Comment mes recherches sur l’amitié m’ont aidée à comprendre ma propre solitude

Source: The Conversation – in French – By Marie-Elisabeth Lei Pihl, Postdoctoral Researcher in the Department of Communication, University of Copenhagen

De plus en plus de personnes déclarent se sentir seules, y compris lorsqu’elles sont entourées. Piotr Arnoldes/Pexels, CC BY

Nous accordons souvent la priorité au couple, à la famille et au travail, reléguant l’amitié au second plan. Pourtant, à mesure que les liens sociaux s’effritent, l’amitié apparaît comme une ressource essentielle pour élargir nos horizons, nourrir notre curiosité et donner du sens à nos vies.


Il y a quelques années, j’ai acheté une maison. Jeunes diplômés, mon mari et moi avions eu toutes les peines du monde à convaincre les banques de nous accorder un prêt immobilier. Et pour compliquer les choses, j’étais issue des sciences humaines, un parcours qui ne garantissait pas exactement une insertion professionnelle facile.

Après avoir essuyé plusieurs refus, nous avons finalement réussi à convaincre un conseiller bancaire bienveillant de nous faire confiance. Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés installés en banlieue, dans une maison de 190 mètres carrés, avec deux enfants et un trampoline dans le jardin.

Un soir d’été, alors que les enfants dormaient, nous étions assis sur la terrasse, baignés par les derniers rayons du soleil. Nous avions bien mangé, allumé quelques bougies et buvions un verre de vin. Cela ressemblait à la soirée parfaite…

Sur le papier, nous avions réalisé notre rêve. Le problème, c’est que je ne le ressentais pas ainsi. J’avais l’étrange impression qu’il manquait quelque chose, alors même que j’adore ma famille. Ce qui manquait, c’étaient des amis. Et si je me sentais seule, je n’étais pas la seule dans ce cas. Des études montrent que beaucoup d’entre nous ont déjà éprouvé ce sentiment de solitude.

Mes recherches portent sur l’amitié et, ces dernières années, je me suis plongée dans tout ce qui touche à ce sujet, des études scientifiques aux textes littéraires. C’est d’ailleurs surtout la littérature qui m’a offert un regard nouveau, à la fois professionnel et personnel, sur ce que sont les amis et sur ce que l’amitié peut être.

Autrement dit, j’ai tout ce que les comédies romantiques et la culture populaire nous présentent comme essentiel : un partenaire, des enfants, un emploi et un crédit immobilier. Mais cela ne suffit pas tout à fait.

Et cela m’a amenée à me demander si le parcours de vie que beaucoup d’entre nous – moi comprise – suivons ne comporte pas, en réalité, des défauts intrinsèques. Cette trajectoire laisse-t-elle trop peu de place aux relations fondées sur le choix et l’égalité ? À ces relations qui ne consistent pas à fonder une famille, mais à nouer des amitiés ?

En manque d’amitié

Nous sommes élevés pour suivre un scénario social bien précis. Un scénario dans lequel la carrière, le mariage et les enfants occupent le devant de la scène, tandis que l’amitié se voit attribuer un rôle secondaire.

Beaucoup d’entre nous laissent derrière eux leur jeunesse – période où l’amitié occupe souvent une place centrale – au profit de la relation amoureuse « sérieuse » associée à l’âge adulte. Plus largement, certaines personnes considèrent l’amitié comme une sorte de cerise sur le gâteau, plutôt que comme la pâte qui lui donne sa cohésion.

Mais que se passe-t-il si ce scénario ne nous rend pas heureux ? Et si nous nous privions de quelque chose d’essentiel ? Dans son ouvrage fondateur, la Femme mystifiée, l’écrivaine et militante féministe Betty Friedan a décrit le profond mal-être ressenti par de nombreuses femmes dans les années 1960.

L’un des arguments centraux du livre est le suivant : les femmes qui restent au foyer pour s’occuper des enfants sont condamnées à l’insatisfaction en raison de structures sociales plus larges qui les maintiennent dans cette situation. Un phénomène qu’elle a qualifié de « problème sans nom ».

Bien sûr, le fait d’être fatiguée de prendre soin des autres et de ne pas être au centre de sa propre vie jouait un rôle important dans mon sentiment de tristesse et de manque. Mais cela n’expliquait pas tout : j’avais un emploi et des activités en dehors de la maison, contrairement à de nombreuses femmes des années 1960. J’avais des projets, des envies. L’analyse de Friedan ne rendait donc pas entièrement compte de mon problème.

Un phénomène du milieu de vie

Vous reconnaîtrez peut-être ce sentiment de manque d’amitié, même si vous ne vivez pas en banlieue, ne passez pas vos journées à gérer une vie de famille ou ne vous identifiez pas comme une femme. Peut-être avez-vous construit votre existence de façon très différente de la mienne et vous êtes-vous pourtant déjà demandé où étaient passés vos amis. Car au fond, à quel moment nos amis disparaissent-ils de nos vies ? C’est particulièrement au milieu de la vie qu’il devient difficile de trouver du temps pour eux.

Les psychologues américains Willard Hartup et Nan Stevens ont montré que nous passons moins de 10 % de notre temps d’éveil avec nos amis durant les années où le travail et la famille accaparent l’essentiel de notre temps et de notre énergie. Une autre étude, également menée aux États-Unis, aboutit à une conclusion similaire : plus de 40 % des adultes interrogés ont déclaré souhaiter être émotionnellement plus proches de leurs amis et aimeraient passer davantage de temps en leur compagnie.

Concrètement, nous passons aujourd’hui moins de trois heures par semaine avec nos amis, contre six heures il y a une décennie. Une division par deux, tout simplement. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large qui traverse nos sociétés : de moins en moins de personnes adhèrent à des partis politiques, l’appartenance aux institutions religieuses recule, et la participation aux syndicats ou aux clubs sportifs locaux diminue également. Des transformations que le politologue américain Robert D. Putnam a décrites dans son ouvrage de 1995, Bowling Alone (non traduit en français).

Et ce phénomène touche l’ensemble du monde occidental. Même au Danemark, où je vis et où les traditions associatives sont particulièrement fortes, on observe la même tendance : nous rencontrons tout simplement moins souvent les autres, passons de plus en plus de temps seuls et nous nous sentons davantage seuls. Or, être seul ne signifie pas nécessairement se sentir seul – ce dernier état étant une expérience subjective –, mais la solitude physique augmente bel et bien le risque de solitude ressentie.

Dans mon propre cas, l’amitié occupait une grande place au début de ma vingtaine. Je vivais en résidence universitaire et, rétrospectivement, ce qu’il y avait de mieux dans cette période, c’est que je n’avais pas besoin d’organiser quoi que ce soit pour avoir une vie sociale.

Il y avait toujours quelqu’un dans la cuisine avec qui discuter. Toujours quelqu’un avec qui prendre un café. C’était une vie où l’amitié était intégrée au quotidien. Alors pourquoi quitter ce type de vie collective ? Pourquoi avoir des enfants, tout simplement, et, dans mon cas, déménager en banlieue ?

C’est une question légitime, et je me la suis souvent posée. La réponse la plus simple est que je suis tombée enceinte et que les enfants n’étaient pas autorisés dans les résidences étudiantes. À cela s’ajoute le fait que le logement dans les grandes villes – comme Copenhague – est devenu pratiquement inaccessible aux jeunes et aux jeunes familles. Pour le dire franchement, nous sommes poussés hors des villes.

Cela dit, j’étais aussi un peu lasse des fêtes des autres et du désordre des autres. Et parfois, on a simplement envie de boire son café seul. S’il avait été possible de rester dans une forme d’habitat partagé compatible avec la présence d’enfants tout en conservant une cuisine privée, je l’aurais fait sans la moindre hésitation. Mais ce type de solution est rare. Nous revenons donc au scénario social que j’évoquais plus tôt.

Ce que l’on pourrait appeler à la fois les structures sociales et l’organisation matérielle de nos lieux de vie laisse peu de place à des modes d’existence qui sortent du modèle du couple, de la famille nucléaire ou de la vie en solitaire (alors même que plus de personnes que jamais vivent désormais seules). D’où une aspiration croissante à de nouvelles normes autour de l’amitié et de la vie en communauté.

La littérature et la compagnie des autres

Certains soutiennent que la famille est une institution oppressive qui devrait être purement et simplement abolie. Cette position s’inscrit dans le prolongement du féminisme radical des années 1970. Des penseuses comme Shulamith Firestone défendaient ainsi l’idée que la reproduction devrait être confiée à la technologie afin de libérer totalement les femmes de cette charge. Plus récemment, Sophie Lewis a développé un argument similaire. Dans son ouvrage Pour en finir avec la famille , elle plaide pour le démantèlement de la structure sociale de la famille au profit d’une culture du soin plus collective.

Je comprends les motivations qui sous-tendent ce type d’arguments. Mais si des personnes souhaitent tomber amoureuses et avoir des enfants ensemble au sein d’un couple, alors elles doivent pouvoir le faire. Peu importe ce qu’un intellectuel peut en penser. Les familles posent-elles parfois problème ? Peuvent-elles nous rendre plus isolés en accaparant du temps qui pourrait être consacré aux amitiés ? Oui, dans les deux cas.

Peuvent-elles aussi être une source de joie et de sens ? Tout autant. La raison pour laquelle j’évoque cette critique de la famille est qu’elle reflète une tendance plus large dans les livres, les films et la culture en général : une volonté croissante de remettre en question nos modes de vie et la place que l’amitié devrait occuper dans nos existences. J’ai déjà écrit sur cette évolution, en expliquant que l’amitié gagne en importance et en proposant trois pistes pour comprendre pourquoi.

L’une de ces explications est la progression de la solitude, qui rend l’amitié d’autant plus précieuse qu’elle devient plus rare.

Une autre tient au fait que l’amitié peut aujourd’hui conférer du statut et du prestige dans un monde façonné par les réseaux sociaux et la culture de l’image.

Enfin, j’avancerais qu’il existe une curiosité culturelle croissante pour l’idée que les amitiés puissent servir de cadre de vie au même titre que les relations amoureuses l’ont historiquement fait.

La star de la littérature française Édouard Louis figure parmi les auteurs les plus en vue qui s’interrogent aujourd’hui sur l’amitié. Dans Changer : méthode (2021), il raconte comment sa vie a été marquée par un éloignement progressif de sa famille. À la place, il recherche différentes amitiés qui l’aident à échapper à un milieu ouvrier homophobe du nord de la France et à se rapprocher du monde littéraire parisien.

Il décrit comment son amitié avec Elena, une jeune femme issue de la classe moyenne, bouleverse complètement sa vision du monde, puis comment il se lie d’amitié avec les intellectuels français Didier Eribon et Geoffroy de Lagasnerie. Ce dernier a décrit leur amitié à trois comme un « mode de vie » et une « forme de vie radicale » rompant avec l’ordre établi.

On pourrait objecter que de telles représentations culturelles de l’importance de l’amitié constituent l’aboutissement de l’individualisme contemporain. Pour Édouard Louis, il s’agit de vivre exactement comme il souhaite vivre, totalement affranchi des conventions et des attentes sociales. Une démarche qui renvoie effectivement à une forme très contemporaine d’individualisme.

Mais elle exprime aussi un désir profond des autres et de la vie en communauté. Il semble poser la question suivante : est-il possible de renverser les conventions sociales existantes pour inventer nos propres normes en matière d’amitié et de vie collective ? Louis comme Geoffroy de Lagasnerie répondent par l’affirmative : oui, cela est possible.

Rompre avec les conventions

Les récits de l’écrivain danois Thomas Korsgaard consacrés à Tue présentent un parallèle intéressant avec ceux d’Édouard Louis : Tue est issu d’un milieu modeste, non universitaire, de province et, comme Édouard Louis, il quitte son environnement d’origine pour s’installer en ville et se construire une nouvelle vie.

Dans son roman Man skulle nok have været der (Il aurait sans doute fallu être là, non traduit en français), publié en 2021, Korsgaard raconte les débuts mouvementés de Tue à Copenhague. Pendant longtemps, celui-ci vit dans une grande précarité, presque sans domicile, avant de rencontrer Victoria (une sorte d’équivalent danois d’Elena) qui lui apprend les codes sociaux de la bourgeoisie intellectuelle. Peu à peu, il entame la même transformation que celle décrite par Édouard Louis.

L’histoire culturelle et littéraire offre également de nombreux exemples d’amitiés féminines ayant permis à certaines personnes de vivre en dehors des normes établies et d’être pleinement elles-mêmes. L’écrivaine suédoise Selma Lagerlöf ne s’est jamais mariée et a entretenu des relations très étroites avec d’autres femmes. De même, la vie et l’œuvre de Virginia Woolf ont été profondément marquées par des amitiés féminines intenses.

Pendant de nombreuses années, il n’était pas considéré comme suspect ou déplacé que des femmes entretiennent entre elles des relations romantiques, voire à la frontière de l’érotisme. Dans bien des cas, celles-ci étaient perçues comme de simples amitiés intimes.

L’homosexualité masculine, en revanche, a souvent suscité l’hostilité et la réprobation selon les époques et les contextes historiques, à l’exception notable de la Grèce antique et de certaines sociétés classiques.

Les récits d’Édouard Louis, de Thomas Korsgaard, de Geoffroy de Lagasnerie et de bien d’autres témoignent tous d’un puissant désir de rompre avec les structures qui nous dictent la manière dont nous devrions vivre. Ils nous rappellent aussi l’importance de nous demander si nous vivons selon nos propres critères – ou selon ceux de quelqu’un d’autre.

L’amitié à l’âge adulte

Le sentiment de manquer d’amis, celui qui m’a frappée ce soir-là sur la terrasse, renvoie peut-être à quelque chose de plus profond que le simple fait de ne pas avoir beaucoup de personnes à inviter à son anniversaire ou à appeler un jour de pluie. C’est avant tout ce que la littérature m’a permis de comprendre. Mon besoin d’amitié ne relevait pas tant d’un besoin d’être entourée. Il s’agissait davantage d’un besoin d’élargir mon horizon et d’entendre d’autres points de vue.

Ce n’étaient pas seulement mes amis qui me manquaient ; c’étaient aussi des perspectives différentes, de nouvelles idées et d’autres façons de penser. Les amitiés peuvent nous aider à découvrir et à explorer des aspects insolites et non conventionnels de l’existence et, ce faisant, à remettre en question l’ordre établi, à l’image des représentations que l’on trouve dans la littérature. En somme, elles peuvent nous amener à voir le monde autrement.

Lorsque j’étais à l’école primaire, l’une de mes plus proches amies était une femme d’environ 70 ans qui s’était occupée de moi lorsque j’étais enfant. Alors même qu’elle n’était plus ma baby-sitter, j’ai continué à aller la voir. Elle s’appelait Lise et était née en 1928. Avec son humour noir, ses boucles de cheveux et sa garde-robe remplie de chaussures à talons, son appartement était mon refuge préféré. Elle était d’origine juive et, à l’âge de 15 ans, elle avait fui les nazis au Danemark à bord d’un bateau de pêche suédois.

J’adorais ses histoires et, au-delà, tout ce qu’elle était. Elle cuisinait très mal, me faisait toujours des cadeaux et était d’une élégance irréprochable. Notre amitié transcendait toutes les frontières habituelles. Elle était atypique, voire étrange. Mais c’était exactement ce dont nous avions besoin, l’une comme l’autre.

Que peut-on faire ?

Inspirés par les nombreux exemples que nous offre la littérature, pouvons-nous mener une vie dans laquelle les amis occupent davantage de place, où les amitiés sont autorisées à bousculer nos certitudes sur l’existence ? Et ce, même si nous ne sommes ni prêts ni désireux de jeter aux oubliettes la famille et toutes les autres conventions sociales ?

Je suis convaincue que c’est possible. Mais cela suppose de résister, au moins un peu, à l’importance accordée aujourd’hui au choix individuel et à l’individualisme, et de faire quelque chose qui n’est plus vraiment à la mode : envoyer un message au lieu de faire défiler son écran. S’engager. Inviter quelqu’un chez soi. Peut-être même quelqu’un que l’on n’aurait jamais considéré comme un ami. Mais qui pourrait pourtant se révéler précieux dans notre vie.

Cela suppose aussi de considérer les inconnus comme des amis potentiels. Car au fond, l’amitié n’est rien d’autre que cela : des inconnus que l’on apprend à connaître, à apprécier et à qui l’on accorde sa confiance – une définition que je développe plus en détail dans mon livre Venskab fra Aristoteles til Snapchat (l’Amitié d’Aristote à Snapchat, non traduit en français).

Dites bonjour à votre voisin. Souriez et échangez quelques mots avec les personnes que vous croisez dans les magasins ou dans le bus, car ces fameuses « relations faibles » sont en réalité très bénéfiques : elles renforcent notre sentiment d’appartenance. Parfois, c’est aussi simple que cela : soyez aimable.

Il est également utile d’aller vers celles et ceux qui, sur le papier, ne nous ressemblent pas. Et ce faisant, de dépasser l’idée selon laquelle les semblables s’attirent pour nouer des liens avec des personnes différentes de nous, comme l’ont fait Édouard Louis, Tue chez Thomas Korsgaard ou encore Geoffroy de Lagasnerie.

Cela implique aussi de reconnaître que l’amitié peut prendre de multiples formes et qu’elle n’a pas besoin de ressembler aux fêtes parfaites ou aux baby showers qui envahissent les réseaux sociaux. Pour certains, la lecture d’un livre ou le fait de passer du temps dans la nature peut même susciter un sentiment d’amitié, y compris lorsque ces activités se pratiquent dans la solitude.

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’amitié ne nécessite peut-être même pas toujours la présence d’autres personnes. J’ai récemment assisté à une conférence donnée à Copenhague par le sociologue allemand et penseur Hartmut Rosa, dont les réflexions sur la résonance m’ont beaucoup aidée à penser l’amitié. Selon Rosa, nous entrons en résonance avec d’autres êtres, mais aussi avec le monde au sens large – et pas uniquement avec d’autres personnes.




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Pour ma part, j’ai commencé à réunir plus souvent des amis, y compris des personnes que je n’avais pas vues depuis longtemps. Ce n’est pas particulièrement comparable à la vie étudiante : les gens viennent souvent avec leurs enfants, et une partie du temps est consacrée à construire des Lego ou à arbitrer des disputes. Mais cela n’a finalement que peu d’importance. Ce qui compte pour moi, c’est que nous puissions nous faire une place les uns aux autres à travers les différentes étapes de la vie.

J’ai également élargi ma conception de l’amitié pour y inclure les interactions du quotidien, qu’il s’agisse de quelques mots échangés avec d’autres parents à la crèche, de déjeuners entre collègues ou de messages amicaux envoyés en ligne.

Car il n’est pas nécessaire d’avoir un vaste cercle d’amis. À mes yeux, l’amitié est avant tout une pratique. C’est une manière d’être au monde, quelque chose que l’on fait plutôt que quelque chose que l’on possède. Ce changement de perspective a véritablement apaisé mon sentiment de manque. Aujourd’hui, je regarde ma vie de banlieue sous un autre jour. J’ai compris qu’il ne me manquait rien ; il s’agit simplement de passer à l’action.

Abandonner l’idée selon laquelle l’amitié devrait nécessairement prendre une forme bien précise m’a également beaucoup aidée. Car les amitiés existent sous une infinité de formes : des micro-interactions du quotidien aux liens qui durent toute une vie. Peut-être même avec un arbre ou un chien ?


Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat entre Videnskab.dk et The Conversation. Vous pouvez lire la version danoise de cet article ici.

The Conversation

Marie-Elisabeth Lei Pihl a reçu des financements de la fondation Carlsberg.

– ref. Comment mes recherches sur l’amitié m’ont aidée à comprendre ma propre solitude – https://theconversation.com/comment-mes-recherches-sur-lamitie-mont-aidee-a-comprendre-ma-propre-solitude-285859

Donner à manger, un geste politique ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Joëlle Zask, Maîtresse de conférences en philosophie sociale, membre de l’IUF, Aix-Marseille Université (AMU)

*Des Glaneuses* (1857), de Jean-François Millet (1814-1875). Musée d’Orsay, via Wikimedia Commons

Du biberon aux cantines, du glanage à l’aide alimentaire, donner à manger, c’est l’acte le plus ordinaire qui soit. Mais à quelles conditions nourrir sans asservir ? Dans quelle mesure l’alimentation peut-elle poser la première pierre d’une société plus démocratique ?


Recevoir d’autrui à manger est une nécessité vitale. Tous et toutes autant que nous sommes dépendons d’autrui à plusieurs stades de notre vie, à la naissance, dans l’enfance, dans la vieillesse et la maladie, et même au quotidien, puisque personne dans le monde actuel ne produit la totalité de la nourriture dont il a besoin.

La question qui se pose est fondamentale : comment convertir cette nécessité de recevoir d’autrui à manger en une libération d’auto-développement et d’accomplissement de soi ? Et réciproquement, comment donner à manger à autrui de manière à l’accompagner vers son indépendance ?

Du biberon aux cantines, du glanage à l’aide alimentaire, le fait de nourrir l’autre, banal et omniprésent, recouvre toute une diversité de situations, avec des asymétries plus ou moins grandes, et un enjeu politique fort, au cœur des démocraties depuis leurs premières formulations théoriques.

En voici un aperçu à travers quelques exemples, tirés de mon enquête Donner à manger. Politique d’un geste ordinaire (éd. Premier Parallèle, 2026).

Être malade de son alimentation

Pas d’indépendance politique sans indépendance alimentaire ; pas de cité libre en l’absence d’une autonomie matérielle, écrivait Aristote, penseur de la politeia. Pas de peuple libre en l’absence d’une nourriture locale, avait affirmé vers 1750 le père de la patrie corse et du constitutionnalisme, Pasquale Paoli, selon qui le châtaignier était tout à la fois « arbre à pain » et « arbre de la liberté ».

La condition d’une vie véritablement libre réside tout autant dans un certain contrôle sur nos conditions de vie les plus matérielles que dans notre participation active à la vie publique. L’institution de la citoyenneté repose sur une économie, au sens littéral du terme, une oikonomía.

Or, il est aisé de remarquer que le système alimentaire mondial a évolué de manière à supprimer la « souveraineté alimentaire » des pays, des régions, des localités, affectant tout autant les capacités d’autogouvernement local que les régions colonisées pour produire et livrer les denrées nécessaires. Par exemple, le taux d’autosuffisance de l’Île-de-France, pourtant fortement agricole, oscille entre 10 et 20 % et Paris disposerait d’une autonomie alimentaire de 5 à 7 jours.

En outre, le processus d’industrialisation des méthodes de production des aliments débouche sur l’art d’enrégimenter au maximum les mangeurs au profit des produits proposés. La rentabilité de l’agriculture et des produits issus de l’industrie agroalimentaire repose en effet sur la captation et la subordination d’une masse de plus en plus grande de « consommateurs ».

Leur perte d’indépendance se marque à tous les niveaux : perte de capacité de production, dépendance à l’égard de marchés lointains, perte d’accès à la terre et perte des connaissances agroalimentaire, perte des savoirs culinaires et des savoir-faire traditionnels (et ce dans les contrées les plus préservées), ce que l’anglais « food illiteracy » exprime clairement. À quoi s’ajoutent bien sûr les actions en faveur du développement d’addictions à des produits transformés de manière à favoriser des comportements de dépendance, notamment ceux, nous le savons, au sucre.

En contradiction absolue par rapport aux prétentions de l’agriculture industrielle à « nourrir la planète », les faits relatifs aux pathologies alimentaires, à la dénutrition, à la malnutrition, à l’addiction et au lent empoisonnement des gens aux composants toxiques touchent, toutes catégories confondues, plus d’un être humain sur deux. Nous sommes malades de la nourriture. Pis, les pathologies dont nous souffrons sont également celles de notre environnement naturel et de nos démocraties désormais combattues sur tous les fronts.

Ne pas dissocier âme et corps

Afin de mettre en exergue les gestes, les dispositifs, les habitudes qui consistent à bien donner à manger, la différence entre aliments et nourriture s’impose. Alimenter consiste à maintenir en fonctionnement tel ou tel mécanisme. L’essence alimente le moteur, l’argent alimente mon compte en banque, l’aliment est une ration qui maintient l’organisme en vie.

Nourrir (de nutrire, en latin) signifie en revanche prendre soin, préserver, élever, faire croître. L’aliment réduit la stature humaine à celle d’un consommateur passif, souvent infantilisé, tandis que la nourriture réalise l’humain dans toutes ses possibilités à la fois physiques et culturelles, matérielles et spirituelles.

Mother Feeding Child (1898), Mary Cassatt.
Wikimédia

Pour savoir comment bien donner à manger, il faut se départir de l’habitude d’opposer l’âme et le corps. La nourriture est un trait d’union entre eux. Ce qui me nourrit fait l’objet d’une intériorisation qui impacte à la fois mes organes et mon esprit. Contrairement à ce qui se limite à nous alimenter, la nourriture s’accompagne d’une réflexivité. Dans le livre de l’Exode (Exode 16 : 15), la fameuse manne qui tombe pendant quarante ans du ciel signifie littéralement « qu’est-ce que c’est ? » (« man hou »). Pas de nourriture sans question sur la nourriture.

Ainsi, bien donner à manger consiste à créer un espace dialogique au sein duquel peuvent émerger et s’énoncer des questions sur la nourriture. Dans d’autres termes, cela signifie que la personne destinataire, loin d’être passive, participe activement à la situation nourricière. Elle en fait une « expérience » individualisée en fonction de laquelle elle oriente le cours de son existence et développe sa personnalité.

Dans l’acte de bien donner à manger, la nourriture n’est pas imposée, elle est offerte. Elle fait l’objet d’une proposition à la constitution de laquelle le mangeur peut contribuer. Par exemple, le nouveau-né, au sein ou au biberon, n’est idéalement ni écrasé contre soi ni livré à lui-même. Il est tenu durant le nourrissage de manière à permettre un contact visuel avec la donatrice ou le donateur, à créer un espace de gesticulation et de jeu, à instaurer un va-et-vient de sons et de mimiques, et ainsi de suite.

Les échanges qui s’instaurent, et qui sont essentiels pour la croissance mentale et physique de l’enfant, n’adviendraient pas en l’absence du repas, mais ils ne s’y réduisent pas. Bien donner à manger est une nécessité requalifiée par les initiatives des partenaires de l’interaction, comme muée en liberté.

Une interaction nourricière

Il en va de même concernant les personnes dites en perte d’autonomie dont beaucoup souffrent d’une « anorexie de la vieillesse ». Comment conserver, voire réaugmenter, l’indépendance qui leur reste ? Afin d’être nourricière, et non alimentaire, l’aide au repas consiste en une interaction.

Par exemple, au plateau-repas succède une assiette dans laquelle sont disposées des denrées adaptées sur le plan de la texture, des saveurs et de la taille. Aux couverts traditionnels sont substitués des couverts coudés, des assiettes à rebord, parfois le « manger main ». Un échange, au minimum fait de sourires et d’encouragements, s’instaure.

Bien que relatif à une situation tout à fait asymétrique, le repas demeure la première pierre de l’édifice social le plus inclusif qu’on puisse imaginer.

Considérons donc aussi les cantines scolaires, les repas servis dans les collectivités locales, à l’hôpital, en prison, dans les Ehpad, aux migrants naufragés dont l’estomac est détraqué après des voyages épuisants, des tortures et de longs séjours en mer, les personnes de plus en plus nombreuses qui souffrent de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) et sont nourries par intraveineuse 12 heures sur 24, les centaines de millions de victimes de la faim, les personnes sans domicile, indigentes et sous emprise de drogues diverses, etc., et l’on constatera que l’acte de donner à manger, loin d’être anecdotique ou accessoire, est au cœur de nos problématiques socio-politiques les plus brûlantes.

The Conversation

Joëlle Zask ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Donner à manger, un geste politique ? – https://theconversation.com/donner-a-manger-un-geste-politique-285792

Les 250 ans des États-Unis : comment Trump cherche à s’approprier les Pères fondateurs

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Chargée d’enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur; Sciences Po

Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis dépasse le cadre d’une simple commémoration. Survenant dans un contexte de forte polarisation politique, il suscite des débats qui illustrent la multiplication des lectures concurrentes de l’histoire. Donald Trump, comme ses opposants, cherche ainsi à s’approprier l’héritage de 1776, avec en point de mire l’approche des cruciales élections de mi-mandat qui se tiendront en novembre prochain.


Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance, célébré le 4 juillet 2026, intervient à un moment où la mémoire nationale est devenue, aux États-Unis, un enjeu politique majeur. Rarement un anniversaire national aura été autant chargé d’enjeux symboliques, politiques et mémoriels.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche il y a un an et demi, la polarisation idéologique qui ne cesse de s’intensifier et les interrogations sur la signification contemporaine de 1776 transforment cette commémoration en un moment de redéfinition du récit américain. Loin d’être un simple rituel civique, l’anniversaire devient un miroir des tensions qui traversent la société et un instrument de légitimation pour les acteurs politiques.

À chacun sa vision du 4-Juillet

La Déclaration d’indépendance demeure la matrice intellectuelle du système politique américain. Adoptée le 4 juillet 1776, elle ne se limite pas à proclamer la rupture avec la Couronne britannique : elle fonde une théorie politique reposant sur les droits naturels, le consentement des gouvernés et le droit de résister à la tyrannie.

En affirmant que « tous les hommes possèdent des droits inaliénables », elle inaugure une conception nouvelle de la légitimité politique, rompant avec les fondements dynastiques et religieux de l’Ancien Monde. La Constitution de 1787, la séparation des pouvoirs, le fédéralisme et la protection des libertés individuelles s’inscrivent dans cet horizon intellectuel.

Depuis deux siècles et demi, chaque génération politique relit 1776 à travers ses propres préoccupations : Lincoln l’invoque pour justifier l’abrogation de l’esclavage ; Roosevelt y voit un fondement moral dans le cadre de sa lutte contre les totalitarismes ; Reagan s’y réfère au nom de l’exceptionnalisme américain. Cette plasticité explique la centralité persistante de la Déclaration dans la culture politique des États-Unis.

C’est dans ce contexte qu’a été conçu le programme America 250. Son ambition dépasse largement l’organisation de cérémonies commémoratives. Il s’agit d’une entreprise de refondation mémorielle visant à produire un récit national capable de rassembler une société fragmentée.

Bien que les festivités culminent en 2026, le projet trouve son origine dans une loi adoptée par le Congrès le 22 juillet 2016 et promulguée par le président Barack Obama, créant l’United States Semiquincentennial Commission. Cette commission fédérale indépendante constitue l’organe officiel de pilotage des célébrations nationales. Elle est composée de membres désignés par le Congrès, de représentants de l’exécutif, ainsi que de personnalités issues des secteurs culturel, éducatif, patrimonial et économique. Son organisation repose sur le principe du bipartisme afin de garantir une gouvernance équilibrée et de faire de cet anniversaire un événement fédérateur dépassant les alternances politiques.

America 250 se présente comme un dispositif fédérateur, mobilisant institutions fédérales, États fédérés, écoles, universités, musées, organisations civiques et acteurs culturels. L’objectif est de faire de l’année 2026 une séquence pédagogique d’ampleur nationale, destinée à transmettre l’histoire américaine aux nouvelles générations et à réaffirmer les principes fondateurs de la République.

Cette ambition prend une dimension particulière dans un contexte où les débats sur l’esclavage, la mémoire coloniale, les discriminations ou les violences raciales occupent une place centrale dans l’espace public. America 250 se veut une réponse à la fragmentation mémorielle, un moyen de réinscrire la nation dans une continuité historique commune. Mais cette entreprise se heurte à une question fondamentale : existe-t-il encore un récit national partagé aux États-Unis ? L’initiative révèle ainsi une tension entre volonté de cohésion et pluralité des interprétations, entre pédagogie civique et instrumentalisation politique.

L’année 2026 est marquée par une multiplication d’événements sur l’ensemble du territoire. Philadelphie, lieu d’adoption de la Déclaration, constitue l’épicentre des commémorations, avec lectures publiques, conférences, rassemblements autour de l’Independence Hall et de la Liberty Bell. À Washington, le National Mall accueille concerts patriotiques, spectacles multimédias et expositions de documents historiques, dont certains rarement présentés au public. Les États fédérés organisent reconstitutions, programmes éducatifs et cérémonies civiques. L’ensemble compose une scénographie mémorielle d’une ampleur inédite, destinée à inscrire 2026 dans la longue durée des grands anniversaires nationaux.

Concurrence mémorielle

Mais cette célébration n’est pas politiquement neutre. Les célébrations interviennent quelques mois seulement avant les élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, ce qui confère à la mémoire nationale une dimension stratégique. Donald Trump mobilise depuis plusieurs années une rhétorique centrée sur la restauration de la grandeur américaine et sur la défense des valeurs fondatrices de la République. Dans son discours, les révolutionnaires de 1776 deviennent les précurseurs d’un combat contemporain pour la souveraineté nationale, la protection des frontières et la défense du peuple américain.

Trump cherche ainsi à inscrire son action dans une continuité historique prestigieuse et à renforcer sa légitimité dans un contexte électoral incertain. La gauche états-unienne, de son côté, insiste sur les promesses inachevées de la Déclaration et sur les luttes successives pour élargir les droits civiques. L’anniversaire devient ainsi le théâtre d’une concurrence mémorielle structurante.

Cette conflictualité s’inscrit dans une évolution historiographique plus large. Longtemps perçus comme des figures consensuelles, Washington, Jefferson, Madison ou Hamilton font désormais l’objet d’une relecture critique. Les historiens ont mis en évidence les contradictions entre les principes universalistes de 1776 et les réalités sociales de l’époque : esclavage, exclusion des femmes, traitement brutal des populations amérindiennes. Il ne s’agit pas d’un rejet, mais d’un changement de paradigme mémoriel : les fondateurs ne sont plus des icônes intouchables, mais des acteurs historiques complexes dont l’œuvre doit être contextualisée.

L’esprit des Pères fondateurs apparaît ainsi comme un ensemble de principes généraux — souveraineté populaire, limitation du pouvoir, gouvernement représentatif, méfiance envers la concentration de l’autorité — plutôt qu’une doctrine unifiée. Les désaccords entre Jefferson et Hamilton illustrent la diversité intellectuelle de la période. Les fondateurs deviennent des « ressources symboliques » mobilisées pour légitimer des projets politiques divergents.

Cette évolution marque le passage d’une mémoire consensuelle à une mémoire concurrentielle. Paradoxalement, cette conflictualité témoigne de la vitalité persistante de leur héritage : deux cent cinquante ans après 1776, les Américains continuent de débattre avec leurs fondateurs.

Qui contrôle le passé contrôle l’avenir

On l’aura compris : derrière les cérémonies et les festivités organisées à l’occasion du 250ᵉ anniversaire de l’indépendance, une lutte pour le contrôle du récit national est en cours.

En réinvestissant les symboles de 1776, Donald Trump cherche à présenter son mouvement comme le prolongement contemporain de l’œuvre des Pères fondateurs. Son objectif est moins de commémorer l’histoire que de la mobiliser au service d’une vision particulière de l’avenir du pays. Les élections de mi-mandat de 2026 constitueront un premier test de l’efficacité de cette stratégie.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les 250 ans des États-Unis : comment Trump cherche à s’approprier les Pères fondateurs – https://theconversation.com/les-250-ans-des-etats-unis-comment-trump-cherche-a-sapproprier-les-peres-fondateurs-286667

L’urbanisation provoque des effets en cascade entre les écosystèmes aquatiques et terrestres

Source: The Conversation – in French – By Eric Harvey, Professor, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Nous transformons le visage de la planète à un rythme inédit. Forêts coupées, zones humides drainées, cours d’eau enserrés par le béton : partout, les paysages se transforment. Pourtant, nous ignorons largement comment les impacts de ces transformations se propagent entre écosystèmes, menant potentiellement à des effets en cascade à l’échelle du paysage.


Nos travaux, menés dans deux cours d’eau du Québec, en offrent un aperçu clair. Les conséquences de la perte d’habitat naturel voyagent loin de leur point de départ, traversent les frontières entre l’eau et la terre, et reconfigurent silencieusement des communautés écologiques entières.

Des insectes qui font le pont entre deux mondes

Tout part d’un groupe d’organismes dont on parle peu, mais qui joue un rôle écologique essentiel : les insectes aquatiques émergents.

Ces espèces (éphémères, plécoptères, trichoptères, etc.) croissent sous l’eau, puis s’envolent à l’âge adulte pour vivre quelques jours sur la terre ferme. Ce passage de l’aquatique au terrestre n’est pas qu’un simple trait de vie. C’est l’un des plus grands transferts d’énergie qui existent entre les cours d’eau et les systèmes terrestres.

Chaque printemps, le long des rivières ou des ruisseaux à travers le monde, ce sont des milliards d’insectes qui sortent de l’eau et deviennent une ressource alimentaire pour les oiseaux, les chauves-souris, les amphibiens et les araignées riveraines, parmi lesquels plusieurs espèces voient leurs populations décliner. Pour certains prédateurs terrestres, comme les araignées, jusqu’à 99 % du carbone de leur corps provient de cette nourriture originaire de l’eau.

Ces insectes sont riches en longues chaînes d’acides gras polyinsaturées, comme l’acide eicosapentanéoïque (EPA), un oméga-3 essentiel au développement de la réponse immunitaire des espèces qui les consomment. Leur concentration en EPA, plus élevée que chez les arthropodes terrestres, est l’une des raisons pour lesquelles les insectes aquatiques émergents constituent une composante si essentielle de la chaîne alimentaire de l’écosystème voisin.




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Les espèces plus sensibles s’effacent

Ce sont précisément ces insectes que nos travaux ont examinés le long des rivières Milette et aux Sables, situées à Trois-Rivières, au Québec, deux cours d’eau qui représentent un gradient d’urbanisation.

Bien que ces rivières partagent des caractéristiques physiques similaires, notamment la taille de leur bassin versant, leur profondeur ainsi que des sédiments fins hérités de l’ancien delta de la rivière Saint-Maurice, l’utilisation du territoire entraîne des contrastes marqués. De l’amont de la rivière aux Sables à l’aval de la rivière Milette, le paysage se transforme progressivement, passant de la forêt à des parcs urbains vers des zones résidentielles, puis commerciales. En réponse à une quantité grandissante de zones imperméables (stationnements, routes) qui la ceinture, la rivière Milette est beaucoup moins stable hydrologiquement, avec une propension aux crues éclair.

Notre étude a révélé un constat clair : plus le bassin versant est imperméabilisé par des surfaces bétonnées ou asphaltées, plus la communauté d’insectes qui émergent devient uniforme, dominée par des moucherons tolérants à la pollution dont la taille est très petite. Les espèces plus sensibles et de plus grandes tailles, elles, s’effacent graduellement.

La cause principale potentielle est liée à la capacité d’absorption de l’eau par les sols. En milieu boisé, les surfaces végétalisées retiennent les précipitations, tandis qu’en milieu urbain, l’eau ruisselle davantage vers la rivière. Chaque pluie y déclenche alors des crues brèves et violentes, des « pulses » de ruissellement qui perturbent fortement les habitats aquatiques. Seules les espèces à cycle de vie court, capables de recoloniser rapidement entre deux perturbations, parviennent à s’y maintenir. Et ce sont précisément les plus petites !

Malgré ce changement de composition, nos mesures sur la quantité totale de biomasse sont demeurées pratiquement inchangées. En effet, si l’on se contente de peser ce que la rivière urbaine exporte, tout semble bien aller. Mais si l’on examine la composition de cette biomasse, le portrait est bien différent.


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Un festin pour certaines araignées

Les conséquences de l’imperméabilisation des sols ne s’arrêtent pas là. En analysant la composition chimique des tissus d’araignées sur les berges, nous avons reconstitué leur régime alimentaire. Lorsque la rivière exporte de plus petits insectes, on observe une variation dans la diète des araignées en plus d’une réorganisation de leur communauté.

Ce résultat tient à une réalité mécanique souvent sous-estimée : un prédateur ne peut pas attraper n’importe quelle proie. Sa taille, la robustesse de sa toile et la puissance de ses pièces buccales imposent une fenêtre de capture précise. Ainsi, certaines araignées comme Tetragnatha elongata, fines et allongées, sont particulièrement bien adaptées aux petites proies abondantes que livrent les rivières urbaines. Nous avons ainsi documenté une cascade maillon par maillon qui résume une propagation spatiale de l’utilisation du territoire jusqu’à des animaux situés à plusieurs kilomètres de la perturbation.




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Mesurer l’étendue réelle de l’empreinte humaine

Ce que notre étude a documenté dans deux petits cours d’eau québécois n’est certainement pas un cas isolé.

Partout sur la planète, les villes s’étendent et les surfaces imperméables se multiplient. Or, les rivières urbaines, où qu’elles soient, partagent les mêmes symptômes : un cocktail de stress chimique, hydrologique et biologique que les chercheurs nomment le syndrome du cours d’eau urbain.

Si les bassins versants urbanisés présentent partout des perturbations apparentes, alors les cascades écologiques que nous avons observées au Québec se déploient vraisemblablement dans des milliers d’entre eux à travers le monde. C’est donc ce qui pousse notre groupe de recherche à réfléchir aux meilleures façons de protéger le paysage dans son intégralité en tenant compte de la connectivité entre les systèmes naturels.

L’image d’une réaction en chaîne évoque souvent un événement spectaculaire dont on peut mesurer l’impact, comme une bombe. Ce que l’humain déclenche aujourd’hui sur les écosystèmes est tout aussi puissant, mais plus insidieux : une multitude de cascades qui se propagent à travers des paysages que nous croyions jadis délimités par des frontières impénétrables, et qui reconfigurent des communautés écologiques que nous ne pensions pas avoir touchées.

Mieux comprendre ces chaînes, c’est commencer par mesurer l’étendue réelle de notre empreinte. Et c’est aussi reconnaître qu’aucune perturbation, aussi locale soit-elle, n’est restreinte à son point d’origine.

La Conversation Canada

Eric Harvey a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du programme des Chaires de Recherche du Canada, ainsi que des Fonds de recherche du Québec.

Charles Gagnon est étudiant à l’Université de Montréal. Il a reçu du financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.

– ref. L’urbanisation provoque des effets en cascade entre les écosystèmes aquatiques et terrestres – https://theconversation.com/lurbanisation-provoque-des-effets-en-cascade-entre-les-ecosystemes-aquatiques-et-terrestres-282529

Sommes-nous entrés dans le « photographocène » ? Pour une écologie du regard à l’heure de la sixième extinction

Source: The Conversation – France (in French) – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Nous sommes désormais saturés d’images mettant en scène la transformation des paysages et l’effondrement de la biodiversité sous l’effet des activités humaines. Ce « photographocène », contraction de « photographie » et d’« anthropocène », façonne non seulement nos imaginaires, mais aussi nos capacités d’action. Quand bien même cette démarche entend alerter, elle tombe parfois dans l’esthétisation et tronque notre perception de la catastrophe en cours. Dans ces conditions, comment penser une véritable écologie du regard ?

À l’occasion des quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle et des deux cents ans de la photographie, cet article propose de revenir sur une transformation décisive des sciences : l’entrée des images dans la fabrique des savoirs et leur appropriation par les scientifiques.


Certains parlent d’anthropocène pour décrire la période que nous vivons, même si elle n’est pas officiellement reconnue par les géologues. Il n’en reste pas moins que la période actuelle est profondément marquée par les activités humaines, qui modifient le climat, les cycles géochimiques, la biosphère (c’est-à-dire, l’ensemble du vivant) et sa composition (certaines espèces disparaissant au profit d’autres, par exemple les espèces anthropophiles).

Mais on pourrait tout autant parler de « photographocène ». Nous connaissons surtout l’anthropocène à travers des images : glaciers qui fondent, forêts en feu, mégafeux ou lumières nocturnes vues depuis l’espace, mines à ciel ouvert, marées noires, zones industrielles avec panache de fumée, constructions à perte de vue… S’y ajoutent aussi de belles images de nature et de paysages qui peuvent parfois paraître « naturels », alors qu’ils ont été considérablement transformés (agrosystèmes notamment, comme le bocage ou les prairies).

Or, nous ne vivons pas seulement la crise écologique de façon sensible. Nous la vivons aussi à travers les images. La théoricienne de la photographie Ana Peraica a proposé en 2020 le terme de « photographocène » pour décrire ce phénomène. Tandis que l’anthropocène renvoie à une période marquée par un ensemble de processus physico-biologiques, la photographocène désigne, pour sa part, le moment où ces transformations sont enregistrées, documentées, narrées et débattues par la photographie.

Le spectacle de la sixième extinction de masse

Depuis quelques dizaines d’années, on parle de plus en plus de « sixième extinction de masse » pour décrire l’accélération des disparitions d’espèces.

Les biologistes débattent encore de la définition stricte d’« extinction de masse », mais convergent sur un point : les taux actuels de disparition d’espèces et d’effondrement de populations dépassent largement les régimes connus dans les archives fossiles.

Mais cette sixième extinction est aussi devenue un événement visuel. Le projet Extreme Ice Survey du photographe James Balog, par exemple, installe des caméras sur des glaciers pour produire des time-lapse de leur recul. Largement relayées dans le National Geographic et le film Chasing Ice, ces images ont marqué les esprits.

De leur côté, le photographe Edward Burtynsky et ses collaborateurs documentent mines, décharges et infrastructures à grande échelle dans The Anthropocene Project. Ces photographies sont devenues des icônes de l’anthropocène : elles structurent ce que nous imaginons quand nous pensons réchauffement, pollution, artificialisation, etc.

Aperçu du travail d’Edward Burtynsky.

Mais que regardons-nous exactement à travers ces images ? Qu’est-ce qu’on voit, et surtout qu’est-ce qu’on ne voit pas ? C’est ici qu’intervient l’idée d’une « écologie du regard ».




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Une écologie du regard pour interroger l’anthropocène

Classiquement, l’écologie étudie les relations entre les êtres vivants, avec leurs milieux ainsi qu’avec les grands cycles géochimiques et thermiques de la planète.

Par analogie, on peut parler d’écologie du regard pour désigner l’attention portée à ce qui est rendu visible – ou invisible – par les images. Quels lieux sont montrés, quelles espèces, quels corps ? Depuis quels points de vue et avec quelles conséquences sur notre compréhension des choses ? Quelles émotions sont provoquées en les voyant ?

L’expression circule dans les mondes de l’art et de l’architecture. On la retrouve par exemple dans le livre de Martine Francillon, qui relie représentations de l’arbre, écologie environnementale et « écologie mentale ».

Le directeur artistique Christophe Laloi a lui aussi utilisé l’expression dès 2007, par exemple avec une projection intitulée « Climax – Pour une écologie du regard » aux Rencontres d’Arles.

En 2020, l’historienne de l’art Bénédicte Ramade a montré comment une partie de la photographie environnementale oscille entre alerte éthique et esthétisation du désastre, au risque de produire lassitude et distance plutôt que mobilisation. De son côté, Ana Peraica parle d’« images totales » : vues satellites, orthophotographies, cartographies interactives qui donnent l’illusion d’un surplomb neutre sur la planète.

Dans ce contexte, le photographocène se confond avec l’anthropocène tel qu’il est montré dans ces images. L’écologie du regard, qui désigne une approche critique et sensible de l’observation du vivant, consiste à les interroger.

Qui est visible dans les images de la sixième extinction ?

On peut distinguer trois grandes caractéristiques du photographocène.

D’abord, le fait que les grands récits visuels de la crise mettent souvent en avant des paysages spectaculaires (glaciers effondrés, mégafeux, carrières géantes, littoraux artificialisés, inondations,etc.) et des espèces charismatiques (ours polaire, orang-outan, grands prédateurs et bien entendu les baleines et le panda).

Pendant ce temps, une grande partie de la biodiversité – insectes, invertébrés marins, microfaune du sol, plantes « ordinaires », champignons – reste quasi invisibles. Pourtant, les études montrent des déclins rapides pour beaucoup de ces groupes, que l’on sait être d’importance majeure dans le fonctionnement des écosystèmes.

Le deuxième élément tient au point de vue. Les images emblématiques de la photographocène sont souvent des vues aériennes (drone, avion, satellite) ou accélérées (time lapse). Elles rendent visibles des transformations imperceptibles à l’échelle d’une vie humaine, mais installent aussi notre regard à distance, comme si nous contemplions la Terre depuis un ailleurs abstrait – comme dans les images de la Terre vue du ciel, de Yann Arthus-Bertrand – ou comme si nous n’en faisions plus vraiment partie.

Court-métrage tourné et réalisé par Yann Arthus-Bertrand dans le cadre de l’exposition « Vues d’en haut » pour le compte de Metz Métropole.

Enfin, il y a la répétition. Les mêmes motifs reviennent : incendie, iceberg, pipeline, fumées, ours blanc fatigué ou à terre, celui-ci étant devenu un véritable emblème. Les recherches en communication environnementale suggèrent pourtant que cette répétition d’images catastrophistes, sans récit d’action possible, peut conduire à une forme de fatigue du regard, voire à des formes de déni, plutôt qu’à l’engagement recherché.




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Vers une « photographie de conservation » responsable

La « photographie de conservation » offre un contrepoint intéressant au photographocène.

Popularisée notamment par le photographe américain Boyd Norton, puis portée par des artistes comme Cristina Mittermeier, cofondatrice de l’International League of Conservation Photographers, cette pratique revendique explicitement un objectif : mettre la photographie au service d’actions concrètes de protection de la nature.

Exposition de Cristina Mittermeier en Italie, début 2026.

Il ne s’agit plus seulement de produire de « belles images » de l’anthropocène, mais de documenter des menaces précises, ou encore de donner davantage de visibilité à des espèces ou à des communautés locales. Cela permet de nourrir des campagnes de plaidoyer, des décisions politiques, et dans certains cas, d’accompagner la recherche scientifique, par exemple en participant à des inventaires d’espèces.

Dans le cadre d’une écologie du regard, la photographie de conservation rappelle que le choix des sujets, des cadrages, des contextes peut faire basculer une image de simple symptôme à outil pour infléchir, même un peu, le cours de la sixième extinction. Il en va de même de la manière dont les photographies sont partagées avec les ONG, les scientifiques ou encore les habitants d’un territoire.

Articuler exigence scientifique et écriture visuelle

Plusieurs photographes français travaillent, chacun à leur manière, à cette écologie du regard en articulant exigence scientifique et écriture visuelle.

Le biologiste et photographe sous-marin Laurent Ballesta mène depuis plus de dix ans les expéditions Gombessa au sein d’Andromède Océanologie. Ces projets associent « mystère scientifique, défi de plongée et promesse d’images inédites », comme « des cœlacanthes à 120 mètres de fond », « 70  requins de Fakarava la nuit », selon la page du projet. Ses images, diffusées notamment par National Geographic, ne se contentent pas de montrer des espèces spectaculaires : elles construisent une immersion dans des écosystèmes méconnus, en lien direct avec des protocoles scientifiques. À la clé, un véritable récit d’exploration, où des espèces souvent minuscules sont magnifiées par la prise de vue.

Affiche du film la Panthère des neiges.

On peut aussi songer au photographe animalier Vincent Munier, qui développe depuis plusieurs décennies, un travail au long cours sur les milieux froids et la faune discrète. Par exemple : chouettes harfangs, loups arctiques, grues, hiboux, ou encore les panthères des neiges au Tibet. Son film la Panthère des neiges, coréalisé avec Marie Amiguet, repose sur une esthétique de la patience et de la non-spectacularisation : beaucoup de temps passé à ne rien voir et à simplement habiter un paysage, avant que l’animal apparaisse. C’est une forme d’éloge du temps long, en regard de nos sociétés de consommation ultrarapides, y compris en termes de consommation de médias.

Le photographe Frédéric Larrey, enfin, travaille sur les littoraux, les cétacés et les grands prédateurs, avec la maison d’édition et de diffusion Regard du Vivant. Son ouvrage Littoral propose un portrait aérien des côtes françaises qui articule beauté formelle et enjeux de conservation. Dans Tibet, en harmonie avec la panthère des neiges, il s’est lui aussi intéressé au grand félin discret, en mêlant éthologie photographique et attention aux relations entre bergers et prédateurs.

Ces démarches n’utilisent pas nécessairement le vocabulaire du photographocène, mais elles incarnent très concrètement une autre écologie du regard : moins centrée sur le choc et le spectaculaire, plus attentive aux milieux, aux relations, au temps long de l’observation et aux usages concrets des images pour la conservation et la sensibilisation du public et des habitants des régions traversées.

Parler de photographocène, ce n’est donc pas simplement ajouter un néologisme de plus à la liste des mots en « -cènes ». C’est aussi rappeler une évidence que l’on sous-estime souvent : dans l’anthropocène, le destin du vivant est aussi lié à la manière dont nous le regardons.




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Trois questions pour un photographocène plus incarné

Nos photographies de la sixième extinction ne sont ni neutres ni secondaires : elles sélectionnent certains lieux, certaines espèces, certains points de vue. Mais ce faisant, elles en occultent d’autres. Elles proposent des récits de catastrophe, de nostalgie, parfois de résistance.

Une écologie du regard invite à se poser, au minimum, trois questions simples.

  • Que montrons-nous systématiquement – et que laissons-nous hors champ ?

  • Depuis quel point de vue regardons-nous la crise écologique (plongée, survol, immersion, cohabitation, regard animal, regard scientifique, images et imageries par dispositifs : microscopes électroniques, synchrotrons, lumières non conventionnelles, etc.) ?

  • Quels types d’images nous aident réellement à nous sentir concernés et à agir, plutôt qu’à nous résigner ?

Est-ce que les relations entre art et sciences aident à ce questionnement ? Il est probable que oui, quand ces relations co-construisent des projets narratifs où l’esthétique et la science dialoguent

Pour aller vers un photographocène plus incarné, la question ne serait plus seulement de se demander « comment représenter l’anthropocène ? », mais : quel regard voulons-nous cultiver pour continuer à cohabiter avec le vivant, à l’heure de la sixième extinction ? Cela suppose probablement de déplacer nos appareils autant que nos habitudes : vers des milieux moins visibles, des espèces moins spectaculaires, des régimes de lumière différents – y compris ceux que les autres vivants perçoivent, et que nous commençons seulement à apprendre à voir.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDiv, Labex CEBA, Institut de la Transition environnementale de Sorbonne Univ., MRAE, National Gegraphic, ANR

– ref. Sommes-nous entrés dans le « photographocène » ? Pour une écologie du regard à l’heure de la sixième extinction – https://theconversation.com/sommes-nous-entres-dans-le-photographocene-pour-une-ecologie-du-regard-a-lheure-de-la-sixieme-extinction-284256

Face aux défis de l’anthropocène, l’écotoxicologie doit s’adapter pour améliorer ses capacités de prédiction

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Sol Dourdin, Chercheur post-doctoral, La Rochelle Université

L’écotoxicologie est une discipline scientifique encore jeune. Née dans les années 1960, sa mission est de comprendre les contaminations des écosystèmes par les polluants chimiques ainsi que leurs impacts pour éclairer la décision publique. Mais elle doit aujourd’hui s’adapter et évoluer face aux nouveaux défis environnementaux.


Depuis les années 1960, l’écotoxicologie s’est imposée comme une discipline clé pour comprendre les effets des substances chimiques sur l’environnement. À la croisée de la toxicologie et de l’écologie, elle étudie la contamination des écosystèmes, la circulation et la transformation des polluants chimiques, ainsi que leurs impacts sur les organismes et les processus écologiques. Son but ultime est d’éclairer les décisions publiques encadrant l’usage de ces composés.

Pour cela, elle s’est principalement focalisée sur le développement et l’utilisation de protocoles standardisés d’évaluation rapide du risque environnemental, conçus pour générer des résultats fiables, comparables, facilement communicables et donc rapidement exploitables pas les décideurs. Ces approches constituent aujourd’hui le cadre d’évaluation du risque environnemental (ERA), un socle de réglementations nationales et internationales. Parmi elles, on peut citer le règlement européen REACH, qui vise à protéger la santé humaine et l’environnement des risques associés aux substances chimiques.

Mais cette standardisation, à savoir l’établissement de tests aux conditions normées et supposés réplicables dans tout laboratoire, laisse de côté de nombreux processus dits « éco-évolutifs ». En effet, la contamination environnementale a aujourd’hui, au-delà de ses effets de court terme étudiés dans des conditions simples, d’autres impacts à long terme, des effets intergénérationnels, autrement dit, des conséquences populationnelles et écosystémiques. Autant de dimensions que l’écotoxicologie, aujourd’hui, ne sait pas mettre en évidence.

C’est en particulier le cas dans le contexte des changements environnementaux globaux que nous connaissons, qui posent des questions inédites pour l’écotoxicologie. Les xénobiotiques en particulier, c’est-à-dire les substances présentes dans un organisme mais qui lui sont étrangères, comme les pesticides, pourraient jouer un rôle significatif en modifiant le potentiel adaptatif des organismes.

Dans ce contexte, la pertinence de l’écotoxicologie est parfois questionnée. Mais de notre côté, nous pensons que la discipline peut évoluer pour s’adapter et mieux prédire les effets des polluants.




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Des tests efficaces… mais incomplets

L’écotoxicologie repose aujourd’hui sur des tests normalisés, généralement validés par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), qui sont établis de façon à être robustes (à la fois fiables et faisables) et réplicables par différents laboratoires. Toutefois, ces protocoles prennent rarement en compte ce qui se passe après l’exposition. Or, certains effets peuvent apparaître bien plus tard, parfois à l’âge adulte après une exposition embryonnaire, voire affecter les générations suivantes.

C’est le cas de certains perturbateurs endocriniens, pour lesquels une exposition précoce peut entraîner des troubles de la reproduction sur plusieurs générations. Si ces phénomènes commencent à être inclus dans certains cadres d’évaluation, ils restent encore largement sous-estimés.

Ces lacunes s’ajoutent à d’autres. Citons par exemple l’absence de prise en compte de possibles effets cocktails car les tests portent sur des substances isolées (pourtant présentes en mélanges complexes dans l’environnement), l’utilisation presque exclusive d’espèces animales modèles ou la simplification des conditions de laboratoire. Tout ceci ignore les interactions écologiques et les variations environnementales.

Un autre point critique de ces tests concerne la diversité génétique au sein des espèces. Pour garantir la reproductibilité, les expériences utilisent généralement des lignées d’organismes standardisées, c’est-à-dire génétiquement homogènes, considérant la variabilité génétique comme un « bruit » à éliminer. Cette simplification pose problème.

  • D’une part, elle limite la représentativité des résultats : une seule souche ne reflète pas nécessairement la réponse de toute une espèce.

  • D’autre part, elle empêche de comprendre les capacités d’adaptation des populations, notamment face aux pesticides, pour lesquels de nombreuses résistances génétiques sont identifiées chez les espèces cibles.

Cela pose un véritable problème non seulement aux utilisateurs et aux fabricants des substances testées, mais aussi en matière de santé publique.




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Des effets évolutifs encore mal intégrés

Les polluants ne se contentent en outre pas d’affecter les organismes à court terme : ils peuvent aussi influencer leur évolution. Cette dimension reste pourtant peu considérée dans l’évaluation du risque.

Les organismes disposent de plusieurs mécanismes pour répondre aux stress environnementaux. À court terme, ils peuvent ajuster leur physiologie grâce à la plasticité phénotypique, qui désigne le fait qu’un génotype exprime différents phénotypes selon l’environnement. Certains de ces ajustements reposent sur des mécanismes épigénétiques, qui modulent l’expression des gènes sans en modifier la séquence.

Or, ces mécanismes peuvent être influencés par les contaminants. Ils peuvent modifier les processus développementaux, la physiologie ou la reproduction. Certaines de ces modifications peuvent même être transmises à la descendance, ouvrant la voie à des effets intergénérationnels encore mal décrits. Cette plasticité épigénétique permet aux organismes de répondre rapidement à un stress environnemental, parfois de façon réversible, mais elle soulève des questions sur la stabilité de ces réponses et leur influence sur la dynamique évolutive des populations.

Parce que oui, les polluants peuvent aussi, à plus long terme, orienter l’évolution des populations. L’adaptation repose alors sur une combinaison de processus macroévolutifs et microévolutifs (la microévolution décrivant les changements au sein d’une même espèce, et la macroévolution ceux qui portent plutôt sur la spéciation et l’évolution des groupes d’espèces), en lien avec les pressions actuelles.

Ces processus peuvent donner lieu à l’émergence rapide de résistances, par sélection de variants génétiques, à l’apparition de mutations avantageuses ou encore à la transmission de modifications épigénétiques induites par l’environnement. L’évolution des résistances aux pesticides en est une illustration frappante. Ces dynamiques, parfois rapides, montrent que les polluants ne modifient pas seulement l’état de santé des organismes, mais aussi leur trajectoire évolutive.

Ces processus – plasticité, héritage épigénétique, évolution génétique – influencent profondément la manière dont les populations réagissent aux polluants, mais sont encore rarement pris en compte dans les évaluations réglementaires.

Vers une écotoxicologie plus prédictive

Face aux défis environnementaux actuels, la prise en compte de toutes ces interactions par l’écotoxicologie devient impérative : elle ne peut plus se contenter d’évaluer des effets à court terme dans des conditions simplifiées. Il est à cet égard réconfortant de noter l’émergence de nouvelles approches. Par exemple :

  • à l’échelle évolutive, certaines méthodes statistiques s’appuient par exemple sur les relations de parenté entre espèces, ou encore la conservation de familles de protéines cibles pour identifier un signal phylogénétique permettant de prédire la sensibilité des unes à partir de la sensibilité des autres ;

  • à l’échelle des populations, les outils de génomique facilitent la détection de signatures d’adaptation ou de plasticité en réponse aux polluants, mettant en évidence des dynamiques microévolutives ;

  • enfin, certaines études tentent de mettre en évidence les compromis induits par l’adaptation aux contaminants : celle-ci est susceptible d’augmenter la sensibilité à d’autres stress, voire de réduire la capacité générale d’adaptation des organismes, exacerbant potentiellement les effets délétères des autres changements globaux sur la biodiversité dans son ensemble.

Ces avancées contribuent à intégrer une nouvelle dimension dans l’évaluation du risque : la vulnérabilité des espèces et des populations, qui dépend non seulement de leur exposition aux polluants, mais aussi de leur capacité à y répondre et à s’y adapter.

Repenser le risque à l’ère de l’anthropocène

Alors que la biodiversité décline à un rythme sans précédent, la pollution chimique est identifiée par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) comme l’un des principaux facteurs de cette crise. Les pesticides, conçus pour être toxiques, en sont une illustration particulièrement frappante.

L’écotoxicologie doit dès lors évoluer en intégrant l’ensemble des processus écoévolutifs et en tenant compte des différents rythmes auxquels ils se déroulent. Ceci permettrait d’améliorer à la fois la capacité prédictive de l’écotoxicologie et sa pertinence vis-à-vis des dynamiques écosystémiques.

L’enjeu est de taille : il ne s’agit plus seulement d’accompagner la mise sur le marché des substances chimiques, au rythme des priorités définies par les pouvoirs publics, mais de comprendre leur influence sur la capacité d’adaptation des organismes aux changements environnementaux.

Une écotoxicologie plus intégrative des processus écoévolutifs pourrait ainsi permettre d’améliorer à la fois la capacité prédictive de l’écotoxicologie et sa pertinence pour répondre aux défis environnementaux du XXIᵉ siècle.

The Conversation

Marie-Agnès Coutellec a reçu des financements de: INRAE, ANSES, ANR, CNRS.

Cassandre Aimon et Thomas Sol Dourdin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Face aux défis de l’anthropocène, l’écotoxicologie doit s’adapter pour améliorer ses capacités de prédiction – https://theconversation.com/face-aux-defis-de-lanthropocene-lecotoxicologie-doit-sadapter-pour-ameliorer-ses-capacites-de-prediction-285650

Ce que l’on sait des récents séismes au Venezuela, et des risques qui subsistent

Source: The Conversation – France in French (2) – By Sylvain Barbot, Professor of Earth Sciences, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

Le Venezuela et sa capitale, Caracas, ont été frappés par deux puissantes secousses sismiques le 24 juin 2026, à seulement quelques secondes d’intervalle. Les deux séismes, de magnitude 7,2 et 7,5, ont provoqué l’effondrement de bâtiments dans plusieurs villes du nord du pays, faisant plus de 2 200 morts et piégeant de nombreuses autres personnes, selon les autorités.

Le géophysicien Sylvain Barbot explique ce que l’on sait à ce stade de cette double secousse et les risques qui subsistent. Chercheur à l’Université de Californie du Sud, il dresse également un parallèle avec la faille de San Andreas, aux États-Unis.


Les séismes sont des phénomènes naturels qui se produisent généralement aux limites des plaques tectoniques de la Terre. Ces plaques, qui constituent la croûte terrestre, ont une épaisseur de plusieurs dizaines de kilomètres et portent les océans comme les continents. Elles sont en mouvement permanent, mais pas de manière fluide ni régulière.

Le Venezuela se situe à la frontière entre deux de ces plaques : la plaque sud-américaine et la plaque caraïbe. En glissant l’une contre l’autre, elles peuvent se bloquer, accumulant des contraintes jusqu’à ce qu’elles cèdent brutalement, provoquant un séisme.

Carte des plaques tectoniques sous le Venezuela et dans les régions environnantes
Le Venezuela est situé sur la plaque sud-américaine, à proximité de la plaque caraïbe, qui s’étend sous la mer des Caraïbes. Les cercles indiquent les séismes de magnitude 5,5 ou plus survenus entre 1900 et 2019. La plupart se sont produits sur les limites des plaques ou à proximité de celles-ci.
U.S. Geological Survey

Le 24 juin 2026, deux fortes secousses sismiques se sont produites à 39 secondes d’intervalle, toutes deux d’une magnitude supérieure à 7. Il pourrait s’agir de deux séismes distincts ou d’un seul séisme comportant deux phases de rupture. Les scientifiques ne le savent pas encore, car les données sont toujours en cours d’analyse.

L’hypothèse de deux séismes distincts est tout à fait plausible. En 2023, la Turquie a connu un « doublet » sismique, avec deux séismes de magnitude supérieure à 7 survenus à huit heures d’intervalle. Dans ce cas, il s’agissait clairement de deux événements distincts.




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Au Venezuela, les deux secousses n’étaient espacées que de quelques secondes. Par le passé, de très longues failles ont subi des déplacements sur différents segments lors de séismes de cette ampleur, donnant l’impression qu’il s’agissait de deux séismes distincts alors qu’ils correspondaient en réalité à deux ruptures d’un même événement sismique.

Qu’est-ce qui déclenche des séismes aussi destructeurs ?

Les séismes sont déterminés par la manière dont les roches résistent aux contraintes de cisaillement et de pression. Ces contraintes peuvent s’accumuler pendant des années, voire des décennies, jusqu’à dépasser la résistance des roches, qui finissent alors par se rompre. À partir de ce moment, la contrainte se propage et la rupture s’étend.

Il ne s’agit pas d’un mouvement progressif. En quelques secondes, les plaques se déplacent brutalement, provoquant un séisme. Ce phénomène se produit à plusieurs kilomètres sous la surface, où la température et la pression sont très élevées.

Ce phénomène est difficile à reproduire en laboratoire et met en jeu de nombreux processus, relevant aussi bien de la mécanique que de la chimie ou de la circulation des fluides. Son résultat est toutefois simple : une rupture se produit, au cours de laquelle des masses rocheuses glissent les unes contre les autres, créant une fracture qui brise tout sur son passage et provoque d’importants dégâts.

Le système de failles du Venezuela est-il comparable à celui de la faille de San Andreas, en Californie ?

Les failles impliquées dans le séisme au Venezuela et la faille de San Andreas, en Californie, sont très similaires. Il s’agit de failles transformantes, où les plaques glissent horizontalement l’une par rapport à l’autre selon un mouvement en décrochement.

Même les vitesses de déplacement sont assez proches. Au Venezuela, les deux plaques glissent l’une par rapport à l’autre à une vitesse moyenne d’environ 20 millimètres par an. Le long de la faille de San Andreas, ce mouvement est légèrement plus rapide, de l’ordre de 30 millimètres par an.

Animation montrant un déplacement horizontal du sol qui décale une route
Le mouvement en décrochement lors d’un puissant séisme sur une faille transformante, comme la faille de San Andreas en Californie.
U.S. Geological Survey

Ces failles produisent également des séismes de forte magnitude à des fréquences comparables. Sur la faille de San Andreas, les scientifiques estiment qu’un séisme de magnitude 7 ou plus se produit en moyenne tous les 170 ans environ, même si cet intervalle varie selon les segments de la faille. Il ne s’agit toutefois pas d’un mécanisme d’horlogerie : ces séismes peuvent survenir beaucoup plus fréquemment… ou beaucoup plus rarement.

Le dernier « Big One » du sud de la Californie remonte au séisme de Fort Tejon, en 1857, un puissant tremblement de terre de magnitude 7,9. Une étude récente suggère que les contraintes accumulées le long de la partie sud de la faille de San Andreas sont aujourd’hui plus importantes qu’à n’importe quel moment au cours des mille dernières années. Si les hypothèses de cette étude sont correctes, la faille pourrait être proche de rompre. Mais la fréquence des grands séismes est très variable : le prochain pourrait survenir dans cent ans… ou demain. Personne ne peut le prédire.

Ces failles ont déjà produit de nombreux séismes par le passé. C’est à lui seul un argument en faveur de normes parasismiques strictes pour les bâtiments et les infrastructures, comme les ponts ou les hôpitaux, ainsi que de plans de préparation aux situations d’urgence.

Les scientifiques ont-ils identifié des signes annonciateurs permettant de prévoir un séisme imminent ?

Les scientifiques cherchent activement à identifier des précurseurs fiables qui permettraient d’alerter avant une rupture sismique, mais aucun signal suffisamment fiable n’a encore été mis en évidence.

Il existe des cas anecdotiques où des essaims de petits séismes ont précédé une rupture majeure et qui, rétrospectivement, auraient pu constituer des indices précoces d’un grand séisme à venir. Mais ce n’est pas systématique.

L’apprentissage automatique a permis de mettre en évidence des modifications régulières de la microsismicité précédant les ruptures majeures, et certaines études sur la physique des séismes ont commencé à expliquer pourquoi ce phénomène se produit.




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Il y a donc de bonnes raisons d’espérer qu’à l’avenir, nous serons capables de relier ces différents indices et de mieux comprendre les mécanismes en jeu. Mais nous n’en sommes pas encore là.

En revanche, il est possible d’émettre des alertes à très court terme. Lorsqu’un séisme débute, il génère plusieurs types d’ondes sismiques qui se propagent à des vitesses différentes. Les plus rapides arrivent en premier et peuvent être détectées, ce qui permet aux scientifiques de prévoir l’arrivée des deuxième et troisième trains d’ondes, plus lents et généralement plus destructeurs.

Après les premières ondes, appelées ondes P, arrivent les ondes S, ou ondes de cisaillement, qui sont un peu plus puissantes. Viennent ensuite les ondes de surface. Les premières ondes P peuvent déclencher les systèmes d’alerte précoce, offrant seulement quelques secondes de réaction, mais cela suffit pour interrompre le trafic, fermer les gazoducs, arrêter les trains à grande vitesse et sécuriser les infrastructures sensibles aux secousses. Cela peut également laisser juste assez de temps pour se mettre à l’abri et éviter d’être tué par l’effondrement d’un bâtiment, au bureau comme à la maison.

Quels sont désormais les risques pour le Venezuela ?

Les géologues connaissent bien la tectonique de cette région, car ils cartographient ces failles et étudient leur comportement depuis des décennies. Mais pour comprendre précisément cet événement, les scientifiques doivent se rendre sur le terrain afin d’évaluer l’ampleur des dégâts et de mesurer l’étendue de la rupture.

Par ailleurs, les séismes entraînent d’autres risques. Après les secousses, la région reste pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, plus exposée aux glissements de terrain, car les roches ont été déstabilisées.

Cela signifie que les prochaines fortes pluies risquent de déclencher des glissements de terrain. Le Venezuela doit donc s’attendre à de nouveaux dégâts, à d’autres dangers et, malheureusement, à de nouvelles pertes humaines.

The Conversation

Sylvain Barbot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ce que l’on sait des récents séismes au Venezuela, et des risques qui subsistent – https://theconversation.com/ce-que-lon-sait-des-recents-seismes-au-venezuela-et-des-risques-qui-subsistent-286665

L’histoire cachée du Maroc : l’archéologie, l’ADN et la datation au carbone réécrivent l’histoire du monde antique

Source: The Conversation – in French – By Hamza Benattia, Prehistory, University of Cambridge

Pendant des décennies, les récits sur la Méditerranée antique se sont concentrés sur les grandes civilisations de la Grèce, de Rome, de la Phénicie et de l’Égypte. L’Afrique du Nord-Ouest n’apparaît que rarement dans ce tableau avant l’arrivée des commerçants phéniciens sur les côtes marocaines, il y a environ 3 000 ans. Mais l’archéologie révèle aujourd’hui une toute autre histoire.

Bien avant que les premiers navires phéniciens (originaires de l’actuel Moyen-Orient) ne sillonnent la Méditerranée occidentale (entre l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud d’aujourd’hui), des communautés vivant sur le territoire de l’actuel Maroc pratiquaient l’agriculture et l’élevage. Elles traversaient également le détroit de Gibraltar et participaient à des échanges à longue distance.

Au cours de la dernière décennie, j’ai travaillé sur des projets archéologiques à travers le Maroc. J’ai étudié les origines de l’agriculture, des échanges à longue distance et de l’émergence de sociétés complexes dans cette région. Dans ma dernière étude, j’ai rassemblé des données archéologiques, des datations au radiocarbone et des données génétiques couvrant près de trois millénaires.

Cette étude révèle qu’entre 3 800 et 500 avant J.-C. – une période marquée par la construction de Stonehenge, l’apogée du Nouvel Empire égyptien et l’essor du commerce maritime phénicien –, l’Afrique du Nord-Ouest n’était pas une frontière marginale. C’était un carrefour reliant les mondes méditerranéen, atlantique et saharien.

Ces découvertes changent notre compréhension du passé de l’Afrique. Pendant trop longtemps, les interprétations de l’histoire du continent ont sous-estimé la complexité et le dynamisme de ses sociétés. En remettant l’Afrique du Nord-Ouest au centre de l’attention, l’archéologie contribue à corriger ce déséquilibre et à révéler une réalité plus riche et plus interconnectée.

Un carrefour entre plusieurs mondes

La géographie explique en partie pourquoi l’Afrique du Nord-Ouest occupait une position aussi stratégique dans la préhistoire méditerranéenne. Le détroit de Gibraltar, qui sépare aujourd’hui le Maroc et l’Espagne, ne mesure qu’environ 14 km de large à son point le plus étroit. Il servait de corridor naturel reliant l’Afrique et l’Europe.

Photo de deux masses continentales, dont l’une au loin, séparées par l’océan et le ciel.
Le détroit de Gibraltar vu depuis l’Afrique.
Hamza Benattia, CC BY

Loin d’être isolées, les communautés du nord du Maroc actuel faisaient partie intégrante de réseaux à longue distance depuis des millénaires. Elles entretenaient des contacts avec la péninsule ibérique et d’autres régions atlantiques, et interagissaient avec les populations sahariennes. Plus tard, elles nouaient des relations avec des commerçants et des colons méditerranéens.

Elles n’étaient pas des participantes passives à ces échanges. Les données archéologiques suggèrent de plus en plus que les communautés locales participaient activement aux réseaux qui reliaient la Méditerranée occidentale.

Les premiers agriculteurs et l’innovation

L’agriculture était présente en Afrique du Nord-Ouest dès au moins 5 400 av. J.-C., au cours du Néolithique, période durant laquelle elle se répandait dans une grande partie de la Méditerranée occidentale.

Vers 3 800 av. J.-C., les communautés de l’actuel Maroc pratiquaient une agriculture et un élevage de plus en plus intensifs. L’Oued Beht en est un exemple frappant. Dans ce vaste village à ciel ouvert, les habitants cultivaient la terre, élevaient du bétail et stockaient leurs excédents alimentaires dans des centaines de grandes fosses souterraines.

Des fouilles récentes révèlent qu’il ne s’agissait pas d’un simple petit village agricole. Couvrant environ dix hectares, Oued Beht figure parmi les plus grands sites agricoles connus de l’Afrique préhistorique. Le site a probablement abrité une population de plus d’un millier de personnes, ce qui témoigne d’un niveau d’organisation rarement observé en Afrique du Nord-Ouest à cette époque.

Ces évolutions ont coïncidé avec des changements environnementaux plus généraux, notamment la transformation progressive du Sahara en désert. La sécheresse pourrait avoir incité les communautés à se tourner davantage vers l’agriculture, le stockage des denrées alimentaires et la sédentarisation afin de s’adapter à un environnement moins prévisible.




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Parallèlement, il existe des indices manifestes d’interactions avec la péninsule ibérique, qui comprend aujourd’hui l’Espagne et le Portugal. Des styles communs de poterie peinte, ainsi que des objets en ivoire et en coquille d’œuf d’autruche, témoignent de contacts réguliers par-delà le détroit de Gibraltar. Ces communautés locales participaient déjà activement à des réseaux d’échanges plus vastes.

Nouvelles influences et continuité locale

Au cours du troisième millénaire avant J.-C., l’Afrique du Nord-Ouest a intégré le vaste phénomène campaniforme, nommé d’après ses gobelets en forme de cloche. Celui-ci doit son nom aux gobelets en forme de cloche qui apparaissent au sein d’un réseau de communautés s’étendant de l’Europe atlantique à la Méditerranée occidentale.

Pendant des décennies, la présence de poteries de type « campaniforme » dans la région a été interprétée comme le signe que les communautés locales se contentaient d’adopter des innovations culturelles venues d’Europe.

Or, au Maroc, des objets de type « campaniforme » coexistent avec des traditions locales distinctives. Cela montre que les communautés locales intégraient de manière sélective de nouveaux éléments dans leurs traditions culturelles.

Il s’agissait clairement d’un processus d’échange, d’adaptation et d’initiative locale.




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L’insaisissable âge du bronze

Le deuxième millénaire avant J.-C. reste l’une des périodes les moins bien comprises de la préhistoire de l’Afrique du Nord-Ouest. En Péninsule ibérique, de grands villages fortifiés et des hiérarchies sociales bien définies font leur apparition. Les vestiges archéologiques en Afrique du Nord-Ouest sont plus fragmentaires. Il existe néanmoins des indices précieux.

Les pratiques funéraires, telles que les tombes à ciste construites en pierre, indiquent des changements dans l’organisation sociale. Sur des sites comme Kach Kouch, on trouve des traces de communautés agricoles sédentaires disposant de maisons rondes, d’installations de stockage et pratiquant l’élevage.

On observe également des signes indiquant que les relations à longue distance se sont poursuivies durant cette période. Par exemple, une épée en bronze retrouvée dans le lit d’une rivière du nord du Maroc présente des similitudes frappantes avec celles des Îles Britanniques. Cela suggère l’existence de liens s’étendant bien au-delà de la Méditerranée.

Rencontres avec les Phéniciens

Au début du premier millénaire avant J.-C., des commerçants et des colons phéniciens venus de la Méditerranée orientale – l’actuel Liban – ont commencé à établir des colonies le long de la côte nord-africaine. Traditionnellement, ce phénomène a été interprété comme un processus de colonisation, les populations locales étant considérées comme les destinataires passifs d’une culture plus avancée. Des découvertes archéologiques récentes remettent cette interprétation en question.

Vue panoramique d’une vaste vallée avec des collines au loin et des rivières qui la traversent.
Vue aérienne de l’établissement situé au sommet d’une colline à Kach Kouch, au Maroc.
Hamza Benattia, CC BY

Sur des sites tels que Kach Kouch, les communautés locales ont perpétué leurs propres traditions architecturales et leur mode de vie. Elles ont adopté de manière sélective de nouveaux éléments, comme la poterie façonnée au tour et les outils en fer.

Kach Kouch et d’autres sites suggèrent que ces sociétés ont su négocié leurs relations avec les groupes nouvellement arrivés. Elles ont intégré de nouvelles idées dans leurs traditions culturelles existantes selon leurs propres modalités.

L’arrivée des Phéniciens n’a donc pas marqué le début des sociétés complexes au Maroc. Elle a constitué un nouveau chapitre d’une histoire bien plus longue faite d’interaction, d’adaptation et d’échanges.




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Ces avancées sont le fruit de décennies de travail mené par des équipes de recherche marocaines et internationales. Il reste encore beaucoup à faire pour les archéologues. De vastes parties de la région sont encore peu explorées et de nouvelles découvertes pourraient transformer encore davantage notre compréhension.

Ce qui est déjà clair, cependant, c’est que la préhistoire de l’Afrique du Nord-Ouest est l’histoire de communautés locales qui ont activement façonné leur propre place dans le monde antique.

The Conversation

Hamza Benattia a bénéficié de subventions de l’Institut national d’archéologie et du patrimoine du Maroc (INSAP), du Fonds de recherche de la Prehistoric Society, de la bourse Stevan B. Dana de l’American Society of Overseas Research, de la bourse du Mediterranean Archaeological Trust, du prix Barakat Trust pour les jeunes chercheurs, de la bourse de recherche du Centre Jacques Berque, du Fonds de recherche de l’Institut d’études céutanes et de l’Université de Castille-La Manche.

– ref. L’histoire cachée du Maroc : l’archéologie, l’ADN et la datation au carbone réécrivent l’histoire du monde antique – https://theconversation.com/lhistoire-cachee-du-maroc-larcheologie-ladn-et-la-datation-au-carbone-reecrivent-lhistoire-du-monde-antique-286434

Que deviennent les fûts de déchets radioactifs immergés dans l’Atlantique dans les années 1970 et 1980 ? Les débuts de réponse d’une expédition scientifique

Source: The Conversation – in French – By Javier Escartin, Directeur de recherche CNRS en géologie marine, École normale supérieure (ENS) – PSL

Un des fûts de déchets radioactifs présentant une dégradation importante et un déversement de matière sur les fonds marins environnants. On voit, à côté, le dispositif d’échantillonnage des sédiments déployé puis récupéré par le *Nautile* à 4 700 mètres de profondeur, en 2026. Crédits: Campagne NODSSUM, CNRS, Flotte océanographique française, Ifremer, Miso Facility/WHOI, Fourni par l’auteur

Entre 1971 et 1982, plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs furent immergés par plusieurs pays européens dans l’Atlantique Nord-Est, à des profondeurs atteignant plus de 4 700 mètres. La localisation exacte de ces barils et surtout leurs impacts possibles sur l’environnement des grands fonds restaient à ce jour largement inconnus depuis des études des années 1980.

Les campagnes à la mer NODSSUM 2025 et 2026, portées par le CNRS et réalisées avec les moyens de la Flotte océanographique française, ont permis d’identifier plusieurs milliers de ces barils.

À l’aide du sous-marin Nautile, nous avons inspecté visuellement plusieurs dizaines de ces fûts, documenté leur degré avancé de dégradation et observé des containers particulièrement corrodés.

Le contenu de certains d’entre eux se répand sur le fond marin environnant. Ces fûts sont colonisés par différents organismes, notamment des anémones, des éponges et des crabes.

le sous marin émerge
Le retour du Nautile et des plongeurs, à la fin de sa plongée à 4 700 mètres de profondeur, lors de la compagne NODSSUM 2026.
©CNRS (NODSSUM Cruise, CNRS, Flotte océanographique française), Fourni par l’auteur

Sur cinq sites d’étude retenus, à proximité immédiate et au contact des fûts, le Nautile a réalisé des prélèvements détaillés de sédiments, d’eau, d’organismes et de communautés microbiennes. Les habitats rocheux voisins ont également été explorés par le sous-marin, afin de les comparer avec les écosystèmes présents sur et autour des fûts.

Des instruments de mesure de radioactivité de terrain embarqués ont détecté des signaux significatifs de radionucléides spécifiquement liés à ces déchets, le cobalt 60 et le niobium 94, en plus du césium 137 et de l’américium 241 (ces derniers sont également des marqueurs des essais aériens d’armes et accidents nucléaires, mais présents ici dans des quantités bien supérieures à ce marquage classique).

Ces mesures et contrôles radiologiques ont permis de confirmer l’absence de contamination des instruments déployés (y compris le Nautile) et de s’assurer que les niveaux d’activité n’induisaient pas de problèmes majeurs de radioprotection pour les scientifiques de la campagne à la mer.

Comment ces observations ont-elles été réalisées ?

La zone de déversement couvre une surface d’environ 14 500 kilomètres carrés. Pour identifier les fûts et définir les cibles de notre étude, le robot autonome Ulyx de la Flotte océanographique française a été déployé lors de la campagne 2025.

Capable de plonger jusqu’à 6 000 mètres et survolant les fonds marins d’environ 70 mètres, il acquiert des données sonar haute résolution avec une précision de 5 centimètres. Ulyx a permis de cartographier environ 165 kilomètres carrés, soit moins de 2 % de toute la zone de déversement. Plus de 3 500 fûts ont été localisés, alignés selon les trajectoires des navires ayant effectué les déversements.

Carte des fûts identifiés et zones cartographiées par l’Autonomous Underwater Vehicle (AUV) UlyX.
Flotte océanographique française — Campagne Nodssum, Fourni par l’auteur

Ulyx a également pu s’approcher et survoler le plafond océanique à environ 8-10 mètres au-dessus du fond marin pour se procurer des images. Nous avons prospecté cinq zones et photographié environ 50 fûts, montrant l’épanchement de matière hors des fûts. Ces données ont été combinées à un échantillonnage de sédiments réalisé en 2025 à distance des fûts depuis le navire, dont l’analyse a révélé la présence de radionucléides artificiels probablement associés à ce déversement, supérieure à celle attendue dans les grands fonds.

Les images de fûts dégradés prises par Ulyx, associées aux analyses de sédiments montrant les niveaux d’activité les plus élevés, ont fourni les cibles des plongées du Nautile lors de la campagne 2026.

Pourquoi est-ce important ?

Tout d’abord, ce site constitue un laboratoire unique pour comprendre le devenir des radionucléides dans les grands fonds et leurs interactions avec les écosystèmes de l’océan profond.

Les fûts modifient l’environnement en offrant un substrat dur qui se trouve colonisé, facilitant potentiellement ces transferts de radionucléides vers les organismes vivants, avec des conséquences encore inconnues, qui vont être évaluées par le projet NODSSUM. Les résultats de l’analyse des échantillons fourniront, dans les mois à venir, des indices sur l’impact de ces écosystèmes, y compris les microorganismes, ainsi que sur leur rôle dans le transfert et la mobilisation de ces radionucléides, permettant d’évaluer leurs impacts.

Enfin, il s’agit de l’une des premières études radioécologiques en grands fonds marins, ayant nécessité la mise en place et le développement de nouvelles procédures et méthodologies allant de la définition de la stratégie d’échantillonnage jusqu’à la radioprotection à bord.

Quelles vont être les suites ?

Les campagnes de 2025 et de 2026 ont permis de collecter un ensemble riche et vaste de données et d’échantillons : cartes sonar, images de fûts et des zones adjacentes, des centaines d’échantillons de sédiments, plusieurs dizaines de poissons, des milliers de litres d’eau filtrés et de nombreux organismes, dont des anémones et des concombres de mer.

scientifiques autour d’une carotte de sédiments
Une carotte de sédiments prélevée par le Nautile sur le site d’immersion de déchets radioactifs de l’Atlantique Nord-Est, lors de la campagne NODSSUM 2026.
NODSSUM Cruise, CNRS, Flotte océanographique française, Fourni par l’auteur

Les images seront analysées afin de caractériser la composition et la structure des écosystèmes associés aux fûts et de ceux des zones avoisinantes. Les échantillons (sédiments, eau, faune) seront analysés dans les mois à venir par un groupe français et international de chercheurs (Norvège, Allemagne, Espagne) afin d’identifier et de quantifier différents radionucléides artificiels et d’étudier leur dispersion depuis les fûts vers l’environnement des grands fonds.

L’ensemble de ces données constituera l’une des études radioécologiques des grands fonds les plus complètes à ce jour et permettra de mieux comprendre le cycle biogéochimique des radionucléides dans ces environnements.


Pour aller plus loin et suivre l’actualité du projet NODSSUM, retrouvez-le sur Bluesky et LinkedIn, #NODSSUM.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Javier Escartin a reçu des financements de l’ANR pour autres projets et sans lien a la campagne NODSSUM.

Patrick Chardon a reçu des financements de ANR sans lien avec le projet NODSSUM

– ref. Que deviennent les fûts de déchets radioactifs immergés dans l’Atlantique dans les années 1970 et 1980 ? Les débuts de réponse d’une expédition scientifique – https://theconversation.com/que-deviennent-les-futs-de-dechets-radioactifs-immerges-dans-latlantique-dans-les-annees-1970-et-1980-les-debuts-de-reponse-dune-expedition-scientifique-286463

Décapitaliser le savoir scientifique et le rendre accessible à tous : des solutions existent

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Schmidt, Professeur, Planétologie, Université Paris-Saclay

À quand un accès libre et gratuit au savoir ? (En photo, la tour de livres de la bibliothèque Městská knihovna à Prague, République tchèque.) Lysander Yuen/Unsplash, CC BY

Publier et accéder à des articles scientifiques coûte très cher aux organismes de recherche. L’accès ouvert est-il la solution parfaite ? Découvrez des exemples concrets de publications qui allient gratuité, exigence et rigueur.


L’édition scientifique est une industrie particulièrement rentable. Les estimations les plus récentes suggèrent qu’elle génère environ 19 milliards de dollars US (soit 16,67 milliards d’euros) de chiffre d’affaires par an, avec des marges qui avoisinent les 40 %. Ces chiffres vertigineux reflètent en grande partie le fait que des maisons d’édition privées, telles qu’Elsevier, Springer Nature, Wiley, Taylor & Francis ou SAGE, capitalisent sur un travail largement financé par des fonds publics.

Cette monétisation se fait soit conditionnant l’accès à un article scientifique au paiement d’un droit ou d’un abonnement, soit en faisant payer les auteurs pour publier en libre accès pour le lecteur. Pourtant, la majeure partie du travail nécessaire à la publication, notamment la rédaction, l’évaluation par les pairs et une grande partie du travail éditorial, est fournie gratuitement par les chercheurs. La conséquence directe est que la richesse d’un institut ou d’un pays dicte encore en partie l’accès au savoir scientifique.

Les barrières payantes

Pendant des décennies, la vaste majorité de la recherche a été publiée derrière des barrières payantes (paywalls). Cela signifie que les scientifiques, leurs institutions et le grand public doivent payer pour accéder aux découvertes scientifiques. Une personne peut acheter l’accès à un article spécifique pour quelques dizaines ou parfois une centaine d’euros. Les instituts de recherche, quant à eux, paient des abonnements qui se chiffrent souvent en millions d’euros à des milliers de revues scientifiques afin que leurs chercheurs puissent accéder à ces articles.

Rétrospectivement, avant l’avènement d’Internet et la diffusion massive de revues au format électronique, il était compréhensible que la production d’articles scientifiques engendre des coûts très importants, notamment en raison de l’impression et de la distribution physique des revues dans les bibliothèques universitaires. Aujourd’hui, cette justification n’est plus fondée.

Alors même que les coûts de production ont fortement diminué grâce à la diffusion numérique des articles, les frais de publication ont drastiquement augmenté. En réponse à cette privatisation du savoir, Aaron Swartz a publié en 2008 le Guerilla Open Access Manifesto, qui a eu pour but d’alerter et d’insister sur le manque d’accès pour les pays du Sud global.

Dans ce contexte, Alexandra Elbakyan a créé Sci-Hub en 2011, une plateforme, qui permet de donner accès à un grand nombre de publications scientifiques, devenue l’une des plus grandes fuites de connaissances scientifiques de notre époque. Bien que cette initiative repose sur une revendication éthique d’accès universel au savoir, elle demeure illégale et condamnée dans de nombreux pays, et ne saurait être une solution pérenne au problème de l’accès à la connaissance scientifique.

L’accès ouvert est-il une solution ?

Face à la frustration croissante suscitée par le verrouillage des résultats de la recherche derrière des barrières payantes, et aux fortes inégalités d’accès à la science qui en découlent, l’Open Access (OA), ou accès ouvert, est de plus en plus souvent exigé par les agences de financement de la recherche, et parfois par les gouvernements eux-mêmes. L’objectif est simple : faire en sorte que la recherche, en particulier lorsqu’elle est financée par des fonds publics, soit accessible comme un bien commun.

Diagramme de Venn présentant les trois principales voies d’Open Access (OA) : vert, doré et diamant ainsi que leurs avantages et limites.
Modifié d’après Vaucher & Thomas, 2026 : « Diamond is the new Green—Why Green Open Access is not a sustainable long-term model for scientific publishing », CC BY

Aujourd’hui, si l’Open Access est devenu la norme, plusieurs modèles coexistent et ne répondent pas tous au problème de la même manière. Les trois principales voies sont l’OA verte, l’OA dorée et l’OA diamant.

L’OA verte consiste à publier dans une revue classique, souvent commerciale, puis à déposer une version acceptée mais non formatée du manuscrit dans une archive ouverte ou un dépôt institutionnel. L’OA dorée rend l’article final immédiatement accessible à tous, mais repose sur des frais de publication s’élevant à plusieurs milliers d’euros, payés par les auteurs ou leurs institutions. L’OA diamant, enfin, permet une publication gratuite pour les auteurs et une lecture gratuite pour les lecteurs, grâce à des revues portées par des communautés scientifiques, des bibliothèques universitaires ou des institutions sans but lucratif.

Les modèles d’OA verte et dorée restent dépendants des éditeurs commerciaux et entraînent souvent des coûts cachés pour les chercheurs, les institutions ou les financeurs. À l’inverse, l’OA diamant est porté par la communauté, gratuit à la fois pour les auteurs et pour les lecteurs, et maintient la recherche comme un bien public plutôt qu’une source de profit privé. Si l’OA verte améliore l’accès à court terme, elle peut aussi retarder des changements structurels plus profonds en préservant le système existant.

« Payer pour lire, payer pour publier… La science est-elle malade de ses revues ? », La Grande Conversation, The Conversation France.

Des exemples d’accès diamant

Grâce aux avancées techniques récentes, il est facile de partager du code informatique, et la communauté scientifique, soutenue par les financeurs publics, s’est organisée pour créer Open Journal System, qui est un logiciel clé en main permettant de gérer l’ensemble du processus éditorial d’une revue scientifique (de la soumission des manuscrits à l’évaluation par les pairs, l’édition, la publication et la diffusion).

Aujourd’hui le système est utilisé dans 148 pays dans le monde et permet la gestion éditoriale gratuite de journaux par les scientifiques eux-mêmes. Parmi ces journaux, Sedimentologika, créé en novembre 2022, qui va bientôt publier son cinquantième article dans le domaine de la sédimentologie, ou Planetary Research, qui va publier son premier article dans le domaine de la planétologie en juillet 2026, sont deux revues que nous avons contribué à fonder.

D’autres initiatives, structurées en plateforme, comme Sci|Post, historiquement ancré dans le domaine de la physique, ou Episciences, proposent désormais des modèles étendus à l’ensemble des domaines de la science, y compris les sciences humaines et sociales. À l’échelle plus locale des établissements et universités, de nouveaux projets de presse académique émergent, tel que POPS à l’Université Paris-Saclay.

Les scientifiques ont aussi proposé d’autres façons de publier, s’affranchissant des codes de conduites les plus courants. Par exemple, la publication dans arXiv de l’Université Cornell, un gigantesque dépôt gratuit de 2,4 millions d’articles, ou sur son équivalent français HAL, permettent le partage de manuscrit sans validation par les pairs (article de type « preprint »). Le seul critère d’accès est que le déposant doit avoir un e-mail institutionnel ou être coopté par ses pairs (critère récent, nécessaire pour filtrer les faux articles créés par intelligence artificielle). La garantie de qualité scientifique y reste donc relativement limitée, mais l’avantage réside dans l’immédiateté de la diffusion à tous. De nombreux travaux très influents et largement cités, par exemple dans le domaine de l’intelligence artificielle, sont ainsi accessibles sans n’avoir jamais été évalués par les pairs. Cependant, la plupart des articles déposés sur arXiv sont également publiés par la suite dans des revues scientifiques après processus d’évaluation. Dans ce cas, arXiv sert principalement de plateforme de diffusion rapide et d’échange scientifique venant compléter plutôt que remplacer le processus éditorial traditionnel.

Certaines sociétés savantes proposent depuis longtemps des revues en accès diamant, comme les Comptes Rendus de l’Académie des sciences ou certaines communications de la Société américaine de mathématique. Malheureusement, le modèle économique en accès diamant est parfois difficile à établir, mais des solutions innovantes sont proposées. Par exemple, le Bulletin de la Société mathématique de France propose un modèle d’inscription-pour-ouverture (Subscribe-to-Open, S2O). Il s’agit ici chaque année de payer un abonnement pour la lecture, mais lorsque le seuil de rentabilité est atteint, tous les articles publiés dans cette revue deviennent accessibles librement ad vitam aeternam. Chaque année, le compteur est remis à zéro.

Une autre façon de publier consiste à proposer une discussion libre à propos de l’article après publication. Ce type de solution a l’avantage d’évaluer l’article, mais, pour l’instant, aucune solution pérenne et de grande ampleur n’a émergé. Il existe néanmoins des solutions intéressantes. Par exemple, Peer Community In comporte aujourd’hui 21 journaux thématiques avec relecture, publie gratuitement à la fin de l’évaluation et laisse le choix aux auteurs de soumettre de nouveau dans un journal traditionnel ou non.

Des dangers futurs, mais aussi des opportunités

L’édition scientifique est, aujourd’hui, mise en péril par les logiques capitalistes des grands éditeurs privés, qui s’enrichissent grâce à une aura et une respectabilité pourtant produite par les scientifiques eux-mêmes. Briser ce système reste difficile, car les scientifiques les plus réputés sont sollicités par les journaux les plus en vue, contribuant à reproduire ce modèle. D’autre part, les grands groupes éditoriaux contrôlent une part importante des outils de recherche, d’indexation et de mise en relation des articles scientifiques, renforçant encore la visibilité de leurs propres revues.

Par ailleurs, ces acteurs participent activement à la production d’une pseudoscience scientométrique, en proposant des évaluations quantitatives, comme les nombres de citations, les facteurs d’impacts, etc. Bien que les limites et les dérives de ces métriques aient été largement documentées, et malgré l’existence d’initiatives, comme DORA, appelant à une réforme de l’évaluation de la recherche, de nombreuses politiques publiques restent cantonnées à ces indicateurs pour évaluer la science (on privilégie la quantité d’articles à la qualité). Les carrières des chercheurs restent ainsi largement évaluées à travers le prestige supposé des revues dans lesquelles ils publient.

À l’heure où les grandes puissances mondiales sont tentées par des virages autoritaires et la promotion des faits « alternatifs », la science doit plus que jamais préserver son indépendance et maintenir la confiance du grand public. Dans un contexte de disette budgétaire, reprendre collectivement la maîtrise des infrastructures de publication scientifique de manière plus efficiente, moins onéreuse et plus durable apparaît comme un enjeu majeur pour la communauté scientifique.

Au-delà du monde académique, l’ouverture des connaissances bénéficie également au grand public, aux enseignants, aux associations, aux décideurs et au secteur privé, en facilitant l’accès aux avancées scientifiques les plus récentes. Enfin, rendre la science plus accessible ne signifie pas seulement diffuser davantage de savoirs : cela contribue aussi à renforcer la transparence, l’esprit critique et la capacité collective à débattre et à répondre aux défis actuels de manière informée et raisonnée.

The Conversation

Frédéric Schmidt est Professeur à l’Université Paris-Saclay, membre de l’Institut Universitaire de France (IUF). Il a obtenu divers financements publics (Université Paris-Saclay, CNRS, CNES, ANR, UE, ESA, France 2030) ainsi que des financements privés (Airbus) pour ses recherches. Il est éditeur scientifique du journal Planetary Research et membre fondateur de l’association Planetary Research Cooperative, l’association loi 1901 qui détient le journal.

Camille Thomas est co-fondateur et membre du comité de direction de Sedimentologika. Il a reçu des financements du fonds pour la recherche scientifique Suisse. Il travaille bénévolement comme manager éditorial pour Sedimentologika et est co-président de l’association loi 1901 qui détient le journal.

Romain Vaucher est co-fondateur et membre du comité de direction de Sedimentologika. Il travaille bénévolement comme manager éditorial pour Sedimentologika et est vice-président de l’association loi 1901 qui détient le journal.

– ref. Décapitaliser le savoir scientifique et le rendre accessible à tous : des solutions existent – https://theconversation.com/decapitaliser-le-savoir-scientifique-et-le-rendre-accessible-a-tous-des-solutions-existent-283930