Ce qui conduit les Français à pousser les portes d’un tiers-lieu

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Denos, Maître de Conférence, Université d’Angers

Malgré les baisses des subventions, les tiers-lieux connaissent toujours un engouement. Car ces espaces de sociabilité séduisent autant par leur convivialité que par leurs nombreuses activités, manuelles et intellectuelles. Explication à l’appui de témoignages d’usagers et d’usagères de La Cocotte solidaire, d’Agis et du « makerspace » L’Établi.


À Digne-les-Bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence, le projet de tiers-lieu culturel, soutenu par la maire sortante divers gauche Patricia Granet, était au cœur de la campagne municipale. À Carquefou en Loire-Atlantique, la candidate divers droite Jéromine Da Prat, souhaitait créer un « tiers-lieu jeunesse de 11 à 25 ans ». À Arras (Pas-de-Calais), le centriste Frédéric Leturque officialisait sa campagne au Perchoir, un tiers-lieu inclusif.

Le terme « tiers-lieu » trouve son origine dans les travaux du sociologue américain Ray Oldenburg, qui publie en 1989 The Great Good Place. Il y décrit les third places, des espaces qui ne sont ni la maison ni le travail, mais un troisième lieu de sociabilité essentiel.

En France, on compte plus de 3 500 tiers-lieux, 62 % en dehors des métropoles, un tiers en ruralité.

Dans un contexte social et économique différent de celui décrit par Oldenburg, marqué en France, les caractéristiques des tiers-lieux sont à réexaminer. En effet, le dernier projet de loi de finances 2026 confirme la suppression des aides directes aux tiers-lieux, passant de 12 millions d’euros à 1,20 million d’euros. Or, 49 % du financement des tiers-lieux provient de subventions publiques.

Alors, les tiers-lieux contemporains répondent-ils toujours aux mêmes motivations ? Et qu’est-ce qui attire concrètement leurs usagers ?

Comprendre la motivation des usagers

Pour répondre à ces questions, nous avons mené une recherche dans le cadre du projet EVATLESS avec l’Université d’Angers. Ce dernier s’intéresse à l’évaluation de tiers-lieux de l’économie sociale et solidaire (ESS), en partant d’un principe simple : pour comprendre leur valeur, il faut écouter celles et ceux qui les fréquentent.

Nous avons étudié trois tiers-lieux portés par des associations situées à la fois en centre-ville, en périphérie et dans une commune rurale :

  • La Cocotte solidaire, propose des repas participatifs et solidaires visant à lutter contre l’isolement social ;

  • L’Établi, fonctionne comme une bibliothèque d’outils et organise des ateliers de bricolage autour du partage et du réemploi ;

  • Au germoir d’initiatives solidaires (Agis) anime sur une commune des initiatives locales liées à la transition écologique et sociale.

Au total, 65 usagers ont participé à l’enquête. L’objectif n’était pas seulement de savoir si les activités proposées leur plaisaient, mais de comprendre ce que ces lieux représentent pour eux, et ce qui motive leur fréquentation.

Une méthodologie immersive et participative a été mise au point pour rendre cette recherche accessible à tout le monde et fournir aux associations des témoignages. Cette méthodologie implique des partenaires associatifs à chaque étape de la recherche et déploie la méthode Q. L’enjeu est de faciliter l’expression d’avis personnels sur une question donnée, comme « Qu’est-ce qui vous incite à (re)venir dans ce tiers-lieu ? »

Espace de convivialité

Dans notre étude, nous constatons que venir dans des tiers-lieux, c’est accéder facilement à une ambiance que l’on ne retrouve pas ailleurs. Un lieu chaleureux, mais également pratique et accessible. On peut y venir à pied, à n’importe quel moment de la journée, voire certains soirs et le week-end.

« Le vendredi soir, en même temps que je viens chercher mes légumes, je trouve un espace qui est agréable, convivial. Ça fait plaisir de venir ici et c’est juste à côté de chez moi », témoigne un usager d’Agis.

Cette convivialité repose sur ce que les usagers anticipent trouver dans les tiers-lieux : des habitués qui sont parfois des amis, des salariés qui coordonnent les activités et rassurent par leur présence ou, de manière plus secondaire, une programmation culturelle.

Variétés d’activités

Les usagers valorisent la simplicité de leur engagement dans les tiers-lieux associatifs étudiés. Une adhésion annuelle suffit bien souvent à participer activement au fonctionnement du lieu : bricolage, cuisine, organisation d’évènements, etc. Une variété d’activités qui permet de se sentir utile par le « faire ».

« Et qu’est-ce qui t’a donné envie de venir ? »
« D’abord de cuisiner ensemble et [d’] offrir ce repas après. Et puis en me forçant aussi à être avec des gens que je ne connaissais pas. Quand je ne connais pas les gens, je suis assez en retrait mais, là, je plonge dans le bain », souligne un usager de La Cocotte solidaire.

L’engagement dans des activités de « transition » permet aux répondants de réaliser concrètement ce qui peut faire sens ou d’entrer en accord avec leurs valeurs personnelles : être conseillé lors d’un Repair Café, cuisiner un repas végétarien ou faciliter la collecte d’une Amap.

Interactions sociales sans jugement

Les tiers-lieux sont des lieux « ressources ». Les répondants valorisent le cadre et les moyens mis en place (humains, notamment) pour les accueillir et les écouter de manière inconditionnelle. En ce sens, ils viennent avant tout chercher des interactions sociales et des rencontres.

« Je sais que c’est un endroit convivial ici. Je viens pour passer un bon moment et sortir de l’isolement parce que, même si j’ai un mari à la maison, je ne connais pas grand monde à Nantes. C’est aussi pour rencontrer du monde ici », rappelle une usagère de La Cocotte solidaire.

En dehors du besoin de lien social, les usagers sont attirés par la possibilité de découvrir d’autres organisations qui forment un réseau autour du tiers-lieu. La possibilité d’accéder à de nouvelles connaissances et compétences les attire :

« Depuis que je viens là, à chaque fois que je fais quelque chose, j’apprends et ça, j’adore. Je vois bien que quand je demande un conseil à quelqu’un, il est content de m’expliquer », s’enthousiasme un usager de L’Établi.

Les tiers-lieux attirent des personnes de tous horizons, car ils mettent en œuvre de manière implicite une logique réciprocitaire de don et de contre-don. Ils créent des espaces informels valorisant la possibilité pour chacun de donner comme de recevoir.

Grâce à la convivialité, déjà centrale dans les écrits d’Oldenburg, ce troc est facilité et encourage les usagers à venir donner de leur temps, de leurs compétences, et du sens à leurs actions – tout en recevant de l’attention, de nouvelles connaissances, des biens ou des services écoresponsables.

The Conversation

Guillaume Denos a reçu des financements de l’Université d’Angers et de la Région Pays de la Loire pour mener cette étude dans le cadre des financements PULSAR. Il est membre bénévole de l’association La Cocotte Solidaire.

ref. Ce qui conduit les Français à pousser les portes d’un tiers-lieu – https://theconversation.com/ce-qui-conduit-les-francais-a-pousser-les-portes-dun-tiers-lieu-277413

Comment les managers marketing utilisent la cocréation pour reprendre le pouvoir

Source: The Conversation – France (in French) – By Carole Charbonnel, maître de conférences en sciences de gestion, spécialité marketing, Université Jean Moulin Lyon 3

Les opérations de cocréation entre les marques et leurs consommateurs se sont largement développées. Une raison méconnue de cet engouement tient à l’affaiblissement de la fonction marketing dans l’entreprise. En faisant alliance avec les consommateurs, les managers marketing valorisent le rôle clé qu’ils occupent dans la relation avec le client final.


Au bord de la faillite dans les années 2000, Lego a fait de la cocréation un pilier de son renouveau grâce à la communauté Lego Ideas qui permet aux fans de créer de nouveaux designs. À l’instar de la marque danoise, les activités de cocréation sont déployées par des entreprises diversifiées, depuis L’Oréal et son forum de 13 000 consommateurs, qui proposent des idées et testent les produits, jusqu’à la marque solidaire C’est qui le patron ?, dont les clients déterminent les cahiers des charges produits et participent aux actions commerciales.

Les activités de cocréation, par lesquelles les marques interagissent et collaborent avec leurs consommateurs, constituent aujourd’hui une alternative aux méthodes traditionnelles du marketing, qui ne sollicitent pas la participation active du public. Les pratiques de cocréation suscitent toutefois de nombreuses critiques dans la sphère académique et médiatique.

Un travail gratuit des consommateurs ?

La collaboration des consommateurs permet en effet aux marques de bénéficier d’une forme de travail gratuit, bien que volontaire.

La cocréation est également considérée comme un levier par lequel le marché étend toujours plus son emprise sur les individus, sous couvert de dialogue et d’ouverture. La multinationale Mondelez a ainsi subi un bad buzz, lorsqu’elle a proclamé en 2020 remplacer le marketing par l’humaning, une approche censée mettre au premier plan la création de connexions avec les consommateurs.




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Face à ces critiques et au risque médiatique, une recherche académique publiée récemment dans la Revue française de gestion nous aide à mieux comprendre ce qui motive les praticiens du marketing à développer la cocréation avec les consommateurs.

De façon surprenante, les entretiens que j’ai menés avec une quinzaine de directeurs marketing chargés de grandes marques font ressortir que les activités de cocréation ne sont pas nécessairement mises en place selon une perspective de performance. En effet, les managers interrogés affirment être satisfaits de déployer une approche cocréative, mais ils reconnaissent ne pas savoir si celle-ci est réellement plus performante que des méthodes traditionnelles, car elle requiert plus d’investissement en temps managérial.

Un aveu de faiblesse de la fonction marketing ?

Loin de se fonder sur des moteurs objectifs, l’engouement pour la cocréation semble trouver sa source dans la situation perçue des managers au sein de l’organisation et face au marché. Contrairement aux praticiens interrogés qui privilégient des approches traditionnelles, tous les interviewés déployant des activités de cocréation expriment ainsi le sentiment d’une faiblesse de la fonction marketing face aux autres départements de l’entreprise : « Tout est drivé par l’agro-industrie » (Philippe), et souvent les ventes prédominent, car « On pense client (en l’espèce, le distributeur) plus que consommateur » (Nicolas).

Dans ce contexte, le marketing voit son rôle restreint à des activités opérationnelles au service d’autres fonctions :

« Tu peux imaginer le cafouillis total de gens qui [ne ] savent pas quel est le rôle du marketing, pour eux le rôle du marketing, c’est faire une brochure promotionnelle […] Avant d’aller voir les clients, les vendeurs viennent nous voir et disent : “Tiens, tu ne peux pas me faire une petite photo ?” […] Mon premier client, ce n’est pas mes clients, c’est mes collègues aux ventes. »
(Christophe.)

Non seulement ces managers peinent à influencer les politiques de l’entreprise, mais ils ressentent également une fragilité de l’expertise marketing vis-à-vis de consommateurs décrits comme volatils et difficiles à influencer.

Ces consommateurs relativement puissants, ils tentent de s’en faire des alliés à travers les pratiques de cocréation. En se prévalant de collaborer et de dialoguer avec leurs clients, ils ont le sentiment de se renforcer eux-mêmes au sein de l’organisation, ils parviennent à « ne pas se faire ridiculiser auprès du grand patron » (Christophe). Car la voix du marché est irréfutable :

« C’est pas moi qui déclare que ça marche, on a en ligne 150 femmes qui nous ont dit que ça marche. »
(Marie.)

Saper le pouvoir des autres fonctions

En opérant une alliance avec les consommateurs, les marketeurs seraient même susceptibles de saper le pouvoir des autres fonctions :

« Avec les interactions, les gens des autres fonctions sont dépossédés d’un certain pouvoir, ils acceptent d’être challengés, ils ont peur, maintenant la communauté les remet en cause […] J’ai levé le voile [sur un] un monstre, je ne sais pas si on est capable de prendre la mesure de cette évolution. »
(Florent.)

Dotés d’une image de puissance et d’autonomie, les consommateurs sont alors vus comme les acteurs volontaires d’une forme de démocratisation des activités marketing. Dans cette perspective, la question éthique liée à la mise au travail des consommateurs par les marques n’a logiquement pas de place :

« Les gens font des choses incroyables […] Ils essayent de s’amuser en ayant l’impression d’être aussi importants que celui qui représente l’entreprise […] Il y a aussi, sans doute de façon inconsciente, une notion qu’ils prennent le pouvoir sur l’entreprise, sur les produits ou sur la comm’. C’est une façon de remettre la main dessus et ça, c’est extrêmement valorisant, voire pour certains extrêmement jouissif ! »
(Florent.)

Alors que le recul d’influence de la fonction marketing au sein des entreprises est largement étayé par la recherche, cette étude nous aide à mieux comprendre pourquoi la cocréation est devenue une approche usuelle en dépit de critiques répétées et d’une difficulté à évaluer sa performance.

Les managers du marketing d’aujourd’hui tentent d’exploiter la figure du consommateur roi, suivant en cela les pas de leurs prédécesseurs des années 1960, qui s’étaient imposés dans les entreprises grâce au concept de centralité du consommateur.

BFM Business, 2026.

Il semble néanmoins nécessaire que ces managers d’aujourd’hui prennent en compte les enjeux éthiques soulevés par la cocréation. Ceci exige de reconnaître que la collaboration des clients est une forme de travail nécessitant rémunération, et de renoncer à tout discours associant la cocréation à un marketing plus démocratique. Les praticiens du marketing gagneront à assumer, enfin, que leurs activités de cocréation sont dirigées par l’entreprise afin de servir une finalité lucrative.

The Conversation

Carole Charbonnel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les managers marketing utilisent la cocréation pour reprendre le pouvoir – https://theconversation.com/comment-les-managers-marketing-utilisent-la-cocreation-pour-reprendre-le-pouvoir-276089

Quand l’IA trahit les identités professionnelles

Source: The Conversation – France (in French) – By Youssef Souak, PhD – Assistant Professeur- INSEEC Business School, INSEEC Grande École

Le recours à l’IA n’est pas neutre quant à la définition de l’identité professionnelle des individus (visuel créé par IA).

Utilisée dans un cadre professionnel, l’IA est souvent perçue comme un simple outil. Son usage peut pourtant avoir un impact sur la façon dont les individus construisent leur identité au travail. Les jeunes professionnels sont particulièrement exposés et pourraient rencontrer à terme des difficultés à reconnaître qui ils sont vraiment.


Votre CV est rédigé par ChatGPT. Votre profil LinkedIn, peaufiné par un algorithme. Vos mails professionnels sont corrigés en temps réel. Les conséquences de l’usage de l’intelligence artificielle (IA) dans un cadre professionnel ne se limitent pas à un gain de temps et d’efficacité. C’est votre identité professionnelle qui est en train de se redéfinir. Silencieusement. Profondément.

Il vaudrait mieux que ce ne soit pas à votre insu.

Être ou ne pas être authentique

Imaginez deux candidats à un même poste. L’un a rédigé sa lettre de motivation à la main, laborieusement, avec ses propres mots. L’autre a utilisé un assistant d’IA générative pour structurer, affiner et polir son discours en quelques minutes. Lequel est le plus compétent ? Lequel est le plus authentique ? Et surtout, lequel est le plus vraiment lui-même ?

Ces questions émergent aujourd’hui au cœur du marché du travail. De plus en plus, elles seront au centre du monde professionnel.




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« L’intelligence artificielle générative (IA générative) est une catégorie d’IA qui se concentre sur la création de données, de contenus ou de choses artistiques, de façon indépendante. Elle diffère de l’IA classique, qui se concentre, quant à elle, sur des tâches spécifiques telles que la classification, la prédiction ou la résolution de problèmes. L’IA générative vise à produire de nouvelles données qui ressemblent à celles créées par des êtres humains, que ce soit sous forme de textes, d’images ou encore de musique, par exemple»,

indique un article publié par Big média.

L’essor fulgurant des outils d’IA générative (Lechat, ChatGPT, Copilot, Claude…) transforme non seulement la manière dont nous travaillons, mais aussi la manière dont nous nous présentons, dont nous évaluons nos compétences, et dont nous construisons notre identité professionnelle.

C’est ce que révèle une étude qualitative menée auprès d’étudiants en alternance et de professionnels en activité dans des secteurs variés. À travers vingt-cinq entretiens approfondis, une double tension est apparue avec une fréquence remarquable : l’IA comme levier de professionnalisation… et l’IA comme source d’interrogation sur soi.

Qui parle ?

L’identité professionnelle n’est pas un fait donné. Elle se construit dans les interactions, les reconnaissances, les réussites accumulées. Depuis les travaux fondateurs du sociologue Claude Dubar, on sait que l’identité au travail résulte d’une transaction permanente entre ce que l’on pense être et ce que les autres reconnaissent en vous.

Or, l’IA vient perturber cette transaction. Quand une machine formule à votre place un argument que vous n’auriez pas trouvé seul, que reste-t-il de votre contribution réelle ? Que dit de vous le fait que vous ayez su bien poser la question ?

Quand un algorithme optimise votre profil LinkedIn de façon à en maximiser la visibilité, est-ce encore vous qui parlez ?

Plusieurs professionnels interrogés dans le cadre de notre étude expriment ce malaise avec une acuité saisissante. La frontière entre assistance et substitution devient floue, et avec elle, la frontière entre compétence réelle et compétence simulée.

« Quand j’utilise l’IA, j’ai l’impression que mon travail n’est pas honnête, que c’est pas vraiment moi qui l’ai fait. Le fait de tout donner à un outil remet en question mes propres capacités et la valeur que j’attribue à mon investissement. »
Étudiant en alternance dans le secteur financier.

Une forte tension identitaire

Ce témoignage n’est pas isolé. Il révèle une tension identitaire profonde entre l’identité « pour soi » – fondée sur l’effort, l’expertise, l’investissement personnel – et l’identité « pour autrui », c’est-à-dire l’image projetée vers les recruteurs, les collègues, les clients. L’IA peut soigner la seconde tout en fragilisant la première.

Cette fragilisation est d’autant plus insidieuse qu’elle opère à bas bruit. Ce n’est pas une perte de compétence objectivable, mais un ébranlement de la confiance en sa propre valeur. Ce que les psychologues nomment le « sentiment d’efficacité personnelle », théorisé par Albert Bandura, est mis à rude épreuve.

Ce phénomène a désormais un nom dans la littérature en sciences de gestion : la « menace de l’identité professionnelle » (Professional Identity Threat)

Une étude internationale publiée en 2025 dans la revue AI & Society confirme que plus un professionnel perçoit l’IA comme une menace pour son identité, moins il est enclin à l’adopter. Or, l’article montre également que les professionnels qui ont le plus besoin de maîtriser l’IA pour protéger leur position sont précisément ceux qui résistent le plus à l’adopter. Ceci crée un paradoxe productif et identitaire à la fois.

L’efficacité personnelle, une croyance ancrée dans l’expérience

Le sentiment d’efficacité personnelle désigne la conviction qu’a un individu de sa capacité à accomplir des tâches données. Ce n’est pas l’estime de soi en général mais une croyance spécifique, ancrée dans l’expérience : « Je suis capable de faire ce travail, même lorsque c’est difficile. »

Or, l’usage répété de l’IA peut progressivement éroder cette conviction. Plusieurs participants à notre étude décrivent un phénomène de dépendance progressive, presque invisible. On commence par vérifier un mail avec l’IA. Puis on ne sait plus envoyer un mail sans elle.

« Même si je suis sûre de moi, j’ai quand même ce réflexe automatique d’aller vérifier. Et ça crée une perte de confiance. Je me demande comment est-ce qu’avant je faisais sans l’IA ? »
Étudiante en alternance dans un cabinet de recrutement spécialisé dans la santé.

Plus ou moins de compétences

Ce témoignage illustre un paradoxe majeur. Conçue pour augmenter les capacités humaines, l’IA peut in fine les fragiliser psychologiquement. Non parce que l’individu perd réellement ses compétences, mais parce qu’il cesse de croire en elles indépendamment de l’outil.

Ce glissement est particulièrement préoccupant pour les jeunes professionnels en phase de construction identitaire. Ils n’ont pas encore accumulé suffisamment d’expériences fondatrices pour asseoir leur confiance sur un socle solide. L’IA risque alors de court-circuiter ce processus d’apprentissage par l’erreur et le dépassement de soi, pourtant essentiel au développement de l’identité professionnelle.

L’article de Nir Eisikovits et de Jacob Burley publié dans The Conversation, évoquait déjà les questions éthiques soulevées par l’utilisation de l’IA en contexte d’apprentissage d’étudiants du supérieur. Leur réflexion met en évidence le phénomène de « décharge cognitive » au cœur de la déstructuration du processus d’acquisition des connaissances.

En revanche, chez les professionnels expérimentés, l’équation semble différente. Forts d’un sentiment d’efficacité consolidé par des années de pratique, ils utilisent l’IA comme un amplificateur, non comme une béquille. Elle « professionnalise », « structure », « met des mots plus justes » – sans remettre en cause leur conviction d’être l’auteur véritable du travail produit.

Se vendre ou se trahir ?

Le personal branding ou marque personnelle, désigne la stratégie par laquelle un individu construit et diffuse une image professionnelle cohérente pour se différencier sur le marché du travail. LinkedIn en est l’arène principale, mais il s’étend à tout ce qui construit la réputation du salarié, aussi bien ses publications que ses interventions et autres recommandations.

L’IA transforme profondément les règles de ce jeu. Elle permet de produire des contenus « polishés », des profils optimisés, des CV sans fautes, quel que soit le niveau réel de l’individu. Elle démocratise la qualité de surface tout en risquant de niveler par le haut une concurrence déjà féroce.

Fnege Médias, 2025.

Un révélateur de fragilité

L’un des enseignements les plus marquants de cette recherche est peut-être le suivant : loin d’inventer les fragilités identitaires, l’IA agit comme un révélateur. Quand un étudiant ressent que son travail « n’est pas vraiment lui » lorsqu’il utilise l’IA, c’est souvent le signe que son identité professionnelle n’est pas encore suffisamment ancrée pour résister à l’intermédiation technologique.

En revanche, ceux qui disposent d’une identité professionnelle solide, construite sur des expériences vécues, des réussites reconnues, une trajectoire cohérente, intègrent l’IA sans s’y perdre. Ils la décrivent comme « une version améliorée d’eux-mêmes », non comme un substitut.

Ce constat a des implications importantes pour les établissements d’enseignement supérieur. Former des étudiants à l’IA ne peut pas se réduire à leur apprendre des outils. Il faut les aider à construire, avant tout, une identité professionnelle assez robuste pour que l’IA reste un levier et ne devienne pas une prothèse.

Apprendre à construire une identité

Développer cette identité suppose de travailler la réflexivité : la capacité à observer ses propres actions, à reconnaître ce qui vient réellement de soi et ce que l’on projette sur une machine. Cela implique aussi de mettre en valeur les expériences fondatrices : les échecs, les négociations compliquées, les projets menés jusqu’au bout sans soutien extérieur.

Aux amateurs de science-fiction et aux autres, la question n’est pas tant de savoir si l’IA va « prendre » les emplois. Elle est autrement plus subtile et plus urgente : l’IA va-t-elle vampiriser les identités professionnelles des individus ?


Cet article est fondé sur une étude qualitative, menée entre décembre 2025 et janvier 2026, s’appuyant sur 25 entretiens semi-directifs approfondis auprès d’étudiants en alternance et de professionnels en activité (assurance, finance, commerce, droit, management, technologie). Les auteurs remercient Yaël Salomon, étudiante de l’Inseec Grande École, pour sa contribution à la collecte et à la retranscription des données empiriques qui fondent cette étude.

The Conversation

Claudia-Roxana RUSU est membre de laboratoire de recherche IRGO de l’Université de Bordeaux.

Demba Ousmane DIOUF et Youssef Souak ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Quand l’IA trahit les identités professionnelles – https://theconversation.com/quand-lia-trahit-les-identites-professionnelles-277639

Écouter résonner les crises dans les parcours de vie de deux entrepreneuses : découvrir l’impact d’une lecture sensible au long cours

Source: The Conversation – France (in French) – By Julie Tixier, Maîtresse de Conférences en sciences de gestion, Université Gustave Eiffel

Loin des clichés et des récits édifiants d’entrepreneurs héroïques, l’examen du parcours de deux femmes montre au contraire que le processus n’est pas linéaire. Traversant des crises successives, Claire et Fatou s’affirment au fil de la démarche prouvant qu’« on ne naît pas entrepreneuse, on le devient ».


Qu’elle soit climatique, économique ou encore sanitaire, la crise toucherait en priorité les femmes. En effet, les femmes représentent 70 % des travailleurs pauvres et, selon les Nations unies, face aux crises climatiques, les femmes seraient quatorze fois plus susceptibles de mourir que les hommes, principalement en raison d’un accès limité à « l’information, d’une mobilité restreinte, d’un manque de prise de décision et de ressources ».

Pour autant, des femmes s’emparent parfois de certains de ces moments instables, au travers de l’entrepreneuriat. Les parcours suivis sur plusieurs années de Fatou et de Claire (les prénoms ont été changés, ndlr), deux entrepreneuses, sont mobilisés pour dépasser la seule lecture objective, linéaire et extrinsèque de la crise. Ces parcours sont analysés plus en détail dans un article de la revue RIMHE.

L’approche féminine et féministe de cette recherche « embrasse des formes de théorisation plus humaines, plus fluides et plus ouvertes, ancrées dans des questions qui nous sont véritablement proches (…) et qui reconnaissent notre ancrage dans notre monde et notre responsabilité envers les autres ». Cette posture phénoménologique saisit « l’expérience vivante du monde » de deux entrepreneuses singulières. Elle amène à essayer de comprendre les significations, les logiques et le sens des éléments vécus, observés.

Cette logique nous a guidées pour rendre compte au plus près des ressentis, des parcours des femmes dans leur entièreté : factuelle, émotionnelle, relationnelle. La granularité fine de l’étude de ces deux récits permet d’explorer la richesse d’une lecture deleuzienne de l’entrepreneuriat en train de se faire et d’illustrer un « devenir entrepreneuse » qui s’inscrit dans la lignée de ce que Deleuze et Guattari ont défini comme le « devenir femme ».

En adoptant une méthodologie longitudinale, cette recherche met en évidence comment il est possible de composer avec, voire de transcender, les crises et de se construire en fonction d’elles.

Identité entrepreneuriale en construction

Les crises apparaissent de façon régulière dans leur vie. Claire et Fatou racontent combien chaque crise peut être à l’origine d’une insécurité, d’une instabilité, et ainsi amorcer un diagnostic, conduire à une réflexion voire à une évolution de l’identité et/ou du projet entrepreneurial. Ce sont autant de turbulences et de rencontres qui, suivant le moment de l’histoire de l’entrepreneuse, peuvent conduire ou non à une résonance qui orientera plus ou moins durablement les pratiques de l’entrepreneuriat et la construction de l’identité entrepreneuriale.

« J’étais dans une période où je me disais que ce serait intéressant d’entreprendre, mais c’est vraiment la rencontre de mon associée et le fait que c’était le bon moment pour moi pour me dire, “Allez, c’est parti !” »
(Claire.)




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Pour sa part, au cours d’un master 2, Fatou réalise un travail en groupe sur un habitat intergénérationnel innovant en milieu ouvert pour des cas d’Alzheimer, dans une maison « à taille humaine ». Pour cette femme qui s’engage dans les études, après dix ans de vie professionnelle comme assistante sociale, il s’agit d’un temps de rupture pour se consacrer à ce qui lui tient à cœur. C’est ce travail universitaire qui va résonner avec son désir d’entreprendre pour travailler à un modèle inclusif pour les personnes âgées.

À chacune son déclic

Fatou est la seule de son groupe à souhaiter œuvrer à la concrétisation d’un tel projet. Elle choisit de rechercher et d’adapter son projet à son environnement plus urbain. Parallèlement, elle saisit l’opportunité de devenir étudiante-entrepreneuse pour bénéficier d’un coaching. À l’issue de son master 2 en économie sociale et solidaire, Fatou décide d’intégrer un nouveau master 2, spécialisé en entrepreneuriat (en alternance), afin de tout mettre en œuvre pour son projet.

Claire est cadre, directrice des achats d’un grand groupe, quand elle découvre le portrait d’une porteuse de projet à impact dans un magazine engagé en faveur de l’écologie. Cette découverte fortuite sème la graine, ouvrant son chemin vers l’entrepreneuriat. Le témoignage de cette femme qui a son âge et semble partager avec elle un ensemble de valeurs lui « parle ».

Au moment de cette lecture, elle sait qu’elle devra bientôt quitter son poste pour suivre son mari, muté dans une nouvelle région. Après en avoir discuté, le couple a fait ce choix familial délicat de déménager, et ce, malgré l’absence de perspectives professionnelles pour Claire au sein de son entreprise dans ce nouveau lieu de résidence.

Contacts en ligne

C’est dans ce contexte incertain qu’elle s’efforce de provoquer la rencontre de cette porteuse de projet à impact. En quelques clics, Claire identifie l’incubateur de cette entrepreneuse et ses coordonnées. Elle la contacte et, peu après leur premier échange téléphonique, les deux femmes s’associent. La région au sein de laquelle la famille de Claire s’installe s’avère rapidement intéressante pour son projet entrepreneurial. Elle lui offre un territoire d’accueil chaleureux au sein duquel déployer son entreprise.

Claire est en région, et son associée à Paris. Cette gestion bicéphale s’accoutume bien de la distance géographique et en fait même rapidement un atout pour répartir les tâches de chacune. Ce qui, au début, s’apparente à une crise professionnelle (pas de poste de même niveau possible sur le nouveau territoire d’affectation de son mari) est transformé par Claire en une opportunité. Elle décide de se lancer dans une nouvelle aventure professionnelle et d’ouvrir la porte de l’entrepreneuriat.

La crise, un moment décisif pour un autodiagnostic

Pour Fatou comme pour Claire, on s’aperçoit que l’intention d’entreprendre prend forme après une crise, un moment décisif, empli de doutes et d’instabilités et, simultanément, propre à l’autodiagnostic : la formation pour l’une, la mobilité géographique contrainte pour l’autre. La crise est l’étincelle qui alimente le feu entrepreneurial. Toutes deux permettent aux signaux qu’elles lisent et/ou entendent de résonner suffisamment fort pour s’inscrire dans leur parcours et les mettre en action. Claire résume cela en ces termes :

« J’avais certainement un peu les oreilles ouvertes sur ce type de sujet ! »

Elles laissent cette résonance faire écho, se propager, grandir et ainsi façonner leur idée d’entreprendre et de devenir entrepreneuse. La crise apparaît dans les parcours de Fatou et de Claire comme plurielle.

Un chamboulement interne

Durant un « hackathon » (concours d’innovation en temps limité, ndlr), des étudiants en alternance, souvent en reprise d’études, travaillent sur le projet de Fatou. Leurs connaissances professionnelles du secteur et de ses impératifs sont mises à profit durant trois jours. Fatou mesure l’importance de ces conseils, et l’on perçoit physiquement le chamboulement interne de Fatou qui absorbe le choc de l’afflux d’éléments à prendre en considération.

Les retours des étudiants, notamment sur les plannings de demandes de financement, sur les lieux potentiels, sur les subventions et sur le budget de fonctionnement, sont autant d’éléments qui la propulsent dans un autre périmètre de son projet. Très vite, elle analyse et reconfigure son projet en fonction des éléments fournis et avance considérablement dans sa démarche. Elle se retourne vers nous pour nous confier, abasourdie :

« Ils m’ont fait gagner deux ans dans mon projet ! »

Elle a pleinement conscience de l’intérêt de ces rencontres et souhaite les multiplier de manière continue. Quelques mois plus tard, grâce à une rencontre avec le maire d’une ville voisine, elle a pu trouver la maison qui abrite aujourd’hui son projet et se lance dans les travaux d’aménagement du lieu.




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Une identité qui s’affirme

C’est à trois reprises que Fatou s’est présentée comme entrepreneuse auprès de trois groupes d’étudiant·es différents. À chaque fois, nous avons clairement observé une évolution quant à sa posture en tant qu’entrepreneuse. Elle se présente aux étudiant·es, la première fois en tant qu’ancienne étudiante, puis de plus en plus comme entrepreneuse. Au travers de l’exercice structurant du pitch entrepreneurial, Fatou affirme son identité d’entrepreneuse et prend confiance en elle dans ce nouveau costume.

Plusieurs mois les débuts de Claire dans l’entrepreneuriat, son mari perd son emploi. La famille se retrouve alors dans une nouvelle région, où elle a emménagé pour un travail qui n’existe plus. Après le choc de la nouvelle, Claire trouve certains avantages à cette période d’inactivité de son mari. Elle découvre la gestion d’un business sans la pression des tâches quotidiennes, déléguées totalement à son mari :

« Quand on n’a pas que cela à faire, on peut avancer, c’est facile. »

Durant cette période, elle recrute et fait grandir l’équipe qui l’entoure en région.

« Femmes, cheffes d’entreprise », M6 Media Bank, 2023.

Entreprendre, un travail émotionnel

Plus que la crise, cette analyse montre que c’est ce que l’on en fait, chemin faisant, qui compte. L’étude en quelques étapes clés des parcours de ces deux entrepreneuses illustre la nécessité de mieux observer et de rendre compte du travail émotionnel, de digestion de la crise, de diagnostic qui trame l’entrepreneuriat en train de se faire. Loin d’être exceptionnelles, les crises se révèlent récurrentes, dès lors que le chercheur ou la chercheuse dézoome et considère le parcours entrepreneurial dans sa dynamique.

Nous donnons à voir une trajectoire qui compose avec les crises, s’en arrange et parfois les transcende. Les crises, d’intensité et de nature variables, rythment le parcours, et certaines contribuent à le nourrir. L’inscription des crises dans un contexte sensible, subjectif et sur un temps long permet de saisir l’importance de leur résonance en tant qu’élément transformatif.

Tantôt fondatrice, tantôt incrémentale, la crise peut largement contribuer à façonner l’entrepreneuriat en train de se faire. Elle forme une brèche régulière qui pousse à avancer, à construire et à se construire comme entrepreneuse. Tout au long du parcours entrepreneurial, les cheffes d’entreprise performent et affinent progressivement leur identité entrepreneuriale. La notion de crise comme rencontre, au sens deleuzien, avec ce « dehors, quelque chose qui brutalise les schémas de pensée préétablis », est ici revisitée à l’aune de l’identité en train de se faire, et d’un devenir entrepreneuse.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Écouter résonner les crises dans les parcours de vie de deux entrepreneuses : découvrir l’impact d’une lecture sensible au long cours – https://theconversation.com/ecouter-resonner-les-crises-dans-les-parcours-de-vie-de-deux-entrepreneuses-decouvrir-limpact-dune-lecture-sensible-au-long-cours-264379

Robots, IA, numérique : et si les syndicats accéléraient la transformation technologique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrice Laroche, Professeur des Universités en sciences de gestion, Université de Lorraine

Robots, intelligence artificielle, numérique : à mesure que les technologies transforment le travail, les syndicats sont souvent présentés comme un obstacle à l’innovation. Sur quelles preuves repose cette opinion ? Et si, loin de freiner la transformation technologique, le dialogue social pouvait aussi l’accélérer… Au-delà des discours à l’emporte-pièce, les syndicats de salariés constituent-ils vraiment un frein à l’innovation technologique ? Ou sont-ils, dans certains contextes, un atout ?


Profondément ancrée, la représentation des syndicats comme étant par nature hostiles aux innovations et au changement technologique repose davantage sur des idées reçues que sur des résultats empiriques robustes. Les statistiques internationales disponibles ne suggèrent pas de relation mécanique négative entre syndicalisation et adoption de nouvelles technologies (Figure 1).

En effet, les pays nordiques, caractérisés par une forte syndicalisation, figurent parmi ceux où l’usage de l’IA est le plus répandu, tandis que plusieurs pays faiblement syndiqués affichent de façon égale des niveaux d’adoption modestes. Cette dispersion suggère que la présence syndicale, en elle-même, n’explique pas les écarts d’adoption technologique. Ces écarts invitent plutôt à s’intéresser aux cadres institutionnels et aux modalités du dialogue social.

Figure 1 – Syndicalisation et adoption de l’IA dans les entreprises européennes en 2024

Un débat ancien et loin d’être tranché

En fait, la relation entre syndicats et investissement productif est l’un des grands classiques de l’économie du travail.

Avec mon collègue Chris Doucouliagos, nous avions d’ailleurs proposé, il y a quelques années, une méta-analyse de la littérature sur cette question. Cette étude montrait que les effets des syndicats sur l’investissement et l’innovation étaient loin d’être univoques et dépendaient fortement des contextes institutionnels.

Elle mettait en évidence une opposition récurrente entre deux visions théoriques :

  • d’un côté, les syndicats comme freins à l’investissement ;
  • de l’autre, les syndicats comme acteurs du dialogue social susceptibles de favoriser des stratégies de long terme.

C’est précisément dans le prolongement de ce débat que s’inscrit, aujourd’hui, la question de l’adoption des technologies numériques avancées.




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Débats théoriques

La théorie économique n’offre pas une prédiction unique quant au rôle des syndicats. Dans une représentation néoclassique standard, la présence syndicale est associée à la hausse du coût du travail. À technologie donnée, cette augmentation du salaire relatif incite les entreprises à substituer du capital au travail, ce qui peut se traduire par davantage d’investissement productif ou technologique.

À l’inverse, la théorie dite du hold-up, proposée initialement par les économistes américains Benjamin Klein, Robert Crawford et Armen Alchian, souligne un mécanisme de désincitation à investir. En anticipant qu’une partie des gains liés à l’investissement pourra être captée plus tard par les salariés (à travers la négociation salariale, par exemple), l’entreprise peut renoncer à certaines technologies pourtant techniquement accessibles, conduisant à un sous-investissement.

Enfin, une troisième approche met l’accent sur le rôle des syndicats comme mécanismes de voix collective. En facilitant la coordination, la formation et l’acceptation du changement, le dialogue social peut rendre l’investissement plus efficace et plus durable.

L’influence du cadre institutionnel de négociation

L’importance relative de ces mécanismes dépend étroitement du cadre institutionnel dans lequel s’exerce la représentation syndicale, comme l’ont souligné les économistes Justus Haucap et Christian Wey. En particulier, l’effet des syndicats sur l’adoption des technologies numériques dépend étroitement du niveau auquel s’organise la négociation collective et du rôle concret que jouent les représentants du personnel dans l’entreprise.

Avec sa négociation salariale largement centralisée et son dialogue social de proximité, l’Italie est un terrain d’observation particulièrement éclairant. En Italie, la négociation salariale est largement centralisée au niveau des branches tandis que la représentation syndicale en entreprise porte davantage sur l’organisation du travail, la formation et les conditions d’emploi. Cette configuration limite les comportements de captation de rente au niveau de l’entreprise et renforce le rôle des syndicats comme acteurs du dialogue social local.

C’est dans ce contexte qu’une étude récente des économistes Fabio Berton, Stefano Dughera et Andrea Ricci, menée sur plusieurs milliers d’entreprises italiennes, analyse l’adoption des technologies numériques avancées, en mobilisant une méthodologie rigoureuse visant à corriger les biais de causalité.

Des résultats clairs… et contre-intuitifs

Pour dépasser ce problème classique de causalité, les auteurs ont eu recours à une méthode dite des variables instrumentales. Ils exploitent notamment un indicateur original : le niveau de dons de sang par habitant observé au niveau provincial dans les années 1990. Le don du sang reflète des dispositions altruistes et un sens du collectif, qui favorisent la présence syndicale, sans lien direct avec les choix technologiques des entreprises plusieurs décennies plus tard. Combiné à des informations sur la diffusion passée des syndicats par secteur et par région, cet outil permet d’isoler un effet propre de la représentation du personnel sur la transformation numérique des entreprises.

Le constat est sans ambiguïté : les entreprises dotées d’une représentation syndicale ont une probabilité significativement plus élevée d’adopter des technologies numériques avancées. En moyenne, cette probabilité est supérieure d’environ 15 points de pourcentage par an par rapport aux entreprises non syndiquées. Ces entreprises n’adoptent pas seulement plus souvent une technologie, mais en adoptent également un plus grand nombre, signe d’une transformation numérique plus profonde.

Des syndicats pour mieux identifier les résistances internes

Plusieurs mécanismes permettent de comprendre ce résultat. D’abord, la présence syndicale peut réduire les résistances internes face au changement. En donnant aux salariés une possibilité de s’exprimer, elle permet d’anticiper les conflits et de négocier les modalités de la transition technologique.

Ensuite, les entreprises « syndiquées » investissent davantage dans la formation et connaissent une plus grande stabilité de l’emploi. Or, les technologies numériques avancées nécessitent souvent des compétences spécifiques et une accumulation de savoirs internes, qui s’accommodent mal d’un fort turnover.

CFDT Cadres, 2019.

Enfin, le dialogue social contribue à instaurer un climat de confiance propice à l’investissement de long terme. La transformation numérique n’est pas seulement une affaire de machines, mais aussi d’organisation et de coopération.

Les élus du personnel, des agents favorables à la transformation ?

Ces résultats ne signifient pas que la présence syndicale favorise partout et toujours l’innovation. Ils soulignent surtout l’importance du cadre institutionnel. Dans des systèmes où la négociation est très décentralisée et où les syndicats disposent d’un fort pouvoir de fixation des salaires au niveau de l’entreprise, les effets peuvent être différents. Ils mettent également en lumière une limite importante de l’étude italienne : les auteurs ne distinguent pas la nature des organisations syndicales présentes dans l’entreprise.

Or, cette dimension est loin d’être anodine. Dans des contextes marqués par un fort pluralisme syndical, comme l’Italie – ou la France –, les syndicats peuvent poursuivre des stratégies différenciées et entretenir des relations variées avec les employeurs, susceptibles d’influencer les dynamiques d’innovation. Au fond, ce n’est donc pas tant la présence de syndicats qui importe que leurs modes d’action : selon les configurations, ils peuvent tout autant freiner l’innovation que la rendre possible.

À l’heure où l’intelligence artificielle et l’automatisation suscitent de fortes inquiétudes sociales, ces résultats invitent à dépasser une opposition simpliste entre innovation et protection des salariés. La transformation technologique est aussi un processus social, qui gagne à être négocié plutôt qu’imposé. Dès lors, plutôt que d’affaiblir le dialogue social au nom de la compétitivité, il pourrait être plus efficace de le renforcer pour accompagner la transition numérique des entreprises.

The Conversation

Patrice Laroche dirige le programme WAVE (Workplace Arrangements and Voice Effects) financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) au sein du CEREFIGE (Université de Lorraine)

ref. Robots, IA, numérique : et si les syndicats accéléraient la transformation technologique ? – https://theconversation.com/robots-ia-numerique-et-si-les-syndicats-acceleraient-la-transformation-technologique-278803

Ancient bones show dogs have been woven into human life for nearly 16,000 years

Source: The Conversation – Global Perspectives – By Andrew Fairbairn, Professor of Archaeology, The University of Queensland

Reconstruction of 14,300-year-old dog jawbone from Gough’s Cave, England. Tom Anders & Longleat

Odin was a kelpie. Attentive and protective, with a happy smile and an endless hope for food, he succumbed to a terminal disease late last year. At his death, a deep sense of grief ripped through the household of one of us (Andrew): while Odin was not human, he was an irreplaceable member of the family.

Our new research, published in Nature this week, helps explain the unique and striking way dogs like Odin fit into the human world – whether reading our moods, following our movements or becoming part of the rhythm of everyday life.

Based on international collaborations lasting decades, the two new studies have unlocked previously unavailable information from the bones of dogs long dead. Yet these papers are not just about the dusty old bones found in our archaeological sites, or the cutting-edge science applied to them.

They shine light on a relationship that has been part of the human social world for at least 16,000 years.

A dog with a black, white and brown coat, eating a bone.
Vale Odin.
Andrew Fairbairn

The earliest known dog

Dogs are the earliest known animals to be both tamed and separated from their wild relatives over generations by humans. This process is known as domestication.

It has long been thought that dogs were domesticated from wolves, their closest relatives, during the last Ice Age. Solid evidence to test this has been hard to find in archaeological sites as dog bones are difficult to tell apart from those of wolves using their shape alone.

It has taken the successful extraction of ancient DNA (aDNA), a recently developed technique, to provide definitive identification of dogs, which differ genetically from wolves.

One of the new studies confirmed the earliest known dog is now from Pınarbaşı, a rockshelter site in Karaman, central Turkey. This dog lived around 15,800 years ago.

Excavated in 2004, the bones could have been from either dog pups or wolf cubs. But aDNA analysis confirmed their identity as dogs 20 years later, following 10 years of analysis and comparison with other aDNA results.

The dog pups were buried carefully and treated in death similarly to the humans buried nearby. This continued a close relationship with people during life, as shown by chemical analyses suggesting the dogs and humans shared similar foods, including small fish from the local wetlands. Dogs were not just animals lingering around the edges of campsites. They were already an integral part of human societies.

Integration of dogs into the human social world could have resulted from close cooperation during hunting. Dogs may also have acted as guardians and sentinels for their communities who lived in a world with many dangerous predators such as wolves and leopards.

An animated image of people camping in a cave with dogs, overlooking a grassy wetland.
Artistic reconstruction of Pınarbaşı 15,800 years ago, based on evidence from archaeological excavations by University of Liverpool.
Kathryn Killackey

Moving with people

The same analysis found dogs genetically similar to those at Pınarbaşı at Gough’s Cave in Britain around 14,300 years ago. This suggests a group of closely related dogs spread rapidly from Eurasia all the way to the far end of Europe, moving with people but also moving between different human communities.

These dogs were not related to European wolves and evidence from the second new study, suggests that European dogs were not domesticated separately to those elsewhere, rejecting a long held hypothesis. Their difference to east Asian dogs is due to the spread into Europe with farmers 8,500 years ago from Turkey of dogs which had interbred with local wolves.

We know this because of the DNA of a dog from our site of Boncuklu, an 11,000-year-old village, near Konya in central Turkey. Our excavations showed that pups were buried in the graves of people directly related to those earlier communities at Pınarbaşı, located 30 kilometres to the southeast, though they lived a very different life in permanent houses supported by small-scale farming.

Genetically related farmers from this region spread into Europe around 8,500 years ago, with dogs also genetically related to those at Boncuklu at their heels. The incoming dogs interbred with those already in Europe, but didn’t replace them entirely.

From the deep past to the present

Together, the studies show that dogs were already living alongside people across a surprisingly wide area from Anatolia to the far edge of western Europe in the last Ice Age, long before farming began, and that their history is older, more mobile and more entangled with human history than we once thought.

The detailed archaeological evidence from Boncuklu and Pınarbaşı show just how close dogs and humans had become and the larger scale analysis sees them repeatedly moving through human networks that crossed cultural boundaries.

We still do not know exactly where and when dog domestication began, and the patient research that will answer that question is already under way in excavations across the world.

But these two new studies make one thing very clear: by the end of the Ice Age, dogs were already deeply woven into human life and had become part of the community, forging deep bonds that continue to this day.

The Conversation

Andrew Fairbairn receives funding from the Australian Research Council, Australian Institute of Nuclear Science and Engineering, Wenner Gren Foundation for Anthropological Research and The University of Queensland.

Douglas Baird has received funding from The British Institute at Ankara, the British Academy, Gerda Henkel Stiftung, Australian Research Council, Arts and Humanities Research Council, National Geographic, Wainwright Fund Oxford, IFRGlobal.

Gökhan Mustafaoğlu has received funding from The British Institute at Ankara, the British Academy, Gerda Henkel Stiftung, Australian Research Council, Arts and Humanities Research Council, National Geographic, Wainwright Fund Oxford, IFRGlobal.

ref. Ancient bones show dogs have been woven into human life for nearly 16,000 years – https://theconversation.com/ancient-bones-show-dogs-have-been-woven-into-human-life-for-nearly-16-000-years-279219

Why do men sexually harass women at work? Science offers two explanations – but only one of them holds up

Source: The Conversation – Global Perspectives – By Cordelia Fine, Professor, History & Philosophy of Science program, School of Historical & Philosophical Studies, The University of Melbourne

What causes workplace sexual harassment? How can we continue to better understand it? And what can be done to prevent it?

Successful answers to questions like these need a good scientific explanation. But which explanation should we draw on?

Two very different explanations circulate among social scientists. In new research, we compared how the two stack up – and found one of them was a clear winner.

Evolved sexual tendencies or maintaining gender hierarchies?

On one view, sexual harassment – as the name implies – is all about sexuality. According to the evolutionary psychology research program, men and women have evolved different psychological mechanisms to solve the different challenges they faced to successfully reproduce back in the Pleistocene epoch.

For men, these adaptive mechanisms include a greater interest in casual sex, and a tendency to mistakenly conclude that women are sexually interested in them. Women, in contrast, evolved to be more sensitive to potential threats to their sexual autonomy – and therefore perceive men’s advances as harassing.

But for social science scholars informed by the gender hierarchy – the idea that men hold more power and status than women – sexual harassment is “an expression of workplace sexism, not sexuality or sexual desire”. It is a mechanism for preserving work roles as masculine terrain, and pushing back against threats to men’s higher status within a workplace.

These two accounts offer very different ways of explaining workplace sexual harassment. So how do we go about deciding which one to draw on?

It might be tempting to think one scientific view is preferred over another for political reasons: he likes the evolutionary psychology account because he is a misogynist; or she likes the gender hierarchy account because she is blinded by her feminist ideology.

Putting explanations to the test

These accusations don’t get us very far. Fortunately, the philosophy of science gives us three well-established criteria for what makes for a good scientific explanation.

These three criteria flow from thinking about what scientific explanations are for.

The intrinsic value of explanations is that they provide understanding. We understand something better when we have identified its causes.

When it comes to sexual harassment, ideally the causes we identify will explain a broad range of sexual harassment phenomena. Sexual harassment is not just the “powerful man exploits attractive female subordinate” scenario that tends to get the most press attention.

Scientific explanations also have instrumental value. The causal explanations scientists produce can be used to generate new predictions that can be tested in future research. In other words, a good scientific explanation is also fruitful.

Scientists’ causal explanations can also be used to identify factors that can be manipulated or controlled. This gives society potential interventions to shape outcomes we care about, such as reducing workplace sexual harassment.

Two explanations, head to head

In our recently published research, we used these three criteria for a good scientific explanation to compare the evolutionary psychology and gender hierarchy maintenance accounts of workplace sexual harassment. So what did we find?

First, we found that the gender hierarchy maintenance explanation was clearly superior when it came to identifying causes that make sense of a broad range of workplace sexual harassment phenomena.

Evolutionary psychology makes sense of sexual coercion and some forms of unwanted sexual attention, to be sure. But research shows these kinds of behaviours almost invariably go hand-in-hand with sexist jokes, crude sexual remarks and sexually degrading imagery, such as porn.

None of these behaviours are plausibly about trying to gain sexual favours, even though some are sexual in nature. These behaviours are called “gender harassment” –which is the most common form of sexual harassment.

Unlike evolutionary psychology, gender hierarchy maintenance can explain all three forms of harassment. Demands for sexual favours, sexist remarks and requests for note-taking can all be understood as behaviours that reinforce traditional gender roles and confer greater status and authority to men.

Second, we found that both explanations have given rise to fruitful research programs that generate and test predictions. However, evolutionary psychology faces a challenge here.

The theory’s core prediction is that ancestral men who misperceived sexual interest in women tended to enjoy greater reproductive success, which is impossible to test. It is also plausible that sex pests would have faced disadvantages within close-knit communities. Without a time machine, this prediction can never be tested.

Third, we found the gender hierarchy maintenance explanation has the edge when it comes to identifying effective interventions. Flattening organisational hierarchies, and loosening the link between status and masculinity, are potential ways to change things.

Evolutionary psychology points instead to interventions such as educating men about what counts as sexual harassment. However, evidence suggests this kind of training is not effective. And, of course, the only way to really change people’s evolved adaptive mechanisms would be to change their brains and genes – which we can’t do.

Gender hierarchy maintenance is a better explanation

Our research points to the value of understanding workplace sexual harassment through the lens of gender hierarchy maintenance. This offers hope for the future of workplace culture: it suggests men are not essentially predisposed to be sexual harassers, with little that can be done to alter their evolved natures.

Instead, sexual harassment is best understood as a consequence of our current social and cultural environment. And this is something we can shape to facilitate a better and safer future at work.

The Conversation

Cordelia Fine receives funding from the Australian Research Council, and has previously received funding from the Victorian Government Commission for Gender Equality in the Public Sector and the Women’s Leadership Institute Australia.

Kate Lynch receives funding from the Australian Research Council and the Arthropoda Foundation, and has previously received funding from the Australia & Pacific Science Foundation and the John Templeton Foundation.

Morgan Anna Weaving has previously received funding from the Australian Research Council.

ref. Why do men sexually harass women at work? Science offers two explanations – but only one of them holds up – https://theconversation.com/why-do-men-sexually-harass-women-at-work-science-offers-two-explanations-but-only-one-of-them-holds-up-278894

A war without accountability: why the Middle East crisis is also a legal quagmire

Source: The Conversation – Global Perspectives – By Anna Marie Brennan, Senior Lecturer in Law, University of Waikato

Hassan Ghaedi/Getty Images

What began with surprise US and Israeli strikes on Iran one month ago has hardened into a grinding stand-off, with no clear way out.

The conflict’s opening blows on February 28 killed senior leaders in Tehran, including Supreme Leader Ali Khamenei – prompting retaliatory missile and drone attacks on Israel, US bases and Gulf infrastructure.

Years of tension over Iran’s nuclear programme and its regional influence have now boiled over into open warfare, with diplomacy faltering as both sides entrench their positions.

On the ground in Iran, the violence is worsening what was already a strained human rights situation. News reporting from within the country carries daily images of damaged neighbourhoods, overwhelmed hospitals and families fleeing tit-for-tat strikes.

One incident in particular – the US airstrike on a school in Minab in southern Iran that left dozens of girls dead – highlights the scale of the devastation, as well as the war’s murky legal context.

Future war crimes investigators will need to ask some obvious questions. Was the school a civilian site, was it used for military purposes, what precautions were taken and was the civilian harm excessive relative to any military advantage?

Only then will responsibility be able to be determined – but such clarity is likely to be a long way off.

When the law is clear, but accountability is not

Many observers have already criticised the shaky legal basis for the conflict.

Some have described the US position – as set out in a letter to the United Nations invoking self-defence and the protection of Israel against an alleged imminent threat from Iran and its allied groups – as thin.

Others have argued that strikes supporting the stated goal of regime change were unlawful, citing the UN Charter’s prohibition on the use of force against the political independence of a state and the principle of non-intervention.

At this point, it is safe to assume that accountability for alleged international crimes by all sides to this ongoing conflict will remain elusive.

The International Criminal Court has no automatic jurisdiction because the United States, Israel and Iran are not parties to the Rome Statute, the treaty that established the court and defines its powers.

A UN Security Council referral of the situation to the court for investigation and possible prosecution is also unlikely, given the high potential for any such move to be blocked by veto-wielding permanent members.

Is any accountability likely to come through internal investigations by the states involved? This too is uncertain, as such investigations are often classified or narrowly framed by military and legal authorities.

This means independent investigators are often left to piece together their cases from satellite imagery, authenticated videos, mass graves, weapon remnants and medical and mortuary records.

While this can establish what happened and where, linking harm to identifiable decision-makers and proving intent is far harder while the conflict continues and key military records remain sealed.

This is not to say the laws of war themselves are ambiguous. They require forces to distinguish between civilians and fighters, avoid excessive civilian harm and take practical precautions.

International criminal cases turn on attribution and intent, meaning investigators must show who authorised an attack and what they knew. But without insider witnesses or key evidence, that is difficult, and proper accountability for war crimes often fall short.

A pattern of impunity?

We have seen this pattern before, where efforts to secure accountability are blocked or weakened by international deadlocks.

In 2014, the UN Security Council attempted to refer alleged war crimes and crimes against humanity against civilians in Syria’s civil war to the ICC. The effort failed after Russia and China vetoed it, citing concerns about sovereignty and the impact on a political settlement.

In 2021, the UN Human Rights Council ended the mandate of the Group of Eminent Experts on Yemen – an independent body tasked with investigating and reporting on violations by all parties – after some member states voted against renewing it. This removed one of the international community’s few mechanisms for documenting human rights abuses.

The ongoing crisis in Gaza has also proved a defining test of whether international law can be enforced.

The ICC has opened an investigation into Palestine and issued arrest warrants for senior Israeli and Hamas officials over alleged war crimes and crimes against humanity.

But such warrants depend on states to enforce them, and cooperation has been limited. A parallel UN inquiry has found Israel has committed genocide, yet the path to legal accountability remains contested.

In Iran, a similar outcome – or lack of one – now appears sadly likely.

The Conversation

I was a visiting professional at the International Criminal Court in 2014. I worked in chambers for Judge Sylvia Steiner on the Jean-Pierre Bemba Gombo (Central African Republic) case.

ref. A war without accountability: why the Middle East crisis is also a legal quagmire – https://theconversation.com/a-war-without-accountability-why-the-middle-east-crisis-is-also-a-legal-quagmire-279199

The Olympics’ transgender athlete ban is a legal and moral minefield

Source: The Conversation – Global Perspectives – By Matt Nichol, Lecturer in Law, CQUniversity Australia

The International Olympic Committee (IOC) has confirmed it is introducing a controversial new policy that will ban transgender athletes from competing in women’s events.

The IOC stated eligibility for women’s events will be determined by a “once-in-a-lifetime” sex test, which would prevent transgender women and those with differences in sexual development from competing.

It is an abrupt U-turn after the IOC previously left athletes’ eligibility up to their respective sports federations.

Reactions to the decision were unsurprisingly fierce.

From a legal point of view, it opens up a can of worms and will no doubt affect many athletes from the top level down to grassroots.

What is the test?

The IOC says “eligibility for the female category is to be determined in the first instance by SRY gene screening to detect the absence or presence of the SRY gene”.

It added:

Based on scientific evidence, the IOC considers the presence of the SRY gene is fixed throughout life and represents highly accurate evidence that an athlete has experienced male sex development.

SRY stands for “sex determining region Y” gene. The presence of the SRY gene is associated with men’s typical sexual development.




Read more:
World Athletics’ mandatory genetic test for women athletes is misguided. I should know – I discovered the relevant gene in 1990


Any athlete whose test shows the presence of the SRY gene will be banned from the women’s category.

The screening will be done via an athlete’s saliva, a cheek swab or blood sample.

The IOC stated it is not retroactive and does not apply to any grassroots or recreational sports.

Why did the IOC make this move?

In September 2025 the IOC established a working group to examine scientific, medical and legal developments in this space.

The IOC said the group reached a consensus that “male sex provides a performance advantage in all sports and events that rely on strength, power and endurance”.

IOC president Kirsty Coventry said:

At the Olympic Games, even the smallest margins can be the difference between victory and defeat. So, it is absolutely clear that it would not be fair for biological males to compete in the female category.

The IOC added it had surveyed more than 1,100 Olympic athletes, which revealed “a strong consensus that fairness and safety in the female category required clear, science-based eligibility rules, and that protecting the female category is a common priority”.

At the Tokyo Olympics in 2021, New Zealand weightlifter Laurel Hubbard became the first openly transgender woman to compete at an Olympic Games. She finished last in the super‑heavyweight category.

The policy is widely expected to be adopted by individual sports federations, although many have already implemented similar testing in recent months, including World Athletics and World Aquatics.

It will be implemented for women’s events at the Olympic Games, Youth Olympics and Games qualifiers, from Los Angeles 2028 onwards.

Human rights law and sport

The IOC’s decision may be in opposition to several laws that aim to ensure everyone has the right to participate in sport.

The United Nations’ International Charter of Physical Education and Sport states access to and participation in sport is an international human right.

In 2019, a UN Human Rights Council resolution called on sports governing organisations such as the IOC to implement policies and practices that comply with international human rights.

International human rights laws require countries protect and promote human rights.

As many international sports governing organisations such as the IOC are based in Europe, the European Convention on Human Rights also applies to the new genetic testing rule. The IOC policy may violate this.

The UN Human Rights Council states genetic sex testing as an eligibility requirement for women’s sport violates athletes’ international rights to equality, bodily and psychological integrity and privacy.

While many support the IOC’s new policy, others argue the athletes now banned from competing in women’s sports are not being granted basic, long-agreed human rights.

Affected athletes may challenge the new rules in the Court of Arbitration for Sport – world sport’s top court, which has in the past heard cases on gender eligibility.

The IOC’s new rule may also violate the Council of Europe’s Convention on Human Rights and Biomedicine and domestic laws in many countries that prohibit genetic testing unless a health purpose is achieved.

Those left on the sidelines

This policy is a monumental shift from world sport’s most powerful authority.

It has sparked celebration among some, and anger and disbelief among others.

There will be aftershocks, maybe in the form of appeals or lawsuits. Where it leaves the few transgender and intersex athletes who want to compete in elite women’s sports is anyone’s guess.

The Conversation

Matt Nichol does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. The Olympics’ transgender athlete ban is a legal and moral minefield – https://theconversation.com/the-olympics-transgender-athlete-ban-is-a-legal-and-moral-minefield-279445

How do Israel and Iran’s nuclear status differ under international law?

Source: The Conversation – France – By Catherine Maia, Professeure de droit international à l’Université Lusófona (Portugal) et professeure invitée à Sciences Po Paris (France), Sciences Po

At a time when military tensions in the Middle East have further intensified in recent weeks, in the context of operations conducted by the United States and Israel and renewed concerns surrounding Iran’s nuclear programme, a recurring question has re-emerged in public debate: why does Israel possess nuclear weapons while Iran is legally prohibited from acquiring them?

Often framed in terms of unequal treatment or “double standards,” this question actually relates to the very structure of the international legal regime governing nuclear weapons.

International law is a legal order created by states and for states. As such, it is grounded in the consent of states, which derives from their sovereignty. This fundamental principle also applies to the legal regime governing nuclear weapons: the possession of nuclear weapons – or the decision to renounce them – is a matter of sovereign choice. In other words, only a state may consent to limiting its military capabilities by renouncing possession of such weapons of mass destruction.

This state voluntarism is clearly reflected in the 1968 Treaty on the Non-Proliferation of Nuclear Weapons (NPT).

What’s the NPT?

This treaty constitutes one of the pillars of collective security in international law. Its purpose is to prevent the proliferation of nuclear weapons – in particular to additional states – in order to promote nuclear disarmament, and encourage safe and peaceful use of nuclear energy.

The NPT distinguishes between nuclear-weapon states (United States, Russia, the United Kingdom, France, and China) and non-nuclear-weapon states. More specifically, it defines nuclear-weapon states as those that had manufactured and exploded a nuclear weapon or other nuclear explosive device before 1 January 1967, while the other parties are classified as non-nuclear-weapon states and have agreed to forswear the possession of nuclear weapons.

Nuclear power: different rules for the haves and the have nots

This fundamental distinction structures the entire legal regime of the treaty and entails differentiated but complementary obligations among the 191 States parties. While non-nuclear-weapon states agree not to acquire nuclear weapons, nuclear-weapon states agree not to transfer such weapons or assist other states in acquiring them. The treaty also stipulates an obligation to pursue negotiations in good faith towards nuclear disarmament.

In a context marked by Cold War tensions and fears of an uncontrolled proliferation of nuclear powers, the spread of nuclear weapons to an increasing number of states was perceived in 1968 as a major factor of international instability and a heightened risk of nuclear conflict. Against this backdrop, the compromise at the heart of the NPT was accepted, based on a differentiated allocation of obligations between nuclear-weapon states and non-nuclear-weapon states.

Although this asymmetrical compromise may, at first glance, appear unequal, it was designed as an instrument of strategic stability and collective security, while also constituting a direct expression of state sovereignty. A state may indeed decide to limit its own prerogatives. In return, breaches of these commitments entail legal consequences. This is where the debate over the different treatment of Iran and Israel arises.

If Israel has a nuclear arsenal, why can’t Iran?

Iran has been a party to the NPT since 1970 and is legally bound, as a non-nuclear-weapon state, not to acquire nuclear weapons, while also being subject to the safeguards mechanisms of the International Atomic Energy Agency (IAEA). Its nuclear programme is therefore assessed within a treaty framework that imposes specific legal obligations and international verification requirements.

By contrast, Israel is not a party to the NPT. Under the principle of the relative effect of treaties, Israel, not being a party to the NPT, cannot be legally bound by obligations arising from that treaty.

A legal framework producing differentiated outcomes

The difference in treatment between the two countries thus stems less from a legal inconsistency than from the very logic of international law. It illustrates the coexistence within the international order of de jure nuclear-weapon states and de facto nuclear-weapon states, such as Israel.

Several states currently possess nuclear weapons outside the framework of the NPT. In addition to Israel, this is also the case for India, Pakistan and North Korea (since its withdrawal from the treaty in 2003). Their situation does not, in itself, constitute a violation of the NPT, since they are not (or are no longer) parties to it. They therefore operate within a legal framework distinct from that applicable to states bound by the treaty.

This situation reflects a fundamental feature of the international legal order: the coexistence of treaty regimes to which not all states necessarily adhere. One example is the 2017 Treaty on the Prohibition of Nuclear Weapons (TPNW), to which 74 states are currently parties, and which prohibits the acquisition, possession and use of such weapons. This legal regime coexists alongside that of the NPT.

Accordingly, the question of why Israel possesses nuclear weapons, while Iran is denied that possibility is less a reflection of a contradiction in international law than a consequence of its structure.

In the absence of a treaty commitment, general international law does not currently establish a comprehensive and absolute prohibition on the possession of nuclear weapons as such. Only those states that have consented to specific obligations – notably within the framework of the NPT or the TPNW – are legally bound.

This analysis is supported by the jurisprudence of the International Court of Justice. In its 1986 judgement in Military and Paramilitary Activities in and against Nicaragua, the Court stated:

“In international law there are no rules, other than such rules as may be accepted by the state concerned, by treaty or otherwise, whereby the level of armaments of a sovereign state can be limited, and this principle is valid for all states without exception.”

Thus, in accordance with the principle of sovereign equality, limitations on military capabilities derive solely from state consent. In the absence of such a commitment, no state may legally impose on another an obligation of renunciation.

International law governing nuclear weapons therefore does not establish any general right to possess such weapons.

Rather, it reflects the existence of sovereign commitments through which some states have chosen to renounce them, while others have decided not to subject themselves to such constraints.

This article was co-authored with Débora Surreco Carrilho, PhD candidate in international law, University of Orléans (France).


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The Conversation

Catherine Maia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. How do Israel and Iran’s nuclear status differ under international law? – https://theconversation.com/how-do-israel-and-irans-nuclear-status-differ-under-international-law-278916