Moustiques, tiques et autres vecteurs de maladies : quelles sont les dernières recommandations pour s’en protéger ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nathalie Boulanger, Professeur de parasitologie et mycologie médicales, UR3073: PHAVI: groupe Borrelia, Université de Strasbourg

Moustique tigre qui poursuit sa conquête de la France hexagonale, nombre de cas de maladie de Lyme en augmentation, arrivée de la tique invasive Hyalomma sur le littoral méditerranéen… Les raisons de se protéger des arthropodes potentiellement vecteurs de maladies ne manquent pas. Voici les dernières recommandations en la matière, basées sur les connaissances scientifiques les plus récentes.


On estime que près de 80 % de la population mondiale est exposée au risque d’être victime de maladies dites « à transmission vectorielle », autrement dit transmises par des « vecteurs » dont les plus connus sont, par exemple, les moustiques et les tiques.

Ces maladies, qui comptent pour 17 % des maladies infectieuses et causent plus de 700 000 décès par an, sont en progression, notamment en France.

Le Haut Conseil de la Santé publique vient d’éditer de nouvelles recommandations pour la protection personnelle antivectorielle (PPAV) afin de clarifier et d’homogénéiser les messages de prévention destinés aux acteurs de santé et à la population.

Elles tiennent compte des évolutions épidémiologiques et réglementaires, et des nouvelles connaissances acquises sur l’efficacité et la toxicité des produits et moyens utilisés. Voici ce qu’il faut en retenir.

Qu’est-ce que la protection personnelle antivectorielle ?

Qu’elles soient dues à des bactéries, des virus ou des parasites, les maladies à transmission vectorielle sont sujettes à des expansions ou des réémergences, lesquelles sont influencées notamment par les changements climatiques et socio-économiques, ainsi que par les flux internationaux de personnes et de marchandises.

Au niveau mondial, parmi les arthropodes les plus susceptibles de propager de telles maladies figurent majoritairement les tiques (qui transmettent notamment la borréliose de Lyme, les rickettsioses ou la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, par exemple) et les moustiques (qui participent à la circulation du paludisme, de la dengue, du chikungunya, de la maladie due au virus du Nil occidental, de la fièvre jaune, etc.).

Pour se protéger de leurs piqûres et, idéalement, empêcher la transmission d’agents infectieux, la protection personnelle antivectorielle est essentielle : il s’agit de mettre en œuvre des moyens physiques ou chimiques pour protéger les êtres humains et leur entourage.

On distingue trois niveaux de protection personnelle antivectorielle, complémentaires et synergiques : la protection de l’individu, celle de son habitat intérieur et celle de son habitat extérieur.

La lutte antivectorielle, qui vise à contrôler les populations de vecteurs, s’effectue quant à elle plutôt à l’échelle communautaire.

Comment se protéger le plus efficacement possible ?

Le premier principe est de privilégier la protection mécanique, en portant des vêtements couvrants, amples et de couleur claire.

Cette recommandation est valable non seulement pour se protéger des moustiques et des autres insectes vecteurs (phlébotomes, glossines, simulies…), mais aussi des tiques, et ce, en zone tropicale comme en zone tempérée.

Cette protection mécanique peut être complétée par des répulsifs cutanés destinés à perturber le système olfactif que les vecteurs utilisent pour repérer leurs hôtes, sur lesquels ils vont prendre leur repas sanguin.

Ces répulsifs doivent être appliqués sur la peau découverte, selon des modalités précises décrites sur l’emballage du produit (nombre de pulvérisations, fréquence d’application et classe d’âge).

Actuellement, au niveau européen, trois substances actives ont été approuvées par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) et plusieurs autorisations ont été délivrées par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) : le DEET, l’IR3535 et l’icaridine (ou KBR3023). Ces produits ont fait l’objet d’une évaluation rigoureuse quant à leur efficacité et leurs risques pour la santé humaine et l’environnement.

L’huile d’eucalyptus citronné, hydratée et cyclisée, est encore en cours d’évaluation au niveau européen. Toutefois, des produits répulsifs la contenant peuvent être commercialisés sous un régime dit « transitoire » vis-à-vis de l’autorisation de mise sur le marché.




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Qu’en est-il, plus largement, des huiles essentielles ? De par leur composition chimique complexe et variable selon l’origine géographique de la plante, elles ne sont pas recommandées. Bien que naturelles, elles présentent en effet des risques de photosensibilisation et d’allergie. De plus, elles sont très volatiles, et leur efficacité répulsive ne dépasse généralement pas une heure.

Le point sur les produits chimiques biocides

Un grand nombre de moyens de protection personnelle antivectorielle reposent sur l’utilisation de produits chimiques dits « biocides ». Ces substances sont destinées à détruire, repousser ou rendre inoffensifs les organismes jugés nuisibles. Elles sont, depuis 2012, soumises à une règlementation européenne spécifique (voir encadré).

Comment sont évalués les produits biocides ?

Dans un premier temps, les fabricants soumettent à l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) un dossier complet relatif à l’efficacité de la substance active vis-à-vis des arthropodes cibles (moustiques et tiques), à sa toxicologie et son risque environnemental. Après évaluation par un état membre, son statut se voit approuvé ou rejeté ;

Dans un second temps, le produit biocide qui contient la (ou les) substance(s) active(s) approuvée(s) doit ensuite faire l’objet d’une autorisation de mise sur le marché qui peut être valable soit uniquement dans un pays donné, soit au niveau de l’Union européenne. En France, c’est l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) qui évalue et délivre ces AMM, depuis 2016.

En matière de protection personnelle antivectorielle, les pyréthrinoïdes sont largement utilisés. Ces molécules de synthèse dérivent d’une famille de molécules naturelles, les pyréthrines, produites par le chrysanthème (Tanacetum cinerariifolium). Par rapport à ces dernières, les pyréthrinoïdes présentent l’avantage d’être plus stables.

Ces produits ont remplacé les organochlorés dont le représentant le plus emblématique était le DDT : ceux-ci ne sont plus autorisés en Europe, compte tenu de leur toxicité pour les êtres humains et pour l’environnement.

En 2021, un rapport de l’Inserm alertait sur des risques accrus de troubles du neurodéveloppement pour des enfants exposés aux pyréthrinoïdes in utero ou durant les premières années de vie, ainsi que sur des risques pour certains cancers. En 2025, l’Anses émettait à son tour une alerte sanitaire relative au risque de troubles du neurodéveloppement de l’enfant.

En conséquence, l’usage des produits à base de pyréthrinoïdes n’est plus recommandé pour les femmes enceintes et les enfants en bas âge, à l’exception de l’emploi de moustiquaires imprégnées, dans les zones tropicales où un risque de transmission du paludisme existe. En ne recommandant plus l’usage de la perméthrine (et, plus largement, des pyréthrinoïdes), la France se démarque des autres pays.

Vêtements imprégnés et bracelets répulsifs : qu’en est-il ?

Les vêtements peuvent également être traités chimiquement. Du fait des risques mentionnés précédemment, l’imprégnation vestimentaire avec de la perméthrine n’est plus recommandée.

Il faut souligner qu’à l’heure actuelle, en France, aucun produit à base de pyréthrinoïdes ne dispose d’une autorisation de mise sur le marché pour cet usage d’imprégnation vestimentaire.

En revanche, certains répulsifs à base de DEET et d’IR3535 disposent d’une autorisation, et font désormais l’objet d’une recommandation d’usage.

Les bracelets répulsifs, quant à eux, sont inefficaces vis-à-vis des insectes et des tiques et leur usage devrait être proscrit. Ils présentent notamment un risque de fuite, et des lésions cutanées ont été observées chez les enfants.

Bien utiliser les moustiquaires imprégnées

L’anophèle femelle, vectrice du paludisme est un moustique nocturne. En zone tropicale, où le risque de paludisme potentiellement mortel est élevé, il convient donc de dormir sous une moustiquaire imprégnée de pyréthrinoïdes. Ces molécules n’étant pas volatiles, l’exposition des dormeurs est fortement limitée. La moustiquaire imprégnée doit cependant être bien bordée sous le matelas, pour éviter que les jeunes enfants ne la mettent à la bouche.

Selon les recommandations faites aux voyageurs, une chimioprophylaxie contre le paludisme sera associée (cette approche consiste à prendre des médicaments contre le paludisme avant de se rendre dans des zones où il sévit), en fonction du niveau de transmission de la maladie dans le pays de destination.

En France hexagonale et dans les territoires ultra-marins, de plus en plus touchés par certaines maladies virales transmises par les moustiques (dengue, chikungunya, Zika, virus du Nil occidental), l’utilisation de répulsifs cutanés en journée est recommandée (le moustique tigre, Aedes albopictus, qui les transmet, est en effet diurne).

L’isolement des patients infectés sous des moustiquaires non imprégnées de pyréthrinoïdes est aussi recommandé. Il s’agit là d’une démarche altruiste qui vise à protéger son entourage.

Comment protéger l’intérieur de son habitat ?

Installer des moustiquaires aux ouvertures constitue une protection mécanique efficace vis-à-vis des insectes, quels qu’ils soient. Leur utilisation, fortement recommandée, doit permettre de limiter celle de produits biocides à l’intérieur des habitations.

En cas d’épidémie de maladie à transmission vectorielle, des produits à base de pyréthrinoïdes peuvent être utilisés, comme les diffuseurs électriques. Les restrictions d’exposition des femmes enceintes et des jeunes enfants s’appliquent ici également. L’usage des bombes aérosol d’insecticide, sans efficacité dans la durée, n’est quant à lui pas recommandé.

La ventilation (brasseurs d’air, ventilateurs) et les climatiseurs ont aussi une efficacité démontrée. Ils perturbent en effet le système de repérage et le vol des insectes, et diminuent ainsi le contact avec les êtres humains.

D’autres méthodes d’appoint existent, mais leur usage doit être limité compte tenu de leur inefficacité (ultrasons) ou d’une efficacité limitée (bougies parfumées et raquettes électriques).

À l’extérieur des habitations, quelle protection ?

En ce qui concerne l’extérieur des habitations, les serpentins fumigènes ne disposent pas d’autorisation de mise sur le marché délivrée par l’Anses et ne sont donc plus recommandés. Si l’on choisit de les utiliser malgré tout, ils doivent être installés à l’extérieur uniquement et à distance des personnes. En effet, leur combustion met en suspension dans l’air non seulement les pyréthrinoïdes qui les composent, mais également d’autres substances et particules susceptibles d’aggraver des maladies respiratoires.

Avec l’extension du moustique tigre Aedes albopictus et des risques associés en France hexagonale, d’autres dispositifs se sont développés ces dernières années, comme les pièges à moustiques. Leur efficacité est toutefois inégale selon les pièges et n’est démontrée que pour un usage communautaire (à l’échelle d’un quartier, par exemple).

Ces dispositifs doivent être placés à l’ombre, près de la végétation et à distance des lieux d’activité. En effet, s’ils attirent les moustiques pour les capturer, ces derniers préfèreront toujours l’humain s’il s’en trouve à proximité…

L’élimination des gîtes larvaires – vider, combler, rendre étanches les collections d’eau – reste la mesure la plus importante à appliquer, puisque c’est là que pondent les femelles, et donc que sont « produits » les moustiques. Il est impératif de limiter les eaux stagnantes et, pour le moustique tigre Aedes albopictus, tout récipient susceptible de collecter l’eau (coupelles des pots de fleurs, les arrosoirs, couvercles, bâches, etc.).

En effet, la moindre réserve d’eau résiduelle peut être propice au développement des larves. Des larvicides biologiques sont maintenant autorisés pour le grand public. Ils permettent de traiter des collections d’eau non réductibles.

Le cas particulier des tiques

Pour se préserver des tiques, qui sont de plus en plus présentes autour des habitations, il est recommandé de limiter la pousse de la végétation en coupant l’herbe et les broussailles. Il faut aussi ramasser les feuilles mortes.

Il est également conseillé d’installer des barrières autour des habitations, afin de tenir la faune sauvage à distance. C’est en effet sur elle que les tiques, qui se nourrissent exclusivement de sang, prélèvent leur repas sanguin. Ainsi, la tique Ixodes ricinus, présente partout en France et vectrice, notamment, de la maladie de Lyme, est plutôt une tique forestière. Elle se nourrit principalement sur les rongeurs, les oiseaux et les ongulés sauvages (chevreuils, sangliers…).

Pour s’en protéger lors des promenades dans la nature, le port de vêtements couvrant et de chaussures fermées est conseillé. Ces tiques chassent à l’affût, perchées sur la végétation. Ce n’est pas le cas de la tique Hyalomma, qui s’est installée récemment dans le Sud de la France, dans les écosystèmes secs, tels que garrigues et maquis. Arrivée avec les oiseaux migrateurs en provenance d’Afrique, cette tique chasse activement : elle court littéralement vers son hôte ! Là encore, les promeneurs avisés s’équiperont de vêtements couvrants et de chaussures fermées, malgré la chaleur…

Dans tous les cas, la mise en œuvre d’une protection personnelle antivectorielle ne dispense pas, au retour de promenade dans des zones infectées, de procéder à un examen corporel minutieux afin de repérer d’éventuelles tiques et de les extraire rapidement, ce qui permet d’éviter la transmission de certains micro-organismes pathogènes.

Si une tique a été retirée, le point de piqûre doit être surveillé dans les jours qui suivent. L’apparition d’une inflammation cutanée qui s’étend, ou de tout autre signe clinique inhabituel devra amener à consulter un professionnel de santé.

Il n’existe pas de solution unique

Pour conclure, soulignons que l’association de plusieurs mesures est impérative pour bien se protéger. En effet, aucun moyen unique de protection n’est à lui seul efficace.

Une protection personnelle antivectorielle doit, par exemple, être associée à d’autres moyens de prévention, quand ils existent (comme la chimioprophylaxie antipaludique ou la vaccination, lorsqu’un vaccin contre le micro-organisme considéré est disponible).

Le choix du moyen de protection doit également être guidé par la notion de rapport bénéfice-risque : quelle est l’efficacité attendue des produits chimiques utilisés – leur impact sur la maladie vectorielle ciblée – en regard de leur toxicité pour la santé humaine ?

Il faut en particulier accorder une attention particulière aux catégories de personne les plus sensibles : femmes enceintes, enfants, et personnes présentant une pathologie sous-jacente.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Moustiques, tiques et autres vecteurs de maladies : quelles sont les dernières recommandations pour s’en protéger ? – https://theconversation.com/moustiques-tiques-et-autres-vecteurs-de-maladies-quelles-sont-les-dernieres-recommandations-pour-sen-proteger-284137

Alcools américains invendus : faut-il profiter des nouveaux droits de douane de Trump pour les écouler ?

Source: The Conversation – in French – By Michael J. Armstrong, Professor of Operations Research, Brock University

Le président américain Donald Trump intensifie sa guerre commerciale avec le Canada. Le 19 août prochain, toute une gamme de produits allant du vin aux bâtons de hockey en passant par le ciment et les produits laitiers seront frappés d’un droit de douane de 50 %.

Cette hausse, imposée en vertu d’une disposition légale rarement utilisée, se veut une mesure de rétorsion contre la « discrimination et le traitement déraisonnable et inégal envers le commerce américain », selon la Maison-Blanche, qui vise spécifiquement le boycottage de l’alcool américain en Ontario et au Québec.

Au cours des seize derniers mois, onze provinces et territoires ont cessé d’importer de l’alcool américain. La plupart ont écoulé leurs stocks existants, sauf l’Ontario et le Québec, qui détiennent ensemble environ 96 millions de dollars d’invendus.

Les deux provinces devraient profiter de cette annonce de Donald Trump pour écouler leur stock sans pour autant lever l’interdiction d’importation. Cette branche d’olivier tendue aux responsables américains serait un signal diplomatique fort qui permettrait aux contribuables d’économiser des millions de dollars.

Ce bras de fer autour de l’alcool devrait figurer parmi les sujets abordés à la rencontre des premiers ministres cette semaine à l’Île-du-Prince-Édouard.

Unis en théorie, divisés en pratique

Le boycottage de l’alcool américain remonte à février 2025. En réaction aux premiers droits de douane imposés par Donald Trump, les dix provinces et les trois territoires ont ordonné la cessation des ventes de boissons alcoolisées américaines, et n’en ont plus commandé.

Dès juin 2025, les provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan ont repris le commerce d’alcools américains, mais les onze autres gouvernements ont continué de faire front, quoiqu’avec certaines différences quant à la manière de gérer les invendus.

La Colombie-Britannique, le Nouveau-Brunswick et le Yukon ont écoulé leurs stocks en le vendant au prix du gros aux restaurants et aux bars, mais sans remettre les alcools américains sur les tablettes de leur agence provinciale.

Le Manitoba, le Nunavut et les provinces de l’Atlantique ont plutôt écoulé la réserve en l’offrant aux consommateurs, parfois au rabais, parfois en remettant le produit de la vente à des organismes de bienfaisance.

L’Ontario, lui, n’a vendu aucun des 79 millions de dollars d’alcools américains retirés des rayons. Ce geste lui a coûté jusqu’ici 2,6 millions de dollars en produits périmés plus 8 millions pour stocker le reste. Sans compter la perte d’intérêt sur des invendus immobilisés.

Le Québec se situe entre les deux extrêmes. Il a initialement entreposé de l’alcool évalué à 27 millions de dollars. Il a par la suite fait don de produits à courte durée de conservation d’une valeur de 300 000 $ à des organismes de bienfaisance.

En 2026, le Québec a ensuite réalisé 8,6 millions $ de ventes au rabais, puis a versé le bénéfice net à des banques alimentaires. Les coûts de toutes ces opérations étaient estimés à 2,3 millions de dollars. Son stock restant semble donc être tombé à 17 millions de dollars.

Contrecoup à Washington

Sans surprise, ces mesures ont suscité des réactions aux États-Unis, dont les exportations vers le Canada ont chuté de 76 % pour les vins et de 46 % pour les spiritueux en 2025. La perte à ce jour se chiffre à 1,2 milliard de dollars, et se creuse de 62 millions chaque mois.

Un graphique linéaire présente les importations annuelles de boissons alcoolisées du Canada en provenance des États-Unis, exprimées en millions de dollars canadiens. En 2025, ces importations ont chuté, repassant sous les niveaux de 2004
Importations canadiennes de boissons alcoolisées en provenance des États-Unis, en millions de dollars canadiens par an.
(Statistique Canada), CC BY

Les producteurs américains redoutent de perdre des parts de marché à long terme. Si les Canadiens prennent goût à leur production locale ou à d’autres produits, une partie de la demande pourrait ne jamais revenir.

En réactions, les élus américains n’ont pas tardé à se faire entendre. Ce mois-ci, une membre de la chambre des représentants a proposé un projet de loi punitif contre les provinces participant au boycottage, tandis qu’un sénateur démocrate a plaidé pour la reprise des ventes de vins californiens.

Donald Trump y est allé de ses propres mesures tarifaires en menaçant d’en rajouter en raison la fumée transfrontalière provenant des nombreux feux de forêt qui ravagent le nord du Canada actuellement.

Vendre les stocks, maintenir l’interdiction

Évidemment, les boycottages provinciaux visaient justement à piquer les Américains là où ça fait mal.

Mais maintenant que cet objectif est atteint, l’Ontario et le Québec auraient avantage à infléchir leur approche pour écouler leur stock sans pour autant lever l’interdit.

Outre des considérations diplomatiques, le geste serait financièrement judicieux. Cet alcool ayant déjà été payé, le refus de le vendre n’a aucune incidence sur les producteurs américains. Et son stockage coûte près d’un million de dollars par mois.

Au prix régulier, les ventes rapporteraient, conformément aux marges bénéficiaires habituelles des régies provinciales, environ 163 millions de dollars à l’Ontario et 33 millions au Québec.

Ce geste de bonne volonté pourrait apaiser un peu les négociateurs commerciaux américains, sans pour autant réduire la pression, car l’interdiction d’importation serait maintenue.

Cette approche aurait aussi le mérite de constituer une manière de délai symbolique, puisque la portée du geste s’éteindrait avec les stocks — tel un sablier.

Il rappellerait également que les Canadiens ne détestent pas l’industrie américaine de l’alcool, mais qu’ils souhaitent simplement que Donald Trump respecte un traité qu’il avait lui-même qualifié comme étant « le plus grand, le plus important, le plus moderne et le plus équilibré de l’histoire » au moment de le signer en 2020.

Et la suite ?

Les nouveaux droits de douane de 50 % imposés par Trump, s’ils sont effectivement mis en œuvre, causeront beaucoup de tort aux entreprises canadiennes, qui les contesteront devant les tribunaux américains. Mais les Américains en paieront aussi le prix. Car ce sont les consommateurs américains qui supporteront d’abord la hausse des prix, qui alimentera l’inflation aux États-Unis.


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Mais comme Donald Trump change sans cesse d’avis et dit n’importe quoi, il est assez difficile de prédire la suite — et même de saisir son intention réelle.

Cette dernière escalade est-elle véritablement une réponse aux pratiques commerciales du Canada ? À l’approche des élections de mi-mandat, le président ne chercherait-il pas plutôt à faire oublier sa guerre ratée contre l’Iran et son coût financier et humain ?

Il semble peu probable que le commerce transfrontalier revienne à la normale rapidement. Mais si jamais cela devait se produire, les consommateurs canadiens et américains pourront toujours porter un toast.

La Conversation Canada

Michael J. Armstrong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Alcools américains invendus : faut-il profiter des nouveaux droits de douane de Trump pour les écouler ? – https://theconversation.com/alcools-americains-invendus-faut-il-profiter-des-nouveaux-droits-de-douane-de-trump-pour-les-ecouler-288145

Le foot et la foi : l’évangélisme a-t-il réellement privé le Brésil de la Coupe du monde ?

Source: The Conversation – in French – By André Gagné, Full Professor, Department of Theological Studies, Concordia University

Après l’élimination du Brésil de la Coupe du monde de la FIFA 2026, de nombreux partisans n’ont pas tardé à attribuer la piètre performance de l’équipe aux convictions évangéliques de plusieurs de ses joueurs. Sur les réseaux sociaux, certains ont affirmé que la Seleção était bien meilleure lorsque ses joueurs « se comportaient comme des catholiques » et que « la stérilisation protestante évangélique a aplati leur ballon, détruit leur samba et anéanti leur style ».

Si ce genre de commentaire relève en partie de la plaisanterie footballistique, il témoigne néanmoins des profondes transformations religieuses qui traversent l’Amérique latine. Les protestants, souvent appelés evangélicos, représentent aujourd’hui environ 11 % de la population de la région, une évolution marquante dans un espace où la majorité des chrétiens s’identifiaient traditionnellement au catholicisme romain.

Mais l’expression la plus importante du religieux en Amérique latine est constituée des fidèles des Églises pentecôtistes et charismatiques. Ensemble, ces courants rassemblent environ 30 % de la population latino-américaine, soit près de 195 millions d’adhérents. Cette mouvance compte des protestants, des catholiques, des anglicans et des orthodoxes.

Le terme « pentecôtiste » désigne généralement des mouvements chrétiens qui mettent l’accent sur le « parler en langues » (glossolalie) comme signe initial du « baptême de l’Esprit », ainsi que sur une expérience personnelle et directe avec Dieu. Le terme « charismatique » (ou « néo-pentecôtiste ») renvoie aux expressions de cette spiritualité tant au sein de nouveaux mouvements religieux que des Églises historiques, y compris le catholicisme, l’anglicanisme et les Églises orthodoxes.

Le christianisme pentecôtiste et charismatique est particulièrement présent dans les pays du Sud. Sa croissance est d’ailleurs spectaculaire : il compte 676 millions d’adhérents en 2026, soit un chrétien sur quatre dans le monde, et les projections estiment qu’il pourrait atteindre 1,1 milliard de fidèles d’ici 2075, soit un chrétien sur trois à l’échelle mondiale.

Mes travaux de recherche et mon enseignement portent sur l’étude du christianisme pentecôtiste et charismatique mondial, ainsi que sur ses interactions avec la société, la culture et la politique. Mon ouvrage paru en 2026, Chrétiens en quête de puissance. Présence globale et politique des pentecôtismes, propose une histoire des pentecôtismes, examine leur rayonnement mondial à partir des données statistiques, analyse leur conception des « dons spirituels » et étudie leur engagement politique, aux États-Unis et ailleurs dans le monde.

Les évangéliques en Amérique latine

En Amérique latine, le mouvement pentecôtiste et charismatique trouve son origine dans un réveil religieux en 1909, dirigé par Willis Hoover, un missionnaire méthodiste américain qui exerce son ministère à Valparaiso et établit l’Église méthodiste pentecôtiste du Chili.

Les Églises pentecôtistes et charismatiques attirent souvent des fidèles parce qu’elles favorisent une expérience profondément personnelle et corporelle avec Dieu. Cette approche trouve un écho auprès de ceux qui jugent les Églises traditionnelles trop rigides, trop formalistes ou davantage préoccupées par des idées abstraites que par une foi vécue.

Pour les pentecôtistes, quelle que soit leur appartenance, le Saint-Esprit rend la présence de Dieu réelle et perceptible dans la vie du croyant. Les pentecôtistes et les charismatiques mettent l’accent sur la diversité des expériences corporelles de la foi et accordent une grande importance aux charismata, c’est-à-dire aux « dons » de l’Esprit, tels que la guérison, le parler en langues (glossolalie) ou encore la prophétie, pour n’en citer que quelques-uns.

Comme mes recherches l’ont démontré, chez les charismatiques et les néo-pentecôtistes, le « parler en langues » n’est qu’un don parmi d’autres et n’est pas nécessairement considéré comme le signe initial du « baptême de l’Esprit ».

Les croyants considèrent les dons spirituels comme des capacités surnaturelles accordées par Dieu. Ces dons sont destinés à servir les autres membres de la communauté et à témoigner de la foi en manifestant concrètement la puissance divine par des « signes et des prodiges ».

Le Brésil au cœur du mouvement pentecôtiste

Le Brésil compte aujourd’hui environ 105 millions de pentecôtistes et de charismatiques. C’est aussi le pays d’origine des Assemblées de Dieu (Assembleias de Deus) et de l’Église universelle du Royaume de Dieu, qui figurent respectivement parmi les plus importantes dénominations protestantes et indépendantes d’Amérique latine.

Issu du réveil d’Azusa Street de 1906 à Los Angeles, le mouvement pentecôtiste brésilien s’est développé grâce à deux premières initiatives missionnaires.

La première est celle du missionnaire italien Luigi Francescon, qui fonde en 1910, à São Paulo, la Congregação Cristã do Brasil afin de desservir les immigrants italiens. La seconde débute en 1911, lorsque des missionnaires suédois fondent à Belém la Mission de la foi apostolique (Missão da Fé Apostólica), une communauté qui va devenir les Assemblées de Dieu et se répandre dans tout le pays.

Fondée en 1977 par Edir Macedo, l’Église universelle du Royaume de Dieu devient l’une des principales dénominations néo-pentecôtistes du Brésil. Présente dans plus de cent pays, elle fonctionne comme une organisation transnationale dotée d’importantes ressources médiatiques, notamment un réseau national de télévision. Son Temple de Salomon, situé à São Paulo, s’élève à 55 mètres de hauteur et peut recevoir jusqu’à 10 000 fidèles.

Le foot et l’église

Au Brésil, le football professionnel et les Églises pentecôtistes fonctionnent selon des logiques étonnamment semblables. Tous deux se disputent le même public en recourant à des stratégies commerciales éprouvées : les médias de masse, les produits dérivés, les grands rassemblements dans des enceintes imposantes et des figures charismatiques capables de capter l’attention de leurs publics.

En raison de leur forte visibilité publique, les footballeurs professionnels constituent d’importants relais entre l’univers du football et celui des Églises pentecôtistes. Lorsqu’ils témoignent publiquement de leur foi pentecôtiste, ils deviennent l’incarnation même de « l’évangile de la prospérité ». Ils donnent à voir que la foi, conjuguée au travail et à la persévérance, attire la faveur divine et se traduit par des bénédictions, tant sous la forme de la réussite matérielle que de la gloire sportive.

Sur le plan de l’expérience vécue, un culte dominical et un match de football dans un stade peuvent être considérés comme deux produits culturels fondés sur l’expérience. Tous deux rassemblent des foules autour d’une activité collective qui favorise l’expression corporelle, provoque de fortes émotions et nourrit un profond sentiment d’appartenance à un groupe.

Au Brésil, le pentecôtisme exerce un attrait particulier auprès des populations pauvres et marginalisées. À l’instar des traditions religieuses afro-brésiliennes, il s’agit d’une religion de l’esprit qui accorde une place centrale aux expériences corporelles. Toutefois, comme il est en concurrence avec d’autres traditions religieuses pour attirer les fidèles et qu’il affirme offrir une voie spirituelle plus satisfaisante, le pentecôtisme entre fréquemment en conflit avec elles.

Le zèle missionnaire de nombreux pentecôtistes brésiliens se traduit fréquemment par des tensions et une hostilité déclarée à l’égard des traditions religieuses afro-brésiliennes.

Il appartient aux amateurs de foot de juger si les convictions religieuses des joueurs ont réellement contribué à la contre-performance du Brésil. L’équipe traverse une période difficile depuis plusieurs années, et son élimination lors de cette Coupe du monde n’était peut-être pas si surprenante. Il convient d’ailleurs de rappeler que le Brésil a remporté la Coupe du monde de 2002, en Corée du Sud, avec plusieurs evangélicos dans ses rangs, notamment Kaká, Lúcio et Edmílson.

Il est possible, au fond, que le pentecôtisme ait simplement connu davantage de succès que le foot brésilien. Peut-être aussi que les Églises pentecôtistes et charismatiques offrent aujourd’hui à certains joueurs et à leurs partisans ce que la culture du football peine désormais à fournir : un soutien personnel durable, un fort sentiment d’appartenance et une expérience porteuse de sens.

La Conversation Canada

André Gagné ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le foot et la foi : l’évangélisme a-t-il réellement privé le Brésil de la Coupe du monde ? – https://theconversation.com/le-foot-et-la-foi-levangelisme-a-t-il-reellement-prive-le-bresil-de-la-coupe-du-monde-288032

Après les Jeux olympiques de Paris 2024, quel héritage pour la sécurité des évènements sportifs ?

Source: The Conversation – in French – By Christophe Durand, Professeur des Universités, Université de Caen Normandie

*Deux ans après la tenue des Jeux olympiques de Paris 2024, il est temps de dresser le bilan sécuritaire de l’évènement : quels ont été les coûts ? Est-ce que les nouvelles technologies vont prendre de plus en plus de place ? *


En France, l’année 2024 a été marquée par l’organisation d’un évènement planétaire, les Jeux olympiques et Paralympiques de Paris. Le Comité d’Organisation (COJO) annonçait pour les 30 jours de compétitions (17 pour les JO et 12 pour les JOP) 15 000 athlètes venus de plus de 200 nations, plus de 40 000 volontaires, 26 000 journalistes accrédités. L’organisateur revendique également 15 millions de visiteurs (11,3 JO et 3,8 JOP) et 4 milliards de téléspectateurs.

La présence de telles foules et l’exposition médiatique de l’évènement ont soulevé une importante réflexion en termes de logistique d’organisation, mais surtout de sécurité. Le déploiement de structures temporaires – tribunes ou barnum, l’adaptation de sites existants – Grand Palais, Versailles ou Trocadéro aux épreuves sportives a posé un grand nombre de défis aux organisateurs et aux opérateurs-prestataires du secteur de l’évènementiel.

Une sécurité exemplaire pour un évènement médiatique international

La sécurité de la manifestation a été très précocement mise en avant dans un contexte de tensions terroristes et géopolitiques. L’État français, payeur de dernier ressort et garant de l’organisation devant le CIO, a ainsi mis en place une législation spécifique aux JO dite « Lois olympiques », dont certains aspects concernaient des adaptations qui « serviront, en héritage, à l’ensemble des grands événements accueillis sur le territoire national ». Sur les aspects sécurité, le législateur renforçait « les outils à la disposition des pouvoirs publics, d’abord en matière de vidéoprotection, en facilitant l’identification de situations dangereuses pour la sécurité des personnes par les forces de sécurité au moyen de traitements par algorithme assortis de nombreuses garanties pour les droits des personnes concernées ». La coordination se voyait améliorée « en faisant du préfet de police le responsable unique de l’ordre public en Île-de-France pendant la période des Jeux ».

Enfin, la validation des accréditations faisait l’objet d’un criblage massif : plus d’un million de demandes traitées via « plusieurs dispositifs de contrôle […] renforcés, qu’il s’agisse des enquêtes de sécurité portant sur les délégations et prestataires accédant aux sites de compétition et de célébration ou des palpations réalisées à l’entrée des enceintes sportives, qui seront facilitées grâce au recours possible à des scanners corporels, à l’instar des contrôles réalisés dans les aéroports ». Parallèlement, les pouvoirs publics ont validé et financé la formation d’agent de sécurité privée sous forme réduite (105h au lieu de 175h) pour pallier le manque de main-d’œuvre attendu. Ce dispositif et la forte mobilisation des acteurs du secteur de la sécurité privée ont permis le déploiement de 17 000 agents professionnels pendant les Jeux, chiffre porté à 22 000 sur les trois journées les plus importantes.

Deux ans après, l’heure du bilan et des choix

Comme l’avait noté le Conseil d’État, ces mesures se voulaient pour la plupart temporaires et expérimentales. Presque deux ans après les Jeux, le temps des enseignements est arrivé. Et celui des décisions aussi. Diffusé dans le monde entier, l’évènement ne pouvait être entaché du moindre incident sécuritaire. Et cela a été le cas. Outre les commentaires multiples effectués à chaud, les pouvoirs publics ont sollicité des retours d’expérience détaillés à travers trois rapports : le Sénat, le ministère de l’Intérieur et la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme ont ainsi livré leurs conclusions. Par la suite, la Cour des comptes a elle aussi publié un rapport sur les JO et JOP 2024. L’analyse de ces rapports se scinde en deux versants.

  • Le premier concerne le coût public de la sécurisation de l’évènement qui sur la période 2022-2025 s’établit à 1 163 M€ (517 M€ de surcoût de masse salariale lié aux primes des forces de l’ordre + 646 M€ pour les dépenses de fonctionnement des personnels). Pour sa part la Cour des comptes indique un montant supérieur -1700 M€- en imputant les dépenses de sécurité privée payées sur le budget des Jeux (220 M€) et certaines dépenses indirectes pouvant être imputées à l’évènement selon la rue Cambon comme le coût des formations d’agent de sécurité « évènementiel ».

Ces dépenses n’ont pas été facturées au Comité d’Organisation selon la convention État-Cojop-CIO – alors qu’il est possible depuis 2012 pour les pouvoirs publics français de facturer à l’Organisateur privé à logique commerciale les dépenses liées à la sécurité renforcée sur l’espace public du fait d’un évènement.

Ce surcoût élevé est toutefois un bon indicateur de dispositifs pensés selon une approche « zéro risque » que l’État souhaitait compte tenu des enjeux d’image pour le pays. Cette doctrine a généré un déploiement de forces de l’ordre – épaulés marginalement par l’armée – rarement vu sur le territoire français sur une période aussi longue et hors crise, le Gouvernement appelant les organisateurs d’autres évènements nécessitant le recours aux forces de l’ordre à annuler ou reporter leurs manifestations de l’été 2024.

  • Le second versant des rapports fait le bilan des mesures temporaires mises en place et envisage leur avenir. Quatre éléments de doctrine pour l’avenir nous semblent pouvoir émerger :

Vers un élargissement du rôle de la sécurité privée

Outre la création d’un carte professionnelle allégée pour les agents de sécurité privée, la facilitation des criblages pour les personnels et les volontaires travaillant sur les sites a été considérée comme validée. Les mesures immédiates d’éloignement ou de non-accréditation des personnes identifiées comme « à risques » (fiché S, étranger en situation irrégulière, poursuivies ou condamnées pour troubles à l’ordre public) ne seront pas maintenues hors JO confirmant une doctrine française constante. Elles sont toutefois un précédent dont une remise en place éventuelle peut-être à nouveau envisagée, avec l’accord du Parlement. L’usage massif des portiques de détection – déployés uniquement à Paris et sur quelques sites – qui visaient à fluidifier les contrôles d’accès sans palpation a largement fonctionné mais dans un mode de réglage peu sensible en termes de détection du fait d’une injonction du législateur et pour éviter des déclenchements trop fréquents.

La vidéosurveillance algorithmique va continuer

Le point majeur de l’usage des outils d’aide à la décision – dits algorithmiques – à partir des images vidéos captées en temps réel était expérimental sur 485 caméras dont a priori aucune aéroportés ou mobiles. Techniquement, leur apport a été considéré comme minime compte tenu de problèmes techniques multipliant les pannes ou les faux positifs. Sur ce point le Sénat note que « l’expérimentation ne permet pas de porter un jugement définitif sur l’opportunité du recours à la vidéoprotection algorithmique ». D’où une recommandation pour un maintien de l’expérimentation, le Comité d’Évaluation indiquant que rien « ne heurtait les libertés publiques ni dans sa conception ni dans sa mise en œuvre » dans cette VSA. On notera toutefois que La Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) est dans son rapport beaucoup plus critique sur ces technologies par rapport aux libertés fondamentales.

Pas d’utilsation des données biométriques et reconnaissance faciale

Un temps envisagé, l’utilisation exceptionnelle de données biométriques a été écartée illustrant en France une grande réticence du législateur quant aux conditions d’application du règlement général sur la protection des données (RGPD). La reconnaissance faciale notamment n’a pas été autorisée, contrairement aux JO de Tokyo 2020 et Pékin 2022. Si en Europe, seul le Royaume-Uni utilise la reconnaissance faciale massivement. Dans le reste du monde, de nombreux pays d’Asie ou du Moyen-Orient organisant des grands évènements sportifs, festifs, culturels ou politiques y ont aujourd’hui recours comme pour la Coupe du Monde au Qatar en 2022. Le législateur français et le juge restent très réticents à des usages de ce type, sauf dans le cadre d’enquête judiciaire s’appuyant sur des captations vidéos.

Ainsi alors même que les systèmes implantés aussi bien en vidéosurveillance (espace public) que vidéoprotection (espace privé) disposent de la possibilité technique d’activer des outils croisant des fichiers de référence et des images en direct, cette couche logicielle n’est pas autorisée en France. Depuis 2016, les gouvernements et Parlements successifs ont donc toujours refusé de franchir le Rubicon de la question sensible de la reconnaissance faciale, même à titre expérimental, même pour les JO.

Dans le difficile équilibre de la balance libertés vs sécurité, les JOP ont toutefois ouvert la porte vers l’usage de certains outils technologiques et le transfert de prérogatives d’ordre public vers la sécurité privée, tendance déjà observée avant les Jeux : usage de drones, criblage massif et systématique, vidéo algorithmique, portiques express en contrôle d’accès (à seuil de détection réglé au minima). On notera aussi un recours massif à la modélisation des sites via le concept de jumeaux numériques dans le cadre des postes de commandement sur la plupart des sites.

La question très sensible des données biométriques en temps réel est restée en attente. Qu’il s’agisse de périmétrie (contrôle d’accès) ou de périphérie des manifestations (présence à proximité), la France maintient, jusqu’ici, un véto formel à un usage automatique des outils de reconnaissance faciale, dans la ligne actuelle de la doctrine européenne actuelle.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Après les Jeux olympiques de Paris 2024, quel héritage pour la sécurité des évènements sportifs ? – https://theconversation.com/apres-les-jeux-olympiques-de-paris-2024-quel-heritage-pour-la-securite-des-evenements-sportifs-280863

Le découpage technologique, la tactique vaine d’Apple pour esquiver la régulation

Source: The Conversation – in French – By Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Pour la justice européenne, Apple est bien un contrôleur d’accès. Bangyu Wang/Unsplash, CC BY

Apple a contesté tomber sous le coup du Digital Market Act (DMA) en faisant valoir que sa boutique d’application n’en était pas une, mais cinq plus petites dédiées à leurs différents produits. Cet argument n’a pas convaincu le Tribunal de l’Union européenne. Quant à son iOS, il ne connaît pas un meilleur sort et est aussi désigné comme tombant sous la régulation du DMA.


Le Digital Market Act (DMA) ou Législation sur les marchés numériques est un règlement européen qui impose des règles aux grandes plates-formes numériques afin de garantir des marchés plus équitables et plus ouverts. Il vise à désigner les « contrôleurs d’accès » : des acteurs qui fournissent un ou plusieurs services de plates-formes essentiels servant d’intermédiaire majeur entre les entreprises et les consommateurs.

C’est dans le cadre du DMA que la Commission a considéré Apple comme un point de passage incontournable entre les utilisateurs et les développeurs d’applications pour l’App Store et pour le système d’exploitation iOS. Ce monopole n’est pas indolore : en effet, les commissions qu’Apple prélève sur les apps payantes sont très importantes (30 % pour les développeurs classiques, la moitié pour les développeurs de mini-applications et les PME).

Le DMA pourra permettre un allègement des conditions imposées aux développeurs (qui ne sont pas que pécuniaires, avec davantage d’options pour les boutiques alternatives et des moyens de paiement diversifiés pour les utilisateurs. Concernant le système iOS, l’objectif est d’avoir accès à plus de fonctionnalités des iPhones et autres produits de la marque. Mais, il ne s’agit ni de démanteler l’App Store ni de transformer iOS en open source comme Linux. C’est là toute la subtilité du DMA, perçue comme une menace par les sociétés américaines.

Et justement, le Tribunal de l’Union européenne (UE) a de nouveau recalé ce mercredi 8 juillet Apple dans sa tentative d’échapper à la régulation DMA de son Apple Store, de son iOS et de Safari.

Une boutique ou cinq ?

Apple avait contesté tomber sous le DMA pour sa boutique d’application Apple Store car, pour elle, on ne parle pas d’une boutique d’application mais de cinq – iOS App Store (iPhone), iPadOS App Store (iPad), watchOS App Store (Apple Watch), macOS App Store (Mac) et tvOS App Store (Apple TV). Il s’agirait donc de cinq services distincts. Dans cette configuration, seule la boutique iOS App Store franchirait les seuils quantitatifs d’utilisateurs selon l’article 3 §2 du DMA (45 millions d’utilisateurs mensuels actifs, 7,5 milliards de CA) et serait soumise, comme service de plate-forme essentiel à des obligations d’ouverture à la concurrence.

Chaque boutique, pour Apple, a sa finalité propre, parce que liée à l’appareil concerné et à son système d’exploitation. En d’autres termes, ne mettez pas dans un même panier iOS, iPadOS, watchOS, macOS et tvOS.

IOS, open-bar ?

Le système iOS, parce qu’il équipe tous les iPhone d’Apple, franchit aussi les seuils pour tomber sous la régulation DMA mais selon Apple, il occupe un rôle tellement important dans son écosystème que lui imposer des obligations serait disproportionné et reviendrait à s’attaquer au droit même de propriété intellectuelle de la marque. C’est l’article 6, §7, du DMA, qui impose à Apple d’ouvrir son système d’exploitation iOS à la concurrence. Une disposition inapplicable selon Apple.

Que recouvriront ces obligations ? On ne le sait pas encore et c’est que le Tribunal de l’UE retient : la décision de reconnaître iOS comme service de plate-forme essentielle n’a rien à voir, pour le moment, avec les obligations à venir. Ce sera pour plus tard et ce sera contestable.

Mais donc,de là à dire qu’iOS deviendra open source ou que des parties de code devront être publiées, il n’y qu’un pas qu’Apple voudrait franchir mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionnera. On verra sans doute la publication et la mise au point d’interface (des API) pour permettre aux développeurs d’accéder à des fonctionnalités d’iOS qu’Apple se réservait.

La Commission, pas d’accord avec Apple

Dans sa réponse, que le Tribunal avait à trancher, la Commission met en avant les points suivants :

  • Une boutique d’applications met en contact des utilisateurs et des entreprises/développeurs pour des applications logicielles que les deuxièmes mettent au point. Ces applications sont les mêmes, quels que soient la plate-forme et le système d’exploitation sur lequel les applications fonctionnent.

  • Les développeurs et les utilisateurs sont soumis aux mêmes conditions générales d’accès, peu importe l’appareil concerné (iPhone, AppleWatch, Mac,iPad et la variante d’iOS qui l’équipe : iOS lui-même, watchOS, iPadOS)

  • C’est avec un même compte Apple qu’on accède à ces cinq boutiques soi-disant différenciées.

  • Apple présente et commercialise l’App Store comme un service unique, sous une marque unique.

Les boutiques App Store ont le même objectif : mettre en contact développeurs et utilisateurs pour des applications logicielles. S’il fallait ajouter un critère technologique selon la plate-forme ou le système d’exploitation, Apple aurait beau jeu de modifier à sa guise le périmètre de la régulation par de simples choix d’architecture technique. Pourquoi pas un App Store par modèle d’iPhone ?

Le juge entérine la lecture de la Commission

Le Tribunal suit la Commission : ces boutiques, prises ensemble, poursuivent une même finalité économique et fonctionnelle. Quant à l’argument de propriété d’iOS mise à mal s’il doit être régulé, le Tribunal explique que ce n’est pas l’endroit pour plaider cet argument : on ne parle que de déterminer les critères pour tomber sous la régulation DMA et ces critères sont atteints.

C’est au moment de déterminer les obligations concrètes imposées à Apple qu’on pourra revenir sur ce point et argumenter qu’elles sont disproportionnées.

Ce qui est décidé aujourd’hui n’a pas d’impact sur le futur : c’était un autre argument d’Apple selon lequel la décision de la Commission « couvrirait » automatiquement toutes les futures boutiques d’applications d’Apple. Le Tribunal explique que rien n’empêchera jamais Apple de contester toute décision future de la Commission pour le DMA.

Mais les obligations d’interopérabilité (qui obligent les grandes plates-formes à permettre à des services tiers de se connecter à certaines fonctions de leurs écosystèmes afin que les utilisateurs puissent échanger plus facilement entre services concurrents, pas uniquement ceux d’Apple) et d’ouverture à la concurrence (les plates-formes ne peuvent plus verrouiller les utilisateurs ou favoriser systématiquement leurs propres services ; elles doivent offrir un accès non discriminatoire, documenté et effectif aux fonctionnalités essentielles, pour faciliter l’entrée de nouveaux acteurs) se heurteront toujours aux implications concrètes sur les exigences de sécurité et de confidentialité, qu’Apple met en avant pour justifier le caractère très fermé de son écosystème. Même si c’est devenu un argument tardif fort à propos, Apple n’a pas tout à fait tort. C’est un vrai avantage. En cela l’article 6 §7 du DMA s’avèrera utile.

C’est un arrêt du Tribunal pas de la Cour européenne de Justice. Apple peut toujours faire appel sous les deux mois (avec un délai forfaitaire de 10 jours) à La Cour européenne de Justice. En tout cas, découper technologiquement ses produits pour échapper au DMA a pris un serieux coup sauf coup de théâtre d’un éventuel appel de Apple devant la Cour européenne de Justice.

The Conversation

Charles Cuvelliez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le découpage technologique, la tactique vaine d’Apple pour esquiver la régulation – https://theconversation.com/le-decoupage-technologique-la-tactique-vaine-dapple-pour-esquiver-la-regulation-287739

Dans le camp de Tsoundzou, à Mayotte, les oubliés de la route migratoire de l’océan Indien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux

Dans la mangrove de Tsoundzou, au sud de Mamoudzou, plusieurs centaines de demandeurs d’asile, dont beaucoup venus de République démocratique du Congo, de Somalie ou du Yémen, vivent dans des abris de fortune. Au-delà de la crise politique et humanitaire, actuellement sous le feu de l’actualité avec l’évacuation d’une partie des habitants, ce camp éclaire les transformations des migrations vers Mayotte et les mécanismes par lesquels se construisent de nouvelles figures de l’altérité, observent les chercheurs Alice Corbet et Anthony Goreau-Ponceaud, qui se sont rendus sur place en mai et juin.


Lorsque l’on évoque les migrations à Mayotte, 101e département français situé dans l’Océan Indien, les regards se tournent généralement vers les Comores voisines. La question migratoire dans l’archipel est en effet largement associée aux débats récurrents sur l’immigration comorienne, illustrés par les traversées depuis l’île d’Anjouan, la plus peuplée de l’archipel et la plus proche de Mayotte, en kwassa-kwassa, des embarcations légères à moteur.




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Pourtant, depuis plusieurs années, une autre réalité migratoire s’impose progressivement. Des hommes, des femmes et des familles originaires de République démocratique du Congo, du Burundi, de Somalie, de Tanzanie ou encore du Yémen rejoignent désormais Mayotte après des parcours parfois longs de plusieurs milliers de kilomètres à travers l’Afrique orientale et l’océan Indien. Alors qu’en 2021 les Comoriens représentaient encore 78 % des nouvelles inscriptions au sein de la Structure de Premier Accueil des Demandeurs d’Asile (SPADA), leur part recule rapidement sous l’effet de la progression des arrivées des demandeurs d’asile en provenance de ces divers pays, dessinant les contours d’une nouvelle route migratoire.

En 2022, les Comoriens ne représentent plus que 54 % des primo-arrivants, tandis que les ressortissants de RDC sont déjà 566. La tendance se confirme ensuite : 922 Congolais sont enregistrés en 2023 puis 1 104 en 2024, année où ils deviennent le premier groupe national accueilli par le SPADA, devant les Comoriens.

Le camp de migrants de Tsoundzou, situé au sud de Mamoudzou – le chef-lieu du département-région mahorais –, offre un observatoire privilégié de ces transformations. Cet article s’appuie sur une enquête de terrain conduite à Mayotte en mai et juin 2026 dans le cadre d’une bourse de recherche de la Fondation Croix-Rouge française. Plusieurs visites du camp, des échanges répétés avec des associations de solidarité ainsi qu’un travail plus approfondi mené auprès de deux leaders communautaires (un homme vivant en dehors du camp et une femme y habitant) ont permis de documenter les trajectoires résidentielles, les parcours migratoires et les modes d’organisation sociale qui y sont en œuvre.

Un camp issu des nouvelles routes migratoires

Le camp de Tsoundzou est apparu en 2025 à la suite du démantèlement de plusieurs campements précaires, notamment celui du stade de Cavani. Si une petite partie du camp a été évacuée le 17 juillet, il accueille toujours plusieurs centaines de personnes, principalement demandeurs d’asile ou en attente d’une solution d’hébergement.

En juin 2026, le camp était en cours d’agrandissement, avec la construction de nouveaux abris destinés à accueillir des migrants dont l’arrivée était attendue à brève échéance. Cette anticipation des flux met en évidence le caractère désormais structuré des routes migratoires en provenance de la région des Grands Lacs, de la Corne de l’Afrique et du Yémen.

Ces évolutions ne signifient pas l’apparition soudaine de nouvelles routes migratoires. Elles révèlent plutôt leur consolidation. Mayotte apparaît aujourd’hui comme l’un des points d’ancrage d’une route reliant les Grands Lacs aux Comores via la Tanzanie et, pour certains exilés, l’espoir d’une poursuite du parcours vers l’Hexagone.

Derrière les bâches, une véritable organisation sociale

Depuis la route nationale, le camp de Tsoundzou est presque invisible. Il suffit pourtant de s’en éloigner de quelques mètres pour découvrir un dédale d’allées bordées d’abris construits à partir de bâches, de bambous, de tôles et de matériaux de récupération. Faute d’eau courante, d’électricité ou d’assainissement, les habitants ont progressivement organisé leur environnement.

On y trouve des commerces (pour certains alimentés en électricité par des groupes électrogènes), des restaurants, une église, une mosquée, des espaces de coiffure, un cabaret, des lieux de projection vidéo et différents services permettant de recharger les téléphones ou de traduire des documents administratifs. Malgré l’absence des infrastructures de base, le camp a été progressivement aménagé dans le but de répondre aux besoins élémentaires de sa population. Il est donc structuré et organisé : on est donc loin de l’idée d’un espace informel.

Des enfants jouent sur les bords du camp de migrants de Tsoundzou en juin 2026. Quand la marée est haute, l’eau remonte jusqu’aux tentes.
Alice Corbet/Author provided, Fourni par l’auteur

Si la scolarisation est ouverte à tous en France, peu d’enfants vont à l’école pour de multiples raisons : parce que les parents ne savent pas effectuer les démarches, parce qu’ils ont peur d’être repérés par la police, parce que l’école est chroniquement saturée sur le territoire.

Les habitants ont également développé leur propre géographie et toponymie : certains secteurs du camp portent les noms de quartiers de Mamoudzou. Les espaces les plus précaires, régulièrement inondés par les marées, sont appelés « Kawéni » pour faire référence à un quartier très défavorisé de Mamoudzou, souvent qualifié de plus grand bidonville de France.

D’autres zones, plus recherchées parce que mieux aménagées et moins soumises aux soubresauts des marées, sont désignées sous le nom de « Petite-Terre », renvoyant dans leurs représentations au Rocher, cette presqu’île où sont installés la préfecture, l’armée, la Légion étrangère et des habitants privilégiés. Le centre commerçant est quant à lui nommé « Majicavo-Dubaï », en référence à l’un des principaux quartiers commerçants de la commune de Mamoudzou. À travers ces pratiques de nomination, les habitants reproduisent et réinterprètent certaines hiérarchies spatiales présentes dans la société mahoraise.

Vivre dans l’attente

La principale expérience partagée par les habitants du camp reste toutefois celle de l’attente : attente d’un rendez-vous administratif, d’un enregistrement de demande d’asile, d’une décision de l’administration ou d’une place d’hébergement. Les délais ont considérablement augmenté, notamment suite au passage du cyclone Chido, qui a frappé en décembre 2024 et endommagé 80 % du territoire, a causé des milliers de blessés et fait officiellement 40 morts.




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Pour certains, plusieurs mois peuvent s’écouler avant même l’enregistrement de leur dossier. Cette immobilisation forcée transforme profondément le quotidien. Nombre d’hommes rencontrés décrivent le sentiment de ne plus pouvoir travailler ni soutenir financièrement leurs proches restés au pays.

La plage à côté du camp est accessible à marée basse. C’est un lieu de détente, de conversation, de jeu (notamment du football) : un sas entre la densité du camp et l’extérieur. Photo prise en juin 2026.
Alice Corbet/Author provided, Fourni par l’auteur

Les journées s’organisent autour de discussions, de matchs de football improvisés ou de l’espoir d’avoir des nouvelles susceptibles de débloquer leur situation. L’attente devient ainsi bien davantage qu’une simple conséquence administrative : elle structure les relations sociales et les perspectives d’avenir.

Les femmes leadeuses

En dehors des démarches administratives, les femmes sont elles aussi confrontées à de longues périodes d’attente. Si la prise en charge quotidienne des enfants structure leur temps, elle ne les soustrait ni à l’inactivité imposée ni à une forte précarité. Dépourvues de statut administratif et exposées à des vulnérabilités spécifiques liées à leur genre, notamment aux risques d’exploitation sexuelle et de prostitution, certaines d’entre elles, identifiées comme particulièrement vulnérables par des associations de solidarité, bénéficient d’une aide sous forme de bons alimentaires.

Par ailleurs, dans un contexte mahorais où les femmes ont toujours eu un rôle important, les leaders du camp sont surtout des « leadeuses » : elles créent des associations, souvent en fonction de l’origine et de la langue, et les représentent au sein du camp comme à l’extérieur. Ainsi, « mère-boss » telle qu’elle est appelée par de multiples résidents du camp, est responsable de la coordination du « forum des femmes ». Congolaise, récemment arrivée, ses compétences, son charisme et son niveau d’étude lui ont assuré une reconnaissance et un rôle à la fois de représentation, de médiatrice avec les associations ou les journalistes, et de chargée de plaidoyer.

Quand la question sanitaire devient un enjeu politique

Les débats autour du camp ne portent pas uniquement sur l’accueil des exilés. À mesure que Tsoundzou gagne en visibilité, il devient également un objet de controverse politique. Les associations alertent sur les risques sanitaires liés à la promiscuité, à l’absence d’équipements et aux difficultés d’accès à l’eau.

Il est vrai que les conditions de vie à l’intérieur sont déplorables : au rythme de la marée, les habitants vont faire leurs besoins dans la mangrove, et la saison des pluies inonde le lieu, faisant notamment remonter tous les déchets. Les personnes malades craignent souvent d’être arrêtées par la police et « pafées » – selon le terme employé par nos interlocuteurs, dérivé du sigle PAF (Police aux Frontières) – vers le centre de rétention administrative alors qu’elles se rendent à l’hôpital. Les difficultés à financer le trajet en taxi contribuent également à retarder leur prise en charge.

Or, certains responsables politiques dénoncent l’installation durable d’un camp de migrants africains sur le territoire mahorais : les inquiétudes sanitaires occupent une place particulière dans ces débats et font l’objet d’instrumentalisations.

Comme souvent dans l’histoire des migrations, les épidémies réelles ou supposées contribuent à alimenter des mécanismes de stigmatisation. Les rumeurs circulant autour de maladies telles qu’Ebola ou le mpox tendent parfois à associer certains groupes de migrants à un danger sanitaire. Ces discours participent à la construction d’une figure du « migrant africain » qui tend à homogénéiser des populations pourtant très diverses par leurs parcours, leurs statuts et leurs histoires.

Une transformation du regard porté sur les migrations

L’intérêt du cas de Tsoundzou dépasse largement le seul cadre du camp. Alors que les débats sur l’immigration à Mayotte se sont longtemps construits autour de la figure du migrant comorien, les habitants du camp sont aujourd’hui majoritairement originaires d’autres régions. Pour autant, les mécanismes d’exclusion observés restent souvent similaires.

Les différences de nationalité ou de trajectoire tendent à s’effacer derrière une catégorie unique : celle du « migrant ». Le camp de Tsoundzou apparaît ainsi comme le révélateur d’une transformation plus profonde. Il montre comment Mayotte s’inscrit désormais dans une géographie migratoire qui dépasse largement l’archipel des Comores et s’étend à l’ensemble de l’océan Indien occidental.

À travers ce camp se lisent également les tensions qui traversent aujourd’hui l’île  : entre contrôle des frontières et droit d’asile, entre impératifs humanitaires et préoccupations sécuritaires (le ministre de l’intérieur ayant réagit à l’Assemblée nationale, avant qu’une partie du camp ne soit évacuée le 17 juillet), entre héritages postcoloniaux et nouvelles formes de mobilité. Autant de questions qui dépassent largement le cas mahorais et concernent les transformations contemporaines des migrations à l’échelle mondiale.

The Conversation

Anthony Goreau-Ponceaud a reçu des financements de la fondation croix rouge française dans le cadre du projet “intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux”, https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/

Alice Corbet a reçu des financements de la Fondation Croix Rouge française dans le cadre du projet “Intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux”, https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/

ref. Dans le camp de Tsoundzou, à Mayotte, les oubliés de la route migratoire de l’océan Indien – https://theconversation.com/dans-le-camp-de-tsoundzou-a-mayotte-les-oublies-de-la-route-migratoire-de-locean-indien-285951

Pourquoi masculinisme et antisémitisme sont profondément liés

Source: The Conversation – France in French (3) – By Miriam Eve Mora, Managing Director of the Raoul Wallenberg Institute, University of Michigan

Fitness content is big in the ‘manosphere,’ but extreme ideologies make appearances, too. ljubaphoto/E+ via Getty Images

Les idées antisémites sont aujourd’hui présentes au sein des courants masculinistes. Or l’histoire nous montre que masculinité dominante et antisémitisme sont associés depuis des siècles. Les hommes juifs ont souvent été décrits comme féminins et fragiles, et fondamentalement différents.


Vers la fin de « Into the Manosphere » de Netflix, le documentariste Louis Theroux échange avec l’influenceur britannique Ed Matthews à Marbella, en Espagn.

« Les gens qui dirigent le monde n’ont pas les meilleures intentions », affirme Matthews, reprenant le langage de la manosphère — un univers où certains influenceurs et spectateurs estiment avoir accédé à une vérité plus profonde sur la réalité et le pouvoir. Lorsque Theroux lui demande qui contrôle tout cela, Matthews hausse les épaules et répond très simplement à cette question complexe : « Les Juifs. »

Il s’agit d’une digression de trois minutes dans le film, dont le sujet principal est la masculinité, au cours de laquelle plusieurs influenceurs accusent les juifs de participer à des conspirations mondiales.

La manosphère est un terme fourre-tout désignant des sites web, forums, blogs et influenceurs promouvant une forme particulière d’hypermasculinité, allant de la conviction que les femmes et le féminisme sont la cause des problèmes des hommes jusqu’à des appels à légaliser le viol. Les groupes qui la composent — notamment les «artistes de la drague», les mouvements pour les droits masculins et les communautés de célibataires involontaires (« incels ») — se présentent comme des victimes de la modernité. À leurs yeux, l’économie mondiale est responsable de leurs perspectives professionnelles décevantes, le féminisme est responsable de leurs échecs avec les femmes, et les droits des minorités les contraignent à renoncer à leurs privilèges d’hommes hétérosexuels, et ainsi de suite.

Or ces espaces numériques sont traversés par l’antisémitisme. Certains influenceurs connus nient ouvertement la Shoah, appellent à la violence contre les Juifs et diffusent des théories du complot globales.

Le documentaire de Louis Theroux, diffusé en mars 2026 sur Netflix, suit des personnalités en ligne qui façonnent les idées de jeunes hommes sur la masculinité.

En tant qu’historienne des questions de genre chez les juif et de l’antisémitisme, je sais que les liens entre misogynie et antisémitisme ont des racines profondes. Pendant des siècles, une stratégie fréquente de l’antisémitisme a consisté à attaquer les hommes juifs en dénigrant leur masculinité.

Stéréotypes séculaires

Tout au long du Moyen Âge et jusqu’au XXe siècle, les empires et nations d’Europe ont mis en place des lois et des pratiques qui maintenaient les hommes juifs à l’écart, sans leur accorder un accès complet à la citoyenneté. Dans de nombreuses régions, les Juifs n’avaient pas le droit de voter, de posséder des terres, d’occuper des fonctions publiques, de servir dans l’armée avec un grade ou de se battre en duel avec leurs pairs.

Une photo en noir et blanc montrant quatre hommes vêtus de manteaux, de pantalons et de chapeaux sombres, assis sur le perron devant un immeuble.
History & Art Images via Getty Images

Les discours antisémites dépeignaient souvent les hommes juifs comme féminins ou fragiles, et fondamentalement différents. Ces représentations ont nourri certains des stéréotypes antisémites les plus extrêmes. Par exemple, l’accusation de crime rituel, qui prétend faussement que les Juifs auraient besoin du sang d’enfants non juifs pour fabriquer le pain azyme de Pessa’h, était fréquemment associée à une autre croyance antisémite moins connue : celle selon laquelle les hommes juifs menstrueraient et auraient donc besoin du sang des non-Juifs pour se régénérer. D’autres idées antisémites affirmaient que les Juifs étaient trop faibles et trop lâches pour combattre dans l’armée, qu’ils étaient dominés par les femmes juives, ou encore que la circoncision les rendait plus proches des femmes elles-mêmes.

Le philosophe autrichien Otto Weininger aurait parfaitement trouvé sa place dans un podcast de la manosphère. Il dénonçait violemment la masculinité juive, tout en développant des vues misogynes sur les femmes dans son ouvrage de 1903 « Sexe et caractère ». « Tout comme il n’existe en réalité pas de “dignité des femmes”, il est tout aussi impossible d’imaginer un “gentleman” juif », écrivait-il, allant jusqu’à affirmer que même « la femme la plus supérieure reste infiniment inférieure à l’homme le plus inférieur ».

Sol américain

Les immigrés arrivés aux États-Unis, juifs comme non juifs, ont été façonnés par ces idées et ces expériences.

Les Juifs européens qui se sont installés en Amérique aux XIXe et XXe siècles ont principalement évolué dans le commerce et le négoce, et se sont surtout établis dans les villes. À l’époque, cependant, c’est la frontière — avec ses rudes cow-boys, mineurs et ouvriers du rail — qui définissait la masculinité américaine.

Les nouveaux arrivants juifs, venant de pays européens où la participation des hommes juifs à de nombreux domaines était limitée, avaient développé une masculinité alternative, centrée sur le savoir et sur l’« eydlkayt » — un mot yiddish désignant la douceur et la sensibilité. Après leur arrivée aux États-Unis, certains Juifs sont restés attachés à cette forme de masculinité, tandis que d’autres ont cherché à s’acculturer et à accéder aux formes de masculinité dominante, dont ils avaient été exclus dans leur pays d’origine ou celui de leurs parents.

L’un des premiers « influenceurs » de la masculinité américaine fut le président Theodore Roosevelt, qui mettait en avant sa propre transformation d’un homme timide et jugé efféminé — la presse locale se moquait de lui au début de sa carrière — en un aventurier robuste et amateur de plein air. « La grande majorité de la population juive… a une constitution physique faible », écrivait-il en 1901 dans une lettre. Bien qu’il attribuait cela à des siècles d’oppression, il concevait une différence notable des corps et de l’esprit juifs. Roosevelt défendait un modèle de masculinité rédemptrice fondé sur la vie en plein air et sur la « vie exigeante », et considérait la masculinité comme un moyen de dominer et de contrôler les races qu’il jugeait inférieures.

Les Juifs bénéficiaient sans doute de davantage de droits aux États-Unis que partout ailleurs à l’époque moderne, mais ils étaient encore exclus de certaines institutions de sociabilité masculine. Jusqu’au milieu du XXe siècle, ils furent écartés de nombreux clubs sportifs prestigieux, sociétés fraternelles, hauts grades militaires et country clubs, même si certains ont réagi en créant leurs propres cercles, comme le City Athletic Club de New York. La plupart de ces restrictions ont pris fin avec la disparition des quotas universitaires visant les Juifs dans l’enseignement supérieur américain dans les années 1960 et 1970.

Photo en noir et blanc montrant deux jeunes hommes accroupis de part et d’autre d’un ballon de football surdimensionné, tandis qu’un troisième se tient debout entre eux.
Des membres d’une fraternité juive, dont l’arrière-grand-père de l’autrice, Ezra Sensibar (à droite), posent pour une célébration de rentrée universitaire à Northwestern, à Evanston (Illinois), en 1923.
Sensibar Family Collection/Miriam Mora

Les conspirations d’aujourd’hui

La manosphère actuelle ne se contente pas de prolonger cet héritage : elle propose aussi quelque chose de nouveau. Son adhésion aux théories complotistes antisémites permet à des hommes qui se perçoivent comme des victimes d’expliquer simultanément de multiples frustrations sans avoir à reconnaître leurs propres failles.

Il y a plus de vingt ans, le Southern Poverty Law Center a identifié une théorie du complot émergente au sein de la droite américaine : l’idée que des « marxistes culturels » chercheraient à détruire la culture américaine. En particulier, certains partisans ont accusé les Juifs d’avoir introduit des idées et des mouvements progressistes — notamment le féminisme et les questions de genre — dans le cadre d’un effort visant à affaiblir la domination des hommes blancs.

Cela apparaît clairement dans les discours de la manosphère, lorsque des figures comme Myron Gainesattribuent aux Juifs ce qu’ils perçoivent comme des forces destructrices pour la civilisation occidentale, allant du féminisme et du communisme à la pornographie.

Le chercheur Michael Broschowitz explique le glissement de la manosphère vers l’antisémitisme par trois dynamiques principales. Premièrement, l’antisémitisme fonctionne comme une explication universelle, capable de rendre compte de nombreux problèmes à la fois. Deuxièmement, les algorithmes conçus pour maximiser l’engagement amplifient les contenus les plus extrêmes. Troisièmement, les communautés en ligne peuvent rapidement remixer des idées antisémites pour les adapter à différents contextes culturels.

Ces trois explications sont importantes. Mais j’avancerais un dernier élément crucial : la masculinité et l’antisémitisme ont traversé les siècles main dans la main. La pensée conspirationniste qui se développe dans la manosphère attribue aux hommes juifs la responsabilité de l’affaiblissement de la masculinité. Dans la manosphère, les échecs de la virilité ne sont jamais les vôtres.

The Conversation

Miriam Eve Mora ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi masculinisme et antisémitisme sont profondément liés – https://theconversation.com/pourquoi-masculinisme-et-antisemitisme-sont-profondement-lies-280529

Comprendre l’effet des canicules sur la biodiversité du littoral avec les sciences participatives

Source: The Conversation – France (in French) – By Boris Leroy, Maître de conférences en écologie et biogéographie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Notre espèce n’est pas la seule à souffrir des vagues de chaleur : c’est le cas de toute la biodiversité, et en particulier de la biodiversité marine. Un projet de recherche participative en cours s’intéresse à celle des estrans, sur les littoraux. L’enjeu ? Mieux détecter les changements globaux en cours, y compris ceux que la science n’avait pas nécessairement anticipés.


En l’espace de quelques semaines, la France a traversé pas moins de trois canicules entre fin mai et la mi-juillet. De nombreux records ont été battus en juin : mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Europe de l’Ouest et dans les océans à l’échelle mondiale.

Nous avons collectivement souffert de la canicule, mais l’espèce humaine n’est pas seule : la biodiversité aussi, au sens large, souffre de ces événements. Comment la biodiversité les vit-elle ? La science a des éléments de réponses, mais ils demeurent encore souvent incomplets.

La « science en train de se faire » recherche activement des réponses. Mais le processus de la recherche traditionnelle est long et limité par le manque de moyens. C’est là un intérêt majeur des sciences participatives : combiner « savoirs académiques » et « savoirs citoyens » pour repérer ce que la recherche seule ne verrait pas.

Ainsi, le projet ESPOIRS, qui s’inscrit dans le cadre du programme de sciences participatives BioLit, auquel nous participons, vise à comprendre comment certaines facettes méconnues bien qu’essentielles de la biodiversité des littoraux sont affectées par les vagues de chaleur.

L’enjeu est de détecter les changements attendus (ceux mesurables par les protocoles basés sur des hypothèses déjà formulées), mais également de détecter les signaux faibles de changements inattendus, qui restent actuellement dans l’angle mort de la science.

Ce que la science sait déjà… et ce qu’elle ne sait pas encore

Les canicules sont un type parmi d’autres (inondations, tempêtes…) d’événements climatiques extrêmes. Ils sont définis par leur nature exceptionnelle au plan statistique : il s’agit de conditions climatiques rarissimes ou jamais observées dans les données historiques.

Malheureusement, du fait du changement climatique, ces événements sont désormais plus fréquents qu’auparavant (par exemple, les canicules marines sont deux fois plus fréquentes), mais aussi beaucoup plus intenses. Leur multiplication et leur intensification sont anticipées par les projections du GIEC pour les prochaines décennies.




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Au plan biologique, la science a déjà établi de nombreux effets négatifs des événements climatiques extrêmes sur les individus, causant du stress physiologique pouvant être mortel, avec des conséquences en cascade sur les écosystèmes.

Les organismes mobiles tentent d’éviter le stress physiologique. Les poissons marins peuvent par exemple parcourir des centaines de kilomètres à la recherche d’eaux plus fraiches. Quand ils ne peuvent pas fuir, les animaux se nourrissent davantage pour compenser les pertes d’énergie, ce qui les rend plus vulnérables aux prédateurs, à la chasse, ou à la pêche.

Les extrêmes du climat semblent être la principale cause dans les extinctions liées aux changements climatiques. Par exemple, la canicule marine extrême de 2013 à 2016 dans le Pacifique a causé des mortalités massives chez les mammifères et oiseaux, ainsi que des famines et des épidémies chez les étoiles de mer.

Trois « blobs » (bulles de chaleur marines) survenues conjointement sur les côtes américaines entre l’Alaska et le Mexique ici représentés tels que mesurés le 1ᵉʳ septembre 2014, particulièrement intense en mer de Béring.
NOAA, NCDC

Lors d’un événement climatique extrême, tous les organismes en subissent les effets. Il leur faut ensuite un temps de récupération pour survivre. Cependant, quand les vagues s’accumulent, comme les canicules cette année, les organismes n’ont pas le temps de récupérer et le risque d’extinction est multiplié, d’autant plus quand l’intensité atteint des niveaux records.

Ce risque dépend ainsi de la résistance (capacité à résister à un événement extrême) et la résilience (capacité à recouvrer l’état pré-événement extrême) des écosystèmes. Les écosystèmes diversifiés sont plus résistants et résilients que les écosystèmes appauvris, ce qui a été établi sur les forêts : plus il y a d’espèces différentes, mieux la forêt résiste. A l’inverse, les écosystèmes déjà perturbés sont moins résistants et résilients, ce qui souligne l’importance de limiter les perturbations locales pour permettre à la biodiversité de survivre aux événements extrêmes.




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Pour autant, si la science documente de plus en plus de faits établis, toutes les synthèses scientifiques sur la question sont unanimes : les connaissances sont très parcellaires, les mécanismes et les conséquences sont encore mal compris. En outre, elles concernent généralement les organismes qui sont déjà les mieux connus – et souvent les plus charismatiques – tandis que les effets sur la plupart de la biodiversité restent méconnus. C’est particulièrement le cas pour la biodiversité marine.

La science cherche à comprendre les changements de biodiversité liés au climat, mais ces changements sont si complexes et diffus que la science, qui fonctionne par hypothèses et protocoles définis à l’avance, peine à les saisir dans leur globalité. L’une des raisons tient au manque d’observatoires déjà en place pour les détecter et les comparer à une mesure de référence dans le passé.

C’est là tout l’enjeu des savoirs citoyens qui peuvent être révélés par les sciences participatives : ils permettent de faire émerger des signaux faibles que la recherche n’a pas anticipés, ou n’a pas encore pu mesurer. C’est ce que nous proposons de faire à l’échelle des littoraux.




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Quand la mémoire du terrain s’allie à la recherche scientifique

Les sciences participatives englobent toutes les initiatives où scientifiques professionnels et non professionnels collaborent pour produire des connaissances scientifiques. Les sciences participatives répondent à une double problématique dans le cadre des changements globaux : aider la science à documenter des changements très complexes et légitimer l’envie d’agir des acteurs de la société.

C’est dans ce cadre que s’insère le projet de recherche ESPOIRS. À son origine, on trouve des scientifiques et des participants au programme BioLit, qui se sont mis autour de la table pour trouver des solutions pour adapter le programme existant pour mieux détecter les changements en cours. BioLit est porté par l’association Planète Mer et se décline en plusieurs thématiques, dont la première, “Algues brunes et bigorneaux”, a été créée en 2010 avec le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) face au constat de la régression des algues brunes sur les côtes européennes. Le protocole consiste à caractériser les algues brunes et recenser la macrofaune de l’estran (la zone comprise entre l’amplitude minimale et maximale des marées).

Présentation du programme BioLit.

Ces discussions étaient initialement centrées sur l’organisation du suivi dans le temps pour cibler les zones où les effets du changement climatique seront le plus visibles. Cependant, au cours des échanges, nous nous sommes rendu compte que nous avions toutes et tous une anecdote, des observations personnelles, voire des dires rapportés de nos proches, sur l’estran et ses changements.

Éric Feunteun, professeur au MNHN et responsable scientifique du programme BioLit, illustre, lors d’un atelier de co-construction :

« C’est au travers de ma grand-mère qu’on a imaginé BioLit. Parce qu’elle m’emmenait sur les estrans et elle m’expliquait : ça c’est des bigorneaux, ça c’est pas bon à manger […] Déjà elle disait “les choses changent”. »

Un constat partagé, comme en témoigne ce participant à BioLit lors d’un entretien sociologique :

« Je sais qu’y’avait des lieux, sur les plages quand j’étais gamin, y’avait des lieux iconiques que les gamins avaient dû nommer par le passé puis qui s’propageaient. La mare aux cochons, des trucs dans l’genre, et qu’t’allais voir. […] La mare aux cochons elle a changé par contre. Elle a plus sa jolie coloration rose, mais… voilà. Est-ce que c’est bon signe, est-ce que c’est pas bon signe ? J’en sais rien moi. »

Ce constat nous a amenés à ajouter au protocole deux cases blanches permettant aux bénévoles de partager librement toute observation relative à l’état et aux changements de l’estran échantillonné.

Autrement dit : les participants ne sont plus seulement guidés par un questionnaire fermé, celui-ci est désormais ouvert à des observations que nous n’aurions pas anticipées.

Une approche fertile qui permet l’hybridation des savoirs

Cette approche expérimentale permet de pallier deux limites des suivis scientifiques classiques, à savoir :

  • une réactivité et une portée restreintes par des contraintes financières, administratives et logistiques ;

  • des protocoles standardisés qui limitent d’avance ce qui peut être observé.

Ainsi, grâce à un réseau de bénévoles investis, il devient possible de réagir rapidement et d’observer les conséquences immédiates d’un événement climatique extrême, en permettant également de recueillir perceptions et savoirs locaux.

Le principe est d’hybrider deux types de savoirs : les savoirs académiques et les savoirs citoyens. Les savoirs académiques se basent sur des relevés qui sont cadrés par un protocole standardisé, validé par des scientifiques. Les savoirs citoyens se basent sur l’expérience et la connaissance locale des participants de la société civile, qui sont premiers témoins des changements de leurs territoires. La fréquentation régulière d’un site, parfois depuis des générations, leur permet de développer une familiarité du territoire et un œil averti aux phénomènes inhabituels.

Ainsi, suite à une canicule, les bénévoles peuvent apporter deux types d’informations immédiates.

  • D’abord, les informations précises ciblées par le protocole, comme des mesures standardisées sur des espèces particulières, qui pourront être comparées avec le reste des données collectées dans ce programme et faire l’objet d’analyses statistiques.

  • Mais ils peuvent aussi faire remonter ce que l’on pourrait qualifier de premiers signaux d’alerte permettant de mettre le projecteur scientifique sur des changements potentiellement inattendus déjà en cours. L’accumulation de ces signaux permet aux scientifiques d’établir de nouvelles hypothèses sur la complexité des effets des changements climatiques.

Alors que les canicules sont amenées à devenir de plus en plus intenses et fréquentes, cet engagement conjoint entre science et société est un puissant levier qui donne voix aux citoyens pour mieux comprendre, ensemble, les effets des changements climatiques sur la biodiversité.

The Conversation

Boris Leroy a reçu des financements de l’ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.

Cam Ly Rintz a reçu des financements de l’ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.

ref. Comprendre l’effet des canicules sur la biodiversité du littoral avec les sciences participatives – https://theconversation.com/comprendre-leffet-des-canicules-sur-la-biodiversite-du-littoral-avec-les-sciences-participatives-287890

En Australie, 85 % des enfants utilisent encore les réseaux sociaux malgré leur interdiction : est-ce déjà un échec ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Samuel Cornell, Research Fellow in Public Health, The University of Queensland

La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été votée le 21 juillet 2026 en France. En Australie, où une interdiction similaire a été adoptée six mois plus tôt, les effets semblent pour l’heure mitigés, un grand nombre d’adolescents ayant conservés leurs comptes en ligne. Mais n’est-il pas en fait un peu tôt pour juger ces résultats ? L’objectif n’est-il pas de remodeler à long terme les normes sociales ?


Six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans en Australie, le premier constat, aussi bien dans les médias que chez les enfants eux-mêmes, est sans appel : cette mesure ne fonctionne pas.

Une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans le British Medical Journal semble donner encore plus de poids à ce constat.

Dirigée par Courtney Barnes, chercheuse en santé publique à l’Université de Newcastle, l’étude a trouvé très peu d’éléments indiquant que les enfants avaient cessé d’utiliser les plateformes de réseaux sociaux soumises à des restrictions, telles que TikTok, X, Facebook et Instagram.

Mais la question de savoir si « les enfants contournent les contrôles d’âge sur les réseaux sociaux » n’est peut-être pas la bonne lorsqu’il s’agit d’évaluer, à long terme, le succès de cette expérience australienne, une première mondiale.

Isoler les effets de l’interdiction

L’équipe à l’origine de cette nouvelle étude a suivi 408 adolescents âgés de 12 à 16 ans, en les interrogeant juste avant l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2025, puis, à nouveau, trois mois plus tard. Elle a comparé les adolescents dont l’âge était légèrement inférieur au seuil d’âge fixé à ceux dont l’âge était légèrement supérieur, afin d’isoler l’effet de la loi.

Ils ont constaté que plus de 85 % des moins de 16 ans continuaient à utiliser des plateformes soumises à des restrictions lors du suivi, principalement via leurs propres comptes.

Les deux tiers avaient été confrontés à une vérification d’âge, mais la forme la plus courante consistait simplement à leur demander d’indiquer leur âge. Une minorité utilisait de faux comptes ou la navigation privée pour accéder aux réseaux sociaux. En revanche, le recours à un VPN pour contourner l’interdiction était rare.

Lorsque les chercheurs ont vérifié si les moins de 16 ans utilisaient moins les réseaux sociaux que les jeunes d’un peu plus de 16 ans, qui étaient libres de conserver leurs comptes, ils n’ont constaté aucun écart significatif au niveau du seuil d’âge.

Les chercheurs ont fait preuve de transparence quant aux limites de l’étude. L’analyse manquait de puissance statistique (ce qui signifie que l’étude n’avait peut-être pas suffisamment de participants pour détecter un effet s’il existait). La taille des échantillons de part et d’autre du seuil était également réduite.

Ces résultats concordent toutefois avec une étude récente menée par l’eSafety Commissioner, qui a montré qu’environ 7 enfants sur 10 avaient conservé leurs comptes après l’entrée en vigueur de la loi.

Affaire classée, donc ? L’interdiction est un échec ? Pas tout à fait.

Un rêve irréaliste

Il était illusoire de penser que cette interdiction empêcherait du jour au lendemain tous les jeunes de moins de 16 ans d’utiliser les réseaux sociaux. Toute technologie en ligne présente des vulnérabilités intrinsèques qui peuvent être exploitées ou des fonctionnalités dont les mécanismes peuvent être contournés.

Au contraire, cette interdiction permet au gouvernement de faire pression sur les entreprises de réseaux sociaux afin qu’elles se conforment à ses directives, lui donnant ainsi un pouvoir plus important qu’auparavant pour les encadrer et limiter leur influence.

Cette interdiction doit être envisagée dans une perspective de plus long terme. Sa logique s’apparente davantage à une autre forme de législation en matière de santé publique : l’approche générationnelle désormais appliquée à la lutte contre le tabagisme.

La loi britannique sur le tabac et les cigarettes électroniques, qui a reçu la sanction royale en avril 2026, interdit la vente de tabac à toute personne née le 1er janvier 2009 ou après cette date.

L’objectif n’est pas d’inciter les fumeurs d’aujourd’hui à arrêter, mais de faire grandir une génération pour laquelle fumer ne deviendra jamais une norme. La loi australienne sur les réseaux sociaux fait un pari similaire : si l’accès est retardé suffisamment longtemps, les réseaux sociaux pourraient perdre leur emprise sur l’enfance, à l’instar de ce qui s’est produit progressivement avec les cigarettes.

C’est cette mesure qui compte, et c’est un test bien plus lent et moins certain que de compter le nombre d’adolescents qui utilise encore Instagram six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction.

Une idée absurde pour les générations futures

Certes, cette approche comporte un bémol.

Depuis des décennies, la consommation de tabac fait l’objet d’une dénormalisation dans le cadre d’une approche de santé publique, et son offre a été restreinte de multiples façons : hausse des prix, emballages neutres, interdictions publicitaires.

Il est difficile d’exercer une pression similaire sur l’utilisation des réseaux sociaux. En effet, ceux-ci sont « gratuits », pratiquement illimités et conçus pour maximiser l’engagement.

Changer ainsi les normes d’une génération en matière de réseaux sociaux ne fonctionne que si la pression exercée sur les plateformes est implacable, et maintenue pendant des années, et non pas abandonnée dès que les premiers titres de presse qualifient cette démarche d’échec.

Mes recherches sur l’utilisation des réseaux sociaux et la prise de risques ont mis en évidence les mêmes difficultés : les normes sont tenaces. Les réseaux sociaux récompensent les contenus à risque et modifient ce qui est considéré comme normal ou acceptable. Il est peu probable que de telles normes changent du jour au lendemain.

Mais à long terme, voire à l’échelle d’une génération, on peut imaginer que le fait que des enfants utilisent des réseaux sociaux puisse apparaître comme une idée rétrograde pour les générations futures.

Des effets qui ne se manifesteront pas avant une décennie

Naturellement, les lois qui « interdisent » certaines choses ont souvent des conséquences imprévues, voire néfastes. Lorsque les lois rendant obligatoire le port du casque à vélo ont été introduites en Australie au début des années 1990, l’une des conséquences a été que certaines personnes ont tout simplement moins utilisé leur vélo.

La nouvelle étude publiée dans le British Medical Journal va dans ce sens : un petit nombre de jeunes se tournent vers de faux comptes, la navigation privée ou des applications de messagerie. Certains pourraient se réfugier dans des recoins moins visibles d’Internet, plus difficiles à surveiller que les plateformes grand public.

Il ne faut pas en conclure que cette interdiction est un échec. Cela signifie simplement que nous l’évaluons selon un calendrier qui ne correspond pas à la logique de sa conception.

Les chercheurs le soulignent eux-mêmes : les plus grands bénéfices pourraient concerner les enfants de moins de huit ans, qui n’ont pas encore commencé à utiliser les réseaux sociaux, plutôt que les adolescents, dont les habitudes sont déjà bien ancrées et pour lesquels l’usage des réseaux sociaux est devenu la norme.

Selon leurs estimations, il faudra peut-être attendre une dizaine d’années avant que ses effets complets ne deviennent perceptibles.

L’Australie s’est portée volontaire pour servir de laboratoire à l’échelle mondiale, et d’autres pays lui emboîtent désormais le pas. Pour évaluer équitablement les restrictions d’âge imposées aux réseaux sociaux, encore faut-il mesurer ce qui compte réellement.

The Conversation

Samuel Cornell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En Australie, 85 % des enfants utilisent encore les réseaux sociaux malgré leur interdiction : est-ce déjà un échec ? – https://theconversation.com/en-australie-85-des-enfants-utilisent-encore-les-reseaux-sociaux-malgre-leur-interdiction-est-ce-deja-un-echec-288152

Transparence salariale : une avancée en demi-teinte

Source: The Conversation – France (in French) – By Joan Le Goff, Professeur des universités en sciences de gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

La directive européenne sur la transparence des rémunérations entre dans son processus d’adoption en France, suscitant les espoirs des salariés et quelques réticences des employeurs, notamment du fait de sa complexité et de son coût. Au-delà de ces aspects, elle renvoie à des questions moins visibles mais plus complexes sur la nature et les effets des outils de gestion.


Est-ce la fin d’un tabou ? La question « Et toi, combien gagnes-tu ? » va-t-elle devenir obsolète en France ? Le 5 juin, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a enfin annoncé la transmission au Conseil d’État d’un projet de loi visant à transposer la directive européenne sur la transparence des rémunérations. « Enfin », car la directive date déjà de 2023 et la date butoir pour lancer le processus était fixée au 7 juin dernier : difficile de parler d’empressement à s’emparer de ce sujet de la part des gouvernements qui se sont succédé !

Lutter contre les écarts de rémunération et renforcer les droits des salariés

Quelles sont les avancées au cœur de la directive européenne 2023/970 sur la transparence des rémunérations ? Officiellement, ce texte qui s’applique à tous les employeurs des secteurs public et privé dans l’UE, sans distinction de secteur d’activité mais à partir d’un effectif plancher de 100 personnes, vise à lutter contre les écarts de rémunération non justifiés entre hommes et femmes et à faciliter la détection et les recours contre les discriminations. Du fait de son périmètre européen, il est en outre supposé conduire à une harmonisation des pratiques entre les États membres, sachant que tous les types de contrats de travail sont concernés.

Pour les salariés, l’impact semble bénéfique. Lors de la phase de recrutement, les employeurs devront indiquer dans les offres d’emploi ou avant l’entretien la fourchette de rémunération ou le salaire de départ, tout en ayant interdiction de demander l’historique salarial du candidat. Ensuite, chaque employé pourra être informé, à sa demande, du niveau moyen de rémunération pour des postes équivalents, ventilé selon le sexe. Ce droit à l’information donne également accès aux critères de fixation des salaires et d’évolution de carrière, supposés être objectifs et neutres. Si un décalage supérieur à 5 % apparaît sans être justifié, il faut que l’employeur le corrige, en accord avec les représentants du personnel.




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Ces progrès potentiels ont été salués par les syndicats comme la CFDT ou la CGT, qui y voient une opportunité à la fois de réduire des inégalités et d’accroître le pouvoir de négociation des salariés.

Aux yeux des employeurs, une norme supplémentaire complexe et coûteuse

Si elles affichent la volonté de continuer à réduire les différences de salaires entre hommes et femmes et considèrent généralement la transparence proposée comme un élément favorable (notamment en termes d’attractivité, dans une période de tensions à l’embauche), les entreprises expriment quant à elles des réserves qui ne sont pas toutes infondées.

Cette nouvelle exigence nécessitera en effet un travail analytique sur l’ensemble des postes, des points de situation réguliers et une gestion des demandes individuelles qui ne manqueront pas d’être nombreuses dans les premiers temps, par un effet de curiosité prévisible. Or, les équipes en charge des ressources humaines sont déjà sursollicitées, notamment dans les petites et moyennes entreprises, et absorber ce surplus de travail sera forcément compliqué. Enfin, les définitions floues des points de comparaison et des justifications devant être apportées aux éventuels écarts de salaires ouvrent la voie à des contentieux difficiles à arbitrer.

Des effets positifs en trompe-l’œil

Même réels, les bénéfices seront modestes pour les salariés et pour la lutte contre les inégalités entre hommes et femmes. Tout d’abord, il faut rappeler que si l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes dans le secteur privé s’élève à 21,8 % en 2024, ce montant se ramène à 3,6 % si l’on raisonne à poste et compétences identiques au sein d’un même établissement. Cela reste trop et ce problème doit impérativement être résolu. Mais, on le comprend, le nouveau dispositif ne concerne qu’une petite partie d’un différentiel qui est surtout lié à des disparités de temps de travail, de statuts, de secteurs d’activité ou de choix de carrière (souvent contraints). Les causes de ces phénomènes excèdent largement le périmètre de la réforme.

De même, les partisans de la directive mettent en avant que les recruteurs devront annoncer les salaires dès le recrutement. Or, c’est déjà le cas des deux tiers des offres d’emploi. Sur ce point et contrairement aux préjugés, la France affiche une transparence relativement élevée en Europe, supérieure par exemple à celle de l’Allemagne.

Les effets pervers de la focalisation normative

Cette réforme restreint par principe l’individualisation des rémunérations au-delà de 5 %. Ce plafond va entraîner des phénomènes de limitation de l’effort des personnes les plus performantes, selon un mécanisme bien documenté, par exemple dans le lissage des évaluations pédagogiques ou la rémunération des équipes. Au départ, les moins bons bénéficient du travail de la tête de groupe, puis celle-ci minore ses efforts, jugés insuffisamment valorisés ou profitant bien trop aux « passagers clandestins » moins investis. Conséquence de cette désincitation : la réussite globale est moins bonne qu’avant la mutualisation de l’évaluation.

L’effet prévisible sera le même ici, avec de plus une forte probabilité de voir naître des tensions entre collègues et une altération des relations de travail. Car le jugement des employés sur les procédures d’évaluation de leurs performances (primes, promotions, etc.) alimente leur sentiment de justice au sein de l’entreprise. Ces jalousies pourront désormais se transformer en revendications. Par précaution, les entreprises seront frileuses à créer des traitements différenciés, même en cas d’implication personnelle notable ou de résultats hétérogènes.

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Comme souvent, la quête d’égalité se transforme en source d’iniquité et la nouvelle norme va conduire à un traitement impersonnel et mécanique de la rémunération, variable pourtant essentielle de la motivation au travail. D’autant que les directions des ressources humaines devront repenser toutes leurs données, depuis la cartographie des emplois jusqu’au niveau des rémunérations, en se focalisant sur le respect de la norme plus que sur la reconnaissance individuelle. De façon classique, les minima salariaux de chaque catégorie vont servir de niveaux de référence lors des recrutements, permettant aux managers de s’abriter derrière le caractère impératif de la réglementation.

Une autre fragilité de la réforme est qu’elle repose sur un critère malléable puisqu’il faut définir des activités de « valeur égale » au sein des entreprises. Or, plus cette définition sera restrictive, plus la population concernée dans chaque ensemble sera faible et les écarts peu importants. La multiplication artificielle des catégories d’emploi permettra ainsi de rendre cette nouvelle transparence sans effet en termes de justice sociale. Grâce à ce jeu sur l’indicateur de référence, le levier managérial va se déplacer vers le changement de catégorie, promotion déguisée permettant l’expression de l’arbitraire.

Une transposition prudente pour des bénéfices nuancés

En revendiquant une démarche de transposition pragmatique, sans aller au-delà de la directive européenne, la position du gouvernement est sans doute de bon aloi, même si elle est certainement moins liée à une analyse des effets pervers structurels du dispositif qu’à une volonté de ménager à la fois patronat et partenaires sociaux.

Finalement, un résultat en demi-teinte est prévisible : cette transparence imparfaite entraînera un surcroît d’égalité dans les entreprises mais au prix d’une perte d’équité et donc, par ricochet, d’une baisse de motivation des employés.

The Conversation

Joan Le Goff ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Transparence salariale : une avancée en demi-teinte – https://theconversation.com/transparence-salariale-une-avancee-en-demi-teinte-285296