiatique pour la paternité de la « Fusion froide »

Malgré l’entente, Pons et Fleischmann ont soumis leur article plus tôt (le 11 mars) à une autre revue et ont convoqué une conférence de presse pour le 23 mars afin d’annoncer leurs résultats. Jones ayant écho de cette démarche a envoyé son article à Nature par fax.

Ainsi, l’annonce médiatique a devancé l’annonce scientifique, cette dernière consistant en une publication dans une revue scientifique avec comité de lecture. Sous cette pression médiatique, la revue s’est dépêchée de publier l’article de Pons et Fleischmann au plus tôt.

Cette précipitation, tant du côté des auteurs que des éditeurs, est incompatible avec les exigences de la rigueur scientifique. Dans le cas de cette affaire, après publication de l’article, le journal a dû publier deux pages d’errata soit 1 9 changements en tout. La temporalité de la science n’est que peu compatible avec celle des médias.

Une course de fond scientifique

Après cette course à l’annonce est venu le temps de la vérification et de la discussion. Dans une première période, des confirmations expérimentales de génération d’un excès de chaleur ou d’émission de rayonnement et particules furent obtenues avant que les résultats négatifs ne s’accumulent.

En particulier, les scientifiques s’étonnèrent de la faible émission de neutrons comparée à la production d’énergie. En réalité, si la fusion avait eu lieu avec le niveau d’émission neutronique attendu, les expérimentateurs auraient été exposés à des doses létales de rayonnement. Par ailleurs, l’analyse du spectre montrant l’émission de rayons gamma montra que le pic observé était trop fin pour être un pic d’origine physique et correspondait à un artéfact expérimental. Les défenseurs de la fusion froide ont alors suggéré l’existence de mécanismes nucléaires inconnus, sans fondement expérimental solide.

Avec le temps, malgré de nombreuses expériences dans d’autres laboratoires, les résultats ne purent pas être reproduits, ni sur la production de chaleur ni sur l’émission de neutrons. Les publications présentant des résultats négatifs commencèrent à s’empiler. Récemment, deux articles ont analysé l’ensemble des données et ont conclu que la « fusion froide » avait été proclamée sur la base de signaux expérimentaux fragiles ou mal interprétés, combinés à des erreurs de mesure, un contrôle insuffisant des conditions expérimentales, et l’absence de validation indépendante.

Ce que la fusion froide nous apprend

Cet épisode montre la pression pesant sur les chercheurs qui doivent être « visibles » dans le paysage scientifico-médiatique pour obtenir des récompenses et des financements.

Cela est d’autant plus actuel que les promesses technologiques (nouvelles batteries, ordinateur quantique, Intelligence artificielle, conquête de l’espace…) se multiplient. L’injonction du « publish or perish » pousse les scientifiques à la faute soit en produisant des résultats frauduleux soit en annonçant des résultats exceptionnels mais sur la base d’une expérimentation et d’une analyse bâclées.

Ce phénomène a malheureusement tendance à proliférer : le nombre de fraudes et de rétractations est en augmentation (cela montre quand même le bon fonctionnement de l’autorégulation en science, mais jusqu’à quand ?) mais, parallèlement, la publication de résultats « négatifs », c’est-à-dire contredisant un article publié, est en baisse. Ce dernier point pourrait être une bonne nouvelle car signe d’une qualité accrue. Mais il semble que la raison première est plutôt qu’il est difficile de publier et valoriser un résultat montrant que rien ne se passe plutôt qu’un résultat démontrant un phénomène.

Ainsi, bien qu’elles s’ancrent dans la durée, la démarche scientifique et la reproductibilité des résultats restent les outils fiables pour établir la réalité d’une découverte. Seules les observations expérimentales robustes et reproductibles s’inscrivent durablement dans l’héritage scientifique.

The Conversation

Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Fusion froide : quand la compétition et la pression médiatique virent à la bavure scientifique – https://theconversation.com/fusion-froide-quand-la-competition-et-la-pression-mediatique-virent-a-la-bavure-scientifique-286459

Migration de travail : pourquoi l’Afrique ne peut pas miser uniquement sur l’emploi à l’étranger

Source: The Conversation – in French – By Michael Boampong, Visiting Fellow, The Open University

Les gouvernements africains encouragent de plus en plus les jeunes à travailler à l’étranger. Pour lutter contre le chômage des jeunes dans leur pays, par exemple, le Ghana et le Kenya ont élargi leurs accords de mobilité de main-d’œuvre avec d’autres pays. Parmi ceux-ci figurent l’Espagne, le Qatar et des États des Caraïbes.

Les accords conclus avec les pays du Golfe concernent principalement les emplois dans les secteurs de la construction et des services. Mais les partenariats plus récents avec les pays des Caraïbes ciblent des professionnels qualifiés tels que les infirmières et le personnel de santé.

Ces accords peuvent créer des parcours structurés permettant aux personnes de travailler à l’étranger, souvent dans des secteurs où la main-d’œuvre est très demandée.

De nombreux pays africains comptent une population jeune importante et en pleine croissance qui peine à trouver des emplois décents. Parallèlement, les économies plus riches sont confrontées au vieillissement de leur population et à des pénuries de main-d’œuvre. Des données indiquent que 71,7 % des jeunes adultes (25-29 ans) actifs en Afrique subsaharienne occupent des emplois «précaires».

Dans le même temps, les pays d’Europe et d’ailleurs ont besoin de main-d’œuvre dans des secteurs tels que les soins, l’agriculture et le bâtiment. Mettre en relation les travailleurs avec les pénuries de main-d’œuvre à l’étranger semble offrir une solution pratique.

Mais une question plus profonde se pose. Quelles sont les conséquences à long terme pour le développement lorsque les gouvernements font de l’emploi à l’étranger une stratégie de développement économique ?

Nous étudions la gouvernance des migrations et les aspirations des jeunes au Ghana. Nous avons examiné comment les gouvernements, les acteurs internationaux et les jeunes appréhendent le rôle de la migration dans le développement.

Notre étude récente s’est appuyée sur une analyse documentaire, des entretiens avec des décideurs politiques et des acteurs du domaine de la migration, ainsi que sur une recherche ethnographique menée auprès de jeunes au Ghana. Elle a révélé que les décideurs politiques adoptent de plus en plus une perspective axée sur les « gains économiques ».

Ils considèrent la migration comme une source de transferts de fonds, de compétences et d’investissements. En revanche, les aspirations des jeunes à émigrer restent ancrées dans le manque d’opportunités et dans des réalités socio-économiques plus larges.

Notre étude s’est concentrée sur la gouvernance de la migration plutôt que sur les accords de mobilité de main-d’œuvre eux-mêmes. Elle soulève toutefois la question de ce qui se passe lorsque la perception de la migration comme une ressource économique commence à façonner la politique de mobilité de main-d’œuvre.

Les facteurs déterminants

Au Ghana, les transferts de fonds représentent 6 % du PIB du pays. En 2024, ce chiffre s’élevait à environ 4,6 milliards de dollars américains.

Ce montant était bien supérieur à la somme des investissements directs étrangers et de l’aide publique au développement cette année-là. Le développement de l’emploi à l’étranger est donc considéré comme un moyen d’accroître ces flux tout en allégeant la pression sur les marchés du travail nationaux.

La protection des travailleurs migrants illustre bien l’une des implications de ce phénomène.

Une étude récente menée au Kenya a montré comment les gouvernements peuvent encourager l’emploi à l’étranger même lorsque les protections accordées aux travailleurs migrants restent insuffisantes. Il s’agit là d’une préoccupation importante, mais qui passe à côté d’un enjeu plus large.

Les arbitrages plus généraux en matière de développement peuvent être moins pris en compte. Même lorsque les accords de mobilité de la main-d’œuvre sont relativement bien réglementés, ils peuvent néanmoins contribuer à des défis structurels au niveau national, tels que la perte de travailleurs qualifiés dans des secteurs critiques comme la santé et l’éducation.

Le Ghana en est un exemple clair. Le pays connaît déjà un exode important de professionnels de santé. Les données montrent que 400 à 500 infirmiers émigrent chaque mois ces dernières années pour travailler à l’étranger. Dans le même temps, les systèmes de santé nationaux restent sous pression, avec un ratio patients/personnel soignant élevé et des ressources limitées.

Cette situation a suscité de larges débats sur l’éthique du recrutement dans des pays déjà confrontés à des pénuries de personnel de santé. Encourager davantage la migration, même dans le cadre d’accords officiels, soulève des questions importantes. Les pays peuvent-ils maintenir des services essentiels tout en facilitant le départ de travailleurs qualifiés ? Et comment ces politiques affectent-elles les investissements à long terme dans le capital humain ?

Que se passe-t-il lorsque les migrants rentrent chez eux ?

Nos recherches soulignent également l’importance de considérer la migration comme un processus de développement plus large plutôt que comme un simple déplacement transfrontalier. À mesure que la mobilité de la main-d’œuvre s’étend, la question de savoir ce qui se passe lorsque les migrants rentrent chez eux prend de plus en plus d’importance. De nombreux migrants finissent par rentrer chez eux, apportant avec eux des compétences, de l’expérience et des ressources financières.

La migration de retour peut favoriser l’entrepreneuriat, l’innovation et le développement local. Mais ces résultats ne sont pas automatiques. Le Rapport mondial des Nations Unies sur la jeunesse et la migration suggère que les migrants de retour ont souvent besoin d’un soutien efficace à la réintégration et d’un accès à des opportunités économiques pour transformer les compétences et l’expérience acquises à l’étranger en atouts pour le développement local. Des politiques telles que la reconnaissance des compétences et l’accès au financement peuvent contribuer à rendre cela possible.

Repenser la mobilité de la main-d’œuvre

L’une des implications de nos recherches est que les politiques migratoires devraient s’inscrire dans des stratégies de développement plus larges plutôt que d’être jugées uniquement à l’aune de leurs retombées économiques immédiates. Cela ne signifie pas qu’il faille décourager la mobilité de la main-d’œuvre. Celle-ci devrait plutôt compléter (et non remplacer) les investissements dans le travail décent, le développement des compétences et des institutions publiques solides dans le pays d’origine.

La mobilité de la main-d’œuvre n’est donc pas négative en soi. Lorsqu’elle est bien conçue, elle peut contribuer tant au développement individuel qu’au développement national. Pour cela, il faut aller au-delà d’une approche étroite axée uniquement sur l’emploi à l’étranger.

Premièrement, des partenariats stratégiques entre les gouvernements, les employeurs, les établissements d’enseignement et de formation, les agences de recrutement et les organisations internationales sont essentiels. Cela pourrait passer par des programmes de formation conçus conjointement, la reconnaissance des qualifications et des accords dans le cadre desquels les pays de destination investissent dans la formation de travailleurs qualifiés dans les pays d’origine.

Deuxièmement, la réintégration doit être prise plus au sérieux. Offrir aux migrants de retour un accès au financement, à la formation et à des opportunités d’emploi peut aider à transformer les expériences de migration en atouts pour le développement économique local.

Troisièmement, la mobilité de la main-d’œuvre ne doit pas se substituer à la création d’emplois au niveau national, mais la compléter. Les gouvernements doivent continuer à investir dans des secteurs capables d’offrir aux jeunes un travail décent dans leur pays d’origine, plutôt que de compter sur la migration comme solution principale au chômage ou au sous-emploi des jeunes.

La question centrale est de savoir comment la migration s’inscrit dans une stratégie de développement plus large.

La mobilité de la main-d’œuvre peut créer des opportunités pour les individus et les familles. Mais elle ne peut se substituer aux investissements à long terme en faveur du travail décent, de l’éducation et de la transformation économique dans le pays d’origine.

Si elle est simplement considérée comme une solution à court terme au chômage, la mobilité de la main-d’œuvre risque d’aggraver les inégalités et d’affaiblir des systèmes déjà fragiles. Lorsqu’elle s’inscrit dans une stratégie de développement plus large, elle peut contribuer à une croissance plus inclusive et durable.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Migration de travail : pourquoi l’Afrique ne peut pas miser uniquement sur l’emploi à l’étranger – https://theconversation.com/migration-de-travail-pourquoi-lafrique-ne-peut-pas-miser-uniquement-sur-lemploi-a-letranger-288853

Décharges sauvages, décharges anciennes : comment surmonter la tentation de l’oubli ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Le Mans Université; Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Les décharges ont accompagné l’essor de la société de consommation, mais elles ne bénéficient d’un statut réglementaire que depuis 1975. Celui-ci a introduit un certain nombre d’obligations environnementales pour les nouveaux sites de traitement des déchets. Mais qu’en est-il des anciennes décharges ? Les tentatives d’inventaires réalisées restent loin d’être exhaustives, et le coût des opérations peut inciter les communes concernées à privilégier la voie de l’oubli. Des opérations de réhabilitation sont pourtant possibles.


Les décharges sauvages font partie de notre histoire et polluent silencieusement les sols. Le procès Nestlé Waters, dans lequel la multinationale est poursuivie pour ses décharges sauvages, en lien avec sa production d’eau en bouteilles plastique, l’a récemment rappelé.

Des milliers de bouteilles en plastique (473 000 mètres cubes pour les quatre sites concernés par le procès) ont ainsi été stockées illégalement, sans qu’aucune mesure ne soit prise pour empêcher la pollution des milieux.

Rappel des faits de l’affaire Nestlé Waters, où des milliers de bouteilles en plastique se sont retrouvées dans l’environnement.

Ce procès s’inscrit dans le cadre d’un problème national bien plus vaste, qui tient au fait que le l’invention réglementaire des décharges, soit finalement assez récente : elle date de 1975. Quelles sont ses implications pour la gestion contemporaine de ce qu’on nomme aujourd’hui « décharges sauvages » ? État des lieux.

La création réglementaire des décharges en 1975

La loi du 15 juillet 1975 relative à l’élimination des déchets et à la récupération des matériaux définit le déchet dans son premier article :

« Est un déchet au sens de la présente loi tout résidu d’un processus de production, de transformation ou d’utilisation, toute substance, matériau, produit ou plus généralement tout bien meuble abandonné ou que son détenteur destine à l’abandon. »

Elle impose un mode d’élimination caractérisé par la volonté de favoriser au maximum la récupération des « matériaux, éléments ou formes d’énergie réutilisables » (dans son article 15) et par celle d’éviter « les effets nocifs sur le sol, la flore et la faune, à dégrader les sites ou les paysages, à polluer l’air ou les eaux, à engendrer des bruits et des odeurs, et d’une façon générale à porter atteinte à la santé de l’homme et à l’environnement » (art. 2).

Cette loi importante est intervenue à un moment où le nombre de déchets croissait de façon exponentielle en raison du développement de la consommation de produits rapidement obsolètes. Les préoccupations environnementales étaient vives, tant dans les milieux scientifiques que dans certains secteurs de la société civile. Par exemple, l’essai la Société de consommation du sociologue Jean Baudrillard a paru en 1970.

Cette loi a imposé aux communes la responsabilité de la collecte et de l’élimination de leurs déchets. Depuis, il n’est plus possible de se débarrasser des déchets dans le premier trou venu ou de les jeter dans les cours d’eau. La décharge est une opération réglementée, et les sites qui accueillent les déchets sont soumis à autorisation administrative.




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Une réglementation qui ne règle pas entièrement le problème

Autrement dit, 1975 a vu l’invention réglementaire des décharges, qui existaient déjà de fait, mais sans aucun cadre contraignant. Cette loi a toutefois mis du temps à produire ses premiers effets sur les modes de gestion des déchets. En effet, les communes ont dû investir pour s’équiper en infrastructures adaptées : collecte, incinération, ou sites d’enfouissement agréés, quitte à se regrouper pour mettre en commun leurs déchets et leurs moyens de les gérer.

Mais même une fois déployée dans un maillage complet du territoire, ces « décharges agréées » ne règlent pas totalement, tant s’en faut, l’épineux problème du devenir des matières et des objets ayant perdu toute valeur. Et cela, pour trois raisons :

  • d’abord parce que le législateur a exclu de la loi de 1975 les effluents liquides et gazeux, qui peuvent pourtant occasionner de grands problèmes environnementaux. L’évacuation dans l’atmosphère des particules fines ou du CO₂, par exemple, n’est pas visée par la loi ;

  • mais aussi parce qu’il y a toujours des dépôts « sauvages », dont le nombre et le volume sont difficilement évaluables. Une économie criminelle s’est d’ailleurs développée autour de la prise en charge à faible coût de certains déchets ;

  • enfin, les décharges anciennes n’ont pas disparu avec l’instauration de la loi de 1975 qui, en instituant les « décharges agréées », a du même coup rendu toutes les autres « sauvages ». Elles sont qualifiées de « décharges brutes » dans les documents réglementaires.

Toutes ces anciennes décharges, grandes ou petites mais innombrables, continuent de retenir des déchets et des substances potentiellement toxiques.

Certaines ressurgissent brutalement. À la faveur de l’actualité, comme c’est le cas pour l’affaire Nestlé Waters, ou encore lorsqu’un pan de falaise abritant une ancienne décharge littorale menace de s’effondrer dans la mer et de libérer les déchets qu’elle contient, comme c’est le cas à Dollemard, près du Havre.

Fermée depuis vingt-cinq ans, la décharge de Dollemard au Havre (Seine-Maritime) va être traitée. Les travaux de réhabilitation ont commencé en juin 2026.

Malgré sa fermeture officielle au tournant des années 2000, Dollemard continuerait de déverser entre 30 et 80 m³ de déchets dans la mer chaque année.

Comment se débarrasser du passé ? Le regard des sciences sociales

Les sciences sociales ont plusieurs façons de définir le déchet. L’une d’entre elles le considère comme une trace du passé, d’ailleurs d’intérêt potentiel pour l’archéologie.

Longtemps, l’élimination des déchets par la mise en décharge a permis de croire que l’on pouvait éliminer le passé. Mais les objets font preuve de rémanence. Comment s’en débarrasser ?

Il existe deux manières de traiter du passé et de ses objets.

  • La première est de l’actualiser, c’est-à-dire de faire de ce passé un présent. C’est la procédure qui est utilisée avec la patrimonialisation (c’est-à-dire faire des déchets passés un objet d’étude du passé), la réhabilitation (c’est-à-dire la remise en état), ou encore le réemploi : les choses du passé sont traitées en fonction des besoins et des exigences du présent.

  • La seconde est simplement l’oubli.

Le traitement des décharges anciennes a précisément emprunté ces deux voies.




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Inventorier pour réhabiliter

En 1997, une directive a lancé une vaste opération de recensement des anciennes décharges, sous l’égide des préfets. L’ambition ? Que cet inventaire permette de contrôler le potentiel dangereux de ces décharges ou de les résorber.

Un peu plus d’un quart de siècle plus tard, plusieurs rapports officiels montrent que cette tentative comportait de très grosses lacunes. Le passage à l’action est resté bien trop timide.

Pour les décharges du littoral, comme celle de Dollemard près du Havre (Seine-Maritime), un vaste plan de résorption a débuté en 2022. La décharge de Dollemard, où plus de 400 000 tonnes de déchets ont été stockées, est ainsi en cours de réhabilitation. Il s’agit d’en retirer les déchets et de les envoyer vers des lieux d’oubli bien gérés, c’est-à-dire vers des centres d’enfouissement modernes où les risques de fuite vers l’environnement, en particulier vers les nappes phréatiques, sont contrôlés.

Mais faire disparaître une ancienne décharge ne consiste pas toujours à retirer les déchets. Ce n’est pas toujours possible : lorsqu’ils sont enfouis depuis plusieurs décennies, mélangés à la terre et répartis sur plusieurs mètres d’épaisseur, leur excavation, leur transport et leur traitement peuvent représenter un coût – humain et financier – colossal.




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Réhabiliter sans déplacer les déchets : l’exemple de Guêprei

Le cas de Guêprei, commune de l’Orne d’environ 150 habitants, montre concrètement ce que suppose la réhabilitation d’un site de petite taille, tant sur le plan technique que financier.

Son ancienne décharge communale occupait près de 3 800 mètres carrés à proximité du Meillon, un cours d’eau fragilisé par différentes pollutions. Après une étude des sols, le choix n’a pas été d’extraire tous les déchets, ce qui aurait représenté un coût que cette petite collectivité n’aurait pas pu supporter, mais de limiter leur contact avec les eaux de ruissellement tout en les maintenant sur place.

L’aménagement réalisé peut être décrit comme une forme de « sarcophage » : les déchets ont été confinés sous une épaisse couverture argileuse destinée à réduire les infiltrations et à isoler le dépôt. Le terme est imagé, mais il rappelle une réalité importante : la pollution n’a pas disparu. Elle a été stabilisée, recouverte et rendue moins susceptible de se diffuser.

Aménagement réalisé pour la requalification de l’ancienne décharge communale de Guêprei (Orne).
Syndicat mixte du bassin de la Dives/LinkedIn

Dans les documents institutionnels, l’opération n’est d’ailleurs pas présentée comme une dépollution, mais comme une « requalification » de l’ancienne décharge. Au-dessus et autour de cet espace confiné, le projet a consisté à créer une zone tampon humide artificielle. Celle-ci recueille une partie des eaux provenant des terrains agricoles voisins, ralentit leur écoulement et limite le transfert de nitrates, de phosphore ou de produits phytosanitaires vers le Meillon qui coule en contrebas.

Plan de l’aménagement réalisé.
Syndicat mixte du bassin de la Dives/LinkedIn

L’opération comprend également une plantation boisée, une valorisation paysagère du site et son intégration à un chemin de randonnée. La décharge devient ainsi presque invisible : elle prend l’apparence d’un espace naturel, alors même que les déchets demeurent sous la surface. La réhabilitation ne constitue donc pas un retour à l’état initial, mais la construction d’un nouvel équilibre technique, qui devra être surveillée dans le temps.

Le coût de l’opération atteint 70 000 euros. À l’échelle d’une commune de 153 âmes, cela représente plus de 450 euros par habitant. Ce chiffre reste théorique, puisque les travaux n’ont pas seulement financé directement par les seuls habitants – ils ont également été subventionnés à hauteur de 80 %. Mais elle permet de mesurer l’écart entre le coût d’une intervention environnementale et les ressources disponibles dans une très petite commune.

Cet exemple montre donc que les difficultés tiennent moins à un manque de volonté qu’à l’insuffisance des moyens financiers, techniques et administratifs. Diagnostiquer les sols, arbitrer entre excavation et confinement, mobiliser des financements, puis assurer le suivi du site supposent une ingénierie dont les petites communes disposent rarement.

La tentation de l’oubli, un mauvais calcul

La réhabilitation des anciennes décharges révèle ainsi une inégalité entre les territoires. Certains sites peuvent être traités parce qu’ils bénéficient d’un syndicat compétent et de financements adaptés. D’autres restent en place pendant des décennies, non parce qu’ils seraient sans danger, mais parce que leur traitement dépasse les capacités de la commune qui en a hérité. Dans ce cas, la politique de l’oubli peut être tentante.

Rendre publique l’existence d’une décharge oubliée soulève donc, pour une commune, toute sorte de difficultés matérielles et financières. Les petites communes n’ont pas les ressources budgétaires pour engager les opérations de dépollution qui pourraient se révéler nécessaires. Sans compter la perte de valeur du foncier : la présence d’une ancienne décharge peut rendre de vastes terrains inconstructibles ou non cultivables.

Les pollutions restant souvent invisibles, l’oubli est souvent la solution la moins coûteuse. Du moins dans l’immédiat, car la dissémination des substances toxiques aura très probablement un coût, en matière de gestion des eaux et de santé publique, aussi élevé que difficile à évaluer pour l’instant.

Il y a, par conséquent, urgence à identifier les anciennes décharges. Elles vivent encore dans les mémoires des gens qui les ont connues et utilisées avant la transformation imposée par la loi de 1975. Les personnes qui avaient 20 ans en 1975 sont aujourd’hui septuagénaires. Dans vingt ans, qui se souviendra ?


Cet article est issu du séminaire « Ce que les infrastructures font aux déchets – Regards des sciences sociales », organisé du 27 au 29 avril 2026 par le laboratoire ESO (CNRS, Le Mans Université) et le laboratoire Habiter le Monde (Université de Picardie Jules Verne).


Le projet SO RYLL-22-PERE-0011, mené dans le cadre du PEPR Recyclage de France 2030, est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Camille Dormoy a reçu des financements de l’ANR-22-PEPR-0011.

Mathieu Durand a reçu des financements de ANR-22-PEPR-0011, ainsi que de l’AMI CMA COMREVA

Denis Blot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Décharges sauvages, décharges anciennes : comment surmonter la tentation de l’oubli ? – https://theconversation.com/decharges-sauvages-decharges-anciennes-comment-surmonter-la-tentation-de-loubli-287891

Décès de Rudolph Marcus : est-ce la fin des théories analytiques élégantes ?

Source: The Conversation – in French – By Olivier Fontaine, Professeur de Chimie, et de sciences physiques, Université de Montréal

La triste nouvelle du 16 juillet dernier du décès de Rudolph Arthur Marcus, lauréat du prix Nobel de chimie en 1992, invite à revenir sur son héritage scientifique.


Au-delà de l’équation qui porte son nom, Marcus incarne une époque où l’ambition des chercheurs était de décrire des phénomènes complexes à l’aide de quelques équations élégantes.

Aujourd’hui, le paysage scientifique a profondément évolué. Les modèles d’intelligence artificielle apprennent directement à partir des données, et les prédictions peuvent parfois être obtenues sans qu’une théorie analytique complète ne soit disponible.

La disparition de Marcus soulève alors une question plus large : assiste-t-on à la fin de l’ère des grandes théories analytiques, au seul profit d’études théoriques à base de l’intelligence artificielle ?

Professeur au département de chimie et membre de l’Institut Courtois, de l’Université de Montréal, je mène des recherches sur le stockage de l’énergie dans les batteries au lithium. Mes travaux m’ont naturellement conduit à m’intéresser à la théorie de Marcus et l’intelligence artificielle.

Un homme âgé enseigne devant une classe
Le professeur Rudolph Arthur Marcus enseigne à l’université.
(Caltech Division of Chemistry and Chemical Engineering | Facebook), CC BY

Bibliographie abrégée : la persévérance avant la consécration

Né le 21 juillet 1923 à Montréal, au Canada, Marcus entreprend des études de chimie à l’Université McGill, où il obtient son doctorat en 1946.

En 1978, Marcus rejoint le California Institute of Technology, où il poursuivra le reste de sa carrière. Plus tôt, c’est pourtant le hasard d’une rencontre lors d’un congrès de l’American Chemical Society qui lui avait ouvert les portes de son premier poste universitaire, à l’Institut polytechnique de Brooklyn. Une anecdote qui rappelle qu’avant la reconnaissance se cache souvent une longue succession d’échecs : Marcus avait essuyé près de trente-cinq refus avant d’obtenir ce poste !

En 1992, Marcus reçoit seul le prix Nobel de chimie, alors que cette distinction était déjà le plus souvent partagée entre plusieurs chercheurs. Si cette récompense consacre l’importance exceptionnelle de ses travaux, certains estiment que d’autres pionniers auraient également mérité une telle reconnaissance. Parmi eux figure Revaz Dogonadze, chef de file de l’école soviétique du transfert d’électron.




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Rudolph A. Marcus s’est éteint le 16 juillet 2026, à Pasadena aux États-Unis, en Californie, à l’âge de 102 ans, proche de son 103e anniversaire.

Impact de la théorie de Marcus, de la chimie à la biologie

L’une des plus grandes réussites de la théorie de Marcus est sans doute d’avoir dépassé le cadre de la chimie. Initialement développée pour expliquer les réactions rédox en solution, elle s’est progressivement élargie à d’autres types de transfert d’électrons. Aujourd’hui, elle est utilisée pour comprendre des phénomènes aussi variés que la biologie, la corrosion des métaux, les cellules solaires, les batteries, ou encore les matériaux moléculaires.

Une réaction rédox est une réaction chimique qui correspond au cas précis d’un échange d’électron entre des molécules. La théorie du transfert d’électron de Marcus décrit justement comment un électron saute d’une molécule qui le possède à une autre qui peut le recevoir.

La théorie de Marcus est indispensable à certaines découvertes en biologie. Elle permet de comprendre comment les électrons circulent entre les protéines au cours de la photosynthèse, comment les cellules produisent leur énergie grâce à la respiration cellulaire, mais aussi comment fonctionnent de nombreuses enzymes impliquées dans les réactions rédox.

Par exemple, elle éclaire également les mécanismes moléculaires à l’origine des cycles rédox responsables de la toxicité de nombreux composés chimiques et médicaments.

Au-delà du vivant, l’une des prédictions les plus surprenantes de la théorie de Marcus est l’existence de la région inversée, longtemps considérée comme contre-intuitive. Cette zone inverse est fort utile en physique. La zone inverse de Marcus révèle qu’une réaction chimique possède une vitesse optimale, au-delà, elle peut ralentir malgré que les conditions soient plus favorables.

Cette prédiction paraissait si étonnante que de nombreux chercheurs la jugeaient irréaliste, c’était un peu comme annoncer qu’une résistance électrique pouvait devenir négative.

Ce n’est que plusieurs décennies plus tard que des expériences confirmèrent l’existence de cette région inversée de Marcus

Démonstration grand public de la célèbre équation de l’énergie de réorganisation

Au-delà de la zone inverse, l’une des contributions majeures de Marcus est le concept d’énergie de réorganisation. Faisons une expérience de pensée. Imaginons que nous puissions saisir une charge électrique entre nos doigts, un électron ou un ion, puis la déplacer lentement du vide vers un liquide.

Dans le vide, la charge crée autour d’elle un champ électrique, mais aucun atome, aucune molécule ne se déplace pour l’accueillir, car nous sommes dans le vide.

Dès que la charge pénètre dans le liquide, tout change. Les molécules environnantes ressentent son champ électrique. Elles tournent, se déplacent et s’ordonnent autour d’elle. Mais cette réorganisation n’est pas gratuite : elle demande une énergie de réorganisation.


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C’est précisément cette énergie que Marcus est parvenu à démontrer, en combinant les grandes lois de l’électrostatique avec les principes de la thermodynamique.

À contre-courant de son époque, alors que la révolution de la mécanique quantique transformait déjà la chimie théorique, Marcus choisit d’aborder le transfert d’électron sous un angle essentiellement électrostatique.




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L’élégance analytique à l’ère de l’intelligence artificielle

L’énergie de réorganisation de Marcus est née à une époque où un chercheur disposait essentiellement d’un stylo, de quelques feuilles de papier et d’une remarquable maîtrise des outils mathématiques.

La beauté de cette démarche ne résidait pas seulement dans le résultat final, mais dans le chemin qui y conduisait : une démonstration où chaque ligne découlait naturellement de la précédente, selon la logique implacable du raisonnement scientifique. « Soit A ; alors B. Si B est vrai, alors C. » Une succession d’étapes où les équations racontaient une histoire et révélaient les mécanismes cachés de la nature, qui se finissait par le fameux CQFD (ce qui fallait démontrer).

Le parcours de Marcus illustre une approche de la recherche devenue plus rare. Avant de chercher à publier, il a d’abord cherché à comprendre. Pendant plusieurs années, il s’est immergé dans les mathématiques et l’électrostatique, n’hésitant pas à interrompre ses propres recherches pour acquérir les outils théoriques qui lui manquaient. C’est cette culture scientifique patiemment construite qui lui permettra ensuite de révolutionner la compréhension du transfert d’électron.

Aujourd’hui, le paysage scientifique a profondément changé. L’intelligence artificielle permet souvent de prédire le comportement d’un système sans qu’une démonstration analytique complète soit nécessaire. L’objectif n’est plus toujours de trouver une équation élégante, mais d’exploiter d’immenses volumes de données pour construire des modèles capables de prédire.

Le départ de Marcus marque aussi, symboliquement, la disparition d’une génération de chercheurs pour qui la démonstration analytique constituait le cœur de la découverte scientifique. Une époque où la rigueur du raisonnement suffisait parfois à faire émerger une théorie appelée à transformer durablement notre compréhension du monde.

Marcus nous laisse une démonstration, mais à nous de préserver l’esprit du CQFD.

La Conversation Canada

Olivier Fontaine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Décès de Rudolph Marcus : est-ce la fin des théories analytiques élégantes ? – https://theconversation.com/deces-de-rudolph-marcus-est-ce-la-fin-des-theories-analytiques-elegantes-288251

Il n’y a pas si longtemps, les grillons chantaient dans le métro parisien

Source: The Conversation – France (in French) – By Christophe Bouget, Chercheur en écologie, spécialiste des insectes, Inrae

Grillon domestique _Acheta domesticus_. Mani_raab/iNaturalist, CC BY-NC

Saviez-vous que tous les grillons étaient gauchers ? Et que, jusqu’à il y a peu, on entendait leurs stridulations dans les couloirs du métro parisien, avant que les grèves et le béton les en fassent disparaître ? C’est ce que nous apprend l’entomologiste Christophe Bouget dans le chapitre qu’il consacre à Paris, dans son ouvrage À hauteur d’insectes. Un tour de France naturaliste, récemment publié aux éditions Quae. Nous en reproduisons un extrait ci-dessous.


Le déclin du grillon dans le métro s’expliquerait par le remplacement du ballast (en pierre volcanique) par des poutres en béton et par les grèves des conducteurs.

Ces deux facteurs auraient fait chuter la température ambiante, alors que le grillon tolère mal un séjour en dessous de 30 °C ! Les grèves et les confinements l’auraient également privé de détritus alimentaires.

L’étonnante histoire des grillons du métro parisien, vidéo du Parisien.

Un insecte devenu commensal de l’humain

Le grillon domestique (Acheta domesticus, ndlr), originaire des steppes d’Afghanistan, est arrivé dans le sud de la France au Moyen Âge comme passager clandestin avec le commerce des épices. Il aurait ensuite été apporté à Paris au début du XXe siècle, caché dans des cageots de légumes.

Un grillon domestique au chaud sur un mur de pierre.
otto_r/iNaturalist, CC BY-SA

Pour survivre aux hivers du nord de la France, il s’est réfugié dans les bâtiments, en particulier près des fours à bois des boulangeries. Les mesures d’hygiène et les fours électriques l’ont ensuite obligé à dénicher d’autres gites : dans les chaufferies des sous-sols, les brasseries, les serres et sur les décharges de déchets, où la fermentation produit de la chaleur.

Il a aussi colonisé le ballast du métro, où la température grimpe à plus de 30 °C en raison des frottements des wagons sur les rails. Dans les couloirs souterrains, ses œufs profitaient aussi de l’humidité des canalisations et des infiltrations.




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Un éboueur du métro

À l’état sauvage, A. domesticus est herbivore, comme la plupart des grillons, mais il est aussi détritivore et peut consommer toutes les matières organiques tendres : insectes morts ou vivants, fruits, céréales et graines, feuilles… Grâce à son régime alimentaire omnivore et généraliste, il est capable de prospérer dans des conditions changeantes.

Dans les galeries de métro, comme un véritable éboueur naturel, il se nourrissait de détritus organiques, de miettes, de papiers gras, de brins de laine… voire de mégots (alors que la nicotine est réputée répulsive pour les insectes).

Un animal de compagnie chanteur et combattant

En Europe, le grillon est un animal domestique familier depuis des siècles, et son personnage est présent dans de nombreux contes et fables.

En Chine et au Japon, les grillons enfermés dans de petites cages de bambou, sont depuis très longtemps appréciés pour leur chant à l’intérieur des habitations.

Alors qu’un grillon sauvage vit moins de trois mois, il peut survivre un an en tant qu’animal de compagnie.

En Chine, le combat de grillons par catégorie de poids dans des arènes miniatures fait l’objet de paris non clandestins et très populaires depuis 2 000 ans.

Déjà largement répandu à travers le monde, et doté d’une grande capacité d’adaptation, le grillon domestique pourrait passer des environnements urbains vers les zones rurales en profitant du réchauffement climatique, qui maintient des conditions extérieures favorables toute l’année. En tant que consommateur de graines, il y représenterait une sérieuse menace pour les stocks de denrées séchées.

Il vit principalement le jour, pour bénéficier de températures plus élevées, mais il peut être actif en début et en fin de nuit s’il fait suffisamment chaud. Il vole très rarement et creuse des galeries dans le sol pour se protéger des oiseaux et des grenouilles, ses principaux prédateurs naturels.

Tous les grillons sont gauchers

Seul le mâle stridule, pendant des heures, pour attirer les femelles. Toute la surface de ses deux ailes antérieures durcies en élytres est adaptée à la stridulation. Chaque élytre porte une bande de dents formant une râpe (l’archet), et un grattoir épaissi (le plectre) sur le bord extérieur.

Même si les deux élytres ont les mêmes structures, tous les grillons sont « gauchers » : c’est le frottement de l’archet de l’élytre droit sur le plectre gauche qui produit un son. Lorsque l’entomologiste Jean-Henri Fabre a tenté d’inverser le recouvrement des élytres, le grillon les remettait systématiquement dans la configuration du gaucher ! La vibration produite est amplifiée par résonance sur deux grandes plages membraneuses de l’aile, la harpe et le miroir.

Le son dépend de la vitesse de frottement et du volume de l’espace maintenu entre l’aile et l’abdomen. L’intensité et la fréquence des impulsions sonores augmentent avec la taille du mâle au sein d’une population. La femelle, qui perçoit les vibrations grâce à une membrane de la cuticule localisée sur les tibias des pattes antérieures (le tympan), sait reconnaître les sons caractéristiques des grands mâles.

Entre stridulations et combats

Les femelles choisissent également leur partenaire en fonction de sa capacité à se battre. Lorsqu’un mâle viole les frontières du territoire d’un autre, le mâle autochtone émet un sifflement court et agressif. Si l’adversaire s’attarde, les mâles s’affrontent pour régler le droit de propriété. Le combat se déroule selon une séquence stéréotypée : escrime avec les antennes, prise de mandibules, coups de tête et coups de patte, lutte au corps à corps et morsures, jusqu’à la fuite du perdant. À la fin du combat, le vainqueur stridule un chant d’appel pour attirer les femelles.

Combat entre deux grillons mâles.

Lorsqu’une femelle s’approche et lui touche l’antenne, le mâle émet un chant de parade nuptiale. L’accouplement n’implique pas d’insémination interne. Le mâle dépose une ampoule gélatineuse de sperme (le spermatophore) à la base de la tarière de la femelle, qui capte cette petite capsule à l’aide de ses valves génitales. Le transfert du sperme dans ses voies génitales se fait lentement par diffusion. Au moyen de son ovipositeur incurvé, long de 12 mm et rigide, la femelle pond ensuite 1 500 œufs, individuellement ou en groupe, dans un sol humide.

Les larves ressemblent à des adultes miniatures, mais leurs ailes antérieures ne deviennent rigides qu’après la dernière mue, après trois mois de développement.

Dans le monde entier, A. domesticus est l’un des insectes les plus fréquemment élevés, pour l’alimentation des animaux insectivores, mais aussi de l’être humain. En Asie, de nombreuses espèces locales de grillons garnissent les assiettes. En Europe, depuis 2023, il est autorisé sous forme de farine dans les plats de consommation humaine.




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The Conversation

Christophe Bouget ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Il n’y a pas si longtemps, les grillons chantaient dans le métro parisien – https://theconversation.com/il-ny-a-pas-si-longtemps-les-grillons-chantaient-dans-le-metro-parisien-288142

De 1940 à 1944, quel véhicule roulait en l’absence de pétrole ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Hervé Joly, Directeur de recherche en histoire contemporaine, Université Lumière Lyon 2; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Garage de bicyclettes aux portes de l’hippodrome de Longchamp, à Paris en juillet 1941. Bibliothèque historique de la ville de Paris, NN-013-07906-F, André Zucca, Fourni par l’auteur

L’invasion de la France en 1940 par l’Allemagne nazie et la constitution du régime de Vichy donnent un coup de frein à l’essor de l’industrie automobile. Entre restriction de pétrole, création d’autorisations pour circuler ou limitation de véhicules habilités, comment les Français et les Françaises se déplaçaient-ils durant l’Occupation ?


La France de 1938 ne comptait que 1,8 million de voitures particulières en circulation, contre 39,5 millions aujourd’hui. Avoir une automobile est alors un privilège rare, sans qu’il ne soit réservé aux catégories les plus favorisées. Il y a des voitures dans les campagnes les plus reculées ; des commerçants, des artisans voire des agriculteurs en possèdent. Elles jouent déjà, au côté des trains locaux ou des autocars, un rôle important pour la desserte et l’approvisionnement des territoires.

L’entrée en guerre en septembre 1939 entraîne des restrictions à la consommation de carburants pétroliers. Elle donne la priorité aux besoins de l’armée, mais la circulation d’une automobile privée reste libre.

La défaite de juin 1940 change la donne. La France métropolitaine se retrouve sans autres ressources pétrolières que ses stocks stratégiques, qui représentaient à peu près deux mois de consommation habituelle de carburants autos, et des rares contingents que l’Allemagne nazie, elle-même en pénurie, veut bien lui acheminer pendant quatre ans – essentiellement depuis la Roumanie, soit 3 à 4 % des consommations de 1938.

Dans un livre récemment paru, je montre l’impact considérable que ces pénuries ont eu sur les différents modes de transport, tous plus ou moins dépendants des carburants pétroliers. Nous nous intéresserons ici au cas de l’automobile.

Semblant de souveraineté nationale

Des mesures drastiques sont prises pour réduire la circulation automobile. Les Allemands le font dès les premières semaines dans leur zone d’occupation. Les autorités de Vichy, selon ce qui devient leur pratique habituelle, s’empressent d’emboîter le pas pour garder un semblant de souveraineté nationale en étendant les restrictions à l’ensemble du territoire.

Une « loi » (avec des guillemets dans la mesure où, comme toutes les lois de Vichy, elle n’a jamais été votée par aucune assemblée démocratique…) du 27 août 1940 soumet la circulation automobile à l’obtention d’une autorisation spéciale. Les seuls bénéficiaires en sont :

« Les véhicules strictement indispensables au fonctionnement des services publics ou d’intérêt public, des services du ravitaillement et des exploitations présentant un intérêt essentiel pour la vie du pays. »

Un arrêté du 29 août précise que cette restriction s’applique immédiatement aux véhicules automobiles circulant à l’essence ou au gasoil. Pour les véhicules ne relevant pas des services publics, les autorisations ne peuvent être données qu’à titre temporaire.

Usages strictement professionnels

Autorisation temporaire de circuler, département de la Dordogne, 9 septembre 1940.
Archives départementales de la Dordogne, 14J56, fonds du comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale., Fourni par l’auteur

Reste à cerner les « besoins essentiels ». Une circulaire les définit plutôt par défaut, en précisant tout ce qui n’en est pas. L’usage d’une autorisation de circuler est expressément exclu pour « effectuer un voyage touristique ou une promenade familiale, aller à la chasse ou à la pêche, se rendre au restaurant, au café, au théâtre, au cinéma, au terrain de sport, à tout lieu de distraction et de plaisir, se rendre aux offices du culte », mais aussi « pour aller de son domicile à son lieu de travail (sauf cas spéciaux autorisés) ».

L’idée est de ne réserver la circulation qu’à des usages strictement professionnels. Cela justifie des restrictions de jours ou d’horaires. Les autorisations accordées ne sont généralement pas valables le dimanche ou en soirée. Elles sont souvent attribuées pour un périmètre restreint, un arrondissement ou un département.

Dans une société qui entend renvoyer les femmes à la maison, circuler accompagné est, pour un homme, d’emblée perçu comme suspect. Malheur à ce fonctionnaire de Vichy qui se fait arrêter un soir à circuler sur une route de l’Allier avec sa secrétaire. Des débats sans fin animent les autorités préfectorales chargées d’attribuer les autorisations sur les professions qui ont véritablement besoin d’une autorisation. Ce ne serait pas le cas pour l’épicier détaillant livré par des grossistes.

Lettre de Paul Claudel au préfet de l’Isère, 4 mai 1942.
Archives départementales de l’Isère, 3S2/28, Fourni par l’auteur

De même pour un agent d’assurances ou un expert-comptable. En revanche, un charcutier peut y avoir droit s’il fait des tournées. Pour les notaires, les avocats ou les médecins, tout dépend de leur activité.

La circulation des taxis, interdite à Paris, est très restreinte en province, avec des contingentements en carburant et des usages limités à des nécessités avérées, personnes malades ou femmes enceintes. On rétablit, avec un succès limité, les fiacres ou on développe des vélo-taxis.

Un ratio de 173 véhicules pour 100 000 habitants

Ces restrictions générales tendent à se durcir au fil de la période. En 1943, un département n’a, en principe, droit qu’à 173 véhicules pour 100 000 habitants. On s’efforce d’en laisser plus ou moins un par commune, au maire ou à un professionnel, à charge pour lui d’assurer le ravitaillement ou les transports sanitaires d’urgence. Les préfectures croulent sous les demandes d’autorisations exceptionnelles pour tel ou tel déplacement plus ou moins justifié. Les services de gendarmerie multiplient les contrôles d’autant plus faciles que les routes sont désertes.

Vélos-taxis à la gare de Lyon, Paris, 1941.
Bibliothèque historique de la Ville de Paris, NN-013-08536-F, André Zucca, Fourni par l’auteur

Une restriction supplémentaire porte sur les cylindrées. Seuls les véhicules de moins de 14, puis de 12 chevaux, moins gourmands en carburant, peuvent en principe bénéficier d’une autorisation. Là encore, prestige de la fonction oblige, les dérogations sont légion. Le secrétaire d’État à la présidence du Conseil Jacques Benoist-Méchin a le droit de circuler avec sa Cadillac 33 CV. Le savant lyonnais Auguste Lumière, choyé par le régime, peut encore en 1944 utiliser sa Hotchkiss 18 CV.

Pas d’exception pour les véhicules électriques

Les restrictions à la circulation ne sont prévues au départ que pour les véhicules circulant aux carburants pétroliers. Ceux utilisant des carburants alternatifs, gaz de ville, gazogène ou au charbon de bois, ne sont pas concernés. Dès décembre 1940, ils sont soumis aux mêmes restrictions, dans la mesure où ils sont affectés par d’autres pénuries, de lubrifiants et de pneumatiques.

En revanche, les véhicules électriques bénéficient d’un sursis. Le début de l’Occupation est marqué par un engouement pour cette motorisation qui avait, dans les premiers temps de l’automobile, rivalisé avec le moteur à combustion, avant d’être abandonnée, pénalisée par sa faible autonomie.

La voiture électrique conçue par Pierre Faure.
Magazine « Pour elle », 4 septembre 1940, Fourni par l’auteur

De nombreux constructeurs lancent des prototypes ; des garages proposent des conversions de véhicules. Dès mars 1941, la circulation des automobiles électriques est soumise aux mêmes restrictions. Elles souffrent des pénuries communes aux autres véhicules, d’autant que les pneumatiques s’usent plus vite avec le poids des batteries au plomb.

En juillet 1942, toute fabrication de véhicules électriques, trop gourmande en matières premières, est interdite. Seules 700 voitures de tourisme sont mises en circulation, alors qu’on en espérait des milliers. Leurs piètres performances affectent durablement l’image de cette motorisation, qui entre ensuite dans plusieurs décennies de sommeil.




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Les débuts prometteurs de la voiture électrique au XIXᵉ siècle


Parenthèse vers le tout-automobile

Les restrictions croissantes à la circulation automobile ont beaucoup affecté son usage bourgeois. Finis les trajets protégés dans un habitacle protégé pour se rendre au bureau, sortir le dimanche à la campagne ou aller en vacances à la montagne ou sur la côte.

Toutes les catégories sociales en sont réduites à pédaler sur des bicyclettes qui souffrent également des pénuries de pneumatiques, à s’entasser dans des tramways électriques dans les villes où ils existent encore ou dans des trains d’autant plus bondés qu’il n’y a jamais eu, comme ce sera le cas pendant la crise sanitaire de 2020, de restrictions ou de priorités à leur utilisation. On se déplace toujours beaucoup, mais dans des conditions de plus en plus dégradées.

Emploi de l’expression « vol de vélo/bicyclette » dans le quotidien la Dépêche du Berry, 1935-1944.
Retronews, Fourni par l’auteur

Les restrictions de circulation ont eu des bienfaits, comme la réduction de la pollution urbaine ou de la mortalité routière, qui n’ont guère été perçus par les contemporains. L’engouement pour la bicyclette ou les transports en commun n’ont pas eu de prolongements après le retour, dans l’après-guerre, de l’abondance pétrolière.

Les services des Ponts et Chaussées continuent de voir l’avenir avec des routes de plus en plus consacrées à l’automobile et de plus en plus larges. La période est propice, à défaut de beaucoup de travaux réalisés, à prévoir déviations, voies rapides ou autoroutes. L’Occupation n’a été qu’une parenthèse vers le tout-automobile des Trente Glorieuses.

The Conversation

Hervé Joly ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De 1940 à 1944, quel véhicule roulait en l’absence de pétrole ? – https://theconversation.com/de-1940-a-1944-quel-vehicule-roulait-en-labsence-de-petrole-283801

Dans l’Antiquité, les Grecs n’étaient pas tous bodybuildés !

Source: The Conversation – France (in French) – By Lydie Bodiou, Maîtresse de conférence en histoire ancienne, Université de Poitiers

Héraclès et Géras (personnification de la vieillesse). Pelikè (amphore dont la panse s’évase vers le bas) attique à figures rouges provenant de la nécropole de la Banditaccia (Italie), tombe 432, vers 480 avant notre ère, inv. 48238, Musée de la Villa Giulia, Rome. Photo : Lydie Bodiou , Fourni par l’auteur

Le corps tendu par l’effort, les muscles saillants sous une tension presque palpable, les membres proportionnés d’une harmonie parfaite, la statue du Discobole s’offre à l’admiration du visiteur du Musée national romain. Symbole de l’idéal esthétique grec, cette représentation de l’athlète incarne la beauté physique et morale, une perfection masculine longtemps pensée comme constitutive de l’Antiquité grecque.


L’image de l’athlète peuple aujourd’hui nos musées et nos films, éduque les regards dans les jeux vidéo, inspire les designers et les publicistes et façonne un imaginaire contemporain. Mais celui-ci n’est pas né au XXIᵉ siècle, il a traversé les siècles depuis l’Antiquité, construit dès le VIᵉ siècle avant notre ère.

Les cités grecques produisent des modèles normatifs masculins, ceux de leurs citoyens. Ces corps d’hommes libres se déclinent à l’envi dans le paysage des villes, dans les nécropoles et sur les places publiques avec la statuaire, dans l’intimité des maisons avec la céramique peinte, dans les écoles comme modèles de force et de courage à atteindre, glorifiés par la poésie d’Homère ou les odes de Pindare au banquet… Les citoyens doivent être conformés, maîtrisant leurs pulsions grâce à la philosophie, sans failles et sans peur, hâlés et musclés par l’exercice physique au grand air dans les gymnases et les palestres.




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Les hommes doivent répondre à des modèles éducatifs qui accompagnent et déterminent leur place dans la cité : la guerre, la politique et une grande partie de l’économie sont des domaines du masculin. Le petit garçon, puis le jeune homme, l’imaginaire nourri par les récits homériques, façonné par l’effort physique, s’éduque sous le regard de la communauté, familiale et civique. Entre admiration et injonction, compétition acharnée et moqueries pour ceux qui défaillent, un idéal se construit, celui des élites. Dès le VIᵉ siècle, il est fondé sur la kalokagathia, la « beauté-bonté » qui lie une forme de supériorité corporelle et morale réservée à une minorité.

Les travaux récents en histoire ancienne interrogent ce modèle mais s’intéressent aussi aux autres : les citoyens ordinaires, ceux contraints au travail laborieux (paysans, artisans, marchands), ceux vieillissants, pauvres ou blessés que les performances du corps excluent, ceux qui statutairement (esclaves, métèques, étrangers, Barbares) ne possèdent pas de droits politiques… Les approches en étude de genre, qui jusqu’alors étaient surtout tournées vers les femmes, éclairent désormais les masculinités plurielles, considérant aussi les hommes comme des êtres sexués.

Quand le corps est empêché

Dans la Grèce des cités, la masculinité idéale repose sur un corps fort, beau, maîtrisé, utile. Pourtant cette norme esthétique, politique et symbolique est pour beaucoup inatteignable. Certains parce qu’ils sont malades (physiquement ou mentalement), handicapés de naissance ou invalides de guerre, etc., ou d’autres plus ordinaires, s’en écartent simplement : leur corps ou leur condition ne répond pas aux canons de la perfection. Un soldat estropié ne peut plus combattre, un pauvre use sa vie au labeur, un artisan aux mains déformées peine à travailler, un fou brise les liens familiaux et sociaux.

Mendiant assis sur un rocher, figurine en bronze, IIIᵉ siècle avant notre ère, Berlin, Antikensammlung Museum, inv. 30894.1.

Les déficiences, les défaillances, les fragilités physiques ou psychologiques empêchent de remplir parfois certains devoirs de citoyen, de père de famille ou simplement d’homme, de répondre à la totalité des attentes que la société impose : nourrir sa famille en travaillant ou en dirigeant ses esclaves, remplir son devoir militaire quand on est mobilisable de 20 à 60 ans et que les guerres sont communes, prendre la parole dans les assemblées politiques, les repas en commun ou les fêtes de la cité, ces temps marquant de la vie communautaire. Ces figures de la vulnérabilité peuvent être brocardées au théâtre ou lors de procès, mais aussi accompagnées, prises en charge par les familles qui les soutiennent, parfois même assistées par les cités, comme les invalides de guerre qui touchent une indemnité.

Le corps empêché ou entravé incarne les limites d’un modèle où la force physique et la maîtrise de soi induisent des qualités et des valeurs morales. Entre contrôle et soin, la cité et le groupe familial entourent les hommes de toutes les attentions car ces vulnérabilités affichent une vérité gênante, celle d’une masculinité précaire. Tous les Grecs n’étaient pas de vaillants Achilles ou des Ulysses rusés et tous ne possèdent pas l’andreia, « la virilité », le « courage », cette qualité attendue d’eux. Pourtant, leur statut n’est pas remis en cause, ils demeurent citoyens, quelles que soient leurs failles.

Il n’y a donc pas une façon d’être homme en Grèce ancienne, mais une pluralité de masculinités, selon les époques, les cités, les statuts, les richesses, mais aussi selon les moments ou les accidents de la vie.

Quand le corps trahit

Si l’histoire de l’art a popularisé une image lissée des corps grecs, jeunes, « bodybuildés », harmonieux, d’autres figures masculines existent. L’espérance de vie, relativement courte, n’est pas celle de nos sociétés contemporaines, la guerre et la maladie y font des ravages. Les cités grecques comptent pourtant des personnes âgées et parfois de grands vieillards.

Leur place est ambiguë, entre sagesse du vécu et dépérissement des forces physiques. Certaines cités, comme Sparte ou Cyrène, valorisent ces hommes d’expérience en leur confiant des fonctions politiques de premier plan. Mais, plus souvent, la vieillesse est mal aimée et redoutée. Ses caractérisations en témoignent : elle est « pénible », « cruelle », « haïssable », elle est « l’antichambre de la mort ».

Homme chauve tenant une bourse discutant avec un jeune homme, fragment de kylix attique à figures rouges, 490-480 avant notre ère, MET NY, inv. 2011.604.6801.
Source : L. Bodiou, Fourni par l’auteur

La littérature antique évoque moins le mauvais caractère ou l’esprit ralenti que les transformations physiologiques et physiques : la calvitie et la canitie effacent la belle chevelure signe de force et de puissance, les rides remplacent le beau hâle acquis par l’effort au grand air, l’embonpoint ou l’émaciation altèrent la stature, la surdité, la vue affaiblie ou la voix éraillée entravent le quotidien, les tremblements ou la faiblesse rendent dépendants en limitant la capacité de travail.

Deux traits stigmatisants sont fréquemment cités : la perte des dents et l’impuissance. Le nombre de dents servirait même à donner l’âge d’un individu. Surtout, la perte des capacités sexuelles ébranle la place des hommes dans la société. Alors que la sexualité des épouses et des filles est scrutée pour garantir la légitimité des lignées, celle des hommes affirme leur domination sur les autres groupes sociaux : les jeunes garçons, les prostitués des deux sexes, les esclaves. Ne plus participer aux plaisirs d’Aphrodite, les aphrodisia, c’est perdre un peu de sa masculinité.

Les vieillards ne sont pas les seuls à incarner la faillite de la virilité triomphante. La laideur souvent utilisée en contrepoint pour exalter les modèles héroïques apparaît déjà lors de la guerre de Troie opposant des héros, grands, beaux, forts et véloces. Thersite, un simple soldat en est l’exemple frappant : il n’hésite pas attaquer les décisions des rois et à les injurier. Homère en dresse un portrait physique et moral sans concession : « le plus laid qui soit venu sous Ilion » louche, boite, a les épaules voûtées, les cheveux rares, la voix aiguë.

Le sort qui lui est réservé montre le regard porté sur les laids dans les cités : la moquerie des héros dégénère en violence et en coups. Avec constance, au fil des siècles, les sources s’inspirent de cette description homérique. Si hommes et femmes sont également marqués par la laideur, celle-ci sert surtout à souligner des failles morales. Esthétique et éthique sont ici particulièrement liées. Une exception notable : le philosophe Socrate. Son physique reconnaissable (yeux obliques et globuleux, nez camus et narines retroussées, lèvres épaisses, « bouche plus vilaine que celle d’un âne », front dégarni), évoque celui d’un silène. Il invite alors à la réflexion : il ne faut pas s’attacher à ce que l’on perçoit en apparence, mais s’ouvrir à la philosophie.

En Grèce ancienne, le corps d’un homme est le baromètre de la vie sur lequel repose la destinée comme la réputation. Longtemps pensé au travers de quelques critères normatifs, il a forgé des modèles masculins dont nos sociétés seraient les héritières. Beau, jeune, fort, entraîné et performant, le corps du citoyen est avant tout utile : il combat, gère la politique et protège sa famille.

Cette masculinité s’affirme autant par sa domination sur les femmes que par son opposition à d’autres hommes : les pauvres, les vaincus, les malades, les vieillards, les laids, etc., tous les perdants de la cité, mais aussi les citoyens ordinaires, ceux qui ne font pas parler d’eux et échappent grandement aux approches historiennes.


Lydie Bodiou et Véronique Mehl ont dirigé le Dictionnaire des masculinités en Grèce ancienne, paru aux éditions PUR.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Dans l’Antiquité, les Grecs n’étaient pas tous bodybuildés ! – https://theconversation.com/dans-lantiquite-les-grecs-netaient-pas-tous-bodybuildes-285079

Les robots agricoles annoncent-ils vraiment une nouvelle révolution ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Mohammad Naim, Doctoral Researcher, Université de Technologie de Compiègne (UTC); UniLaSalle

Dans une parcelle de salades, un robot de désherbage autonome avance entre les rangs. Grâce à ses capteurs embarqués, il identifie les mauvaises herbes au plus près des cultures et les élimine, plante par plante. Là où les agriculteurs recourent traditionnellement aux herbicides ou à un désherbage manuel coûteux en main-d’œuvre, la machine intervient avec rapidité et précision. Cette technologie annonce-t-elle une nouvelle étape vers une agriculture plus agroécologique ? Voici quelques éléments de réponse.


Les robots attirent aujourd’hui tous les regards dans les salons agricoles. Ils incarnent une promesse séduisante : moins de pénibilité, moins d’intrants (herbicides, pesticides, engrais…), plus de précision, davantage de données et, peut-être, une agriculture agroécologique et plus durable.

Mais cette démonstration technologique laisse une question essentielle en suspens : qu’est-ce qui pousse réellement les agriculteurs à adopter ces machines et les déployer dans leurs exploitations agricoles ?

Des robots au service de l’agroécologie ?

Un robot agricole n’est pas une simple machine motorisée. Il « voit », se déplace, mesure et agit, souvent sans intervention humaine directe. Grâce à des capteurs et des algorithmes, il peut reconnaître des plantes, se repérer dans une parcelle et intervenir de façon ciblée.

Cette capacité à combiner perception, décision et action le distingue des machines agricoles classiques. Ce n’est plus seulement un outil exécutant une tâche, mais un système connecté qui alimente et mobilise des bases de données, souvent hébergées sur des plates-formes numériques ou dans le cloud, et qui s’insère ainsi dans l’organisation du travail agricole.

Par ailleurs la robotique agricole est régulièrement présentée comme un levier de transition agroécologique. En permettant des interventions plus précises, ces machines peuvent réduire l’usage des intrants, limiter les passages d’engins lourds et favoriser des pratiques agricoles plus fines. Elles sont ainsi susceptibles de contribuer à plusieurs principes de l’agroécologie, notamment la santé des sols, la biodiversité, les synergies entre opérations agricoles et, dans une moindre mesure, le recyclage (utilisation des ressources renouvelables).

Robot Orio de Naïo Technologies, équipé d’une bineuse pour le désherbage mécanique des cultures en rangs.
Mohammad Naim, Fourni par l’auteur

Le désherbage sélectif est l’exemple le plus visible. Plutôt que de traiter toute une surface, le robot intervient au plus près de chaque plante, soit mécaniquement, soit par pulvérisation ciblée, soit encore par traitement thermique de la mauvaise herbe. Cette précision permet de limiter les intrants chimiques ainsi que les risques de transfert vers l’environnement.

Les robots plus légers peuvent également limiter le tassement des sols, un problème majeur lié au passage répété d’engins lourds. Des machines de petite taille, comme certains robots semeurs, peuvent être déployées en flotte sur une même parcelle, répartissant ainsi les charges au lieu de les concentrer.

L’intérêt des robots agricoles ne se limite pas à l’automatisation des opérations culturales. En observant régulièrement les parcelles, les robots peuvent aider à mieux ajuster les interventions. Ils sont en mesure de repérer des zones de stress hydrique, de détecter certaines maladies, de suivre la croissance des cultures et de fournir des informations utiles à la décision. Déployés à grande échelle, ils pourraient ainsi contribuer à la mise en place de véritables réseaux de surveillance agronomique, capables de signaler rapidement certaines anomalies et d’améliorer le suivi des cultures.

Mais sur le terrain, la prudence s’impose. La plupart des robots actuels restent conçus pour des environnements relativement simples : rangs réguliers, cultures homogènes, parcelles bien structurées. Or l’agroécologie repose précisément sur la diversité : rotations longues, associations de cultures, agroforesterie, haies, couverts végétaux, paysages plus hétérogènes. Dans ces conditions, un robot performant en monoculture bien alignée peut rapidement montrer ses limites dans des systèmes plus complexes.

Ce que disent les enquêtes auprès des agriculteurs

Pour mieux comprendre ce qui pousse les agriculteurs à s’équiper en robots agricoles, notre unité de recherche InTerACT a mené une enquête auprès de 281 agriculteurs. Notre analyse, issue des sciences agronomiques et humaines, visait à évaluer le rôle des perceptions des agriculteurs et de leur environnement social dans la décision d’adopter, ou non, ces technologies.

Le principal enseignement est clair : les agriculteurs n’adoptent pas un robot parce qu’il est « futuriste », mais parce qu’ils le jugent utile. Cette utilité perçue repose sur des critères très concrets : la capacité du robot à réaliser correctement une tâche, la qualité du travail produit et la possibilité d’en observer les bénéfices dans la pratique.

Autrement dit, il ne s’agit pas de disposer d’une machine qui “incarne l’innovation”, mais d’un outil efficace. Les agriculteurs veulent savoir par exemple si le robot désherbe bien, s’il fait gagner du temps, s’il réduit les coûts, s’il est fiable et si l’investissement est rentable.

La facilité d’usage joue également un rôle, mais elle reste secondaire : une interface simple ne compense pas une machine mal adaptée aux réalités du terrain. L’influence sociale existe aussi, mais de façon limitée : l’intérêt des pairs ou des conseillers peut susciter de la curiosité, sans suffire à modifier l’évaluation de l’utilité. Donc moins d’importance de l’effet « tracteur neuf » (l’enthousiasme suscité par l’arrivée d’un nouvel équipement qui fait que les utilisateurs sont généralement plus enclins à l’utiliser, à s’y intéresser et à en valoriser les bénéfices).

Robot AIGRO UP de la marque Aigro, équipé d’un plateau de tonte pour l’entretien des interrangs viticoles.
Mohammad Naim, Fourni par l’auteur

Les enquêtes montrent également que l’adoption des robots ne se fait pas par hasard. Elle varie selon les systèmes de production, le niveau d’éducation et la structure des exploitations. Les grandes cultures et certaines productions spécialisées, plus mécanisables, se montrent plus favorables, tout comme les exploitations sociétaires ou collectives, souvent mieux dotées en capital. L’âge et l’expérience jouent, en revanche, un rôle plus limité.

Ce constat renvoie à un enjeu central : la robotique agricole n’est pas seulement une question technique, mais aussi une question d’accès. Si ces équipements restent principalement adoptés par les exploitations les mieux capitalisées, la « révolution agroécologique » annoncée risque surtout d’amplifier les écarts existants.

Des machines encore limitées

Les robots agricoles progressent rapidement, mais ils se heurtent encore à plusieurs limites. La première est technique : un champ est un environnement complexe et changeant. Il y a de la boue, des cailloux, des pentes, des plantes irrégulières et de nombreux imprévus. Dans ces conditions, faire fonctionner une machine autonome de façon fiable reste un défi.

La seconde limite est économique. Les robots sont encore coûteux, souvent entre 50 000 et 300 000 dollars (soit entre 43 300 et 260 000 euros), auxquels s’ajoutent la maintenance, la formation et les risques de panne. Même s’ils peuvent permettre des économies sur le long terme (diminution des besoins en travail manuel, d’une utilisation plus précise des ressources et d’une meilleure efficacité des opérations agricoles), l’investissement reste important et risqué pour de nombreuses exploitations. Le coût constitue actuellement un frein à l’adoption, mais son importance doit être relativisée, car les effets d’apprentissage et d’échelle liés à la diffusion de la technologie pourraient entraîner une diminution progressive des coûts unitaires.

La troisième limite concerne l’organisation du travail. Adopter un robot, ce n’est pas seulement acheter une machine : c’est aussi changer ses habitudes, ses calendriers et ses compétences. Cela pose aussi des questions nouvelles, notamment sur l’utilisation des données produites et sur la dépendance éventuelle à des fabricants ou à des logiciels propriétaires.

Enfin, il existe une dimension plus politique. Pour que la robotique s’insère réellement dans les systèmes agricoles, notamment les plus durables, elle doit s’accompagner de démonstrations en conditions réelles, de formations, de solutions collectives, de services de maintenance territorialisés et d’une implication des agriculteurs dans sa conception.

Vers une agriculture plus humaine ou plus automatisée ?

La question n’est pas tant de savoir si les robots remplaceront les agriculteurs, une idée qui relève davantage de la fiction que de la réalité, que de comprendre quel type d’agriculture ils contribuent à façonner.

Selon les conditions de leur développement, deux trajectoires se dessinent. Dans un premier scénario, les robots prolongent les logiques de l’agriculture industrielle : agrandissement des surfaces, standardisation des pratiques, captation des données et dépendance accrue à des systèmes techniques.

Dans un autre, ils peuvent devenir des outils au service de systèmes plus diversifiés, plus précis et moins pénibles, en accompagnant des pratiques plus fines et plus écologiques.

Des pistes alternatives émergent : robots partagés à plusieurs, flottes coopératives, outils open source ou dispositifs adaptés à des systèmes plus complexes. Mais ces trajectoires restent encore minoritaires.

Cette perspective reste toutefois conditionnelle. Le potentiel agroécologique des robots agricoles ne découle pas de la technologie elle-même, mais des modalités de son intégration dans les systèmes de production. Selon les contextes et les finalités poursuivies, ces technologies peuvent soutenir la réduction des intrants et une meilleure mobilisation des processus écologiques, ou répondre principalement à des objectifs d’efficacité technico-économique. Elles peuvent également transformer l’organisation du travail, redistribuer les compétences et générer de nouvelles dépendances aux infrastructures numériques et aux acteurs qui les contrôlent.

Une révolution, à condition de choisir son cap

Les robots agricoles annoncent peut-être une nouvelle révolution agricole. Mais une révolution ne se mesure pas au nombre de capteurs embarqués. Elle se mesure à ce qu’elle transforme réellement : le travail, les sols, les dépendances économiques, la biodiversité, l’autonomie des agriculteurs, et, avant tout, sa capacité à générer une agriculture durable.

Pour l’instant, les robots sont moins une rupture qu’un carrefour. Ils peuvent aider à construire une agriculture plus agroécologique et durable, mais seulement si leur diffusion est pensée avec les agriculteurs, et pas seulement pour eux. Le robot, c’est aussi du métal, du plastique, des métaux rares, etc. Comment intégrer cela, comment recycler, limiter l’obsolescence, si un jour ce modèle s’imposait pour toute l’agriculture ?

The Conversation

Mohammad Naim a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) dans le cadre du projet NINSAR, au titre de France 2030 (subvention n° ANR-22-PEAE-0007). Une licence publique Creative Commons CC BY a été appliquée au présent document et le sera à toutes les versions ultérieures, conformément aux conditions de libre accès associées à cette subvention.

Loïc Sauvée et Quentin Bordier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Les robots agricoles annoncent-ils vraiment une nouvelle révolution ? – https://theconversation.com/les-robots-agricoles-annoncent-ils-vraiment-une-nouvelle-revolution-286606

Incendies : le retour à la maison, angle mort de la gestion de crise

Source: The Conversation – France in French (3) – By Elsa Gisquet, Sociologue, Centre de Sociologie des Organisations (CSO), Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • La gestion des incendies reste organisée autour de l’urgence alors que les difficultés peuvent se prolonger après l’extinction du feu.

  • L’accompagnement des habitants de retour chez eux est fragmenté. Un certain nombre de connaissances en matière d’expositions nocives ou de nuisances sont manquantes.

  • Associer les habitants permettrait de repérer plus vite les problèmes et d’organiser un véritable suivi du retour à des conditions de vie normales.


Alors que les incendies d’ampleur qui ont frappé la France sont en passe d’être maîtrisés, la catastrophe ne s’achève pas pour autant. Pour les habitants, elle se prolonge lorsqu’il faut rentrer chez soi, reprendre son activité, évaluer les risques persistants et déterminer ce qu’il est encore possible de faire sans danger.

Jusqu’à présent, les feux sont principalement appréhendés sous l’angle de la lutte contre les flammes, à partir de réponses techniques ou politiques. Au-delà de ce combat contre le feu, l’enjeu est aussi de préserver l’habitabilité des territoires et de mieux associer les riverains à la gestion de l’après-incendie.

Deux failles institutionnelles dans la prise en charge

En France, la gestion des crises repose sur un ensemble de normes, de plans et de dispositifs (notamment le dispositif Orsec) organisant l’intervention en différentes phases : préparation, urgence et gestion post-accidentelle (l’organisation du retour des habitants, l’évaluation des pollutions persistantes, la remise en état des infrastructures). Malgré cette formalisation de la gestion de crise, deux failles pourraient entraîner des conséquences importantes pour les dizaines de milliers de personnes qui regagneront prochainement leur domicile.

La première faille tient au séquençage des différentes phases de la gestion de crise : préparation, urgence et période post-accidentelle. Pendant la phase aiguë, les pompiers assurent la direction des opérations et combattent le feu, tandis que les forces de sécurité organisent les évacuations et contrôlent les accès. Une fois la menace immédiate écartée, d’autres acteurs prennent le relais sans nécessairement disposer des capacités de permanence et de mobilisation immédiate propres aux services d’urgence : DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), organismes de surveillance de l’air, entreprise de nettoyages, opérateurs de transport et chauffeurs de bus.

Mais qui accompagne les habitants entre ces deux phases, lorsque la menace immédiate est levée, sans que les dispositifs post-accidentels soient encore pleinement déployés ? Dans cet intervalle se nichent des interstices de prise en charge.

Une habitation peut être restée intacte tout en demeurant difficilement habitable. Lorsque les incendies seront maîtrisés en Gironde et que les ordres d’évacuation seront levés, qui sera chargé de ramasser les suies des maisons et les débris calcinés déposés dans les jardins ? Pourra-t-on laisser les enfants fréquenter les aires de jeux et, dans le cas contraire, qui devra les nettoyer et dans quels délais ? Enfin, qui pourra vérifier qu’un logement n’a pas subi de dommages moins visibles causés par la chaleur, les fumées ou les eaux d’extinction ? Ces questions relèvent de compétences dispersées entre plusieurs acteurs, sans qu’un service soit clairement désigné pour en assurer une prise en charge immédiate, coordonnée et continue.

Incendies dans le Var : des habitants réintègrent leur maison.

La seconde faille concerne la production des connaissances sur les conséquences de l’incendie, notamment lorsque des milliers d’hectares brûlent à proximité d’habitations, d’infrastructures ou de sites industriels sensibles. En effet, la capacité à caractériser ces pollutions dépend des dispositifs installés en amont.

À Fontainebleau (Seine-et-Marne) par exemple, les fortes concentrations ont pu être documentées parce qu’une station fixe située à cinq kilomètres de l’incendie s’est trouvée sous le vent du panache. Or, c’est rarement le cas. Sans capteurs, mesures de référence ou échantillons prélevés au moment du passage des fumées, certaines expositions deviennent difficiles à reconstituer. Les connaissances disponibles après le feu sont donc largement déterminées par ce qui a été anticipé et mesuré avant et pendant l’incendie.

Elles dépendent aussi de ce que les dispositifs ont été conçus pour observer. Les autorités sanitaires peuvent suivre les hospitalisations, les consultations ou les appels à SOS Médecins. Ces indicateurs sont indispensables, mais ils saisissent mal les atteintes diffuses ou peu médicalisées : irritations, conjonctivites, nausées, odeurs persistantes, dépôts inhabituels ou atteintes aux animaux et aux végétaux. Ces phénomènes ne prouvent pas à eux seuls une contamination mais, lorsqu’ils ne sont ni recueillis ni examinés, ils constituent des angles morts de la connaissance. Ils ne peuvent alors ni orienter les prélèvements ni ouvrir de nouvelles investigations, tandis que des préjudices affectant concrètement les conditions de vie restent sans qualification.

Quand la crise devient un mécanisme de régulation

Ces deux failles – fragmentation de l’assistance et manque de connaissances – se renforcent mutuellement. Lorsqu’une difficulté se situe dans un interstice de prise en charge, qu’aucun responsable n’est clairement désigné ou qu’un signalement n’est ni recueilli ni documenté, elle peut difficilement faire l’objet d’une enquête, être qualifiée et rattachée au mandat d’une institution.

Certaines difficultés ne sont alors reconnues qu’après l’accumulation de plaintes, de mobilisations ou de controverses publiques.

C’est ce que l’on a observé après l’incendie de l’usine de produits chimiques Lubrizol, à Rouen (Seine-Maritime), en 2019. Une fois le feu éteint, les inquiétudes des riverains se sont amplifiées face aux retombées visibles de suies dans les cours d’école et sur les cheveux des enfants, face à la découverte, dans les jardins, de fragments de toiture contenant de l’amiante, aux odeurs persistantes à plusieurs kilomètres à la ronde.

L’incertitude entourant les effets sanitaires à moyen et long terme ont continué d’affecter la vie quotidienne des riverains bien après la fin de l’incendie. Le manque de réponses jugées claires sur les conséquences sanitaires et environnementales du feu a alimenté un sentiment d’abandon et un rejet croissant de la parole officielle qui s’est notamment traduite par des manifestations devant la préfecture et la constitution d’associations de victimes et de collectifs de riverains.

Les habitants ont progressivement obtenu des interlocuteurs institutionnels, tandis que des instruments d’enquête ont été mis en place pour répondre à leurs préoccupations. Santé publique France a ainsi été chargée d’évaluer les effets sanitaires de l’incendie à court, moyen et long termes, tandis que l’Anses a notamment été saisie des risques alimentaires liés aux retombées du panache. Ces réponses sont incontestablement utiles, mais elles reposent sur des indicateurs sanitaires et environnementaux standardisés, qui saisissent mal des atteintes plus diffuses : malaise, perte de repères, difficulté à réinvestir et à prendre soin de son territoire. Et surtout, toutes ces réponses ont été adoptées à la suite de l’insistance et des protestations des habitants.

La crise devient ainsi un mécanisme de régulation : un problème n’obtient un responsable, une qualification et une réponse qu’une fois devenu suffisamment visible ou conflictuel. Pour éviter cette mise en crise, il faut organiser dès l’amont la continuité entre l’urgence et le retour à des conditions de vie ordinaires.

Comment faire mieux ?

Les habitants ne doivent pas être considérés seulement comme des victimes à protéger ou comme les destinataires d’une information institutionnelle. Ils disposent d’une connaissance fine des territoires, de leurs usages, de leurs vulnérabilités et des difficultés qui apparaissent pendant et après la crise. Leur participation pourrait être organisée dès la préparation des plans et se poursuivre au cours du retour et de la reconstruction, notamment à travers des comités locaux chargés d’identifier les besoins, de signaler les dysfonctionnements et de discuter des priorités.

Les autorités pourraient également publier des bulletins d’habitabilité réunissant les données sur la qualité de l’air et de l’eau, la situation sanitaire, l’état des réseaux et les signalements des habitants : fumées, odeurs, dépôts, symptômes ou difficultés rencontrées lors du retour.

Des dispositifs comparables existent en Amérique du Nord : après les incendies de Los Angeles de janvier 2025, le comté a créé un tableau de bord rassemblant les mesures relatives à l’air, aux sols et surfaces, à l’eau et à la santé humaine ; à Jasper, au Canada, les rapports de rétablissement suivent notamment la remise en service des réseaux, la qualité de l’air, les contaminations et les conditions du retour. Ces outils restent toutefois principalement alimentés par les données des institutions et intègrent peu les observations produites par les habitants.

Chaque signalement par les habitants pourrait ainsi être tracé afin de repérer les récurrences, de localiser les phénomènes et de déclencher, si nécessaire, de nouveaux prélèvements, des enquêtes complémentaires de problèmes émergents non anticipés ou des échanges avec les populations concernées.

L’expérience des « nez normands », formés par l’association Atmo Normandie à décrire les phénomènes olfactifs et dont la mobilisation s’est renforcée depuis l’incendie de Lubrizol, illustre cette complémentarité. Les observations citoyennes peuvent utilement compléter les données issues des capteurs, sans se substituer à l’expertise toxicologique. Une politique de l’habitabilité traiterait ainsi les observations et les inquiétudes comme des signaux à instruire, sans les considérer d’emblée comme des preuves ni les disqualifier comme de simples perceptions.

Alors que les actions trop limitées contre le changement climatique laissent présager des étés de plus en plus rudes, marqués par une multiplication des risques d’incendies, il n’est plus seulement question de savoir comment combattre les flammes. L’après-feu et les enjeux de l’habitabilité qui lui sont associés doivent désormais être pensés comme une composante à part entière de la gestion de crise.

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Elsa Gisquet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Incendies : le retour à la maison, angle mort de la gestion de crise – https://theconversation.com/incendies-le-retour-a-la-maison-angle-mort-de-la-gestion-de-crise-288860