Pourquoi les femmes restent-elles minoritaires dans la politique locale ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Zineb Abidi Perier, Maitresse de Conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Les femmes occupent aujourd’hui 42,1 % des sièges dans les conseils municipaux. Pourtant, elles restent minoritaires dans les intercommunalités, là où se décident les orientations budgétaires et stratégiques des territoires.


La France affiche une ambition claire en matière d’égalité femmes-hommes en politique. Depuis la loi sur la parité de 2000, les listes électorales dans de nombreuses communes doivent alterner femmes et hommes. Résultat, les conseils municipaux ont profondément changé de visage. Alors qu’en 1995, les femmes ne représentaient qu’environ 21 % des conseillers municipaux, en 2020, elles en représentent 42,1 %. Cette progression confirme l’efficacité des quotas pour transformer la représentation descriptive des assemblées locales). Mais derrière ce progrès visible se cache une réalité plus nuancée. Dans les structures intercommunales, là où se prennent des décisions clés sur les finances locales, l’aménagement du territoire ou le développement économique, les femmes restent nettement sous-représentées.

Notre recherche, fondée sur les données exhaustives des élections municipales de 2020 et sur plus de 64 000 délégués intercommunaux, met en évidence un mécanisme central : les inégalités observées dans les intercommunalités ne naissent pas à ce niveau, elles prolongent celles qui structurent déjà l’accès aux fonctions exécutives municipales.

Les intercommunalités, un lieu de pouvoir discret mais stratégique

Depuis 2014, chaque commune française doit intégrer l’une des 1 254 structures intercommunales, appelées établissements publics de coopération intercommunale. Ils exercent des compétences majeures en matière de fiscalité économique, de transports, de politique de l’habitat, de développement durable ou encore de planification urbaine. Ils constituent un niveau décisif de coordination et de mutualisation de l’action publique locale.

Pourtant, leurs membres ne sont pas élus directement par les citoyens. Ils sont désignés parmi les élus municipaux, selon des règles largement dépendantes de la taille des communes et du nombre de sièges attribués. La majorité des structures intercommunales se situent entre 30 % et 45 % de femmes, et les cas dépassant 50 % restent minoritaires. Cette distribution confirme que la parité n’est pas devenue la norme à l’échelle intercommunale.

Le verrou des postes exécutifs municipaux

Le point clé se situe au niveau des maires et des adjoints. Dans plus de 70 % des communes, l’intercommunalité ne dispose que d’un seul siège. Ce siège est presque systématiquement occupé par le maire. Or les maires demeurent très majoritairement des hommes. Le mécanisme est institutionnellement simple mais politiquement décisif. Lorsque la commune ne dispose que d’un représentant, celui-ci est issu de l’exécutif, le plus souvent le maire. La sous-représentation des femmes à la tête des municipalités se transmet donc directement à l’échelon intercommunal.

Les recherches consacrées à la désignation des maires montrent que cette phase, qui se déroule au sein même du conseil municipal, constitue un véritable point de blocage pour l’accès des femmes aux fonctions exécutives locales. Plus largement, les études sur la sélection des candidats et les carrières politiques mettent en évidence le poids de l’ancienneté, des réseaux partisans et de l’avantage des sortants. Ces mécanismes tendent à consolider la position de ceux déjà en place, le plus souvent des hommes.

Selon nos recherches, lorsque le nombre de sièges augmente, l’écart entre la part de femmes parmi les conseillers municipaux et leur part parmi les postes exécutifs se réduit, mais il ne disparaît pas. À l’échelle nationale, les femmes occupent 35,1 % des sièges intercommunaux, mais seulement 31,7 % des positions les plus stratégiques L’accès au pouvoir exécutif reste plus inégal que l’accès aux sièges ordinaires.

Taille et fragmentation : des effets institutionnels puissants

Tous les territoires ne se ressemblent pas. Nos analyses montrent que la taille démographique des intercommunalités est positivement associée à la présence féminine. Dans les 20 % d’intercommunalités les moins peuplées, la part moyenne de femmes est d’environ 31,6 %. Dans les 20 % les plus peuplées, elle atteint près de 39 %. L’effet est croissant mais non linéaire. La montée en population favorise la représentation féminine, puis l’effet marginal s’atténue dans les plus grandes structures. Ce résultat est cohérent avec les travaux montrant que les systèmes proportionnels et les contextes urbains plus politisés offrent un environnement plus favorable à l’émergence de candidatures féminines. Les grandes intercommunalités regroupent davantage de communes soumises à des règles de parité strictes et à une compétition partisane structurée.

À l’inverse, la fragmentation territoriale pénalise la représentation des femmes. À population équivalente, une intercommunalité composée d’un grand nombre de petites communes présente une proportion plus faible de femmes. La règle du délégué unique renforce mécaniquement le poids des maires, donc celui des hommes. Deux territoires démographiquement comparables peuvent ainsi produire des conseils intercommunaux très différents selon leur degré de fragmentation.

Le poids du statut juridique et du régime fiscal

Le type d’intercommunalité joue également un rôle significatif. Les métropoles atteignent en moyenne plus de 40 % de femmes, tandis que les communautés de communes, plus rurales et plus fragmentées, se situent autour de 34 %. Les structures à fiscalité professionnelle unique affichent une proportion plus élevée de femmes que celles à fiscalité additionnelle.

Ces différences traduisent des effets combinés de taille, d’intégration financière et de structuration institutionnelle. Les environnements plus intégrés tendent à s’accompagner de pratiques politiques plus formalisées et d’une mise en œuvre plus effective des normes de parité.

L’orientation politique : un effet réel mais limité

L’orientation politique a également un impact. Les intercommunalités à majorité de gauche comptent en moyenne davantage de femmes que celles orientées à droite. Ce résultat est cohérent avec la littérature montrant que les partis de gauche soutiennent plus fortement les quotas et les politiques d’égalité.

Cependant, cet effet reste secondaire par rapport aux contraintes institutionnelles. Les différences idéologiques existent, mais elles ne compensent pas les mécanismes structurels liés à la sélection des exécutifs municipaux et à la fragmentation territoriale.

Des assemblées plus paritaires, un pouvoir encore inégal

La France a profondément transformé la composition de ses conseils municipaux au cours des vingt dernières années. Dans les communes de plus de 1 000 habitants, la loi impose un équilibre entre femmes et hommes sur les listes électorales, ce qui a permis une progression nette de la présence féminine. Mais cette avancée reste incomplète. D’une part, ces obligations ne s’appliquent pas aux communes de moins de 1 000 habitants. D’autre part, elles encadrent la composition des listes, pas l’attribution des fonctions exécutives. Le choix des maires, des adjoints ou des représentants envoyés à l’intercommunalité, notamment lorsqu’il n’y a qu’un seul siège, n’est pas soumis aux mêmes règles. Or ce sont précisément ces fonctions qui concentrent l’essentiel du pouvoir décisionnel.

Ainsi, si les assemblées se sont féminisées, les postes où se prennent les décisions stratégiques demeurent majoritairement occupés par des hommes. La démocratie ne se limite pas à l’équilibre des chiffres. Elle suppose un accès réel et égal aux responsabilités et aux lieux où s’exerce effectivement le pouvoir.

Un enjeu démocratique

Les intercommunalités gèrent des budgets importants et structurent durablement l’action publique locale. Elles façonnent le quotidien des citoyens en matière de mobilité, d’habitat et de développement économique. Leur composition reflète imparfaitement la société qu’elles administrent. Les femmes représentent plus de la moitié de la population et près de la moitié des conseillers municipaux, mais elles restent minoritaires là où se concentrent les leviers exécutifs. Comprendre les mécanismes institutionnels qui produisent ces écarts permet de dépasser les explications culturalistes ou individualisantes. Les règles de désignation, les structures territoriales et les procédures de sélection interne façonnent profondément les trajectoires politiques.

La question n’est donc pas seulement celle de la présence des femmes en politique locale. Elle est celle de leur accès effectif, à égalité, aux positions où s’exerce réellement le pouvoir.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi les femmes restent-elles minoritaires dans la politique locale ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-femmes-restent-elles-minoritaires-dans-la-politique-locale-276793

Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kambiz Zare, Professor of International Business and Geostrategy, Kedge Business School

Les tensions dans le golfe Persique mettent en évidence la vulnérabilité structurelle des pays de l’union européenne, qui importent environ 58 % de leur énergie, ce qui les rend très sensibles à toute perturbation des routes maritimes ou de la production des pays membres du Conseil de coopération du Golfe. La réponse ne peut être exclusivement militaire : l’UE doit accélérer sa transition énergétique et s’engager plus activement sur le plan diplomatique pour stabiliser la région.


Dans le contexte actuel, les marchés, comme toujours, continuent de réagir aux informations qu’ils reçoivent. Ils montent, ils baissent, ils peuvent créer des épisodes de panique, mais aussi des opportunités d’arbitrage, tout en incitant les investisseurs à rechercher des placements jugés plus sûrs. Au fond, cette réactivité immédiate est la nature même des marchés.

En ce qui concerne la crise iranienne, à ce stade il faut distinguer deux niveaux. Le premier est déjà visible : un choc de volatilité. Le second serait beaucoup plus grave : un choc systémique majeur. Pour l’instant, le premier est réel ; le second reste un risque, pas une certitude.

Pour l’Union européenne, l’enjeu ne se limite pas à une accalmie boursière ou à une baisse ponctuelle du prix du baril de Brent. Le problème est plus profond : l’Europe reste fortement exposée aux chocs énergétiques extérieurs, en particulier lorsque les tensions géopolitiques menacent les routes maritimes, le trafic des tankers et la confiance des producteurs du golfe Persique. L’énergie n’est pas un sujet périphérique pour l’économie européenne. Elle se situe au cœur de l’inflation, de la production industrielle, des coûts de transport et de la compétitivité.

Figure 1 : Taux d’inflation des prix de l’énergie dans l’Union européenne entre 2019 et 2025, par produit.
Statista

En d’autres termes, même lorsque les prix reculent temporairement, le signal stratégique reste inchangé : la sécurité énergétique de l’Europe demeure vulnérable à des perturbations que cette dernière ne contrôle pas.

Une vulnérabilité structurelle de l’Europe

La fragilité européenne n’est pas conjoncturelle ; elle est structurelle. Depuis longtemps, la demande énergétique de l’UE dépasse sa production intérieure, ce qui rend le bloc durablement dépendant des importations. Le taux global de dépendance énergétique de l’UE se situe autour de 58 %. Surtout, l’Union importe plus de 90 % du pétrole qu’elle consomme et entre environ 80 % et 90 % de son gaz, selon les indicateurs retenus. Cette réalité place l’Europe en situation de forte exposition dès qu’un conflit menace les voies maritimes, les flux pétroliers ou la production des régions exportatrices.

Figure 2 : Approvisionnement en énergie primaire dans l’Union européenne de 2023 à 2024, par combustible.
Statista

L’Europe a certes diversifié une partie de ses fournisseurs. Pour le pétrole, ses principaux partenaires sont aujourd’hui les États-Unis, la Norvège et le Kazakhstan. Pour le gaz, la Norvège occupe une place centrale, suivie par l’Algérie et le Royaume-Uni. En matière de gaz naturel liquéfié, les États-Unis dominent très largement, devant la Russie puis le Qatar.

Cette diversification a réduit certains risques, mais elle n’a pas supprimé la dépendance. Elle a simplement changé sa géographie. L’Europe dépend moins d’un fournisseur unique qu’auparavant, mais elle reste profondément insérée dans un marché mondial où les prix réagissent immédiatement aux tensions géopolitiques.

Le détroit d’Ormuz : un choc qui dépasse le seul pétrole

Le risque lié au détroit d’Ormuz ne concerne pas uniquement le pétrole. Toute perturbation durable dans le golfe Persique peut aussi affecter d’autres matières premières et intrants stratégiques pour l’industrie européenne : engrais, produits chimiques, pétrochimiques, plastiques et divers produits intermédiaires indispensables aux chaînes de production.

Pour l’Europe, les secteurs les plus vulnérables sont ceux qui sont déjà très énergivores ou fortement dépendants d’intrants importés. On pense notamment à la chimie, à la pétrochimie, au ciment, au verre, à la céramique, au papier, mais aussi à certaines branches de l’agroalimentaire via la question des engrais et du transport. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces secteurs se situent souvent en amont de l’économie. Lorsqu’ils subissent une hausse des coûts, celle-ci se diffuse ensuite dans le reste du système productif. Le choc ne reste donc pas limité à l’énergie. Il passe aussi par le fret, l’assurance maritime, les coûts de production et, à terme, par les prix à la consommation.

Autrement dit, l’Europe ne fait pas face à une simple tension énergétique, mais à une chaîne de transmission inflationniste beaucoup plus large. Il n’est même pas nécessaire qu’Ormuz soit totalement fermé pour produire cet effet. Le simple risque de perturbation peut suffire à faire grimper les prix, parce que les marchés réagissent autant à l’anticipation d’un choc qu’au choc lui-même.

Prix du pétrole, croissance et risque stagflationniste

Le retour d’un pétrole au-dessus de 100 dollars (85,5 euros) est un marqueur très préoccupant pour l’Europe. Une telle hausse renchérit immédiatement le transport, pèse sur les marges industrielles, fragilise la compétitivité et réduit le pouvoir d’achat. L’Europe n’est peut-être pas au centre géographique de la crise, mais elle en supporte très directement les conséquences économiques.

La Commission européenne a évoqué le risque d’un choc stagflationniste majeur. Le scénario est crédible – l’expérience de l’invasion de l’Ukraine n’est pas loin –, mais il ne doit pas être présenté comme inévitable. Il devient sérieux si trois conditions se cumulent : un choc énergétique durable, une remontée de l’inflation et un ralentissement de l’activité sous l’effet de coûts élevés prolongés.

Pour la zone euro, la vulnérabilité est réelle, car la croissance y est déjà plus modérée que dans d’autres grands blocs, notamment les États-Unis ou certaines économies asiatiques. Cela signifie que l’Europe dispose de moins de marge pour absorber un nouveau choc d’offre. Nous ne sommes pas automatiquement dans une répétition du choc de 2022. Tout dépendra de la durée de la crise, de l’intensité de la perturbation et de la capacité de l’Europe à sécuriser ses approvisionnements.

Ce que l’Europe peut faire : d’Ormuz à Bruxelles, deux priorités

Le déploiement d’une flotte européenne peut contribuer à sécuriser les routes commerciales et à rassurer les marchés. Mais il faut rester lucide : cela ne fera ni baisser durablement les prix ni disparaître le risque géopolitique. La réponse européenne ne peut donc pas être uniquement militaire. Elle doit aussi être diplomatique, énergétique et stratégique.

La leçon est claire : tant que l’Europe restera dépendante du pétrole et du gaz importés, toute crise majeure dans le golfe Persique continuera d’affecter directement ses prix, son inflation, son industrie et sa croissance. L’instabilité du Moyen-Orient n’est plus un sujet périphérique ; elle fait partie intégrante de la sécurité économique européenne.

L’Union européenne doit d’abord accélérer sa sortie de la dépendance aux énergies fossiles, en misant davantage sur les renouvelables, l’électrification, les réseaux et l’efficacité énergétique. Elle doit ensuite contribuer plus activement à la stabilité régionale. La sécurité de l’économie européenne dépend aussi de sa capacité à défendre un environnement géopolitique plus stable.

The Conversation

Kambiz Zare est membre du conseil scientifique du Spirales Institute Think Tank

ref. Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique – https://theconversation.com/du-detroit-dormuz-a-leurope-comprendre-la-rapidite-de-la-propagation-de-linsecurite-energetique-278591

Est-ce la fin du multilatéralisme ? Les organisations internationales, victimes collatérales de la guerre en Iran

Source: The Conversation – France in French (3) – By Theresa Reinold, Professeure assistante de droit international, EDHEC Business School

La guerre en Iran met en évidence la faiblesse de l’ordre international fondé sur des règles, car elle démontre une fois de plus que les grandes puissances peuvent agir unilatéralement tout en paralysant les institutions censées garantir la sécurité collective. Le Conseil de sécurité de l’ONU apparaît incapable de réagir de manière équilibrée, notamment en raison du droit de veto et de doubles standards qui évitent de remettre en cause les actions des États-Unis et de leurs alliés. L’Union européenne, malgré son poids économique et diplomatique, reste marginalisée par ses divisions internes, sa dépendance sécuritaire envers Washington et son manque de volonté politique d’assumer un rôle géopolitique plus affirmé.


L’un des aspects les plus frappants de la guerre en Iran est la mesure dans laquelle elle a mis en évidence l’inefficacité des organisations internationales et des approches multilatérales pour résoudre les conflits mondiaux. Si nous considérons ce conflit comme un indicateur de la viabilité de l’ordre international fondé sur des règles établi après la Seconde Guerre mondiale, nous pouvons conclure que le patient présente un pouls très faible.

L’Organisation des Nations unies (ONU) et l’Union européenne (UE) sont deux organisations qui incarnent l’ordre normatif mondial d’après 1945, un ordre fondé sur des principes tels que la règle de droit, la non-agression et le respect de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique des États souverains.

Ces principes, et les différentes organisations internationales qui les incarnent, sont parmi les premières victimes de la campagne militaire américano-israélienne. Comment en est-on arrivé là et que pourrait-on faire pour donner un nouveau souffle au multilatéralisme ?

Les Nations unies : une histoire de rivalité entre grandes puissances et de doubles standards

La guerre en Iran a clairement montré que le système de sécurité collective mis en place après 1945 est largement paralysé lorsqu’une grande puissance décide d’agir seule. Le Conseil de sécurité de l’ONU a été désigné comme le gardien de la paix et de la sécurité internationales, mais il a été paralysé par le droit de veto de ses membres permanents qui ont maintes fois utilisé leur influence pour protéger du regard international leurs propres actions et celles de leurs alliés.

Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l’Iran fin février 2026, le Conseil de sécurité n’a dans un premier temps pas réussi à trouver de réponse significative, et encore moins à autoriser des mesures visant à désamorcer la crise. Au contraire, le conflit s’est déroulé en dehors du cadre du droit international, les actions militaires unilatérales devenant la norme plutôt que l’exception.

Il a finalement, le 11 mars, adopté une résolution qui se concentrait uniquement sur la condamnation des attaques de l’Iran contre les États du Golfe. La résolution, adoptée par 13 voix pour et les abstentions de la Russie et de la Chine, qualifiait les actions de l’Iran d’« attaques flagrantes » et exigeait l’arrêt immédiat de cette agression régionale.

Si cette résolution est un signal important indiquant que l’institution est toujours active et que l’ONU a encore une certaine volonté de protéger les normes fondamentales sur lesquelles elle a été fondée, son approche unilatérale souligne le double standard persistant du Conseil de sécurité : la résolution ne fait aucune mention des frappes initiales américano-israéliennes contre l’Iran qui ont déclenché l’escalade, ni ne traite du contexte plus large du conflit, tel que la légalité de ces frappes ou l’assassinat du guide suprême iranien. Le silence assourdissant du Conseil de sécurité de l’ONU face aux violations du droit international par les États-Unis et Israël suggère une fois de plus l’utilisation d’un double standard et sape davantage sa crédibilité en tant que gardien de la paix et de la sécurité internationales.

Cependant, alors que le Conseil est actuellement plus ou moins paralysé, il existe une procédure qui pourrait redynamiser l’ONU dans cette crise géopolitique, à savoir la procédure « Uniting for Peace » (Unis pour la paix). Ce mécanisme donne des pouvoirs à l’Assemblée générale des Nations unies en cas d’impasse au Conseil de sécurité.

« Uniting for Peace » est une résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1950 (résolution 377[V]). Elle a été conçue pour permettre à l’Assemblée générale d’agir dans les cas où le Conseil de sécurité est dans l’incapacité de le faire en raison d’un veto émis par l’un de ses membres permanents. L’objectif est de contourner un blocage du Conseil de sécurité et de permettre à l’Assemblée générale de recommander des mesures collectives – y compris l’emploi de la force armée – afin de maintenir ou de rétablir la paix et la sécurité internationales. Si cette procédure n’a pas encore été utilisée dans la crise iranienne, c’est parce que la volonté politique nécessaire à cet effet n’est pas suffisante.

L’Union européenne : une actrice dotée d’une réelle puissance géopolitique… mais qui n’est pas disposée à l’utiliser

Un autre aspect notable (mais sans surprise) de cette guerre est l’absence totale de pertinence de l’Union européenne en tant que médiatrice et artisane de la paix. L’impulsion fondatrice de l’UE était de construire la paix sur la base de la coopération multilatérale et de la résolution non violente des conflits. L’UE se considère comme une puissance normative qui cherche à projeter ses valeurs dans le monde entier en utilisant le soft power, mais qui a tendance à éviter de recourir à la coercition.

Malheureusement, la période dans laquelle nous vivons est celle où les États les plus puissants ont décidé que la violence était désormais l’outil privilégié pour atteindre leurs objectifs de politique étrangère, soit en renversant les régimes hostiles, soit en s’emparant de territoires étrangers par la force armée.

Dans ce monde où règne la loi du plus fort, l’Europe semble impuissante. L’UE n’a pas été consultée avant la guerre en Iran et ne participe pas activement aux hostilités. Au contraire, elle observe depuis les coulisses, lançant des appels futiles à la retenue et se sabotant elle-même dans des querelles internes. Cela est regrettable, compte tenu du rôle historique joué par l’Europe dans la négociation de l’accord sur le nucléaire iranien.

Pourquoi l’UE se retrouve-t-elle spectatrice dans l’événement géopolitique le plus important de 2026 ? D’une part, parce qu’elle n’a – une fois de plus – pas réussi à parler d’une seule voix. Les États membres ont adopté des positions divergentes, certains exprimant leur soutien aux actions américano-israéliennes et d’autres appelant à la retenue. L’Espagne, par exemple, a pris le risque d’un conflit ouvert avec l’administration Trump au sujet de l’utilisation de ses bases militaires pour l’effort de guerre, tandis que d’autres acteurs importants, dont l’Allemagne et la France, ont exprimé une certaine compréhension pour les frappes aériennes.

S’il est facile de critiquer l’UE pour son manque d’unité sur des questions géopolitiques majeures, cette multiplicité de voix est en réalité une caractéristique voulue de cette entité hybride, qui combine à la fois des éléments supranationaux et intergouvernementaux dans son architecture institutionnelle. Dans le même temps, cette caractéristique sape activement l’action de l’UE sur la scène internationale.

Un autre facteur qui condamne l’UE à l’inefficacité dans les crises géopolitiques est la dépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis en matière de sécurité et l’absence d’une politique de défense commune soutenue par une armée européenne.

Cependant, le plus grand obstacle à l’action de l’UE en matière de géopolitique n’est ni institutionnel ni matériel. Il est d’ordre psychologique. Il n’y a aucune volonté de diriger, aucune volonté d’utiliser une approche musclée pour contrer le mépris flagrant de Trump pour le multilatéralisme et le droit international (valeurs qui sont au cœur de l’identité européenne), et une croyance naïve que les relations transatlantiques se répareront d’elles-mêmes. Au lieu de tirer parti de son poids économique et diplomatique pour contrer les actions unilatérales des États-Unis, l’UE a souvent eu recours à des gestes réactifs et conciliants, dans l’espoir que l’harmonie transatlantique serait rétablie d’une manière ou d’une autre par la seule bonne volonté. Cela reflète une erreur de calcul fondamentale : la conviction que les États-Unis, sous Trump ou sous tout autre dirigeant, finiront par reconnaître et récompenser la loyauté européenne, même si les actions de Washington démontrent le contraire.

La bonne nouvelle, c’est que cela peut changer. Les mentalités peuvent évoluer, les identités peuvent être reconstruites et l’autonomie peut être renforcée.

Le patient est faible, mais il y a de l’espoir

Non, le multilatéralisme n’est pas mort. Les organisations internationales telles que l’ONU et l’UE ont non seulement mis en place des normes et des mécanismes qui les autoriseraient à jouer un rôle essentiel dans les crises géopolitiques, mais elles disposent également d’énormes ressources qui leur permettraient de jouer un tel rôle.

Le pouls du patient est donc faible, mais il existe des remèdes efficaces pour le renforcer. Nous devons maintenant rassembler la volonté politique nécessaire pour les appliquer.

The Conversation

Theresa Reinold a reçu des financements de Thyssen Foundation.

ref. Est-ce la fin du multilatéralisme ? Les organisations internationales, victimes collatérales de la guerre en Iran – https://theconversation.com/est-ce-la-fin-du-multilateralisme-les-organisations-internationales-victimes-collaterales-de-la-guerre-en-iran-278390

Le réseau portuaire de la Chine se concentre autour des routes les plus risquées de la planète… et ce n’est pas un hasard

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dylan Spencer, Assistant Professor of Criminology, Georgia Southern University

La Chine a pris pied dans plus de 90 ports à travers le monde. Une nouvelle étude montre que ces investissements ne sont pas répartis au hasard : ils se concentrent près des grands goulets d’étranglement du commerce mondial et dans des corridors maritimes exposés à la piraterie.


Fin février 2026, le gouvernement panaméen a pris le contrôle de deux ports du canal de Panama qui étaient exploités depuis deux décennies par un conglomérat hongkongais. Cette décision constitue le dernier épisode d’un long bras de fer juridique, après que la Cour suprême du Panama a annulé les contrats de l’entreprise.

Mais l’affaire dépasse largement le cadre d’un simple différend local. Elle a attiré l’attention des États-Unis et de la Chine, dont la rivalité autour des ports mondiaux et des routes commerciales s’est intensifiée ces dernières années, notamment dans la zone stratégique du canal de Panama, où la présence chinoise a, à plusieurs reprises, suscité l’ire de l’administration Trump.

Des entreprises chinoises possèdent ou exploitent désormais des terminaux dans plus de 90 ports à travers le monde, dont beaucoup figurent parmi les plus fréquentés. Ce réseau s’étend de l’Afrique à l’Europe, en passant par le Moyen-Orient et l’Asie, avec une activité en croissance en Amérique du Sud.

L’ampleur de l’implication chinoise dans les ports à l’étranger a alimenté le débat sur la nature réelle de ces investissements : s’agit-il d’opérations strictement commerciales ou servent-ils des objectifs stratégiques plus larges ?

Une grande partie de ce débat s’est appuyée sur des études de cas et des analyses politiques, notamment dans le cas du canal de Panama. Pourtant, comprendre où se situent ces ports et déterminer s’il existe des caractéristiques communes aux pays qui les accueillent est essentiel, car des perturbations des grandes routes maritimes peuvent se répercuter sur l’ensemble de l’économie mondiale.

Dans une étude récente, nous – chercheurs en sécurité maritime, en infrastructures mondiales et en commerce international – avons constitué la première base de données mondiale des ports liés à des entreprises chinoises. Nous avons ensuite analysé 133 pays côtiers afin de comprendre pourquoi certains accueillent des investissements portuaires chinois tandis que d’autres n’en ont pas.

Nous avons constaté que l’expansion des ports chinois à l’étranger n’est pas aléatoire. Loin d’être principalement déterminés par le climat général des affaires, ces investissements se concentrent près des points d’étranglement maritimes et des corridors maritimes exposés à la piraterie, avec des indices plus modestes suggérant que les pays riches en ressources ont également davantage de chances d’accueillir ces ports.

L’importance des points d’étranglement

Certaines routes maritimes sont plus importantes que d’autres. Le canal de Suez, le détroit d’Ormuz et le détroit de Malacca sont des exemples de points d’étranglement – des passages étroits par lesquels transitent d’énormes volumes du commerce mondial et des flux d’énergie.

Selon nos résultats, les pays situés à proximité de points d’étranglement majeurs ou secondaires, comme le Panama ou ceux bordant le détroit du Pas-de-Calais – dont la France – sont nettement plus susceptibles d’accueillir un port lié à des entreprises chinoises. En termes simples, la proximité avec des goulets d’étranglement essentiels du commerce mondial constitue un fort prédicteur des investissements chinois.

Carte des points d’étranglement
Les points d’étranglement se situent le long de corridors maritimes particulièrement sensibles.
Spencer/Christiansen/Pires/Tsai/Gondhali/Petrossian

Cette disposition a une logique économique. La Chine dépend fortement du commerce maritime pour soutenir sa croissance. Or les ports situés près des points d’étranglement se trouvent le long des corridors maritimes les plus sensibles du monde et offrent un accès commercial durable dans des emplacements stratégiques.

Malgré les inquiétudes en Occident, selon lesquelles Pékin développerait des ports à des fins militaires, tous ne constituent pas pour autant des bases navales déguisées.

La plupart des installations liées à des entreprises chinoises sont des terminaux commerciaux. Cependant, des infrastructures commerciales peuvent aussi avoir une valeur stratégique. Ainsi la première base logistique militaire à l’étranger de la Chine, à Djibouti, se trouve à côté du complexe portuaire de Doraleh exploité par… une entreprise chinoise. Un rapport du Congressional Research Service souligne que cette installation soutient les opérations navales et l’accès régional dans l’ouest de l’océan Indien.

Cela ne signifie pas que les autres ports détenus ou exploités par des entreprises chinoises soient des installations militaires. Mais le contrôle de terminaux, de plateformes logistiques et de données sur les chaînes d’approvisionnement peut, avec le temps, influencer les relations économiques et sécuritaires.

Le rôle de la piraterie et des ressources

Les mêmes corridors maritimes dans lesquels Pékin concentre ses investissements portuaires sont aussi des points chauds de la criminalité maritime. Dans une recherche distincte, nous avons montré que les ports maritimes peuvent faciliter la pêche illégale, non déclarée et non réglementée lorsque les mécanismes de contrôle sont faibles. Nos derniers résultats indiquent que les ports liés à des entreprises chinoises sont plus fréquents dans des pays déjà confrontés à la piraterie et à l’insécurité maritime.

Ce chevauchement ne signifie pas que les ports provoquent des activités illicites, mais il montre que ces investissements se produisent souvent dans des environnements maritimes à plus haut risque. L’un des résultats les plus surprenants de notre étude concerne précisément cette relation entre la piraterie et les investissements portuaires.

Entre 1991 et 2018, des milliers d’incidents de piraterie ont été enregistrés dans le monde. Pourtant, au lieu d’éviter les zones à risque, les ports liés à des entreprises chinoises sont plus fréquents dans les pays où les niveaux de piraterie sont les plus élevés.

Pourquoi investir dans des corridors instables ? Parce que la piraterie signale les routes commerciales à la fois vulnérables et précieuses. Investir dans des ports dans des régions comme le golfe de Guinée ou certaines parties de l’Asie du Sud-Est peut aider Pékin à protéger ses intérêts maritimes. En ce sens, la piraterie peut signaler non seulement un risque, mais aussi une opportunité.

Parallèlement, nous avons examiné la richesse en ressources naturelles des pays hôtes à l’aide d’un indicateur incluant les ressources extractives, minières et agricoles. Nous avons trouvé des indices suggérant que les pays disposant de ressources plus abondantes étaient davantage susceptibles d’accueillir au moins un port lié à des entreprises chinoises, mais si cette relation n’apparaissait pas de manière constante dans tous les modèles.

De fait, certaines explications souvent avancées pour expliquer où et pourquoi la Chine investit dans des ports ne résistent pas à notre analyse.

Les indicateurs généraux du climat des affaires et de la gouvernance, tels que la facilité à faire des affaires ou la stabilité institutionnelle, ne sont pas, après examen, des prédicteurs constants de la présence de ports liés à des entreprises chinoises. Cela suggère que la géographie et les facteurs de risque maritimes comptent davantage que les indicateurs économiques ou de gouvernance plus généraux.

Implications plus larges

Quelles que soient les motivations derrière les investissements chinois, leurs effets dépassent le simple cadre du commerce local et de la logistique. Les ports ne sont plus seulement des infrastructures locales. Ils sont devenus des nœuds des chaînes d’approvisionnement mondiales et, de plus en plus, des éléments de la compétition géopolitique. Et si tous les investissements ne traduisent pas une ambition militaire dissimulée, il serait naïf de considérer que tous les projets portuaires sont politiquement neutres.

Les récentes réponses politiques américaines reflètent ces inquiétudes croissantes. Début 2026, la Maison-Blanche a présenté un plan visant à renforcer l’industrie maritime américaine et à réduire la dépendance à l’égard d’infrastructures maritimes contrôlées par des acteurs étrangers. L’administration s’est également penchée de plus près sur l’implication d’entreprises étrangères dans des installations clés de l’hémisphère occidental, notamment des ports liés au canal de Panama.

De telles initiatives suggèrent qu’à Washington, le contrôle des infrastructures maritimes n’est plus considéré comme une simple question commerciale, mais de plus en plus comme un enjeu de sécurité économique et nationale. Et comme le montre la carte des pays accueillant des ports liés à des entreprises chinoises, les investissements de Pékin suivent les routes commerciales les plus stratégiques du monde – non pas par hasard, mais par choix.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le réseau portuaire de la Chine se concentre autour des routes les plus risquées de la planète… et ce n’est pas un hasard – https://theconversation.com/le-reseau-portuaire-de-la-chine-se-concentre-autour-des-routes-les-plus-risquees-de-la-planete-et-ce-nest-pas-un-hasard-277691

Tuerie de Tumbler Ridge. Quelle est la responsabilité d’OpenAI ?

Source: The Conversation – in French – By Marianne Ozkan, Doctorante en droit, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

OpenAI a déclaré dans la foulée de la fusillade survenue le 10 février 2026 dans une école secondaire de Tumbler Ridge en Colombie-Britannique, que Jesse Van Rootselaar, la tueuse alléguée, avait évoqué des scénarios d’attaques armées lors de conversations avec ChatGPT. La compagnie a mis en œuvre son protocole interne de sécurité et clôturé son compte sans la dénoncer auprès des autorités policières.


En réaction, le ministre canadien de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, a sommé OpenAI de clarifier son protocole de sécurité. Le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, a pour sa part obtenu que le PDG Sam Altman vienne s’excuser à Tumbler Ridge.

Le coroner en chef de la Colombie-Britannique a lancé une enquête, alors que la famille d’une des victimes hospitalisées poursuit OpenAI au civil. Mais quelle peut être la responsabilité d’OpenAI et quels écueils législatifs doivent être évités ?

Céline Castets-Renard et Emmanuelle Bernheim sont professeures et spécialistes respectivement en droit de l’IA et en droit de la santé mentale. Marianne Ozkan est candidate au doctorat et travaille sur les enjeux sociaux et juridiques soulevés par les agents conversationnels. Ensemble, leurs travaux portent sur l’encadrement juridique des relations intimes entre les personnes et les machines.

La responsabilité d’OpenAI

La plainte de la famille, telle que rapportée, allègue que l’entreprise « avait connaissance précise du projet à long terme du tireur d’organiser un événement causant de nombreuses victimes », mais « n’a pris aucune mesure pour agir sur la base de ces informations », ce qui caractériserait une négligence.

Ceci pose plusieurs difficultés de preuve, à commencer par savoir quel rôle ChatGPT a joué dans la tuerie. Sachant qu’un tel geste est le résultat de causes complexes et multifactorielles, le lien causal de ChatGPT avec la tuerie ne peut qu’être relatif. ChatGPT a-t-il servi d’exutoire à des idées violentes ? A-t-il encouragé ces idées ou aidé à formuler des plans pour commettre ces gestes violents ? La teneur des conversations pourrait apporter quelques éléments de réponse.




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Cela convoque une autre question centrale à la reconnaissance de la responsabilité d’OpenAI : le risque de passer à l’acte était-il raisonnablement prévisible ? La distinction entre l’intention et la simple idéation d’idées violentes devra être départagée et remise dans le contexte des informations limitées à disposition d’OpenAI concernant l’utilisatrice.

Une législation spécifique aux IA ?

Ces difficultés de preuve justifient peut-être de créer une législation spécifique pour encadrer les risques de l’IA, afin de ne pas dépendre des règles d’autorégulation établies par les entreprises et des décisions prises par leurs comités de sécurité internes. Le premier ministre Eby considère qu’un seuil national d’alerte et une « obligation de signalement » doivent être établis, ce qui soulève plusieurs interrogations. Quels critères pourraient s’avérer plus fiables que celui de « risque crédible et imminent » utilisé par OpenAI ? N’y a-t-il pas un risque d’atteinte à la vie privée ou de dénonciation erronée, au nom de la prévention ?

D’autres législateurs ont déjà choisi d’encadrer l’IA : l’Union européenne a adopté un règlement en 2024, tandis qu’aux États-Unis, plusieurs législations étatiques ont été adoptées, comme en Californie, ou sont en cours d’élaboration, comme dans l’État de New York pour encadrer les robots conversationnels dits « IA compagnons ».

Les protocoles de sécurité envisagés visent à détecter les idéations violentes et rediriger l’utilisateur vers des ressources d’aide, alors qu’OpenAI fait déjà l’objet de plusieurs poursuites reliées à des suicides ou des psychoses.




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Or, au Canada, aucune loi n’a encore été adoptée sur l’intelligence artificielle ni plus spécifiquement sur les robots conversationnels, depuis l’abandon du projet de loi C-27 qui visait, d’une part, la modernisation de la loi fédérale sur la protection des données personnelles dans le secteur privé (LPRPDE) et, d’autre part, l’encadrement des systèmes d’IA et des données(LIAD).

La pente glissante de la prévention du risque en santé mentale

La discussion actuelle préconise donc une obligation de signalement aux services policiers lorsqu’un risque est identifié dans le cadre de discussions avec un agent conversationnel. Elle se déroule sans considérer les cadres légaux et les pratiques régissant déjà les interventions en santé mentale (intervention policière, admission involontaire, traitements forcés, surveillance en communauté) et qui sont fondés sur la notion de risque.

La police était intervenue à plusieurs reprises pour des enjeux de santé mentale au domicile de Van Rootselaar avant la tuerie. Ses armes lui avaient été retirées, puis remises, et elle avait fait l’objet d’une admission involontaire en vertu de la Loi sur la santé mentale. Dans ce contexte, on peut se demander si un signalement de la part d’OpenAI aurait vraiment pu changer le cours des choses. Rien ne permet de le démontrer.


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Dans les dernières décennies, le recours aux services policiers et à la coercition en santé mentale est devenu la norme faute de services accessibles. Le Canada est d’ailleurs le pays où l’hospitalisation involontaire est la plus utilisée.

Ces pratiques visent particulièrement les personnes vivant en situation de pauvreté, racialisées et immigrantes, et leurs effets thérapeutiques ne sont pas démontrés. Au contraire, les effets traumatiques des interventions policières et coercitives résultent en une perte de confiance et en une réticence à demander de l’aide lorsque nécessaire. En somme, elles n’améliorent pas l’accès aux soins et sont empreintes de violations des droits et de violence policière.

C’est ce qui a mené plusieurs villes canadiennes, mais aussi américaines, à retirer les interventions de crise de la compétence des services de police, et à abolir en tout ou en partie les équipes mixtes de police (policiers et professionnels de la santé ou des services sociaux). Par exemple, la ville de Toronto a confié les « wellness check » et les interventions de crise à une équipe communautaire, et la ville de Vancouver a confié le triage des appels en santé mentale à des infirmières, offrant une réponse non policière et « plus appropriée » à 54 % des appels.

Repenser le système

Les discussions sur les obligations de signalement aux autorités policières nous invitent à insérer OpenAI dans le système existant de gestion des risques en santé mentale sans toutefois nous inciter à réfléchir aux limites de ce système ni à envisager les enjeux structuraux à l’œuvre. Or, dans un contexte où Van Rootselaar avait fait l’objet de plusieurs interventions policières et psychiatriques dans les dernières années, ne devrait-on pas considérer l’approche en santé mentale fondée sur les risques comme un échec ? Il revient maintenant à l’enquête du Coroner de mettre au jour les failles d’un système de santé qui vise plus à gérer des risques qu’à prendre soin des humains.

Si la tuerie de Tumbler Ridge nous enjoint à réfléchir aux moyens d’empêcher de tels drames, elle doit aussi nous interpeller sur les causes du recours aux agents conversationnels et aux conditions de prise en charge de la santé mentale. Tumbler Ridge nous montre l’urgence d’adopter un cadre légal pour l’IA – et particulièrement pour les agents conversationnels – afin que les obligations imposées aux fournisseurs de ces technologies tiennent compte de la variété des risques que leurs produits peuvent engendrer. Chose certaine, la solution ne peut pas être d’appliquer une réponse unique comme le signalement à la police.

La Conversation Canada

Marianne Ozkan a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec (FRQ).

Céline Castets-Renard et Emmanuelle Bernheim ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Tuerie de Tumbler Ridge. Quelle est la responsabilité d’OpenAI ? – https://theconversation.com/tuerie-de-tumbler-ridge-quelle-est-la-responsabilite-dopenai-276927

Réforme linguistique : les nombres comptent aussi !

Source: The Conversation – in French – By Jean-Charles Pelland, Postdoctoral Researcher, Department of Psychosocial Science, University of Bergen

On connait tous Charles Darwin, l’homme derrière la théorie de l’évolution, qui permet d’expliquer les origines et le lent développement de la vie sur Terre (et ailleurs, en théorie).


Or, peu de gens savent que dans son ouvrage La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, Darwin avait remarqué que les mêmes principes qui expliquent l’évolution des espèces biologiques sont aussi applicables aux traits culturels comme les langues.

L’idée ici est de voir des produits de la culture – que ce soit des mots, des sports, des danses, des coupes de cheveux, ou n’importe quelle autre pratique qui n’est pas biologiquement déterminée – comme si elles sont en lutte les unes contre les autres, comme le sont des espèces biologiques dans la sélection naturelle.

Étonnamment, malgré la précision et l’objectivité des mathématiques, une telle lutte caractérise le développement des systèmes de numérotation au fil des millénaires à travers le monde. C’est d’ailleurs sur l’évolution culturelle des systèmes de quantification que porte mon travail de chercheur postdoctoral au département des sciences psychosociales à l’université de Bergen, en Norvège.

En collaboration avec un groupe d’archéologues du laboratoire Pacea de l’université de Bordeaux et un groupe de linguistes de l’Institut Max Planck pour l’anthropologie de l’évolution à Leipzig, en Allemagne, notre équipe de chercheurs en sciences cognitives étudie l’origine et l’évolution culturelle des systèmes de numérotation pour QUANTA, un projet de recherche interdisciplinaire financé par le Conseil Européen de la recherche (ERC).

Sélection naturelle et artificielle

L’arrivée récente de l’expression « six seven » dans notre environnement linguistique illustre bien cette analogie dont je parle : tout comme des plantes exotiques peuvent envahir des écosystèmes et remplacer les espèces locales, des expressions linguistiques peuvent aussi conquérir l’espace culturel et remplacer des pratiques locales.

Ce parallèle entre l’évolution culturelle et l’évolution biologique s’applique à la sélection naturelle, mais aussi à la sélection artificielle. De la même façon que l’on intervient pour empêcher une plante d’envahir un écosystème, des institutions, comme des écoles ou des gouvernements, appliquent parfois une forme de sélection artificielle aux traits culturels.

C’est le cas du Québec, qui n’a pas froid aux yeux quand vient le temps de faire de la sélection artificielle pour protéger sa culture. On le voit avec la loi 101, ou avec le zèle (parfois excessif, diront certains) avec lequel les agents de l’Office québécois de la langue française appliquent certaines lois linguistiques : on veut protéger notre culture en empêchant une autre de la remplacer.

Comme en témoigne la réforme (ratée) de 1668, ce type d’interventionnisme linguistique existe depuis bien longtemps en France. De nos jours, si le Québec est singulier dans son recours à des lois pour encadrer certaines pratiques linguistiques, il est loin d’être seul à intervenir pour réglementer l’usage du français.




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L’enjeu des nombres

Prenez la nouvelle orthographe proposée par l’Académie française en 1990, dont plusieurs éléments ont été adaptés à la culture québécoise et imposés aux élèves du primaire et du secondaire cet automne dans la Belle Province. Pour simplifier le français et le rendre plus uniforme, voire même logique, cette réforme encadre entre autres l’usage des accents, traits d’union, et trémas, en plus d’uniformiser certains pluriels et d’éliminer des anomalies.

Or, un important élément illogique n’a malheureusement pas été corrigé par cette réforme, concernant comment nous parlons des nombres dans la langue de Molière.

Certes, la réforme a corrigé une des anomalies liées nos façons de composer les expressions numériques, uniformisant l’usage du trait d’union à tous les numéraux, qu’ils soient supérieurs ou inférieurs à 100. Malheureusement, le français comporte plusieurs autres irrégularités dans sa façon de parler des nombres qui n’ont pas été touchées par cette réforme.




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Bien que plusieurs langues affichent des irrégularités entre 10 et 20, le français du Québec et de la France en rajoute avec son célèbre traitement des nombres entre 70 et 99, dont les noms sont des vestiges d’une époque lointaine où l’on comptait de vingt en vingt en France.

Désordre dans les nombres

Au lieu de continuer à appliquer le suffixe – ante comme dans quarante, cinquante, ou soixante, notre français bifurque vers une construction décimale inutilement compliquée avec soixante-dix, avant de délaisser 10 comme ancre de composition dans quatre-vingts, pour ensuite réunir 10 et 20 dans quatre-vingt-dix.

Pour une personne qui apprend à compter en français, ces montagnes russes entre 10 et 20 sont totalement imprévisibles, compte tenu de la logique décimale qui gouverne les expressions numériques pour les nombres entre 30 et 60. Pendant ce temps, en Belgique, en Suisse, et dans certains pays d’Afrique, la logique est respectée… ou presque : pour 70 et 90, on utilise des constructions plus simples comme septante et nonante. Or, pour ce qui est de huitante et ses variants, outre certaines contrées de Suisse, de France, et même de Nouvelle-Écosse (!), il peine à remplacer quatre-vingts.

C’est ici que nos institutions pourraient intervenir pour donner un petit coup de pouce à la logique, en uniformisant comment on nomme les nombres en français.


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Les conséquences de la complexité de la langue

Comme je le mentionne ailleurs, ces irrégularités ont des conséquences bien concrètes. La façon dont une langue représente la base d’un système de numérotation a des conséquences cognitives et culturelles bien réelles, comme en témoigne un numéro thématique récemment paru dans Philosophical Transactions of the Royal Society.

Les langues qui contiennent moins d’irrégularités dans leur façon de nommer les nombres sont plus faciles à apprendre, requièrent moins de ressources cognitives, et mènent à moins d’erreurs de calculs et de transcription. Les irrégularités qu’affiche notre français entre 70 et 99 intensifient ces effets, comme le démontrent des études qui ont trouvé que ces constructions irrégulières peuvent nous ralentir et mener à plus d’erreurs dans une multitude de tâches, incluant la dictée, la lecture à voix haute et l’identification de nombres écrits.




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C’est précisément pour ce genre de raison que des pays comme la Norvège et le Pays de Galles ont procédé à des réformes de leurs systèmes de numérotation.

Une réforme nécessaire ?

Si la culture était laissée à elle-même, ces irrégularités auraient peut-être déjà disparu, compte tenu des coûts cognitifs liés à leur usage. Or, nos institutions contournent la sélection naturelle et continuent ainsi à rendre l’apprentissage des nombres plus difficile et moins efficace en français.

Sachant que la numératie est un élément crucial de notre vie moderne, la question se pose : Est-il temps de réformer comment on parle des nombres en français ?

La Conversation Canada

Jean-Charles Pelland est membre de ‘QUANTA: Evolution of Cognitive Tools for Quantification’ , un projet de recherche interdisciplinaire financé par le Conseil Européen de la Recherche (ERC) à l’aide d’une bourse Synergy (Subvention 951388).

ref. Réforme linguistique : les nombres comptent aussi ! – https://theconversation.com/reforme-linguistique-les-nombres-comptent-aussi-270611

Une étude affirme que la viande pourrait réduire le risque de décès par cancer… Vraiment ?

Source: The Conversation – in French – By Ahmed Elbediwy, Senior Lecturer in Cancer Biology & Clinical Biochemistry, Kingston University

Une étude sur les protéines animales a été vue comme un feu vert pour manger plus de viande. Pas si vite, prévient un expert. (lightpoet/Shutterstock)

Depuis longtemps, les autorités sanitaires mettent en garde contre la consommation de viande rouge, classée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme « probablement cancérigène pour l’humain ». Mais une nouvelle étude controversée remet en cause cette position et avance que les protéines animales pourraient, au contraire, réduire la mortalité liée au cancer.

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui fait partie de l’OMS, classe depuis des années la viande rouge, notamment le bœuf, le porc, l’agneau et le mouton, comme probablement cancérigène. Les viandes transformées telles que le bacon et les saucisses sont quant à elles classées comme cancérigènes avérés. Ce classement reflète un ensemble d’études établissant un lien entre la viande rouge et le cancer colorectal, sur lesquelles reposent les recommandations de modérer sa consommation.

Pourtant, une nouvelle étude menée par l’Université McMaster, en Ontario, suggère le contraire : les personnes qui consomment davantage de protéines animales pourraient en fait avoir un taux de mortalité par cancer plus faible. Mais avant de vous précipiter pour acheter un paquet de saucisses, quelques points importants méritent attention.

Des conclusions à relativiser

Les méthodes de cette étude comportent des limites qui nuancent ses conclusions. Plutôt que d’examiner spécifiquement la viande rouge, les chercheurs ont analysé la consommation de « protéines animales », une catégorie large qui comprend la viande rouge, la volaille, le poisson, les œufs et les produits laitiers. Cette distinction est importante, car le poisson, en particulier les variétés grasses telles que le maquereau et les sardines, est associé à une protection contre le cancer.

En regroupant toutes les protéines animales, l’étude a peut-être mis en évidence les effets protecteurs du poisson et de certains produits laitiers plutôt que de prouver la sécurité de la viande rouge.

Les produits laitiers eux-mêmes présentent un tableau complexe dans la recherche sur le cancer. Certaines études suggèrent qu’ils réduisent le risque de cancer colorectal tout en augmentant potentiellement le risque de cancer de la prostate. Ces contradictions montrent combien la catégorie « protéines animales » occulte des différences majeures.

Cette étude, financée par la National Cattlemen’s Beef Association, le principal groupe de pression de l’industrie bovine américaine, comporte d’autres limites. Notamment, les chercheurs n’ont pas distingué les viandes transformées des viandes non transformées, une nuance que de nombreuses études considèrent essentielle.

Les viandes transformées comme le bacon, les saucisses et les charcuteries augmentent systématiquement le risque de cancer par rapport aux morceaux frais et non transformés. De plus, la recherche n’a pas examiné des types de cancer spécifiques, ce qui rend impossible de déterminer si les effets protecteurs s’appliquent de manière générale ou à des cancers particuliers.

L’étude s’est aussi penchée sur les protéines végétales, notamment les légumineuses, les noix et les produits à base de soja tels que le tofu, et a constaté qu’elles n’avaient pas d’effet protecteur significatif contre le décès par cancer. Cette conclusion contredit des travaux antérieurs qui suggéraient que les protéines végétales sont liées à une diminution du risque de cancer, ce qui complique encore le tableau.


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Ces résultats ne remettent pas en cause les bienfaits reconnus des aliments végétaux, qui fournissent des fibres, des antioxydants et d’autres composés associés à une réduction du risque de maladie.

Aliments d’origine végétale, notamment noix, champignons et tofu
La nouvelle étude ne remet pas en cause les nombreuses preuves démontrant que les aliments d’origine végétale sont bons pour la santé.
(5PH/Shutterstock)

Pas un feu vert

Même si les conclusions de l’étude sur les protéines animales s’avèrent exactes, celle-ci ne doit pas justifier une consommation à outrance de viande. Une consommation excessive de viande rouge reste associée à d’autres problèmes de santé graves, notamment les maladies cardiaques et le diabète. Mieux vaut privilégier la modération et l’équilibre.

Les résultats contradictoires de ces études rappellent à quel point la nutrition est une science difficile : impossible d’isoler l’effet d’un seul aliment. Nous mangeons des combinaisons d’aliments intégrées à un mode de vie, et c’est l’ensemble de ces habitudes qui pèse le plus sur la santé.

Une approche équilibrée de l’assiette, comprenant une variété de sources de protéines, beaucoup de fruits et légumes et des aliments peu transformés, reste l’approche la mieux étayée pour une santé optimale.

Si cette étude apporte un nouvel éclairage sur le débat sur la viande, elle ne devrait pas clore la discussion. La science de la nutrition évoluant sans cesse, la meilleure approche reste simple : modération, variété et équilibre au quotidien.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Une étude affirme que la viande pourrait réduire le risque de décès par cancer… Vraiment ? – https://theconversation.com/une-etude-affirme-que-la-viande-pourrait-reduire-le-risque-de-deces-par-cancer-vraiment-264551

Pêche récréative et pollution plastique : créer des leurres souples qui disparaissent vraiment

Source: The Conversation – France in French (2) – By Erwan Vasseur, Doctorant en Sciences et technologie industrielles, Université Bretagne Sud (UBS)

Des millions de leurres finissent dans la nature chaque année en France. Verlin Auliane / Unsplash, CC BY-SA

Chaque année, des millions de pêcheurs perdent (sans le vouloir) une partie de leur matériel dans l’eau. Parmi les objets les plus souvent « abandonnés » : les leurres souples, petits bouts de plastique très efficaces… mais très persistants.


Mon travail de thèse, mené en collaboration avec l’entreprise FiiiSH, a consisté à développer des formulations à base de PHA capables de réduire la persistance des leurres souples dans l’environnement. La solution la plus prometteuse identifiée à ce jour n’est pas encore assez souple pour un usage pleinement satisfaisant, mais elle montre déjà de forts signes de biodégradation et de non-toxicité. Il reste donc du travail pour atteindre le bon compromis mécanique, mais la piste est sérieuse.

Une pratique massive et des pertes invisibles

Illustration de la pollution des leurres souples
Illustration de la pollution des leurres souples.
Fourni par l’auteur

La pêche de loisir est un loisir très répandu en France, en mer comme en eau douce. Les estimations institutionnelles évoquent environ 3,8 millions de pratiquants en mer en 2024, et plusieurs millions de cartes de pêche sont délivrées chaque année en eau douce. À cette échelle, même si la grande majorité des pêcheurs adopte de bonnes pratiques, une part de pertes reste inévitable : accrochage sur roches, branches, épaves, casse de ligne, courant, houle… À force de répétitions, un « petit » objet perdu involontairement devient un flux collectif.

Illustration de la souplesse d’un leurre souple.
Black Minnow FIIISH, Fourni par l’auteur

Un leurre souple doit « vivre » dans l’eau. Sa nage dépend de sa forme, mais aussi de sa viscoélasticité : trop rigide, il nage mal ; trop mou, il se déchire ; instable, il durcit ou devient poisseux avec le temps. En bref, le matériau doit être à la fois flexible, résistant, stable au stockage et transformable industriellement. C’est un cahier des charges très strict et complexe pour un matériau.

La pollution liée à la pêche est multiple : emballages, fils, plombs, mais aussi fragments de leurres. Un leurre souple ne pèse que quelques grammes : pris isolément, l’impact paraît négligeable. Mais dans des zones très fréquentées (digues, estuaires, embouchures, postes en rivière…), les pertes se concentrent et s’additionnent. On estime qu’un pêcheur perd en moyenne 10 leurres par an, pour environ 15 g par leurre, ce qui donne un ordre de grandeur de cette pollution plastique. Ces chiffres restent toutefois à prendre avec précaution, car ils sont difficiles à mesurer précisément. Avec le temps, les plastiques conventionnels peuvent s’abîmer sous l’effet des UV, de l’abrasion et des contraintes mécaniques, et générer des fragments plus petits : les microplastiques. Dans certains cas, des composés peuvent aussi migrer depuis l’objet en plastique vers l’eau. L’enjeu n’est donc pas seulement esthétique : il touche à la persistance des débris et à leur interaction avec les écosystèmes.

Les PHA : des plastiques produits par des bactéries

Les polyhydroxyalcanoates (PHA) sont une famille de polyesters que certaines bactéries fabriquent naturellement comme réserve de carbone et d’énergie. Industriellement, on retrouve une logique de fermentation : on nourrit des microorganismes avec une source de carbone (par exemple, sucres, huiles), on pilote les conditions pour favoriser l’accumulation de PHA dans les cellules, puis on récupère la biomasse et on extrait/purifie le polymère. On obtient alors une « résine » utilisable en plasturgie, sous forme de granulés. Les PHA sont donc bien des plastiques à part entière. En revanche, dans leur état initial, leurs propriétés sont souvent trop rigides pour des applications comme les leurres souples de pêche, ce qui impose d’ajouter des additifs, notamment des plastifiants, afin d’assouplir la matière.

L’intérêt des PHA est double. D’une part, ils peuvent être biosourcés (selon le procédé et les substrats). D’autre part, leur structure de polyester est favorable à la biodégradation dans certains milieux. Mais ce « peut être biodégradable » est important : tout dépend des conditions et de la formulation finale.

Un plastique biodégradable ne disparaît pas comme un comprimé effervescent. Il ne fond pas au contact de l’eau. La biodégradation est un processus biologique : des microorganismes, via des enzymes, transforment progressivement le matériau en produits simples (CO2, eau, sels minéraux et biomasse en conditions aérobies).

La clé, c’est la conversion finale : un matériau qui ne fait que se fragmenter plus vite peut produire des microplastiques sans réellement être biodégradé. Autre point essentiel : « biodégradable » n’est pas synonyme de « biosourcé ». Un matériau peut être biosourcé sans être biodégradable, et l’inverse. Pour éviter le greenwashing, il faut toujours préciser le milieu (sol, compost, eau douce, mer), la méthode de mesure et l’ordre de grandeur du temps de l’essai dans lequel l’échantillon se dégrade.

Comment transformer un PHA en leurre ?

Le défi est d’obtenir une matière suffisamment souple. Beaucoup de PHA sont naturellement plutôt rigides. Pour approcher la sensation d’un leurre conventionnel, on peut jouer sur la chimie du copolymère, mais aussi sur la formulation : plastifiants compatibles, mélanges, ou architectures internes qui stabilisent la souplesse.

C’est ici que mon travail de recherche s’inscrit, dans le cadre d’une collaboration avec l’entreprise FiiiSH : développer des formulations PHA adaptées à la pêche au leurre souple, en intégrant dès le départ les contraintes industrielles (mise en forme, reproductibilité, stabilité au stockage) et les exigences environnementales. Aujourd’hui, ces travaux ont déjà permis d’identifier plusieurs formulations prometteuses et de les évaluer à l’échelle laboratoire à travers des essais de caractérisation thermique, mécanique et rhéologique (la rhéologie est l’étude de la déformation et de l’écoulement de la matière sous l’effet d’une contrainte appliquée). L’enjeu est désormais de confirmer leur robustesse, leur stabilité dans le temps et leur pertinence pour un usage réaliste en leurre souple.

Différence de souplesse entre la matière actuellement utilisée (a) et la matière finale formulée à partir de PHA (b).
Fourni par l’auteur

Même avec un PHA prometteur, tout se joue souvent dans sa plastification. Obtenir un matériau souple ne suffit pas : il faut une souplesse stable et une bonne tenue mécanique. Or la compatibilité entre un PHA et un plastifiant est délicate : un plastifiant non miscible peut provoquer des hétérogénéités qui induisent une déchirure plus facile et une tenue mécanique qui chute. À l’inverse, un plastifiant trop compatible avec la résine peut « trop bien » s’y intégrer : il assouplit tellement le polymère qu’il relâche une partie du réseau d’enchevêtrements, et on obtient alors un matériau certes mou, mais très sensible à la déchirure. Pour se représenter la structure d’un plastique, on peut imaginer un plat de spaghettis bien emmêlés : les « nœuds » formés par les fils de pâte correspondent aux enchevêtrements, ces points d’accroche qui donnent au matériau sa cohésion.

Un petit objet mais une grande preuve à apporter

Rendre un leurre souple biodégradable ne consiste pas à « changer de plastique » dans une fiche technique. C’est un compromis délicat entre performance, stabilité et preuve environnementale. Les PHA offrent une piste crédible, à condition de rester rigoureux sur les mots (« biodégradable » n’est ni « soluble » ni « effervescent ») et sur les mesures. La suite se joue autant en laboratoire qu’en industrie : formulation, mise à l’échelle, transparence sur les compositions et validation dans des scénarios réalistes.

Si cette transition réussit sur un objet aussi exigeant qu’un leurre souple, elle pourrait inspirer d’autres produits exposés à la nature, où l’on ne peut pas éliminer totalement les pertes mais où l’on peut réduire, concrètement, la persistance.

À ce stade, un premier prototype de leurre a déjà vu le jour. Il reste désormais à l’éprouver en conditions réelles de pêche pour juger de sa performance sur le terrain. La solution n’est pas encore totalement aboutie, notamment parce qu’elle doit encore gagner en souplesse, mais elle n’est plus seulement une idée de laboratoire : elle commence déjà à prendre la forme d’un leurre.

The Conversation

Erwan Vasseur a reçu des financements de l’entreprise Fiiish et IRDL (Institut de Recherche Dupuy De Lôme).

ref. Pêche récréative et pollution plastique : créer des leurres souples qui disparaissent vraiment – https://theconversation.com/peche-recreative-et-pollution-plastique-creer-des-leurres-souples-qui-disparaissent-vraiment-277774

La théorie des cordes a-t-elle été découverte par accident ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Piotr Tourkine, Physicien théoricien, Université Savoie Mont Blanc

Gabriele Veneziano au bord du lac d’Annecy (Haute-Savoie), l’été où il mit le doigt par hasard sur une formule qui allait mener à la découverte de la théorie des cordes. G. Veneziano, avec son aimable autorisation, Fourni par l’auteur

Une plongée dans l’histoire de la théorie des cordes, ou quand une solution suggérée pour un problème donné éclaira en réalité un domaine bien plus vaste.


La physique théorique a connu trois grandes révolutions au tournant du XXᵉ siècle : la mécanique quantique et les deux théories de la relativité, restreinte et généralisée. La mécanique quantique décrit l’infiniment petit. La relativité restreinte et sa célèbre formule E = mc² décrivent la physique des objets se déplaçant aux vitesses proches de la lumière. La relativité générale décrit la force de gravité comme provenant de la courbure de l’espace-temps.

Prises ensemble, elles ont bouleversé notre compréhension de l’espace-temps, de la matière, et des interactions fondamentales. Les implications de ce bouleversement ne sont encore aujourd’hui pas totalement comprises.

En effet, on ne sait pas utiliser ce cadre pour décrire certaines situations extrêmes, comme l’espace-temps à l’intérieur des trous noirs, ou au moment du Big Bang – deux situations où les effets quantiques et gravitationnels sont simultanément importants. C’est dans cet entrelacs que réside le mystère central de la « gravité quantique », que la physique moderne cherche à élucider, et pour lequel la théorie des cordes propose un cadre qui unifie relativité générale et physique quantique.

Du point de vue de l’histoire des sciences, un élément remarquable de cette théorie sophistiquée est qu’elle a, en fait, été découverte par hasard, au sein d’un domaine bien différent de la gravité quantique : celui de la physique des particules subatomiques !

Gabriele Veneziano et les particules subatomiques

Genève, fin des années 1960. Gabriele Veneziano a 26 ans, il vient de finir son doctorat de physique nucléaire en Israël et se trouve en visite au CERN. À l’époque, les physiciens théoriciens du monde entier se heurtaient à un problème coriace : la méthode qui avait permis de comprendre les interactions entre électrons et lumière (qu’on appelle aujourd’hui la théorie quantique des champs) semblait ne pas fonctionner pour décrire les interactions entre les autres particules subatomiques.

En particulier, on ne comprenait pas l’interaction nucléaire forte, qui régit les interactions entre les briques élémentaires de la matière : protons, neutrons, etc. Celles-ci forment un véritable zoo de particules qu’on nomme les hadrons.

Une nouvelle approche est alors explorée : le « bootstrap ». Ne pouvant trouver la bonne théorie pour décrire les hadrons individuellement, les physiciens se posèrent la question dans l’autre sens : quelles sont les propriétés générales que doit satisfaire n’importe quelle théorie ? La réponse : au minimum, elle doit satisfaire simultanément aux exigences de la mécanique quantique et de la relativité restreinte.

Cette approche par exemple permet de montrer qu’une interaction fondamentale ne peut excéder une certaine intensité sans briser les lois de la mécanique quantique (un peu comme il existe une vitesse maximale en relativité). En clair : si l’on mélange les lois de la mécanique quantique et celles de la relativité restreinte, tout n’est pas permis, et les lois physiques possibles deviennent fortement contraintes.

C’est dans ce cadre que Gabriele Veneziano proposa en 1968 une fonction mathématique très particulière – la fonction bêta d’Euler – pour modéliser les hadrons et leurs interactions. À ce moment, on ne connaissait pas la théorie qui permettrait d’expliquer d’où sort cette formule : on savait seulement qu’elle satisfaisait, pour la première fois, toutes les propriétés mathématiques recherchées. Son papier eut un succès immédiat, car la formule répondait à de nombreuses questions en même temps.

Sérendipité et théorie des cordes

La sérendipité est souvent idéalisée comme un heureux hasard. Mais, en science, elle prend une forme plus subtile : elle naît de l’interaction entre un contexte de recherche fertile et une capacité à reconnaître qu’une solution trouvée pour un problème donné éclaire en réalité un domaine bien plus vaste.

Le cas de la formule de Veneziano est emblématique. Quelques années après l’article de Veneziano, les physiciens Leonard Susskind, Yoichiro Nambu et Holger Bech Nielsen comprirent (indépendamment) que cette formule décrivait en fait non pas des hadrons mais des « cordes quantiques », c’est-à-dire des objets microscopiques filiformes, qui vibrent à la manière de minuscules cordes de violon.

Et c’est là que ça devient vraiment intéressant.

Les cordes et le… graviton ?

Depuis les années 1970, à mesure que l’on explore cette interprétation, d’autres indices troublants apparaissent. La théorie semble invariablement contenir une particule particulière : le graviton, censé véhiculer la force de gravitation quantique. De plus, elle exige l’existence de dimensions d’espace supplémentaires – un prix qui semble alors trop élevé pour une théorie censée décrire les hadrons !

Et surtout, comment une théorie inventée pour décrire les interactions de la matière à l’intérieur du noyau atomique pouvait-elle contenir une théorie qui décrit tout autre chose – la gravité quantique ?

Comme, à la même époque (autour de 1973), la théorie quantique des champs finit par expliquer les interactions fortes grâce à la découverte de la chromodynamique quantique, et notamment de la liberté asymptotique, le modèle de Veneziano est laissé de côté dans ce contexte.

Mais quelques physiciens visionnaires, comme Joël Scherk et John Schwarz, pressentirent que cette théorie, à cause de son mystérieux graviton, possédait un potentiel unique pour s’attaquer à la gravité quantique.

Dix ans plus tard, en 1984, Michael Green et John Schwarz confirmèrent cette intuition et démontrèrent que la théorie des cordes est bel et bien une véritable théorie de gravité quantique.

On voit donc que la découverte de la théorie des cordes est l’illustration même de la sérendipité : une théorie née d’un certain questionnement éclaire le cœur d’un aspect tout autre de la science.

Gabriele Veneziano lui aussi contribuera notablement au développement de la théorie des cordes, notamment en étudiant les liens entre celle-ci et la structure microscopique de l’espace-temps.

La théorie de cordes aujourd’hui

Aujourd’hui, la théorie des cordes est bien plus qu’une simple théorie candidate de la gravité quantique. Aux côtés de la théorie quantique des champs, elle constitue un cadre conceptuel et mathématique d’une richesse inégalée, capable d’unifier des idées venues de la physique des particules, de la relativité, de la théorie des champs, du chaos et des mathématiques pures et produire des avancées conceptuelles et techniques dans ces domaines.

Par exemple, le modèle de Veneziano et ses généralisations, dont on sait aujourd’hui qu’ils proviennent de la théorie des cordes, exhibent des propriétés mathématiques remarquables liées à la fonction zêta de Riemann. Ces propriétés s’expliquent physiquement par la façon dont deux cordes ouvertes s’attachent pour former une corde fermée.

Plus encore, le programme du « bootstrap », qui avait donné naissance à la théorie des cordes, connaît aujourd’hui une nouvelle vie : grâce à la puissance des ordinateurs modernes et à des idées venues de la théorie des cordes et de la théorie des champs, les physiciens appliquent ces idées pour décrire des phénomènes très divers, allant des transitions de phase à la physique hadronique et même à la gravité quantique.

Mais il reste un mystère fondamental : pourquoi cette théorie, née « par hasard », semble-t-elle si naturellement adaptée à décrire la gravité quantique ? Était-ce vraiment un hasard… ou un indice que la seule façon d’unifier les trois théories qui forment le socle de la physique du XXᵉ siècle est la théorie des cordes ? On pourrait bien avoir une réponse à cette question mathématique dans les années qui viennent.

The Conversation

Piotr Tourkine a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-22-CE31-0017).

ref. La théorie des cordes a-t-elle été découverte par accident ? – https://theconversation.com/la-theorie-des-cordes-a-t-elle-ete-decouverte-par-accident-273306

Les manchots d’Afrique sont en danger : comment éviter leur extinction

Source: The Conversation – in French – By Jacqui Glencross, Seabird ecologist, University of St Andrews

L’Afrique du Sud abrite 88 % des colonies mondiales de manchots d’Afrique. L’espèce est classée en danger critique d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Cela signifie qu’il existe un risque élevé que ces oiseaux disparaissent à l’état sauvage suite au déclin rapide de leur population.

Cette espèce était autrefois abondante le long des côtes d’Afrique du Sud et de Namibie. Mais sa population a chuté d’environ 78 % au cours des 30 dernières années, en raison du manque de nourriture, des marées noires et des changements climatiques dans l’environnement marin. Les manchots d’Afrique se nourrissent principalement d’anchois et de sardines.

Les changements dans les conditions océaniques et la surpêche ont rendu plus difficile pour les manchots de trouver suffisamment de nourriture. Ces dernières années, les organisations de conservation, les scientifiques et les agences gouvernementales ont intensifié leurs efforts pour enrayer ce déclin.

L’une des avancées les plus significatives a été une décision de justice rendue en mars 2025 qui a soutenu la mise en place de zones d’interdiction de pêche améliorées autour des principales colonies de reproduction, afin de protéger les zones d’alimentation des manchots. Robben Island (à 11 km au nord-ouest du Cap) est l’une de ces colonies.

La protection des eaux adjacentes aux colonies de reproduction est essentielle pour le rétablissement à long terme de l’espèce. Le manque de nourriture dans ces zones, dû en partie à la concurrence avec la pêche à la senne coulissante (qui utilise un grand filet pour encercler les bancs de poissons), a été directement lié au déclin de la survie des poussins et à l’effondrement continu de la population.

Le procès (mené par les organisations BirdLife South Africa et Southern African Foundation for the Conservation of Coastal Birds) a conclu que la pêche ne pouvait plus être pratiquée dans un rayon de 20 km autour de Robben Island.

Nous sommes des chercheurs spécialistes des manchots, issus de l’université de St Andrews, de l’université d’Exeter, du ministère sud-africain des Forêts, de la Pêche et de l’Environnement, et de BirdLife South Africa.

Nos travaux ont examiné en détail les interactions entre les manchots et les activités de pêche, et peuvent fournir des informations utiles pour orienter la gestion de leurs besoins respectifs.

Chevauchement avec l’industrie de la pêche

Des recherches sur les effets de la pêche sur les populations de manchots ont principalement porté sur des paramètres tels que la quantité de poissons prélevés par la pêche. Mais la technologie permettant de suivre les lieux de pêche et les déplacements des animaux nous permet désormais d’avoir une vision précise à l’échelle spatiale. Nous pouvons voir où et dans quelle mesure la pêche commerciale et les pingouins se chevauchent, ce qui nous aide à identifier les zones qui devraient être protégées.

Nos récentes recherches ont utilisé les données de suivi des manchots des îles Robben et Dassen, dans la province du Cap-Occidental en Afrique du Sud. Nous avons mesuré le chevauchement spatial au niveau de la population entre les manchots et la pêche locale. Une petite partie des manchots a été suivie à l’aide d’appareils GPS, ce qui nous a permis de simuler les déplacements de la majeure partie de la colonie.

Savoir où une grande partie de la population de manchots partage un espace particulier avec des navires de pêche permet de cibler plus facilement les zones à protéger et les périodes où cela est nécessaire. Cela présente des avantages à la fois pour l’industrie de la pêche (en lui permettant de pêcher dans des zones moins importantes pour les manchots) et pour ces derniers (en réduisant la concurrence avec la pêche pendant la saison de reproduction).

Nous avons également développé une nouvelle mesure, l’« intensité du chevauchement », qui permet non seulement de déterminer l’espace partagé par les manchots et les navires de pêche, mais aussi le nombre de manchots concernés. Les mesures traditionnelles du chevauchement spatial se contentent de calculer le pourcentage de zone partagée entre les prédateurs (manchots) et les navires de pêche. Mais cela peut conduire à une sous-estimation considérable du degré réel d’interaction, en particulier lorsque seules quelques zones sont partagées mais que de nombreux animaux les utilisent.

Cela permet de mieux comprendre la pression écologique et la concurrence, ce que le chevauchement de zones seul ne permet pas. Par exemple, cela suggère une concurrence plus forte pour les proies que ne le laissent entendre les mesures de chevauchement spatial. Cette méthode peut non seulement être étendue à d’autres colonies, mais aussi, plus largement, à d’autres espèces et écosystèmes.

Nos résultats montrent que le chevauchement augmente fortement les années où les poissons se font rares. En 2016, une année où les stocks de poissons étaient faibles, environ 20 % des manchots se nourrissaient dans les mêmes zones que les navires de pêche actifs. Cependant, les années où les stocks de poissons étaient plus importants, le chevauchement est tombé à seulement 4 %. Cette tendance indique que la concurrence entre les manchots et la pêche s’intensifie lorsque les proies sont limitées. Le risque est le plus élevé pendant les périodes sensibles telles que l’élevage des poussins, lorsque les adultes doivent se nourrir efficacement pour subvenir aux besoins de leurs petits.

Un nouvel outil pour la gestion des risques

En quantifiant l’intensité du chevauchement au niveau de la population, notre étude offre un nouvel outil puissant pour évaluer les risques écologiques et soutenir la gestion des pêcheries basée sur les écosystèmes. Elle fournit également des conseils pratiques pour la conception de zones marines protégées dynamiques qui répondent aux changements en temps réel dans les interactions prédateurs-proies.

Nos résultats montrent en outre que la nouvelle zone d’interdiction de pêche autour de Robben Island protégera une zone d’alimentation clé au nord-est de la colonie. Cette région était auparavant l’une de celles où le chevauchement entre les manchots et les navires de pêche était le plus important.

Une surveillance continue sera essentielle pour déterminer comment le chevauchement évolue en réponse à la nouvelle interdiction de pêche à la senne coulissante pendant dix ans autour des deux colonies. Des évaluations similaires devraient également être menées sur d’autres sites de reproduction, y compris d’autres îles concernées par l’interdiction. Les zones d’alimentation des manchots et les zones couvertes par les zones d’interdiction de pêche varient d’une colonie à l’autre.

Par ailleurs, au cours des dernières années, des ponts-bascules ont été installés dans certaines colonies (y compris Robben Island) afin de peser les manchots lorsqu’ils partent se nourrir et lorsqu’ils reviennent. Les données recueillies à l’aide de ces grandes balances nous en apprendront davantage sur l’impact des fermetures sur le succès de l’alimentation des manchots.

The Conversation

Jacqui Glencross does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les manchots d’Afrique sont en danger : comment éviter leur extinction – https://theconversation.com/les-manchots-dafrique-sont-en-danger-comment-eviter-leur-extinction-277329