Décarboner, mais à quel prix ? La transition énergétique face aux droits autochtones

Source: The Conversation – in French – By Emmanuelle Champion, Professor, Université TÉLUQ

La transition énergétique s’accélère. Mais sur les territoires où s’extraient les minéraux qui la rendent possible, une autre question s’impose : celle du consentement des peuples autochtones.


Dans les discours politiques, médiatiques et même scientifiques, la transition énergétique est souvent présentée comme une trajectoire évidente et linéaire : il suffirait de remplacer les énergies fossiles par des renouvelables, d’électrifier les usages et d’innover technologiquement pour décarboner nos économies.

La décarbonation apparaît ainsi comme un impératif essentiellement technique, inscrit dans la continuité rassurante du progrès énergétique.

Mais cette représentation masque une dimension essentielle : la transition n’est pas seulement énergétique. Elle est aussi matérielle, territoriale et politique.

Une transition n’est pas un simple remplacement

Cette mise en récit de la transition comme succession ordonnée de substitutions s’appuie sur une représentation particulière de l’histoire énergétique. Or, le charbon n’a pas fait disparaître le bois ; le pétrole n’a pas remplacé le charbon.

Comme l’a montré l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans Sans transition (2024), les transformations énergétiques passées n’ont jamais été de simples remplacements. Chaque nouvelle source d’énergie s’est ajoutée au contraire aux précédentes, contribuant à une expansion globale de la consommation de matières et d’énergie.

Cette lecture linéaire du passé rend pensable l’idée d’une transition « douce » compatible avec la poursuite de la croissance économique. Elle transforme la décarbonation en horizon rassurant. Mais elle invisibilise les tensions matérielles que cette transformation engendre aujourd’hui.




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Le cœur matériel de la décarbonation : les minéraux

Car la transition énergétique repose sur une infrastructure lourde : batteries, éoliennes, panneaux solaires, réseaux électriques, véhicules électriques.

Tout cela nécessite des minéraux critiques et stratégiques — lithium, nickel, cobalt, cuivre, terres rares — dont l’extraction se fait dans des lieux précis et soulève des enjeux politiques différents selon les territoires.

Au Canada, cette dynamique est particulièrement visible. Le gouvernement fédéral a fait des minéraux critiques un pilier de sa politique industrielle en lançant en 2022 la Stratégie canadienne sur les minéraux critiques, qui identifie 31 ressources jugées essentielles à la transition énergétique et prévoit plusieurs milliards de dollars d’investissements pour soutenir leur développement.

Plusieurs de ces minéraux — lithium, nickel, graphite ou niobium — sont présents en quantité importante au Québec. La province compte aujourd’hui plus d’une trentaine de mines actives et plusieurs dizaines de projets d’exploration ou de développement liés à ces ressources, principalement dans le Nord-du-Québec, en Eeyou Istchee ou sur la Côte-Nord. Or, ces régions correspondent largement à des territoires autochtones reconnus ou revendiqués.

À l’échelle mondiale, une analyse portant sur plus de 5000 projets liés aux minéraux de la transition énergétique montre que plus de 50 % des projets extractifs se situent sur ou à proximité de territoires occupés ou utilisés par des peuples autochtones et des communautés rurales dépendantes de la terre.

Ce n’est pas un simple hasard géographique. C’est un fait politique majeur.

Quand la transition devient une question territoriale

Cette concentration territoriale signifie que les coûts matériels de la transition sont distribués de manière inégale.

Le Forum permanent des Nations unies sur les questions autochtones souligne que les impacts de l’exploitation des minéraux nécessaires à la transition énergétique « s’accumulent et se transforment en violations systémiques des droits des peuples autochtones, notamment du consentement préalable, libre et éclairé et de l’autodétermination sur leurs terres et ressources ».

La transition ne concerne donc pas seulement le climat. Elle redéfinit les conditions politiques d’accès aux terres et aux ressources. Autrement dit : la décarbonation transforme une question énergétique en question territoriale.

Rendre structurante la question du consentement

Dans ce contexte, la question du consentement autochtone ne peut plus être traitée comme une formalité procédurale.

Le Consentement préalable, libre et éclairé (CPLÉ), reconnu par la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, devient un axe central de la transition elle-même. Car l’impératif climatique accélère les projets extractifs, raccourcit les délais, mobilise des arguments d’urgence.

Or, l’urgence peut entrer en tension avec le temps long de la délibération collective et de l’autodétermination. La décarbonation ne supprime donc pas les conflits : elle les déplace. Elle reconfigure les rapports entre États, entreprises et communautés autochtones, en faisant du consentement non plus une périphérie du débat, mais l’un de ses enjeux centraux.

Une transition sous condition politique

Interroger cette dynamique ne revient pas à nier l’urgence climatique. Il s’agit plutôt de reconnaître que la transition énergétique n’est pas uniquement un projet technique. C’est aussi un projet de reconfiguration des rapports de pouvoir sur l’espace et les ressources.

Si la transition se veut réellement juste et durable, elle ne peut se limiter à un calcul carbone. Elle doit intégrer la question du consentement et de l’autodétermination des peuples concernés. Car la transition énergétique ne sera pas seulement verte – elle sera politique.




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Une transition déjà juridiquement reconfigurée au Québec

Au Québec et au Canada, cette reconfiguration n’est pas théorique. Elle est déjà visible dans des décisions judiciaires et des accords industriels concrets.

En 2017, la Cour d’appel du Québec a confirmé la décision du gouvernement de refuser un projet d’exploration d’uranium dans le Nord-du-Québec, dans l’affaire Ressources Strateco. L’entreprise minière soutenait que son projet respectait toutes les exigences techniques et environnementales. La Cour a néanmoins reconnu que l’autorisation d’un projet extractif ne dépend pas uniquement de critères géologiques ou économiques : elle comporte aussi une dimension politique, dans laquelle l’acceptabilité sociale – notamment du point de vue des communautés autochtones concernées – peut être déterminante.

Sans consacrer explicitement le consentement préalable, libre et éclairé, la décision a ainsi contribué à déplacer la focale vers la question du rapport au territoire.

En 2020, Rio Tinto et la communauté innue d’Uashat mak Mani-utenam ont conclu l’entente Ussiniun (« renouveau » en innu-aimun), mettant fin à une poursuite de 900 millions de dollars. Cette entente illustre une autre dimension de cette transformation : elle reconnaît que les conflits extractifs peuvent engager des responsabilités historiques et ouvrir des processus de réparation.

À l’échelle fédérale, l’adoption en 2021 de la Loi sur la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (souvent appelée Loi C-15), qui vise à harmoniser les lois canadiennes avec la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, inscrit désormais le principe du consentement dans l’architecture normative du pays. Si sa mise en œuvre demeure débattue, elle renforce l’idée que l’accès aux ressources ne peut plus être pensé indépendamment de l’autodétermination des peuples concernés.


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Dans ce contexte, la transition énergétique ne peut être réduite à une stratégie de décarbonation. Elle devient un test politique : celui de la capacité des institutions à concilier impératif climatique, exploitation minière accrue et respect effectif du consentement autochtone.

La transition ne sera pas seulement une affaire de carbone. Elle sera aussi une affaire de droit, de territoire et de pouvoir.

La Conversation Canada

Emmanuelle Champion a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).

ref. Décarboner, mais à quel prix ? La transition énergétique face aux droits autochtones – https://theconversation.com/decarboner-mais-a-quel-prix-la-transition-energetique-face-aux-droits-autochtones-275160

France-Corée du Sud : de la coopération cordiale à l’exigence stratégique

Source: The Conversation – in French – By Arnaud Leveau, Docteur en science politique, professeur associé au Master Affaires internationales, Université Paris Dauphine – PSL

La visite d’Emmanuel Macron en Corée du Sud, les 2 et 3 avril 2026, invite à regarder en face ce que la relation franco-coréenne révèle et dissimule à la fois : le potentiel inexploité d’un partenariat entre deux démocraties industrielles avancées, qui ont en commun une même condition stratégique, mais peinent encore à en tirer toutes les conséquences.


Il existe une forme d’échec particulièrement difficile à diagnostiquer : celui que dissimule une réussite partielle. La relation franco-coréenne en est l’illustration. Elle fonctionne. Elle produit des résultats mesurables dans les échanges commerciaux, la coopération culturelle, les consultations diplomatiques. Précisément parce qu’elle fonctionne, personne ne juge vraiment urgent de la transformer. Les échanges commerciaux bilatéraux avoisinent aujourd’hui 15 milliards d’euros par an, et la Corée du Sud figure parmi les partenaires industriels les plus avancés de la France en Asie, notamment dans les secteurs de l’automobile, de l’énergie et des technologies critiques.

Ce confort est un piège. Dans un monde où les partenariats se hiérarchisent non plus par tradition ou proximité géographique, mais par capacité à répondre conjointement aux chocs systémiques, une relation « bien gérée » mais non structurante est une relation qui recule. Les agendas stratégiques se densifient ; si la France et la Corée du Sud n’y occupent pas une place centrale l’une pour l’autre, elles glisseront naturellement vers la périphérie des choix décisifs de chacune.

La question n’est donc pas : « Comment améliorer la coopération franco-coréenne ? » Elle est plus radicale : « Pourquoi deux démocraties industrielles avancées, aux intérêts stratégiques aussi convergents, n’ont-elles pas encore franchi le seuil d’une nécessité mutuelle reconnue ? »

Deux souverainetés sous contrainte : une grammaire commune

Pour comprendre pourquoi ce seuil n’a pas encore été franchi, il faut d’abord comprendre ce qui rapproche structurellement les deux pays, bien au-delà de la rhétorique des valeurs partagées.

La Corée du Sud et la France ont chacune, par des voies radicalement différentes, développé une philosophie d’État fondée sur la souveraineté sous contrainte. Pour la Corée, cette philosophie a été forgée dans le feu : colonisation, guerre fratricide, division permanente, voisins nucléaires ou révisionnistes. L’État coréen a appris, à force de vulnérabilité existentielle, à ne jamais confondre alliance et dépendance, à diversifier ses partenaires industriels comme d’autres diversifient leurs réserves militaires, à transformer la contrainte en moteur d’innovation.

Pour la France, la leçon a été plus lente à intégrer et plusieurs fois douloureuse. La décennie 2015–2025 aura été une décennie de désillusions successives : les illusions d’un partenariat stratégique avec la Russie, la brutalité du « America First » trumpien révélant la fragilité de la garantie atlantique, la guerre revenue en Europe, la coercition économique chinoise érigée en instrument géopolitique assumé. Ce que la Corée du Sud sait depuis 1953, la France l’apprend encore : aucune puissance moyenne, si capable soit-elle, n’est à l’abri de la pression des grands.

Cette convergence d’expériences produit une grammaire commune : l’autonomie ne se proclame pas, elle se construit. Elle s’incarne dans des bases industrielles souveraines, dans des chaînes de valeur résilientes, dans des partenariats choisis plutôt que subis. C’est sur ce socle, pas sur la similitude culturelle ni sur les coopérations sectorielles existantes, que pourrait reposer un véritable partenariat stratégique franco-coréen.

Ce que la géopolitique de 2026 rend possible et urgent

La visite du 2 au 3 avril 2026 du président Macron en Corée du Sud intervient dans un contexte inédit. Jamais depuis la fin de la guerre froide, les conditions objectives d’un rapprochement franco-coréen n’ont été aussi favorables… et les obstacles à ce rapprochement aussi visibles.

Côté opportunités : la recomposition des chaînes de valeur technologiques crée des espaces de complémentarité inédits. La France dispose d’un écosystème d’intelligence artificielle en structuration, soutenu par des investissements publics et européens croissants, d’une industrie nucléaire civile sans équivalent en Europe et d’une capacité de projection diplomatique que peu de démocraties de taille comparable peuvent revendiquer. La Corée du Sud, de son côté, maîtrise des segments critiques de l’économie mondiale – semi-conducteurs, batteries, construction navale – et a silencieusement transformé son industrie de défense en l’une des plus compétitives au monde. Ces deux profils ne sont pas en compétition : ils sont complémentaires. C’est précisément le type de complémentarité que la fragmentation de la mondialisation rend précieuse.

Côté obstacles, Paris subit désormais une double surcharge géopolitique. Le front oriental européen (réarmement, soutien à l’Ukraine, crédibilité de la dissuasion collective) absorbe une part croissante de la bande passante politique et budgétaire. Et la guerre déclenchée le 28 février 2026 contre l’Iran par Washington et Tel-Aviv ajoute une seconde zone de tension majeure que la France ne peut ignorer.

La position française dans ce conflit illustre précisément la complexité de sa situation : Emmanuel Macron a imputé la « responsabilité première » de la crise à Téhéran, tout en désapprouvant des frappes « conduites en dehors du droit international ». Une posture de double désapprobation – ni alignement sur les administrations Trump et Nétanyahou, ni condamnation franche de l’opération – qui place Paris dans un entre-deux diplomatique inconfortable. La fermeture partielle du détroit d’Ormuz, qui pèse déjà sur l’approvisionnement énergétique européen, ajoute une pression économique supplémentaire à cette équation déjà surchargée.




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Du côté coréen, c’est une autre contrainte qui s’est durcie : l’axe russo-nord-coréen est désormais une réalité stratégique assumée. La Corée du Nord a fourni à la Russie missiles balistiques et troupes de combat, et selon l’Institut sud-coréen de stratégie de sécurité nationale, Pyongyang aurait engrangé entre 7,67 et 14,4 milliards de dollars (entre 6,7 et 12,5 milliards d’euros) en combinant déploiements de soldats et exportations d’équipements, une fourchette large qui reflète les incertitudes d’évaluation, mais dont l’ordre de grandeur suffit à mesurer l’impact : pour une économie d’environ 40 milliards de dollars (34,7 milliards d’euros) de PIB, même le scénario bas représente un afflux de devises considérable, qui renforce les capacités militaires du régime et réduit sensiblement l’efficacité des sanctions internationales.




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À cela s’ajoute, côté français, un obstacle opérationnel trop rarement nommé : les coopérations de défense franco-coréennes restent structurellement entravées. Malgré des intérêts industriels convergents – la France dans le nucléaire naval et les systèmes d’armes, la Corée dans les plateformes terrestres et les munitions –, les deux pays n’ont pas encore trouvé le format d’une coproduction crédible, faute de cadre politique suffisamment ambitieux pour surmonter les réticences bureaucratiques et les contraintes de transfert technologique.

Ce contexte dual – surcharge occidentale d’un côté, menace nord-coréenne renforcée de l’autre – milite pour l’élaboration d’un agenda franco-coréen précis et ciblé, articulé autour de quelques convergences stratégiques concrètes, plutôt que pour une déclaration de partenariat global dont la mise en œuvre resterait suspendue aux urgences du moment.

Contrainte structurante supplémentaire : la Corée du Sud reste profondément ancrée dans son alliance avec les États-Unis, qui constitue le socle de sa sécurité nationale, tout en étant engagée dans une relation complexe avec le Japon. Cette double dépendance stratégique limite sa marge de manœuvre, tout en renforçant son intérêt pour des partenariats complémentaires avec des acteurs comme la France.

La récente visite du président Lee Jae-myung en Chine, marquée par un entretien avec Xi Jinping allant bien au-delà du protocole, illustre cette logique de diversification active : Séoul ne cherche pas à choisir entre Washington et Pékin, mais à élargir son espace de manœuvre en cultivant des partenariats avec des puissances tierces crédibles. La France, précisément parce qu’elle n’est ni américaine ni chinoise, et qu’elle porte une ambition d’autonomie stratégique que Séoul comprend intuitivement, occupe dans ce calcul une place potentiellement singulière à condition de la revendiquer.

L’Europe comme levier – à condition de s’en servir

L’une des pistes les moins exploitées du partenariat franco-coréen est précisément celle que Paris pourrait activer le mieux : la dimension européenne. La France n’est pas simplement un pays partenaire parmi d’autres pour la Corée du Sud. Elle est, potentiellement, la porte d’entrée dans un espace plus large, une coalition de démocraties industrielles avancées liées par des règles communes, un marché intégré et une ambition croissante de souveraineté technologique.

Or, cette dimension européenne reste sous-mobilisée. Les coopérations industrielles franco-coréennes existent, dans l’énergie, les transports, la défense, mais elles sont largement bilatérales. Elles ne s’articulent pas à une architecture européenne. Elles ne contribuent pas à construire les « chaînes de valeur de confiance » que l’UE cherche pourtant à développer pour réduire ses dépendances critiques. C’est un rendez-vous manqué.

L’invitation de la Corée du Sud au sommet du G7, que la France accueillera à Évian en juin 2026, pourrait changer l’échelle. Non comme signal protocolaire, mais comme affirmation que Séoul a sa place dans les enceintes où se redéfinissent les équilibres technologiques, les normes de l’intelligence artificielle, les règles du commerce des biens critiques. Pour Paris, faire de la Corée du Sud une partenaire structurante de l’agenda européen sur ces sujets, et non une simple observatrice bienveillante, serait un acte politique concret, pas seulement une intention.

Trois paris pour une relation qui change de régime

Plutôt que d’énumérer des domaines de coopération supplémentaires, exercice auquel les communiqués diplomatiques excellent déjà, il vaut mieux identifier ce qui permettrait à la relation de changer de dimension. Trois paris paraissent déterminants.

Premier pari : accepter l’asymétrie des urgences sans en faire un alibi

Paris a les yeux rivés sur l’est de l’Europe ; Séoul sur la péninsule coréenne. Cette asymétrie des urgences est réelle. Mais elle n’empêche pas de construire des réflexes communs sur les sujets où les intérêts se recoupent naturellement : gouvernance des technologies critiques, sécurité des espaces maritimes, résilience des chaînes d’approvisionnement. L’erreur serait d’attendre que les agendas s’alignent spontanément. Ils ne le feront pas.

Deuxième pari : faire de la Corée du Sud un partenaire de l’autonomie stratégique européenne

L’autonomie stratégique européenne n’a de sens que si elle s’appuie sur des partenaires extérieurs fiables. La Corée du Sud est l’un des rares pays au monde à réunir simultanément les critères nécessaires : résilience politique et institutionnelle, base industrielle et technologique de premier rang, capacité d’innovation dans les secteurs critiques, alignement avec les règles du commerce international et volonté de diversifier ses partenariats stratégiques.

Troisième pari : inventer des formats qui contournent les bureaucraties

Les appareils d’État des deux pays ne produiront pas spontanément la densité stratégique qui fait défaut. Les think tanks, les universités, les entreprises technologiques, les armées et les institutions financières de développement sont souvent mieux placés pour expérimenter des formes nouvelles de coconstruction. La diplomatie franco-coréenne gagnerait à déléguer davantage, à condition de fixer des caps politiques clairs. Un écosystème d’innovation partagé en intelligence artificielle, des exercices cyber communs, un fonds franco-coréen d’investissement dans les chaînes de valeur critiques : ces projets concrets valent plus, pour la relation, que dix déclarations d’intention.

La visite comme test

La visite d’Emmanuel Macron intervient dans un moment de densification des relations politiques, marqué par la volonté affichée des deux pays de donner une nouvelle impulsion à leur partenariat stratégique, sans toutefois que ses contours soient clairement définis.

Les visites d’État ont une valeur propre : elles obligent à formuler ce qu’on veut vraiment. Ce qu’Emmanuel Macron ira dire à Séoul dira autant sur la conception française de l’ordre international que sur la relation bilatérale elle-même. Viendra-t-il proposer un agenda de coconstruction industrielle et normative, ou simplement renouveler la promesse d’une relation « excellente » ?

Dans un monde où la fragmentation géopolitique pousse chaque État à hiérarchiser ses partenariats, l’entre-deux n’est plus tenable. Pour la France comme pour la Corée du Sud, le choix n’est pas entre coopération et non-coopération. Il est entre une relation qui reste à la périphérie des choix stratégiques décisifs, et une relation qui y entre résolument. Le moment est rare : les conditions de convergence sont objectives, les fenêtres diplomatiques s’ouvrent rarement deux fois au même endroit.

Il reste une condition implicite que ni les communiqués ni les accords sectoriels ne peuvent remplacer : une volonté politique partagée de se voir autrement qu’on ne s’est vus jusqu’ici, comme deux partenaires qui ont les mêmes contraintes, les mêmes vulnérabilités, et, concrètement, besoin l’un de l’autre pour peser dans un monde qui ne les attendra pas.

The Conversation

Arnaud Leveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. France-Corée du Sud : de la coopération cordiale à l’exigence stratégique – https://theconversation.com/france-coree-du-sud-de-la-cooperation-cordiale-a-lexigence-strategique-279496

Pourquoi l’indépendance est-elle devenue un enjeu politique en Alberta ?

Source: The Conversation – in French – By Daniel Béland, Professor, Political Science, McGill University

C’est avec une certaine surprise que plusieurs Canadiens ont vu émerger, ces dernières années, un mouvement sécessionniste en Alberta. Habitués aux revendications indépendantistes du Québec, ils ont pu être étonnés de voir une partie de la population albertaine envisager l’indépendance de la province.


Pourtant, malgré un historique de contestation du pouvoir fédéral et un sentiment persistant d’aliénation dans l’Ouest — souvent lié à la perception d’un Canada dominé par les intérêts de l’Ontario et du Québec —, aucune manifestation sécessionniste sérieuse n’avait jusque-là pris forme en Alberta. La province ne s’est jamais définie comme une nation distincte, et aucun acteur politique majeur n’a porté un projet indépendantiste structuré.

D’où vient donc ce mouvement, en apparence soudain, qui se traduit aujourd’hui par des démarches visant à tenir un référendum sur l’indépendance ? Trois éléments permettent d’en comprendre l’émergence.




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Sentiment historique d’aliénation de l’Ouest

Depuis sa création comme province en 1905, l’Alberta entretient un sentiment d’aliénation partagé, à divers degrés, par les provinces de l’Ouest, nourri par la perception d’un gouvernement fédéral défavorable à ses intérêts. Cette lecture s’appuie notamment sur les luttes pour le contrôle des ressources naturelles au début du XXe siècle et sur le Programme énergétique national de la première moitié des années 1980.

La montée du Parti réformiste dans le contexte des négociations constitutionnelles des années 1980 et du début des années 1990 reflétait bien ces sentiments : frustration face à l’influence jugée limitée de l’Ouest au sein de la fédération et exaspération devant la place centrale occupée par les revendications québécoises, notamment lors des négociations entourant l’Accord du lac Meech et la reconnaissance du Québec comme « société distincte ».

À cette époque, comme l’illustrait le slogan réformiste « the West wants in, », la solution proposée reposait sur une plus grande intégration de l’Ouest dans la gouvernance fédérale, notamment par une réforme du Sénat. À la suite de l’échec de ce projet, la position albertaine s’est déplacée vers une logique privilégiant l’autonomie provinciale plutôt qu’une influence accrue au sein de la fédération.

C’est dans ce contexte qu’a été publiée la célèbre lettre, signée par d’importantes personnalités conservatrices albertaines, préconisant l’élaboration d’un pare-feu (firewall) autour de la province.

Les années du gouvernement conservateur de Stephen Harper (2006-2015) ont atténué le sentiment régional d’aliénation dans l’Ouest, alors que les gouvernements libéraux de Justin Trudeau (2015-2025) ont favorisé sa réémergence. Leurs priorités, notamment en matière de climat et de réconciliation, ainsi que leurs réticences envers de nouveaux projets d’oléoducs et leur orientation plus progressiste, ont contribué à raviver les tensions entre l’Alberta et le fédéral.

La détérioration de l’économie albertaine à partir de 2014, liée à la chute des prix du pétrole, ainsi que la victoire du nouveau Parti démocratique (NPD) de Rachel Notley en 2015, ont accentué les frustrations économiques et politiques de la droite provinciale. Ce contexte, toutefois, ne suffit pas à lui seul à expliquer l’émergence de revendications sécessionnistes.




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Le populisme trumpiste

Le populisme trumpiste issu de la première présidence Trump (2017-2021) a contribué à transformer la nature de l’aliénation en Alberta, en accentuant la polarisation politique et la méfiance envers les institutions, les élites et les médias.

Les liens étroits entre l’Alberta et les États-Unis, combinés à la pandémie de Covid-19, ont facilité la diffusion de ce populisme au sein d’une partie de la droite albertaine. Bien que ce type de populisme existe dans d’autres provinces, son influence est particulièrement forte en Alberta, une situation particulièrement visible sur les médias sociaux.

En conséquence, les gouvernements libéraux fédéraux de Justin Trudeau sont venus à être dépeints comme des ennemis de l’Alberta, déterminés à détruire l’économie de la province par le biais de lois environnementales et à éliminer le droit à la liberté des Albertains par différentes mesures de santé publique adoptées durant de la pandémie.

Cette radicalisation s’est traduite par l’émergence de nouveaux mouvements, dont l’Alberta Prosperity Project, qui milite pour la tenue d’un référendum sur l’indépendance de la province. Dans cette logique, la réforme du fédéralisme cède le pas à une remise en cause plus fondamentale de l’ordre politique canadien.

Compétition politique au sein du Parti conservateur uni

Finalement, les dynamiques internes du Parti conservateur uni de l’Alberta ont également joué un rôle direct dans le processus d’inscription à l’agenda politique de la question de l’indépendance de la province.

Pour comprendre ces dynamiques, il faut remonter aux origines du Parti conservateur uni. Fondé en 2017, il résulte de la fusion du Parti Wildrose et des progressistes-conservateurs, avec pour objectif explicite de réunifier une droite divisée, dont les tensions internes avaient contribué à la victoire du NPD en 2015, à l’image de la création du Parti conservateur du Canada une décennie plus tôt.

Dirigé dès octobre 2017 par l’ancien ministre fédéral Jason Kenney, le parti accède au pouvoir en avril 2019 à la suite de la défaite du NPD.

D’abord très populaire auprès des militants, Kenney a rapidement été confronté, durant la pandémie de Covid-19, à une faction populiste issue du Parti Wildrose devenue difficile à contrôler et de plus en plus opposée à son leadership, notamment en raison de son style jugé autoritaire et de sa gestion des mesures de santé publique. En mai 2022, il annonce sa démission après un vote de confiance où il avait reçu à peine 51 % d’appuis des membres de son parti.

Quelques mois plus tard, Danielle Smith, figure populiste issue à l’origine du Parti Wildrose, devient cheffe du parti et première ministre. En partie pour éviter le sort de Kenney, elle mise sur des politiques populistes axées sur la démocratie directe (notamment les référendums), ainsi que sur une réaction idéologique marquée contre le « wokisme » et les politiques environnementales fédérales, parfois présentées à tort par une partie de sa base comme un complot visant l’Alberta et son secteur pétrolier.

Politicienne aguerrie, Smith cherche à maintenir l’appui de l’aile populiste de son parti, qui avait contribué à la chute de Jason Kenney, notamment en facilitant les référendums d’initiative populaire, y compris sur l’indépendance, en abaissant les seuils requis.

Bien qu’environ les trois quarts des Albertains s’y opposent, le soutien à l’indépendance, autrefois marginal, est nettement plus élevé parmi les électeurs du Parti conservateur uni, en raison du poids de sa frange populiste.

Dans ce contexte, deux pétitions ont été lancées en vue de la tenue d’un référendum sur l’indépendance : l’une portée par ses partisans, l’autre par ses opposants, la première devant recueillir le nombre de signatures requis d’ici le début mai. En février, Danielle Smith a annoncé la tenue cet automne de neuf référendums en Alberta portant sur des enjeux constitutionnels ainsi que sur l’immigration, un thème central du populisme trumpiste. Aucun ne concerne toutefois l’indépendance, bien que la possibilité d’un tel scrutin demeure ouverte.

Si un référendum sur l’indépendance de l’Alberta a lieu cet automne, les chances de victoires du camp indépendantiste sont minces, du moins si on se fie aux sondages et au contexte international incertain qui semble renforcer l’idée qu’en ce moment l’indépendance est un pari particulièrement risqué, dans cette province, mais aussi au Québec.

Toutefois, dans le contexte géopolitique actuel, la simple tenue d’un tel référendum, peu importe le résultat, soulève des enjeux géopolitiques importants, notamment en matière d’ingérence étrangère. À cet égard, l’administration Trump suscite des inquiétudes, certains de ses représentants ayant déjà rencontré des indépendantistes albertains venus à Washington pour promouvoir leur cause.

Pour de nombreux conservateurs albertains, l’idée d’un référendum vise avant tout à « envoyer un message » au gouvernement fédéral, en s’appuyant sur la conviction que la menace référendaire a pu bénéficier politiquement au Québec.

Difficile à démontrer, cette croyance contribue néanmoins à maintenir la question référendaire à l’agenda, dans une province où le soutien réel à l’indépendance demeure encore relativement limité.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’indépendance est-elle devenue un enjeu politique en Alberta ? – https://theconversation.com/pourquoi-lindependance-est-elle-devenue-un-enjeu-politique-en-alberta-275729

Kenya’s new infrastructure fund is long overdue – but design flaws could limit its impact

Source: The Conversation – Africa – By Odongo Kodongo, Associate professor, Finance, University of the Witwatersrand

Kenya is laying the ground for an infrastructure fund which will raise money for new projects – such as roads, energy and ports – through public-private partnerships, privatisation proceeds, and institutional capital. We asked Odongo Kodongo, a project finance expert, to unpack the potential risks and rewards of this strategy – and where it falls short.

Why now?

Kenya is weighed down by public debt that has built up rapidly over the last few years. The country’s public debt stood at about 12.30 trillion Kenya shillings (US$94.6 billion) as of December 2025, having risen from about 9.15 trillion shillings (US$70.3 billion) in December 2022. That is, public debt grew by over 34% in only three years.

Public debt as a percentage of GDP in 2022 was 67.9%. Thanks to an appreciating local currency, the debt to GDP ratio remained almost unchanged at 67.5% in 2025. For emerging and developing economies, a debt limit of no more than 64% of the country’s production (gross domestic product or GDP) is recommended.

In the financial year 2024/25, 71.2% of all government revenue went towards the servicing of debt. This left very little resources for other government activities including social programmes and capital projects such as infrastructure investments.

Kenya faces a massive infrastructure gap. Estimates show that the country needs to invest over US$12 billion annually in infrastructure until 2040 to meet its development goals. It doesn’t have this, resulting in an infrastructure financing gap of roughly US$2.1 billion annually.

However, due to the country’s excessive public debt, Kenyans must consider avenues other than tax revenues and public debt to pay for infrastructure. In this regard, the new fund is long overdue.

How will the fund work?

The National Infrastructure Fund Act establishes the fund as a corporate entity run by a board of directors. The board includes state officers and independent directors, recruited in accordance with the legislation governing state owned enterprises.

The treasury secretary is expected to formulate the act’s supporting regulations and guidelines. These include the fund’s investment policy, government support mechanisms, and standards and procedures.

However, the fund’s proposed legislation appears to indicate that its major responsibilities will include:

  • identifying and setting priorities for public infrastructure investments

  • conducting feasibility studies and developing bankable proposals

  • identifying an optimal mix of financing options for infrastructure projects

  • negotiating and closing financing deals with infrastructure financiers

  • overseeing implemented projects to manage risks and minimise time and cost overruns

  • audit to ensure past experiences inform project planning.

What are the potential risks and rewards?

The potential benefits of an infrastructure fund include greater infrastructure endowment, its potential cascading effects on development, and reduced reliance on the public purse.

But the success of such a fund hinges on many things. First, the fund’s design as a state owned enterprise creates the expectation that it will have autonomy to make its decisions without political interference and executive meddling.

However, some provisions of the act cast doubt that this will be possible. For example, the power to appoint independent directors is vested in the treasury cabinet secretary. This is a red flag. Given that the same cabinet secretary is a member of that board, independent board members may feel under pressure to agree with their appointing authority, making them effectively nonindependent.

Second, the fund must incentivise superior performance. Part III of the act recognises this need. The treasury cabinet secretary can set the board’s performance targets and evaluate its performance. But the cabinet secretary is a member of the same board and cannot be a fair referee.

Third, the act identifies the fund’s audited financial statements as a basis for performance evaluation. While this conventional approach appears sound, the structure of a more appropriate incentive system should focus on the objectives for which the fund is being set up. That is, performance should be based on:

  • the quantity of financial resources mobilised, especially from private sources

  • the amount of mobilised resources actually invested in infrastructure projects

  • efficiency in the management of projects

  • existence of feedback loops at various points between project origination and termination to support monitoring and corrective actions when necessary

  • capacity development and skills transfer.

The last point is important, given that human capital constraints have limited the region’s capacity to generate a pipeline of bankable projects, rendering its infrastructure sectors unattractive to private sector capital.

The fourth major weakness is the significance attached to financing derived from the disposal of government assets. Given that these assets are in short supply, monies from such sales must not be regarded as a primary source of financing.

Indeed, while the motivation for setting up the fund is to diversify funding sources and increase fiscal headroom, the act does not say much about private sector involvement.

In contrast, a similar fund created in South Africa in 2020 is specifically mandated to employ blended finance instruments. This involves using concessional finance (such as borrowing from development banks) to make an investment less risky to encourage private sector participation.

Finally, there is an ominous clause in the act that empowers the treasury secretary to issue government support in the form of letters of credit, guarantees and firm commitments to support projects. Because some of these mechanisms constitute public debt, this clause contradicts another clause that motivates the fund’s establishment on the grounds of “reduction in the reliance on public debt”.

What’s missing from the strategy, what needs fixing?

First, the implementation guidelines to be developed by the cabinet secretary should clearly spell out the fund’s goals. These include:

  • specific capital mobilisation targets: what is the volume of financial resources expected to be mobilised?

  • infrastructure investment targets: what are the immediate, medium and longer term infrastructure investment goals? These would be consistent with the country’s development plans, which often have specific timelines, such as year 2030.

Second, the underpinning law links performance measurement to the fund’s ability to “make a return commensurate with its level of investment”. This “economic/financial” view of performance ignores the social return potential of infrastructure investments.

For example, investing in hospitals and schools creates a healthier and higher quality manpower with greater longevity (social returns) and receptiveness to new knowledge. This increases labour productivity (economic returns).

Third, one of the more important beneficial spillovers of the fund’s operations is likely to be the development of the country’s capital markets. The fund could access capital from financial institutions such as pension and wealth funds, and diaspora resources, through innovative design of financial instruments.

The increased diversity of financial instruments and larger pool of capital could deepen the country’s capital markets. Thus, the act ought to have included capital markets development as one of the fund’s objectives.

At the operational level, several things need fixing. For example, the government must provide “seed” capital to support the fund’s initial activities. The amount of the seed capital, the justification for it, and its source(s) must be anchored in law.

Further, given the highlighted flaws of the cabinet secretary’s dual roles as a member of the board and its oversight agent, the cabinet secretary should be made an ex-officio member by law.

Finally, all proceeds, if any, from the sale of public assets in future should be ring-fenced to the fund. This, too, should be anchored in law.

The Conversation

Odongo Kodongo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Kenya’s new infrastructure fund is long overdue – but design flaws could limit its impact – https://theconversation.com/kenyas-new-infrastructure-fund-is-long-overdue-but-design-flaws-could-limit-its-impact-279254

Déchets ou ressources ? Une autre histoire des excréments

Source: The Conversation – France (in French) – By Fabien Esculier, Chercheur, coordonnateur du programme de recherche-action OCAPI au LEESU, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)

Il y a encore quelques décennies, les excréments – urines et matières fécales – étaient considérés comme des sources d’engrais vitales. Ils ont été évincés par les engrais d’origine fossile au prix d’importants dommages environnementaux et sanitaires. Aujourd’hui relégués au rang d’encombrants déchets, les excréments humains voient leurs précieux nutriments majoritairement détruits ou rejetés en rivière.

Dans le livre, qui paraît ce jour aux éditions Actes Sud, le chercheur Fabien Esculier, de l’École nationale des ponts et chaussées (ENPC), plaide pour la réhabilitation de ces matières et leur réintégration dans une forme d’économie circulaire. Nous reproduisons ci-dessous un extrait de son introduction.


Les excrétions humaines ont progressivement été reléguées au rang d’impensé collectif. La principale interaction que nous avons avec elles est d’espérer les voir disparaître le plus vite possible, les éloigner le plus possible de tous nos sens.

Presque personne n’en parle ni ne se soucie de savoir ce qu’elles deviennent… sauf les jeunes enfants, naturellement très intéressés par ces matières fascinantes ! Or il y a là deux paradoxes majeurs.

Premièrement, nous produisons quotidiennement deux ressources précieuses, les urines et les matières fécales, qui sont fondamentalement de la nourriture pour les sols et pour les plantes. Du point de vue du fonctionnement des écosystèmes, et donc du soutien de la vie humaine sur Terre, comme du point de vue de la prévention pour la santé humaine, mettre nos excrétions dans l’eau fait probablement partie des pires options envisageables, déployées à grande échelle seulement depuis quelques décennies.

Jadis exploitées pour leur pouvoir fertilisant, aujourd’hui traitées comme des déchets

Les humains doivent manger des plantes pour vivre – ou manger des animaux qui ont eux-mêmes mangé des plantes. Une fois qu’elle a été ingérée, la quasi-intégralité de la matière de notre alimentation se retrouve dans nos excrétions (sauf principalement le carbone qui est expiré sous forme de gaz carbonique et que les plantes captent ensuite dans l’atmosphère).

Or, les sols et les plantes se nourrissent justement de ces excrétions qui, utilisées précautionneusement, peuvent permettre une réelle économie circulaire entre la gestion des excrétions humaines et la culture des plantes alimentaires.

Transport d’excréments humains par train afin de fertiliser les champs. Danemark, début du XXᵉ siècle.
Renholdningsselskabet af 1898, repris dans Hans Peter Hilden, « Skrald, storby og miljø », Copenhague, 1973

Dans l’histoire récente de l’humanité, il semble plutôt difficile de trouver une société qui n’ait pas mis à profit le pouvoir fertilisant de nos excrétions. Ce faisant, les risques sanitaires liés aux excrétions sont d’ailleurs susceptibles d’être mieux gérés que s’il s’agit principalement de s’en débarrasser.

C’est là qu’apparaît le deuxième paradoxe majeur. Bien que nous cessions d’y penser une fois la chasse d’eau tirée, nos excrétions ne disparaissent pas pour autant.

En fait, notre société en prend très grand soin. Depuis les personnes qui changent les couches, nettoient les toilettes ou débouchent les tuyaux, en passant par les égoutiers, les constructeurs et les exploitants de stations d’épuration, jusqu’aux agriculteurs qui épandent les boues dans leurs champs, le secteur de la gestion des excrétions humaines est un pan très important de notre économie. Et très dévalorisé pourtant.

Vous pensiez que tirer la chasse d’eau était un geste anodin ? Détrompez-vous !



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Recréer une économie circulaire des excrétions

Il ne s’agit pas seulement de mieux s’occuper de nos excrétions mais aussi d’opérer un basculement de valeur dans la manière de les considérer.

En effet, depuis quelques décennies, avec le développement des engrais de synthèse issus de ressources fossiles et l’abandon progressif des pratiques millénaires de valorisation agricole de nos excrétions, la résultante principale de cette économie des excrétions humaines mélangées à l’eau est une perte de résilience alimentaire.

Elle induit également une pollution des milieux aquatiques et une destruction coûteuse de l’engrais naturel que sont nos excrétions. Ainsi, dans les boues d’épuration qui sont épandues sur les champs en France, il n’y a même pas 10 % de la principale matière fertilisante de nos excrétions, à savoir l’azote.

Pourtant la France, en tant que nation agricole, est presque championne du monde occidental dans ce domaine : les autres pays tournent plutôt autour de 5 %, 2 %, voire souvent 0 % de valorisation de l’engrais naturel azoté de nos excrétions.




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La plus grande « usine de destruction d’engrais naturel » de France

Vue aérienne de la station d’épuration d’Achères (Yvelines) en 2012.
ToucanWings, CC BY-SA

C’est en m’intéressant à ce deuxième paradoxe que je me suis progressivement passionné pour nos excrétions. Après une formation généraliste d’ingénieur à l’École polytechnique, je me suis spécialisé dans l’ingénierie de l’environnement à l’École nationale des ponts et chaussées.

En 2007, mon premier stage d’ingénieur a consisté à étudier une phase de travaux de ce que je renomme désormais la plus grande « usine de destruction d’engrais naturel » de France, à savoir la station d’épuration des eaux usées d’Achères (dite Seine aval), qui reçoit les excrétions d’environ 5 millions d’habitants de l’agglomération parisienne.

Avant cette phase de travaux, l’azote des eaux usées arrivant à cette station était principalement rejeté en Seine, ce qui induisait une pollution dramatique du fleuve. Il était alors vu comme un très grand progrès environnemental d’envoyer dans l’atmosphère l’azote des eaux usées pour protéger le fleuve.

Pour moi, ce fut une entrée en dissonance majeure. Le plus grand chantier de génie civil d’Europe de l’époque, auquel je contribuais, était dédié à construire une usine qui allait utiliser des ressources fossiles pour détruire de l’engrais azoté naturel.

Le taux de dilution de nos excrétions empêche en effet de mettre en œuvre des procédés de récupération : 1,2 litre (l) d’urine et 120 grammes de matières fécales sont mélangées chaque jour à environ 25 l de chasses d’eau et 125 l d’autres eaux usées domestiques collectées dans les égouts.




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Détruire l’azote des eaux usées d’un côté, importer des engrais de synthèse de l’autre

À l’échelle de toute la France, la solution qui a été mise en œuvre ces dernières décennies est donc de détruire la moitié de l’engrais azoté de nos eaux usées, tout en continuant d’en rejeter environ 40 % dans les milieux aquatiques.

Dans le même temps, la France est depuis longtemps devenue totalement tributaire des importations de ressources fossiles pour faire la réaction exactement inverse dans les usines de synthèse d’engrais azotés. Ces réflexions autour de mon travail de stage m’amenèrent à étudier comment circulent les matières, molécules et atomes, pour subvenir à nos besoins fondamentaux d’alimentation et d’excrétion. En voici le parcours.

Nous dépendons en amont d’une usine pétrochimique de synthèse d’engrais azotés. Dans cette usine, moyennant une grande quantité d’énergie et de ressources fossiles, l’azote atmosphérique est converti en engrais azoté disponible pour les plantes.

Le système alimentation/excrétion linéaire actuel, comparé à un système alimentation/excrétion circulaire.
Élise Auffray

Ces atomes d’azote voyagent alors de l’usine au champ, du champ à la plante, de la plante à notre bouche, de notre bouche à nos cellules, enfin de nos cellules à notre urine, qui est la voie par laquelle le corps humain excrète majoritairement l’azote. À ce stade, l’azote est exactement sous la même forme chimique qu’à la sortie de l’usine de synthèse d’engrais azotés, à savoir l’urée.

Et son voyage continue : de notre urine à la toilette, de la toilette à l’égout, de l’égout à la station d’épuration. Et là, avec à peu près la même quantité d’énergie consommée et la même quantité de gaz à effet de serre émis par unité d’azote, l’engrais azoté de nos excrétions subit la réaction exactement inverse de celle de l’usine pétrochimique d’engrais : sa dissipation dans l’atmosphère.

En 2007, alors que j’étais choqué par ce fonctionnement linéaire, intensif et polluant, pour la plupart des personnes avec qui j’avais pu en parler, il n’y avait pas de problème. Les ressources fossiles étaient illimitées, le changement climatique n’était pas très important, les pandémies étaient de mauvais souvenirs, la paix en Europe était éternelle, la croissance économique allait reprendre et l’eau coulerait toujours au robinet.




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Le projet du Grand Paris incompatible avec le paradigme d’assainissement actuel

Depuis bientôt vingt ans, je constate que ces mirages se sont évanouis les uns après les autres dans la conscience collective et dans la réalité de nos vies. Tragiquement bien sûr, puisqu’il s’agit d’un bouleversement majeur de nos sociétés qui est en cours. Mais il y a tout de même un (maigre) lot de consolation : de plus en plus de personnes s’attachent à nouveau aux conditions matérielles de leur existence. L’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, les insectes qui pollinisent nos plantes alimentaires… et nos excrétions qui pourraient fertiliser nos champs !

À la fin de mes études, j’ai eu la chance de pouvoir intégrer la haute administration du ministère en charge du développement durable, en devenant ingénieur du corps des Ponts et chaussées. Le rêve : le Grenelle de l’environnement battait son plein et j’allais pouvoir rejoindre la fonction publique pour mettre en œuvre cette fameuse transition écologique si nécessaire. Le rêve fut de courte durée : quelques mois après ma prise de poste, notre président de la République expliqua que l’environnement, « ça commençait à bien faire ».

Après plusieurs expériences professionnelles dans des administrations en charge de politiques de l’eau et de l’assainissement, l’année 2013 marqua une bifurcation dans ma trajectoire. La direction régionale Île-de-France du ministère en charge du Développement durable venait de rendre un rapport expliquant en substance qu’il n’était pas possible de faire le projet du Grand Paris, tout en respectant les objectifs de qualité de l’eau de la Seine à l’aval de l’agglomération.

Le changement climatique induisait une baisse progressive du débit des rivières, le projet du Grand Paris une hausse progressive de la population. Le faible débit de la Seine ne pouvait déjà pas suffire à diluer les eaux usées traitées de l’agglomération tout en garantissant un bon état des eaux. La situation n’allait qu’empirer à l’avenir.

Un programme de recherche-action sur la gestion des urines et matières fécales humaines

Après que j’eus contacté de très nombreuses organisations pour savoir comment on pouvait répondre sérieusement à cette impasse, ce sont finalement des chercheurs qui m’ont indiqué que, face à un défi d’une telle complexité, la meilleure méthode pour aborder le problème était de faire de la recherche. Après un an et demi d’efforts de montage, j’ai finalement réussi, à la fin de l’année 2014, à lancer le programme de recherche-action OCAPI, hébergé au laboratoire Eau, environnement et systèmes urbains à l’École nationale des ponts et chaussées (ENPC).

Je suis ainsi devenu chercheur, avec également une posture d’« intrapreneur » d’action publique, tentant comme je le peux depuis cette position de donner du pouvoir d’agir aux nombreux collectifs qui s’intéressent à ce sujet, en premier lieu en partageant les connaissances, et en essayant de susciter une transformation de l’action publique et privée en la matière.

Une autre histoire des excréments, de Fabien Esculier, publié aux éditions Actes Sud, avril 2026.
Éditions Actes Sud

Premier programme de recherche-action académique français qui se soit intéressé à questionner les modes de gestion des urines et matières fécales humaines dans une vision systémique, OCAPI a connu depuis dix ans un développement aussi important que la prise de conscience grandissante des impasses de ce mode de gestion qui consiste à prélever une eau précieuse pour la souiller de nos excrétions, l’exporter loin des habitations et tenter de détruire ces matières fertilisantes devenues pollutions des milieux aquatiques et disséminatrices de risques sanitaires. Le programme OCAPI s’intéresse en particulier aux techniques dites de séparation à la source, où les urines et/ou les matières fécales humaines sont collectées séparément pour être valorisées en agriculture, et qui se déploient actuellement en France. Un appel à l’action et des propositions pour changer d’échelle ont récemment été rédigés.

Cet ouvrage a pour objectif de partager le récit, souvent très peu connu, des principales étapes qui nous ont fait arriver à cette situation et d’ouvrir les possibles et les imaginaires vers des futurs soutenables.

The Conversation

Le programme OCAPI (www.leesu.fr/ocapi), coordonné par Fabien Esculier, reçoit des financements publics (Agence de l’Eau Seine Normandie, ADEME, ANR, FranceAgriMer, Union Européenne, collectivités locales).

ref. Déchets ou ressources ? Une autre histoire des excréments – https://theconversation.com/dechets-ou-ressources-une-autre-histoire-des-excrements-278218

Face aux stratégies d’évitement scolaire des parents, les collèges contre-attaquent

Source: The Conversation – France (in French) – By Lisa d’Argenlieu, Doctorante en management, Université Paris Dauphine – PSL

Les parents « consommateurs d’école » ont animé le débat depuis que François Dubet a évoqué pour la première fois, en 2013, l’attitude « stratège » de certaines familles face aux choix d’orientation. Derrière cette expression se cachent des comportements divers : évitement du collège de secteur par des demandes de dérogation, déménagement, inscription en établissement privé ou interventions dans l’établissement (volonté de changer les choix pédagogiques, demande de changements de notation).

Dans une recherche publiée dans la revue scientifique Décisions Marketing, nous nous sommes arrêtés sur la réponse des collèges à cet évitement : contrairement aux idées reçues, certains d’entre eux développent de véritables stratégies de marque.

Et ces stratégies marketing ne concernent pas seulement les établissements favorisés. Même des collèges en grande difficulté peuvent s’y engager, à condition de disposer de ressources (matérielles, pédagogiques, financières…) qu’ils peuvent valoriser.

Pour mener cette recherche, nous avons réalisé une soixantaine d’entretiens avec différents acteurs du système éducatif : des personnels de collèges (chefs d’établissement, enseignants, personnels éducatifs), des parents d’élèves, des représentants des directions académiques et des responsables de l’enseignement catholique.

En quoi ce résultat est-il important ?

La littérature préalable à notre recherche définit la marque scolaire par son existence dans les contextes de libre choix officiel. Or, notre enquête montre qu’elle apparaît aussi dans les marchés scolaires officieux, donc non légiférés. Dans ce contexte, travailler sa marque devient une manière pour les collèges de reprendre la main sur leur identité pour lutter contre des réputations subies.

Notre recherche identifie deux conditions principales à l’émergence d’une marque scolaire :

  • une tension liée à la population d’élèves, comme un manque de mixité sociale ou une baisse du nombre d’élèves ;

  • la volonté et la capacité de valoriser une ressource spécifique. Cette ressource peut être pédagogique, par exemple une classe aménagée musique, territoriale (en lien avec équipements locaux) ou liée à un projet d’inclusivité comme un accompagnement des élèves dys.

Nous avons identifié quatre types de stratégies de marque, qui varient selon deux dimensions : la ressource de l’établissement et le type de mixité scolaire ciblé (l’accompagnement de tous les niveaux ou un niveau spécifique)

Les quatre stratégies de marque – traditionnelle, inclusive, méritocratique et expérimentale – se retrouvent aussi bien dans des collèges privés et publics.

Dans ce contexte, les stratégies de marque scolaire s’adaptent à des publics variés. Citons l’exemple du plan Attractivité en Seine-Saint-Denis qui a pour objectif de lutter contre l’évitement scolaire par la mise en place d’options attractives, de locaux plus attirants et de travail sur la réputation des collèges, ce qui correspond à la mise en place de stratégies de marque méritocratiques avec des options académiquement valorisables dans un objectif de mixité scolaire.

Quels effets sur le fonctionnement du système scolaire ?

Ces résultats modifient la façon dont on comprend les marchés scolaires. Jusqu’à présent, les établissements apparaissaient comme passifs face aux choix parentaux. Notre recherche montre au contraire que les collèges sont des acteurs de ces dynamiques. Les établissements qui restent en difficulté sont souvent ceux qui ne disposent pas de ressources facilement valorisables. À l’inverse, certaines politiques publiques comme les dispositifs REP fournissent aux établissements des outils pour construire une marque scolaire.

Une partie de notre enquête a été menée dans des collèges REP +, où les outils du dispositif pouvaient faire bien plus que s’adapter à un public en difficulté, et être utilisés pour attirer des familles du secteur parties dans d’autres collèges (privés ou hors secteur), voire obtenir des inscriptions d’élèves hors secteurs par dérogation.

Ces stratégies de marque scolaire maintenant identifiées, une nouvelle question émerge : comment évoluent-elles dans le temps ? Des enquêtes à venir vont avoir pour objectif d’observer comme elles se transforment, se renforcent ou disparaissent, à mesure que les établissements et les territoires changent au fur et à mesure du temps.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Denis Guiot a reçu des financements de la Commission Européenne et d’un Fonds unique interministériel (Ville de Paris et Oséo)

Lisa d’Argenlieu et Sarah Benmoyal Bouzaglo ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Face aux stratégies d’évitement scolaire des parents, les collèges contre-attaquent – https://theconversation.com/face-aux-strategies-devitement-scolaire-des-parents-les-colleges-contre-attaquent-278910

Attention, la crise d’Ormuz met la pression sur la dette de la France

Source: The Conversation – France (in French) – By Éric Mengus, Professeur associé en économie et sciences de la décision, HEC Paris Business School

La guerre en Iran ne fait pas que des dégâts humains et matériels. Elle pourrait faire croître la dette française autant que le déficit public. Andreasvon Mallinckrodt/Shutterstock

La hausse des prix de l’énergie s’est accompagnée, pour la France, d’un renchérissement du coût d’émission de la dette, jusqu’à 3,9 %. Vous ne l’apprécieriez pas si c’était le taux de votre crédit bancaire. Paradoxalement, il faut moins s’en inquiéter du point de vue des finances publiques nationales que des perspectives de croissance et de l’évolution du déficit dans les mois qui viennent.


Depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient à la fin du mois de février, le coût d’émission de la dette de la France a augmenté nettement pour l’État. Le taux sur la dette à dix ans est passé de 3,3 % à pratiquement 3,9 %, un taux inédit depuis 2009. Les derniers jours marquent une certaine détente de ces taux – avec la perspective d’une éventuelle résolution du conflit, ainsi que de plus nombreux passages de tankers par le détroit d’Ormuz tolérés par l’Iran – mais ceux-ci restent élevés à plus de 3,7 %.

De manière paradoxale, cette hausse des taux n’est pas nécessairement inquiétante en tant que telle pour la dette publique française, dans la mesure où elle va s’accompagner d’inflation. En revanche, il faut davantage s’inquiéter de l’évolution du déficit public – 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB selon les dernières données de l’Insee.

Le déficit public sera mis sous pression en raison de possibles moindres rentrées fiscales dues aux conséquences des prix de l’énergie sur l’activité économique. Il peut l’être encore davantage si l’État met en place des mesures comme le bouclier énergétique en 2022 – un coût estimé à 26,3 milliards d’euros entre 2021 et 2024. Bien sûr, une dégradation du déficit peut s’accompagner d’un renchérissement supplémentaire du coût de la dette, aggravant encore davantage les difficultés rencontrées par les finances publiques françaises.

Anticipations des marchés financiers

Il faut noter que, pour l’instant, cette hausse des taux n’est pas particulière à la France. D’autres pays, comme l’Allemagne, voient également le coût de leur dette augmenter. La différence des taux d’intérêt entre la France et l’Allemagne depuis un mois reste encore loin des sommets qu’elle avait connus en octobre dernier – le spread, ou l’écart entre les coûts d’emprunt français et allemands était compris aux alentours de 80 points.

La raison principale : l’inflation qui résultera des hausses des prix de l’énergie conduit les marchés financiers à anticiper une politique monétaire plus restrictive à l’avenir. Concrètement, ces potentielles hausses de taux d’intérêt anticipées par le marché sont intégrées pratiquement uniformément dans les taux des dettes publiques de la zone euro. Au contraire, cette hausse de taux ne paraît pas particulière à la France comme cela avec le cas au deuxième semestre de l’année dernière où les difficultés à obtenir un budget avaient conduit les taux français à s’éloigner davantage des taux allemands.

Du côté de la politique monétaire elle-même, ces hausses de taux ne sont pas acquises. Pour l’instant, le choc est perçu comme étant moins fort qu’il ne l’était en 2022 au moment de la guerre en Ukraine. Le contexte macroéconomique est jugé différent de ce qu’il était alors à la sortie de la pandémie de Covid-19. La réponse de la politique monétaire dans ce contexte est pour l’instant de :

  • Faire abstraction des chocs sur les prix de l’énergie, le « regarder à travers » ou look through en anglais ;

  • N’y réagir que si le choc devient plus fort et/ou persistant, ou bien si le secteur privé commence à anticiper davantage d’inflation, ce qui peut conduire à un risque d’inflation autoentretenue.

Dette publique et inflation : quels liens ?

Quelles conséquences aura alors davantage d’inflation pour les finances publiques françaises ? En principe, un choc d’inflation qui n’a pas été anticipé est favorable pour les finances publiques. Une large partie de la dette de la France – de l’ordre de 90 % – n’est pas indexée sur l’inflation. Une augmentation de cette dernière conduit à une réduction de la valeur réelle de ce que le secteur public français doit rembourser.




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Cet effet bénéfique de l’inflation se réduit si elle est accompagnée d’une contraction de l’activité économique et d’un moindre taux de croissance. Les perspectives de croissances pour ce premier trimestre 2026 données par l’Insee ne vont pas en ce sens : 0,2 % au premier trimestre, autant au deuxième.

Pour l’ensemble de la zone euro, dans les différents scénarios décrits par la BCE, l’effet net total sur la dette tend plutôt à une réduction de celle-ci : le choc va générer plus d’inflation que de réduction de croissance.

Cocktail explosif

La moindre activité économique conduira très certainement à une dégradation du déficit public, qui pèsera alors sur le niveau d’endettement public. Sans même ajouter de nouvelles mesures de soutien à l’économie, le secteur public verra ses rentrées fiscales diminuer et ses dépenses augmenter notamment du fait de l’assurance chômage – ce sont les stabilisateurs automatiques. Cela signifierait que la légère amélioration du déficit enregistrée l’année dernière sera de courte durée.

Des mesures supplémentaires pour atténuer les coûts du choc énergétique seraient très certainement associées à une hausse supplémentaire de l’endettement tel que cela avait été le cas avec le bouclier tarifaire en 2022.

Ces pressions sur le déficit public auront lieu dans un contexte d’ores et déjà complexe dans lequel le déficit se situe déjà au-delà de 5 % depuis plusieurs années sans qu’il n’y ait un consensus politique pour le ramener à des niveaux moins élevés. Des difficultés supplémentaires dans la maîtrise de ce déficit pourraient conduire la France à retrouver des niveaux de spreads (écart entre les coûts d’emprunt) vis-à-vis de l’Allemagne autrement supérieurs.

À plus long terme, si le choc sur les prix de l’énergie persiste, il est possible que se mette en place une situation compliquée d’un point de vue économique et social : inflation, réduction de l’activité économique, dépenses publiques contraintes laissant peu de place à des politiques de soutien. Ce cocktail risque de compliquer une année qui précède de multiples échéances électorales.

The Conversation

Éric Mengus ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Attention, la crise d’Ormuz met la pression sur la dette de la France – https://theconversation.com/attention-la-crise-dormuz-met-la-pression-sur-la-dette-de-la-france-279466

L’auto-édition sur Amazon : quand la mécanique du scandale s’emballe

Source: The Conversation – France (in French) – By Stéphanie Parmentier, Chargée d’enseignement à Aix-Marseille Université (amU), docteure qualifiée en littérature française et en SIC et professeure documentaliste. Chercheuse rattachée à l’IMSIC et au CIELAM, Aix-Marseille Université (AMU)

L’auto-édition, grande pourvoyeuse de scandales littéraires. Felipe Pelaquim/Pexels, CC BY

En février 2026, une vive émotion s’est emparée d’une partie du monde littéraire à cause d’un ouvrage de dark romance, genre narratif relatant des relations amoureuses violentes ou transgressives. Le roman Corps à cœurs, écrit par la Française Jessie Auryann et auto-édité en 2023 et 2024 sur la plateforme Kindle Direct Publishing (KDP) d’Amazon, s’est soudainement et tardivement vu accusé de romantiser des scènes pédocriminelles. L’ouvrage s’est ainsi trouvé précipité dans une vive polémique médiatique. Toutefois, cette dernière ne constitue pas une exception sur les plateformes d’auto-édition, pour lesquelles ce type de scandale produit une forme de marketing involontaire.


Depuis sa création, la plateforme d’auto-édition d’Amazon est régulièrement au centre de polémiques littéraires à partir de contenus apparaissant choquants, transgressifs et immoraux à certains esprits – comme ce fut le cas avec la publication de Corps à cœurs, taxée de « grave affaire à caractère immoral ».

Les scandales sont une constante dans l’histoire des arts, et de la littérature en particulier. Des œuvres désormais consacrées ont, en leur temps, suscité l’indignation, mais ces polémiques s’inscrivaient généralement dans un temps long, en impliquant à la fois l’artiste et son éditeur. Le scandale ainsi provoqué revêtait une coloration aussi littéraire qu’éditoriale. Tel fut le cas du fameux titre Histoire d’O, d’Anne Desclos (publié sous le pseudonyme de Pauline Réage), publié en 1954 par le sulfureux Jean-Jacques Pauvert, l’éditeur comptabilisant une vingtaine de procès littéraires.

Avec l’essor de l’auto-édition numérique et de son instantanéité, la temporalité s’accélère. Les polémiques littéraires naissent généralement en ligne, circulent rapidement sur les réseaux sociaux et peuvent se diffuser à grande vitesse et à grande échelle. L’auto-édition sur KDP contribue-t-elle à accélérer les cycles des scandales littéraires ? Autrement dit, les plateformes numériques comme Amazon reconfigurent-elles les mécanismes traditionnels des scandales littéraires ?

Les récurrentes dérives de l’auto-édition sur Amazon

Depuis sa création en 2007 aux États-Unis et en 2011 en France, la plateforme Kindle Direct Publishing (KDP) d’Amazon attire un nombre croissant d’auteurs, qu’ils soient amateurs ou confirmés. En permettant à chacun de publier un livre sans passer par une maison d’édition, elle a profondément transformé l’accès à la publication. Au fil des années, un énorme flux de livres a déferlé sur cet espace de publication : une simple recherche sur le site marchand Amazon.fr révèle que plus de « 100 000 ouvrages » sont référencés dans la catégorie Dark Romance, toutes catégories éditoriales confondues. Toutefois, cette ouverture éditoriale suscite également de nombreuses critiques.

Ce n’est que quelques années après l’apparition de la plateforme que plusieurs ouvrages ont dû être retirés de la vente tant ils étaient controversés. Ainsi, en 2010, le livre numérique intitulé Le Guide de l’amour et du plaisir du pédophile : le code de conduite de l’amoureux des enfants est supprimé de la boutique Kindle une quinzaine de jours après après sa sortie, suite à une vague d’indignation parmi le lectorat et les plaintes de nombreuses associations de protection de l’enfance. Trois ans plus tard, une enquête journalistique révèle la présence sur la boutique Kindle de plusieurs ouvrages autopubliés décrivant des scènes de viol, d’inceste ou de bestialité. Face aux critiques, Amazon supprime à nouveau plusieurs de ces titres.

Les polémiques ne concernent toutefois pas uniquement les contenus pornographiques. Au fil des années, des ouvrages écrits par des spécialistes autoproclamés de la santé font également leur apparition sur la plateforme. En 2019, plusieurs titres autopubliés promouvant des prétendues cures capables de guérir de graves maladies en ingérant des substances toxiques sont identifiés et rapidement retirés du marché.

Un an plus tard, en pleine pandémie, des livres diffusant des théories conspirationnistes autour du coronavirus sont également retirés par Amazon, parfois discrètement. Plus récemment, en 2023, la plateforme est confrontée à un nouveau phénomène : l’arrivée massive de livres générés par des intelligences artificielles. Submergé par cette vague de publications automatisées, Amazon met en vente des ouvrages contenant des informations erronées, notamment des guides sur les champignons susceptibles d’induire les lecteurs en erreur et de provoquer des intoxications. Enfin, dernièrement, plusieurs livres racistes et antisémites, pourtant interdits en France, ont été retirés de la vente sur les sites d’Amazon, mais aussi de la Fnac et de Cultura.

#KDP, l’économie du scandale

Ces quelques exemples de détonations littéraires révèlent que l’auto-édition sur KDP s’inscrit dans une dynamique de scandales récurrents, susceptibles de surgir à tout moment. Au-delà des scandales littéraires, l’écosystème de l’auto-édition sur Amazon est aussi traversé par d’autres types de polémiques livresques, comme les cas de plagiat régulièrement signalés sur KDP comme ce fut le cas pour la romancière américaine Nora Robert ou encore les multiples tentatives d’Amazon visant à contourner la loi sur le prix unique du livre.

Contrairement aux scandales littéraires associés à l’édition traditionnelle, qui résultent souvent d’une prise de position d’un éditeur, convaincu de la puissance d’un manuscrit et cherchant à défendre son auteur fétiche, à l’instar de Lolita, de Vladimir Nabokov, ouvrage refusé par plusieurs éditeurs avant d’être accepté en 1955 par Maurice Girondas dans sa structure The Olympia Press, les polémiques autour de KDP d’Amazon semblent appartenir à une logique totalement différente. Dans l’écosystème de l’auto-édition numérique, le scandale ne découle pas d’un geste éditorial impulsé par une motivation littéraire mais résulte très souvent d’une série de facteurs favorisant la viralité. Dès lors, une question se pose : les scandales littéraires ne sont-ils pas des moteurs de visibilité pour une plateforme mondiale dont le modèle repose sur l’attention, le trafic et le buzz ?

Absence de filtrage et puissance des algorithmes

En théorie, les ouvrages auto-édités sur KDP sont encadrés par un contrat de licence et des règles de publication. À tout moment, Amazon peut en effet retirer un contenu identifié a posteriori comme inapproprié ou contraire aux règles ; pourtant, dans les faits, la plateforme est régulièrement l’épicentre de controverses. Une première explication tient à la nature même de l’auto-édition. Là où l’édition classique repose sur plusieurs niveaux de filtrage (comité de lecture, service juridique ou marketing), KDP privilégie avant tout la rapidité et le volume de publication. Rappelons le séduisant slogan prôné par Amazon sur KDP : « Publiez en autonomie vos livres aux formats papier et numérique, et touchez des millions de lecteurs dans le monde entier grâce à Amazon. ». Cette ouverture sans limites permet à des œuvres marginales, provocantes ou transgressives de s’afficher sur des écrans sans avoir subi les examens traditionnels de l’édition.

Toutefois, la mécanique du scandale ne s’arrête pas là. Sur Amazon, la visibilité des livres dépend largement d’algorithmes qui valorisent l’engagement : clics, téléchargements, commentaires, évaluations ou discussions en ligne. Les œuvres controversées viennent précisément entretenir et favoriser ces réactions suscitées et attendues, elles attirent l’attention, alimentent les débats et circulent sur les réseaux sociaux. Dans cet environnement numérique dominé par l’économie de l’attention, la polémique devient alors un puissant moteur de visibilité. La contagion devient une valeur.

Marketing involontaire

Dans cette mécanique du scandale, la viralité joue en effet un rôle central. De nombreux scandales littéraires nés sur KDP éclatent en réalité en dehors de la plateforme, notamment sur TikTok, Reddit ou X (anciennement Twitter). Un extrait jugé choquant, une intrigue polémique ou une couverture provocante peuvent rapidement devenir viraux. En quelques heures, un livre pourtant inconnu peut se retrouver instantanément propulsé au cœur d’un débat public, transformant une publication personnelle en phénomène médiatique.

Dans ce contexte, la polémique agit parfois comme une forme de marketing involontaire. Chaque discussion, critique ou indignation contribue à faire connaître l’ouvrage et à attirer de nouveaux lecteurs, curieux de découvrir ce qui suscite tant de réactions. Il convient de noter que les personnes à l’origine de la polémique ne sont généralement pas les lecteurs fidèles du genre, mais plutôt des lecteurs exogènes qui, par hasard ou par sérendipité, découvrent l’ouvrage et contribuent à déclencher la controverse.

Ainsi, l’auto-édition sur KDP crée un espace éditorial paradoxal. Il est un lieu de liberté créative sans précédent pour les auteurs, mais aussi un terrain fertile pour les polémiques au service d’Amazon. Entre algorithmes, viralité et économie de l’attention, les scandales littéraires sur ce site de vente en ligne ne relèvent pas d’accidents éditoriaux assumés par des auteurs et des éditeurs, mais sont des éléments structurants de l’écosystème numérique du livre auto-édité. Les dernières polémiques autour des romans auto-édités de dark romance ne constituent donc pas un fait exceptionnel dans la dynamique d’Amazon mais semblent plutôt consubstantielle à son fonctionnement.

Dans ce contexte agité, il convient de rappeler que quelques jours seulement après l’affaire de la dark romance, Amazon s’est retrouvé une nouvelle fois au cœur d’une polémique lors de l’annonce de son partenariat avec le Festival du livre 2026 à Paris. Cette visibilité de l’éditeur numérique a provoqué la fureur des libraires qui ont rapidement réclamé son retrait et l’ont obtenu.

The Conversation

Stéphanie Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’auto-édition sur Amazon : quand la mécanique du scandale s’emballe – https://theconversation.com/lauto-edition-sur-amazon-quand-la-mecanique-du-scandale-semballe-278553

Question de goût : les néandertaliens aimaient-ils vraiment les femmes « sapiens » ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Ludovic Slimak, Archéologue et chercheur au CNRS, Auteurs historiques The Conversation France; Université de Toulouse

Un article récent paru dans Science a été largement lu comme s’il révélait une préférence des hommes néandertaliens pour les femmes sapiens. Cette lecture, séduisante pour nos imaginaires contemporains, nous maintient dans une zone de confort où l’altérité se laisse encore penser dans les termes du désir et de l’attirance. Mais dès que l’on restitue les chromosomes à l’épaisseur des sociétés, en croisant génétique, archéologie et anthropologie culturelle, une autre image se dessine, plus dérangeante, qui touche à quelque chose de plus nu dans l’humain : des groupes structurés par des règles de circulation, des réciprocités inégales, des frontières, des alliances et peut-être des violences dont nous commençons à peine à mesurer la profondeur.


À lire les titres de presse, l’affaire semble entendue. El País annonce que les hommes néandertaliens « choisissaient » les femmes sapiens. Science évoque une « partner preference ». National Geographic imagine déjà les « Roméos de la préhistoire ». The Telegraph laisse entendre que les Néandertaliens « avaient des vues sur » les femmes sapiens.

En quelques heures, une analyse statistique est devenue un récit de désirs. La « vie sexuelle » de nos ancêtres était enfin à portée de clics. Le glissement n’a rien d’anodin. Il transforme une asymétrie de transmission génétique en récit d’affects, en attirances et en romances passées. On fabrique une scène où le Roméo néandertalien remporte le cœur de la Juliette sapiens. Le discours sur nos origines devient roman-photo.

Or, l’étude parue dans Science ne raconte rien de tel. Les auteurs interrogent un motif bien connu. Chez les humains modernes non africains, les traces d’ADN néandertalien ne sont pas réparties uniformément et sont plus fréquentes dans les chromosomes non sexuels que sur le chromosome X, qui en est fortement appauvri.

Pour expliquer ce contraste, les auteurs confrontent plusieurs hypothèses, sélection naturelle, biais démographiques liés au sexe ou préférence de partenaire. Leur conclusion reste prudente : une préférence de partenaire est un mécanisme parcimonieux possible, mais elle n’exclut ni des biais démographiques ni des scénarios plus complexes.

L’étude ne montre donc ni une attirance observée ni une préférence vécue. Elle propose quelque chose de beaucoup plus étroit : dans l’espace de modèles qu’elle teste, certains scénarios rendent plus plausible une asymétrie de type mâles néandertaliens/femelles sapiens. Dans un tel schéma, l’ADN néandertalien peut se transmettre largement dans les chromosomes ordinaires, tandis que le chromosome X néandertalien circule plus difficilement, puisqu’un père ne le transmet qu’à ses filles. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas non plus l’observation directe d’une attirance entre populations, et montrer qu’un modèle statistique peut produire un motif génétique n’est pas prouver que ce modèle est historiquement vrai.

Ce que le chromosome X ne dit pas de la vie sociale

Dès que l’on passe des données génétiques à leurs implications historiques et sociales, les lectures deviennent fragiles. Les chromosomes ne transmettent pas la mémoire fidèle de la vie sociale de nos ancêtres. Le fait que l’ADN néandertalien soit rare sur le chromosome X ne permet pas, en soi, de reconstituer les organisations sociales du Paléolithique ni les préférences sexuelles de ces populations.

Lorsque deux groupes proches se croisent, les chromosomes sexuels ne se comportent pas comme les autres. Ils sont souvent plus sensibles aux incompatibilités et à la sélection naturelle. Prenons le cas d’un père néandertalien et d’une mère sapiens. Leur enfant reçoit bien de l’ADN néandertalien dans beaucoup de ses chromosomes. Mais le chromosome X du père ne passe pas aux garçons, seulement aux filles. Il circule donc moins facilement d’une génération à l’autre. De plus, dans les hybridations entre groupes proches, les mâles sont souvent les plus fragiles biologiquement, avec davantage de problèmes de survie ou de fertilité. C’est pourquoi les chromosomes sexuels, et en particulier le chromosome X, peuvent perdre plus vite l’ADN venu de l’autre groupe. Un appauvrissement du chromosome X en ADN néandertalien peut ainsi relever d’un phénomène biologique classique, et non du souvenir d’un choix amoureux.

Le signal observé aujourd’hui peut donc avoir plusieurs causes. Les auteurs eux-mêmes ne présentent pas la « préférence de partenaire » comme une preuve directe, mais comme l’explication la plus parcimonieuse dans leur modèle statistique. Ils précisent qu’elle n’exclut ni des biais démographiques liés au sexe, ni des scénarios plus complexes où sélection naturelle, migrations différenciées et asymétries sexuées auraient agi ensemble.

La génétique détecte des transmissions. Elle ne reconstitue pas une société. Elle ne dit ni si ces unions relevaient d’alliances, de captures, d’échanges asymétriques, de violence ou de choix, ni qui décidait, ni sous quelles contraintes circulaient femmes et hommes entre les groupes. Entre un patron chromosomique et une scène de vie, il manque encore tout un monde, celui des constructions sociales, des règles de résidence, des hiérarchies, des conflits et des asymétries entre collectifs.

Les gènes, malgré tout leur pouvoir, ne parlent pas des amours passés. Ils parlent seulement de ce qui a survécu.

Ce qu’El Sidrón change dans la discussion

C’est ici que l’archéologie et l’anthropologie culturelle redeviennent décisives, car les gènes ne suffisent pas à reconstituer la scène sociale des rencontres entre Néandertal et Sapiens. Il faut alors quitter le seul article de Science pour revenir à d’autres données et tenter malgré tout d’accéder, indirectement, à la structure des groupes néandertaliens. Le site d’El Sidrón, dans le nord de l’Espagne, fournit à cet égard un point d’appui particulièrement fort.

Les auteurs de l’étude y ont identifié des ossements appartenant à au moins 12 néandertaliens. Le point le plus frappant concerne les adultes. Trois mâles portent la même lignée mitochondriale, alors que trois femelles présentent chacune une lignée différente. Or, l’ADN mitochondrial ne se transmet que par les mères. Les chercheurs en ont tiré une lecture simple et lourde d’implications : les hommes seraient restés dans leur groupe, tandis que les femmes auraient davantage circulé entre groupes. En d’autres termes, El Sidrón serait compatible avec un système patrilocal.

L’idée est décisive. Toute population humaine a besoin d’échanges avec l’extérieur pour se reproduire sur la durée. Dans de très nombreuses sociétés humaines, cette circulation passe d’abord par les femmes, qui quittent plus souvent leur groupe d’origine que les hommes. Plus généralement la dispersion féminine et le maintien des mâles dans leur groupe constituent aussi un schéma prédominant chez les grands singes. Voir apparaître chez Néandertal un signal compatible avec une plus forte mobilité féminine relève donc d’une tendance comportementale profonde, que l’on retrouve des primates aux sociétés humaines, et la mobilité féminine entre groupes est ici l’explication la plus plausible du motif observé. Pour une fois, nous disposons donc d’un point d’appui concret sur l’organisation sociale néandertalienne.

Et cette tendance profonde à la dispersion féminine change beaucoup de choses car dès lors tout un monde social devient pensable : échanges de femmes entre groupes, intégrations asymétriques, circulations réciproques ou non, alliances, captures, ou formes plus dures encore de relations intergroupes. À partir de là, la question n’est plus seulement de savoir quel chromosome a survécu, mais dans quel type de société ces transmissions ont eu lieu. Et cette seule possibilité suffit déjà à déplacer la lecture du papier de Science, car l’asymétrie génétique observée pourrait alors relever d’un monde social, encore inexploré, structuré par des règles de résidence, de circulation et d’échange.

« Néandertal, “Sapiens” : je t’aime, moi non plus »

Intégrer les contraintes de l’anthropologie culturelle aux lectures biomoléculaires permet d’autres basculements. En Belgique, le site de Goyet a livré les ossements de quatre néandertaliennes et de deux immatures. Les traces de découpe y sont nettes sur cinq d’entre eux. Le profil démographique de cet assemblage apparaît trop singulier pour relever d’une mortalité ordinaire. Les signatures isotopiques suggèrent une origine géographique non locale. Les auteurs avancent l’hypothèse d’un cannibalisme lié au conflit, une prédation ciblant les femelles des groupes voisins. Si cette interprétation est juste, elle dit quelque chose de brutal. Ici les relations entre groupes néandertaliens ne relevaient pas d’un monde sentimental mais de la capture, de la mise à mort et de la consommation de l’autre.

Les données peuvent effectivement être lues ainsi, mais ce dossier oblige aussi à la prudence. Le corpus est réduit. Les fouilles sont anciennes. Les données spatiales manquent. L’identité du groupe local prédateur n’est pas directement observée. Ici encore, les traces ne parlent pas d’une seule voix.

C’est alors qu’un renversement devient possible. Si l’on quitte un instant le seul regard biomoléculaire pour revenir au social, une société patrilocale change profondément le sens des corps. Les femmes viennent d’autres groupes, mais dans des mondes où la mobilité féminine est un schéma commun, des grands singes jusqu’aux sociétés humaines, l’interprétation de ce signal devient immédiatement plus subtile.

Le constat d’un cannibalisme affectant des femmes provenant de régions voisines peut donc se lire comme la simple prédation sur des étrangères. Mais il ne peut exclure une autre lecture, celle d’un traitement interne, ritualisé, de femmes venues d’ailleurs, mais désormais pleinement intégrées au groupe. La biologie et la génétique ne peuvent nous dire si un individu né ailleurs reste un étranger ou devient un membre plein et entier de mon propre monde social.

Retournons alors à l’étude de Science. C’est ici qu’il faut être très précis sur ce qu’elle démontre réellement. Le signal d’ascendance sapiens mobilisé par les auteurs renvoie à un épisode très ancien, autour de 250 000 ans. Leur démonstration ne repose donc pas sur l’observation directe du principal métissage qui a laissé sa trace chez les humains actuels. Elle suppose que le même mécanisme génétique aurait été encore à l’œuvre 200 000 ans plus tard, au moment des ultimes contacts entre Sapiens et Néandertal.

Si l’on considère la très forte tendance à la mobilité des femelles, un paradoxe apparaît et met profondément en tension l’extrapolation proposée par l’article de Science. Si des femmes sapiens entraient réellement et régulièrement dans des groupes néandertaliens, on s’attendrait à voir persister, chez les derniers néandertaliens, un signal génétique récent d’ascendance sapiens. Or, ce n’est pas ce que montrent les données disponibles. Chez les premiers Sapiens anciens d’Eurasie, l’héritage néandertalien est constant. En revanche, les génomes néandertaliens exploités jusqu’alors ne documentent aucun apport récent sapiens au sein des dernières populations néandertaliennes. Le flux génétique reconnu au moment des contacts fonctionne donc dans une seule direction, de Néandertal vers Sapiens.

Une autre hypothèse anthropologique devient alors pensable. Dans un monde patrilocal, la circulation des femmes ne règle pas seulement la reproduction mais structure les alliances entre groupes. Si l’échange cesse d’être réciproque, c’est toute la relation qui change. La formule est rude, mais elle dit bien ce paradoxe :

« Je prends ta sœur, mais je ne te donne pas la mienne. »

Il ne s’agit pas d’en faire une description mécanique de chaque croisement, mais cette formule nomme une structure possible : celle d’un rapport inégal entre ces humanités, voire d’une dissymétrie sociale durable entre groupes néandertaliens et sapiens. C’est ce lien entre flux génétique à sens unique, patrilocalité et non-réciprocité de l’échange qui m’avait conduit, dans Néandertal nu en 2022, à relever ce paradoxe singulier : « Néandertal, Sapiens, je t’aime, moi non plus. »

Replacé dans ce cadre, le sens des signatures moléculaires bascule. L’asymétrie ne se lit plus comme la trace fossile d’une préférence, mais comme l’un des effets possibles d’un rapport structurellement inégal entre populations humaines. Ajoute-t-on à cela le fait que les chromosomes sexuels éliminent plus vite certains apports génétiques, et le tableau change encore. Ce que l’on croyait lire comme un roman du désir pourrait bien relever, plus profondément, de structures sociales asymétriques.

Ce que les gènes ne savent pas des humains

Projeter sur la très longue histoire de l’humanité nos récits de désir, de goût et de préférence nous permet de rester dans notre zone de confort. Mais la confrontation à l’altérité est toujours plus rude. Nos valeurs n’ont aucune universalité spontanée. Elles ne peuvent servir de socle pour penser les mondes disparus. Les rencontres entre Néandertal et Sapiens ne se laissent réduire ni à des amours passées ni à des guerres simplement transposées depuis nos imaginaires modernes. Ce que les chercheurs tentent d’approcher, ce sont des structures sociales, des formes d’échange, des frontières entre groupes, la qualité des alliances, des manières de faire monde.

Pour cela, aligner des chromosomes ou des isotopes ne suffit pas. La paléoanthropologie doit retrouver son sens plein. Elle n’est pas seulement science des os mais étude éthologique, culturelle et sociale des sociétés humaines du passé.

La difficulté n’est donc pas de choisir entre des disciplines certaines et d’autres fragiles, mais d’apprendre à faire dialoguer des champs de savoir qui travaillent tous, chacun à leur manière, sur des traces incomplètes.

La vraie leçon est peut-être là. Les chromosomes ne nous racontent pas une petite histoire d’amour entre populations. Ils ouvrent vers des questions bien plus vastes. Qui entre dans le groupe. À quelles conditions. Selon quelles règles de circulation. Sous quelle réciprocité ou non-réciprocité. Avec quelle violence, parfois. Et surtout avec quelle transformation du statut des personnes.

Le corps, sa peau, ses os, ses gènes, ses isotopes, ne nous diront jamais rien de la réalité de l’individu dans un corps social. L’humain est cette créature qui n’est pas réductible à sa matière.

Chez les humains, l’étranger ne naît que du regard qui l’exclut.

Alors oui, la question est bien une question de goût. Mais pas forcément au sens où l’ont entendu les grands médias. Ce que les journaux ont transformé en affaire de préférence sentimentale pourrait bien relever, en réalité, de quelque chose de beaucoup plus profond et, parfois, dans certaines formes de cannibalisme, de beaucoup plus littéral…


Les illustrations de cet article sont extraites de la bande dessinée Néandertal nu, de Frédéric Bihel et Ludovic Slimak, publiée chez Odile Jacob, 2026.

The Conversation

Ludovic Slimak ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Question de goût : les néandertaliens aimaient-ils vraiment les femmes « sapiens » ? – https://theconversation.com/question-de-gout-les-neandertaliens-aimaient-ils-vraiment-les-femmes-sapiens-279051

Entre baptêmes d’adultes, influenceurs et retour des rites, les nouveaux visages du catholicisme

Source: The Conversation – France in French (3) – By Charles Mercier, Professeur des universités en histoire contemporaine, Université de Bordeaux

Alors que les vocations de prêtres sont en crise et que la fréquentation des messes recule depuis des décennies, le nombre de baptêmes connaîtrait une augmentation significative. Faut-il y voir un renversement de tendances pour l’Église catholique ? Qui sont ces nouveaux fidèles ? Leur pratique de la religion se distingue-t-elle de celle de leurs aînés ? À l’approche de Pâques, l’historien Charles Mercier remet le phénomène en perspective.


The Conversation : La hausse du nombre de baptêmes traduit-elle un regain global du catholicisme en France ?

Charles Mercier : L’évolution notable concerne les adolescents et les jeunes adultes : on est passé d’un peu moins de 6 000 baptêmes (adultes et adolescents confondus) en 2022, à plus de 21 000 en 2026. Mais il faut mettre ce regain en perspective avec les chiffres des ordinations de prêtres, des baptêmes d’enfants, des mariages et des enterrements à l’église, sur lesquels on a moins de visibilité, et qui sont soit en recul, soit en voie de stabilisation. Si les avis sont partagés sur la question, il n’y a assurément pas de croissance généralisée.

Concernant cette hausse des baptêmes chez les jeunes, plusieurs facteurs sont en jeu. D’abord, il y a un effet de report du baptême de l’enfance vers l’adolescence et l’âge adulte. Avec la sécularisation de la société, les familles sont moins religieuses. Quand elles le demeurent, l’individualisation des valeurs les pousse à ne pas décider pour leur enfant : la religion est de moins en moins perçue comme une identité dont on hérite. Elle est plutôt vue comme un choix individuel à faire quand on a l’âge et la maturité de se prononcer. Près de 75 % des enfants étaient baptisés avant l’âge de 7 ans en 1974, 50 % en 1996 et seulement un quart en 2024. On considère qu’« ils choisiront quand ils seront plus grands ».

Enfin, cette augmentation des baptêmes à l’âge adulte s’inscrit aussi dans un regain du spirituel qui profite au catholicisme et à d’autres religions.

Qu’est-ce qui peut jouer un rôle déclencheur pour ces personnes qui se tournent vers le baptême à l’adolescence ou à l’âge adulte ?

C. M. : Sur cette question, on peut croiser les chiffres de la Conférence des évêques de France avec ceux d’une enquête menée par le quotidien la Croix l’an dernier. Ce qui ressort en premier, c’est l’expérience spirituelle forte. La moitié des nouveaux baptisés déclare avoir ressenti une présence, une paix ou une plénitude perçues comme surnaturelles, par exemple en rentrant dans une église ou en assistant à un rite religieux.

Viennent ensuite les épreuves de la vie (une rupture amoureuse, la perte d’un être cher, une cassure dans une trajectoire jusque-là bien tracée…) qui poussent à se questionner et à chercher une manière de surmonter la souffrance.

Le troisième facteur, qui est mentionné par un tiers des nouveaux baptisés, c’est le désir de donner un sens à l’existence : à quoi ça sert de vivre si ça finit par la mort, à quoi ça sert d’accumuler des richesses, pourquoi aller travailler, faire des enfants… ? Une société orientée vers des perspectives uniquement matérielles ne suffirait pas à répondre à ces questions, et, dans certains cas de figure, le spirituel et le religieux deviendraient des ressources.

« Baptême de jeunes adultes : ils choisissent de se convertir au catholicisme » (France 3 Hauts-de-France, avril 2025).

La transmission de la foi catholique se fait-elle aujourd’hui hors du cadre familial ?

C. M. : La réponse est nuancée, car une partie des catholiques continuent d’être baptisés enfants, et éduqués religieusement par leur famille. Mais oui, l’augmentation des conversions à la fin de l’adolescence ou à l’entrée dans l’âge adulte indique le passage d’une transmission verticale à une transmission plus horizontale. Dans l’ enquête de la Croix, les amis jouent un rôle dans presque 50 % des parcours de demande de baptême d’adultes, en parlant de leur foi, en prêtant une Bible, en invitant à assister à une messe, à un rassemblement spirituel ou à un groupe de prière.

Les conjoints sont évoqués par un petit tiers de l’échantillon. La mise en couple peut être le point de départ du rapprochement avec le catholicisme, dans la mesure où l’exogamie, c’est-à-dire le fait de se marier hors de son milieu d’origine, est de plus en plus fréquente, et favorise sans doute les couples mixtes sur le plan des convictions.

On le voit, la transmission se fait surtout entre pairs. Néanmoins, le cadre familial n’est pas complètement effacé, même s’il y a souvent un saut générationnel : les néo-catholiques convoquent plus souvent la figure de leurs grands-parents que celle de leurs parents. En entretien, ils parlent de la grand-mère qui les avait emmenés pendant les vacances à l’église, qui leur avait fait faire une prière ou qui leur apparaît tout simplement comme une figure de bonté et qui devient une sorte de modèle inspirant.

Dans le cas d’un nouveau baptisé sur cinq, le contact avec des influenceurs sur les réseaux sociaux aurait également compté.

Qui sont-ils, ces influenceurs catholiques ?

C. M. : Certaines figures se sont imposées, avec des centaines de milliers d’abonnés, comme le frère Paul-Adrien ou sœur Albertine, qui bénéficient d’une forme de légitimité liée à leur statut de religieux. Au deuxième plan, il y a des influenceurs qui ont moins d’abonnés, mais dont l’âge, entre 18 ans et 25 ans, peut créer un effet d’identification chez les jeunes adultes. Ils délivrent des conseils religieux – comment faire son carême – qui peuvent se mélanger avec des conseils bien-être ou même beauté – comment avoir un bon teint, etc. C’est un univers foisonnant, très dynamique sur Instagram et sur TikTok.

L’Église catholique reste-t-elle en retrait de ce phénomène numérique ou le soutient-elle ?

C. M. : L’Église est à la fois intéressée par le potentiel que cela représente et vigilante sur les dérives possibles. En juillet 2025, il y a eu le jubilé des influenceurs à Rome. Il y a tous les vingt-cinq ans ce qu’on appelle le jubilé, une « année sainte » durant laquelle les catholiques sont invités à faire une démarche de pèlerinage. Et, pour la première fois, un événement a été consacré aux influenceurs, avec l’idée qu’Internet peut être un moyen d’évangélisation, à condition de ne pas céder au narcissisme, à la mise en avant de soi ni à la polarisation.

Ces influenceurs sont souvent des électrons libres. Même pour ceux qui sont prêtres ou religieux, la hiérarchie catholique a parfois peu de prise sur le contenu qu’ils diffusent. Les influenceurs catholiques tirent leur légitimité de leur public et non d’un mandat, ce qui contribue à désinstitutionnaliser la communication de l’Église catholique.

« Les nouveaux apôtres sur les réseaux » (France 24, juillet 2025)

Qu’est-ce qui caractérise la pratique religieuse de ces jeunes par rapport à leurs aînés ?

C. M. : Chez ces jeunes arrivés dans l’Église catholique à l’âge adulte comme chez ceux qui ont grandi dans le catholicisme, on observe un certain retour en grâce de dévotions traditionnelles qui avaient été un peu marginalisées par les générations précédentes, comme le chapelet. Cette nouvelle génération se réapproprie des pratiques qui étaient vues comme vieillottes ou désuètes, tout en les adaptant parfois aux codes de la pop culture. On peut citer le Sacré-Cœur qui a fait l’objet d’un film et qui devient aussi un objet de déco, disponible dans des enseignes de grande distribution.

La tendance est aussi au retour d’une gestuelle plus codifiée, comme le fait de s’agenouiller à certains moments de la messe. C’est quelque chose qui avait plus ou moins disparu du catholicisme et qui revient avec les jeunes adultes. Peut-être que cela témoigne d’une plus grande sensibilité à la dimension transcendante et verticale de la religion.

Peut-être faut-il aussi y voir une demande de cadre qui permettrait de structurer son existence et favoriserait un sentiment d’appartenance. On peut prendre l’exemple du carême, qui n’a pas la dimension festive du ramadan, et consiste surtout, depuis le concile Vatican II (1962-1965), à mener un travail d’ascèse de manière individuelle et discrète. On sent que les jeunes catholiques, sans doute du fait de leurs contacts avec leurs amis musulmans, sont en demande d’instructions et de règles précises, mais aussi de moments communautaires.

Quel rapport ces nouveaux catholiques entretiennent-ils avec la figure du pape ?

C. M. : C’est une question à laquelle il n’est pas aisé de répondre… Je serais tenté de dire que le pontificat de François a opéré un déplacement de la figure du pape. Schématiquement, on pourrait dire que Benoît XVI et, plus encore, Jean-Paul II étaient des figures mobilisatrices en interne : leurs voyages et leurs apparitions créaient un fort effet de cohésion parmi les fidèles, notamment chez les jeunes, nés et élevés dans le catholicisme. C’est la dynamique des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de Jean-Paul II, dont le magnétisme et le charisme déplaçaient et transportaient les foules catholiques.

François a fait un pas de côté : selon ses propres mots, il a voulu s’adresser à toutes les brebis qui étaient sorties de l’enclos de l’Église (ou qui n’y étaient jamais entrées) plutôt qu’au petit nombre qui y était installé. Il a adopté des positions sur l’immigration, l’écologie, la morale familiale qui ont pris à rebrousse-poil une partie de sa base, mais qui ont pu susciter de l’intérêt chez des personnes, et notamment des jeunes, qui étaient éloignées de l’univers catholique. Si bien qu’on peut dire que la figure du pape est devenue moins centrale pour les natifs du catholicisme, mais plus importante pour un certain nombre de néo-catholiques qui ont été touchés par la manière dont il a repositionné l’Église par rapport aux grands enjeux contemporains.

Il faudra voir si cette tendance se confirme avec Léon XIV, qui apparaît pour le moment comme quelqu’un de relativement discret et qui semble presque vouloir s’effacer derrière la fonction pontificale.

L’aspiration à des pratiques plus traditionnelles, évoquée plus haut, résume-t-elle les évolutions du catholicisme chez les jeunes ?

C. M. : Il y a une autre dynamique importante, qui est l’apparition d’un catholicisme de la diversité, liée à la fois à l’accroissement numérique des jeunes catholiques issus de l’immigration et à une augmentation de la religiosité dans les banlieues populaires. Des jeunes qui sont de culture catholique, mais dont la famille a cessé de pratiquer, s’intéressent, à travers le contact avec leurs voisins musulmans, à leur propre héritage religieux. Cette « émulation » contribue à complexifier la sociologie du catholicisme, longtemps vu comme bourgeois, blanc, conservateur. La visibilité de plus en plus grande de ces populations issues de la diversité contribue à renouveler les codes de la première religion de France.


Propos recueillis par Aurélie Djavadi.

The Conversation

Charles Mercier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Entre baptêmes d’adultes, influenceurs et retour des rites, les nouveaux visages du catholicisme – https://theconversation.com/entre-baptemes-dadultes-influenceurs-et-retour-des-rites-les-nouveaux-visages-du-catholicisme-279502