Quand l’école ne protège pas les jeunes queer des violences et discriminations

Source: The Conversation – France in French (3) – By Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux

Le 17 mai est la journée mondiale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie. Une étude française menée auprès de 400 jeunes LGBTQIA+ âgés de 14 à 18 ans documente notamment les discriminations subies durant la scolarité.


L’école est souvent présentée comme un espace d’émancipation, de socialisation et de protection. Pourtant, pour de nombreux jeunes LGBTQIA+ (lesbienne, gay, bisexuel, transgenre, intersexe, asexuel), elle demeure un lieu d’apprentissage… de la peur. Moqueries, insultes, harcèlement, invisibilisation, isolement : les expériences discriminatoires vécues à l’école ont des conséquences profondes sur la santé mentale, les parcours scolaires et la confiance en soi.

Dans l’ouvrage collectif La santé mentale des jeunes queers, que nous avons dirigé, nous avons souhaité replacer ces questions au cœur du débat public. Car avant d’être perçus comme des jeunes fragiles parce qu’influencés par un soi-disant lobby LGBT, ces jeunes LGBTQIA+ sont surtout exposés à des violences spécifiques et répétées.

Une école encore traversée par les violences LGBTphobes

Les discriminations vécues par les jeunes gays, lesbiennes, bi, trans ou non binaires à l’école ne se limitent pas aux agressions physiques. Elles prennent souvent des formes plus diffuses : remarques humiliantes, mises à l’écart, rumeurs, assignations de genre, refus du prénom choisi, insultes quotidiennes ou encore silence des adultes face aux violences.




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Les études européennes montrent l’ampleur du phénomène. Selon l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (2023), 91 % des personnes LGBTQIA+ disent avoir entendu des remarques dégradantes ou observé des comportements négatifs envers des élèves perçus comme LGBT durant leur scolarité. L’Unesco estimait déjà en 2019 que près d’un jeune LGBTQIA+ sur deux en Europe avait subi des intimidations scolaires liées à son orientation sexuelle ou son identité de genre.

Ces violences ne sont pas anecdotiques. Elles s’inscrivent dans un climat scolaire où certaines normes hégémoniques de masculinité, de féminité et d’hétérosexualité restent valorisées. Les élèves qui s’en éloignent deviennent alors des cibles privilégiées de stigmatisation. Les jeunes trans sont particulièrement exposés au sein de la communauté LGBTQIA+.

Dans plusieurs témoignages recueillis lors de notre enquête, menée pour l’association de recherche ARESVI avec le soutien de la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT), les insultes, les rejets et les humiliations scolaires apparaissent comme des expériences fondatrices d’un mal-être durable.

Cette surexposition est statistiquement prouvée. Entre 2024 et 2025, nous avons recueilli plus de 400 réponses de jeunes par questionnaires (entre 14 et 18 ans ; un tiers de garçons gays, un tiers de filles lesbiennes et autant de personnes trans et non-binaires, toutes catégories sociales confondues, dont 30 % vivant en milieu rural). Au total, 24 % des jeunes LGBTQIA+ que nous avons enquêtés ont subi des menaces du fait de leur sexualité et 48 % du fait de leur identité de genre. Si ces données montrent que le collège demeure un espace de moindre violence, elles soulignent que les « coming out » (annonce volontaire et assumée d’une orientation sexuelle, d’une identité de genre) s’effectuent surtout au lycée.




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À ces violences directes s’ajoute un autre phénomène : l’invisibilité. Peu d’enseignants et d’enseignantes ouvertement LGBTQIA+, peu de contenus pédagogiques inclusifs, peu de représentations positives. Le silence institutionnel produit lui aussi des effets. Comme le rappelle la chercheuse Caroline Dayer, « le silence étouffe la possibilité d’exister et de se projeter ». Autrement dit, lorsque les institutions (l’école ou la famille) ne permettent pas d’exprimer une identité (de genre ou de sexualité) cette dernière se vit comme un secret, un tabou ou une honte, et ceci dégrade la santé mentale des minorités de genre et de sexualité.

Quand les discriminations abîment la santé mentale

Si l’on isole les expériences scolaires d’autres phénomènes (comme les discriminations subies au sein des groupes de jeunes du même âge ou de la famille), on remarque que les conséquences psychiques de ces expériences sont massives. Les jeunes LGBTQIA+ présentent davantage de dépression, d’anxiété, d’automutilations et de conduites suicidaires que leurs pairs hétérosexuels.

Les chiffres sont particulièrement préoccupants chez les jeunes trans et non binaires. Ainsi, dans notre enquête, plus d’un jeune LGBTQIA+ sur deux déclarait avoir eu des « idées noires » ou des pensées suicidaires à la suite des discriminations subies. Toujours dans la même enquête, ce chiffre atteint près de 60 % chez les jeunes trans et plus de 63 % chez les jeunes non binaires.

Le concept de « stress minoritaire », développé par le psychologue Ilan Meyer, permet de comprendre ces écarts. Il montre que les difficultés psychiques des minorités sexuelles et de genre ne proviennent pas de leur identité elle-même, mais de l’exposition répétée aux discriminations, au rejet et à l’anticipation constante de violences. Autrement dit : ce n’est pas le fait d’être gay, lesbienne ou trans qui produit la souffrance, mais le fait d’être humilié, invisibilisé, rejeté, voire ostracisé en raison de cette identité.

Ces discriminations, injures ou ostracismes touchent aussi l’estime de soi et les relations sociales. Dans notre enquête, près des deux tiers des répondantes et répondants LGBT déclarent avoir perdu confiance en eux après des expériences discriminatoires à l’école. Un jeune sur cinq déclare avoir cessé certaines activités ou évité des relations sociales.

Des effets durables sur les parcours scolaires

Ces violences ont également des conséquences directes sur les études. Quand l’école devient un espace d’insécurité, certains jeunes développent des stratégies d’évitement : absentéisme, phobie scolaire, décrochage, retrait des interactions sociales. Et là encore, au total, ce sont les jeunes personnes trans qui déclarent des dégradations massives de leurs expériences scolaires (comme le montre le tableau ci-dessous).

Dans notre enquête, près d’un jeune trans sur cinq déclare avoir arrêté l’école ou ses études à la suite des discriminations vécues. Beaucoup évoquent aussi une baisse des résultats scolaires (19 %), des troubles du sommeil (32 %) ou des idéations suicidaires (59 %).

Le climat hostile agit directement sur les capacités d’apprentissage. Les micro-agressions répétées diminuent la motivation, la concentration et le sentiment d’efficacité personnelle. Certains jeunes finissent même par « s’autocensurer » dans leurs choix d’orientation, évitant des filières perçues comme trop masculines, trop normatives ou insuffisamment inclusives. Or, depuis les travaux de Bernard Charlot, nous savons que « L’élève n’apprend que s’il trouve du sens à ce qu’il apprend ». La réussite scolaire dépend fortement du sens que l’élève donne aux apprentissages et à sa trajectoire scolaire. Lorsqu’un élève est orienté dans une voie qu’il n’a pas choisie ou dans laquelle il ne se reconnaît pas, les risques d’échec sont multipliés.

Les conséquences dépassent alors largement le cadre scolaire. Le décrochage, l’isolement et les difficultés psychiques peuvent produire des trajectoires de précarisation durable : difficultés d’insertion professionnelle, vulnérabilités économiques, fragilisation des liens sociaux. Et ceci a des conséquences directes : en moyenne, 22 % des jeunes LGBTQIA+ enquêtés déclarent qu’après leur coming out, au moins une personne de leur famille a rompu avec lui ou elle. Parmi eux, 49 % des personnes déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours de l’année.

Faire de l’école un espace protecteur

Pourtant, l’école peut aussi devenir un facteur de protection majeur. Les recherches montrent que le soutien des adultes, la présence de modèles positifs, les politiques anti-harcèlement ou encore la reconnaissance des identités de genre améliorent significativement la santé mentale des jeunes LGBTQIA+.




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Le problème n’est donc pas l’existence des minorités sexuelles et de genre à l’école. Le problème, ce sont les violences qu’elles continuent d’y subir.

Former la communauté éducative, lutter contre les LGBTphobies, rendre visibles des représentations positives, protéger les élèves trans dans leur parcours scolaire ou encore intégrer réellement les questions de genre et de sexualités dans les politiques éducatives : ces enjeux relèvent aujourd’hui autant de l’éducation que de la santé publique.

Parce qu’une école plus inclusive ne protège pas seulement les jeunes LGBTQIA+, elle améliore le climat scolaire pour tout le monde, il est temps de penser le lien entre école, relations sociales et santé mentale des jeunes LGBTQIA+.

The Conversation

Arnaud Alessandrin a reçu des financements de la DILCRAH

Johanna Dagorn a reçu des financements de la DILCRAH

ref. Quand l’école ne protège pas les jeunes queer des violences et discriminations – https://theconversation.com/quand-lecole-ne-protege-pas-les-jeunes-queer-des-violences-et-discriminations-282593

Bienvenue à Nubri (Népal), où tout le monde sait distiller l’alcool

Source: The Conversation – in French – By Geoff Childs, Professor of Sociocultural Anthropology, Washington University in St. Louis

À Nubri, la distillation fait partie intégrante du mode de vie.
Geoff Childs, Fourni par l’auteur

Imaginez un endroit où chaque foyer possède tout le nécessaire pour distiller de l’alcool, où l’on trinque pour presque toutes les occasions, et où vos impôts — payés en céréales — sont directement versés dans un alambic communautaire.


Bienvenue à Nubri.

Perchée dans le nord du Népal, cette vallée abrite environ 3 000 montagnards bouddhistes d’origine tibétaine. Au cours des trois dernières décennies, j’ai passé beaucoup de temps à Nubri à observer l’interaction entre les tendances démographiques et les changements sociaux. J’étais souvent accompagné d’un collègue ethnomusicologue, Mason Brown, qui étudie les traditions musicales locales. À force de terrain, nous sommes tous deux devenus des amateurs des breuvages maison — le chang et l’arak — que nous avons appris à brasser et à distiller aux côtés de Jhangchuk Sangmo Thakuri, un habitant de Nubri devenu collaborateur de recherche.

D’autres spécialistes des sociétés tibétaines et himalayennes ont souligné l’importance du chang dans les rituels et en tant que catalyseur social. À Nubri, où la population est majoritairement d’origine tibétaine, nous avons découvert par nous-mêmes le rôle essentiel que ces deux boissons jouaient dans le maintien des rituels locaux, l’économie et le développement des relations sociales.

Les bases de la fabrication

Le chang est une boisson fermentée et non gazeuse, à base de maïs, d’orge ou de riz. On ajoute un levain hérité de la cuvée précédente à des céréales bouillies encore tièdes, le tout enfermé dans un récipient avec de l’eau. Selon la température et l’effet recherché, l’attente varie de quelques jours à deux semaines. Le résultat titre entre 3 % et 6 % d’alcool — l’équivalent d’une blonde européenne — et se boit avec ses sédiments, légèrement sucré, légèrement acidulé. Les villageois l’apprécient frais, surtout pendant les travaux des champs.

L’arak, en revanche, exige une distillation d’environ une heure : le moût fermenté passe sur feu nu, la vapeur se condense au contact d’un récipient d’eau froide, et le liquide clair qui s’égoutte atteint 15 % à 25 d’alcool par volume — plus fort qu’un verre de vin mais moins que le whisky. Il est limpide et sec, avec une saveur et une texture en bouche similaires à celles du saké japonais.

Dans la vallée, presque tous les foyers — sauf les plus démunis — possèdent leur propre alambic. Ceux qui n’en ont pas en empruntent un à leurs voisins quand les réserves de grain le permettent.

En enfer… ou vers la gloire ?

Les Tibétains boivent du chang depuis au moins treize siècles. Une légende du VIIᵉ siècle raconte comment des fonctionnaires de la cour furent envoyés par un empereur à la recherche d’un garçon doté de pouvoirs magiques. Lorsqu’ils rencontrèrent un enfant et lui demandèrent où étaient ses parents, il répondait : « Mon père est parti chercher des mots. Ma mère est partie chercher des yeux. » Le père reparut avec du chang, la mère avec du feu. Pourtant, tous les Tibétains ne sont pas buveurs — ils comptent parmi eux des abstinents et des prohibitionnistes. Au XVe siècle, le lama bouddhiste Ngorchen Kunga Zangpo affirmait : « Puisqu’une personne (qui boit) a créé et accumulé le karma d’un fou, son corps finira par se dégrader, et après sa mort, elle renaîtra parmi les êtres infernaux des royaumes inférieurs de l’existence. »

Le message est d’une élégante simplicité : buvez et vous irez en enfer !

Une femme attise le feu sous un grand chaudron
Tsewang Buti, habitant de Nubri, attise le feu sous un alambic.
Geoff Childs, CC BY

Mis à part l’avertissement de Kunga Zangpo, les boissons enivrantes sont depuis longtemps appréciées dans la société nubrienne. Un texte du XVIIIe siècle met en scène Pema Wangdu, un lama de Nubri célèbre pour ses chants sur la réalisation spirituelle. Il raconte qu’un jour, alors qu’il cherchait conseil auprès d’un lama local, il dut lui présenter une offrande ; il alla donc chiper du chang chez lui pendant que les membres de sa famille travaillaient dans les champs. Le maître principal de Pema Wangdu, Pema Döndrub, également originaire de Nubri, décrit une visite dans une vallée voisine au cours de laquelle un fonctionnaire demanda aux villageois locaux d’apporter du chang au lama et à son entourage. Apparemment, ils en apportèrent plus qu’il n’en fallait, car Pema Döndrub rétorqua : « Nous avons gardé le chang savoureux et renvoyé celui qui n’était pas à notre goût. »

Pema Döndrup, lama local et connaisseur de chang.
Geoff Childs

Le chang est également souvent mentionné dans les chansons folkloriques de Nubri, transmises de génération en génération. Dans l’une d’elles, le chanteur se réjouit d’avoir bénéficié de multiples coups de chance : il vit dans un pays civilisé, habite une chambre dorée et possède un élégant poulain ainsi que de nombreux moutons. Affirmant que sa prospérité est méritée, le chanteur ordonne à sa femme : « Ne songe même pas à me donner moins de chang ! »

Une boisson pour toutes les occasions

Aujourd’hui, les Nubriens préfèrent l’arak, plus fort. Lors des rituels bouddhistes, l’arak apporte à certains participants de l’endurance et un peu de légèreté. D’autres, notamment les moines, s’en abstiennent. Ces boissons sont fournies par le biais du système fiscal du temple local. Lorsqu’un couple fonde un nouveau foyer, il contracte un emprunt obligatoire d’environ 100 kilos de céréales auprès du temple du village. Chaque année suivante, ils sont tenus de rembourser un tiers de ce prêt à titre d’intérêts.

Chaque rituel est associé à un « document de prêt » qui précise quel pourcentage du remboursement annuel d’un foyer est utilisé pour financer cet événement. Ce système garantit l’acquisition d’une quantité considérable de la récolte afin qu’elle puisse être fermentée puis transformée dans les alambics du temple.

Un document associé intitulé « Règles établies par les monastères » précise quand, en quelle quantité et à qui l’arak doit être distribué tout au long du rituel. Chaque moment de distribution porte un nom. Il y a le « chang de la connexion » qui honore le premier rassemblement propice des participants au rituel, le « chang du commencement » pour marquer le début de chaque journée, et le « chang du coucher » pour la fin de chaque journée.

Lors d’une offrande aux divinités, on sert aux participants le « chang de la victoire », qui exprime le souhait que leurs supplications soient exaucées, et le « chang de la bonne fortune », en prévision de résultats positifs.

Trois personnes utilisent des spatules en bois pour remuer du riz
Mason Brown, Jhangchuk Sangmo (à droite) et sa mère, Tsewang Buti, mélangent une culture de démarrage avec du riz bouilli.
Geoff Childs, CC BY

Une dernière anecdote pour la route

En mai 2023, nous avons quitté Nubri après avoir mené à bien un long séjour de recherche. Dorje Dundul, un vieil ami, nous a accompagnés jusqu’à un édifice religieux marquant la limite extérieure de son village. Du fond de sa tunique, il a sorti une flasque remplie d’arak, y a plongé la tige d’une plante médicinale tout en récitant des prières, puis a aspergé des gouttelettes aux quatre coins du monde en guise d’offrande pour assurer notre bon voyage.

Ensuite, il nous a tendu la flasque en nous exhortant : « Chö, chö » (« Buvez, buvez »). Nous avons chacun pris une longue gorgée de ce liquide réchauffant. Il a ensuite rebouché la gourde, l’a glissée dans la poche latérale de notre sac à dos et a dit : « C’est du lamchang (bière de route). Bon voyage. » Au cours de la descente éprouvante vers les plaines, ce cadeau d’adieu nous a redonné des forces tout en nous rappelant sans cesse l’attention que Dorje portait à notre bien-être. « Un dernier verre avant de partir » n’avait jamais été aussi bon.


L’ethnomusicologue Mason Brown et la chercheuse nubri Jhangchuk Sangmo Thakuri ont contribué à cet article.

The Conversation

Geoff Childs a reçu des financements de la National Science Foundation.

ref. Bienvenue à Nubri (Népal), où tout le monde sait distiller l’alcool – https://theconversation.com/bienvenue-a-nubri-nepal-ou-tout-le-monde-sait-distiller-lalcool-282617

The Mediterranean sea is capable of generating hurricanes and climate change will make them worse

Source: The Conversation – France in French (2) – By Emmanouil Flaounas, Senior researcher in atmosphere and climate sciences, Swiss Federal Institute of Technology Zurich

Tropical-like cyclone Ianos crosses the Ionian Sea and approaches Greece on September 17th, 2020. contains modified Copernicus Sentinel data (2020), processed by ESA, CC BY-SA

In March 2026, a tropical-like cyclone named ‘Jolina’ produced significant damage across North Africa. In 2020 and 2023, storms Ianos and Daniel both caused severe damage in Greece, and the latter triggered a humanitarian disaster in the city of Derna, Libya, where thousands were declared dead or missing.

These tropical-like cyclones occur in a non-tropical region. They are known as ‘medicanes’ – a portmanteau of Mediterranean and hurricanes.

As any major storm, medicanes know no borders. Their impacts spread across multiple countries as they sweep across the Mediterranean coast, one of the world’s most densely populated and vulnerable regions (the total population of Mediterranean countries in 2020 was about 540 million people, around one-third of them living in coastal areas).

Rising sea temperatures due to climate change increase the reservoir of energy these storms can feed on. More research on this phenomenon, which couples atmospheric and oceanic effects, is urgently needed in order to improve early warning systems and the preparedness of populations, in terms of civil protection and regarding how we would affront a catastrophic event that might exceed our ability to prepare for them.

Medicanes: rare and devastating hurricanes in the Mediterranean

One of the earliest research papers on the subject, in 1983, opened with the sentence: “At times, Mother Nature does her best to deceive us”, accompanied by a satellite image of a cyclone displaying a well-organised spiral cloud structure and a cloudless eye at its centre, strikingly similar to those that habitually occur in the tropics. The opening line implies what a surprise it would be to encounter such an impressive and counterintuitive occurence of a tropical-like storm structure in the Mediterranean.

Since then, significant progress has been made in understanding medicanes through international scientific collaboration.

In 2025, a collective research effort produced a formal definition of this once counterintuitive phenomenon.

Jolina medicane progresses towards Libya through the Mediterranean sea in March 2026. The eye of the storm is calculated in near-real time and shown as a red dot. Source : Eumetsat/CNR-ISAC/ESA Medicanes Project

In short, medicanes share important physical characteristics with tropical cyclones, but are not identical to them. Flooding from intense and widespread precipitation are their most dangerous hazard, often extending well beyond the cyclone’s centre and covering areas of country-wide extent. But what is even more critical to retain is the very strong winds close to their centre, which make their track and landfall location highly relevant to impacts from windstorms and storm surges.

Events that meet this formal definition occur on average less than three times per year. This limited frequency means our statistical record is still too small to draw firm conclusions about preferred locations of occurrence.

How does climate change affect hurricane risk in the Mediterranean

The question of what climate change holds in store for medicanes does not have a reassuring answer.

Recent advances point to sea surface temperature as a key factor in storm intensification: a warmer sea drives greater evaporation and stronger heat fluxes into the atmosphere, providing the energy needed to develop and intensify a medicane. According to the Copernicus Climate Change Service Atlas, the Mediterranean warmed by approximately 0.4°C per decade during the 1990–2020 period, a clear and accelerating trend.

While such a figure may seem small in everyday terms, its physical implications are far from negligible. Indeed, an increase of just 1–2°C can produce significantly higher wind speeds and precipitation rates. Moreover, the figure above represents a basin-wide average (i.e. for the whole Mediterranean Sea); locally, during individual medicane events, sea surface temperatures of 2°C or more above normal have already been recorded.

A recent study demonstrating links between the intensity of a Mediterranean medicane and climate change appeared in 2022 and focused on the storm “Apollo”, showed that warmer sea surface temperatures and a warmer atmosphere increased moisture availability and heavy rainfall over Sicily.

Later analyses of Daniel also found that extreme precipitation over the eastern Mediterranean and Libya was intensified by climate change.

More broadly, recent research indicates that the most robust signal for Mediterranean cyclones concerns rainfall, with clearer increases in precipitation than in wind intensity. Wind changes can also be detected in some events. Today, climameter.org, an international consortium which rapid attribution studies with a peer-reviewed protocol, monitors medicanes and Mediterranean cyclones through rapid attribution studies of emerging extremes.

New methods to monitor and better understand medicanes are urgently needed

Collaborative research between the scientific community and civil protection agencies has been central to developing early warning systems and improving preparedness.

One such effort is the MEDICANES project of the European Space Agency, some of the research is being applied as we write to the latest medicane Jolina.

Ultimately, however, efficient adaptation requires better climate prediction models and therefore more reliable and accurate estimation of extremes caused by cyclones. This can be only achieved through scientific research. An end-to-end approach that translates research findings into actionable information for climate adaptation and civil protection is both timely and essential, including for example infrastructure resilience planning and early warning systems to reduce vulnerability and socioeconomic impacts.


The AXA science philanthropy is now part of the AXA Foundation for Human Progress, which brings together the commitments of AXA Group and Mutuelles d’Assurances in the fields of Science, Nature, Solidarity, and Culture. Before 2025, the global science philanthropy was held by the AXA Research Fund, which has supported over 750 projects around the world since its inception back in 2007. To learn more, visit Axa Foundation for Human Progress.

The Conversation

Emmanouil Flaounas a reçu des financements de l’Agence Spatiale Européenne (MEDICANES project with Contract No. 4000144111/23/I-KE).

Davide Faranda a reçu des financements de ANR et ERC (Horizon)

ref. The Mediterranean sea is capable of generating hurricanes and climate change will make them worse – https://theconversation.com/the-mediterranean-sea-is-capable-of-generating-hurricanes-and-climate-change-will-make-them-worse-281182

Pourquoi les entreprises privilégient les « faux bons leaders »

Source: The Conversation – in French – By Imran Mir, PhD Candidate in Education, University of Glasgow

L’aisance à l’oral est souvent survalorisée quand il s’agit de choisir les salariés qui bénéficieront d’une promotion. Pressmaster/Shutterstock

Dans de nombreuses entreprises, le leadership se confond encore avec le charisme. Une erreur de diagnostic qui peut fragiliser les équipes, freiner la performance et décourager les talents.


Beaucoup ont déjà travaillé sous les ordres d’un manager qui paraît sûr de lui, éloquent et omniprésent – mais qui peine à diriger efficacement son équipe. Les collaborateurs se démobilisent, la prise de décision ralentit et la performance recule. Et pourtant, ces mêmes profils continuent souvent de gravir les échelons.

Ce phénomène n’a rien d’exceptionnel. Dans de nombreuses organisations, le potentiel de leadership est évalué à partir de signaux faciles à observer – comme la confiance en soi, le charisme ou l’aisance à l’oral – plutôt qu’à partir des qualités qui permettent réellement de faire fonctionner une équipe.

Cela crée un problème durable. Les organisations promeuvent des personnes qui ont l’apparence de leaders plutôt que celles qui démontrent réellement les compétences nécessaires pour diriger.

L’importance des signaux visibles

Les décisions de promotion sont souvent prises dans l’incertitude. Les supérieurs hiérarchiques ne disposent pas toujours des informations nécessaires pour évaluer avec précision les capacités de leadership d’un candidat. Ils se rabattent donc sur des signaux visibles.

Ces signaux reposent généralement sur la manière dont une personne s’exprime en réunion, présente ses idées ou interagit avec la direction et les parties prenantes. Ceux qui affichent assurance et autorité dans leur communication sont plus facilement perçus comme prêts à exercer des fonctions de leadership.

Mais ces signaux peuvent être trompeurs. Dans le cadre de mes recherches doctorales en cours sur le leadership inclusif, j’ai constaté que l’efficacité d’un leader tient moins à sa visibilité qu’à sa capacité à soutenir et à faire progresser son équipe.

Des travaux ont montré que les personnes qui adoptent une posture d’autorité et affichent de la confiance en elles peuvent être perçues par le management comme plus compétentes et prêtes à diriger, même lorsque les indicateurs objectifs de performance ne confirment pas cette impression.

D’autres recherches ont même montré que des traits comme le narcissisme peuvent augmenter les chances d’accéder à des postes de direction – alors même que ces qualités ne prédisent pas l’efficacité en matière de leadership.

Lorsqu’ils évaluent leurs collaborateurs, les managers ont tendance à confondre la confiance en soi et la compétence. De vastes études sur la personnalité et le leadership montrent que les personnes présentant des traits comme l’extraversion sont plus susceptibles d’accéder à des postes de direction. Mais, là encore, ces caractéristiques ne sont pas toujours de bons indicateurs de l’efficacité réelle dans la fonction.

Les qualités qui comptent vraiment

Si la confiance en soi et le charisme peuvent jouer un rôle dans le leadership, elles n’en sont pas les moteurs principaux. Des travaux de recherche montrent que d’autres compétences sont souvent plus déterminantes. Il s’agit notamment du jugement, de la capacité à faire grandir les autres, de l’intelligence émotionnelle ou encore de l’aptitude à créer un environnement où les employés se sentent reconnus. Concrètement, cela peut se traduire par la liberté de proposer des idées ou de soulever des problèmes sans crainte.

Les équipes sont plus performantes lorsque les salariés se sentent valorisés dans leur travail. Et la possibilité de partager des idées ouvertement, ou d’admettre ses erreurs sans peur, constitue également un facteur clé dans la construction d’équipes solides.

Des études sur l’intelligence émotionnelle suggèrent que les leaders qui font preuve d’empathie et d’une bonne compréhension des relations interpersonnelles sont souvent mieux à même d’instaurer la confiance et de maintenir un haut niveau de performance au sein de leur équipe. La véritable mesure du leadership se reflète ainsi davantage dans la performance collective et les résultats obtenus que dans le charisme ou la visibilité d’un individu.

Ces compétences restent toutefois difficiles à évaluer lors des processus de promotion. Elles se construisent progressivement avec l’expérience et s’expriment surtout dans les interactions du quotidien, plutôt que dans des moments très visibles comme les présentations ou les réunions. Résultat : les organisations peuvent passer à côté de profils à fort potentiel de leadership – simplement parce que leurs contributions sont moins visibles.

Promouvoir les mauvais profils de leadership peut avoir des conséquences importantes. Lorsque les organisations valorisent la visibilité plutôt que les compétences réelles, elles risquent d’installer une culture où l’auto-promotion prend le pas sur la collaboration. Les équipes deviennent alors plus réticentes à remettre en question les décisions ou à proposer des points de vue nouveaux, surtout si les dirigeants affichent de l’assurance sans être ouverts aux retours.

Des conséquences sur la performance

À terme, cela peut fragiliser la prise de décision, réduire l’engagement des salariés et accroître le turnover. De vastes méta-analyses montrent d’ailleurs des liens étroits entre le comportement des managers, l’engagement de leurs équipes et les performances de l’entreprise (mesurées notamment par la productivité ou la satisfaction des clients).

Les systèmes de promotion qui privilégient la confiance en soi et la visibilité peuvent aussi uniformiser les équipes dirigeantes. Les personnes qui communiquent différemment ou qui sont moins enclines à mettre en avant leurs réussites risquent d’être écartées, même si elles disposent de solides compétences de leadership. Résultat : des équipes de direction qui manquent de diversité dans les façons de penser et les parcours, parce que les mêmes traits et styles de communication sont continuellement valorisés.

Si les organisations veulent progresser, elles doivent dépasser ces signaux les plus visibles du potentiel de leadership. Elles peuvent, par exemple, s’appuyer davantage sur des éléments concrets montrant comment les individus soutiennent et font grandir leurs équipes avant même d’occuper des fonctions managériales : leur capacité à accompagner des collègues, à créer une dynamique collective ou à faire face aux difficultés avec les autres.

Dépasser les stéréotypes

Les organisations peuvent recueillir des retours plus larges sur les profils à potentiel, notamment auprès des pairs ou via des évaluations collectives. Cela permet d’obtenir une vision plus fidèle de la manière dont une personne exerce concrètement le leadership.

Les programmes de développement du leadership peuvent également aider à mieux repérer des profils aux compétences solides, mais qui ne correspondent pas forcément aux stéréotypes traditionnels du leader.

Les environnements de travail deviennent de plus en plus complexes, avec le développement du télétravail et l’adoption rapide de l’intelligence artificielle qui transforment l’organisation et le management des équipes. Les dirigeants doivent s’adapter à ces évolutions tout en pilotant des collectifs de plus en plus divers. Dans ce contexte, la capacité à écouter, à collaborer et à soutenir les collaborateurs peut s’avérer bien plus déterminante que le simple fait d’afficher de l’assurance.

The Conversation

Imran Mir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les entreprises privilégient les « faux bons leaders » – https://theconversation.com/pourquoi-les-entreprises-privilegient-les-faux-bons-leaders-281263

Pourquoi les introductions en Bourse de SpaceX et d’OpenAI ont peu de chances d’offrir des rendements fulgurants

Source: The Conversation – in French – By Brad Badertscher, Professor of Accountancy, University of Notre Dame

L’espoir d’atteindre des rendements très forts avec l’introduction de SpaceX en bourse ne résiste pas à l’examen fait par ces chercheurs de 1000 IPO au XXI<sup>e</sup> siècle. SpaceX, CC BY

Entrer en Bourse n’est plus forcément le début d’une croissance fulgurante : c’est souvent le moment choisi par les premiers investisseurs pour encaisser leurs gains.


Elon Musk et sa société SpaceX devraient prochainement entrer en Bourse dans ce qui pourrait être la plus importante introduction en Bourse (Initial public offering ou IPO) de l’histoire. Mais mes nouvelles recherches suggèrent que les investisseurs qui achèteront des actions de l’entreprise ont peu de chances de connaître la croissance fulgurante observée lors de certaines IPO passées.

Le constructeur de fusées et de satellites, qui a déposé confidentiellement son dossier d’introduction en Bourse le 1er avril 2026, prévoirait de lever jusqu’à 75 milliards de dollars, ce qui lui donnerait une valorisation d’environ 1 750 milliards de dollars.

SpaceX n’est pas la seule entreprise très médiatisée attendue en Bourse cette année. Les sociétés spécialisées dans l’intelligence artificielle OpenAI et Anthropic devraient elles aussi être introduites dans les prochains mois lors d’introductions en bourse de grande ampleur.

Des commissions importantes pour les banques

Pour Wall Street, cela signifie des opérations spectaculaires, assorties de commissions importantes pour les banques impliquées. Pour les premiers investisseurs et les dirigeants, cela peut se traduire par des gains colossaux. Pour les investisseurs particuliers, en revanche, la question est de savoir si l’introduction en Bourse d’une entreprise très en vue constitue réellement une opportunité d’investissement.

Que signifie concrètement le fait pour une entreprise d’« entrer en Bourse » ?

Pendant des décennies, une introduction en Bourse marquait le moment où les investisseurs ordinaires pouvaient entrer au capital d’une entreprise en forte croissance et participer à son expansion future. Aujourd’hui, ce moment survient souvent beaucoup plus tard dans la vie de l’entreprise – une fois qu’une grande partie de cette croissance spectaculaire a déjà eu lieu, à l’abri des regards.

Je travaille sur l’information financière, la rémunération des dirigeants et les introductions en Bourse. Dans une étude récente portant sur près de 1 000 IPO (introduction en bourse) américaines, menée entre 2007 et 2022, mes co-auteurs et moi avons analysé ce qui se passe dans la période charnière juste avant et juste après l’entrée en Bourse des entreprises. Nos résultats suggèrent que l’IPO contemporaine représente de plus en plus une opportunité pour les initiés et les dirigeants d’encaisser leurs gains – plutôt que le début d’une création de valeur pour les investisseurs publics.

Les introductions finançaient autrefois la croissance

Une introduction en Bourse correspond au moment où une entreprise privée vend ses actions au public pour la première fois. Traditionnellement, les IPO permettaient à de jeunes entreprises en manque de liquidités de lever des fonds pour se développer. Les investisseurs apportaient du capital et participaient ainsi à la possible réussite future. De nombreuses entreprises devenues emblématiques – comme Amazon et Apple – sont entrées en Bourse très tôt dans leur cycle de vie. Une grande partie de leur croissance spectaculaire s’est produite après leur introduction.

Ce modèle a changé. Les recherches montrent que le nombre d’entreprises cotées aux États-Unis a fortement diminué depuis la fin des années 1990. Dans le même temps, les financements privés, issus du capital-risque et du capital-investissement, se sont fortement développés. Dans nos travaux, nous montrons que l’âge moyen des entreprises au moment de leur introduction en Bourse a plus que doublé, passant d’environ quatre ans au début des années 2000 à près de dix ans en 2025. Les entreprises peuvent désormais lever des milliards de dollars sans aller en bourse. Elles n’ont plus besoin des marchés publics aussi tôt qu’auparavant.

Ce que nous avons observé sur près de 1 000 IPO

Notre recherche porte sur ce que les régulateurs et les praticiens appellent les « cheap stock ».

Il s’agit d’options d’achat d’actions attribuées aux dirigeants avant une introduction en Bourse, à un prix très inférieur à celui de l’introduction. Ces options donnent le droit d’acheter ultérieurement des actions à un prix fixé à l’avance. Si le prix d’introduction est bien plus élevé, ces options deviennent immédiatement très lucratives.

Par exemple, imaginons que vous soyez PDG d’une entreprise sur le point d’entrer en Bourse. Vous avez reçu des options vous permettant d’acheter 10 000 actions à 2 dollars chacune. Si le prix d’introduction est fixé à 20 dollars, vous pouvez acheter ces actions à 2 dollars puis les revendre immédiatement autour de 20 dollars, réalisant ainsi un gain de 180 000 dollars.

Nous avons analysé près de 1 000 introductions entre 2007 et 2022. En moyenne, le prix d’introduction était 5,7 fois supérieur au prix d’exercice des options attribuées l’année précédant l’IPO.

En termes simples, les dirigeants détenaient souvent des options dont la valeur s’envolait dès l’introduction en Bourse. Une partie de cet écart peut refléter une croissance réelle de l’entreprise ou le fait que les actions privées sont moins liquides – c’est-à-dire plus difficiles à vendre – que les actions cotées en bourse. Mais même en tenant compte de ces facteurs, l’écart reste important.

Cela a des conséquences pour les futurs actionnaires, c’est-à-dire ceux qui achètent des actions après l’IPO : une part substantielle de la valeur a déjà été captée par les initiés avant même l’entrée des investisseurs publics.

Des incitations à entrer en Bourse

Nous avons également identifié des schémas récurrents dans les cas où les entreprises accordaient des options fortement décotées. Les sociétés soutenues par du capital-risque et des investisseurs institutionnels privés présentaient plus souvent des écarts importants entre le prix des options et le prix d’introduction. Cela renforce une explication assez simple.

Certains investisseurs précoces recherchent de la liquidité, c’est-à-dire la possibilité de transformer facilement leurs investissements en argent. Accorder aux dirigeants des options qui prennent beaucoup de valeur au moment de l’IPO peut les inciter à mener l’opération à son terme. Dans cette logique, l’introduction en Bourse devient souvent un événement de liquidité – un moyen pour les initiés d’encaisser leurs gains.

Cela n’implique pas nécessairement un comportement problématique, mais cela suggère que l’introduction en Bourse reflète désormais souvent le moment choisi par les initiés pour sortir – plutôt qu’une simple opportunité de croissance pour les investisseurs publics.

Ce qui se passe après l’IPO

L’histoire ne s’arrête pas le jour de l’introduction en Bourse. Nos recherches montrent que les entreprises ayant accordé davantage de « cheap stock » investissent moins, après leur entrée en Bourse, dans les dépenses d’investissement et la recherche et développement. Ces options très avantageuses réduisent les incitations à prendre des risques, ce qui peut, à terme, peser sur les perspectives financières de l’entreprise.

Des dirigeants qui détiennent déjà des options très valorisées peuvent privilégier une croissance stable plutôt qu’une expansion plus agressive. Or, risque et rendement étant liés, les entreprises qui prennent moins de risques ont tendance à croître plus lentement, ce qui signifie que les futurs actionnaires pourraient enregistrer des gains plus modestes.

Nos résultats étayent cette hypothèse : nous avons constaté que les entreprises ayant accordé davantage de « cheap stock » enregistrent des rendements boursiers plus faibles sur le long terme après leur introduction en Bourse. C’est un point crucial pour les nouveaux investisseurs, qui ne s’attendent pas seulement à une croissance exponentielle après l’IPO, mais aussi à de bonnes performances boursières dans la durée.

Pour les investisseurs publics, la conclusion est simple : une grande partie de la croissance spectaculaire de la valeur des entreprises se produit désormais lorsqu’elles sont encore privées.

The Conversation

Brad Badertscher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les introductions en Bourse de SpaceX et d’OpenAI ont peu de chances d’offrir des rendements fulgurants – https://theconversation.com/pourquoi-les-introductions-en-bourse-de-spacex-et-dopenai-ont-peu-de-chances-doffrir-des-rendements-fulgurants-281262

Bienvenue à Nubri, où tout le monde sait distiller l’alcool

Source: The Conversation – in French – By Geoff Childs, Professor of Sociocultural Anthropology, Washington University in St. Louis

La distillation fait partie intégrante du mode de vie à Nubri, au Népal. Geoff Childs, CC BY

Imaginez un endroit où chaque foyer possède tout le nécessaire pour distiller de l’alcool, où l’on trinque pour presque toutes les occasions, et où vos impôts – payés en céréales – sont directement versés dans un alambic communautaire.


Bienvenue à Nubri.

Perchée dans le nord du Népal, cette vallée abrite environ 3 000 montagnards bouddhistes d’origine tibétaine. Au cours des trois dernières décennies, j’ai passé beaucoup de temps à Nubri à observer l’interaction entre les tendances démographiques et les changements sociaux. J’étais souvent accompagné d’un collègue ethnomusicologue, Mason Brown, qui étudie les traditions musicales locales. À force de terrain, nous sommes tous deux devenus des amateurs des breuvages maison – le chang et l’arak – que nous avons appris à brasser et à distiller aux côtés de Jhangchuk Sangmo Thakuri, un habitant de Nubri devenu collaborateur de recherche.

D’autres spécialistes des sociétés tibétaines et himalayennes ont souligné l’importance du chang dans les rituels et en tant que catalyseur social. À Nubri, où la population est majoritairement d’origine tibétaine, nous avons découvert par nous-mêmes le rôle essentiel que ces deux boissons jouaient dans le maintien des rituels locaux, l’économie et le développement des relations sociales.

Les bases de la fabrication

Le chang est une boisson fermentée et non gazeuse, à base de maïs, d’orge ou de riz. On ajoute un levain hérité de la cuvée précédente à des céréales bouillies encore tièdes, le tout enfermé dans un récipient avec de l’eau. Selon la température et l’effet recherché, l’attente varie de quelques jours à deux semaines. Le résultat titre entre 3% et 6% d’alcool – l’équivalent d’une blonde européenne – et se boit avec ses sédiments, légèrement sucré, légèrement acidulé. Les villageois l’apprécie frais, surtout pendant les travaux des champs.

L’arak, en revanche, exige une distillation d’environ une heure : le moût fermenté passe sur feu nu, la vapeur se condense au contact d’un récipient d’eau froide, et le liquide clair qui s’égoutte atteint 15% à 25 d’alcool par volume – plus fort qu’un verre de vin mais moins que le whisky. Il est limpide et sec, avec une saveur et une texture en bouche similaires à celles du saké japonais.

Dans la vallée, presque tous les foyers – sauf les plus démunis – possèdent leur propre alambic. Ceux qui n’en ont pas en empruntent un à leurs voisins quand les réserves de grain le permettent.

En enfer… ou vers la gloire ?

Les Tibétains boivent du chang depuis au moins treize siècles. Une légende du VIIe siècle raconte comment des fonctionnaires de la cour furent envoyés par un empereur à la recherche d’un garçon doté de pouvoirs magiques. Lorsqu’ils rencontrèrent un enfant et lui demandèrent où étaient ses parents, il répondait : « Mon père est parti chercher des mots. Ma mère est partie chercher des yeux. » Le père réparut avec du chang, la mère avec du feu. Pourtant, tous les Tibétains ne sont pas buveurs – ils comptent parmi eux des abstinents et des prohibitionnistes. Au XVe siècle, le lama bouddhiste Ngorchen Kunga Zangpo affirmait : « Puisqu’une personne (qui boit) a créé et accumulé le karma d’un fou, son corps finira par se dégrader, et après sa mort, elle renaîtra parmi les êtres infernaux des royaumes inférieurs de l’existence. »

Le message est d’une élégante simplicité : buvez et vous irez en enfer !

Une femme attise le feu sous un grand chaudron.
Tsewang Buti, habitant de Nubri, attise le feu sous un alambic.
Geoff Childs, CC BY

Mis à part l’avertissement de Kunga Zangpo, les boissons enivrantes sont depuis longtemps appréciées dans la société nubrienne. Un texte du XVIIIe siècle met en scène Pema Wangdu, un lama de Nubri célèbre pour ses chants sur la réalisation spirituelle. Il raconte qu’un jour, alors qu’il cherchait conseil auprès d’un lama local, il dut lui présenter une offrande ; il alla donc chiper du chang chez lui pendant que les membres de sa famille travaillaient dans les champs. Le maître principal de Pema Wangdu, Pema Döndrub, également originaire de Nubri, décrit une visite dans une vallée voisine au cours de laquelle un fonctionnaire demanda aux villageois locaux d’apporter du chang au lama et à son entourage. Apparemment, ils en apportèrent plus qu’il n’en fallait, car Pema Döndrub rétorqua : « Nous avons gardé le chang savoureux et renvoyé celui qui n’était pas à notre goût. »

Pema Döndrup, lama local et connaisseur de chang.
Geoff Childs

Le chang est également souvent mentionné dans les chansons folkloriques de Nubri, transmises de génération en génération. Dans l’une d’elles, le chanteur se réjouit d’avoir bénéficié de multiples coups de chance : il vit dans un pays civilisé, habite une chambre dorée et possède un élégant poulain ainsi que de nombreux moutons. Affirmant que sa prospérité est méritée, le chanteur ordonne à sa femme : « Ne songe même pas à me donner moins de chang ! »

Une boisson pour toutes les occasions

Aujourd’hui, les Nubriens préfèrent l’arak, plus fort. Lors des rituels bouddhistes, l’arak apporte à certains participants de l’endurance et un peu de légèreté. D’autres, notamment les moines, s’en abstiennent. Ces boissons sont fournies par le biais du système fiscal du temple local. Lorsqu’un couple fonde un nouveau foyer, il contracte un emprunt obligatoire d’environ 100 kilos de céréales auprès du temple du village. Chaque année suivante, ils sont tenus de rembourser un tiers de ce prêt à titre d’intérêts.

Chaque rituel est associé à un « document de prêt » qui précise quel pourcentage du remboursement annuel d’un foyer est utilisé pour financer cet événement. Ce système garantit l’acquisition d’une quantité considérable de la récolte afin qu’elle puisse être fermentée puis transformée dans les alambics du temple.

Un document associé intitulé « Règles (établies par) les monastères » précise quand, en quelle quantité et à qui l’arak doit être distribué tout au long du rituel. Chaque moment de distribution porte un nom. Il y a le « chang de la connexion » qui honore le premier rassemblement propice des participants au rituel, le « chang du commencement » pour marquer le début de chaque journée, et le « chang du coucher » pour la fin de chaque journée.

Lors d’une offrande aux divinités, on sert aux participants le « chang de la victoire », qui exprime le souhait que leurs supplications soient exaucées, et le « chang de la bonne fortune », en prévision de résultats positifs.

Trois personnes utilisent des spatules en bois pour remuer du riz.
Mason Brown, Jhangchuk Sangmo (à droite) et sa mère, Tsewang Buti, mélangent une culture de démarrage avec du riz bouilli.
Geoff Childs, CC BY

Une dernière anecdote pour la route

En mai 2023, nous avons quitté Nubri après avoir mené à bien un long séjour de recherche. Dorje Dundul, un vieil ami, nous a accompagnés jusqu’à un édifice religieux marquant la limite extérieure de son village. Du fond de sa tunique, il a sorti une flasque remplie d’arak, y a plongé la tige d’une plante médicinale tout en récitant des prières, puis a aspergé des gouttelettes aux quatre coins du monde en guise d’offrande pour assurer notre bon voyage.

Ensuite, il nous a tendu la flasque en nous exhortant : « Chö, chö » (« Buvez, buvez »). Nous avons chacun pris une longue gorgée de ce liquide réchauffant. Il a ensuite rebouché la gourde, l’a glissée dans la poche latérale de notre sac à dos et a dit : « C’est du lamchang (bière de route). Bon voyage. » Au cours de la descente éprouvante vers les plaines, ce cadeau d’adieu nous a redonné des forces tout en nous rappelant sans cesse l’attention que Dorje portait à notre bien-être. « Un dernier verre avant de partir » n’avait jamais été aussi bon.

L’ethnomusicologue Mason Brown et la chercheuse nubri Jhangchuk Sangmo Thakuri ont contribué à cet article.

The Conversation

Geoff Childs a reçu des financements de la National Science Foundation.

ref. Bienvenue à Nubri, où tout le monde sait distiller l’alcool – https://theconversation.com/bienvenue-a-nubri-ou-tout-le-monde-sait-distiller-lalcool-282617

Comment des arbres africains ont conquis les forêts d’Asie du Sud-Est

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Gentis, Docteur en Paléobotanique, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Les Dipterocarpaceae sont une famille d’arbres emblématiques d’Asie du Sud-Est qui dominent les canopées et servent souvent de refuge aux orangs-outans. Leur origine a longtemps été mystérieuse, jusqu’à ce que l’étude approfondie des fossiles, mêlée à celle de la tectonique des plaques et des données génétiques ait révélé leur provenance africaine. Mais alors comment ces arbres ont-ils pu arriver jusqu’en Asie ?


Les forêts d’Asie du Sud-Est figurent parmi les écosystèmes les plus riches de la planète : sur à peine 3 % des terres émergées, elles abritent plus de 20 % des espèces végétales connues, dont une grande partie est endémique, c’est-à-dire présente nulle part ailleurs. Parmi leurs habitants les plus spectaculaires figurent les Dipterocarpaceae, une famille d’arbres tropicaux aux fruits ailés (d’où leur nom, du grec di « deux », pteron « aile » et karpós « fruit ») qui peuvent atteindre près de 100 mètres de hauteur, soit l’équivalent d’un immeuble de 30 étages.

Ces géants se distinguent par leur architecture caractéristique avec des branches étagées en forme de chou-fleur, et dominent jusqu’à 80 % de la canopée. Certains individus évitent tout contact avec les branches de leurs voisins, un phénomène appelé « timidité des cimes ».

La timidité des cimes est ici observée sur des individus cultivés de _Dryobalanops aromatica_, espèce exploitée pour la résine de grande valeur qu’elle produit. Les arbres photographiés ont le même âge et la même taille, ce qui favorise le fait que les branches soient à la même hauteur et rend ainsi bien visible le phénomène.
La timidité des cimes est ici observée sur des individus cultivés de Dryobalanops aromatica, espèce exploitée pour la résine de grande valeur qu’elle produit. Les arbres photographiés ont le même âge et la même taille, ce qui favorise le fait que les branches soient à la même hauteur et rend ainsi bien visible le phénomène.
Patrice78500, CC BY

Au-delà de leur allure impressionnante, ils jouent un rôle écologique majeur : ils structurent la forêt et conditionnent l’existence de nombreuses autres espèces, en fournissant par exemple le gîte aux emblématiques orangs-outangs ou une source de nourriture abondante pour les insectes avec leurs fruits.

Mais un des aspects les plus surprenants tient sans doute à leur origine : ces arbres emblématiques d’Asie du Sud-Est viendraient en réalité d’Afrique. Alors, comment expliquer la présence de groupes africains sur un autre continent ?

À première vue, rien ne prédestinait les Dipterocarpaceae à un tel voyage : leurs graines doivent germer rapidement et toute virée maritime est à proscrire, l’eau salée étant fatale à l’embryon.

Pour comprendre leur histoire, il faut donc changer d’échelle : quitter celle de l’espace, pour entrer dans celle du temps, et remonter plusieurs dizaines de millions d’années.

Comment retrace-t-on l’historique des groupes de plantes ?

C’est ce que tâche de faire la biogéographie, soit la discipline qui étudie la répartition des êtres vivants dans l’espace et au cours du temps. Pour reconstituer l’histoire évolutive d’un groupe, les scientifiques croisent plusieurs sources d’informations.

Les relations de parenté entre espèces, appelées phylogénies, sont établies à partir de données génétiques et de caractères morphologiques (principalement des fleurs et des fruits). À partir des phylogénies il est possible de formuler des hypothèses sur les aires d’origine des organismes.

Celles-ci sont ensuite confrontées au registre fossile, c’est-à-dire l’ensemble des fossiles connus et répertoriés, qui fournit des preuves directes de la présence passée de ces organismes. Les fossiles utilisés peuvent être très variés : bois pétrifiés, feuilles, fruits ou encore grains de pollen. Ces derniers sont particulièrement précieux, car ils se conservent bien dans les sédiments. Les fossiles sont datés, notamment par des méthodes radiométriques et identifiés en s’appuyant sur des outils d’imagerie allant de la microscopie classique à la tomographie à rayons X, permettant d’observer des structures anatomiques fines.

Il faut enfin tenir compte de la tectonique des plaques : au fil des temps géologiques, les continents se sont déplacés, si bien que les coordonnées géographiques d’un fossile ne correspondent pas nécessairement à son emplacement d’origine, au moment où l’organisme vivait. C’est en combinant toutes ces informations que l’on peut reconstruire la répartition des végétaux à tout instant de l’histoire et ainsi suivre leur évolution.

Les fossiles sont les meilleures preuves empiriques

Dans le cas des Dipterocarpaceae, les plus anciens fossiles connus proviennent d’Afrique : ce sont des grains de pollen datés de la fin du Crétacé (entre -72 et -66 millions d’années), découverts en 2022 dans l’actuel Soudan du Sud. Or, à la même période et au début de l’ère suivante, le Cénozoïque, aucun fossile de Dipterocarpaceae n’est recensé en Asie.

Cette observation contraste avec la distribution actuelle de la famille : environ 500 espèces en Asie du Sud-Est, contre une vingtaine seulement en Afrique et une seule en Amérique du Sud. Pendant longtemps, ce constat a laissé suggérer une origine asiatique, mais cette hypothèse expliquait mal la présence de la famille sur d’autres continents et restait contestée.

Ce n’est vraiment qu’au cours trente dernières années, portée par les progrès des analyses génétiques et l’accumulation de preuves fossiles, que l’hypothèse alternative d’une origine africaine s’est imposée. Ou plus précisément d’une origine sur le Gondwana, un ancien supercontinent de l’hémisphère sud qui regroupait notamment l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Inde, l’Antarctique et l’Australie il y a plus de 160 millions d’années et qui s’est fragmenté par la suite.

La grande traversée sur une Inde en dérive

« Je ne peux le porter pour vous, mais je peux vous porter, vous ! » disait le hobbit Sam Gamegie à propos de l’anneau unique, à son ami Frodon bien affaibli dans Le Seigneur des Anneaux.

De façon analogue, les Dipterocarpaceae n’ont pas pu franchir par eux-mêmes les plus vastes étendues océaniques, mais ont été transportées par le continent qui les portait. Lors de la fragmentation du Gondwana, l’Inde s’est détachée de l’Afrique durant le Crétacé, et a entamé une remontée vers le nord, à travers la Néo-Thétys, un océan aujourd’hui disparu.

Elle a d’abord rencontré une partie du Myanmar, puis l’Asie autour de -50 millions d’années, entraînant la formation de l’Himalaya. Les Dipterocarpaceae ont ainsi pu passer de l’Afrique à l’Inde lorsque les deux masses continentales étaient encore proches et situées près de l’équateur, puis de l’Inde à l’Asie du Sud-Est à l’approche de la collision finale. Ce scénario a été introduit dès les années 1950 mais s’est considérablement affiné ces 20 dernières années au fil des nombreuses études géologiques et paléontologiques traitant de la collision Inde-Asie. Il a le mérite de rendre compte à la fois des données fossiles et de la distribution actuelle des espèces.

Evolution de la répartition des Dipterocarpaceae au cours du temps et de la collision Inde-Asie, incluant le Myanmar. Modifié d’après Hoorn & Lim 2022 et Licht et al. 2025.
Evolution de la répartition des Dipterocarpaceae au cours du temps et de la collision Inde-Asie, incluant le Myanmar. Modifié d’après Hoorn & Lim 2022 et Licht et al. 2025.
Fourni par l’auteur

Une success-story pour certains

L’histoire de la famille est ensuite un cas d’école en biogéographie : bien qu’originaires d’Afrique, les Dipterocarpaceae se sont surtout diversifiées sur le sous-continent indien pendant sa traversée, puis après la collision. Elles ont ensuite colonisé avec succès l’Asie du Sud-Est, au même titre que d’autres arbres d’origine gondwanienne comme certains palmiers, les familles des kakis, des durians ou des figues.

Cette réussite des Dipterocarpaceae tient probablement à plusieurs facteurs : une reproduction prolifique où les arbres produisent des quantités massives de fruits de manière synchrone, une croissance compétitive qui leur permet de dominer rapidement la canopée, ou encore une association symbiotique avec des champignons mycorhiziens.

La fin du voyage pour d’autres

Cependant, toutes les lignées végétales ayant suivi des trajectoires similaires n’ont pas connu le même succès. La traversée « Indo‑Myanmar » représente parfois une impasse. Des bois fossiles découverts au Myanmar, datés de -45 à -30 millions d’années, attestent de la présence ancienne d’autres groupes d’origine gondwanienne, comme des proches parents des Eucalyptus ou des arbres du genre Cola, qui a donné son nom à la célèbre boisson.

Pourtant, aucun de ces arbres ne semble avoir réussi à coloniser l’Asie du Sud-Est : ils ont localement disparu de la région, un phénomène appelé extirpation, probablement à la suite de modifications climatiques drastiques survenues au Miocène, entre -23 et -5 millions d’années.

Gauche : coupe anatomique de bois fossilisé (~45 Millions d’années) du Myanmar, proche parent du genre Cola, vu au microscope montrant les vaisseaux conducteurs de sève, le parenchyme en bande stockant les nutriments, les rayons et les fibres assurant le soutien du tronc. Milieu : bois actuel de l’espèce Cola nitida en coloration artificielle montrant l’extrême ressemblance avec le fossile. Droite : Fruit de Cola nitida et graines rougeâtres dénuées de leur pulpe ensuite utilisées en préparation de boisson énergisante.
Fossile et bois : Nicolas Gentis. Fruit : Bob Walker (modifié), Fourni par l’auteur

Les grandes lignes sont là, mais les détails de l’histoire restent dans l’ombre

Si nous avons aujourd’hui pu lever certains mystères, fouiller dans le passé est une entreprise longue et minutieuse, et de nombreuses incertitudes subsistent encore. La reconstitution des trajectoires et temporalités précises des dispersions, des rythmes de diversification et des interactions avec les changements climatiques restent des défis majeurs. D’autres échanges de flore, notamment entre l’Australie et l’Asie, dits Sunda-Sahul, ont aussi façonné ces forêts. Il reste donc beaucoup d’indices à trouver pour comprendre pourquoi certains groupes se sont maintenus en Asie tandis que d’autres non.

Fait intéressant, les animaux semblent eux avoir suivi des trajectoires différentes : dans de nombreux cas, les échanges se sont surtout faits de l’Eurasie vers les autres continents. Ainsi, plusieurs groupes de mammifères, comme les ancêtres des rhinocéros, des girafes, des zèbres, des félins ou de nombreux primates, ont colonisé l’Afrique depuis l’Eurasie ; seule la lignée des éléphants est d’origine africaine.

En Europe, un événement majeur appelé « Grande Coupure », survenu il y a environ 34 millions d’années, correspond à un renouvellement majeur de la faune lié à l’arrivée d’espèces asiatiques. La quasi-totalité de primates disparaissent ainsi qu’un grand nombre de mammifères endémiques tandis qu’on voit l’arrivée de rhinocéros, de proches parents des hippopotames, de rongeurs tels que les hamsters ou les castors, ainsi que de petits carnivores comme le hérisson.

Comprendre ces distributions passées ne relève pas seulement de la curiosité scientifique : cela permet d’identifier les facteurs qui favorisent, ou limitent, le succès des espèces à long terme. Dans un contexte de changement climatique rapide, ces connaissances sont précieuses pour anticiper la réponse des écosystèmes et orienter les stratégies de conservation.

Dans les cas des Dipterocarpaceae, plus de 65 % des espèces sont aujourd’hui menacées par les activités humaines, notamment par la déforestation pour l’exploitation de leur bois ou la plantation de palmiers à huile. La préservation de ces arbres assure ainsi la préservation de tous les êtres vivants qui en dépendent.

The Conversation

Nicolas Gentis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment des arbres africains ont conquis les forêts d’Asie du Sud-Est – https://theconversation.com/comment-des-arbres-africains-ont-conquis-les-forets-dasie-du-sud-est-282205

Comment un fragment de l’« Iliade » s’est-il retrouvé à l’intérieur d’une momie égyptienne ?

Source: The Conversation – in French – By Stephan Blum, Research Associate, Institute for Prehistory and Early History and Medieval Archaeology, University of Tübingen

« Achille se lamentant sur la mort de Patrocle » de Gavin Hamilton (1760-1763).
National Galleries of Scotland Collection

Dans l’Empire romain, l’Iliade n’était pas seulement un grand texte littéraire : elle structurait l’éducation, le pouvoir et la mémoire collective. Jusqu’à finir, parfois, recyclée comme simple matériau de rembourrage dans une momie égyptienne.


Une découvert inattendue… En inspectant l’intérieur d’une momie égyptienne vieille de 1 600 ans datant de l’époque romaine, des archéologues ont trouvé un fragment de l’Iliade d’Homère. Le texte n’avait pas été placé à côté du corps, mais à l’intérieur même de l’abdomen de la momie. Pourtant la véritable surprise ne tient pas seulement à l’endroit où ce fragment a été retrouvé. Elle est surtout liée à la manière dont il s’y est retrouvé. Pour le comprendre, il faut remonter à l’Iliade elle-même — et à ce qu’elle est devenue dans le monde romain.

Dans L’Iliade, poème composé au VIIIe siècle avant notre ère et attribué à Homère, la guerre de Troie ne s’achève ni dans le triomphe ni dans le renouveau. Elle se termine dans la dévastation. Le poème s’achève au bord de l’effondrement, alors que Troie n’est plus qu’un paysage de ruines héroïques. Et pourtant, l’histoire ne s’arrête pas là.

Selon la tradition romaine ultérieure, un Troyen aurait pourtant échappé à la catastrophe. Énée — fils d’Anchise et de la déesse Aphrodite — aurait fui la ville en flammes en portant son père sur ses épaules et les dieux domestiques dans ses bras. Il aurait ensuite traversé la Méditerranée vers l’ouest, jusqu’en Italie, où il serait devenu l’ancêtre des Romains.

Cette suite ne figure pas dans l’Iliade elle-même. Elle a été élaborée plusieurs siècles plus tard, notamment dans l’Énéide de Virgile. Mais elle a profondément transformé le sens de la guerre de Troie. Le passé, autrement dit, était continuellement réorganisé à travers des récits sans cesse réécrits, prolongés et reliés entre eux à travers le temps et l’espace.

Tableau de Pompeo Batoni (1753) représentant Énée fuyant la ville de Troie en flammes avec son père Anchise et les dieux du foyer.
Galleria Sabauda

Transformer une défaite en récit fondateur

Pour les Romains, la guerre de Troie était bien plus qu’une lointaine légende grecque. Elle est devenue une manière de penser les origines, l’identité et le pouvoir.

Revendiquer une filiation avec Troie ne consistait pas simplement à établir une généalogie. Cela supposait un véritable travail culturel permanent, nourri par les récits, l’éducation et une mémoire collective partagée. L’Iliade fournissait la matière première : des personnages, des événements et des lignées que chaque génération pouvait remodeler et réinterpréter.

Dans tout l’Empire romain, les élites cultivées apprenaient Homère dans le cadre de leur éducation. Elles le citaient dans leurs discours, l’analysaient dans les salles de classe et s’en servaient pour affirmer leur autorité culturelle. Connaître l’Iliade, c’était maîtriser un langage commun compris à travers tout l’Empire.

Un sénateur à Rome, un professeur en Asie Mineure ou un étudiant en Égypte pouvaient ainsi se référer aux mêmes récits. Le poème constituait un cadre culturel partagé permettant à des populations très différentes de s’inscrire dans une histoire commune.

Plan de la citadelle de Troie
Plan de la citadelle de Troie à la fin de l’âge du bronze (vers 1300-1109 av. J.-C.), représentée en rouge, avec les structures de l’époque romaine en bleu, intégrées aux anciennes fortifications de manière à ce que les murailles conservées servent de décor théâtral, transformant la profondeur archéologique du site en une véritable mise en scène du passé.
Université de Tübingen, CC BY-SA

À l’époque impériale romaine, le site de l’ancienne Troie — situé dans l’actuelle Turquie — est devenu un véritable lieu de pèlerinage culturel. Les empereurs ont investi dans son développement, reliant directement la cité aux origines troyennes revendiquées par Rome. Sous le règne de l’empereur Auguste, Troie est intégrée au discours politique de l’Empire. Puis, sous Hadrien, elle devient un élément central d’une culture du voyage, de la mémoire et du patrimoine.

Un visiteur arrivant à Troie au IIe siècle après J.-C. découvrait un paysage soigneusement mis en scène. On y trouvait des bains, des lieux d’hébergement et des espaces destinés aux spectacles. Un petit théâtre — l’Odéon — avait même été construit directement dans l’ancienne citadelle, de sorte que les vestiges de la ville de l’âge du bronze, considérés comme le décor des batailles légendaires autour de Troie, formaient un arrière-plan spectaculaire. Les visiteurs pouvaient parcourir ce qui était présenté comme le décor même de l’épopée homérique, vivant la guerre de Troie comme une histoire littéralement ancrée dans le sol sous leurs pieds.

De Troie à l’Égypte

À travers tout l’Empire romain, l’Iliade circulait comme un texte vivant : copiée, enseignée et lue. L’Égypte, l’une des provinces les plus importantes de Rome, ne faisait pas exception. Mais Homère y circulait dans un paysage culturel très différent du monde littéraire grec dans lequel le poème avait vu le jour.

Pour les Romains, l’Égypte apparaissait souvent comme un territoire où l’Antiquité était non seulement racontée, mais aussi matériellement préservée — à travers ses temples, ses monuments et des pratiques soulignant la continuité avec le passé. Dans le même temps, il s’agissait d’une société profondément hybride, où traditions égyptiennes, grecques et romaines se mêlaient de manière complexe.

Homère figurait parmi les auteurs les plus copiés en Égypte romaine : il était lu et enseigné comme marqueur d’éducation et d’appartenance culturelle, profondément intégré à la vie littéraire quotidienne.

L’Odéon de Troie
L’Odéon de Troie, un petit théâtre couvert intégré à l’ancienne citadelle et construit au début du IIe siècle après J.-C., illustre la manière dont les Romains ont reconfiguré le paysage urbain et culturel du site.
Université de Tübingen, CC BY-SA

La version homérique de la guerre de Troie occupait une place particulièrement importante parmi les élites grecophones, notamment dans des centres urbains comme Oxyrhynque, où la momie a été découverte. D’autres versions du récit — accordant davantage d’importance au séjour de Pâris et d’Hélène en Égypte, tel que le rapporte Hérodote à partir des récits de prêtres égyptiens — étaient probablement plus répandues au sein de la population égyptienne dans son ensemble.

Les premiers articles consacrés à la découverte du fragment retrouvé dans la momie égyptienne ont suggéré que le texte avait été volontairement choisi pour accompagner le défunt, comme un objet chargé d’une signification personnelle, peut-être lié à son éducation ou à son identité culturelle.

L’explication la plus convaincante est toutefois peut-être la plus simple. Les papyrus abîmés ou devenus inutilisables étaient souvent réemployés comme matériau bon marché. Ce fragment aurait ainsi pu servir de bourrage, regroupé avec d’autres morceaux puis inséré dans la cavité abdominale sans réelle considération pour son contenu littéraire.

Mais le simple fait qu’un fragment de l’Iliade ait pu finir comme matériau de remplissage montre à quel point Homère était profondément intégré à la vie quotidienne dans l’Égypte romaine.

Un texte en mouvement

Dans le monde romain, donner du sens au passé impliquait de circuler sans cesse entre les récits et les monuments, entre les généalogies et les profondeurs du temps. Chaque perspective permettait d’éclairer les autres.

L’Iliade a contribué à façonner un monde où différents passés pouvaient être reliés, comparés et réinterprétés. En connectant récits, lieux et traditions à travers toute la Méditerranée, le monde romain a fait du passé une ressource souple et réutilisable, capable de produire de l’identité, de l’autorité et un sentiment d’appartenance dans des contextes changeants.

C’est précisément pour cela que l’Iliade comptait autant : le texte circulait dans des contextes très différents. Il structurait l’éducation des élites, mais faisait aussi partie de la culture ordinaire de la lecture. À Troie, il a contribué à transformer la ville en lieu de mémoire culturelle.

Le texte lui-même a également connu une longue vie matérielle, survivant non seulement comme récit d’autorité, mais aussi à travers les manuscrits et supports d’écriture copiés, transmis — voire réutilisés à des fins totalement différentes. Son enseignement le plus durable est peut-être celui-ci : le passé n’est jamais simplement conservé. Il est sans cesse fabriqué et refabriqué à travers les récits, les pratiques et les objets matériels qui le transportent à travers le temps.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment un fragment de l’« Iliade » s’est-il retrouvé à l’intérieur d’une momie égyptienne ? – https://theconversation.com/comment-un-fragment-de-l-iliade-sest-il-retrouve-a-linterieur-dune-momie-egyptienne-282886

« Coalie », la nouvelle mascotte de Trump, prolonge des décennies de publicité autour du « charbon propre »

Source: The Conversation – in French – By Annie Persons, Lecturer in Literature, University of Virginia

Le secrétaire américain à l’Intérieur Doug Burgum a publié ce dessin le représentant aux côtés de « Coalie », un morceau de charbon personnifié.
Interior Secretary Doug Burgam/X

Pourquoi le charbon est-il si souvent représenté comme « propre », « beau » ou même « mignon » ? De la publicité du XIXe siècle aux réseaux sociaux de l’administration Trump, l’histoire de cette communication révèle une longue entreprise de banalisation des dangers du charbon.


Si vous suivez les publications de l’administration Trump sur les réseaux sociaux, vous avez peut-être remarqué sa nouvelle mascotte : un morceau de charbon en dessin animé, doté de grands yeux et de traits rappelant ceux d’un bébé. Baptisé « Coalie », le personnage a déclenché une vague de critiques presque immédiatement après sa présentation par le secrétaire à l’Intérieur Doug Burgum pour l’Office of Surface Mining and Reclamation Enforcement au début de l’année 2026.

Le design de Coalie s’inspire du style japonais kawaii, un terme signifiant « mignon » ou « adorable ». Cette mascotte s’inscrit dans les efforts récents de la Maison Blanche pour présenter le charbon comme quelque chose d’inoffensif, malgré les effets bien documentés de l’extraction et de la combustion de cette énergie fossile sur l’environnement et la santé humaine.

En tant que spécialiste de la littérature et de la culture américaines, je travaille sur les représentations médiatiques du charbon, depuis le XIXe siècle, lorsque cette ressource est devenue la principale source d’énergie aux États-Unis. L’utilisation du charbon a continué de croître jusqu’au début des années 2000, avant que d’autres sources d’énergie deviennent moins coûteuses et que ses effets néfastes sur la santé et l’environnement ne deviennent inacceptables pour une partie croissante du public.

Si « Coalie » est une nouveauté, la logique qui le sous-tend, elle, ne l’est pas. Depuis des siècles, les promoteurs du charbon s’efforcent de présenter cette ressource comme inoffensive — mais aussi « propre » et « belle », pour reprendre les mots du président Donald Trump.

« Une chaleur agréable »

Les humains vivant au contact du charbon brûlé s’en plaignent depuis aussi longtemps qu’ils l’utilisent. Ainsi, en 1578, la reine Élisabeth Ire se disait déjà « profondément incommodée et irritée par [son] goût et sa fumée » dans l’air. En 1661, le traité Fumifugium de John Evelyn décrivait quant à lui les effets néfastes du charbon sur la santé respiratoire.

Dans son traité Fumifugium, publié en 1661, John Evelyn décrivait les risques pour la santé liés à l’inhalation de fumée de charbon.
Université de Californie, San Diego Libraries/Wikimedia

Les colons anglais ont notamment été attirés vers l’Amérique du Nord en raison de l’abondance de ses ressources en bois, qui constituait une alternative au charbon devenu extrêmement coûteux en Angleterre à cause de la déforestation.

Mais au XIXe siècle, le prix du bois augmenta lui aussi aux États-Unis. Lorsque, dans les années 1820, la découverte des riches gisements d’anthracite de Pennsylvanie se répandit, les habitants des villes accueillirent avec enthousiasme cette nouvelle source d’énergie moins chère.

Outre son prix plus faible, l’anthracite est devenue attractive en raison de sa forte teneur en carbone et de sa faible teneur en soufre, qui produisaient moins de fumée visible lors de la combustion. Dans une lettre enthousiaste publiée en 1815 dans l’American Daily Advertiser, un lecteur décrivait cette forme de charbon — reflétant des opinions de plus en plus répandues — comme procurant « une chaleur très régulière et agréable ».

« Une maison saine »

La diffusion de l’anthracite a également renforcé l’acceptation d’un charbon bitumineux plus fumant, mais meilleur marché. Pour aider les ménages, des manuels domestiques destinés aux principales utilisatrices du charbon, les femmes, tentaient d’imaginer des solutions pour limiter la fumée. En 1869, Harriet Beecher Stowe, surtout connue comme autrice de La Case de l’oncle Tom, et sa sœur Catharine Beecher publient ainsi l’un des nombreux textes du XIXe siècle reconnaissant les « méfaits » de la fumée de charbon, tout en expliquant comment créer « une maison saine » dans leur manuel domestique American Woman’s Home.

Les consommateurs proposaient également des solutions temporaires pour préserver la qualité de l’air intérieur malgré l’usage du charbon, en envoyant leurs astuces aux manuels domestiques, magazines et journaux qui les publiaient ensuite.

Une publicité publiée en 1892 dans le Rocky Mountain News disait de ces poêles à charbon qu’ils étaient « les meilleurs, les plus élégants et les plus économiques ».
Nineteenth Century Newspapers

Dans le même temps, à mesure que le siècle avançait, les compagnies charbonnières et les fabricants de poêles à charbon commencèrent à affirmer que brûler du charbon était bon pour la santé, capable non seulement d’améliorer l’air intérieur mais aussi d’embellir les foyers. Une publicité publiée dans un journal en 1892 affirmait ainsi que les poêles étaient « nécessaires pour chauffer, égayer et embellir la maison tout en préservant sa santé ».

« Pour garder les enfants propres et pleins de vie… »

Au XXe siècle, les publicitaires ont multiplié les arguments plus colorés encore sur les prétendus bienfaits du charbon. Dans une publicité de magazine, une mère et son enfant montrent un poêle crépitant alimenté par le charbon de la compagnie, présenté comme « inégalé en matière de pureté, de propreté et de qualité de combustion ».

Une publicité pour un poêle à charbon vantait sa « pureté » et sa « propreté ».
Madison Historical, CC BY-NC-SA

De son côté, la compagnie ferroviaire Lackawanna Railroad Company a créé le personnage élégant — et souvent adepte des slogans rimés — de Phoebe Snow. Dans l’une de ses publicités, elle insiste sur l’importance du confort, suggérant que l’anthracite permettait non seulement de voyager plus vite, mais aussi de rendre les trajets, et la vie en général, plus agréables.

Une publicité sous forme de carte postale mettant en scène Phoebe Snow, publiée en 1912, vantait des trains fonctionnant à l’anthracite permettant d’éviter « fumée et escarbilles ».
Railroad Museum of Pennsylvania/Wikimedia Commons

Les campagnes publicitaires autour du charbon mettaient souvent en scène des enfants afin d’évoquer la sécurité et de toucher les parents. Une autre publicité de la série Phoebe Snow promettait ainsi que les voyages en train alimentés à l’anthracite permettraient aux enfants de rester « propres et pleins de vie ».

L’une des publicités mettant à l’affiche Phoebe Snow, publiée en 1910, faisait la promotion des trains à charbon de la Lackawanna Railroad Company en utilisant l’image d’enfants et la blancheur des vêtements pour évoquer la pureté.
Poster House/Poster House Permanent Collection

Dans les années 1930, une publicité est même allée jusqu’à placer un morceau d’anthracite à côté d’un enfant dans une baignoire, une proximité visuelle suggérant que le charbon était presque aussi bénéfique que le savon.

Il existait d’ailleurs — et il existe toujours — des savons fabriqués à partir de « goudron de houille », un sous-produit liquide issu de la production du coke, un combustible dérivé du charbon bitumineux utilisé dans les hauts fourneaux industriels. L’entreprise britannique Wright’s, également populaire aux États-Unis, a ainsi diffusé de nombreuses publicités vantant les propriétés antiseptiques de ses savons pour les enfants.

En 1922, Wright’s utilisait l’image d’un enfant endormi, vêtu de blanc et couché sur des draps blancs, pour promouvoir son « savon pour bébé », présenté comme une protection contre les infections chez les enfants.
Wikimedia Commons

Toutes ces publicités cherchaient à exploiter le désir des mères de protéger la santé de leurs enfants. Elles tentaient aussi de contrer l’image tyrannique du « King Coal » (« le roi charbon »), apparue dans un contexte marqué par les grèves de mineurs dénonçant des conditions de travail et de vie dangereuses et dégradées, ainsi que par l’augmentation des cas de maladie du poumon noir.

Le mythe du « charbon propre »

Au milieu du XXe siècle, le pétrole a remplacé le charbon comme principale source d’énergie aux États-Unis. Dans le même temps, le mouvement écologiste américain gagnait en influence, tandis que le gaz naturel commençait à apparaître comme une alternative au charbon.

En réaction, les compagnies charbonnières ont redoublé d’efforts pour entretenir le fantasme d’un « charbon propre ».

Une publicité d’American Electric Power publiée dans le Wall Street Journal en 1976 vantait les technologies de « nettoyage » du charbon.
Wall Street Journal archive

Une publicité de 1979 d’American Electric Power allait ainsi à rebours des obligations imposées par le Clean Air Act, qui forçaient les compagnies charbonnières à installer des systèmes de « lavage » destinés à retirer le dioxyde de soufre des fumées. La publicité représentait pourtant quelqu’un en train de nettoyer du charbon… à la main.

Le mythe perdure

Aujourd’hui, le charbon ne produit plus que 16,2 % de l’électricité américaine, contre plus de la moitié de la production électrique du pays dans les années 1990. Mais les États-Unis n’en ont pas fini avec cette énergie. Même si la production de charbon est aujourd’hui bien inférieure à son niveau historique maximal, et alors que les entreprises tentent de fermer d’anciennes centrales devenues non rentables, Donald Trump a promis de « relancer » l’industrie charbonnière américaine.

Outre le fait d’ordonner le maintien en activité de certaines centrales à charbon, l’administration Trump a ressorti d’anciennes méthodes de promotion du charbon, notamment en le qualifiant à plusieurs reprises de « propre et beau ». L’une des images de communication montre même Coalie aux côtés d’une famille de mineurs, dans une mise en scène rappelant les publicités d’il y a un siècle.

Une campagne promotionnelle de 2026 pour l’Office of Surface Mining Reclamation and Enforcement montre une famille de mineurs en version dessin animé, accompagnée de « Coalie », représenté comme une sorte de jouet pour enfant.
OSMRE

Et, comme les campagnes qui l’ont précédée, cette image cherche à donner une apparence innocente à un produit qui nuit à la santé humaine et à l’environnement.

Une étude publiée en 2018 a montré que les cas de maladie du poumon noir étaient en augmentation dans les Appalaches, région où est aujourd’hui extrait environ 40 % du charbon américain. Vivre à proximité d’une centrale électrique fonctionnant aux énergies fossiles expose les habitants à des polluants qui contribuent à des décès prématurés, à l’asthme et au cancer du poumon, notamment les particules fines PM2.5, le dioxyde de soufre et le mercure.

Même lorsqu’il est simplement stocké en tas avant d’être utilisé dans une centrale, le charbon peut nuire à la santé humaine : le vent disperse alors la poussière de charbon dans l’air, jusque dans les poumons des habitants.

Le mythe d’un charbon sain et compatible avec une image familiale existe depuis des siècles — mais le charbon n’a jamais été ni propre, ni mignon.

The Conversation

Annie Persons ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Coalie », la nouvelle mascotte de Trump, prolonge des décennies de publicité autour du « charbon propre » – https://theconversation.com/coalie-la-nouvelle-mascotte-de-trump-prolonge-des-decennies-de-publicite-autour-du-charbon-propre-282892

Au Danemark, les enfants prennent davantage de risques et ça pourrait contribuer à leur bien-être

Source: The Conversation – in French – By Marie Helweg-Larsen, Professor of Psychology, Dickinson College

Des enfants jouent dans le parc Superkilen à Copenhague. Au Danemark, les parents laissent généralement à leurs enfants une grande liberté pour explorer, utiliser des outils et tester leurs limites. Lorie Shaull/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Loin de la surveillance constante qui domine dans de nombreux pays, les parents danois laissent davantage leurs enfants expérimenter, se tromper et prendre des risques mesurés. Une philosophie éducative qui pourrait favoriser la confiance en soi et l’autonomie.


On a beaucoup écrit sur les scores élevés et constants du Danemark dans les classements mondiaux du bonheur, si bien qu’il n’est peut-être pas surprenant que le Danemark soit également considéré comme le meilleur pays pour élever des enfants, selon U.S. News and World Report. Le petit pays scandinave figure aussi parmi les mieux classés en matière de bien-être des enfants, un indicateur qui prend en compte la santé physique, la santé mentale, l’éducation et les relations sociales.

Des politiques publiques comme un congé parental généreux, de solides investissements publics dans l’éducation et un système de santé universel ont évidemment joué un rôle dans ces résultats. Les Danois affichent également un niveau élevé de confiance sociale : 74 % d’entre eux estiment que l’on peut faire confiance à la plupart des gens, contre seulement 37 % des Américains.

Mais un autre facteur pourrait contribuer au bien-être des enfants danois : ils sont souvent encouragés à participer à des jeux risqués et peu encadrés.

Cela peut sembler contradictoire avec le désir des parents de tout faire pour assurer la sécurité de leurs enfants. Pourtant, en tant que Danoise d’origine et psychologue, j’ai étudié la manière dont le style parental plus détaché pratiqué au Danemark pourrait être l’une des clés pour élever des enfants plus résilients et autonomes.

Les bienfaits du jeu libre

Les Danois utilisent deux mots distincts pour traduire le mot « jouer ». Le terme « leg » désigne le jeu libre et non structuré ; « spille », lui, renvoie aux jeux ou activités régis par des règles préétablies, comme jouer au football, aux échecs ou du violon.

Chaque forme de jeu a ses bénéfices. Mais des études ont montré que le jeu libre et spontané exige davantage de compromis et de créativité, car les enfants ont la liberté de modifier ou d’inventer les règles. Les enfants apprennent à attendre leur tour et à résoudre des problèmes – des compétences plus difficiles à développer lorsque les adultes interviennent ou lorsque les règles sont fixées à l’avance.

Il existe également ce qu’on appelle le jeu à risque, une forme de jeu non structuré fondée sur des activités excitantes pouvant entraîner des blessures physiques. Sur une aire de jeux, cela peut signifier grimper sur de hautes structures, descendre un toboggan la tête la première ou se bagarrer. En dehors des aires de jeux, cela peut consister à faire un feu, nager, faire du vélo ou utiliser des outils comme des scies, des marteaux ou des couteaux.

La chercheuse norvégienne en éducation de la petite enfance Ellen Beate Hansen Sandseter a été pionnière dans l’étude du jeu à risque. Elle s’est intéressée à ses fonctions évolutives, notamment à la manière dont il aide les enfants à devenir des adultes compétents et autonomes. D’autres chercheurs ont montré que le jeu à risque favorise la santé mentale en apprenant aux enfants à devenir plus résilients et à mieux gérer leurs émotions.

Risques positifs et risques négatifs

Lorsqu’il est question de jeu à risque, il est utile de distinguer les risques positifs des risques négatifs.

Sur une aire de jeux, un risque positif correspond à un défi qu’un enfant est capable d’identifier et qu’il choisit de relever. Il peut évaluer s’il veut essayer une tyrolienne, ou décider lui-même du moment où il atteint sa limite en grimpant pour la première fois sur un filet d’escalade. L’objectif est que l’enfant explore ses propres limites et apprenne à gérer des émotions comme la peur ou l’anxiété. Bien sûr, il existe un risque d’éraflures ou de bosses. Mais la réussite peut renforcer la confiance en soi.

À l’inverse, un risque négatif correspond à un danger que l’enfant n’a ni l’expérience ni les connaissances nécessaires pour anticiper. Utiliser des équipements de jeu dont le bois est pourri, manier un outil comme une perceuse sans instruction adaptée ou nager dans des rapides peut entraîner des accidents graves sans apporter de bénéfice en matière d’apprentissage.

De nombreuses aires de jeux au Danemark sont conçues pour encourager les risques positifs. Le pays est notamment connu pour ses « junk playgrounds », ou terrains d’aventure, dont le premier a été créé pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces espaces de jeu sont aménagés avec des pneus usagés, des planches et des cordes plutôt qu’avec des équipements fixes. Les enfants ont souvent accès à des outils afin de construire des structures et transformer eux-mêmes l’espace selon leurs envies.

L’objectif n’est évidemment pas de mettre les enfants en danger. Il s’agit plutôt de leur permettre d’explorer par eux-mêmes, de tester leurs limites et d’essayer de nouvelles choses.

L’enfant naturellement compétent

Bien sûr, aucun parent n’a envie de voir son enfant se blesser. Mais les recherches suggèrent que les parents danois et les parents américains ont des perceptions du risque différentes – ainsi que des seuils distincts pour déterminer ce qu’ils considèrent comme dangereux.

Une étude a ainsi comparé les réactions de mères américaines et danoises face à des images montrant un enfant engagé dans 30 types de jeux différents : faire de la luge, du vélo, utiliser une scie pour couper du bois ou grimper dans un grand arbre, par exemple. Elle a montré que les mères danoises étaient, en moyenne, plus nombreuses à se dire à l’aise avec l’idée que leur propre enfant se trouve dans ces situations. Lors des entretiens menés par la suite, les mères danoises étaient également plus enclines à expliquer qu’elles initiaient leurs enfants à certaines activités à risque, par exemple en leur apprenant à utiliser des outils. L’une d’elles racontait ainsi avoir montré à son enfant de 5 ans comment manier une hache pour couper du bois.

Au Danemark, les crèches et jardins d’enfants apprennent même souvent aux enfants à utiliser un couteau aiguisé, certains remettant un « diplôme du couteau » une fois cette compétence acquise. L’apprentissage du vélo, lui, peut se faire dans ce qu’on appelle des « aires de circulation », équipées de rues à taille d’enfant, de pistes cyclables, de feux de signalisation et de panneaux.

Cette différence dans la tolérance au risque pourrait s’expliquer par des approches éducatives distinctes. Les parents danois considèrent leurs enfants comme naturellement compétents, ce qui signifie qu’ils leur font confiance pour affronter les risques et les difficultés. Les adultes cherchent alors à créer des environnements permettant à ces compétences naturelles de s’épanouir ; ils privilégient l’encouragement à la coopération plutôt que le contrôle.

À l’inverse, les parents américains ont davantage tendance à considérer les enfants comme vulnérables et ayant besoin d’être protégés. La santé mentale constitue une préoccupation majeure : selon une enquête du Pew Research Center menée en 2023, 40 % des parents américains se disent extrêmement ou très inquiets à l’idée que leur enfant souffre un jour d’anxiété ou de dépression. Ironiquement, les enfants qui disposent de moins d’autonomie sont aussi davantage susceptibles de rencontrer des difficultés psychologiques.

Un jardin d’enfants danois où les journées se passent à explorer la forêt.

Quand la permissivité va trop loin

Laisser les enfants prendre l’initiative peut très bien fonctionner, mais il arrive aussi qu’ils ne soient pas capables de percevoir ou d’anticiper certains risques.

Les jeunes Danois, par exemple, consomment davantage d’alcool que leurs homologues européens. Une enquête récente a montré que près de sept élèves danois de troisième sur dix avaient bu de l’alcool au cours du dernier mois, et qu’un sur trois avait été ivre durant cette même période. Une étude a révélé que les parents danois plus stricts concernant la consommation d’alcool étaient moins susceptibles d’avoir des adolescents buvant fréquemment. Mais, dans l’ensemble, la culture danoise entretient un rapport très permissif à l’alcool, si bien que ces parents restent rares.

Par ailleurs, les enfants danois de 10 ans figurent parmi ceux qui possèdent le plus souvent un smartphone dans le monde, alors même que des études ont montré que la possession d’un smartphone chez les enfants est associée à des niveaux plus élevés de dépression, de stress et d’anxiété, ainsi qu’à un sommeil de moins bonne qualité.

Mais ces statistiques ne concernent pas le jeu à risque, que même des médecins et infirmiers urgentistes défendent. Elles montrent plutôt que les styles parentaux permissifs peuvent également avoir des effets négatifs.

Les bénéfices du jeu à risque – apprendre à tolérer l’échec, la détresse et l’incertitude – ne sont pas seulement importants dans l’enfance. Ils sont au cœur de ce qui fait de nous des êtres humains.

The Conversation

Marie Helweg-Larsen a reçu des financements des National Institutes of Health.

ref. Au Danemark, les enfants prennent davantage de risques et ça pourrait contribuer à leur bien-être – https://theconversation.com/au-danemark-les-enfants-prennent-davantage-de-risques-et-ca-pourrait-contribuer-a-leur-bien-etre-282759