Les hydrocarbures au Moyen-Orient, « matrice de guerre »

Source: The Conversation – in French – By Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l’Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)

Dans la guerre actuelle, les infrastructures énergétiques sont désormais des cibles directes, et la fermeture du détroit d’Ormuz est devenue un instrument de dissuasion. Ce conflit révèle une nouvelle ère de conflictualité où les hydrocarbures ne sont plus seulement un enjeu mais un vecteur de guerre, dans un contexte de multipolarisation où les États-Unis ne peuvent plus seuls garantir la stabilité régionale. La crise accélère une recomposition globale des dépendances énergétiques, poussant l’Asie à diversifier ses fournisseurs, l’Europe à accélérer sa transition, et offrant à la Russie et à la Chine l’occasion de s’imposer comme potentiels nouveaux garants de la sécurité énergétique mondiale.


Il n’y a aucune nouveauté à affirmer que les matières premières (pétrole et gaz), depuis leur découverte au Moyen-Orient, y constituent la matrice de nombreux conflits. Les guerres qui se sont succédé sur la période contemporaine sont du reste indissociables de la centralité des hydrocarbures issus de cet espace pour l’économie locale et internationale.

Cette primauté a produit au moins trois effets qui éclairent la séquence ouverte le 28 février 2026 par les opérations « Fureur épique » et « Lion rugissant » lancées respectivement par les États-Unis et Israël contre l’Iran.

Convoitise, fragilité et militarisation

Le premier de ces effets est la convoitise qui entoure le contrôle des réserves, des infrastructures et des routes maritimes liées aux hydrocarbures. De longue date, en effet, ceux-ci ont attiré et articulé les ambitions d’un grand nombre d’acteurs régionaux et mondiaux. Ils sont un canal privilégié de puissance. Rappelons à ce titre que ces matières premières sont géographiquement concentrées (Arabie saoudite, Irak, Iran, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït) et que les frontières issues des anciens mandats européens ont été tracées en fonction des gisements locaux.

Le deuxième effet est une fragilité créée par la dépendance globale à ces ressources, qui explique pourquoi chaque incident retentit de manière quasi immédiate et systémique.

Le troisième est la militarisation continue des lignes de faille dans ce Moyen-Orient dont les richesses naturelles sont parfois associées à une malédiction.

Ces trois effets ont été amplifiés à mesure que la transition énergétique s’est éloignée dans ces États rentiers, malgré une indéniable volonté de diversifier leurs économies, et que se sont aiguisés les appétits. Depuis quelques années, cette guerre pour les hydrocarbures est ainsi plus explicite et les derniers développements géopolitiques sanctionnent un tournant. Pipelines et terminaux d’exportation, à l’instar de l’île iranienne de Kharg visée par l’armée américaine, ne sont plus uniquement des points névralgiques sur la carte, mais des cibles directes et donc pleinement intégrées à la logique guerrière.

On comprend mieux, dès lors, les investissements de défense massifs réalisés par les pétromonarchies arabes, les hydrocarbures transformant l’escalade militaire en une confrontation géostratégique globale.

Régime énergétique de conflictualité

La guerre de 2026 dessine-t-elle les contours d’une nouvelle donne ? Peut-on évoquer un régime de conflictualité distinct des précédents ? Il faut comprendre que le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran n’est pas une répétition des crises antérieures, mais l’entrée dans une ère où la transition inachevée vers d’autres sources d’énergie accroît, non sans paradoxe, la valeur des hydrocarbures au Moyen-Orient. Les attaques contre les infrastructures du Golfe ont provoqué une flambée des prix et une perturbation de l’offre mondiale, confirmant une intensification sans précédent des liens entre matières premières et guerres.

Dans ce contexte d’interdépendance conflictuelle, les États de la région utilisent l’instabilité comme un moyen de négocier, tandis que les acteurs étrangers perdent visiblement leur capacité de stabilisation.

La nouveauté réside aussi dans la synchronisation de deux dynamiques. D’une part, la « multipolarisation » de la géopolitique régionale signifie que les États-Unis ne sont plus en mesure de garantir seuls la stabilité du Moyen-Orient, après avoir eux-mêmes grandement contribué à déstabiliser cette zone. De l’autre, l’hybridation des conflits sur le terrain, qui passe notamment par une manipulation des flux d’hydrocarbures, fait de ces derniers non plus seulement un enjeu mais un canal premier de conflictualité.

Un instrument de politique étrangère

Doit-on voir dans la fermeture partielle du détroit d’Ormuz par l’Iran un outil politique qui crée un précédent risqué dans la manière dont d’autres États du Moyen-Orient seraient tentés de normaliser le recours à ce type de tactique dans la conduite des conflits ?

Tout un chacun a pu observer comment un Iran affaibli par les sanctions et les frappes israélo-américaines a fait de ce détroit un lieu de dissuasion qui ne repose plus sur une simple mise en garde mais sur une capacité de nuisance effective. Depuis 2019, Téhéran menaçait de procéder à cette fermeture pour s’arroger un levier de négociation avec Washington sur le dossier nucléaire, rétablir une légitimité interne écornée et éprouver la cohésion des Occidentaux. Cela se traduit pour l’heure par une navigation restreinte et escortée par les forces iraniennes.

Il s’agit de surcroît pour un régime aux abois d’anticiper l’avenir et de monnayer sa place dans le nouvel ordre régional à venir. Il est difficile, de ce point de vue, de prédire de quoi seront faits les lendemains de la guerre, mais il faut reconnaître que cette approche a permis à l’Iran de mettre à mal les intérêts des nations dépendantes des hydrocarbures moyen-orientaux, plus particulièrement golfiotes.

Il est à craindre également que la situation ait des répercussions comparables dans d’autres couloirs maritimes vitaux, à l’instar de Bab el-Mandeb ou du canal de Suez. Une telle évolution pourrait figer les logiques de conflit dans un cycle auto-entretenu, tout en obligeant les puissances extérieures à maintenir une présence militaire contre leur gré.

Reconfiguration clé des dépendances

La guerre de 2026 produit un autre effet, accélérateur d’autres tendances. Elle précipite tout d’abord une diversification des sources d’approvisionnement pour les pays asiatiques, qui subissent des ruptures de chaînes de production et des hausses de coûts, et se tournent par conséquent vers d’autres fournisseurs.

L’Europe, de son côté, réalise son retard dans la substitution aux ressources fossiles ainsi que sa dépendance historique envers le Moyen-Orient, ce qui l’incite à se tourner toujours plus vers les énergies renouvelables venues de Chine, toutefois elles-mêmes exposées à ces tensions.

La Russie, enfin, profite de l’augmentation des prix pour recouvrer ses marges de manœuvre. Autrement dit, la recomposition des dépendances énergétiques est à la fois rapide et globale.

La crise marque incontestablement une fragmentation du marché en divers blocs politico-énergétiques, au point que le Moyen-Orient pourrait ne pas rester un point géopolitique central. Elle procure à Pékin et à Moscou l’opportunité d’amoindrir l’emprise américaine, de même que des moyens de s’ingérer dans la gouvernance des grandes routes énergétiques en se présentant comme les potentiels nouveaux garants de la sécurité des États du Golfe.

Est-ce au fond le début d’une « démondialisation énergétique » au travers de laquelle les hydrocarbures cesseront d’alimenter un marché international et fluide pour devenir le pilier de pôles concurrents ?

The Conversation

Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les hydrocarbures au Moyen-Orient, « matrice de guerre » – https://theconversation.com/les-hydrocarbures-au-moyen-orient-matrice-de-guerre-278391

Afghanistan : quand « l’apartheid de genre » devient une loi d’État

Source: The Conversation – in French – By Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble Chercheur associé à l’IREMMO-Institut de Recherche et d’Etudes Méditerranée Moyen-Orient, Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

En Afghanistan, un nouveau code pénal, promulgué par les talibans en janvier dernier, légalise les violences domestiques. Ce texte, composé de 119 articles répartis en 10 articles et trois sections, suscite de vives inquiétudes à l’international. De nombreuses ONG alertent sur le risque accru de détention arbitraire et de violences à l’égard des femmes.


Depuis le retour des talibans au pouvoir le 15 août 2021, la condition des femmes en Afghanistan n’a cessé de se dégrader. Le 4 janvier 2026, le régime a promulgué un nouveau code pénal fondé sur une interprétation rigide et littéraliste de l’école sunnite hanafite, qui, selon l’ONG afghane Rawadari, entérine des dispositions légalisant certaines formes de violence et restreignant fortement les libertés des femmes, tout en renforçant l’impunité des auteurs.

Dans ce contexte, la situation des femmes afghanes apparaît particulièrement préoccupante. L’avenir de leurs droits dans le pays demeure plus que jamais incertain.

Une légalisation de la violence conjugale

Le texte complet du nouveau code pénal a été publié le 26 février 2026 par l’Afghanistan Analysts Network (AAN), un centre de recherche indépendant spécialisé dans l’analyse politique et sociale de l’Afghanistan. Cette publication a d’emblée suscité une vive inquiétude, tant au niveau international qu’au sein de la société civile afghane, bien que celle-ci soit aujourd’hui très affaiblie et largement réprimée. Les rares acteurs encore actifs agissent discrètement ou depuis l’étranger, notamment en faveur des droits des femmes, en dénonçant ce type de textes de loi à l’international.

La disposition centrale de ce nouveau texte se trouve dans l’article 32, qui légalise la violence faite aux femmes. Désormais, un mari ne peut être poursuivi pour violences conjugales que si celles-ci entraînent des fractures visibles, des plaies ouvertes ou des blessures graves nécessitant un traitement médical. Autrement dit, la plupart des violences domestiques (physiques, psychologiques ou sexuelles) échappent à toute sanction pénale dès lors qu’elles ne laissent pas de traces évidentes sur le corps de la victime.

Même dans les cas reconnus par la loi, la peine encourue reste limitée et ne dépasse pas quinze jours d’emprisonnement. Ce texte révèle également un déséquilibre grotesque dans la hiérarchie des crimes. À titre de comparaison, l’article 70 punit de cinq mois de prison l’organisation de combats d’animaux (chiens, chameaux, moutons ou oiseaux) pour leur éviter une souffrance inutile, soit une peine nettement plus lourde que celle prévue pour des violences graves exercées sur des femmes.

Juridiquement, cette disposition admet désormais que certaines violences puissent être justifiées au nom de la « discipline familiale », conférant ainsi au mari un droit implicite d’exercer une forme de « correction ». De plus, aucun article ne prévoit de moyen clair permettant aux femmes d’accéder à la justice en cas de violences familiales, même lorsque celles-ci laissent des traces et tombent donc sous le coup de l’article 32. Les victimes doivent prouver leurs blessures, mais il leur est interdit de se dévêtir devant un juge, ce qui rend tout recours quasiment impossible.

L’absence de procédure adaptée, combinée aux lourdes restrictions pesant sur la liberté de mouvement et sur l’exercice des droits juridiques des femmes, contribue à maintenir les violences conjugales largement impunies en pratique.

Restriction des libertés fondamentales

Le nouveau code pénal ne se limite pas à légaliser les violences domestiques.

L’article 34 prévoit qu’une femme qui rend visite à sa famille sans disposer, chaque fois, d’une autorisation ad hoc de son mari, peut être condamnée à trois mois de prison. Selon le deuxième alinéa, cette sanction peut également s’appliquer aux membres de la famille qui l’accueillent ou la protègent. Ainsi, même la famille de la victime, qui pourrait servir de refuge en cas de violence domestique, se retrouve exposée à des sanctions légales.

Avant l’adoption de ce nouveau code pénal, les restrictions imposées aux femmes afghanes avaient déjà commencé dès décembre 2021, avec une série de décrets émis par le ministère pour la Promotion de la Vertu et la Prévention du Vice. Parmi les dispositions clés, les femmes doivent être accompagnées d’un mouhram (parent masculin, généralement un père, un frère, un mari ou un fils) pour certains déplacements ou activités publiques, y compris les voyages et l’accès à certains services étatiques.




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Ces mesures ont ensuite été consolidées par la loi sur la « Promotion de la vertu et prévention du vice », ratifiée par Hibatullah Akhundzada, chef suprême des talibans, et publiée par le ministère de la Justice du régime taliban le 31 juillet 2024.

La loi impose un code vestimentaire strict. Les femmes doivent se couvrir intégralement devant tous les hommes non mouhram (non-membres de la famille proche) et porter des vêtements ni fins, ni serrés, ni courts, afin d’éviter la « corruption ».

Elle interdit également que la voix des femmes (qu’il s’agisse de parole, de chant, de récitation ou de lecture à haute voix lors de rassemblements) soit entendue en public, car elle est considérée comme susceptible de conduire au « vice ».

La loi interdit également aux femmes d’utiliser les services de transport seules, sans être accompagnées d’un parent masculin. Le nouveau code pénal vient ainsi compléter ces mesures, en effaçant quasi totalement les femmes de la vie sociale et, surtout, de la vie juridique.

Pression internationale : et ensuite ?

L’ONG afghane Rawadari a estimé, le 22 janvier 2026, que près de neuf Afghanes sur dix seraient confrontées à des violences liées à leur genre au cours de leur vie. Cette estimation prend une signification particulièrement préoccupante dans un contexte où le nouveau code pénal tend à légaliser ces violences et à isoler encore davantage les victimes.

Volker Türk, Haut-Commissaire de l’ONU aux droits humains, qui a qualifié l’Afghanistan de « cimetière pour les droits humains », a vigoureusement dénoncé ce nouveau code, le considérant comme un pas vers une forme d’« apartheid de genre ». Des organisations non gouvernementales, telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch, ont également alerté sur ce nouveau code pénal afghan.

Le 6 mars 2026, Amnesty International a ainsi demandé aux autorités afghanes une révision complète du texte, estimant qu’il viole les principes fondamentaux du droit international, notamment l’égalité devant la loi et la protection contre la violence. L’Union européenne, quant à elle, par l’intermédiaire de son envoyé spécial Gilles Bertrand, a également dénoncé ce code, soulignant qu’il institutionnalise les inégalités, normalise la violence domestique et restreint l’autonomie des femmes.

Cependant, au-delà de ces condamnations, il reste difficile, dans l’état actuel du droit international, d’agir concrètement. De plus, dans le contexte international actuel, marqué par la guerre au Moyen-Orient et d’autres crises majeures, la situation des femmes afghanes est reléguée au dernier plan. La communauté internationale dispose de peu de moyens pour faire pression sur le régime taliban et protéger les droits humains, en particulier ceux des femmes.

The Conversation

Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France

Source: The Conversation – in French – By Lucas Javaudin, Chercheur postdoc au LVMT, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)

Parce qu’elles pénaliseraient injustement les ménages les plus modestes, les zones à faibles émissions, ou ZFE, sont aujourd’hui au cœur du débat politique en France, et pourraient être supprimées. Des travaux de simulation du comportement de millions d’usagers et du trafic en Île-de-France livrent un éclairage sur les effets réels de la mesure, tant en matière de pollution de l’air que de répartition des coûts entre les territoires.


Alors que la pollution atmosphérique continue de s’affirmer comme l’un des défis sanitaires majeurs des métropoles européennes, les zones à faibles émissions (ZFE) s’imposent comme un sujet de discorde politique et sociale.

En Île-de-France, où une ZFE couvre Paris et 76 communes voisines, l’interdiction progressive des véhicules les plus polluants (classés selon le système Crit’Air) vise à réduire les émissions de dioxyde d’azote (NO2) et de particules fines de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres (PM2,5). Ces deux polluants sont en effet responsables d’une large part des maladies respiratoires et cardiovasculaires.

Pourtant, ce dispositif, présenté comme une solution indispensable à la qualité de l’air, se trouve aujourd’hui au centre d’un débat parlementaire houleux. Sa suppression est ainsi envisagée, au nom d’un caractère présenté comme « injuste » et « inefficace ».




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Un contexte parlementaire explosif

Un projet de loi visant à supprimer les ZFE en France a relancé les tensions.

Les opposants aux ZFE dénoncent une mesure pénalisante pour les ménages modestes, souvent dépendants de véhicules anciens et confrontés à un manque d’alternatives de transport en commun accessibles. À l’opposé, les défenseurs des ZFE rappellent leur rôle crucial dans la lutte contre la pollution : les particules fines sont responsables de 40 000 décès prématurés par an en France, selon Santé publique France.

Face à cette polarisation, nous proposons une approche fondée sur la modélisation pour dépasser les postures idéologiques. Elle permet de s’intéresser conjointement aux comportements de mobilité, à la dynamique du trafic et aux impacts environnementaux de cette mesure. Il s’agit d’évaluer finement l’efficacité réelle des ZFE et les inégalités sociospatiales qu’elles engendrent potentiellement.

Un simulateur de trafic pour modéliser les effets des politiques de transport

Nous avons eu recours à l’outil METROPOLIS, un simulateur de trafic multi-agents à grande échelle que nous avons développé.

Il permet de modéliser le comportement de millions de voyageurs, chacun prenant des décisions quant à l’opportunité de se déplacer, au mode de transport à utiliser (voiture, transports en commun, marche, etc.), à l’itinéraire à emprunter et enfin à l’heure de départ. Chaque voyageur va alors minimiser un coût de déplacement généralisé incluant les coûts monétaires, les coûts de « deshorage » (c’est-à-dire l’ajustement de l’heure de départ pour limiter l’inconfort) et les temps de trajets dépendant de la congestion routière. Cette dernière est endogène : elle est le fruit des décisions individuelles prises par l’ensemble des usagers.

METROPOLIS est régulièrement utilisé dans le cadre académique pour évaluer diverses politiques urbaines. Il est également utilisé pour des applications plus opérationnelles. La Société des grands projets l’emploie ainsi pour anticiper les flux de trafic sur les futures lignes du Grand Paris Express ainsi que sur les services express régionaux métropolitains en développement. Des applications ont également été mises en œuvre à Québec (Canada) par l’Université Laval.

Les résultats que nous présentons ici s’appuient sur des simulations réalisées avec METROPOLIS pour évaluer la ZFE en Île-de-France, dans le cadre d’un scénario d’interdiction des véhicules classés Crit’Air 3 ou pire, théoriquement en vigueur depuis janvier 2025. Il est à noter que le scénario de référence que nous avons adopté s’entend en l’absence totale de ZFE.

Des effets positifs sur la congestion routière et la pollution de l’air

De fait, la mise en place d’une zone à faibles émissions modifie à la fois le volume du trafic et les comportements de déplacement. Certains conducteurs optent alors pour les transports en commun ou des mobilités douces, tandis que d’autres modifient leurs itinéraires.

Simuler ces ajustements comportementaux est indispensable, car ils forment le mécanisme central par lequel une zone à faibles émissions agit sur la qualité de l’air. En effet, moins de trajets en voiture (en particulier polluantes) impliquent moins d’émissions et donc une exposition réduite à la pollution.

Les modélisations prévoient que l’utilisation de la voiture diminue, tandis que les transports en commun gagnent des usagers. Le volume total du trafic et la congestion diminuent. À noter que le terme véhicule-kilomètre, dans le tableau ci-dessus, désigne le déplacement d’un véhicule routier sur une distance d’un kilomètre.

L’objectif principal de la ZFE reste de réduire la pollution atmosphérique. Les simulations de trafic montrent, à ce titre, des réductions substantielles des émissions de CO₂, NO₂ et PM2,5, ce qui se traduit par des avantages significatifs pour la santé publique.

Au-delà de leurs effets moyens sur la pollution et la congestion, les zones à faibles émissions ont également des conséquences spatiales spécifiques. La plupart des réductions d’émissions ont lieu dans la zone elle-même, mais des diminutions significatives sont également observées le long des principales voies d’accès à la zone.

Identifier les gagnants et les perdants de la ZFE

Les simulations de trafic à grande échelle permettent aussi d’identifier les ménages qui sont pénalisés et de quantifier ce qu’ils y perdent. Cet outil est donc décisif pour le débat public, car l’acceptabilité dépend non seulement des gains nets totaux, mais également de la répartition des bénéfices et des coûts.

Variations des émissions de particules PM 2,5 (de diamètre inférieur à 2,5 microns) à la suite de la mise en place de la ZFE avec interdiction des véhicules Crit’Air 3 ou pire, résultats estimés par simulation.
Javaudin et de Palma, 2026, Fourni par l’auteur

Entre municipalités, les ZFE ne créent pas de gagnants ni de perdants clairement définis en fonction des revenus, tant les municipalités à faibles revenus que celles à revenus élevés comptent de ménages qui tirent profit de cette politique et d’autres qui sont pénalisés.

Si les municipalités plus riches ont tendance, en moyenne, à compter un peu plus de gagnants et moins de perdants, cette corrélation est très faible. L’analyse statistique montre que le revenu n’explique qu’une infime partie de la variation des résultats entre les municipalités. Ces résultats suggèrent que cette politique n’accroît pas de manière significative les inégalités économiques entre les municipalités.

Les citadins sont ceux qui bénéficient le plus d’une exposition réduite à la pollution de l’air. En revanche, les ménages qui dépendent de véhicules plus anciens, souvent situés en zone périurbaine, supportent des coûts plus élevés.

Les communes « perdantes » à la suite de la mise en place de la ZFE sont principalement celles situées le long de ses contours.
Javaudin et de Palma, 2026, Fourni par l’auteur

Dans l’ensemble, nos résultats plaident en faveur des zones à faibles émissions comme instrument central de la politique de qualité de l’air, à condition que leurs effets distributifs (c’est-à-dire leurs effets positifs ou négatifs sur les revenus des différents groupes sociaux) soient correctement pris en compte et corrigés.




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Comment corriger les effets distributifs ?

Les avantages agrégés de la ZFE étant importants, des politiques de compensation pourraient être envisagées. Par exemple, un soutien ciblé en faveur de véhicules plus propres – notamment les voitures électriques – ou l’amélioration des services de transport en commun peuvent compenser les pertes de répartition sans compromettre les gains environnementaux.

Inspirés par le « leasing social » proposé par le gouvernement français, nous avons simulé un programme permettant aux ménages de louer un véhicule électrique (VE) pour environ 200 euros par mois. Cette location offrirait une solution de mobilité abordable et écologique aux ménages isolés qui dépendent de leur vieille voiture.

Associer la ZFE à un tel programme de location longue durée permettrait de réduire considérablement le nombre de ménages pénalisés. Le programme de location contribue à décarboner le parc automobile, avec un triplement du nombre de kilomètres parcourus en véhicule électrique. Nos résultats montent que les décès prématurés dus à la pollution atmosphérique diminueraient davantage, par rapport à la seule mise en place de la zone à faibles émissions.




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The Conversation

Lucas Javaudin a reçu des financements du centre interdisciplinaire Energy4Climate de l’Institut Polytechnique de Paris.

de Palma Andre a reçu des financements de France 2030 (décarbonation) projet Harmonic sur la compatibilité des politiques publiques

ref. Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France – https://theconversation.com/les-zfe-sont-elles-injustes-ce-que-montrent-les-simulations-de-trafic-en-ile-de-france-278004

Les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres. Ils sont marqués par des hiérarchies raciales

Source: The Conversation – in French – By Thao Hoang, PhD student, Université Laval

Voyager librement est loin d’être un droit universel. Selon la nationalité inscrite sur leur passeport, certaines personnes circulent sans contrainte tandis que d’autres doivent passer par des démarches longues, coûteuses et incertaines. Cette inégalité entre nationalités contredit leur égalité formelle proclamée par la Charte des Nations unies.


Doctorante en science politique à l’Université Laval, mes recherches portent sur les relations internationales et les théories de la justice mondiale, avec un intérêt particulier pour les inégalités entre le Nord et le Sud.

La hiérarchie cachée des passeports

Imaginez quatre amis – un Canadien, un Français, un Chinois et un Vietnamien – étudiants dans la même université au Canada. Pour les vacances d’hiver, ils trouvent un billet d’avion abordable vers une plage en Argentine. Le Canadien et le Français peuvent partir immédiatement. Le Chinois et le Vietnamien, eux, doivent demander un visa trois mois à l’avance, avec le risque d’un refus. La même situation se reproduit lorsqu’ils veulent assister ensemble à une conférence en Europe.

Cette différence entre quatre étudiants au profil pourtant comparable vient-elle de leur capacité financière ? Rien ne prouve que l’étudiant chinois ou le vietnamien ait moins de moyens que ses camarades. S’agirait-il d’un risque sécuritaire plus élevé ? Là encore, l’hypothèse reste difficile à soutenir. Alors, qu’est-ce qui explique vraiment cet écart de mobilité ?

Le Henley Passport Index classe chaque année les passeports selon le nombre de pays accessibles sans visa. En 2026, les 40 nationalités les plus « fortes » sont presque toutes européennes et nord-américaines. Quelques exceptions asiatiques font aussi partie de la liste, comme Singapour, le Japon, la Corée du Sud. À l’autre extrême, les passeports les plus « faibles » sont majoritairement africains, moyen-orientaux, ou asiatiques.

Une récente étude montre que l’obtention d’un visa peut représenter plusieurs semaines de revenu moyen pour des personnes d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud, alors qu’elle coûte généralement beaucoup moins cher pour les Européens. Paradoxe : plus un pays est riche, moins ses citoyens paient pour un visa afin de voyager, tant en valeur absolue que par rapport à leurs revenus.

Ces obstacles touchent aussi la recherche : de nombreux chercheurs du Sud global ne peuvent participer à des conférences dans le Nord en raison des délais et des refus concernant leurs visas. L’Association d’études internationales (ISA) y est régulièrement confrontée. Cette inégalité de mobilité limite la diversité des voix dans les débats scientifiques mondiaux.

Un système né du colonialisme

Récemment, les chercheurs britanniques Lucy Mayblin et Joe Turner, spécialisés dans les études migratoires, ont appelé à sortir du présentisme des « problèmes urgents » de migration pour en retracer les racines coloniales. Contrairement à une idée répandue, les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres, mais s’inscrivent dans une histoire marquée par des hiérarchies raciales.

Si l’écrivain autrichien Stefan Zweig rappelait qu’« avant 1914, le monde appartenait à tout le monde », des colonies britanniques introduisent dès 1905 des contrôles pour limiter l’entrée de « voyageurs racialisés indésirables venant de l’Asie ». Jusqu’au début du XXe siècle, les sujets britanniques, y compris les Indiens, circulaient pourtant librement dans l’Empire. Mais après l’arrivée de 2000 travailleurs indiens au Canada vers 1907, celui-ci instaure des restrictions qui rompent avec ce principe. Des restrictions documentaires et administratives s’y renforcent alors, dans un mouvement qui contribue à l’essor du passeport comme outil de tri des mobilités. L’Australie a adopté des mesures similaires avec leur White Australia Policy en 1901.

Ces restrictions ont servi de base aux instruments modernes de contrôle des frontières (passeports, visas, exclusions sélectives), comme le montre l’historien des migrations transnationales Adam McKeown dans son ouvrage Melancholy Order.

Après la Première Guerre mondiale, ces pratiques sont généralisées par la Société des Nations. Officiellement destinées à sécuriser les frontières, elles institutionnalisent en réalité un tri des mobilités, en facilitant celles des métropoles blanches et en restreignant celles des populations colonisées. Que le colonialisme ait pris la forme d’une domination externe comme c’est le cas des empires coloniaux, ou d’un colonialisme interne comme c’est le cas du Canada envers les peuples autochtones à travers la loi sur les Indiens (1876) par exemple, ces expériences ont convergé vers le même résultat : institutionnaliser un système global de hiérarchisation raciale des mobilités.

Une structure injuste

L’histoire coloniale a laissé un héritage durable : un classement racialisé des peuples et des nations.

Certes, les politiques contemporaines de visas s’appuient sur des arguments de sécurité ou de diplomatie bilatérale. Mais ces justifications modernes prolongent un système qui, dès l’origine, a hiérarchisé les individus et les nations. Les détenteurs de passeports du Sud global y sont encore trop souvent perçus par les pays du Nord global comme des migrants à risque, alors que rien ne garantit que les titulaires de passeports « forts » soient plus vertueux.


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La persistance du régime de visa actuel s’explique ainsi par la combinaison d’un héritage colonial et d’une rationalisation contemporaine. Pris séparément, chaque État exerce légitimement sa souveraineté. Mais additionnés, les régimes de visa produisent un résultat collectif difficile à ignorer : la reproduction d’une hiérarchie mondiale qui en avantage certains et en désavantage durablement d’autres. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités factuelles, mais d’injustice structurelle : un système qui place systématiquement certains groupes en position d’infériorité.

Des contre-exemples existent – Singapour, le Japon, la Corée du Sud. Mais ces exceptions tiennent à une insertion stratégique dans les réseaux économiques et diplomatiques mondiaux, non à un renversement de la hiérarchie héritée. Ces États sont devenus les « bons élèves » d’un ordre dont les règles demeurent marquées par l’histoire coloniale, tandis que la majorité des pays du Sud restent soumis à des régimes de mobilité coûteux, incertains et discriminatoires.

Certains peuvent justifier la différenciation des visas par le fait que certaines nationalités respectent les termes de leurs visas alors que d’autres prolongent leurs séjours illégalement. Or, cet argument suppose que la restriction soit fondée sur l’observation, alors qu’en pratique elle est fréquemment posée par défaut. En effet, si les politiques reposaient réellement sur des statistiques objectives, l’exemption serait la norme initiale, et les visas ne seraient imposés qu’a posteriori, sur la base des comportements observés.

Le problème n’est donc pas la légitimité des États à contrôler leurs frontières, mais l’effet collectif du régime de visa : il consolide un cercle fermé de mobilité privilégiée entre pays riches et perpétue une injustice structurelle de mobilité à l’échelle mondiale. Reconnaître cette injustice comme héritage colonial oblige à penser des réformes capables d’alléger cette hiérarchie.

Vers une mobilité plus égalitaire ?

Faut-il abolir toutes les frontières pour instaurer une migration libre ? La question reste encore débattue. Je ne propose pas ici leur disparition, mais une réforme minimale pour atténuer l’injustice structurelle existante, comme la suppression des visas de court séjour pour les voyages d’affaires, les échanges universitaires, le tourisme ou les visites familiales.

La majorité des mobilités transnationales contemporaines est en réalité temporaire et n’implique pas d’installation durable, mais un retour dans le pays d’origine. Dans ce contexte, la majorité de ces voyageurs ne constitue ni un risque sécuritaire significatif ni un fardeau économique pour les États d’accueil.

Faciliter la circulation de courts séjours permettrait à des chercheuses et chercheurs de participer plus librement aux échanges internationaux, à des familles de se retrouver plus facilement et à des jeunes de voyager sans entraves arbitraires.

Ouvrir davantage ces mobilités réduirait les écarts de traitement entre les citoyens du Nord et ceux du Sud. Ces derniers pourraient enfin profiter des mêmes droits d’exemption de visa que les premiers. Cela contribuerait à atténuer une injustice héritée de l’ordre racial-colonial.

Enfin, la liberté de voyager ne devrait pas dépendre du hasard de la naissance ni du passeport que l’on détient, mais être reconnue comme un droit partagé.

La Conversation Canada

Thao Hoang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres. Ils sont marqués par des hiérarchies raciales – https://theconversation.com/les-passeports-et-les-visas-ne-sont-pas-des-outils-neutres-ils-sont-marques-par-des-hierarchies-raciales-262782

Notre régime de visa est-il un héritage de l’ordre racial-colonial ?

Source: The Conversation – in French – By Thao Hoang, PhD student, Université Laval

Voyager librement est loin d’être un droit universel. Selon la nationalité inscrite sur leur passeport, certaines personnes circulent sans contrainte tandis que d’autres doivent passer par des démarches longues, coûteuses et incertaines. Cette inégalité entre nationalités contredit leur égalité formelle proclamée par la Charte des Nations unies.


Je suis doctorante en science politique à l’Université Laval. Mes recherches portent sur les relations internationales et les théories de la justice mondiale, avec un intérêt particulier pour les inégalités entre le Nord et le Sud.

La hiérarchie cachée des passeports

Imaginez quatre amis – un Canadien, un Français, un Chinois et un Vietnamien – étudiants dans la même université au Canada. Pour les vacances d’hiver, ils trouvent un billet d’avion abordable vers une plage en Argentine. Le Canadien et le Français peuvent partir immédiatement. Le Chinois et le Vietnamien, eux, doivent demander un visa trois mois à l’avance, avec le risque d’un refus. La même situation se reproduit lorsqu’ils veulent assister ensemble à une conférence en Europe.

Cette différence entre quatre étudiants au profil pourtant comparable vient-elle de leur capacité financière ? Rien ne prouve que l’étudiant chinois ou le vietnamien ait moins de moyens que ses camarades. S’agirait-il d’un risque sécuritaire plus élevé ? Là encore, l’hypothèse reste difficile à soutenir. Alors, qu’est-ce qui explique vraiment cet écart de mobilité ?

Le Henley Passport Index classe chaque année les passeports selon le nombre de pays accessibles sans visa. En 2026, les 40 nationalités les plus « fortes » sont presque toutes européennes et nord-américaines. Quelques exceptions asiatiques font aussi partie de la liste, comme Singapour, le Japon, la Corée du Sud. À l’autre extrême, les passeports les plus « faibles » sont majoritairement africains, moyen-orientaux, ou asiatiques.

Une récente étude montre que l’obtention d’un visa peut représenter plusieurs semaines de revenu moyen pour des personnes d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud, alors qu’elle coûte généralement beaucoup moins cher pour les Européens. Paradoxe : plus un pays est riche, moins ses citoyens paient pour un visa afin de voyager, tant en valeur absolue que par rapport à leurs revenus.

Ces obstacles touchent aussi la recherche : de nombreux chercheurs du Sud global ne peuvent participer à des conférences dans le Nord en raison des délais et des refus concernant leurs visas. L’Association d’études internationales (ISA) y est régulièrement confrontée. Cette inégalité de mobilité limite la diversité des voix dans les débats scientifiques mondiaux.

Un système né du colonialisme

Récemment, les chercheurs britanniques Lucy Mayblin et Joe Turner, spécialisés dans les études migratoires, ont appelé à sortir du présentisme des « problèmes urgents » de migration pour en retracer les racines coloniales. Contrairement à une idée répandue, les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres, mais s’inscrivent dans une histoire marquée par des hiérarchies raciales.

Si l’écrivain autrichien Stefan Zweig rappelait qu’« avant 1914, le monde appartenait à tout le monde », des colonies britanniques introduisent dès 1905 des contrôles pour limiter l’entrée de « voyageurs racialisés indésirables venant de l’Asie ». Jusqu’au début du XXe siècle, les sujets britanniques, y compris les Indiens, circulaient pourtant librement dans l’Empire. Mais après l’arrivée de 2000 travailleurs indiens au Canada vers 1907, celui-ci instaure des restrictions qui rompent avec ce principe. Des restrictions documentaires et administratives s’y renforcent alors, dans un mouvement qui contribue à l’essor du passeport comme outil de tri des mobilités. L’Australie a adopté des mesures similaires avec leur White Australia Policy en 1901.

Ces restrictions ont servi de base aux instruments modernes de contrôle des frontières (passeports, visas, exclusions sélectives), comme le montre l’historien des migrations transnationales Adam McKeown dans son ouvrage Melancholy Order.

Après la Première Guerre mondiale, ces pratiques sont généralisées par la Société des Nations. Officiellement destinées à sécuriser les frontières, elles institutionnalisent en réalité un tri des mobilités, en facilitant celles des métropoles blanches et en restreignant celles des populations colonisées. Que le colonialisme ait pris la forme d’une domination externe comme c’est le cas des empires coloniaux, ou d’un colonialisme interne comme c’est le cas du Canada envers les peuples autochtones à travers la loi sur les Indiens (1876) par exemple, ces expériences ont convergé vers le même résultat : institutionnaliser un système global de hiérarchisation raciale des mobilités.

Une structure injuste

L’histoire coloniale a laissé un héritage durable : un classement racialisé des peuples et des nations.

Certes, les politiques contemporaines de visas s’appuient sur des arguments de sécurité ou de diplomatie bilatérale. Mais ces justifications modernes prolongent un système qui, dès l’origine, a hiérarchisé les individus et les nations. Les détenteurs de passeports du Sud global y sont encore trop souvent perçus par les pays du Nord global comme des migrants à risque, alors que rien ne garantit que les titulaires de passeports « forts » soient plus vertueux.


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La persistance du régime de visa actuel s’explique ainsi par la combinaison d’un héritage colonial et d’une rationalisation contemporaine. Pris séparément, chaque État exerce légitimement sa souveraineté. Mais additionnés, les régimes de visa produisent un résultat collectif difficile à ignorer : la reproduction d’une hiérarchie mondiale qui en avantage certains et en désavantage durablement d’autres. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités factuelles, mais d’injustice structurelle : un système qui place systématiquement certains groupes en position d’infériorité.

Des contre-exemples existent – Singapour, le Japon, la Corée du Sud. Mais ces exceptions tiennent à une insertion stratégique dans les réseaux économiques et diplomatiques mondiaux, non à un renversement de la hiérarchie héritée. Ces États sont devenus les « bons élèves » d’un ordre dont les règles demeurent marquées par l’histoire coloniale, tandis que la majorité des pays du Sud restent soumis à des régimes de mobilité coûteux, incertains et discriminatoires.

Certains peuvent justifier la différenciation des visas par le fait que certaines nationalités respectent les termes de leurs visas alors que d’autres prolongent leurs séjours illégalement. Or, cet argument suppose que la restriction soit fondée sur l’observation, alors qu’en pratique elle est fréquemment posée par défaut. En effet, si les politiques reposaient réellement sur des statistiques objectives, l’exemption serait la norme initiale, et les visas ne seraient imposés qu’a posteriori, sur la base des comportements observés.

Le problème n’est donc pas la légitimité des États à contrôler leurs frontières, mais l’effet collectif du régime de visa : il consolide un cercle fermé de mobilité privilégiée entre pays riches et perpétue une injustice structurelle de mobilité à l’échelle mondiale. Reconnaître cette injustice comme héritage colonial oblige à penser des réformes capables d’alléger cette hiérarchie.

Vers une mobilité plus égalitaire ?

Faut-il abolir toutes les frontières pour instaurer une migration libre ? La question reste encore débattue. Je ne propose pas ici leur disparition, mais une réforme minimale pour atténuer l’injustice structurelle existante, comme la suppression des visas de court séjour pour les voyages d’affaires, les échanges universitaires, le tourisme ou les visites familiales.

La majorité des mobilités transnationales contemporaines est en réalité temporaire et n’implique pas d’installation durable, mais un retour dans le pays d’origine. Dans ce contexte, la majorité de ces voyageurs ne constitue ni un risque sécuritaire significatif ni un fardeau économique pour les États d’accueil.

Faciliter la circulation de courts séjours permettrait à des chercheuses et chercheurs de participer plus librement aux échanges internationaux, à des familles de se retrouver plus facilement et à des jeunes de voyager sans entraves arbitraires.

Ouvrir davantage ces mobilités réduirait les écarts de traitement entre les citoyens du Nord et ceux du Sud. Ces derniers pourraient enfin profiter des mêmes droits d’exemption de visa que les premiers. Cela contribuerait à atténuer une injustice héritée de l’ordre racial-colonial.

Enfin, la liberté de voyager ne devrait pas dépendre du hasard de la naissance ni du passeport que l’on détient, mais être reconnue comme un droit partagé.

La Conversation Canada

Thao Hoang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Comment transformer des déchets plastiques en vinaigre grâce à l’énergie solaire

Source: The Conversation – in French – By Yimin Wu, Associate Professor, Tang Family Chair in New Energy Materials and Sustainability, University of Waterloo

Chaque année, des centaines de millions de tonnes de plastique sont produites dans le monde. Des recherches montrent comment on peut transformer ces déchets en quelque chose d’utile. (Unsplash/Nick Fewings)

Le plastique est un des matériaux les plus durables jamais créés. Sa durabilité l’a rendu indispensable dans les domaines de la médecine, de l’emballage alimentaire et des transports. Cependant, elle est également à l’origine d’un des problèmes environnementaux les plus graves auxquels nous sommes confrontés.

Chaque année, des centaines de millions de tonnes de plastique sont produites dans le monde. Une grande partie de ces déchets finit dans des sites d’enfouissement, des incinérateurs ou dans la nature, où ils peuvent mettre des siècles à se décomposer.

Les méthodes dont nous disposons pour lutter contre la pollution plastique présentent des inconvénients. Leur dépôt dans des sites d’enfouissements entraîne une fuite de produits chimiques et de microplastiques dans l’environnement.

L’incinération libère des fumées nocives et des toxines. Le recyclage mécanique dégrade souvent les plastiques en produits de moindre valeur, tandis que le recyclage chimique requiert des températures et des pressions élevées, ainsi que d’importantes quantités d’énergie.

Mes collègues et moi-même avons récemment publié une étude qui explore une nouvelle possibilité. Nous avons utilisé la lumière du soleil et un catalyseur à base de fer pour transformer des déchets plastiques en acide acétique, qui est le composant principal du vinaigre, mais aussi un produit chimique industriel important.

Nous avons pu démontrer que, plutôt que de considérer le plastique comme un simple déchet, nous pouvons le convertir en un produit utile dans des conditions modérées.

Tirer des enseignements d’un champignon

C’est la nature qui a inspiré nos recherches. Le champignon de la pourriture blanche du bois, Phanerochaete chrysosporium, est réputé pour sa capacité à décomposer la lignine, l’un des polymères les plus résistants que l’on trouve dans le bois. Il y parvient grâce à des enzymes qui produisent des espèces chimiques hautement réactives pouvant décomposer des structures carbonées complexes.

Nous nous sommes demandé si un matériau synthétique pouvait reproduire cette stratégie.

Le catalyseur que nous avons conçu est du nitrure de carbone dopé au fer, un semi-conducteur qui absorbe la lumière visible. Nous avons ensuite ancré des atomes de fer individuels, de manière à créer ce qu’on appelle un catalyseur à atome unique.

Au lieu de former des nanoparticules, chaque atome de fer est isolé et intégré à la structure du nitrure de carbone. Cette précision atomique est cruciale. Chaque atome de fer se comporte comme un site actif dans une enzyme naturelle, ce qui optimise l’efficacité tout en garantissant la stabilité.

Une réaction en deux étapes activée par la lumière

Le système fonctionne grâce à une cascade de réactions activées par la lumière.

Sous l’effet de la lumière du soleil et en présence de peroxyde d’hydrogène, les sites ferriques activent le peroxyde afin de générer des radicaux hydroxyles hautement réactifs. Un radical est un atome, une molécule ou un ion possédant au moins un électron non apparié, ce qui le rend très réactif sur le plan chimique.

Ces radicaux attaquent les longues chaînes de carbone qui composent les plastiques, comme le polyéthylène (qu’on trouve dans les sacs en plastique), le polypropylène (récipients alimentaires), le PET (bouteilles de boissons) et même le PVC (tuyaux et emballages).

Les polymères s’oxydent progressivement et se décomposent en molécules plus petites, jusqu’à devenir du dioxyde de carbone (CO2).


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Au lieu de laisser s’échapper le CO2, ce catalyseur remplit alors une deuxième fonction : il utilise la lumière du soleil pour réduire le CO2 en acide acétique. Autrement dit, le carbone contenu dans les déchets plastiques est d’abord oxydé, puis réassemblé pour former une nouvelle molécule utile.

Concrètement, cette approche permet de décomposer le plastique et de convertir le carbone ainsi obtenu en un produit chimique de base au sein d’un même système. C’est ce qui la distingue de la plupart des technologies de recyclage existantes.

Pourquoi de l’acide acétique ?

L’acide acétique est connu comme étant l’ingrédient acide du vinaigre, mais c’est aussi une matière première industrielle importante. On s’en sert pour fabriquer des adhésifs, des revêtements, des solvants, des fibres synthétiques et des produits pharmaceutiques.

La demande mondiale en acide acétique s’élève à plusieurs millions de tonnes chaque année, ce qui représente un marché de plusieurs milliards de dollars.

Actuellement, la majeure partie de l’acide acétique est produite par un procédé très énergivore appelé « carbonylation du méthanol », dans lequel le méthanol réagit avec du monoxyde de carbone à haute température.

La transformation des rebuts plastiques en acide acétique permet d’adopter une approche circulaire : au lieu d’extraire du carbone neuf, nous réutilisons celui qui est déjà présent dans les déchets.

Dans le cadre de nos expériences, le système a produit de l’acide acétique à des taux comparables à ceux d’autres méthodes de conversion des plastiques par la lumière. Lorsque nous avons optimisé l’utilisation de la lumière à l’intérieur du réacteur, le taux de production a considérablement augmenté.

Il est important de noter que la réaction s’est déroulée à température ambiante et à pression atmosphérique normale. Cela contraste avec de nombreuses méthodes de recyclage chimique qui nécessitent de chauffer les plastiques à plusieurs centaines de degrés Celsius.

Des plastiques courants

Les études en laboratoire portent souvent sur des plastiques purs et isolés. Or, les déchets réels sont mélangés et contaminés. Nous avons donc testé différents plastiques courants séparément, ainsi que sous forme de mélanges.

Notre catalyseur a permis de transformer plusieurs matières plastiques du commerce. Nous avons remarqué que le PVC affichait des performances particulièrement élevées. Nous pensons que le chlore libéré lors de sa dégradation pourrait générer des radicaux supplémentaires, accélérant ainsi le processus de dégradation.

Les atomes de fer restaient dispersés à l’échelle atomique après plusieurs utilisations, ce qui témoigne d’une bonne stabilité. Cet aspect est important, car la dégradation du catalyseur ou la lixiviation des métaux peuvent nuire aux performances et à la sécurité environnementale.

Le système repose sur l’ajout de peroxyde d’hydrogène, qui est consommé au cours de la réaction. Bien que le peroxyde d’hydrogène se décompose en eau et en oxygène, ce qui le rend relativement inoffensif, il faudra se pencher sur une manière durable de le fournir à grande échelle dans le cadre de travaux futurs.

De la conception à la mise en pratique

Reproduire à grande échelle un nouveau procédé chimique est toujours un défi. La pénétration de la lumière, la conception des réacteurs et la variabilité des matières premières issues des déchets plastiques ont une incidence sur l’efficacité de la réaction. Les additifs présents dans les plastiques commerciaux, tels que les stabilisants, les pigments et les plastifiants, peuvent également influencer les résultats.

Afin d’étudier la faisabilité de notre méthode, nous avons effectué une évaluation technico-économique préliminaire. Cette démarche sert à analyser les avantages économiques d’un procédé industriel ou d’un produit.

Bien qu’une optimisation supplémentaire soit nécessaire, l’évaluation suggère que le fait de combiner le traitement des déchets avec la fabrication d’un produit chimique de valeur pourrait permettre de compenser les coûts, notamment grâce aux avantages environnementaux.

Ces travaux mettent également en évidence le potentiel des catalyseurs à atome unique et de la conception bio-inspirée. En reproduisant la manière dont les enzymes contrôlent la réactivité à des sites métalliques précis, nous parvenons à effectuer des transformations chimiques complexes dans des conditions modérées, en utilisant la lumière du soleil comme source d’énergie.

Revoir le cycle de vie du plastique

Le problème de la pollution plastique ne pourra pas être résolu par une seule technologie. Il est essentiel de réduire l’utilisation de ce matériau, d’améliorer la conception des produits et de perfectionner les systèmes de recyclage.

La transformation des déchets plastiques en produits utiles constitue une stratégie complémentaire. Elle permet de considérer le plastique comme une source de carbone et non seulement comme un fardeau pour l’environnement.

Si nous réussissons à exploiter l’énergie solaire pour effectuer ces transformations de manière efficace et à grande échelle, les emballages d’hier pourraient devenir la matière première industrielle de demain.

Le défi consiste désormais à transposer nos avancées au laboratoire en systèmes robustes et adaptables. Si nous y parvenons, nous franchirons une étape importante vers une économie plus circulaire, dans laquelle les déchets ne marquent pas la fin d’une histoire, mais le début d’une nouvelle.

La Conversation Canada

Yimin Wu bénéficie d’un financement de la Chaire Tang en matériaux énergétiques nouveaux et en développement durable, du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, ainsi que d’un financement de démarrage de l’Institut de l’eau (WI) et de l’Institut de nanotechnologie de Waterloo (WIN) de l’Université de Waterloo.

ref. Comment transformer des déchets plastiques en vinaigre grâce à l’énergie solaire – https://theconversation.com/comment-transformer-des-dechets-plastiques-en-vinaigre-grace-a-lenergie-solaire-278928

Des centaines d’insectes affamés, un étudiant et une combinaison en mesh… Comment une série d’expériences aide à comprendre le vol des moustiques

Source: The Conversation – in French – By David Hu, Professor of Mechanical Engineering and Biology, Adjunct Professor of Physics, Georgia Institute of Technology

En modélisant les trajectoires de moustiques volant autour d’une cible humaine, les scientifiques ont appris à prédire et caractériser leurs déplacements. David L. Hu, Georgia Tech

Derrière chaque piqûre se cache une mécanique précise : en suivant des moustiques à la trace, une équipe de chercheurs a mis au jour les lois qui gouvernent leur comportement.


« Quatre minutes, c’est trop long ».

Piqûres de moustiques
Le bras de Chris Zuo après une session avec les moustiques.
David L. Hu

Voici le message que m’a envoyé Chris Zuo, étudiant de premier cycle, accompagné de photos montrant d’innombrables piqûres de moustiques sur sa peau nue. Ce massacre sur l’ensemble du corps n’était pas le résultat d’un camping qui aurait mal tourné. Il avait passé ce laps de temps limité dans une pièce contenant 100 moustiques affamés, vêtu uniquement d’une combinaison en mesh que nous pensions capable de le protéger.

C’est ainsi qu’a débuté notre enquête de trois ans pour comprendre le comportement d’un insecte d’une simplicité trompeuse : le moustique. Cela peut ressembler au plan sadique d’un professeur, mais en réalité, nous avons respecté toutes les procédures. Le comité d’éthique de notre université a approuvé le protocole, en s’assurant que Chris était en sécurité et qu’il n’était soumis à aucune pression. Les moustiques étaient exempts de maladies et provenaient de notre État, la Géorgie. Et cette séance a donné lieu aux premières — et dernières — piqûres reçues par qui que ce soit dans le cadre de l’étude.

En plus de mon rôle de tortionnaire pour étudiants, je suis auteur et professeur à Georgia Tech, avec plus de 20 ans d’expérience dans l’étude des déplacements des animaux.

Les moustiques sont l’animal le plus dangereux au monde. Les maladies qu’ils transmettent, du paludisme à la dengue, provoquent plus de 700 000 décès par an. Les moustiques ont causé plus de morts que les guerres.

Le monde dépense 19 milliards d’euros par an en milliards de litres d’insecticides, en millions de kilos de larvicides et en millions de moustiquaires imprégnées d’insecticide – le tout pour lutter contre un insecte minuscule qui pèse dix fois moins qu’un grain de riz et ne possède que 200 000 neurones.

Et pourtant, les humains sont en train de perdre la guerre contre les moustiques. Ces insectes évoluent pour prospérer en milieu urbain et propagent les maladies plus rapidement avec le changement climatique. Comment des animaux aussi simples peuvent-ils nous repérer avec une telle facilité ?

Les scientifiques savent que les moustiques ont une très mauvaise vue et qu’ils dépendent de signaux chimiques pour compenser. Mais savoir ce qui attire un moustique ne suffit pas à prédire son comportement. On peut savoir qu’un missile à guidage thermique est attiré par la chaleur sans pour autant comprendre comment il fonctionne.

C’est là qu’intervient Chris et son sacrifice dans la pièce infestée de moustiques. En suivant les trajectoires de nombreux moustiques autour de lui, nous espérions déterminer comment ils adaptent leurs décisions à sa présence. Comprendre la manière dont les moustiques réagissent aux humains constitue une première étape pour mieux les contrôler.

Comment les moustiques repèrent leur repas

Sur les 3 500 espèces de moustiques, plus de 100 sont dites anthropophiles, c’est-à-dire qu’elles préfèrent les humains comme source de nourriture. Certaines espèces sont capables de repérer une seule personne au milieu d’un troupeau entier de bovins pour aller lui sucer le sang.

C’est une prouesse, étant donné que les moustiques ne volent pas bien. Ils cessent de voler dès qu’il y a une légère brise de 3 à 5 km/h, soit une vitesse d’air comparable à celle générée par le balancement de la queue d’un cheval. Dans des conditions plus calmes, les moustiques utilisent leur cerveau minuscule pour suivre la chaleur, l’humidité et les odeurs humaines transportées par le vent.

Le dioxyde de carbone, sous-produit de la respiration de tous les êtres vivants, est particulièrement attractif. Les moustiques le détectent aussi facilement que vous percevez l’odeur d’une benne à ordures pleine, jusqu’à environ 9 mètres de leur hôte, là où les concentrations chutent à quelques parties par million, soit l’équivalent de quelques tasses de colorant dans une piscine olympique.

Contour noir des lettres G et T dans le panneau de gauche ; dans le panneau de droite, des lignes sinueuses noires représentant les trajectoires de vol des moustiques autour des lettres.
Le contour sombre du logo de Georgia Tech plaît beaucoup aux moustiques.
David L. Hu, Georgia Tech

La vision des moustiques ne leur est pas très utile pour partir à la recherche de leur prochain repas. Leurs deux yeux comptent plusieurs centaines de petites lentilles individuelles appelées ommatidies, chacune large comme un cheveu humain. Elles produisent une image en mosaïque, légèrement floue, comme pixelisée. En raison des lois de l’optique, les moustiques ne peuvent distinguer un humain adulte qu’à quelques mètres de distance. Avec la seule vue, ils sont incapables de différencier un humain d’un petit arbre. Ils examinent donc chaque objet sombre.

Collecter des données sur les trajectoires de vol

La difficulté lorsqu’on étudie le vol des moustiques, c’est que, comme des enfants surexcités, la plupart de leurs mouvements n’ont pas vraiment de sens. Dans une pièce vide, les moustiques modifient très souvent leur vitesse et leur direction de façon complètement aléatoire. Il nous fallait donc de nombreuses trajectoires de vol pour faire émerger un signal au milieu de ce bruit.

Un homme allongé au sol, visible sur deux images affichées sur l’écran d’un ordinateur portable au premier plan.
Vêtu d’une combinaison en maille, Chris Zuo attend les moustiques, un peu perplexe.
David L. Hu, Georgia Tech

L’un de nos collaborateurs, le biologiste de l’université de Californie à Riverside Ring Cardé, nous a expliqué que dans les années 1980, les scientifiques menaient des « études de piqûres » en se mettant en sous-vêtements et en écrasant les moustiques qui se posaient sur leur peau nue. Selon lui, la nudité permettait d’éviter des variables parasites, comme la couleur du tissu d’une chemise.

Chris et moi nous sommes regardés. S’asseoir nu et attendre de servir de proie aux moustiques ? Non… Nous avons plutôt conçu la combinaison en mesh que Chris portait initialement dans la pièce infestée. Mais après avoir vu ses piqûres, il nous fallait une meilleure solution.

À la place, Chris a choisi des vêtements à manches longues, qu’il a lavés avec une lessive sans parfum, et a enfilé gants et masque. Entièrement protégé, il n’avait plus qu’à rester debout et attendre, tandis qu’un nuage de moustiques tourbillonnait autour de lui.

Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) des États-Unis nous ont fait découvrir le Photonic Sentry, une caméra capable de suivre simultanément des centaines d’insectes en vol dans une pièce. Elle enregistre 100 images par seconde avec une résolution de 5 mm, dans un espace de la taille d’un grand studio. En seulement quelques heures, Chris et un autre doctorant, Soohwan Kim, ont produit plus de données sur le vol des moustiques que tout ce qui avait été mesuré auparavant dans l’histoire humaine.

100 moustiques volant autour de Chris Zuo pendant 10 minutes. Seule une partie des trajectoires observées est restituée.

Pour les mathématiciens, comme nos collaborateurs Jörn Dunkel, Chenyi Fei et Alex Cohen du MIT, la géométrie du corps de Chris reste trop complexe pour étudier les réactions des moustiques. Les mathématiciens excellent dans l’art de ramener les problèmes complexes à leur essence. Chenyi a donc suggéré d’épargner Chris : pourquoi ne pas le remplacer par un simple mannequin, une boule noire en polystyrène fixée sur un support, associée à une source de dioxyde de carbone ?

Au cours des deux années suivantes, Chris a filmé sans relâche les moustiques tournoyant autour de ces mannequins en polystyrène. Puis il les aspirait à l’aide d’un aspirateur, en essayant de ne pas se faire piquer.

Décrypter les trajectoires

Un moustique vole comme on pilote un avion : il tourne à gauche ou à droite, accélère ou freine. Nous avons d’abord caractérisé son comportement de vol en fonction de sa vitesse, de sa position et de sa direction par rapport à la cible, première étape pour construire notre modèle.

Notre confiance dans ces règles de comportement s’est renforcée à mesure que nous analysions davantage de trajectoires, jusqu’à exploiter 20 millions de données concernant les positions et les vitesses des moustiques. Cette idée consistant à intégrer des observations pour étayer une hypothèse mathématique remonte à 200 ans et porte le nom d’inférence bayésienne. Nous avons ensuite illustré le comportement des moustiques observé à l’aide d’une application web.

Quatre panneaux montrant la trajectoire d’un moustique en l’absence de cible, en présence d’une cible visuelle, d’une source de CO₂, ou des deux combinées.
Le moustique adapte son vol à la cible qu’on lui présente.
David L. Hu

Grâce à notre modèle, nous avons montré que différents types de cibles modifient le vol des moustiques. Les cibles visuelles provoquent des survols, où les moustiques passent à proximité avant de continuer leur route. Le dioxyde de carbone entraîne des hésitations, les moustiques ralentissant à proximité de la cible. La combinaison d’un signal visuel et de dioxyde de carbone génère des trajectoires orbitales à grande vitesse.

Jusqu’à présent, nous avions uniquement utilisé des expériences avec des sphères en polystyrène pour entraîner notre modèle. Le véritable test consistait à voir s’il pouvait prédire le vol des moustiques autour d’un humain. Chris est retourné dans la chambre, cette fois vêtu de blanc et coiffé d’un chapeau noir, se transformant en véritable cible. Notre modèle a correctement prédit la répartition des moustiques autour de lui. Nous avons ainsi identifié des zones à risque, où la probabilité de voir des moustiques tournoyer autour de lui était élevée.

Prédire le comportement des moustiques constitue une première étape pour les déjouer. Dans les zones infestées, on conçoit par exemple des maisons dotées de dispositifs empêchant les moustiques de suivre les signaux humains et d’entrer. De même, les pièges à moustiques aspirent les insectes lorsqu’ils s’approchent trop près, mais laissent encore s’échapper entre 50 % et 90 % d’entre eux. Beaucoup de ces dispositifs reposent encore sur des essais empiriques. Nous espérons que notre étude fournira un outil plus précis pour concevoir des méthodes de capture ou de dissuasion.

Lorsque la mère de Chris a assisté à sa soutenance de master, je lui ai demandé ce qu’elle pensait du fait que son fils se soit proposé comme appât pour les moustiques. Elle m’a répondu qu’elle en était très fière. Moi aussi — et pas seulement parce que je suis soulagé que Chris ne m’ait jamais demandé de prendre sa place dans la chambre infestée de moustiques.

The Conversation

David Hu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des centaines d’insectes affamés, un étudiant et une combinaison en mesh… Comment une série d’expériences aide à comprendre le vol des moustiques – https://theconversation.com/des-centaines-dinsectes-affames-un-etudiant-et-une-combinaison-en-mesh-comment-une-serie-dexperiences-aide-a-comprendre-le-vol-des-moustiques-278902

À la base du bonheur finlandais, le sisu une philosophie du froid

Source: The Conversation – France in French (3) – By Xavier Pavie, Philosophe, Professeur à l’ESSEC, Directeur de programme au Collège International de Philosophie, ESSEC

Connaissez-vous le sisu ? Ce drôle de mot désigne une philosophie développée en Finlande qui se confond avec le caractère national. Cette forme de sagesse, en résonance avec les exercices spirituels venus d’autres traditions, pourrait expliquer pourquoi une fois encore la Finlande est classée comme un des pays les plus heureux au monde. Cette forme de sagesse proposant de se concentrer sur l’essentiel pour mieux en jouir, pourrait-elle inspirer nos manières de concevoir l’avenir ? En particulier, le rapport particulier que le sisu entretient avec la Nature pourrait-il nourrir nos attentes en matière de changement climatique ? Découvrez cette philosophie qui invite à « faire avec » plutôt que de s’épuiser à « s’indigner contre »…


Mes travaux ont consisté à repérer la présence d’exercices spirituels dans la société contemporaine. Cette expression désigne toute pratique destinée à transformer, en soi-même ou chez les autres, la manière de vivre et de voir les choses. Elle renvoie à la fois à un discours et à une mise en œuvre : une discipline visant à mieux vivre, à mieux être, sans être soumis à des désirs jamais assouvis. Cette notion s’élabore dans les écoles de l’Antiquité (stoïcisme, épicurisme, cynisme) qui développent des techniques (ascèse, méditation, écriture, examen de conscience, attention au corps) pour atteindre un mieux-être. Toutes placent au centre la recherche de sérénité, dans la conscience de la brièveté de la vie et des épreuves qui la traversent.

Si les exercices spirituels émergent dans la philosophie antique, ils se transforment avec le christianisme avant de réapparaître à la Renaissance, chez Érasme et Montaigne, puis chez Descartes, Rousseau, Kant ou Shaftesbury. À l’époque contemporaine, ils se prolongent chez Emerson, Thoreau, Wittgenstein, Cavell ou Foucault, sans toutefois s’inscrire dans des écoles structurées, laissant place à des formes plus diffuses.

J’ai ainsi étudié des mouvements contemporains et historiques reprenant certains traits de ces traditions : communautés comme Auroville ou Christiania, expériences comme Monte Verità, ou encore pratiques artistiques (dadaïsme, Fluxus) et corporelles (Alexander, Feldenkrais, naturisme). Si les exercices spirituels persistent aujourd’hui, ils demeurent discrets et ne constituent plus véritablement une philosophie comme mode de vie. C’est précisément l’inverse qui se produit dans le Nord européen, plus précisément en Finlande, où s’est établie depuis des temps anciens une philosophie comme art de vivre sous le nom de « sisu ».




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Et si la dette publique servait d’abord à rendre les citoyens plus heureux ?


Sisu, une philosophie comme art de vivre

Si le « sisu » n’a pas de traduction littérale dans une langue autre que la sienne, il peut s’entendre comme une articulation entre le stoïcisme, l’épicurisme et le cynisme. C’est en effet, à la fois une philosophie de l’assentiment, de la recherche de plaisirs simples et de l’autosuffisance. Le sisu ne se définit pas comme un héroïsme spectaculaire, mais comme une disposition à continuer lorsque nos ressources perçues semblent épuisées. Selon la formule de la chercheuse Emilia Lahti, le sisu « commence là où notre force perçue s’arrête » : il n’est pas l’endurance ordinaire, mais l’énergie qui se manifeste dans les moments où l’abandon paraît rationnel.

Stoïcien, le sisu l’est d’abord par son rapport à l’adversité. Il ne prend ombrage ni de la dureté du climat, ni de l’histoire marquée par la guerre et la pénurie ; il assume que certaines circonstances excèdent notre contrôle et exige une discipline intérieure capable de tenir face à elles. Mais cette fermeté n’est pas une insensibilité.

Absence ou abstention d’émotions ?

L’un des malentendus les plus répandus en Finlande consiste précisément à confondre le sisu avec une absence d’émotion. Or, si la crise impose parfois de suspendre l’expression des affects, ceux-ci doivent être reconnus et élaborés. Le sisu n’est pas un état permanent : « ce n’est pas un lieu où l’on vit, mais un lieu que l’on visite ». En cela, il relève moins d’une dureté continue que d’une capacité à entrer, ponctuellement, dans une zone d’intensité morale.

Épicurien ensuite, le sisu s’enracine dans une forme de sobriété heureuse. Les enquêtes sur le bonheur placent régulièrement la Finlande parmi les premiers pays du monde, mais ce bonheur ne se comprend ni comme accumulation ni comme ostentation. Il se définit par la paix, le silence, l’ordre, l’indépendance, la fonctionnalité et, surtout, le temps passé dans la nature.

La nature comme ressource existentielle

Celle-ci n’est pas un décor, mais une ressource existentielle : elle centre, apaise, restaure. La nature agit comme une sorte d’« antidépresseur naturel » et comme un lieu de reconnexion à une source plus profonde de force. Le sisu se nourrit aussi d’une économie du désir et du langage : parler lorsque l’on a quelque chose à dire, se contenter de peu, privilégier l’authenticité à la performance.

Enfin, cynique au sens ancien du terme, le sisu valorise l’autosuffisance et la cohérence entre les paroles et les actes. Il rejette l’exhibition de la bravoure, l’autopromotion. « Let your actions do the talking » – que les actes parlent. La franchise finlandaise, souvent perçue comme brusquerie, s’inscrit dans cette éthique de la droiture. Être ferme, mais bienveillant ; défendre ses convictions sans écraser autrui ; préférer l’intégrité à la flatterie. Le sisu ne se mesure pas à l’intensité des déclarations, mais à la constance des gestes.

Autonomie et solidarité

Il serait pourtant réducteur d’en faire une vertu strictement individuelle. Si le sisu s’active dans l’épreuve personnelle, il est aussi une énergie collective. L’histoire finlandaise, notamment la guerre d’Hiver de 1939-40, a élevé le sisu au rang de principe national, mais ce mythe fondateur ne célèbre pas seulement le courage solitaire : il souligne la capacité d’un peuple à tenir ensemble. « Nous sommes plus forts ensemble que seuls » pourrait en être la maxime. L’importance accordée à l’égalité, à la négociation collective et à la coopération sociale, montre que le sisu circule, s’encourage et se renforce mutuellement.

Ainsi compris, le sisu n’est ni une simple résilience ni une austérité morale. Il est une éthique située : une manière d’habiter l’adversité sans se laisser définir par elle, de chercher des plaisirs simples sans renoncer à l’effort, et d’assumer une autonomie qui n’exclut pas la solidarité. Entre retenue et détermination, silence et action, il dessine une forme de force discrète, profondément moderne dans des sociétés saturées de bruit, d’excès et de mise en scène.

Le sisu peut-il exister loin de la Finlande ?

Cette philosophie finlandaise pourrait-elle être appropriée dans un contexte français ? La France traverse une période marquée par une tension : d’un côté, une intensité expressive forte (débats permanents, conflictualité médiatique, mise en scène politique continue) et, de l’autre, un sentiment diffus d’impuissance face aux crises écologiques, sociales et institutionnelles.

Là où le sisu valorise l’économie du langage et la primauté de l’acte sur la déclaration, notre culture accorde souvent une place centrale à la parole, à la posture et à la dramatisation. Il ne s’agit pas de dévaluer cette tradition rhétorique, constitutive de notre histoire intellectuelle, mais de se demander si elle ne gagnerait pas à être équilibrée par une éthique de la retenue et de la constance.

Arte 2025.

Dans le contexte des transitions écologiques notamment, le sisu offre une piste précieuse, puisqu’il propose une manière d’habiter la contrainte sans la vivre uniquement comme frustration. L’histoire finlandaise, marquée par le climat rude et la pénurie, a forgé une disposition à faire avec, plutôt qu’à s’indigner contre. Appliquée à nos propres défis – sobriété énergétique, transformation des modes de vie, réorganisation des systèmes productifs – une telle attitude pourrait nourrir une culture de l’ajustement lucide plutôt que de la résistance nostalgique. Le sisu ne consiste pas à nier la difficulté, mais à accepter qu’elle fasse partie du réel et à mobiliser une énergie orientée vers l’action.

La puissance des engagements ordinaires

La France pourrait également trouver dans le sisu un correctif à une conception parfois héroïque et individualisée de la réussite. La tradition française valorise la figure du grand homme, du leader charismatique, du moment spectaculaire. Or le sisu, tel qu’il se manifeste dans la culture finlandaise, privilégie une force moins visible : celle qui se déploie sans ego excessif, sans recherche de reconnaissance immédiate. Il rappelle que la solidité d’une société ne repose pas uniquement sur des figures exceptionnelles, mais sur une multitude d’engagements ordinaires, tenus dans la durée.

Ce que la France peut attendre d’une telle philosophie n’est donc pas une conversion culturelle, mais l’adoption d’un nouveau point de vue. Le sisu invite à penser la force autrement, comme une endurance silencieuse, comme une capacité à entrer, lorsque les circonstances l’exigent, dans un état d’effort lucide. C’est une manière de « tenir » sans se durcir, de persévérer sans se glorifier.

Dans un moment historique où les crises semblent s’enchaîner et où la tentation du découragement ou de la radicalisation est forte, cette philosophie comme mode de vie pourrait constituer une ressource. Elle suggère que la transformation ne passe pas uniquement par des ruptures spectaculaires, mais aussi par une multitude de gestes constants, sobres et cohérents. À ce titre, le sisu n’est pas tant un exotisme nordique qu’un miroir critique pour nos propres habitudes morales et politiques.

The Conversation

Xavier Pavie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À la base du bonheur finlandais, le sisu une philosophie du froid – https://theconversation.com/a-la-base-du-bonheur-finlandais-le-sisu-une-philosophie-du-froid-277312

De l’Algérie à l’Europe : ce que l’héritage nucléaire français révèle sur la “dissuasion avancée”

Source: The Conversation – in French – By Leila HENNAOUI, Maîtresse de conférences en droit international, Universite Hassiba Benbouali de Chlef

Le président Emmanuel Macron a annoncé, le 2 mars 2026, une évolution significative de la doctrine nucléaire française. La France augmentera ses ogives nucléaires pour la première fois depuis 1992 et déploiera des avions à capacité nucléaire chez des alliés européens dans le cadre d’un nouveau concept baptisé « dissuasion avancée ». Huit partenaires européens participeront à des exercices et fourniront un soutien conventionnel.

Le discours a révélé une continuité avec les pratiques institutionnelles passées. Emmanuel Macron a détaillé ce que la France proposerait à l’Europe, mais donné peu de précisions sur les mécanismes institutionnels qui encadreront la transparence et la responsabilité de ce nouvel arrangement.

Cette asymétrie soulève une question centrale : comment la crédibilité d’une dissuasion nucléaire élargie peut-elle être évaluée, lorsque ses structures de gouvernance restent largement indéfinies ?

Pour avoir étudié les questions de gouvernance et d’héritage nucléaire, je soutiens que pour comprendre cet enjeu, il faut replacer ce moment stratégique dans une trajectoire plus longue de gestion institutionnelle du nucléaire français.

L’héritage algérien : une question toujours ouverte

Entre 1960 et 1966, la France a mené 17 essais nucléaires dans le Sahara algérien. Le programme a débuté avec l’explosion atmosphérique « Gerboise Bleue » en février 1960, suivie de 16 essais supplémentaires à Reggane et In Ekker, deux localités du sud de l’Algérie. À l’époque, la France exerçait son autorité sur le territoire et portait responsabilité envers les populations sous son administration.

Six décennies plus tard, de nombreuses obligations découlant de cette responsabilité restent largement non honorées. La loi Morin de 2010 a établi un mécanisme d’indemnisation, mais ses critères restrictifs ont exclu la majorité des demandeurs algériens, tandis que les vétérans militaires français exposés à des niveaux de radiation comparables reçoivent des prestations. Les protocoles d’essais, les données dosimétriques et les informations sur les sites d’enfouissement de déchets radioactifs demeurent classifiés.




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Renversement saisissant : l’Algérie elle-même a entrepris récemment des initiatives de décontamination sur d’anciens sites d’essais – l’État affecté assumant une responsabilité que l’État testeur n’a pas pleinement endossée. Parallèlement, des parlementaires français réclament depuis des années l’ouverture des archives complètes sur les essais nucléaires, mais celles-ci demeurent toujours classées “secret-défense”.

Au terme de cet examen, un constat s’impose : l’opacité française sur les conséquences nucléaires en Algérie ne s’est pas dissipée avec la fin de la période coloniale. Depuis 1962, l’Algérie souveraine demande la déclassification des archives d’essais, le partage des cartes topographiques des sites de déchets radioactifs, et la transparence sur les données dosimétriques.

La France refuse toujours, invoquant le secret-défense.Le cas algérien révèle que cette opacité persiste, indépendamment du statut reconnu à l’interlocuteur, à travers deux moments politiques pourtant radicalement asymétriques. Il s’agit là d’un indice d’une culture institutionnelle que des analystes comme Vipin Narang, Austin Long et Bruno Tertrais qualifient d’« ADN nucléaire français » : un attachement absolu à l’autonomie décisionnelle, jugée « fondamentale juridiquement, culturellement, philosophiquement », associé à des mécanismes limités de transparence et de supervision institutionnelle.

C’est cet héritage institutionnel qui aide à comprendre la logique d’opacité qui continue de structurer la doctrine nucléaire française.

Une doctrine fondée sur l’opacité

Ce même «ADN nucléaire français» se manifeste en effet dans l’approche actuelle de la dissuasion avancée. Emmanuel Macron a ainsi annoncé que la France cesserait de divulguer publiquement la taille de son arsenal nucléaire, rompant avec des décennies de transparence. Depuis 2008, les présidents français ont confirmé publiquement le nombre d’ogives. Emmanuel Macron lui-même a réaffirmé le plafond de 300 ogives en 2020.

Le chef de l’Etat français a été explicite :

Il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre (…). Il n’y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux.

La France conserve ainsi l’autorité exclusive. Il n’y aura « pas de garantie au sens strict » pour les alliés. Des mécanismes de consultation ont été évoqués vaguement, mais aucune structure institutionnelle précisée.




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Cela contraste avec les arrangements nucléaires de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), qui s’appuient sur le Groupe de planification nucléaire permettant une consultation structurée. L’approche française, comme le note la chercheure française Héloïse Fayet, demeure « délibérément opaque et souveraine ».

L’opacité s’étend au Parlement français lui-même. Les dépenses de réarmement nucléaire, comme l’observe le juriste Benoît Grémare, « du fait de leur caractère secret et stratégique, sont rarement détaillées auprès du Parlement ».

Ce tableau illustre, dans le contexte même de la dissuasion avancée, une caractéristique durable de la gouvernance nucléaire française : une forte autonomie décisionnelle de l’exécutif, combinée à une faible formalisation des mécanismes de transparence et de responsabilité. Ce que les analystes qualifient d’« ADN nucléaire français ».

Cette exigence de transparence institutionnelle est d’ailleurs reconnue dans la littérature stratégique elle-même : le chercheur français Bruno Tertrais note que l’absence française du Groupe de planification nucléaire de l’OTAN relève de l’« ADN stratégique » du pays. Un choix qui, selon Camille Grand, ancien haut responsable de l’OTAN, risque de produire des arrangements peu rassurants pour les alliés si la seule réponse à leurs questions demeure «faites-nous confiance».

C’est précisément cette culture institutionnelle que l’héritage algérien, examiné plus haut, permet d’éclairer dans sa profondeur historique. Peu exploré dans ce contexte, il en révèle la persistance sur la longue durée, y compris dans des situations où les obligations juridiques et morales de transparence étaient pourtant les plus manifestes.

La question n’est donc pas de savoir si la France reproduira les dynamiques du passé — les contextes sont radicalement différents et les alliés européens sont des partenaires souverains qui auront librement choisi ce cadre. C’est plutôt de savoir si un mode de gouvernance historiquement marqué par une transparence limitée saura évoluer face aux exigences d’une collaboration nucléaire nouvelle avec des alliés démocratiques.

Ces éléments invitent ainsi à s’interroger sur le caractère potentiellement structurel — plutôt que strictement circonstanciel — de cette opacité dans la gouvernance nucléaire française, et sur ses implications pour la crédibilité d’une dissuasion élargie.

Au-delà de la capacité, la crédibilité

Du point de vue d’une analyse en droit international attentive aux zones de flou institutionnel qui ont entouré ce dossier depuis plus de soixante ans, l’enjeu n’est pas de savoir si la France peut contribuer à la sécurité européenne, mais si le cadre de gouvernance offre un niveau de transparence et de responsabilité suffisant pour fonder une confiance durable.

La crédibilité se construit dans la durée. Les États qui cherchent à étendre leur protection nucléaire sont jugés non seulement sur leurs capacités, mais aussi sur leurs pratiques démontrées de transparence. Les questions non résolues sur les essais passés ne sont pas qu’historiques : elles façonnent les évaluations contemporaines de fiabilité institutionnelle.

La dissuasion exige la confiance que la puissance protectrice agira selon des cadres prévisibles, transparents et responsables.




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Le concept de «dissuasion avancée» n’est pas nouveau. Comme l’observe Vipin Narang, expert en stratégie nucléaire, les présidents français invoquent la « dimension européenne » des intérêts vitaux français depuis des décennies. Ce qui demeure également constant, c’est l’absence de mécanismes de gouvernance multilatéraux venant institutionnaliser la rhétorique élargie — une absence que le discours du 2 mars 2026 n’a pas encore comblée.

Le discours d’Emmanuel Macron a exposé la vision stratégique, mais pas l’architecture de transparence et de responsabilité qui ferait de la « dissuasion avancée » plus qu’une assertion de prérogative souveraine.

La question algérienne ne relève donc pas uniquement d’un grief historique. Elle renvoie à des schémas institutionnels qui continuent de façonner les débats contemporains sur la confiance, la transparence et la responsabilité.

The Conversation

Leila HENNAOUI does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. De l’Algérie à l’Europe : ce que l’héritage nucléaire français révèle sur la “dissuasion avancée” – https://theconversation.com/de-lalgerie-a-leurope-ce-que-lheritage-nucleaire-francais-revele-sur-la-dissuasion-avancee-278210

Du cowboy au croisé : comment Trump dévoie les vieux mythes américains dans la guerre contre l’Iran

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

Le récit national des États-Unis repose sur de nombreux mythes que le président actuel recycle sans cesse dans ses discours en les centrant sur sa propre personne. C’était notable durant son premier mandat ; c’est devenu frappant depuis le début du second et, particulièrement flagrant, depuis le 28 février dernier. Face à l’Iran, Trump se présente comme un cowboy intrépide qui combat des « sauvages » le long d’une « nouvelle frontière », certain que sa violence est justifiée car la Providence l’a choisi.


La guerre contre l’Iran ne révèle pas seulement une escalade militaire. Elle éclaire la manière dont Donald Trump réactive de vieux mythes américains comme la « frontière » (The Frontier, en anglais, le récit mythique de la conquête de l’Ouest), le cowboy, la violence régénératrice et la Providence, en les vidant de leur part civique pour les convertir en récits de domination.

C’est là ce qui le distingue de ses prédécesseurs : il ne mobilise pas ces mythes pour exalter l’effort collectif ou l’idéal démocratique, mais pour mettre en scène la domination, l’épuration et la toute-puissance personnelle.

Une guerre nourrie par les mythes

Depuis le début de la guerre contre l’Iran, Trump parle moins comme un président que comme un conquérant. Il exige la « reddition sans condition » de Téhéran, promet que « des bombes tomberont partout » et évoque le choix de dirigeants « grands et acceptables » pour l’après-guerre. Ce langage ne décrit pas seulement une opération militaire : il réactive une vieille grammaire de la puissance américaine, sous une forme brutalement durcie.

Dans Republics of Myth (2022), Hussein Banai, Malcolm Byrne et John Tirman montrent que le conflit avec l’Iran n’est pas seulement alimenté par des intérêts stratégiques, mais par deux récits nationaux incompatibles qui transforment chaque crise en confirmation des humiliations, peurs et hostilités déjà présentes.

Du côté américain, le récit national reste structuré par le mythe de la « frontière » : un espace à dompter, des « sauvages » à vaincre, une mission à accomplir. Appliqué au Moyen-Orient, ce schème transforme l’Iran en frontière extérieure à discipliner. Trump ne crée pas ce récit ; il le radicalise.

La « frontière », de l’expansion à la prédation

Dans son discours d’investiture du 20 janvier 2025, Trump présente la « frontière » comme l’un des grands mythes fondateurs de la nation. Les États-Unis doivent redevenir « une nation qui accroît sa richesse, étend son territoire » et poursuit sa « destinée manifeste ». Il ajoute que « l’esprit de la “frontière” est gravé dans nos cœurs ». La « frontière » n’est plus ici une métaphore du progrès collectif : elle redevient un langage de puissance et d’appropriation.

Cette rhétorique n’est d’ailleurs pas restée théorique : dès les premières semaines du second mandat, Trump répète que le Canada devrait devenir le 51ᵉ État et affirme à propos du Groenland :

« Je pense que nous allons l’avoir, d’une manière ou d’une autre. »

Ce récit est enraciné dans un imaginaire puritain de mission dans les contrées sauvages (wilderness), de « Nouvelle Jérusalem » et de conquête violente d’un territoire peuplé de figures traitées comme des « barbares ». Republics of Myth montre aussi comment cette grammaire a été projetée vers l’extérieur, de l’Amérique latine au Moyen-Orient. Trump ne reprend donc pas une vieille image américaine ; il en réactive la version la plus expansionniste.

Le même mécanisme vaut à l’intérieur – à la frontière sud, Trump parle d’« invasion », d’« occupation migrante » et de « sauvages », là encore – comme à l’extérieur, puisque l’Iran est décrit en termes apocalyptiques comme une « force du mal » à abattre qui représentait un danger existentiel imminent.

Dans les deux cas, il s’agit moins de protéger une frontière que de théâtraliser une reconquête à travers un récit moral de lutte du Bien contre le Mal.

Le cowboy devenu culte du chef

Le deuxième mythe est celui du cowboy, tel que l’analyse l’historienne Heather Cox Richardson qui incarne l’idéal d’un « vrai » Américain, toujours blanc, qui agit seul, n’attend rien du gouvernement, protège les siens et impose sa volonté en dominant les autres. Richardson montre que ce mythe, recyclé depuis Barry Goldwater et surtout Ronald Reagan, est devenu central dans la culture politique du Parti républicain. Sous Trump, il passe à l’extrême.

Cette phrase prononcée lors de l’annonce du début des frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, résume cette logique :

« Aucun président n’a été prêt à faire ce que moi, je suis prêt à faire ce soir. »

Le cowboy n’est plus une figure d’autonomie populaire ; il devient l’homme d’exception, celui qui ose seul, au-dessus des prudences institutionnelles. Trump absorbe le mythe dans sa propre personne. Ayant en tête le possible complot iranien visant à l’assassiner pendant la campagne de 2024, il présente même la mort de l’ayatollah Ali Khamenei comme un duel à OK Corral (dont l’un des protagonistes historiques, Wyatt Earp, est souvent érigé en héros par Donald Trump) :

« Je l’ai eu avant qu’il ne m’ait. »

Là où d’autres présidents pouvaient mobiliser des images pionnières pour raconter un effort national, Trump transforme le cowboy en matrice du chef charismatique et transgressif. Le héros ne représente plus un ordre collectif ; il externalise le conflit, polarise le monde en Bien et Mal, et ne se justifie plus que par sa capacité à vaincre.

Ce schéma n’est pas sans précédent : de l’« empire du Mal » dénoncé par Ronald Reagan à l’« axe du Mal » que George W. Bush disait combattre, la tradition présidentielle états-unienne a souvent opposé un « nous » vertueux à un « eux » menaçant, mais chez le président Trump, le récit moral ne sert plus seulement à défendre des valeurs ou le « monde libre », mais à magnifier un chef qui se légitime par sa seule capacité à vaincre.

La violence comme promesse de régénération

Le troisième mythe est celui de la violence régénératrice, identifié depuis longtemps par l’historien Richard Slotkin. Il montre combien l’idée selon laquelle la violence peut purger le désordre et restaurer l’ordre perdu se trouve au cœur du récit national dans l’histoire politique moderne des États-Unis. Cette violence n’est pas un accident de la « frontière » ; elle en est le moteur symbolique. Elle détruit l’obstacle, répare l’humiliation – par exemple, celle laissée par la crise des otages de 1979 que Trump rappelle dans son allocution du 28 février 2026 –, purifie l’espace et régénère la communauté.

Dès 2017, lors de son discours d’investiture, Trump parle de « carnage américain » et peint le portrait d’un pays ravagé qu’il faudrait restaurer par la rupture – un récit emprunté à la tradition rhétorique de la Jérémiade. En 2025-2026, cette logique s’étend à la politique étrangère. À West Point, s’adressant aux jeunes diplômés de l’Académie militaire des États-Unis, il exprime sa détermination à « tuer les ennemis de l’Amérique », à « écraser tout adversaire » et à « anéantir toute menace ».

Depuis le commencement de son second mandat, ce mythe est encore plus théâtralisé par une fusion assumée entre divertissement et réalité, comme en témoigne une vidéo publiée par la Maison-Blanche mêlant des images des frappes contre l’Iran à des scènes de films hollywoodiens et de jeux vidéo sous le slogan « Justice à l’américaine ». À ses ennemis, Trump promet la « mort certaine » et relie la destruction à une prétendue libération politique.

La violence n’est donc plus seulement un moyen ; elle devient la condition du renouveau. C’est ici que Trump s’écarte le plus visiblement d’un usage présidentiel plus classique de la puissance.

Là où ses prédécesseurs associaient la force à un projet explicite de transformation politique – démocratisation, state-building, refonte régionale –, Trump exprime une croyance bien plus radicale : la puissance y devient une vertu en tant que telle, et l’écrasement de l’ennemi sa preuve la plus éclatante. La violence ne prépare pas un ordre nouveau ; elle devient un objectif, comme si la seule démonstration de puissance suffisait à produire une solution politique.

Chez Trump, le vieux mythe américain de la violence est donc débarrassé de ses habillages universalistes : il ne reste que la destruction comme preuve de puissance.

La Providence réduite à la mission du leader

Le quatrième mythe est religieux, puisque la « frontière » américaine est, dès l’origine, liée à un imaginaire providentialiste : mission dans les contrées sauvages, peuple élu, rapport protestant direct à Dieu. Trump reprend cette tradition, mais en la déplaçant vers sa propre personne. Dans son discours d’investiture de 2025, il affirme que Dieu l’a sauvé pour une raison : rendre sa grandeur à l’Amérique.

Au National Prayer Breakfast, il déclare encore que Dieu a « un plan spécial et une mission glorieuse pour l’Amérique ».

Là encore, le mythe d’origine est perverti. La Providence n’est plus mobilisée pour rappeler une vocation collective de la nation, mais pour sacraliser la personne du président dans un rôle quasi messianique. Les soutiens de Trump aggravent cette dérive : une partie du trumpisme évangélique lit son rôle à travers l’onction, la prophétie ou la guerre du Bien contre le Mal. Le religieux sacralise la force.

Pete Hegseth, le ministre de la guerre, en est l’incarnation parfaite. Figure du croisé moderne, il associe christianisme nationaliste, virilité martiale et légitimation sacrale de la force.

Ce que révèle vraiment la guerre en Iran

Le récit que sous-tend la guerre contre l’Iran agit comme un révélateur. Il se fonde sur de vieux mythes américains qui ne sont pas seulement réutilisés par Trump, mais durcis et dévoyés. La « frontière » se mue en prédation, le cowboy en culte du chef, la violence en écrasement rédempteur et la religion en sacralisation du leader.

Trump ne s’inscrit pas simplement dans la tradition présidentielle états-unienne : il en radicalise les ressorts les plus sombres, en vidant ces récits de leur part civique, morale ou universaliste pour n’en garder que le noyau le plus brutal – conquête, force, droit divin, annihilation de l’ennemi –, ce qui semble séduire une majorité de sympathisants républicains.

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Du cowboy au croisé : comment Trump dévoie les vieux mythes américains dans la guerre contre l’Iran – https://theconversation.com/du-cowboy-au-croise-comment-trump-devoie-les-vieux-mythes-americains-dans-la-guerre-contre-liran-278516