Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’essentiel

  • C’est le résultat d’un changement dans les représentations et les politiques de prévention : la consommation de tabac baisse, et de manière bien plus marquée chez les jeunes.
  • Si les nouvelles générations consomment moins d’alcool et de drogues illicites que les précédentes, cette évolution va de pair avec une aggravation des inégalités sociales et l’apparition d’autres pratiques comme le « binge drinking ».
  • La décrue générale des drogues chez les jeunes tranche avec l’essor des psychostimulants chez les adultes.

Depuis une dizaine d’années, les tendances de consommation de drogues sont de plus en plus contrastées selon les générations. La consommation de drogues diminue fortement chez les adolescents, quel que soit le produit. Chez les adultes, l’usage de cannabis se stabilise, allant de pair avec un vieillissement des usagers. A contrario, le recours aux psychostimulants (cocaïne, MDMA/ecstasy, amphétamines) est nettement plus fréquent qu’il y a dix ans à l’âge adulte.

Les enquêtes épidémiologiques menées depuis 2000 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) offrent un recul de près de 30 ans sur la consommation de drogues de générations successives de jeunes et d’adultes. Ce corpus de données longitudinales permet de dresser un bilan des tendances à l’œuvre en France.

Contrairement aux idées reçues, la consommation de drogues ne progresse pas parmi les jeunes. Elle est en baisse continue depuis une dizaine d’années, pour toutes les substances considérées comme des drogues d’un point de vue pharmacologique : alcool, tabac, cannabis, autres drogues illicites (cocaïne, MDMA/ecstasy, champignons hallucinogènes, etc.).

En parallèle, la consommation de presque toutes les drogues (hormis le tabac et le cannabis) augmente chez les adultes, en particulier la cocaïne et les psychostimulants. La seule convergence concerne le tabagisme, en décrue, quel que soit l’âge.

Vers les premières générations sans tabac ?

La baisse la plus nette concerne le tabagisme, en décrue chez les adultes et plus encore chez les jeunes. En dix ans, la proportion de fumeurs quotidiens a été divisée par dix chez les collégiens, témoignant d’une accélération dans les plus jeunes générations. En Europe, la France compte désormais parmi la dizaine de pays, principalement nordiques, où le tabagisme quotidien est inférieur à 5 % à 16 ans. Elle satisfait ainsi, avant l’heure, l’objectif des pouvoirs publics d’une première génération sans tabac d’ici 2032 (moins de 5 % de fumeurs quotidiens à l’âge adulte).

Ce recul résulte de deux décennies de politiques de « dénormalisation » du tabagisme. Les adolescents d’aujourd’hui font partie des premières générations qui ont vécu, depuis l’enfance, dans un régime légal interdisant non seulement la cigarette dans les lieux publics (établissements scolaires, bars, parcs, jardins, plages, etc.) mais aussi l’achat de tabac avant 18 ans (même si cet interdit est partiellement respecté).

Les jeunes se sont-ils détournés de la cigarette ? (INA Actu, 2019).

Cette invisibilisation dans l’espace public est allée de pair avec un changement des représentations de la cigarette, perçue comme un produit « chimique » et « industriel », passé de mode et surtout « mortifère » – du fait d’un historique familial souvent marqué par des cancers liés au tabagisme.

L’inflexion du tabagisme traduit surtout l’efficacité de politiques publiques volontaristes, inscrites dans la durée et la continuité par-delà les alternances politiques. De la loi Veil (1976) à la loi Évin (1991) jusqu’au Programme national de « réduction du tabagisme » (PNRT 2014-2019), devenu plan de « lutte contre le tabac » (2023-2027), l’action publique a promu les mesures reconnues comme les plus efficaces par l’OMS : hausses de prix substantielles et répétées du tabac (le prix moyen du paquet de cigarettes est passé de 3,20 euros en 2000 à 13 euros en 2025), accompagnement des fumeurs vers l’arrêt (extension de la prescription et du remboursement des traitements de substitution nicotinique, campagnes de prévention, opération « Mois sans tabac »).

La France compte ainsi parmi les pays où l’accessibilité financière du tabac est la plus dissuasive, derrière l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et quelques États américains.

Baisse de la consommation d’alcool et disparités

Alors que la France se classait parmi les pays européens où l’expérimentation précoce d’alcool était courante (84 % d’initiés à 16 ans), la part des jeunes n’ayant jamais essayé l’alcool a quadruplé en dix ans. Mais surtout, la proportion de buveurs réguliers (au moins dix fois dans le dernier mois) a été divisée par deux (moins de 9 % des lycéens en 2024 contre 21 % en 2011).

Cette baisse est tempérée par d’autres évolutions moins favorables, comme la persistance des alcoolisations ponctuelles importantes (API), désignant le fait de boire au moins cinq verres en une occasion, pratique dommageable à l’adolescence (période de maturation cérébrale). En 2024, un lycéen sur quatre déclarait au moins une alcoolisation ponctuelle importante dans le dernier mois. L’usage d’alcool reste donc très présent, même si la France ne compte plus parmi les pays européens les plus touchés par les phénomènes d’alcoolisation intensive à l’adolescence et les dommages sociaux afférents (accidents de la route, violences sexuelles, etc.).

Le recours à l’alcool est donc globalement moins répandu que dans les générations précédentes, et plus paritaire (bien que la consommation excessive reste majoritairement le fait des hommes), mais ce sont surtout les pratiques qui ont changé, passant d’un mode de consommation dit « méditerranéen » (consommation quotidienne de vin aux repas) au mode dit « nordique », parfois appelé « binge drinking » (usages moins fréquents mais en plus grande quantité, de bière ou d’alcools forts, en contexte festif).

Le « binge drinking », boire beaucoup et vite (France 3 Hauts-de-France, janvier 2025)

Les hypothèses explicatives de cette baisse sont multiples : transformation des sociabilités juvéniles, plus tournées vers les supports numériques, fracture générationnelle dans le rapport au corps, vigilance renforcée au sein des familles, effet de mode des « soirées sans alcool », succès des campagnes d’information et de prévention

Enfin, l’effacement de l’alcool s’autoperpétue : les nouvelles générations sont de moins en moins confrontées à des incitations sociales à boire, comme en témoigne la part des lycéens n’ayant « aucun ami qui boit de l’alcool » qui a été multipliée par dix depuis 2011 (dépassant 25 % en 2024).

L’adieu aux drogues ?

Loin de l’opinion selon laquelle les consommateurs seraient de plus en plus jeunes, c’est au contraire un vieillissement des usagers de cannabis qui est observé. La proportion de jeunes qui ont fumé du cannabis au moins une fois dans le mois a été divisée par quatre entre 2011 et 2024. Pourtant, l’accessibilité s’est élargie avec le développement des commandes en ligne sur les réseaux sociaux et de la livraison à domicile.

La diffusion des autres drogues illicites à l’adolescence a, elle aussi, beaucoup diminué. Avoir essayé la MDMA (poudre) ou l’ecstasy (comprimés) concerne moitié moins de lycéens en 2024 qu’en 2011 (1,8 % contre 3,3 %), de même que la cocaïne (2 % contre 5,2 %). Cette désaffection à l’égard des drogues illicites s’explique par les mêmes facteurs que pour le tabac et l’alcool : mutation vers des sociabilités numériques, transformation des représentations sociales, reflux de la quête d’états d’ivresse.

Si la baisse généralisée de la consommation de drogues est un succès de santé publique, le changement des modes de sociabilité qui en est à l’origine est aussi porteur de conséquences négatives. Dans la même période, la santé mentale des adolescents s’est considérablement aggravée : augmentation du risque de dépression à 17 ans, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide déclarées, et les travaux scientifiques mettant en cause le rôle délétère des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents se multiplient.

En outre, la baisse de la consommation est allée de pair avec une aggravation des inégalités. Les jeunes qui ont le plus bénéficié de la baisse globale de la consommation de drogues sont ceux des classes sociales les plus aisées, si bien que le gradient social déjà existant s’est encore creusé. Par exemple, à 17 ans, le tabagisme quotidien touche deux fois plus souvent les jeunes de filière professionnelle que ceux scolarisés en filière générale ou technologique (22,1 % contre 10,1 %) et encore plus souvent les apprentis (38,4 %) ou les jeunes non scolarisés (43,5 %).

De même, les alcoolisations ponctuelles importantes régulières (au moins trois dans le mois) concernent nettement moins les jeunes de filière générale ou technologique (11,3 %) que ceux des filières pros (15,7 %) ou en apprentissage (29,3 %). Ce gradient social se retrouve pour l’usage régulier du cannabis (au moins dix fois par mois) qui concerne deux fois plus de jeunes en filière pro (4,7 %) qu’en filière générale ou techno (2,4 %).

Chez les adultes, l’essor des psychostimulants

La décrue générale chez les jeunes tranche avec la dynamique en population adulte. Si l’usage de cannabis s’est stabilisé, le recours aux psychostimulants est en plein essor (cocaïne, crack ou cocaïne-base, MDMA/ecstasy, amphétamines, etc.). Parmi les plus consommés, la cocaïne arrive en tête. Près de 3 % des adultes en ont consommé au moins une fois dans la dernière année, soit un triplement en une décennie à peine. La consommation de cocaïne culmine dans les générations à l’approche de la quarantaine. La dynamique de croissance est similaire pour la MDMA/ecstasy, dont la consommation a été multipliée par six entre 2010 et 2023.

Les tendances de consommation de drogues sont-elles symptomatiques des évolutions de la société et des changements générationnels ? La vogue des psychostimulants parmi les adultes, recherchés pour leurs effets de renforcement des performances relevant d’une forme de dopage, contraste avec le tassement de la consommation de cannabis, généralement utilisé pour ses effets relaxants. En parallèle, la part des jeunes qui n’ont jamais consommé ni alcool, ni tabac, ni cannabis, ne cesse d’augmenter.

Ces évolutions restent fragiles, invitant les pouvoirs publics à consolider ces résultats et à redoubler de vigilance quant à l’essor de pratiques potentiellement addictives encouragées par des stratégies privées de promotion publicitaire et de marketing, comme vapotage de produits contenant de la nicotine ou des cannabinoïdes de synthèse, etc.).

The Conversation

Ivana Obradovic, au titre de l’OFDT, a reçu des financements du Fonds de lutte contre les addictions (géré par la CNAM) et a participé à une recherche ANR coordonnée par Virginie Gautron (MCF en droit pénal à l’Université de Nantes).

ref. Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ? – https://theconversation.com/alcool-tabac-cannabis-les-jeunes-se-sont-ils-vraiment-detournes-des-drogues-286189

Le Royaume-Uni face au scandale des adoptions forcées de l’après-guerre

Source: The Conversation – in French – By Lindsey Earner-Byrne, Professor of Contemporary Irish History, Trinity College Dublin

Au milieu du XXᵉ siècle, les mentalités à l’égard de la maternité différaient profondément selon que les femmes étaient mariées ou non. Imperial War Museums

L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement le traumatisme des adoptions forcées. Cette page sombre de l’histoire révèle comment l’État et les institutions religieuses ont longtemps organisé la séparation des mères et de leurs enfants.


Début juillet, Keir Starmer, alors premier ministre britannique, a présenté ses excuses devant la Chambre des communes pour les adoptions forcées qui ont marqué l’histoire de l’Angleterre. Dans les tribunes se trouvaient des mères et des adultes adoptés directement concernés par ces pratiques.

Dans ses excuses, Keir Starmer a salué leur courage et leur résilience pour avoir mené, sans relâche, leur combat en faveur de la vérité et de la justice. Il a qualifié ces adoptions forcées de « tache sur notre histoire ».

« À toutes celles et tous ceux qui ont été touchés par ces pratiques, je veux dire ceci : la honte n’est pas la vôtre. Elle ne l’a jamais été. La honte est la nôtre », a-t-il déclaré.

Comme l’a souligné Keir Starmer, ces excuses officielles s’inscrivent dans le prolongement de celles déjà présentées par les gouvernements d’Écosse, du pays de Galles, d’Irlande du Nord et de la République d’Irlande – ainsi que dans d’autres pays – afin de reconnaître cette histoire traumatique.

Au cours des trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les historiens estiment qu’entre 300 000 et 500 000 enfants ont été retirés à leur mère au Royaume-Uni et en République d’Irlande. La plupart de ces femmes étaient célibataires, et leurs enfants ont été proposés à l’adoption sans leur consentement libre et éclairé.

Si ces excuses sont largement saluées, militants et chercheurs soulignent qu’elles arrivent très tard. Une culture de la honte, enracinée dans les traditions catholiques, protestantes et d’autres courants religieux depuis le XIXe siècle, a perduré tout au long du XXe siècle. Notre recherche montre bien que ce système n’était pas seulement discriminatoire : il a aussi eu un coût humain considérable et causé des dommages durables à toutes les familles concernées. Comme l’a reconnu Keir Starmer dans sa déclaration, les autorités ont abusé de leur pouvoir pour exploiter des femmes vulnérables et leurs nourrissons.

Des affiches militantes collées sur un mur en Irlande
En Irlande comme au Royaume-Uni, les militants et les associations se battent depuis longtemps pour obtenir justice.
William Murphy/Flickr, CC BY-SA

Une histoire de la honte

Le modèle de protection sociale qui s’est imposé en Grande-Bretagne et en Irlande après la Seconde Guerre mondiale était fondamentalement genré. Les femmes et les enfants n’avaient droit à une aide qu’en tant qu’épouses, veuves ou enfants d’un homme assurant les revenus du foyer. Cette organisation était renforcée par un système économique privilégiant le modèle du « soutien de famille » masculin, qui rendait pratiquement impossible pour les femmes – et plus encore pour les mères célibataires – d’accéder à l’indépendance financière grâce à leurs propres revenus.

Les gouvernements du Royaume-Uni et d’Irlande n’ont pas apporté aux mères célibataires, alors qualifiées de « mères non mariées », ni à leurs enfants dits « illégitimes », le soutien financier ou le logement dont ils avaient besoin. Ces termes étaient eux-mêmes destinés à stigmatiser les relations sexuelles hors mariage. Pourtant, seule la femme portait le poids de la honte lorsqu’une grossesse en résultait.

Les mères célibataires étaient présentées comme une menace pour l’ordre moral et économique de la société. Les envoyer dans des établissements où elles accouchaient avant que leur bébé soit confié à l’adoption était considéré comme une mesure moralement justifiée. Le secret était au cœur de ce système : il entretenait la honte des femmes et conditionnait leur « réintégration » dans la société à leur soumission aux règles imposées.

En 1943, le ministère britannique de la Santé a instauré des subventions pour les foyers maternels (mother-and-baby homes) en Angleterre ; en Écosse, cette mesure est entrée en vigueur l’année suivante. Ces financements bénéficiaient aussi bien à des établissements gérés par des organisations religieuses ou laïques qu’à des organismes d’adoption agréés. Ils ont favorisé l’ouverture de nouveaux foyers, la professionnalisation du secteur de l’adoption et une forte hausse du nombre d’adoptions.

En Irlande, les mother-and-baby homes étaient majoritairement administrés par des organisations catholiques ou, lorsqu’ils étaient protestants, par des associations laïques. Ces établissements étaient financés par des fonds publics, des dons caritatifs et le travail non rémunéré des mères qui y étaient placées.

Ces réseaux de contrôle dépassaient les frontières et s’inscrivaient profondément dans un ensemble de structures religieuses, politiques – à l’échelle nationale comme locale – et sociales. Les gouvernements britannique et irlandais acceptaient volontiers que la prise en charge de ces femmes et de ces enfants vulnérables soit considérée avant tout comme une question morale et religieuse. Ils apportaient un certain financement, mais exerçaient très peu de contrôle sur ces institutions.

À partir des années 1950, l’adoption est devenue la réponse privilégiée des pouvoirs publics à ce que l’on appelait alors « l’illégitimité ». Les droits des parents adoptifs à devenir parents étaient systématiquement placés au-dessus de ceux des mères biologiques et de leurs bébés, ces derniers étant de plus en plus dépeints comme des personnes délinquantes, égoïstes ou vivant « aux crochets » de l’État.

Une stigmatisation durable

En 1972, l’Irlande a instauré une modeste allocation destinée aux mères célibataires. Cette mesure ne traduisait pas une évolution des mentalités, mais répondait avant tout à la volonté de dissuader les femmes de se rendre en Grande-Bretagne pour avorter.

En Angleterre et au pays de Galles, les premières dispositions législatives accordant aux mères célibataires un droit au logement ainsi qu’une prestation publique pour les familles monoparentales, non soumise à condition de ressources, ont été adoptées en 1974. L’Écosse a suivi en 1977.

À partir des années 1980, pour diverses raisons, le nombre d’adoptions a diminué dans l’ensemble de ces pays. Depuis, les familles monoparentales sont devenues beaucoup plus nombreuses. Selon les données de l’Office for National Statistics, en 2021, 15,4 % des enfants au Royaume-Uni vivaient avec un seul parent ; en Irlande, cette proportion atteignait 25 %.

Les familles monoparentales ont toujours été, dans leur grande majorité, dirigées par des femmes. C’est en Écosse que cette proportion est la plus élevée, avec 92 %. En Angleterre, au pays de Galles, en Irlande du Nord et en République d’Irlande, elle s’établit autour de 86 %. Les familles dirigées par une femme restent plus exposées aux difficultés économiques, sociales et sanitaires : elles sont davantage touchées par la pauvreté et connaissent, en moyenne, des résultats moins favorables en matière de santé et d’éducation que les familles biparentales.

Si les mentalités ont évolué, les préjugés, eux, persistent. Des organisations telles que One Parent Families Scotland, Gingerbread et One Family en Irlande constatent toutes que ces mères continuent de subir une stigmatisation liée à leur statut de parent isolé.

En 2013, la Première ministre australienne Julia Gillard a présenté des excuses officielles aux Australiens touchés par les adoptions forcées. Depuis, les gouvernements d’Irlande, d’Irlande du Nord, d’Écosse et du pays de Galles ont, eux aussi, adopté différentes formes de reconnaissance.

En Irlande, lorsque le rapport final de la commission d’enquête mandatée par le gouvernement a été publié en 2021, le Taoiseach (premier ministre), Micheál Martin, a présenté ses excuses pour les mauvais traitements infligés aux femmes et aux enfants dans ces établissements. En revanche, il ne s’est pas excusé pour les adoptions obtenues sous la contrainte, ni pour les violations des droits humains qu’elles constituent.

Depuis les excuses présentées en 2023 aux mères et aux familles touchées par les adoptions forcées, les gouvernements écossais et gallois n’ont pas accordé de véritable valeur aux témoignages des survivants. Selon les auteurs, cette attitude leur a fermé l’accès à la justice et à toute forme de réparation.

En Irlande du Nord, en revanche, un rapport publié en 2021 sur les mother-and-baby homes et les blanchisseries de la Madeleine (Magdalene laundries) a conduit le gouvernement à lancer un programme « Vérité et réparation » (Truth and Recovery Programme). Le groupe d’experts indépendant doit publier son rapport détaillé le 9 juillet.

L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement cette page honteuse de son histoire. Cette reconnaissance constitue une première étape essentielle sur la voie de la justice pour les survivants. Comme l’a souligné Keir Starmer, toutefois, des excuses ne suffisent pas à elles seules. Le gouvernement doit écouter les témoignages des survivants et mettre en place des réparations complètes. À défaut, ces excuses risquent de n’être que des paroles creuses, dénuées de portée réelle.

Keir Starmer s’est également engagé à financer une plate-forme nationale en ligne qui offrira un point d’accès unique aux personnes souhaitant retrouver les archives relatives à leur adoption, ainsi que l’accompagnement nécessaire dans leurs démarches.

Afin de tirer les leçons de cette histoire et d’empêcher qu’une telle situation ne se reproduise en Angleterre, le premier ministre a également annoncé la création d’un projet de collecte de témoignages destiné à recueillir les récits des personnes dont la vie a été bouleversée par les adoptions forcées. S’adressant enfin aux militants qui ont porté ce combat pendant des décennies, il a déclaré : « Cela n’aurait jamais dû arriver, et vous n’auriez jamais dû avoir à vous battre aussi longtemps pour que ce jour advienne. »

The Conversation

Lindsey Earner-Byrne a reçu des financements de l’Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l’histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).

Janet Greenlees a reçu des financements de l’Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l’histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).

ref. Le Royaume-Uni face au scandale des adoptions forcées de l’après-guerre – https://theconversation.com/le-royaume-uni-face-au-scandale-des-adoptions-forcees-de-lapres-guerre-287201

Arêtes de poisson, quarantaine et vaccination : les armes des Aborigènes contre la variole

Source: The Conversation – in French – By Heidi Norman, Professor of Australian and Aboriginal History, Faculty of Arts, Design and Architecture, Convenor: Indigenous Land & Justice Research Group, UNSW

Les peuples wiradjuri, gomeroi et wailwan des plaines et des régions fluviales ne sont pas restés passifs face à la variole. Ici les plaines de Bathurst et la colonie de Nouvelle-Galles du Sud, représentées par Augustus Earle.
Mitchell Library, State Library of New South Wales

Une étude fondée sur un rapport médical oublié de 1831 éclaire d’un jour nouveau l’épidémie de variole qui frappa les peuples aborigènes du sud-est de l’Australie. Elle montre qu’ils ont activement combattu la maladie, tout en poursuivant leur lutte contre les colons.


Alors que les nations aborigènes menaient une série de campagnes coordonnées et stratégiques pour défendre leur Pays ancestral contre les colons envahisseurs, une épidémie de variole se propagea dans le sud-est de l’Australie entre 1830 et 1832. Elle frappa de manière disproportionnée les peuples aborigènes, faisant de très nombreuses victimes parmi les Premières Nations exposées au virus.

Jusqu’à présent, les recherches historiques se sont principalement intéressées aux origines de cette épidémie, à son bilan humain et à la responsabilité éventuelle des colons. Pourtant, les guerres menées par les peuples aborigènes à la fin des années 1830 montrent que de nombreuses communautés avaient survécu à cette première épidémie. Comment les Aborigènes ont-ils réagi et réussi à faire face à cette nouvelle maladie meurtrière ?

En nous appuyant sur un rapport médical peu connu de 1831 rédigé par le médecin militaire John Mair, notre étude récemment publiée propose un regard différent sur les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan, installés dans les plaines et les régions fluviales de l’actuel ouest et nord-ouest de la Nouvelle-Galles du Sud. Elle éclaire leur expérience de la maladie qu’ils appelaient « Boulol » dans les plaines du nord-ouest et « Thunna Thunna » dans les vallées de la Lachlan et de Wellington.

Nos recherches ont mis au jour trois réponses distinctes à cette épidémie, qui rappellent les principales stratégies de lutte contre les maladies adoptées à travers le monde — et qui restent encore largement utilisées aujourd’hui.

Des efforts pour isoler les malades et limiter les contacts

L’épidémie des années 1830 n’était sans doute pas la première vague de variole à frapper les peuples des plaines et des régions fluviales. En 1831, plusieurs hommes âgés vivant à proximité d’un élevage de bétail racontèrent au gérant de la station qu’ils avaient contracté la maladie dans leur enfance. Les cicatrices caractéristiques qu’ils portaient en étaient la preuve.

Il est probable que ces hommes avaient été infectés lors de l’épidémie de 1789 ou 1790, peu après l’apparition de la variole autour du campement des colons à Sydney Cove, avant que la maladie ne franchisse les montagnes pour gagner l’intérieur des terres. Ces anciens — comme d’autres habitants âgés des plaines — connaissaient donc déjà cette maladie, notamment grâce aux vastes réseaux d’échanges commerciaux et de communication qui reliaient le littoral aux régions de l’intérieur. Il n’est alors pas surprenant qu’ils aient élaboré des stratégies réfléchies pour faire face à cette nouvelle épidémie, notamment en éloignant les populations des foyers d’infection et des zones les plus densément peuplées.

Dans ce même domaine d’élevage, le régisseur observa qu’un petit groupe vivait à l’écart d’un groupe plus important touché par la maladie. Ce que le gardien de troupeaux interpréta comme de l’hostilité relevait peut-être en réalité d’une mesure d’isolement strict. Cette pratique rappelle les quarantaines, parfois imposées avec violence, dans les sociétés anglophones.

Un autre exemple provient d’un grand domaine d’élevage situé à Wallerawang, près de l’actuelle ville de Lithgow. Un groupe, « convaincu du caractère contagieux de la maladie », s’enfuit jusqu’à Emu Plains, à une centaine de kilomètres au sud-est, de l’autre côté de la chaîne de montagnes, afin d’échapper à l’épidémie.

Là encore, les Wiradjuri de la région de Wallerawang semblent avoir compris que la variole se transmettait d’une personne à l’autre. Une fois l’épidémie passée, ils revinrent. Nous le savons car, une dizaine d’années plus tard, l’éleveur James Walker rapporta qu’il se réjouissait de leur retour, dont il dépendait pour faire fonctionner son exploitation.

Élaborer des traitements

Les peuples aborigènes des plaines et des régions fluviales ne se contentèrent pas de fuir la maladie : ils mirent également en place des traitements pour soigner les malades. Le bagnard évadé George Clarke, surnommé « le Barbier », vécut plusieurs années parmi les Gomeroi. Il a laissé une description détaillée de la manière dont les guérisseurs Gomeroi traitaient la maladie.

Dans un premier temps, les malades étaient plongés dans de l’eau froide. Mais comme cette méthode n’empêchait pas les décès, elle fut abandonnée au profit d’autres traitements. Les cheveux étaient brûlés au plus près du cuir chevelu. Les guérisseurs poursuivaient ensuite les soins en « perçant les pustules à l’aide d’une arête de poisson aiguisée », avant d’en extraire le liquide à l’aide d’un instrument plat.

John Mair, qui interrogea Clarke, estimait que ces traitements étaient conformes aux meilleures pratiques médicales alors reconnues dans le monde pour soigner la variole. Médecin très qualifié, il était diplômé de l’université d’Édimbourg et avait été formé dans les plus grands hôpitaux britanniques et français.

Il retrouva dans son manuel de médecine des traitements similaires, notamment le rasage de la tête et le percement des pustules. Il jugeait tout à fait plausible que les savoirs médicaux aborigènes aient permis de réduire la mortalité liée à la variole et d’en atténuer les symptômes.

Le parcours même de George Clarke dans le bush témoigne de l’efficacité des pratiques Gomeroi. « Le Barbier » fut arrêté à deux reprises en 1831, en avril puis en octobre, avant et après l’épidémie. À chaque fois, il était accompagné de guerriers Gomeroi. La variole ne les avait pas empêchés de poursuivre leur combat contre ceux qui envahissaient leurs terres.

Se faire vacciner

Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan réagirent également à l’épidémie en acceptant de se faire vacciner. La variole était le premier virus contre lequel un vaccin fut mis au point. Dans les années 1830, cette technologie n’avait toutefois qu’une trentaine d’années d’existence et présentait encore d’importantes limites en matière d’efficacité et de sécurité.

Convaincu de l’intérêt de la vaccination, Mair en proposait déjà aux enfants des colons à Sydney. Lorsqu’il entendit les premières rumeurs d’une épidémie à l’ouest, il envoya des doses de vaccin, avant de pratiquer lui-même des vaccinations. Il savait toutefois que cette stratégie ne pouvait fonctionner qu’à condition d’être acceptée par les peuples aborigènes. Il constata alors rapidement que ceux-ci se faisaient vacciner avec beaucoup d’empressement, contrairement aux colons de Sydney, chez lesquels il avait observé « peu d’enthousiasme » pour cette pratique.

À la lecture des écrits de Mair, nous en concluons que ces Wiradjuri, dont les noms ne nous sont pas parvenus, ont choisi de lui faire confiance. Malgré les incertitudes qui entouraient encore cette pratique, ils acceptèrent une intervention qu’ils comprenaient probablement comme un moyen d’empêcher le retour de la variole.

Lorsque la vaccination n’était pas possible, au moins un groupe de colons proposait une alternative plus risquée : la variolisation. Une technique qui consistait à inoculer volontairement du pus prélevé sur des malades de la variole afin de provoquer une forme supposée bénigne de la maladie, censée protéger contre une infection ultérieure. Cette méthode était généralement efficace, même si elle présentait un risque de décès pouvant atteindre 3 %.

Lorsque la vaccination échoua à endiguer l’épidémie, Arthur Ranken, éleveur installé sur les rives de la Lachlan, pratiqua la variolisation sur plusieurs Wiradjuri et convainquit ses voisins, John et Jeremiah Grant, d’en faire autant. Les frères Grant procédèrent par étapes : ils testèrent d’abord la méthode sur dix personnes appartenant aux « tribus de Miles et de Camberrang », puis l’étendirent à d’autres membres de la communauté, avant que Jeremiah Grant ne se soumette lui-même à la procédure.

Cette procédure offrait bien une protection, mais au prix d’un risque beaucoup plus élevé. Les éleveurs y eurent peut-être recours avant tout pour préserver leur main-d’œuvre aborigène. Au XVIIIe siècle, la variolisation était devenue une pratique courante dans les plantations esclavagistes des Caraïbes et des Amériques pour cette raison. Arthur Ranken avait d’ailleurs des frères qui étaient à la fois médecins et propriétaires d’esclaves.

Ranken et les frères Grant semblent toutefois avoir négligé une étape essentielle de la variolisation : la mise en quarantaine stricte des personnes traitées. En omettant cette précaution, ils laissèrent les patients en convalescence transmettre la variole à d’autres, alors qu’eux-mêmes étaient désormais protégés.

Les conséquences

L’épidémie de variole du début des années 1830 fut sans aucun doute un événement dévastateur, qui fit de nombreuses victimes et marqua durablement les survivants. Mais s’en tenir à ce seul constat revient à raconter une histoire incomplète.

Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan des plaines et des régions fluviales ne sont pas restés passifs face à la variole, pas plus qu’ils ne l’étaient face aux autres formes de violence coloniale. Ils mobilisèrent avec discernement leurs savoirs traditionnels, leur sens de l’observation et leur intuition pour soigner les malades et lutter contre l’épidémie, en s’appuyant sur des réseaux d’échanges couvrant de vastes territoires où la maladie avait déjà sévi.

Moins de dix ans après l’épidémie, entre 1838 et 1844, les Gomeroi, les Wiradjuri et les Wailwan menèrent un soulèvement considéré comme l’un des temps forts de la résistance à la colonisation. Dans certaines régions, ils contraignirent même les colons à battre en retraite. La variole n’avait ni anéanti leurs cultures, ni entamé leur détermination à défendre leur Pays ancestral.

The Conversation

Heidi Norman a reçu des financements de l’Australian Research Council et de Greater Sydney Parklands.

Nicholas Pitt a reçu des financements de l’Australian Laureate Fellowship de l’Australian Research Council ainsi que de la School of Humanities and Languages de l’UNSW Sydney.

ref. Arêtes de poisson, quarantaine et vaccination : les armes des Aborigènes contre la variole – https://theconversation.com/aretes-de-poisson-quarantaine-et-vaccination-les-armes-des-aborigenes-contre-la-variole-287598

« Je ne peux plus participer à cette mascarade » : pourquoi des guides en Antarctique quittent le métier de leurs rêves

Source: The Conversation – France (in French) – By Zdenka Sokolickova, Postdoctoral Researcher, Arctic Centre, University of Groningen

Observer le changement climatique au plus près, tout en contribuant à amener toujours plus de visiteurs sur l’un des écosystèmes les plus fragiles au monde : c’est le dilemme qui a poussé plusieurs guides touristiques à quitter l’Antarctique.


« On voyait d’immenses pans de glacier s’effondrer dans la mer, et on avait juste envie de pleurer. Mais tous les touristes applaudissaient. Et vous vous disiez… “Vous ne voyez vraiment pas le lien ?” »

Ces mots sont ceux d’un ancien guide touristique en Antarctique que nous avons interrogé. Pour tous les passionnés de nature, difficile d’imaginer un métier plus enviable. Pendant plusieurs mois, ils vivent au milieu des manchots, des orques et des glaciers, tout en faisant découvrir à leurs visiteurs l’un des endroits les plus extraordinaires et préservés de la planète.

Mais pour certains guides, comme ceux que nous citons dans cet article, ce privilège est progressivement devenu impossible à concilier avec leurs convictions. Voir les effets du changement climatique se manifester sous leurs yeux, tout en contribuant à amener chaque année des milliers de visiteurs supplémentaires sur le continent, les a finalement poussés à abandonner le métier dont ils avaient pourtant toujours rêvé.

Le tourisme en Antarctique connaît une croissance fulgurante. Plus de 120 000 visiteurs s’y sont rendus durant la saison 2025-2026, et ils pourraient être 450 000 chaque été d’ici une dizaine d’années. Notre nouvelle étude montre comment les guides touristiques en Antarctique sont confrontés à un profond dilemme : faire découvrir à un nombre toujours plus important de visiteurs un écosystème extrêmement fragile, tout en contribuant à l’une des formes de tourisme les plus émettrices de CO2.

« J’y étais lors de la journée la plus chaude jamais enregistrée, en 2020. Je randonnais sur un glacier en tee-shirt, je pilotais des Zodiac sans gants. C’était vraiment triste. Les effets du changement climatique vous sautent littéralement au visage. »

Nous avons interrogé 25 anciens guides en Antarctique qui ont choisi de quitter leur métier (tous les témoignages sont anonymisés). Tous expliquent n’avoir plus été capables de concilier leurs convictions avec les conséquences du tourisme dont ils étaient témoins au quotidien.

« Très souvent, les manchots n’avaient que quelques heures de répit pendant la nuit. Le reste du temps, des centaines de personnes traversaient les colonies sans interruption. »

Si les opérateurs touristiques affirment souvent qu’un voyage en Antarctique permet de sensibiliser les visiteurs aux enjeux environnementaux, ces anciens guides disent avoir été frappés par leur méconnaissance de l’impact des activités humaines sur cet écosystème.

Des manchots
Des manchots à l’horizon.
TC Photography/Unsplash, CC BY-SA

Aucun de ces guides n’a quitté son métier sur un coup de tête. Leur décision est le fruit d’années de réflexion, de doutes et de conflits moraux.

« Nous étions constamment tiraillés entre deux aspirations : l’enthousiasme de travailler en Antarctique, dans ces régions isolées que nous aimions tant, et le sentiment de participer au développement de l’industrie touristique. »

« Je ne peux plus prendre part à cette mascarade qu’est le tourisme de croisière en Antarctique à l’ère du changement climatique. Comment pourrais-je continuer à y emmener des gens, leur parler du changement climatique et ne rien faire contre ? »

Le parcours de ces anciens guides en Antarctique montre que les changements les plus profonds sont rarement le fruit d’une décision soudaine. Ils résultent souvent d’un long cheminement, douloureux, marqué par les compromis et les remises en question. Pour beaucoup, le fait d’agir pendant des années à l’encontre de leurs convictions a fini par peser sur leur bien-être.

« Au fond, je me demande ce que je pourrai dire à mes enfants quand je serai sur mon lit de mort. Est-ce que je pourrai les regarder dans les yeux et leur dire : “J’ai essayé” ? Je ne crois pas que j’aurais pu le faire si j’avais continué ce travail. »

L’histoire de ces guides, qui ont renoncé à l’un des métiers les plus fascinants du tourisme mondial, montre avec force que renoncer à un mode de vie jugé non durable peut avoir un coût personnel bien réel.

« Aujourd’hui encore, l’Antarctique reste, dans mon esprit, l’environnement le plus sauvage et le plus extraordinaire qui soit. C’est un lieu qui mérite d’être protégé à tout prix. Or j’ai le sentiment que le tourisme, et notre simple présence là-bas, produisaient exactement l’effet inverse. »

Nombre des personnes interrogées restent profondément attachées à l’Antarctique et regrettent parfois d’avoir quitté ce métier. Ces sentiments contradictoires font partie intégrante des décisions prises par souci de protéger les autres, y compris des environnements aussi lointains et fragiles.

« Est-ce que j’aimerais prendre un avion demain pour retourner au bord de la banquise et emmener des gens sur la glace ? Oui, une grande partie de moi en a encore envie. Mais je sais aussi que je me sentirais terriblement mal après l’avoir fait. »

Aimer, puis partir

Pour les personnes que nous avons interrogées, prendre soin de l’Antarctique a finalement signifié renoncer au tourisme sur le continent. Leurs témoignages montrent que l’éloignement n’affaiblit pas nécessairement le sentiment de responsabilité. Protéger l’Antarctique a fini par signifier le quitter, et beaucoup disent s’être sentis mieux après leur départ. Parfois, la meilleure façon de préserver un lieu que l’on aime est simplement de le laisser en paix.

« J’avais le sentiment d’agir constamment à l’encontre de ce que je savais juste, et je crois que mon corps le ressentait lui aussi. Le jour où j’ai décidé de partir, je me suis senti tellement mieux. C’était comme si je pouvais enfin respirer à nouveau. »

Si vous vous êtes déjà demandé si votre travail était en accord avec vos valeurs, ces parcours offrent une réflexion éclairante sur l’équilibre entre carrière, bien-être et responsabilité environnementale. L’histoire de ces guides invite aussi à regarder autrement la meilleure façon de protéger l’Antarctique : en acceptant parfois de ne pas y aller.

The Conversation

Zdenka Sokolickova reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l’Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

Christy Hehir reçoit un financement du programme PT-REPAIR ADAPT de l’Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO). Les travaux présentés s’inscrivent dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003), auquel elle collabore à titre bénévole.

Elizabeth Cooper reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l’Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

ref. « Je ne peux plus participer à cette mascarade » : pourquoi des guides en Antarctique quittent le métier de leurs rêves – https://theconversation.com/je-ne-peux-plus-participer-a-cette-mascarade-pourquoi-des-guides-en-antarctique-quittent-le-metier-de-leurs-reves-288207

Ce que les dératiseurs nous apprennent sur le bonheur au travail

Source: The Conversation – France (in French) – By Hannah Fair, Lecturer in Human Geography, University of Southampton

Le métier de dératiseur et désinsectiseur ne se résume pas à éliminer des nuisibles. Il demande des connaissances en biologie, un sens de l’enquête, de l’adaptation et beaucoup de psychologie. torook/Shutterstock

Pourquoi des personnes passent-elles leurs journées à traquer des rats, des punaises de lit ou des cafards… et adorent leur travail ? Une enquête menée auprès de professionnels montre que la résolution de problèmes, le contact humain et le sentiment d’être utile comptent davantage que les conditions difficiles.


Être dératiseur ou désinsectiseur consiste à s’attaquer à des animaux que la plupart d’entre nous feraient tout pour éviter. Pourtant, capturer des rats ou combattre des cafards s’avère être un travail étonnamment gratifiant.

Mes recherches montrent que ce niveau surprenant de satisfaction au travail s’explique par la diversité des missions, les défis quotidiens et les relations humaines qu’offre ce métier. Les professionnels que j’ai interrogés m’ont également expliqué que leur travail avait un impact positif sur la vie des gens.

Je l’ai découvert en passant les dernières années plongé dans l’univers de la dératisation et de la désinsectisation professionnelles. J’ai assisté à des salons spécialisés, lu la presse du secteur, interrogé des dératiseurs et désinsectiseurs et les ai accompagnés lors de leurs interventions.

Une chose m’a particulièrement frappé : la diversité des nuisibles auxquels ils sont confrontés, mais aussi celle des lieux où ils interviennent. Cette variété les oblige à faire preuve d’un véritable sens de l’enquête et de la résolution de problèmes.

Beaucoup d’imprévus

La plupart des dératiseurs et désinsectiseurs sont des généralistes, capables d’intervenir contre une grande variété de nuisibles, des rats et des souris aux guêpes, punaises de lit ou mites. Chaque infestation exige une compréhension fine du comportement de l’animal concerné.

Les professionnels que j’ai rencontrés m’ont expliqué que leur travail, notamment lorsqu’ils interviennent chez des particuliers, exige une grande capacité d’adaptation. Certains animaux apprennent par exemple à éviter les pièges ou développent une résistance à certains produits. Cette part d’imprévu empêche le métier de devenir monotone ou routinier.

Comme me l’a expliqué un dératiseur : « Il n’y a pas de cas type avec les rats ou les souris. C’est toujours différent. Les maisons changent, les situations changent, les points d’entrée changent. Les motivations des animaux et leurs sources de nourriture aussi. » Un autre résumait ainsi son métier : « Chaque journée est différente, et c’est ce qui la rend intéressante. Chaque intervention a ses particularités. Aucun chantier ne ressemble à un autre. »

Les dératiseurs et désinsectiseurs bénéficient aussi d’une grande autonomie dans l’organisation de leur travail, qu’ils soient indépendants ou salariés d’une grande entreprise. Beaucoup s’intéressent de près à la biologie, aux habitats et au comportement des animaux qu’ils combattent, et apprécient ce contact avec le monde vivant.

Nombre d’entre eux m’ont confié éprouver une véritable fascination, voire de la curiosité, pour les espèces auxquelles ils sont confrontés, certains allant jusqu’à avoir leurs favorites. Et malgré le fait que leur métier implique souvent de tuer des animaux, j’ai constaté un profond respect de la nature au sein de la profession.

Tout n’est cependant pas rose.

« Les gens vous prennent pour un Néandertalien »

Le métier oblige souvent à travailler dans des conditions peu enviables, par exemple dans des égouts ou des combles envahis de fientes d’oiseaux. Il soulève aussi des questions éthiques : certains professionnels m’ont confié ressentir, en privé, de la culpabilité ou un malaise lorsqu’ils doivent tuer certaines espèces.

Dans l’ensemble, les dératiseurs et désinsectiseurs se montrent pourtant soucieux du bien-être animal. Lorsqu’ils doivent recourir à des méthodes létales, ils cherchent le plus souvent à limiter autant que possible les souffrances des animaux.

Et bien que leur travail joue un rôle essentiel pour la santé publique, cette profession reste peu considérée socialement. Les compétences techniques et les connaissances qu’elle mobilise sont largement sous-estimées.

Comme me l’a résumé l’un des professionnels interrogés : « Les gens vous prennent pour une sorte de Néandertalien, un abruti qui assomme de petits animaux à fourrure avec un bâton. »

Plusieurs professionnels m’ont raconté que certains clients leur demandaient de garer leur véhicule à distance de leur domicile, d’entrer par une porte dérobée ou d’utiliser des camionnettes sans logo, afin de dissimuler le recours à un dératiseur ou un désinsectiseur. D’autres ont été confrontés à un mépris plus direct : des clients leur interdisaient d’utiliser leurs toilettes ou faisaient des remarques désobligeantes sur leur métier.

L’un de mes interlocuteurs, issu d’une entreprise familiale, m’a raconté que son fils adulte contrôlait des boîtes d’appât sous un évier dans la salle des professeurs d’une école lorsqu’il a entendu un enseignant lancer : « Oh la la… imaginez passer toute sa vie à faire ça. »

Souvent solitaire

Malgré l’autonomie qu’il offre, le métier de dératiseur et désinsectiseur s’exerce souvent en solitaire, ce qui peut entraîner un sentiment d’isolement et des difficultés psychologiques. Cet inconvénient est toutefois souvent compensé par les liens d’amitié très forts qui unissent les professionnels du secteur – y compris entre dirigeants de petites entreprises pourtant concurrentes – ainsi que par le sentiment d’être socialement utiles, notamment lorsqu’ils viennent en aide à des particuliers confrontés à une infestation. Cette aide peut d’ailleurs être déterminante, les infestations de nuisibles ayant souvent des répercussions importantes sur la santé mentale.

Comme me l’a confié l’un d’eux : « Je trouve ça incroyablement gratifiant de voir des gens passer d’un état de profonde détresse à un immense soulagement, avec une reconnaissance extraordinaire. » Un autre ajoutait : « J’aime apprendre à connaître mes clients, plaisanter avec eux, résoudre leurs problèmes et sentir qu’ils m’accordent leur confiance. »

Certains dératiseurs et désinsectiseurs privilégient même l’entraide au profit. Ils accordent parfois, de manière informelle, des réductions ou des visites supplémentaires aux retraités ou aux clients les plus modestes, ce qui renforce le sentiment d’exercer un métier utile et gratifiant.

La recette du bonheur au travail

Le secteur cherche aujourd’hui activement à recruter de nouveaux professionnels, mais ce métier n’est pas fait pour tout le monde. Pour ma part, je m’attacherais probablement trop à mes colocataires rongeurs involontaires pour avoir un jour recours à un dératiseur.

La lutte contre les nuisibles soulève en outre des questions complexes, qu’il s’agisse du bien-être animal ou des effets environnementaux des produits chimiques utilisés. Mes recherches auprès des dératiseurs et désinsectiseurs donnent ainsi un aperçu des ingrédients qui rendent un travail à la fois agréable et porteur de sens.

Parmi eux figurent la diversité des missions, l’autonomie, les relations avec les autres et le sentiment d’exercer une activité utile à la société. Et si un métier comme la lutte contre les nuisibles peut réunir toutes ces qualités, alors son avenir semble plein de promesses.

The Conversation

Hannah Fair reçoit des financements de l’Economic and Social Research Council (ESRC) du Royaume-Uni et a auparavant bénéficié d’un soutien de la Royal Geographical Society. Dans le cadre de ses recherches sur le secteur britannique de la dératisation et de la désinsectisation, elle est membre du groupe de travail sur les relations avec le monde universitaire de la British Pest Control Association (BPCA).

ref. Ce que les dératiseurs nous apprennent sur le bonheur au travail – https://theconversation.com/ce-que-les-deratiseurs-nous-apprennent-sur-le-bonheur-au-travail-288015

Le prix du bœuf explose aux États-Unis et le pire pourrait être à venir

Source: The Conversation – France (in French) – By Andrew Muhammad, Professor of Agricultural Economics and Blasingame Chair of Excellence, University of Tennessee

Le bœuf consommé aux États-Unis dépend largement des échanges avec le Canada et le Mexique. Mike Newbry/Unsplash, CC BY

Le marché nord-américain du bœuf fonctionne comme un seul et même écosystème : les bovins traversent plusieurs fois les frontières avant d’arriver dans les assiettes. Les tensions commerciales voulues par Donald Trump, combinées à une crise sanitaire dans les élevages, menacent cet équilibre et risquent de renchérir encore la viande.


C’est la saison des barbecues mais de nombreux Américains renoncent au bœuf du fait de l’envolée des prix. Ces derniers, qui ne cessent de grimper depuis le début de l’année 2025, subissent une nouvelle pression. En cause, la propagation de la lucilie bouchère, un parasite qui a frappé les élevages au Mexique avant d’atteindre les États-Unis. Or, le cheptel bovin américain était déjà tombé à son plus bas niveau depuis les années 1950, notamment en raison de la sécheresse.

À ces tensions s’ajoutent des incertitudes commerciales. À la veille des discussions des 16 et 17 juin 2026 entre les négociateurs américains et mexicains sur l’accord de libre-échange nord-américain, le président Donald Trump avait averti que Washington pourrait ne pas reconduire cet accord, négocié durant son premier mandat, voire s’en retirer complètement. (NDT : Les États-Unis et le Mexique ont entamé le 21 juillet un troisième cycle de négociations pour réviser l’accord de libre-échange nord-américain, sans la participation du Canada. Ces discussions interviennent après la décision de l’administration Trump de ne pas prolonger automatiquement l’accord, ouvrant une période de dix ans au terme de laquelle il expirera faute de nouvel accord.)

En tant qu’économistes spécialisés dans le commerce international et les filières d’élevage, nous étudions depuis longtemps la profonde intégration des marchés nord-américains du bétail et notamment du bœuf. Cette intégration façonne la production, les prix et les échanges d’animaux vivants comme de viande entre le Canada, le Mexique et les États-Unis. Or, le bœuf étant à la fois l’un des principaux produits agricoles importés et exportés par les États-Unis, le secteur est particulièrement exposé à toute remise en cause de l’accord commercial actuel. À titre d’exemple, le prix du bœuf haché a augmenté de plus de 20 % depuis janvier 2025.

L’incertitude commerciale actuelle, qui reflète l’approche plus fragmentée et bilatérale de Donald Trump en matière de négociations, ne pouvait pas survenir à un pire moment pour des consommateurs déjà éprouvés par l’inflation. Les turbulences croissantes sur le marché nord-américain du bœuf risquent d’accentuer encore les tensions sur l’offre et de faire grimper davantage les prix.

Un marché étroitement intégré

Les échanges de bétail et de viande entre les États-Unis, le Canada et le Mexique ont été structurés à partir de 1994 par l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). En 2020, Donald Trump l’a remplacé par l’Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC, ou USMCA). Contrairement à l’Alena, ce nouvel accord doit être réexaminé tous les six ans par les trois pays et comporte une clause d’extinction au bout de seize ans. Le bœuf, comme les autres produits couverts par l’accord, a été exempté des droits de douane imposés par Donald Trump à ses partenaires commerciaux en 2025.

En théorie, les trois pays devaient décider avant le 1er juillet 2026 s’ils prolongeaient l’accord pour seize années supplémentaires ou s’ils le laissaient entrer dans une phase de réexamens annuels jusqu’à son expiration définitive en 2036. Mais le Canada, dont les relations avec Donald Trump sont particulièrement tendues, reste pour l’instant à l’écart des négociations. Les discussions se déroulent donc uniquement entre les États-Unis et le Mexique, qui abordent désormais les questions agricoles, le secteur du bœuf figurant parmi les dossiers les plus sensibles.

Les prix du bœuf, les décisions de production et l’approvisionnement sont étroitement liés entre les trois pays, au point de former un véritable marché nord-américain unique. Les bovins et les produits issus du bœuf circulent facilement d’un côté à l’autre des frontières grâce à la baisse des droits de douane et à l’harmonisation des réglementations instaurées par les accords commerciaux de 1994 et de 2020.

Les États-Unis importent du Mexique de jeunes bovins destinés à l’engraissement avant abattage, ainsi que du Canada des animaux déjà prêts à être abattus, qui alimentent ensuite les abattoirs américains. En sens inverse, les États-Unis exportent vers le Mexique de la viande bovine et des bovins prêts à l’abattage afin de répondre à la demande des consommateurs mexicains.

Cette intégration est également essentielle pour garantir l’approvisionnement américain. En 2024, les États-Unis ont importé presque exclusivement du Canada et du Mexique environ 2,1 millions de bovins, pour une valeur supérieure à 3 milliards de dollars. Ce volume peut paraître modeste au regard des quelque 32 millions de bovins abattus cette année-là aux États-Unis, mais ces flux réguliers en provenance des deux pays voisins contribuent à stabiliser l’offre et à limiter les fluctuations des prix.

L’importance de cette relation commerciale est apparue au grand jour en 2025, lorsque les importations de bovins vivants ont chuté de plus de 50 %. Cette baisse s’est poursuivie en 2026 : les importations de jeunes bovins en provenance du Mexique se sont effondrées de plus de 80 % à la suite de l’épidémie de lucilie bouchère. Le parasite a désormais été détecté chez des bovins dans le sud du Texas et au Nouveau-Mexique, poussant le Canada à interdire les importations de bovins vivants en provenance de ces régions.

Un secteur stratégique en première ligne

Les négociations commerciales actuelles ne portent pas uniquement sur le bœuf, ni même sur l’agriculture. Elles concernent aussi les règles d’origine des produits, les normes sociales et environnementales, l’e-commerce ou encore les dispositions relatives aux investissements, autant d’éléments qui structurent les chaînes d’approvisionnement nord-américaines. Les négociateurs américains y défendent en parallèle l’approche plus protectionniste et transactionnelle de l’administration Trump.

Le secteur du bœuf figure toutefois parmi les plus exposés en cas d’échec des négociations. En 2025, le Mexique était le troisième marché d’exportation du bœuf américain, avec plus de 1,3 milliard de dollars d’achats, tandis que le Canada occupait la quatrième place avec 874 millions de dollars. À l’inverse, le Canada et le Mexique étaient les deuxième et troisième fournisseurs de viande bovine des États-Unis, pour une valeur cumulée dépassant 5 milliards de dollars.

Malgré les menaces de Donald Trump, les États-Unis auraient beaucoup à perdre s’ils se retiraient totalement de l’accord conclu en 2020. Après que la Cour suprême a invalidé, plus tôt cette année, une grande partie des droits de douane d’urgence imposés par le président, son administration a tout intérêt à préserver les autres leviers dont elle dispose dans les négociations commerciales. Par ailleurs, les organisations agricoles américaines, qui constituent un soutien politique important de Donald Trump, font activement pression pour maintenir l’accord.

En cas de retrait des États-Unis, les échanges nord-américains reviendraient probablement au cadre plus général des règles de l’Organisation mondiale du commerce. Le Canada et le Mexique seraient alors libres d’imposer leurs propres droits de douane, ce qui augmenterait les coûts pour les éleveurs, les industriels de la filière et, au bout de la chaîne, pour les consommateurs.

Les deux partenaires commerciaux disposeraient également de davantage de latitude pour instaurer des barrières non tarifaires, comme des contrôles plus stricts, des formalités administratives supplémentaires ou encore des quotas sur les exportations américaines. Autant de mesures qui ralentiraient les échanges. Or, les bovins franchissent souvent plusieurs fois les frontières au cours de leur élevage et de leur transformation : même de faibles retards peuvent donc perturber toute la filière.

Le résultat serait probablement une chaîne d’approvisionnement moins efficace, une baisse des importations de bovins, un resserrement de l’offre aux États-Unis et, au final, une nouvelle hausse des prix. Certains éleveurs américains redoutent déjà un scénario comparable à celui vécu par les producteurs de soja, qui ont vu disparaître un marché d’exportation essentiel.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des débouchés pour nos produits. Regardez ce qui est arrivé au soja lorsque la Chine a cessé d’en acheter », nous a ainsi confié un éleveur.

The Conversation

Andrew Muhammad a reçu des financements du département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) pour mener des recherches sur les échanges commerciaux dans la filière bovine.

Charles Martinez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le prix du bœuf explose aux États-Unis et le pire pourrait être à venir – https://theconversation.com/le-prix-du-boeuf-explose-aux-etats-unis-et-le-pire-pourrait-etre-a-venir-288019

Coupe du Monde 2026 : le football a-t-il gagné ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laurent Grün, Enseignant-chercheur, Université de Lorraine


Ce qu’il faut retenir

  • La Coupe du monde a été décevante en termes purement footballistiques, avec de nombreux matches de bas niveau et d’innombrables problèmes d’arbitrage.

  • Au-delà du terrain de jeu, le prix exorbitant des places, les décisions de l’administration américaine à l’égard de l’arbitre somalien et de l’équipe iranienne, et les ingérences directes de Trump laissent un goût amer.

  • L’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices : le patron de la FIFA Gianni Infantino sera reconduit à son poste l’année prochaine et poursuivra la course vers la gigantomanie de la compétition.


Au lendemain de la victoire de l’équipe d’Espagne de football, unanimement qualifiée de méritée dans la presse internationale, certains titres célébraient « la victoire du football ». Par cette expression, les médias du monde entier se réjouissent du triomphe de l’équipe ayant produit le jeu le plus séduisant, au détriment de celles — dont l’Argentine parvenue en finale est le parangon — qui se sont acharnées à refuser de jouer, à souscrire à des stratégies extrêmement défensives, doublées souvent de méthodes d’intimidation de l’adversaire allant bien au-delà du tolérable.

Pour autant, le football a-t-il vraiment gagné à l’issue de cette compétition 2026 ?

Côté terrain : matches décevants, arbitrage contesté, « pauses fraîcheur » douteuses

Le football ne se résume pas au jeu. Ses dimensions économiques, sociales, culturelles, politiques… sont largement étudiées depuis les années 1990 et suscitent toujours débats, analyses, polémiques, mais également études académiques.

De ce fait, il paraît judicieux de distinguer ce qui est de l’ordre du terrain de ce qui ne l’est pas, même si ces deux aspects sont interdépendants l’un de l’autre. Pour ce qui est du jeu proprement dit, que penser du contenu des matches ? Cette Coupe du monde, malgré une finale qui compte parmi les plus décevantes de l’histoire récente, a livré quelques rencontres à l’issue incertaine jusqu’au bout, qui ont ravi les amateurs de suspense : Belgique-Sénégal, Pays-Bas-Maroc, Portugal-Croatie, Allemagne-Paraguay, sans oublier tout le parcours de l’Argentine, dont les affrontements contre le Cap-Vert, l’Égypte, la Suisse, l’Angleterre et enfin l’Espagne ont tous été acharnés.

En revanche, les tours préliminaires ont donné lieu à bon nombre de matches dont l’intérêt sportif laissait à désirer. La faute sans doute à ce nouveau système qui consacre la présence, pour la première fois, de 48 équipes, ce qui permettait non seulement aux deux premiers de chacune des seize poules de quatre équipes, mais également aux huit meilleurs troisièmes, de se qualifier pour les seizièmes de finale. Autant dire qu’il y eut peu de surprises notables.

Le 14 juin, à Houston, Allemagne-Curaçao, opposant la 10ᵉ équipe au classement FIFA à la 82ᵉ, s’est achevé sur le score de 7-1 en faveur des Allemands.
TheG3NERAL John 3 :16/Wikimedia

Ce choix de rassembler 48 équipes lors de la phase finale incombe principalement à Giovanni Infantino, l’omnipotent président de la FIFA, même si cette mesure a été votée à l’unanimité par le Conseil d’administration de l’institution. Avec l’augmentation substantielle du nombre de rencontres, passé de 64 lors des éditions précédentes à 104, la manne financière supplémentaire est indéniable pour l’instance dirigeante du football.

La FIFA se glorifie d’une Coupe du Monde lors de laquelle plus de buts ont été marqués en moyenne (2,85) que lors de l’édition 2022 au Qatar (2,5) et d’un jeu plus « propre », en raison d’un nombre de fautes sifflées en diminution par rapport à l’édition 2022.

En réalité, l’attitude de certaines équipes pose de nombreuses questions relatives à cette baisse des fautes, dans la mesure où toutes les infractions n’ont sans doute pas été réellement sanctionnées. En effet, pour ne citer que ces exemples, plusieurs joueurs argentins (contre l’Angleterre ou l’Espagne) et paraguayens (contre l’Allemagne ou la France) ont pu échapper à des sanctions alors qu’ils se sont livrés tout au long des matches à de véritables agressions délibérées envers leurs adversaires.

Certes, les consignes envers le corps arbitral étaient de « laisser jouer » un maximum, ce qui est bénéfique pour le spectacle autant que l’esprit du jeu… à condition que la faute commise ne soit pas dangereuse et ne profite pas à son auteur.

Or, en oubliant de sanctionner ce bellicisme exacerbé, l’arbitrage a pu donner à certaines équipes l’impression qu’elles pouvaient exercer « leurs talents » en toute impunité. Ce constat vaut par ailleurs pour l’ensemble des équipes sur certaines phases de jeu. Ainsi, lors de chaque corner, on a assisté à une véritable foire d’empoigne, avec tirages de maillots, ceinturages, luttes au corps à corps, projections à terre de l’adversaire.

L’arbitrage a donné lieu à un autre rendez-vous manqué, malgré des évolutions positives destinées à accélérer le jeu, comme lors des changements de joueurs, des expulsions, malgré les avertissements adressés aux joueurs coupables d’avoir masqué avec leur main des propos tenus envers l’adversaire.

Ce rendez-vous manqué, c’est celui des contestations de chaque décision arbitrale. Lors de chaque faute, y compris les plus évidentes, non seulement son auteur, mais également ses coéquipiers se précipitaient vers l’arbitre pour vociférer, parfois à quelques centimètres de son visage. Les adversaires les plus proches n’étaient pas en reste et venaient systématiquement exiger des sanctions plus fermes, à grand renforts de gestes. Ces images insupportables pour les amoureux du beau jeu sont évidemment suivies par les footballeurs amateurs, dont de nombreux jeunes, et ne manquent pas d’interpeler quant à l’exemplarité fournie par les footballeurs de haut niveau. On a l’impression qu’à l’instar de ce qui se passe au hockey sur glace, où des joueurs spécialistes jouent le rôle d’intimidateur, la FIFA tolère ce genre de comportement parce que cela fait partie du folklore. Pourtant, en la matière, la plupart des autres sports collectifs, y compris ceux au sein desquels l’impact physique est le pus important, ont réglé ce problème de respect de l’arbitrage avec beaucoup de réussite.

Enfin, un exemple significatif d’évolution du jeu a été mis en évidence par l’adoption systématique des « pauses fraîcheur », systématiquement sifflées par les spectateurs présents dans les stades, et pas seulement ceux qui étaient climatisés.

Institutionnalisées au milieu de chaque mi-temps, elles ont eu pour conséquence de diviser les rencontres en quatre quarts-temps, à l’instar de ce qui se passe dans les sports vedettes aux États-Unis tels que le basket-ball et le football américain.

Les effets de ces pauses supplémentaires sont indéniablement économiques. En effet, les diffuseurs, et bien évidemment la FIFA, profitent des deux minutes trente supplémentaires pour enchaîner des spots publicitaires particulièrement rémunérateurs, alors même que les températures ressenties lors de nombreux matches ne justifient pas cette interruption.

Hors terrain : prix délirants, atteintes aux droits, ingérence de Trump

Il y a aussi, voire surtout, énormément à redire sur les à-côtés de la compétition.

D’abord, le prix des billets, à plusieurs centaines d’euros l’unité en moyenne, a tenu à l’écart une partie des fans de base habitués des éditions précédentes, évidemment les moins nantis financièrement.

Surtout, les atteintes liberticides de l’administration Trump ont été mises en évidence dans un rapport d’Amnesty International qui témoigne des exactions alarmantes de la police fédérale de l’immigration américaine (ICE) envers des dizaines de milliers d’étrangers et, à l’instar de ce qui avait été reproché au pouvoir qatari en 2022, d’atteintes cruciales aux droits des femmes et des personnes LBGTI+. Même si l’apolitisme revendiqué par les dirigeants de la FIFA tient du mythe depuis longtemps, l’interventionnisme du président des États-Unis a cette fois révélé au grand jour les compromissions des dirigeants de l’instance.

La vassalisation de Giovanni Infantino aux injonctions de Donald Trump s’est traduite par le refoulement de l’arbitre somalien Abdulkadir Artan, déclaré indésirable sur le territoire américain pour des liens supposés, et fermement contestés par l’intéressé, avec l’organisation terroriste Al-Shebab, de même que par le traitement totalement inéquitable infligé à l’équipe nationale d’Iran, contrainte d’effectuer des heures de voyage supplémentaires avant et après ses rencontres pour se rendre à son camp de base au Mexique, en raison de son interdiction de résider aux États-Unis.

Cette inféodation de la FIFA a atteint des sommets inégalés avec l’épisode de l’annulation de la suspension de l’attaquant états-unien Folarin Balogun avant le huitième de finale contre la Belgique. Balogun ayant reçu un carton rouge direct en seizièmes de finale contre la Bosnie, il était automatiquement suspendu pour le match suivant. Mais après que Trump a personnellement contacté Infantino, celui-ci a annulé la suspension au mépris de toutes les règles en vigueur et faisant fi des réactions indignées de nombreuses fédérations, à commencer par celle de la Belgique.

Comment s’étonner de cet exercice décomplexé du pouvoir, alors que le dirigeant suisse de la FIFA voue à Trump une admiration sans borne, au point de lui avoir décerné au prix d’une flagornerie extrême, un « prix spécial de la paix » lors du tirage au sort de la Coupe du Monde 2026 ?

L’Infantinisation du football

Infantino, qui a su étouffer dans l’œuf toute velléité d’opposition au sein de la vénérable institution du football, au prix de manœuvres électorales habiles, notamment auprès des fédérations africaines, sud-américaines et celles du Moyen-Orient, est quasiment assuré d’être réélu lors des prochaines élections de 2027.

Et dans ce cas, rien ne pourra s’opposer à ses projets d’extension de la compétition, pourtant jugés totalement néfastes par bon nombre d’experts. En effet, en 2030, la compétition à 64 équipes (!) se tiendra dans trois pays (Maroc, Espagne, Portugal), avec l’adjonction de trois matches supplémentaires dans chacun des états que sont le Paraguay, l’Uruguay et l’Argentine, ce qui aura pour effet de faire rivaliser l’impact carbone de la future édition avec celui de 2026, de loin le plus élevé de l’histoire des Coupes du monde. De surcroît, l’intérêt sportif de nombreuses rencontres sera encore moindre que lors de l’édition 2026, et la santé des joueurs encore plus menacée avec l’allongement de la durée de la compétition.

Et que dire du choix de l’Arabie saoudite et de son sponsor la Saudi Arabian Oil Company (Aramco, entreprise la plus émettrice de CO2 au monde) pour organiser la Coupe du monde 2034 ? Cette désignation a été prononcée par acclamation (!) à l’issue d’un simulacre de fonctionnement démocratique, après que l’omnipotent Giovanni Infantino ait pris soin de modifier les règles du jeu afin de décourager toute velléité de concurrence. Bref, les problématiques environnementales surgies en 2022 ne sont pas près de disparaître, bien au contraire.

Le football a perdu

En résumé, lorsque certains médias prétendent que lors de cette Coupe du Monde 2026 « le football a gagné », ils se trompent lourdement. Certes, l’équipe qui pratiquait l’un des jeux les plus séduisants a gagné, et c’est tant mieux pour le ballon rond. En revanche, sur le terrain, la politique d’arbitrage laxiste envers les équipes les plus agressives, dans le mauvais sens du terme, n’a pas envoyé de message positif envers les amateurs du beau jeu. Et les sempiternels actes d’intimidation et de contestation perpétrés par les joueurs au moindre coup de sifflet de l’arbitre ternissent toujours davantage l’image du football, alors que la Coupe du monde 2026 aurait pu constituer un terrain d’expérimentation idéal pour réfréner ce type de comportement agressif.

Et hors du terrain, en raison des ingérences politiques totalement désinhibées de la part de Donald Trump et de la dénaturation de la compétition par Giovanni Infantino et ses sbires, le football a perdu, contredisant les déclarations tapageuses du locataire de la Maison Blanche sur la portée humaine, culturelle et sociale de l’évènement.

Et malheureusement, cet échec n’est pas prêt à être remis en question, surtout pas lors des éditions de 2030 et 2034.

The Conversation

Laurent Grün est membre du comité de rédaction de la revue Football(s).

ref. Coupe du Monde 2026 : le football a-t-il gagné ? – https://theconversation.com/coupe-du-monde-2026-le-football-a-t-il-gagne-288223

Les « peaux à moustiques » : mythe ou réalité ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yannick Simonin, Virologiste spécialiste en surveillance et étude des maladies virales émergentes. Professeur des Universités, Université de Montpellier

L’ESSENTIEL
  Les moustiques utilisent un arsenal complexe et sophistiqué pour nous détecter ;
  Nous ne sommes pas tous égaux face à la détection par les moustiques, qui par ailleurs nous trouvent plus ou moins attractifs selon nos activités ;
  Les réactions aux piqûres varient d’une personne à l’autre, ce qui peut renforcer l’impression d’attirer davantage les moustiques.
  


Avec l’été, ils sont de retour, piqueurs insatiables, furtifs comme une brise d’été, virtuoses de l’esquive… Vous avez évidemment reconnu nos minuscules adversaires ailés, les agaçants moustiques, qui peuvent transformer nos vacances en festival de démangeaisons et nos nuits en véritable calvaire !

Que ce soit lors d’un apéritif en terrasse, d’un pique-nique en pleine nature ou d’un repas familial à l’ombre d’une treille, nous avons tous déjà entendu des collègues, des amis ou des proches être convaincus d’attirer systématiquement les moustiques, et de se faire dévorer, tandis que les autres convives ne remarqueraient qu’à peine la présence de ces piquants acrobates ailés.

Alors, les peaux à moustique : impression trompeuse ou réalité scientifique ?

Une idée fausse : le sang « sucré », un aimant à moustique

Selon une croyance populaire, la principale explication à des piqûres à répétition serait à chercher du côté de la composition sanguine : les personnes ayant « du sang sucré » seraient plus sujettes à attirer les moustiques que les autres. Mais aussi répandue soit-elle, cette explication ne repose sur aucune connaissance scientifique.

En effet, les moustiques n’ont aucun moyen de connaître la composition de notre sang, puisqu’ils ne le « goûtent » pas avant de nous piquer. Sa teneur en sucre n’entre donc absolument pas en ligne de compte !

De même, on entend parfois dire que manger de l’ail, de la banane ou de la vitamine B éloignerait les moustiques. Autant de croyances qui relèvent plutôt du folklore que de la science, puisqu’aucune étude sérieuse n’a pour l’heure confirmé ces effets.

Disons le tout net : les moustiques ne sont effectivement pas attirés de la même façon par tous les épidermes. Nous ne sommes donc pas tous égaux devant le risque d’être piqué par des moustiques. Mais les raisons qui expliquent ces différences sont bien plus complexes et fascinantes qu’une simple question de composition sanguine.

Pour les comprendre, il faut s’intéresser à la façon – particulièrement élaborée – dont les moustiques choisissent leurs cibles, en détectant à distance de nombreux signaux différents, à la fois physiques et chimiques. Dont certains dépendent même des microbes qui vivent à la surface de notre peau !

Un équipement de détection de haut vol

On sait que pour nous piquer, les moustiques disposent d’une boîte à outils conséquente, constituée de plusieurs lames perforatrices.

Au-delà de ce kit de microchirurgie miniature qui les aide à percer notre épiderme en toute discrétion, ils sont aussi particulièrement bien équipés pour nous détecter.

Leur système de repérage fonctionne comme une succession de radars complémentaires, qui agissent à tour de rôle à mesure que l’insecte se rapproche de sa cible :

– le dioxyde de carbone (CO2), un signal détectable à plusieurs dizaines de mètres de distance : les moustiques peuvent nous identifier grâce au dioxyde de carbone (CO2) que nous expirons à chaque respiration. Ce gaz, invisible et inodore pour les êtres humains, forme autour d’eux un véritable panache que l’insecte peut suivre, un peu comme une piste odorante. Ce taux de CO2 n’est pas figé : chez une femme enceinte, dont le métabolisme s’accélère, chez un sportif en plein effort, ou encore après avoir consommé de l’alcool, ce taux peut varier suffisamment pour nous rendre plus ou moins appétissants selon nos activités ou notre état physiologique du moment. Au cours d’une même journée, les moustiques peuvent donc nous trouver plus ou moins attractifs, simplement en fonction de ce que nous faisons comme activité ou ce que nous ingérons !

– silhouette, couleurs et chaleur corporelle, le repérage de proximité : à proximité de leur cible, les moustiques affinent leur approche en se fiant à notre silhouette et aux couleurs que nous portons. Peu sensibles aux détails, leurs yeux distinguent plus facilement les teintes sombres, car elles contrastent davantage avec l’environnement et sont donc plus facilement repérables. Les vêtements clairs, au contraire, tendent à se fondre dans le décor et à être moins visibles pour l’insecte. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le port de vêtements clairs est souvent recommandé dans les zones les plus à risque de piqûre !

À courte distance, le moustique ne se contente plus de repérer une forme. Il affine encore sa trajectoire grâce à la chaleur dégagée par notre corps, qu’il détecte par des récepteurs thermosensibles situés sur ses antennes. Cette chaleur peut varier selon les individus et selon la période de la journée, d’environ un degré (de 36,5 à 37,5 °C), ce qui suffit à nous rendre plus ou moins facilement détectables par les moustiques ! Les zones les plus chaudes du corps, comme le cou ou les chevilles, deviennent alors des cibles privilégiées pour l’atterrissage final et la piqûre fatidique.

– l’odeur de notre peau, une signature chimique unique : d’autres facteurs jouent également un rôle important dans la détection. C’est le cas de certains composés volatils émis par la peau, ainsi que d’autres signaux chimiques propres à chacun d’entre nous. Parmi ces derniers figurent des composés appelés acides carboxyliques. Produits dans notre sébum puis transformés par les bactéries qui colonisent naturellement notre peau, ils dégagent une odeur caractéristique que les moustiques détectent avec une précision remarquable, même en très faible concentration, grâce à des récepteurs olfactifs extrêmement sensibles, répartis sur leurs antennes.

L’acétoïne, un autre composé généré par certaines bactéries de notre peau, renforce encore cette signature olfactive individuelle et contribue à guider l’insecte dans les derniers centimètres de son approche.

Suivant la composition de notre microbiome cutané (la communauté de bactéries qui vit à la surface de notre peau, et qui diffère d’une personne à l’autre) nous produisons en plus ou moins grande quantité ces composés, ce qui modifie directement l’attrait que les moustiques ont pour notre peau.

Deux personnes assises côte à côte peuvent ainsi être perçues très différemment par le même moustique !

Le rôle possible du groupe sanguin

Différentes études montrent que d’autres facteurs entrent également en jeu dans cette équation.

Parmi eux, le groupe sanguin semble jouer un rôle non négligeable : les personnes de groupe O émettent à la surface de leur peau des marqueurs chimiques spécifiques qui semblent particulièrement détectables et attractifs pour certaines espèces de moustiques.

Ces molécules, libérées avec la sueur ou présentes dans le film lipidique cutané, créent une signature olfactive légèrement différente de celle des groupes A, B ou AB, ce qui pourrait expliquer pourquoi les individus de groupe O sont piqués plus fréquemment dans les études expérimentales menées en laboratoire.

La réaction de notre peau à la piqûre : très variable d’un individu à l’autre

Au-delà de ces questions d’attractivité, un autre facteur explique pourquoi certains d’entre nous semblent « plus touchés » que d’autres par les moustiques : la réaction à la piqûre elle-même.

En effet, lorsqu’il pique, le moustique injecte un peu de sa salive, laquelle contient des protéines anticoagulantes destinées à fluidifier le sang et faciliter ainsi son repas de sang.

Or, notre système immunitaire réagit à ces protéines étrangères en libérant notamment de l’histamine, une protéine qui mobilise nos défenses immunitaires. Cette libération d’histamine est responsable du gonflement, de la rougeur et surtout de cette démangeaison si caractéristique de la piqûre.

Cette réponse immunitaire varie considérablement d’une personne à l’autre sans que cela ait le moindre lien avec le nombre réel de piqûres : certains développent des boutons volumineux et une intense envie de gratter après une seule piqûre, quand d’autres ne remarquent presque rien, sans que cela ait le moindre lien avec le nombre réel de piqûres reçues.

Par ailleurs, cette sensibilité se modifie avec le temps. À force d’être exposé aux piqûres, l’organisme peut développer une forme de tolérance et réagir de moins en moins, un phénomène bien connu de celles et ceux qui ont grandi dans des régions à forte densité de moustiques, comme dans le sud de la France.

À l’inverse, les enfants, dont le système immunitaire n’a pas encore rencontré ces protéines salivaires, sont bien souvent les plus touchés : leurs réactions peuvent être plus marquées, avec des boutons plus gros et plus persistants que ceux des adultes.

Ainsi, deux personnes piquées un même nombre de fois au cours d’un repas peuvent vivre un ressenti radicalement différente, l’une étant démangée pendant plusieurs jours, l’autre totalement épargnée par la gêne (cette dernière ne remarquant parfois même pas qu’elle a été piquée !).

Heureusement, pour déjouer l’arsenal des moustiques et se protéger de leurs piqûres, les moyens de prévention fonctionnent quel que soit notre type de peau : moustiquaires pour bloquer leur entrée dans nos logements, répulsifs pour brouiller leur perception de nos odeurs, vêtements amples pour éviter qu’ils n’atteignent notre épiderme…

Et n’oublions pas la limitation du nombre de moustiques, qui passe notamment par l’élimination de l’eau stagnante, indispensable à la ponte de leurs œufs !

The Conversation

Yannick Simonin a reçu des financements de Horizon Europe, ANR, ANRS-MIE, PREZODE, région Occitanie, Université de Montpellier.

ref. Les « peaux à moustiques » : mythe ou réalité ? – https://theconversation.com/les-peaux-a-moustiques-mythe-ou-realite-287323

Peut-on combattre les moustiques avec des moustiques ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nigel Beebe, Professor, The University of Queensland

Des millions de moustiques mâles stérilisés pourraient bientôt être relâchés aux États-Unis pour freiner la propagation de maladies comme la dengue ou le Zika. Joao Paulo Burini, CC BY

Face à l’expansion mondiale du moustique Aedes aegypti et aux limites des insecticides, une stratégie de lutte biologique gagne du terrain. Les résultats obtenus en Australie suggèrent qu’elle pourrait devenir un outil majeur de santé publique.


Aux États-Unis, l’initiative Debug de Google (Alphabet) a demandé au gouvernement fédéral l’autorisation de relâcher jusqu’à 32 millions de moustiques mâles stérilisés en Californie et en Floride. Les mâles ne piquent pas et ne transmettent pas de maladies. L’objectif est qu’ils s’accouplent avec les femelles porteuses de maladies afin que les œufs ne puissent pas éclore, ce qui ferait diminuer les populations de moustiques.

Sans surprise, ce projet suscite de nombreuses interrogations aux États-Unis : est-il sans danger ? Peut-il fonctionner à grande échelle ? Et que se passera-t-il ensuite ? Le plan de Google/Alphabet prévoit de relâcher plus de 16 millions de moustiques par an pendant deux ans.

Il y a plus de dix ans, j’ai dirigé un projet avec la division des sciences de la vie de Google (désormais connue sous le nom de Verily) afin de tester une nouvelle stratégie de lutte contre les moustiques dans l’extrême nord du Queensland, en Australie.

Les résultats ont montré que le lâcher de moustiques mâles pouvait réduire de manière spectaculaire les populations d’Aedes aegypti, une espèce de moustique exotique et invasive, responsable de la transmission de maladies potentiellement mortelles comme la dengue, le virus Zika, le chikungunya et la fièvre jaune. Alors que les États-Unis envisagent sérieusement de recourir à cette méthode, l’expérience australienne offre des enseignements précieux.

Utiliser les moustiques contre eux-mêmes

L’histoire commence en 2015, lorsque nous nous sommes rendus dans la Silicon Valley pour rencontrer les scientifiques de Verily, qui souhaitaient mettre au point une technologie de réduction des populations de moustiques. Leurs objectifs rejoignaient étroitement les nôtres : développer, grâce à un financement du Conseil australien de la recherche en santé et médecine (NHMRC), des méthodes respectueuses de l’environnement pour limiter les moustiques invasifs.

La stratégie repose sur les moustiques mâles, car ils ne piquent pas, et sur le fait que les femelles Aedes aegypti ne s’accouplent généralement qu’une seule fois au cours de leur vie. Si cet accouplement est incompatible – c’est-à-dire que les embryons ne se développent pas –, il ne peut donner naissance à une descendance viable. Tout l’enjeu consistait donc à rendre l’accouplement inefficace.

La méthode que nous avons finalement testée repose sur Wolbachia, une bactérie naturellement présente chez de nombreux insectes. Certaines souches de Wolbachia provoquent une forme d’incompatibilité reproductive, selon le mécanisme décrit plus haut.

Le principe est simple : relâcher un nombre suffisant de mâles porteurs de Wolbachia dans une population et, au fil du temps, celle-ci décline. Ces mâles sont en outre remarquablement adaptés pour repérer les dernières femelles : leurs grandes antennes plumeuses agissent comme de véritables super-radars.

Le nord du Queensland, un laboratoire idéal

La région de la Cassowary Coast, dans le nord du Queensland, réunissait des conditions idéales pour un essai à grande échelle de cette méthode. Elle comptait plusieurs villes où les populations d’Aedes aegypti étaient abondantes, tandis que les zones agricoles environnantes limitaient les déplacements des moustiques entre les différentes communautés. Le soutien des habitants, des autorités locales et des dirigeants des Premières Nations a également été déterminant.

Aedes aegypti serait arrivé dans le Queensland à la fin du XIXᵉ siècle. Il se distingue des moustiques indigènes de l’Australie par son degré élevé d’adaptation à l’environnement humain et parce qu’il se nourrit presque exclusivement de sang humain.

Avant le moindre lâcher de moustiques, l’équipe du projet a consacré deux années à des relevés de terrain et à des consultations avec les communautés locales. Nous avons rencontré des habitants, des organisations locales, des représentants des Premières Nations et des élus afin de présenter cette technologie et de répondre à leurs questions. Baptisé « Debug Innisfail », le projet a finalement obtenu les autorisations réglementaires de plusieurs autorités.

Trois millions de moustiques mâles relâchés

Les relevés de terrain ont débuté en 2015, mobilisant une équipe réunissant des chercheurs d’institutions australiennes et américaines. Pendant une période de lâchers de 20 semaines, en 2018, environ trois millions de moustiques mâles porteurs de Wolbachia ont été relâchés dans trois villes test. Parallèlement, des villes témoins, où aucun moustique n’était relâché, ont fait l’objet d’un suivi.

Le système de lâcher lui-même témoignait du savoir-faire de Verily en ingénierie. L’entreprise a développé des technologies sur mesure, notamment des systèmes fondés sur l’apprentissage automatique capables de séparer les moustiques mâles des femelles, une étape cruciale pour garantir que seuls des mâles soient relâchés.

Les résultats ont été spectaculaires : par rapport aux villes témoins, les populations de moustiques dans les villes où des mâles avaient été relâchés ont commencé à diminuer en l’espace de quatre semaines. Ces résultats, publiés en 2021, ont montré que le lâcher de moustiques mâles incompatibles permettait de réduire très fortement les populations.

Dans deux des trois villes test, cet effet de suppression a perduré l’année suivante. Dans l’une d’elles, le suivi n’a détecté qu’une poignée d’Aedes aegypti douze mois plus tard, soit une réduction d’environ 95 % de la population.

Ce que cela signifie pour les États-Unis

Les essais menés en Australie apportent des réponses fondées sur des données scientifiques à nombre des inquiétudes aujourd’hui exprimées aux États-Unis.

Premièrement, les conséquences écologiques devraient être très limitées. Aedes aegypti est une espèce invasive en Australie, comme dans de nombreux autres pays. Comme il vit presque exclusivement à proximité des humains et se nourrit de leur sang, son élimination des zones urbaines entraîne des effets écologiques minimes.

Deuxièmement, cette approche peut fonctionner à grande échelle. Même si les moustiques adultes ne vivent que quelques jours, des lâchers continus de mâles très compétitifs peuvent réduire de manière significative les populations à l’échelle de villes entières.

Troisièmement, les bénéfices peuvent perdurer après la fin des lâchers. En effet, l’effet de suppression ne disparaît pas immédiatement et peut se prolonger au cours des saisons suivantes. Cela ne signifie toutefois pas que l’on puisse faire abstraction de la biologie des moustiques : le succès de cette stratégie dépend aussi de facteurs tels que l’écologie locale, les déplacements des moustiques et l’adhésion des communautés. La technologie, à elle seule, ne suffit pas.

Un modèle pour la lutte contre les moustiques de demain

L’enseignement le plus important de ces essais est peut-être la valeur de la collaboration. Ce projet a réuni des chercheurs de six universités et de Verily. En combinant expertise scientifique et capacités d’ingénierie à l’échelle industrielle, il a permis de faire passer un concept de laboratoire à un essai en conditions réelles en un temps remarquablement court.

Nous continuons à travailler sur des méthodes biologiques et mécaniques permettant de séparer efficacement les moustiques mâles des femelles, afin de développer des solutions plus adaptées aux pays en développement.

À mesure qu’Aedes aegypti étend son aire de répartition et que les insecticides perdent de leur efficacité, utiliser le moustique contre lui-même comme outil de lutte biologique deviendra de plus en plus important.

Les essais menés dans le Queensland ont contribué à poser les bases des programmes aujourd’hui déployés aux États-Unis. Ils rappellent surtout que lorsque la science, la technologie et les communautés travaillent ensemble, il est possible de résoudre des problèmes qui comptent vraiment.

The Conversation

Nigel Beebe a reçu des financements du National Health and Medical Research Council et de la Fondation Gates.

ref. Peut-on combattre les moustiques avec des moustiques ? – https://theconversation.com/peut-on-combattre-les-moustiques-avec-des-moustiques-288289

La surprenante araignée qui chasse les moustiques et préfère nos vieilles chaussettes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Fiona Cross, Researcher in Animal Cognition, University of Canterbury

Avec ses grands yeux, son cerveau minuscule et son goût prononcé pour les moustiques porteurs de sang, Evarcha culicivora intrigue les chercheurs. Ses capacités cognitives pourraient changer notre regard sur les araignées.


Enfant, la simple vue d’une araignée me faisait hurler et courir me mettre à l’abri. J’étais convaincu que les araignées étaient mes ennemies. J’avais l’impression qu’elles en avaient après moi. Aujourd’hui, c’est l’inverse : je cours vers les araignées au lieu de les fuir. Et je le dois en partie à une espèce bien particulière, affectueusement surnommée la « tueuse de moustiques ».

Les « tueuses de moustiques » (Evarcha culicivora) sont de petites araignées d’environ 5 mm de long. Elles appartiennent à la famille des salticidés (Salticidae), la plus vaste famille d’araignées. Comme toutes les araignées sauteuses, ces minuscules prédatrices possèdent une excellente vue et traquent leurs proies avec la discrétion et la précision de petits félins.

Les araignées sauteuses vivent presque partout dans le monde – on en a même trouvé sur le mont Everest. Elles présentent une grande diversité de formes, de tailles et de couleurs. Le moyen le plus simple de les reconnaître est de les regarder : si elles vous fixent en retour avec deux grands yeux à l’avant de la tête, il s’agit d’une araignée sauteuse.

Comme la plupart des araignées sauteuses, elles se nourrissent principalement d’insectes. Les « tueuses de moustiques » ne font pas exception et consomment une grande variété d’espèces. Mais elles ont une proie de prédilection. À l’image du Terminator incarné par Arnold Schwarzenegger, ces petites prédatrices ont une mission : traquer et éliminer les moustiques.

Une araignée sur une feuille
Une tueuse de moustique.
Fiona Cross, CC BY-NC-ND

Les tueuses de moustiques poussent toutefois cette préférence à l’extrême. Elles apprécient tout particulièrement les moustiques gorgés de sang. Si on leur présente un moustique ayant récemment pris un repas de sang en même temps qu’un autre insecte – ou même qu’un moustique à jeun –, elles choisissent le moustique gorgé de sang neuf fois sur dix.

Ces moustiques constituent un élément essentiel du régime alimentaire de cette araignée. Ils jouent aussi un rôle dans sa reproduction. Après avoir dévoré un moustique gorgé de sang, les tueuses de moustiques acquièrent une véritable « odeur de sang », qui attire ensuite les individus du sexe opposé.

Elles aiment le rouge et les chaussettes sales

Ces araignées vivent dans la région du lac Victoria, à cheval sur le Kenya et l’Ouganda. Les maladies transmises par les moustiques, comme le paludisme, y sont très répandues et causent la mort de centaines de milliers de personnes chaque année.

Les moustiques du genre Anopheles, qui peuvent transmettre le paludisme, sont dits anthropophiles : ils apprécient la proximité des humains. Ils sont attirés par notre souffle ainsi que par l’odeur de nos pieds. Rester près de nous leur permet de trouver plus facilement leurs repas de sang.

Les tueuses de moustiques vivent elles aussi à proximité des humains. Et, étonnamment, elles apprécient également l’odeur de nos pieds. Comme les Anopheles, elles sont davantage attirées par des chaussettes déjà portées que par des chaussettes propres. À ce jour, les tueuses de moustiques sont les seules araignées connues pour être anthropophiles. Vivre près de nous leur permet probablement de trouver plus facilement leurs proies préférées.

Mes recherches se sont ensuite intéressées à cette préférence alimentaire et à la manière dont ces araignées utilisent leur minuscule cerveau. De façon remarquable, elles sont capables d’identifier un moustique gorgé de sang à son odeur ou à son apparence, même si elles n’ont jamais auparavant vu ni mangé de moustique. Cela suggère que cette préférence pour les moustiques gorgés de sang est inscrite dans leur patrimoine biologique, autrement dit qu’elle est innée.

Une araignée suspendue.
Une araignée sous une feuille.
Fiona Cross, CC BY-NC-ND

Mes recherches ont également cherché à déterminer si la couleur rouge revêt une importance particulière pour ces araignées. Au fil de la digestion, le sang contenu dans un moustique gorgé de sang s’assombrit. Or, cette teinte plus foncée devient moins attirante pour ces araignées.

L’importance du rouge ne se limite pas à leurs proies : elle concerne aussi leur propre apparence. Les femelles tueuses de moustiques sont principalement brunes, tandis que les mâles arborent un petit visage rouge vif. Si l’on masque ce rouge avec un trait d’eye-liner noir, les mâles reconnaissent moins facilement un rival potentiel. Les femelles, elles aussi, se montrent moins enclines à choisir un mâle dont le visage rouge est dissimulé, préférant ceux qui affichent un rouge éclatant à découvert.

Les tueuses de moustiques sont inoffensives pour l’être humain et ne sont pas des vampires : elles sont incapables de nous mordre pour boire notre sang. Elles ne permettront pas non plus d’éradiquer le paludisme. En particulier, il ne suffirait pas d’introduire ces araignées dans d’autres habitats pour résoudre le problème.

Elles n’en jouent pas moins, comme les autres araignées sauteuses, un rôle important dans les écosystèmes. Alors, la prochaine fois qu’une araignée se retourne pour vous observer, prenez le temps de la regarder à votre tour : votre nouvelle amie à huit pattes est peut-être une araignée sauteuse.

The Conversation

Fiona Cross a reçu des financements du Royal Society of New Zealand Marsden Fund.

ref. La surprenante araignée qui chasse les moustiques et préfère nos vieilles chaussettes – https://theconversation.com/la-surprenante-araignee-qui-chasse-les-moustiques-et-prefere-nos-vieilles-chaussettes-288290