Réemploi des matériaux : Pourquoi est-ce si compliqué dans le bâtiment ?

Source: The Conversation – in French – By Sébastien Bourdin, Professeur de géographie économique, IÉSEG School of Management

Le bâtiment est, de nos jours, responsable de 15 % des déchets produits en France, loin devant les déchets ménagers. Marek Studzinski/Unsplash, CC BY

Dans le bâtiment, donner une seconde vie aux matériaux relève encore du parcours du combattant, et ce, malgré des bénéfices environnementaux avérés.


Premier producteur de déchets en France, loin devant les ménages, le secteur du bâtiment génère chaque année près de 42 millions de tonnes de déchets, soit environ 15 % des déchets nationaux. Béton, briques, tuiles, plâtre, menuiseries : ces matériaux issus des chantiers de construction et de démolition constituent pourtant un gisement colossal de matériaux de seconde vie encore largement sous-valorisé.

Face à cet enjeu, les pouvoirs publics ont choisi de s’appuyer sur un instrument bien connu des politiques environnementales : le principe du pollueur-payeur, décliné depuis mai 2023 sous la forme d’une responsabilité élargie du producteur (REP) pour les produits et matériaux de construction du bâtiment (PMCB), aujourd’hui largement critiquée.

Mais derrière ce dispositif réglementaire se joue un choix politique majeur  : continuer à privilégier le recyclage des déchets du bâtiment ou encourager le réemploi des matériaux de seconde vie. Dans un cas, on concasse, on transforme. Dans l’autre, on dépose et on réintègre. Deux approches de l’économie circulaire avec des impacts environnementaux bien différents.

Qu’est-ce que la REP ?

Le principe de la REP est simple : les entreprises qui mettent sur le marché des matériaux de construction doivent financer leur fin de vie au moyen d’une éco-contribution intégrée au prix de vente. Ces fonds sont ensuite collectés auprès de ceux qui mettent les matériaux sur le marché et gérés par des éco-organismes agréés par l’État, chargés d’organiser et de financer leur collecte, leur tri et leur valorisation.

Avant la REP, la gestion des déchets du bâtiment reposait largement sur les entreprises de travaux qui intervenaient sur les chantiers : elles devaient contractualiser directement avec des opérateurs, assumer les coûts de collecte, de transport et de traitement, et organiser elles-mêmes le tri sur les chantiers, dans un cadre souvent hétérogène selon les territoires, ce qui favorisait parfois les dépôts sauvages.

Sur le papier, la REP devait donc apporter une contrepartie claire : une reprise facilitée, voire gratuite, des déchets de chantier en échange d’une contribution intégrée au prix des matériaux neufs. Dans la pratique, toutefois, la mise en œuvre de ce principe s’est révélée plus complexe.

REP Bâtiment : qui fait quoi ?

  • Quatre éco-organismes, agréés par l’État, se partagent aujourd’hui la mise en œuvre de la REP Bâtiment en France.
  • Valobat traite l’ensemble des catégories de produits et matériaux ;
  • Ecominéro intervient essentiellement sur les produits minéraux (béton, gravats, tuiles, briques…) ;
  • Ecomaison et Valdelia couvrent les autres produits et matériaux non minéraux (bois, plastiques, menuiseries, isolants…).
  • Leurs actions sont coordonnées par l’OCAB (Organisme coordonnateur agréé pour la filière bâtiment), qui harmonise les règles entre filières, répartit les obligations de collecte sur le territoire et propose un guichet unique aux acteurs concernés.

Un dispositif encore difficilement opérationnel sur le terrain

Premier écueil : le nombre de points de reprise des déchets. Alors que l’objectif était de proposer un maillage dense et accessible, la réalité demeure contrastée. En mars 2025, sur environ 6 385 points recensés, à peine 1 000 acceptaient effectivement l’ensemble des sept flux de déchets définis par la loi.

Deuxième source de friction : le montant des écocontributions. La REP devait, en principe, compenser les coûts d’évacuation des déchets par la gratuité de la reprise, sous réserve du tri et du dépôt dans des points agréés. Or, le déploiement du réseau des points de reprise s’est accompagné d’une montée en charge rapide des budgets des éco-organismes : 121 millions d’euros en 2023, 170 millions en 2024, avec une projection à 610 millions d’euros en 2027 selon un rapport du Sénat.

Ces budgets étant alimentés par les écocontributions versées par les metteurs sur le marché, leur montée en charge s’est mécaniquement traduite par une hausse des écocontributions intégrées au prix de vente des matériaux neufs.

À titre d’illustration, selon le barème Valobat de 2025, l’écocontribution applicable aux briques en terre cuite s’établissait à 1,88 euro par tonne commercialisée, contre 14,48 euros par tonne pour certains panneaux en bois biosourcé. Si cette augmentation peut s’expliquer par les coûts de structuration d’une filière encore récente, elle a pour effet immédiat d’alourdir le coût des matériaux, sans que l’amélioration du service de reprise soit uniformément perceptible sur le terrain. Pour beaucoup d’entreprises, la REP apparaît ainsi comme une charge supplémentaire dans un secteur déjà sous tension.

« La REP PMCB est un échec. Nos entreprises payent 3 % de plus sur leurs matériaux pour un service proche de zéro. Et doivent finalement repayer derrière pour la récupération des déchets. Le moratoire ne donne rien. C’est même pire qu’avant. Cessons l’acharnement thérapeutique, il faut tout reprendre à zéro ! », déclarait Olivier Salleron, le président de la Fédération française du bâtiment.

Troisième fragilité : l’opacité du dispositif. Les fédérations professionnelles pointent l’absence de données lisibles sur l’utilisation des fonds, les coûts réels de collecte des déchets et les performances environnementales obtenues. Cette opacité nourrit une défiance croissante envers les éco-organismes. Elle affaiblit aussi l’acceptabilité économique du dispositif et la propension des acteurs à s’y conformer. D’autant que certaines collectivités continuent d’assurer la collecte et le tri sans compensation, tandis que d’autres voient leurs demandes de contractualisation refusées, laissant s’accumuler les flux en déchetterie.

Données issues des rapports d’activité de 2024.

Ces dysfonctionnements ont fini par rattraper le dispositif. « Il y a trop de prélèvements au regard du financement assuré par la REP, pas de visibilité sur leur devenir et une performance environnementale défaillante. Une grande partie des déchets est incinérée ou exportée, et non recyclée », constatait en décembre dernier le ministre délégué Mathieu Lefèvre. Un constat qui fait suite à la décision, quelques mois plus tôt, de l’État de mettre la filière sous moratoire jusqu’à mi-2026, avec l’ambition affichée de « refonder » le dispositif pour en garantir la soutenabilité économique.

L’annonce des premières orientations, le 19 février dernier, des premières orientations marque ainsi une tentative de traduction opérationnelle de cette refonte.

Parmi les mesures avancées figure le renforcement du maillage territorial des points de reprise, en s’appuyant prioritairement sur les déchetteries professionnelles, afin de mieux couvrir les besoins et de soulager les collectivités d’une charge jugée excessive. Le pilotage serait régionalisé, avec des dispositifs spécifiques prévus pour les « zones blanches ». Autre axe majeur : la baisse des coûts, via une réorientation des flux financiers (et des écocontributions) vers les matériaux dits « non matures » – plastiques, laines minérales, membranes – afin de structurer leurs filières de recyclage.

Ces annonces répondent principalement aux difficultés de financement et d’organisation du recyclage. Mais on peut encore s’interroger sur la place accordée au réemploi dans le dispositif.

Le réemploi, parent pauvre de la REP

Si le recyclage – qui consiste à transformer le déchet en matière première secondaire – est aujourd’hui industriellement structuré et largement pratiqué, le réemploi – l’utilisation d’un matériau de seconde vie tel quel ou après remise en état – demeure marginal.

Les gains environnementaux associés au réemploi sont pourtant solidement documentés. Une étude scientifique de 2024 comparant des produits de construction réemployés à leurs équivalents neufs montre que le réemploi réduit significativement les impacts environnementaux, principalement en évitant l’étape de production des matériaux neufs, généralement la plus émettrice. L’exemple des briques est particulièrement éclairant : une analyse du cycle de vie menée dans le cadre d’un projet européen montre qu’un mur en briques réemployées présente une empreinte environnementale nettement inférieure à celle d’un mur en briques neuves, y compris lorsque ces dernières sont recyclées en fin de vie. L’écart tient principalement à l’évitement de la phase de cuisson, procédé particulièrement énergivore et fortement émetteur de CO2.

Or, dans les faits, le recyclage capte l’essentiel des gisements et des financements. Plus simple à organiser, plus compatible avec les logiques industrielles existantes et mieux soutenu par les dispositifs actuels, il tend à reléguer le réemploi au second plan. Le cadre réglementaire demeure historiquement structuré autour du traitement des déchets plutôt que de leur évitement.

L’arrêté du 10 juin 2022, qui fait office de cahier des charges pour la REP, fixait pourtant un objectif de 5 % de réemploi à l’horizon 2028, sur un gisement estimé à 21 millions de tonnes par an – un objectif qui paraît aujourd’hui difficilement atteignable au regard des résultats observés.

Les données de l’Ademe, portant sur environ 11 000 producteurs adhérents, illustrent ce déséquilibre :

  • 182 millions de tonnes de matériaux ont été mises sur le marché en 2024 ;

  • 10,7 millions de tonnes de déchets ont été collectées ;

  • Le réemploi plafonne à 29,3 kilotonnes, soit moins de 0,3 % des tonnages collectés.

Les raisons du non-réemploi

Pourquoi, dès lors, le réemploi demeure-t-il marginal malgré les objectifs affichés ? Notre étude de terrain, publiée dans Business Strategy & the Environment, menée en 2025 auprès de 69 professionnels du bâtiment (maîtres d’ouvrage, architectes, constructeurs, bureaux de contrôle, laboratoires…) montre que le réemploi des matériaux inertes – briques, dalles béton, pavés, tuiles –, qui représente 80 % des déchets du bâtiment, ne bute pas sur un seul problème technique, mais sur une accumulation de contraintes qui se déploient tout au long de la chaîne de valeur, depuis la programmation jusqu’à la mise en œuvre sur le chantier.

Prenons l’exemple d’un promoteur immobilier qui souhaite intégrer, dans une nouvelle opération, des briques issues d’un ancien immeuble qu’il n’a pas construit et dont il connaît mal l’histoire. Dès la phase de cadrage, les premières difficultés apparaissent. Les diagnostics déchets – désormais obligatoires – suffisent à dire que ces briques peuvent être recyclées, mais ne permettent pas de documenter leur réemploi : on ne connaît ni leur état réel, ni leur mode de fixation, ni leur résistance résiduelle, ni leur exposition passée à l’humidité ou au gel.

Résultat : l’architecte ne sait pas si ces briques pourront être utilisées en façade porteuse ou seulement en parement décoratif. Le doute porte sur des risques très concrets : fissures, perte de résistance mécanique, non-conformité aux exigences actuelles.

Vient ensuite le verrou de la conformité des matériaux. Qui supporte le risque si un matériau se révèle non conforme ? Le maître d’ouvrage ? L’entreprise chargée de la dépose ? Le revendeur ? Faute de règles et de recommandations professionnelles, la responsabilité reste un élément bloquant. Chacun se protège.

Dans le doute, les briques sont très souvent écartées – non parce qu’elles seraient inutilisables, mais parce qu’aucun cadre clair ne permet d’en sécuriser l’usage. Le risque n’est pas seulement juridique : c’est aussi celui d’un refus en contrôle, d’un retard de chantier, ou de surcoûts liés à des essais supplémentaires en laboratoire, qui finissent par désavantager économiquement les matériaux réemployés face aux produits neufs certifiés.

Enfin, la réalité du chantier rattrape les intentions. Déposer des briques sans les casser prend du temps. Il faut ensuite repérer les gisements disponibles, les trier, reconditionner les lots sélectionnés, les stocker. Or, les calendriers des opérations de déconstruction et de construction coïncident rarement : des briques peuvent être disponibles aujourd’hui, alors que le chantier susceptible de les réemployer ne démarrera que dans six mois. Sans solution de stockage tampon ni logistique organisée, le gisement repéré se perd.

Sous la pression des délais, les entreprises se replient sur des matériaux neufs, jugés plus simples à intégrer, tandis que les reconditionneurs – qui travaillent sur des flux diffus, hétérogènes, à faible tonnage mais à forte intensité de main-d’œuvre – jugent les soutiens des éco-organismes insuffisants.

Ce décalage crée un effet d’éviction : même lorsque le réemploi est plus vertueux sur le plan environnemental, il devient économiquement moins attractif que l’orientation rapide des matériaux vers les filières de recyclage, dont le modèle économique repose sur des soutiens financiers de la REP calculés à la tonne, ce qui favorise les volumes élevés.

Le paradoxe est là : la REP est avant tout conçue pour collecter et trier des déchets. Tout est organisé pour alimenter des filières de recyclage déjà en place. À l’inverse, le réemploi suppose d’agir plus tôt : identifier les matériaux en amont des opérations de déconstruction (ou de réhabilitation), organiser leur dépose sans casse, leur stockage temporaire et leur remise sur le marché. Or ces étapes amont sont encore peu financées et peu outillées par la REP. Résultat : le système favorise mécaniquement le recyclage de masse et laisse le réemploi en marge.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Réemploi des matériaux : Pourquoi est-ce si compliqué dans le bâtiment ? – https://theconversation.com/reemploi-des-materiaux-pourquoi-est-ce-si-complique-dans-le-batiment-277385

Contrôle coercitif : pourquoi ce concept transforme l’appréhension des violences faites aux femmes et aux enfants

Source: The Conversation – in French – By Andreea Gruev-Vintila, Maîtresse de conférences HDR en psychologie sociale, spécialiste de la violence conjugale/contrôle coercitif, Université Paris Nanterre

Le « contrôle coercitif » désigne un schéma global de comportements, avec ou sans violences physiques, par lequel un agresseur conjugal, quasi exclusivement un homme, restreint les droits, les libertés et les ressources de la victime, le plus souvent une femme, au détriment indissociable des enfants. Ce terme permet de nommer des situations longtemps indicibles faute de mots pour les désigner. Ce faisant, il devient un outil de connaissance et un levier de justice dans la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants.


Ces dernières décennies, plusieurs pays ont reconnu les limites des approches traditionnelles de la violence conjugale, qui la réduisent à une série d’actes d’agression ou de « conflits » de couple devenus houleux. Ils ont opté pour une approche fondée sur le modèle du « contrôle coercitif ».

Cette approche révèle la violence conjugale comme une captivité : un schéma global de comportements visant à restreindre les droits et les ressources des victimes, le plus souvent des femmes, particulièrement des mères, pour obtenir leur obéissance.

Evan Stark, travailleur sociojudiciaire et professeur à Rutgers University (États-Unis), constate dans le livre Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Lives (2007), qui a propulsé le concept, que 75 % des arrestations pour violence physique concernent des agressions s’inscrivant presque toujours dans un ensemble d’autres comportements.

Captivité invisible

L’ouvrage le Contrôle coercitif. Au cœur de la violence conjugale (2023), premier livre en français consacré à ce concept, décrit ce schéma de comportements – isolement, surveillance, intimidation, privation de droits et de ressources, dénigrement, menaces, contrôle économique, administration de la peur avec ou sans violence physique, instrumentalisation des enfants et des procédures judiciaires.

Ce concept rompt avec la vision fragmentée de la violence conjugale comme enchaînement d’« actes » ou de « conflit », pour l’appréhender comme une stratégie globale de mise en captivité invisible au sein du couple et de la famille, comparable, par ses tactiques et ses effets, au contrôle des prisonniers de guerre, des otages, des membres de sectes.

Le contrôle coercitif atteint l’autonomie, la dignité, la capacité d’agir et la sécurité des victimes. Ses effets sont souvent durables et dévastateurs : peur paralysante, subordination, appauvrissement, sabotage du lien mère-enfant, dégradation de la santé, mort à petit feu, tentatives de suicide ou meurtre.

Un comportement quasi exclusivement masculin

Le contrôle coercitif est une « conduite calculée et malveillante, déployée quasi-exclusivement par des hommes pour dominer une femme » (Stark, 2007) : en Angleterre et au Pays de Galles, qui l’ont incriminé en 2015, 832 des 853 personnes condamnées en 2024 pour contrôle coercitif étaient des hommes, soit 97,5 %.

Le contrôle coercitif des hommes sur les femmes est un précurseur majeur des féminicides, des suicides provoqués, des homicides d’enfants et des violences faites aux enfants hors zone de guerre. Même en l’absence d’hostilité envers les enfants, il les affecte pleinement, qu’ils soient directement ciblés ou « seulement » témoins de ce qui est fait à leur mère. Le risque pour les enfants est déchiffrable à l’aune du contrôle coercitif exercé sur la mère.

Les données montrent que 87 % des affaires portées devant les juges aux affaires familiales au Royaume-Uni et 83 % en Australie comportent des éléments de violence domestique/contrôle coercitif.

En France, sur le quart de million de personnes ayant déposé plainte pour violence conjugale (ministère de l’intérieur,
2024), 84 % des victimes sont des femmes (85 % des mis en cause sont des hommes), et 82 % des femmes victimes ont des enfants. Le Haut Conseil à l’égalité estimait en 2021 que 398 310 enfants en sont covictimes.

Origine et évolution conceptuelle

L’histoire du terme n’est pas au départ pas conjugale. Dès 1956-1957, Albert Biderman, sociologue militaire, décrit les méthodes coercitives utilisées pour obtenir la soumission des prisonniers de guerre américains pendant la guerre de Corée : isolement, épuisement, privations, menaces, démonstration de toute-puissance. Il montre que c’est le cumul de ces méthodes, et non une vulnérabilité des victimes, qui permet d’obtenir l’obéissance.

En 1992, Judith Herman, professeure de psychiatrie à Harvard University, montre que la répétition prolongée de tels comportements, subis dans un contexte de captivité (camps, régimes totalitaires, violence conjugale, violences sexuelles incestueuses), produit un trouble de stress post-traumatique complexe.

Les recherches féministes déplacent aussi la focale. Cette perspective, restructurée par Evan Stark, révèle la violence conjugale comme une captivité, une privation de ressources nécessaires au développement de la personne y compris en tant que citoyenne : une violence sociale.

Un changement de paradigme

La notion a, depuis, fait son chemin. Ainsi, la directive européenne 2024/1385 du 14 mai 2024 sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et contre la violence domestique, nomme le contrôle coercitif. Il est au cœur des rapports parlementaires Chandler-Vérien (2023) et Josso-Guillotin (2025), d’une jurisprudence française et européenne, de formations des magistrats, d’une proposition de loi qui étend la protection aux enfants, d’une priorité de politique civile, du rapport « À vif » visant à guider la politique judiciaire en la matière, du premier rapport d’évaluation thématique de la France par le Groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (2025).




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Juger les violences conjugales : une audience historique sur le contrôle coercitif en France


Ce changement de paradigme a des implications normatives majeures. Dans des systèmes juridiques et des pratiques professionnelles encore largement organisés autour de l’idée de conflit conjugal entre parties égales, il met au jour l’illusion d’une symétrie là où l’un des partenaires dispose d’un arsenal structurel de ressources – contrôle économique, social, surveillance numérique, instrumentalisation du déficit des procédures et de formation des professionnels – qui fausse jusqu’à l’accès effectif au droit.

Dans ce contexte, le contrôle coercitif n’est pas un simple choix terminologique, mais le nom d’un crime contre la liberté et les droits humains commis majoritairement contre des femmes, spécifiquement contre des mères, indissociablement contre des enfants, perpétré au sein de la famille et longtemps rendu indicible faute de mots.

Il devient à la fois outil de connaissance et levier de justice. Il permet de penser ensemble la prévention, la protection des victimes adultes et enfants, la poursuite et la responsabilisation des auteurs, et des politiques coordonnées –c’est-à-dire les quatre piliers de la convention d’Istanbul.


La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.

The Conversation

Membre du HCE depuis juin 2025

ref. Contrôle coercitif : pourquoi ce concept transforme l’appréhension des violences faites aux femmes et aux enfants – https://theconversation.com/controle-coercitif-pourquoi-ce-concept-transforme-lapprehension-des-violences-faites-aux-femmes-et-aux-enfants-276537

Demain, qui produira les récits qui façonnent nos sociétés ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School

Ces dernières années, les politiques culturelles sont redevenues un sujet de débat en Europe. Dans plusieurs pays de l’Union européenne, la montée de l’extrême droite s’accompagne de critiques croissantes à l’égard des subventions publiques au secteur culturel, jugées coûteuses ou inefficaces. Dans un environnement médiatique de plus en plus structuré par quelques grandes plateformes états-uniennes, que signifie encore soutenir une production audiovisuelle souveraine ? Que risque une société lorsqu’elle affaiblit sa capacité à produire et à diffuser ses propres histoires ?


Chaque printemps à Lille (Nord), le festival Séries Mania, dont la saison 2026 s’achève ce vendredi 27 mars, rassemble des milliers de spectateurs, professionnels et créateurs autour des séries télévisées du monde entier. Devenu le plus grand événement mondial consacré aux séries, le festival a attiré plus de 108 000 visiteurs et près de 5 000 professionnels issus de 75 pays en 2025. L’événement est en grande partie soutenu par des financements publics : collectivités locales, le Centre national du cinéma (CNC) et l’Union européenne (UE).

Derrière les tapis rouges, le Rassemblement national (RN) a critiqué ce type d’investissements au nom d’un argument simple : la culture devrait fonctionner comme n’importe quel marché. Si une œuvre trouve son public, elle survivra ; sinon, elle disparaîtra.

Mais cette vision fait fi d’un élément central : la production culturelle ne se limite pas à des biens économiques. Elle constitue aussi un écosystème de récits, qui façonne la manière dont une société se comprend et se projette.

Le marché ne mesure pas tout

L’argument du RN repose sur une logique de rentabilité immédiate. Pourtant, des séries comme Dix pour cent (2015-2020), Lupin (depuis 2021), Borgen (Danemark, 2010-2022), ou La Casa de Papel (Espagne, 2017-2021) ne sont pas de simples produits : ce sont des miroirs collectifs. Leur impact social dépasse souvent leurs performances commerciales immédiates, tout en s’inscrivant parfois dans un succès international à long terme, largement amplifié par les plateformes américaines.

Les chercheurs en économie de la culture soulignent depuis longtemps que les biens culturels produisent de nombreuses externalités positives : non seulement le renforcement de la langue (argument fétiche du RN), mais aussi la transmission culturelle, l’innovation et l’inspiration et le rayonnement international.

Le rapport de l’Unesco sur les industries culturelles et créatives face à la pandémie de Covid-19 montre, par exemple, que ces secteurs génèrent non seulement des revenus économiques, mais aussi des bénéfices sociaux, notamment en matière d’éducation et de participation culturelle.

Les festivals, comme Séries Mania, et les mécanismes publics de soutien permettent précisément de prendre en compte ces effets plus larges, que le marché seul peine à valoriser.

Les histoires changent les attitudes et les comportements

Depuis plusieurs décennies, les sciences sociales étudient l’effet des récits sur les individus. Les recherches sur la « transportation narrative », développées par mes collègues et moi, montrent que les histoires peuvent modifier les attitudes et les comportements lorsqu’un public est immergé dans un récit. Dans cet état d’immersion, les spectateurs deviennent plus réceptifs aux idées et aux valeurs portées par l’histoire.

Notre recherche montre ainsi que les récits influencent la persuasion, les émotions et les attitudes du public. Nos travaux sur la narration et sa réception confirment que l’engagement narratif peut même affecter durablement des décisions et des comportements.

Ces résultats dépassent largement la communication commerciale. Ils suggèrent que les récits médiatiques contribuent à structurer les représentations collectives, qu’il s’agisse de valeurs sociales, de visions du futur ou d’identité collective. Comme le résume une maxime souvent attribuée aux Hopis, peuple autochtone d’Amérique du Nord :

« Ceux qui racontent les histoires gouvernent le monde. »

Autrement dit contrôler les récits revient à orienter la manière dont une société comprend la réalité.

Les histoires partagées comme espaces de médiation culturelle

Enfin, les événements culturels jouent aussi un rôle civique. Selon les travaux sur l’expérience culturelle immersive, les histoires partagées créent des lieux de rencontre entre territoires, générations et milieux sociaux. Ils offrent une communauté partagée où les récits circulent et où les spectateurs peuvent débattre de questions contemporaines à travers la fiction.

Dans une période marquée par la fragmentation médiatique et la polarisation politique, ce forum public remplit une fonction non négligeable dans la cohésion démocratique.

Une infrastructure narrative

Au fond, la question n’est peut-être pas seulement celle du financement d’une industrie. Elle concerne la capacité d’une société à maintenir ce que l’on pourrait appeler une infrastructure narrative au-delà du marketing.

Comme les infrastructures physiques (routes, réseaux numériques, etc.), cette infrastructure est rarement visible. Pourtant, loin d’être un luxe, elle permet la circulation des idées, des imaginaires et des identités.

La recherche sur le rôle des récits dans l’imagination des futurs montre que les histoires structurent profondément les perceptions collectives. Elles influencent la manière dont les individus interprètent les événements sociaux ou politiques. Plus largement, le travail sur les imaginaires collectifs souligne que les représentations culturelles contribuent à orienter la manière dont les sociétés envisagent leurs transformations et leur avenir.

Affaiblir les institutions qui soutiennent la création culturelle ne signifie donc pas seulement produire moins d’œuvres. Cela peut aussi réduire la disponibilité des récits.

Produire des récits, une forme de souveraineté

Dans ce contexte, soutenir la création audiovisuelle revient aussi à soutenir la capacité d’un pays à produire ses propres histoires. Ce soutien est donc un levier de souveraineté.

Le politiste Joseph Nye, professeur à Harvard, a popularisé le concept de soft power : l’influence qu’un pays exerce non par la contrainte, mais par l’attraction culturelle et symbolique. Les États-Unis ont longtemps exercé cette influence à travers Hollywood et les séries télévisées. Plus récemment, la Corée du Sud a renforcé sa visibilité internationale grâce à ses films, sa musique et ses séries, phénomène souvent qualifié de K-wave ou de hallyu (« vague coréenne »). Les anime japonais sont aussi souvent cités comme exemples de cette influence narrative.

Les industries culturelles représentent ainsi une part importante de l’économie française : 2,9 % du PIB en 2024, plus de 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires et environ 586 000 emplois directs. Comme le souligne le rapport « Creative Economy Outlook » des Nations unies, les secteurs créatifs contribuent aussi au rayonnement international du pays. Dans un contexte où les budgets de production tendent à orienter la création vers des formats facilement exportables, les institutions, comme le CNC en France, ou le Forum européen du film, jouent donc un rôle stratégique.

Dans ce contexte, réduire fortement les soutiens culturels peut avoir un effet paradoxal : affaiblir la capacité d’un pays à produire et à diffuser ses propres récits, au moment même où les plateformes américaines structurent de plus en plus la circulation des contenus. La réalisatrice afghane Shahrbanoo Sadat résume ce problème ainsi :

« L’Afghanistan n’a pas d’industrie cinématographique, et il est souvent mal représenté par les films réalisés par des cinéastes internationaux. Le seul type de film que l’on attend est un drame de guerre. »

Financer des récits, c’est aussi financer une identité collective

À court terme, réduire les subventions culturelles peut sembler une décision budgétaire parmi d’autres. Mais à plus long terme, la question devient celle de la souveraineté narrative : qui produit les histoires qui circulent dans une société ?

Les récits ne se contentent pas de divertir : ils tissent la trame de la démocratie. Les festivals, les institutions et les programmes de soutien contribuent ainsi à maintenir un espace où les récits peuvent être produits, expérimentés et partagés.

Dans un environnement médiatique dominé par quelques grandes plateformes américaines, les politiques culturelles jouent souvent un rôle de contrepoids. Elles permettent de maintenir des voix, des perspectives et des formats français et européens.

Autrement dit, ce que financent les politiques culturelles ne se limite pas à des films ou à des séries. Elles soutiennent un écosystème de création et de circulation des histoires qui participent à la construction d’une identité collective. Et lorsqu’un pays affaiblit cet écosystème, il ne perd pas seulement une industrie. Il risque aussi de perdre une partie de sa capacité à raconter le monde et à se raconter lui-même.

The Conversation

Tom van Laer a participé à des discussions politiques sur l’audiovisuel européen, notamment dans le cadre du Forum européen du film organisé par la Commission européenne. Il ne travaille pas, ne conseille pas et ne reçoit pas de financement d’organisations susceptibles de tirer profit de cet article.

ref. Demain, qui produira les récits qui façonnent nos sociétés ? – https://theconversation.com/demain-qui-produira-les-recits-qui-faconnent-nos-societes-277562

Qu’est-ce que l’« IA agentique » ? Comprendre son histoire pour dépasser l’effet de mode

Source: The Conversation – France in French (2) – By Maxime Morge, Professeur d’Informatique, Université Claude Bernard Lyon 1

Réserver un voyage en comparant des centaines d’offres, rédiger un rapport à partir de plusieurs documents, analyser des données médicales ou corriger automatiquement un programme informatique : ces tâches exigent de la réflexion, de la méthode et des compétences variées. L’« IA agentique » promet désormais de les accomplir de manière autonome, en orchestrant les opérations nécessaires, en utilisant des outils et en corrigeant ses propres erreurs… Toutefois, l’IA agentique actuelle ne recouvre pas encore toute la richesse du concept d’« agent autonome » tel qu’il a été élaboré dans les décennies précédentes.


Le cabinet Gartner a présenté 2026 comme l’année des « agents IA ». Ces systèmes dépassent la simple amélioration des assistants conversationnels. Les agents IA d’OpenClaw sont d’ores et déjà capables de dialoguer entre eux et d’exécuter des tâches complexes avec une supervision humaine limitée. Pour les entreprises, que ce soit dans l’industrie, l’administration ou la santé, la promesse est celle d’une automatisation plus souple qu’avec les logiciels traditionnels, capable de s’adapter à des situations variées plutôt que d’appliquer des règles prédéfinies.

Pourtant, derrière l’apparente nouveauté se cache une histoire plus ancienne. L’IA agentique s’inscrit dans la continuité de plusieurs décennies de recherche sur les agents autonomes et les systèmes multi-agents. Ce qui change aujourd’hui, ce sont les outils, notamment les grands modèles de langage et leur capacité à interagir plus naturellement avec les humains.

De la génération de texte à l’action

Les modèles conversationnels, comme ChatGPT, Gemini ou Claude, impressionnent par leur aptitude à résumer ou à rédiger des textes complexes. Pris isolément, ils restent toutefois essentiellement réactifs : ils produisent une réponse en fonction d’une requête. Un agent autonome va plus loin. Il peut analyser une demande, planifier une séquence d’opérations, utiliser des outils externes (moteur de recherche, base de données, logiciel), évaluer le résultat obtenu et ajuster sa stratégie si nécessaire.

Là où un modèle de langue se limite à écrire un programme informatique, un agent peut l’exécuter dans un environnement sécurisé, observer les erreurs éventuelles, corriger le code, puis le tester à nouveau. En somme, les agents IA ne font pas que parler, ils agissent.

Le passage de la génération de texte à l’action transforme la nature même du logiciel. Alors qu’un programme suit des instructions précisément définies à l’avance, un agent autonome peut, lui, adapter dynamiquement ses décisions en fonction du contexte, des résultats obtenus et des objectifs fixés. Il ne remplace pas nécessairement l’humain, mais modifie la répartition des tâches entre supervision et exécution.

Promesses et risques

Cette évolution ouvre des perspectives considérables. Dans les organisations, des agents peuvent automatiser des processus métiers laborieux. Dans l’industrie, ils peuvent coordonner des systèmes logiciels complexes. Dans le domaine médical, ils peuvent analyser des dossiers, rechercher des publications pertinentes et proposer des synthèses pour assister les médecins. Mais ces promesses s’accompagnent de risques.

En effet, les modèles actuels peuvent produire des informations inexactes, les fameuses hallucinations, et sont susceptibles de reproduire des biais présents dans leurs données d’entraînement. Si les agents sont cantonnés à un rôle d’assistant, ces limites sont déjà problématiques ; elles deviennent critiques lorsqu’elles concernent des systèmes capables d’agir sur des infrastructures techniques, notamment en exécutant des commandes système, en manipulant des fichiers ou en envoyant des requêtes réseau.

La question des agents d’IA n’est donc pas seulement technique : elle est aussi juridique, économique et sociétale. Elle touche à la transformation du travail qualifié et à la gouvernance des systèmes informatiques.

Une filiation historique

L’idée d’un agent autonome n’est pas née avec les modèles de langue. Elle remonte aux origines mêmes de l’intelligence artificielle. En 1956, lors de la conférence fondatrice de Dartmouth (au nord-est des États-Unis), l’un de ses organisateurs, Marvin Minsky, définissait déjà l’IA comme la conception de programmes capables d’accomplir des tâches mobilisant des capacités dites intelligentes telles que comprendre, apprendre, raisonner ou décider.

À partir des années 1980, la notion d’« agent intelligent » devient centrale. Un « agent » est alors défini comme un programme capable de percevoir son environnement, de prendre des décisions et d’agir pour atteindre des objectifs. Très tôt, les chercheurs développent le champ des systèmes multi-agents : des ensembles organisés de programmes autonomes qui interagissent dans un même environnement numérique. L’objectif est de comprendre comment ces entités peuvent se coordonner, coopérer ou entrer en compétition afin de résoudre des problèmes complexes.

Plusieurs travaux emblématiques illustrent concrètement cette approche. Le système HEARSAY-II repose sur un modèle de « tableau noir ». Plusieurs modules spécialisés pour la reconnaissance, l’analyse et l’interprétation du langage contribuent à la compréhension de la parole en partageant leurs hypothèses dans un espace commun structuré. Le Contract Net Protocol propose un mécanisme inspiré des appels d’offres : pour réaliser une tâche, un agent émet un appel à proposition, d’autres agents proposent leurs services, et les plus compétents se voient attribuer le contrat. Autrement dit la coordination entre agents est au cœur de l’IA depuis plusieurs décennies.

Un réservoir d’idées encore sous-exploité

Mais si l’idée d’agent n’est pas nouvelle, l’« IA agentique » s’impose aujourd’hui auprès des non-spécialistes en raison du rôle central joué par les grands modèles de langue. Bien que dénués de compréhension causale et de compréhension du monde physique, ceux-ci fournissent aux agents une capacité linguistique et une forme de « sens commun » statistique qui facilitent l’interaction avec les humains et l’interprétation d’instructions complexes en langage naturel.

Toutefois, l’IA agentique actuelle ne recouvre pas encore toute la richesse du concept d’agent autonome tel qu’il a été élaboré dans les décennies précédentes. Dans la pratique, elle repose encore le plus souvent sur une séquence d’actions où chaque étape est prévue et ordonnée à l’avance. Les travaux menés depuis les années 1990 sur les systèmes multi-agents qui portent sur la coopération, la négociation, l’allocation de tâches et l’adaptation collective offrent un réservoir d’idées encore largement sous-exploitées.

L’intégration de ces mécanismes avec les capacités des grands modèles ouvre pour demain des perspectives nouvelles : des agents capables non seulement d’exécuter un plan mais de s’organiser collectivement, de se spécialiser et de s’adapter à des environnements complexes.

L’IA agentique constitue ainsi une nouvelle étape plutôt qu’une rupture. Elle associe l’héritage théorique des systèmes multi-agents à la puissance récente des modèles génératifs. Comprendre cette filiation historique permet de dépasser l’effet de mode. L’IA agentique représente une tentative de transformer des modèles prédictifs en systèmes capables d’agir, de planifier et, peut-être demain, de s’organiser collectivement dans des environnements complexes.

The Conversation

Maxime MORGE a reçu des financements de Lyon 1 Université et CNRS, .

ref. Qu’est-ce que l’« IA agentique » ? Comprendre son histoire pour dépasser l’effet de mode – https://theconversation.com/quest-ce-que-l-ia-agentique-comprendre-son-histoire-pour-depasser-leffet-de-mode-278682

Quand la pratique médicale perpétue des stéréotypes hérités du racisme scientifique des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles

Source: The Conversation – France in French (3) – By Élodie Edwards-Grossi, PhD, Associate Professor in Sociology and American Studies, Université Paris Dauphine – PSL

Au XVIIIᵉ puis au XIXᵉ siècle, des scientifiques et des médecins théorisaient une supposée supériorité des personnes blanches, en s’appuyant sur des critères biologiques. Dans le Racisme scientifique et médical (éditions PUF, 2026), Élodie Edwards-Grossi (Université Paris Dauphine-PSL/Institut universitaire de France) et Delphine Peiretti-Courtis (Aix-Marseille Université) expliquent comment, aujourd’hui, la pratique médicale perpétue des stéréotypes et biais raciaux hérités de ces thèses qui nuisent à la prise en charge en santé des personnes racisées. Extraits.


Le 26 décembre 2024, un député français d’extrême droite partageait, sur le réseau social X (anciennement Twitter), une carte censée représenter le Quotient Intellectuel moyen par pays, qui rappelait en tout point les procédés classificatoires du XIXe siècle.

Ce planisphère révèle toute la prégnance et les permanences, à l’heure actuelle, de la ferveur taxinomique et du racisme scientifique nés aux XVIIIe et XIXe siècles, et pose la question de ses ramifications avec la sphère politique.

La notion de « race » relayée sur les réseaux sociaux

Relayée auprès d’un large public francophone par ce député, cette carte avait déjà été abondamment relayée sur les réseaux sociaux en 2019. Elle avait même suscité la création d’un mot-clé « #carte QI », utilisé pour donner une grande visibilité à ces théories.

Cette carte est, hélas, loin d’être la seule occurrence de diffusion de croyances biologisantes et hiérarchisantes à propos de la notion de « race » sur Internet, comme en témoignent de nombreux articles de vulgarisation scientifique, émettant l’idée, pour le grand public, que cette catégorie pourrait, à nouveau, être appréhendée avec la génétique.

Analyser les résurgences actuelles du racisme scientifique

Dans ce contexte, les théories racistes empreintes d’un réalisme biologique recouvrent une fonction sociale et politique bien particulière : celle de la légitimation de courants et d’idéologies inégalitaires, qui, pour exister, doivent avant tout s’appuyer sur l’idée que la déshumanisation d’une partie de la population est la résultante de caractéristiques naturelles et inébranlables, ancrées dans les corps et les esprits de ces mêmes individus.

Le racisme scientifique, à travers le déploiement du réalisme biologique, propose ainsi une caution non négligeable à des programmes politiques façonnant les inégalités. Il revêt une double fonction : il est à la fois le produit et le levier de l’ordre social raciste dans lequel il est façonné, et sans cesse réactivé, tout en fournissant à ses partisans les justifications de son maintien.

Dans quels contextes politiques et géographiques les théories et pratiques qui constituent le racisme scientifique et médical apparaissent-elles ? Pouvons-nous relever des systématicités dans les parcours de leurs auteurs ? Quels positionnements entretiennent-ils vis-à-vis de leurs pairs, des décisionnaires politiques, mais aussi du grand public ? Enfin, quelles résurgences pouvons-nous mettre en exergue ?

C’est précisément le sujet de l’ouvrage le Racisme scientifique et médical : ancré en histoire et en sociologie de la connaissance, celui-ci propose de documenter les modalités de production et de circulation du racisme scientifique et médical et leurs réappropriations sociales et politiques.

Quand les corps et les esprits des personnes racisées sont infériorisés

La notion de racisme scientifique et médical recouvre a priori de nombreuses théories et pratiques. Des historiens ayant travaillé de manière pionnière sur le sujet, tels Claude Blanckaert ou Stephen Jay Gould, ont décrit le racisme scientifique comme l’ensemble des théories et pratiques se réclamant de différents champs scientifiques (on peut citer la biologie, la psychologie, la génétique, l’anthropologie, etc.) proposant une définition altérisant, et infériorisant, les corps et les esprits des personnes racisées.

Présentées comme « scientifiques » par leurs instigateurs et leurs soutiens, ces théories établissent, dans le même temps, la supposée supériorité tacite ou explicite des personnes blanches en utilisant les mêmes critères corporels ou mentaux variés : le QI, la taille des crânes, l’intelligence sont autant de points qui reviennent dans ces études suggérant l’infériorité des uns au profit de la primauté des autres. Ces écrits ont été produits et ont circulé dans des contextes politiques épars et révèlent une forte porosité quant aux liens entre science et politique.

Un fait social contemporain qui touche le champ médical

Réinsérer la question du racisme scientifique et médical dans une approche critique des rapports sociaux de race, grâce à un dialogue transdisciplinaire entre sciences sociales et sciences historiques, c’est comprendre comment les artisans du racisme scientifique bénéficient d’un besoin de méconnaissance pour voir advenir leurs théories. Pour exister, ces théories ont besoin d’un vide épistémologique qui s’inscrit dans une histoire longue de la production de l’ignorance.

Cette production de l’ignorance a largement été produite par l’appareil étatique qui se refusait, et se refuse encore, à produire une analyse rigoureuse des rapports sociaux de race. Celle-ci permettrait notamment de mettre à mal les croyances et itérations, toujours présentes, de la race comme catégorie d’analyse biologique malgré son invalidation dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Nous souhaitons insister sur le fait que le racisme scientifique et médical est bien un fait social contemporain, débordant du cadre historique que nous nous proposons d’étudier dans cet ouvrage : bien que l’autorité médicale cherche à entrer dans un rapport d’exceptionnalisme de son champ, le champ médical n’est pas exempt des rapports sociaux qui le modèlent.

Des effets sur les trajectoires de vie des individus

La question des tissages historiques et des résurgences du racisme scientifique et médical est ainsi capitale : loin d’avoir disparu, celui-ci a parcouru les époques et produit un effet encore conséquent.

À titre d’exemple, en décembre 2024, plusieurs quotidiens régionaux rapportèrent qu’une femme racisée avait accouché, sans prise en charge, sur le parking d’un hôpital à Dijon, en Côte d’Or, malgré ses appels à l’aide. L’un des journalistes relatant l’événement avait titré son article « On la refuse aux urgences : cette femme a dû accoucher dans le parking (et ça en dit long sur les préjugés racistes) ». Mettant en lien la mise en danger de cette femme et la longue histoire du syndrome méditerranéen en France, cet article souligne la manière dont des stéréotypes de résistance à la douleur des personnes racisées, formulés dès le XIXe siècle ont pu être transmis et rester vivaces jusqu’à nos jours.

De tels stéréotypes préfigurent bien la manière dont le racisme scientifique et médical produit un effet concret sur les trajectoires de vie et de mort des individus. Pour reprendre les mots toujours aussi actuels de Colette Guillaumin, autrice pionnière dans le champ des études sur le racisme en France, cet exemple met en relief « la réalité de la “race”. Cela n’existe pas. Cela pourtant produit des morts ». Les inégalités et différences de prises en charge de santé du fait de la subsistance de biais raciaux en médecine produisent une mise en danger différentielle et accrue des corps racisés. Ainsi, de cette manière, le racisme scientifique et médical peut être vu comme l’une des facettes matérielles, concrètes et opérantes du racisme structurel.

Stéréotypes, biais et pratiques discriminatoires

Partant du principe que la classe sociale ou les facteurs socio-économiques ne peuvent pas expliquer l’ensemble des trajectoires de soins de ces personnes, le concept de racisme médical s’intéresse par exemple aux biais présents et passés qui modèlent les représentations et les pratiques des médecins et psychiatres, majoritairement issus du groupe dominant blanc envers leurs patients et patientes.

Ces biais ne sont pas la résultante d’actes de discriminations conscients et donc voulus : ils sont le fruit de l’accumulation de stéréotypes sur les corps racisés encore largement diffusés dans les salles de cours, dans les livres de médecine, mais aussi de l’agrégation d’allégations fausses, érigées en « données scientifiques » qui ont traversé les siècles, sans connaître une condamnation explicite, telle que la théorie du syndrome méditerranéen, qui consiste en la croyance erronée en une exagération de la douleur chez les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.

Ces théories, qui débouchent sur la formation de pratiques discriminatoires, entérinent des prescriptions médicamenteuses elles aussi différentielles qui ont pour résultante de nourrir chez la patientèle une certaine défiance à l’égard des médecins et de leurs institutions. Les patients et patientes choisissent parfois de ne plus faire confiance au personnel soignant, ou aux institutions les employant.

La médecine, instrument et vecteur de théories

Écrire de front sur le racisme scientifique, parfois vu comme seul objet historique, et le racisme médical nous semble important à plus d’un titre. Cela permet d’abord d’aller à l’encontre d’un récit exceptionnalisant qui viserait à mettre en exergue les spécificités du champ de la médecine (et de toutes ses spécialités, la chirurgie, la psychiatrie, la gynécologie, la cardiologie, la dermatologie, etc.) vis-à-vis du reste des sciences (sciences naturelles, biologie, pharmacie, etc.).

Les médecins acquièrent un statut sans précédent au cours du XVIIIe siècle, et plus encore durant le XIXe siècle, surnommé le siècle du scientisme. Producteurs de savoirs, ils sont également liés au pouvoir. Ce qui fait la spécificité de la médecine, et qui a notamment été mis en lumière par Michel Foucault par le biais du concept de biopouvoir, réside dans le rôle social et politique spécifique qu’elle détient, à l’instar de l’Église dans les siècles précédents.

En tant qu’experts des corps, des âmes, et donc des sociétés, les médecins s’arrogent la possibilité de statuer sur la normalité ou l’anormalité des corps, et sur ce qui constitue une différence ou une convergence humaine. En cela, la médecine devient le principal instrument et le vecteur de théories objectivant des différences corporelles présentées comme raciales.

C’est bien l’assignation d’une marque biologique à un groupe social donné qui produit la naturalisation de ce groupe, et radicalise, ainsi sa différence.

The Conversation

Élodie Edwards-Grossi a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

Delphine Peiretti-Courtis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand la pratique médicale perpétue des stéréotypes hérités du racisme scientifique des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles – https://theconversation.com/quand-la-pratique-medicale-perpetue-des-stereotypes-herites-du-racisme-scientifique-des-xviii-et-xix-siecles-279004

La République islamique d’Iran va-t-elle survivre malgré tout ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Philippe Droz-Vincent, Professeur agrégé en sciences politiques et en relations internationales. Spécialiste du monde arabe, Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

Sous le feu de Washington et de Tel-Aviv, abhorré par une grande partie de sa population, très affaibli économiquement, le régime iranien peut tenir à court terme s’il conserve le contrôle de ses forces de sécurité, qui écrasent toute velléité de révolte interne. À moyen terme, il lui faudra se réinventer et retrouver langue avec une société qui le déteste radicalement. Dans le cas contraire, il perdra pied.


La République islamique d’Iran (RII), dont on annonce depuis 1979 la chute imminente, est aujourd’hui à la croisée des chemins, à la merci des aviations américaine et israélienne.

Tel-Aviv affiche la volonté de détruire durablement le potentiel de nuisance iranien, voire la République islamique en tant que telle, son ennemi mortel. La lutte autrefois opérée à distance par des affrontements entre Israël et « l’axe de la résistance » (mehvar-e-moqawame) pro-iranien est désormais directe, à mort. Les buts de Donald Trump sont moins clairs : il n’a pas vraiment pris la peine de justifier l’intervention, lancée en pleines négociations sur le nucléaire, parlant de la nécessité de faire chuter le régime (regime change), sans hésiter à se contredire quand il découvre qu’il y aurait au sein du pouvoir de Téhéran des personnalités avec lesquelles il pourrait négocier une sortie du bourbier.

La réponse d’une RII très affaiblie depuis le 7 octobre 2023 dans ses capacités qu’elle considérait dissuasives face à Israël (tout particulièrement le Hezbollah libanais) ne consiste plus seulement, comme depuis 2024 (après l’attaque israélienne contre le consulat iranien à Damas), à frapper directement Israël par des vagues de missiles et de drones, mais aussi, désormais, au vu du défi existentiel auquel elle est confrontée, à répandre le chaos dans la région en s’en prenant aux monarchies arabes du golfe Persique, et à déstabiliser l’économie globale afin d’exercer une « pression maximale » sur Trump : les marchés pétrolier et financiers et le taux d’inflation sont des éléments auxquels le président américain est particulièrement sensible.

Cette réaction permettra-t-elle à la RII de surmonter la période critique qu’elle traverse actuellement ?

Les sources de survie d’un régime sont plutôt internes

L’un des aspects de la riposte de Téhéran consiste à modifier la perception américaine selon laquelle la RII serait au bord de l’effondrement et donc susceptible de subir un « changement de régime ». Ainsi, la nomination rapide d’un nouveau guide suprême à la suite de l’assassinat d’Ali Khamenei – en l’occurrence son fils Mojtaba – vise à afficher la solidité du système (nezam comme on dit en Iran).

Depuis le début des années 2000, on a pu observer, dans de nombreux pays autoritaires de la région, que la succession dynastique était une méthode éprouvée pour assurer la perpétuation du régime – que ces procédés soient couronnés de succès, comme en Syrie en 2000 avec l’arrivée de Bachar Al-Assad au pouvoir à la suite de son père, ou que d’autres tentatives aient tourné court mais aient été sérieusement envisagées (le Libyen Mouammar Kadhafi en 2009 avec Seif el-Islam, l’Égyptien Hosni Moubarak en 2010 avec Gamal, ou encore le Yéménite Ali Abdallah Saleh à la même époque avec Ahmed).

Mojtaba Khameinei était le chef de cabinet de son père, donc au fait des leviers du nezam et donc naturellement à même de le perpétuer – s’il est bien vivant.

De même, les démonstrations de contrôle dans les villes par les forces de sécurité, constatées par une rare équipe de CNN qui a été autorisée à entrer dans le pays ou par des vidéos envoyées courageusement par les Iraniens, visent à souligner la mainmise pérenne du régime.

La pression de Trump et de Nétanyahou sur la république islamique peut-elle alors, paradoxalement, sauver celle-ci ? Après tout, l’attaque irakienne puis la guerre Iran-Irak (1980-1988) ont sauvé la RII des affres de la guerre civile interne qui a suivi le succès de la révolution de 1979. La différence est cependant forte avec les années 1980. En 1979, à défaut d’autre option, bon nombre d’Iraniens s’étaient ralliés au clergé chiite militant mené par l’ayatollah Khomeini, y voyant une solution pour stabiliser le pays après le départ du Shah. La révolution bénéficiait d’un soutien populaire notable. En 2026, même si le régime cherche à se poser, comme il l’a déjà fait après les attaques israélo-américaines de juin 2025, comme le protecteur d’un pays agressé, il a perdu une large part de sa légitimité et de ses soutiens.

La société iranienne s’est révoltée à plusieurs reprises, avec une fréquence de plus en plus resserrée. Le régime a perdu le contact avec ses citoyens – un élément qu’il maintenait en tentant d’obtenir un taux de participation élevé lors d’élections toujours tronquées (selon une boutade iranienne, « il y avait liberté d’expression mais pas de liberté après l’expression »), organisées pour « choisir » parmi des candidats soigneusement sélectionnés par le système (nezam). En 2009, le truquage évident en faveur de la réélection à la présidence de Mahmoud Ahmadinejad avait d’ailleurs déjà déclenché une importante contestation, le Mouvement vert.

L’abstention a depuis signalé les limites de ce jeu, désormais remplacé par les révoltes à répétition en 2017, 2019, 2021 et sur lesquelles le régime a de plus en plus perdu le contrôle, en particulier avec le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022, fortement réprimé, puis celui de décembre 2025 qui a donné lieu à un massacre (de 5 000 à 30 000 morts), selon les sources.

La haine de la grande majorité de la population vis-à-vis du régime (symbolisée par le slogan « mort au dictateur », marg bar diktator, visant directement feu Khameinei) est bien le signe d’une coupure totale. La libération de la société iranienne semble cependant totalement contradictoire avec l’action combinée du gouvernement Nétanyahou et d’une administration américaine violente, brutale, hautaine, pleine d’hubris, voire de mépris et de racisme, qui a expliqué tout et son contraire, même si Trump a parlé, un temps, de venir à l’aide de la société en révolte.

On voit mal comment la révolte pourrait reprendre sous la pluie de bombes actuelle. Quelque part, la logique de tension introduite par Trump 2 depuis son arrivée, la première guerre de juin 2025 au milieu des négociations, puis sa reprise encore plus violente le 28 février 2026 offrent à la RII et à ses durs une échappatoire qui évite de poser les vraies questions… et confisquent ainsi la révolte.

Survie à tout prix du régime à court terme

Le régime a systématiquement laminé toute alternative crédible à lui-même sur la durée et les offensives de ses opposants les plus visibles, en tout cas à l’extérieur – les deux plus importants qui entendent saisir l’opportunité historique sont le fils de l’ancien empereur (Shah), Reza Pahlavi, et les Moudjahidines du peuple (mudjahidin-e-khalq), d’anciens rivaux mortels de 1979 des Khomeinistes (et qui ont révélé le programme nucléaire en 2002). En 1981, les Moudjahidines du peuple, soutiens de Khomeini au départ, avaient affronté les khomeinistes, donnant lieu à des massacres, à une répression tous azimuts… et à l’assassinat dans des attentats en représailles de la plupart des leaders de la RII.

Mais ces deux oppositions sont-elles vraiment une alternative crédible au-delà des réseaux sociaux et de symboles de contestation radicale, la première étant proche des milieux pro-israéliens et la seconde fortement décrédibilisée par son sectarisme et son alliance avec l’Irak durant la guerre ?

À court terme, le système (nezam) se maintiendra s’il garde le contrôle sur ses forces de sécurité alors que la politique israélienne consiste à les frapper systématiquement, de haut en bas, pour les désorganiser et les démotiver, et s’il conserve sa cohérence, alors que la corruption qui y règne est forte, renforcée sous les sanctions dans lesquelles seuls « ceux qui sont du système » (khodi) savent naviguer pour s’enrichir indûment.

Certes, et cela constitue une force sous la pression extérieure, le système iranien est très diffus, entre le guide, la présidence, le judiciaire, le Parlement, les religieux, l’armée, les pasdaran, chacun dépendant des autres. Le nezam, même s’il n’a pas anticipé l’ampleur des pertes par décapitation de ses élites, est construit pour éviter qu’une seule personnalité puisse le contrôler (et par corollaire négocier un « deal à la Delcy Rodriguez » comme au Venezuela).

Mais à moyen terme, tout dépendra quand même fondamentalement non pas de la pression extérieure mais de la capacité du nezam à trouver des compromis ou une solution bancale avec la société. Cela suppose que le nezam soit capable de se muer en une forme de République islamique 2.0 qui abandonnerait les évolutions choisies par Ali Khameinei lorsqu’il avait entamé après 2018 une mutation allant dans le sens de la limitation du pouvoir des élections (du républicanisme), pour pousser du côté de l’islamisme, ce qu’il nommait un « gouvernement islamique » (hukumat-e-islami) de domination totale sur la société. Ce projet de Khameinei s’est soldé par un échec, avec la sécularisation voire la laïcisation de la société iranienne.

De plus, tous ses autres choix stratégiques, en particulier assurer une « dissuasion » (par le programme de missiles, « l’axe de la résistance », le statut de puissance nucléaire au seuil) face à Israël et, pendant un moment, aux États-Unis (« voisins » en Irak et en Afghanistan), censée augmenter le coût d’une attaque contre l’Iran, ont également échoué : le Hezbollah et les autres « proxies » sont très affaiblis, le régime allié d’Assad en Syrie n’est plus, et les programmes balistique et nucléaire ont encaissé des coups sévères.

Pour autant, répétons-le, l’offensive militaire américano-israélienne peut ne pas mener au changement ardemment demandé depuis plus d’une dizaine d’années par la société iranienne, mais plutôt pousser le régime à se réorganiser, à faire le dos rond pendant l’offensive – la simple survie et les capacités de nuisance mettent en difficulté sur la durée la puissance américano-israélienne dans une guerre asymétrique – et ainsi lui permettre de rester en place, tout en continuant d’emprisonner la société iranienne. Vraisemblablement sous la direction des plus durs et des militaires (pasdaran) – s’ils ont encore les capacités de mener leurs politiques après les destructions systématiques de leurs capacités opérées par Israël et les États-Unis.

On l’aura compris : le destin de la République islamique est très ouvert sur le long terme mais, à court terme, l’intervention américano-israélienne ne semble pas de nature à aboutir à une libération de la société iranienne.

The Conversation

Philippe Droz-Vincent ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La République islamique d’Iran va-t-elle survivre malgré tout ? – https://theconversation.com/la-republique-islamique-diran-va-t-elle-survivre-malgre-tout-279058

Groenland : le développement touristique, opportunité ou menace ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marie-Noëlle Rimaud, Professeur associé, pôle marketing, Excelia

Touristes à Ofjord, dans le parc national du Nord-Est, Groenland, octobre 2014.
GRID-Arendal/Flickr, CC BY-NC

Si le Groenland se trouve depuis un an sous les feux de l’actualité du fait des récurrentes déclarations de Donald Trump, qui affirme vouloir l’annexer aux États-Unis, le territoire a également d’autres enjeux à gérer, à commencer par la gestion du tourisme. Fort de ses paysages spectaculaires et de l’attrait qu’exerce la culture inuit, le Groenland s’efforce de concilier accroissement des revenus générés par le tourisme et protection de ses atouts naturels et culturels face aux dangers d’un surtourisme.


Un dilemme majeur attend les Groenlandais en matière de tourisme dans les années à venir : développer résolument ce secteur… ou ne pas le faire, pour éviter ce que d’aucuns qualifient de « surtourisme ». Le Grand Nord a la cote et la construction d’aéroports capables d’accueillir des vols long courrier accentue les risques. Le géographe Rémy Knafou rappelait fort justement en 2023 que « la seule manière réellement opérationnelle de vouloir contrôler l’impact du tourisme dans des lieux peu ou pas habités est de ne pas s’y lancer ».

Jusqu’à tout récemment, en raison du climat nordique et de la nuit polaire, le tourisme se concentrait sur une courte période de l’année, de juin à fin août, et ne concernait que quelques sites emblématiques : essentiellement Ilulissat et son fjord glacé classé au patrimoine de l’Unesco, et la baie de Disko. Dès lors, le nombre de visiteurs étrangers était relativement limité : en 2023, il s’est élevé à 130 000 personnes.

Les détracteurs du tourisme craignent qu’avec la multiplication des vols directs (notamment entre Nuuk et New York), des développements touristiques exagérés fragilisent les milieux naturels et la qualité de vie locale et entraînent une folklorisation de la culture inuit. L’Organisation internationale du tourisme social alerte sur le risque, via le tourisme communautaire, de figer les identités locales dans une mise en scène artificielle, une image pittoresque généralement promue par les opérateurs touristiques étrangers.

Le réchauffement climatique perturbe déjà les modes de vie des communautés et des conflits d’usage pourraient apparaître autour des projets touristiques trop ambitieux, mal conçus, irrespectueux des coutumes ou des lieux.

Extrait du cas pédagogique Groenland KALAALLIT NUNAAT. Cliquer pour zoomer.
KALAALLIT NUNAAT

Comment réussir une transition touristique harmonieuse ?

Au-delà d’un plan, il semble pertinent d’encourager les autorités groenlandaises à poursuivre leurs réflexions par une identification des ressources naturelles patrimoniales. En plus des sites iconiques cités plus haut, il pourrait s’agir de la région de Kujataa (classée au patrimoine mondial de l’Unesco), le parc national du Nord-Est (réserve de biosphère), la faune et les paysages arctiques : l’inlandsis. Cette cartographie des ressources permettra de repérer les plus attractives, mais surtout les plus vulnérables, car rares et fragiles.

Visit Greenland, site web de promotion touristique appartenant au gouvernement du Groenland, a imaginé un concept, The Big Artic Five : Traîneau, Aurores boréales, Glace & neige, Baleines, Communautés. Attention toutefois à ne pas tomber dans l’aura mystique et le mythe du bon sauvage. Avec raison, plusieurs auteurs mettent en avant un attrait spécifique des régions polaires : l’imaginaire nordique. Alain Grenier soulignait ainsi en 2009 que « l’imaginaire du Nord constitue le premier attrait des régions nordiques et, à plus grande échelle, des régions polaires ». Nicolas Escach constatait en 2020 que « dans un monde saturé, l’Arctique est également associé à la promesse d’une réserve d’espace vierge, une sorte de retour ontologique aux origines ». La question de l’image à donner du territoire et de la manière de communiquer sera donc essentielle.

Bateau d’un opérateur groenlandais qui propose des croisières à la journée entre Ilulissat et Oqaatsut. Il s’agit d’une unité de petite taille adaptée à une visite respectueuse des communautés et dont l’intégralité des revenus demeure dans le pays.
M.-N. Rimaud, Fourni par l’auteur

Dans un second temps, les décideurs groenlandais auront intérêt à conduire un recensement des parties prenantes du secteur du tourisme, afin le moment venu de les informer, de les sensibiliser, peut-être de les inciter à changer de regard, et enfin les accompagner. L’orientation d’une partie des dispositifs de soutien en faveur d’acteurs qui s’engagent dans la transition a montré son efficacité ailleurs.

In fine, il serait souhaitable de conduire une sorte d’auto-diagnostic sur les menaces liées au réchauffement climatique et à une capacité de charge touristique exagérée, par exemple en utilisant une matrice de criticité (ce qui permettrait d’établir une sorte de classement concernant l’exploitation de divers sites, qui irait d’un risque élevé ou considérable à l’absence de risque avéré).

Un documentaire diffusé sur Arte rappelle la dépendance du pays à la pêche (4 000 personnes, soit 10 % de la population, travaillent dans ce secteur), qui l’oblige à rechercher une diversification. Naaja H. Nathanielsen, la ministre des ressources naturelles, confirme dans le documentaire le besoin crucial de trouver des ressources supplémentaires :

« [Près de ] 54 % du budget de l’État vient de l’extérieur : il s’agit de la subvention accordée par le Danemark ainsi que de fonds qui viennent de l’UE. Nous avons donc une tâche très difficile à accomplir. Nous devons gagner plus d’argent par nos propres moyens afin d’être autosuffisants. »

Pour cela, des investissements conséquents devront être réalisés, car le pays manque cruellement d’infrastructures et les conditions climatiques et d’accès y sont beaucoup plus difficiles qu’ailleurs.

La loi de novembre 2024

Comme je le précisais dans un article du Polar Journal, une loi sur le développement touristique est entrée en vigueur en novembre 2024. Elle confirme que le territoire souhaite faire du tourisme un moteur de croissance et offrir des opportunités aux entrepreneurs groenlandais. La question qui reste en suspens est l’équilibre entre les opérateurs locaux et les investisseurs extérieurs, jugés omniprésents. Aude Créquy regrettait déjà en 2012 que pour le tourisme de croisière ou celui d’aventure, l’argent circule plutôt de mains occidentales en mains occidentales.

Le nouveau texte introduit une politique d’investissement et de propriété plus restrictive. La loi impose désormais une autorisation pour exercer une activité touristique et exige que les titulaires de licences soient résidents et imposables au Groenland. Certaines activités, comme les croisières, sont limitées à des zones et périodes spécifiques ; mais l’entrée en vigueur de la loi est prévue au 1er janvier 2027, laissant un temps d’adaptation aux opérateurs.

Dans une analyse d’avril 2025, la banque nationale du Danemark lançait une mise en garde contre une tendance consistant à trop restreindre l’implication des investisseurs étrangers :

« Les investissements étrangers apportent généralement des connaissances et du capital-risque qui favorisent le développement des entreprises et les revenus de la société. Une structure commerciale plus large nécessite des investissements importants, et la base de ces investissements ne peut être créée uniquement à partir de l’épargne et du capital groenlandais. »

Autre mise en garde informelle : l’exemple de l’archipel norvégien du Svalbard. Sa ville principale (est-ce bien cela ?), Longyearbyen, est « envahie » par les visiteurs durant une dizaine de jours l’été, ce qui a obligé le gouvernement à prendre des mesures restrictives. Visit Svalbard invite à réfléchir à la meilleure manière d’organiser le secteur : « Le Svalbard doit atteindre un équilibre optimal sur la destination en garantissant “le bon nombre de visiteurs au bon endroit et au bon moment” – “The right volumes of the right guests in the right place at the right time” (4R). La destination donnera la priorité aux marchés et segments qui contribuent de manière constante à la création de valeur locale la plus élevée avec l’empreinte la plus faible (rendement élevé, faible impact). »

En matière d’organisation agile, le pilotage des croisières d’observation des baleines dans le Saint-Laurent, au Canada peut également servir de modèle.

Des décisions stratégiques à prendre

Les arbitrages finaux seront importants : quel sera le volume de touristes, et s’agit-il de tenter d’attirer un tourisme de masse ou un tourisme de luxe ; la désaisonnalisation est-elle recherchée et si oui, comment, y parvenir ? Quels seront les hauts lieux touristiques (c’est-à-dire ceux sur lesquels la communication groenlandaise insistera le plus) et comment les protéger ? Quels partenaires financiers pour les porteurs de projet locaux et comment s’assurer d’un retour sur investissement suffisant pour les communautés ?

Le Groenland appartient aux Groenlandais ! Mais son avenir dépendra aussi de la capacité des autres nations à reconnaître ce pays et à le respecter. La déclaration de Naaja H. Nathanielsen sur LinkedIn mi-janvier 2026 – « j’inviterai les pays partageant les mêmes idées à rendre notre région sûre dans une collaboration respectueuse : investir, s’engager et être un allié » – peut apparaître comme un programme souhaitable.

The Conversation

Marie-Noëlle Rimaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Groenland : le développement touristique, opportunité ou menace ? – https://theconversation.com/groenland-le-developpement-touristique-opportunite-ou-menace-273071

Les armes à énergie : le futur de la défense ?

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Massaux, Chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La guerre à distance que mènent les États-Unis et leurs alliés contre l’Iran repose sur un échange massif de missiles offensifs et de missiles d’interception, dont le coût explose à mesure que les jours passent. En à peine une semaine, Washington aurait déjà dépensé plus de 11 milliards de dollars, dont une part importante en missiles de défense.

Cette économie de la défense est devenue intenable avec l’utilisation massive de drones iraniens peu coûteux, qui obligent à tirer des intercepteurs bien plus coûteux pour les neutraliser. Dans ce contexte, le conflit montre les limites d’une défense exclusivement fondée sur les munitions cinétiques coûteuses, et relance la pertinence des armes à énergie dirigée (comme le laser), dont le coût par tir est beaucoup plus faible.




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Je suis un chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand. Mes travaux portent sur les conflits armés (en particulier le conflit entre l’Ukraine et la Russie) et sur l’utilisation des nouvelles technologies.

Je propose dans cet article d’analyser la situation au Moyen-Orient (et plus précisément dans les puissances du golfe) et comment les pays se protègent contre les attaques de missiles et de drones, en mettant l’accent sur les différentes technologies utilisées. En particulier, celles qui sont innovantes comme les armes à énergies dirigée.

Des défenses traditionnelles efficaces

Les défenses antimissiles utilisent principalement des intercepteurs de type cinétiques. Cette technologie consiste à envoyer des projectiles sur le vecteur (missile ou drone) ennemi pour le détruire avant qu’il n’atteigne sa destination.

Dans le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran, le Foreign Policy Research Institute estime que les États-Unis et les pays du Golfe comme l’Arabie Soudite et les Émirats arabes unis utilisent principalement pour se défendre les systèmes Patriot utilisant des missiles PAC-3, et les systèmes THAAD.

De son côté, Israël utilise les systèmes Tamir du Dôme de fer pour les frappes à courte et moyenne distance, et les Arrow 2 et 3 pour les attaques à longue distance. Le système de défense israélien est composé d’un ensemble de couches qui gère différents types de menaces. Ces systèmes fonctionnent avec des radars chargés de détecter les vecteurs ennemis.




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Le taux d’interception se situe entre 80 % et 90 % en fonction des pays et du type de vecteur qu’ils doivent neutraliser. Par exemple, les Émirats arabes unis interceptent 90 % des missiles et 94 % des drones dirigés vers leur territoire, selon l’Institute for the Study of War. En 2025, Israël avait un taux de 85 % dans son conflit avec l’Iran.

Une guerre de quantité

Ces défenses antimissiles sont efficaces, mais pas sans défauts et faiblesses. Leur consommation de munitions pour intercepter les attaques ennemies pose notamment problème. Elle suppose en effet une logistique et un ravitaillement soutenu pour maintenir la cadence face aux attaques ennemies.

L’arrivée des drones sur le champ de bataille complique grandement le travail des systèmes antiaériens. Envoyés par centaines, voire par milliers, ces vecteurs bon marché peuvent surcharger les défenses. Les drones utilisés par l’Iran pourraient à cet égard révéler les limites des capacités des défenses antimissiles cinétiques.

La production de missiles Patriot PAC-3 était de 620 en 2025. Une production qui semblait peu adaptée à des conflits de haute intensité. En janvier 2026, le département de la guerre américain a augmenté sa production annuelle à 2000.

On constate une situation similaire pour les THAAD, avec un passage de la production de 96 à 400 missiles par an. Mais cette guerre entraine une forme d’asymétrie : les drones coûtent bien moins cher que les missiles chargés de les intercepter.


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Les drones iraniens

L’Iran utilise des drones-suicides Shahed qui coûteraient quelques dizaines de milliers de dollars. Avec le soutien de la Russie, la production serait estimée à 5000 drones par mois. Ces drones, ayant été largement utilisés en Ukraine par la Russie, poussent les pays occidentaux et les pays alliés au Moyen-Orient à s’inspirer des tactiques ukrainiennes en matière de défense.

L’Ukraine a d’ailleurs envoyé du personnel dans les pays du Golfe afin de les conseiller. Dans la mesure où ces drones se déplacent plus lentement qu’un missile, ils peuvent être interceptés par des canons antiaériens. Contre ce genre de drones, l’Ukraine utilise des blindés GEPARD (produits par l’Allemagne) doté d’une paire canons mitrailleurs ayant une cadence de tir de 1000 coups par minute.

Cette puissance de feu est utile pour intercepter les essaims de drones ennemis. Face à des engins bon marché, l’utilisation de munitions mitrailleuses est plus efficace que des missiles coûteux.




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Repenser la défense

Si, à ce jour, la défense est le fait d’armes utilisant des munitions, des projets de plus en plus concrets sur des armes à énergie dirigée (AED) se développent et commencent à être déployées. Ces dernières utilisent l’énergie électromagnétique plutôt que des munitions cinétiques pour détruire l’adversaire. Les lasers à haute énergie font partie de ce type d’armes : un faisceau d’énergie capable de brûler les cibles ennemies.

Le principal avantage des AED est l’absence de munitions : l’arme n’a besoin que d’être alimentée en électricité. Le coût est en outre dérisoire. Pour les armes laser américaines, il serait de quelques dollars par tir : entre 3$ et 10$ en fonction des sources.

L’administration américaine est intéressée par cette technologie. Le système laser HELIOS a commencé à être développé en 2018 et à être déployé en 2026 sur des navires. Le Pentagone cherche aussi à accélérer son développement.

Israël cherche aussi à compléter son système de défense avec l’« Iron beam » (faisceau de fer), un équivalent du dôme de fer avec des armes lasers.

Un besoin de maturité pour les armes à énergie dirigée

Le conflit entre l’Ukraine et la Russie voit une forte utilisation de drones. Cela a amené les pays à intégrer les AED dans leur stratégie avec, par exemple, le Tryzub ukrainien qui est utilisé pour détruire les drones Shahed. Il est fort probable que les défenses laser soient de plus en plus utilisées afin de contrer les drones.

Néanmoins, les AED présentent quelques limites liées aux propriétés des lasers. Plus la cible est éloignée de l’arme, et plus celle-ci perd en efficacité. En outre, les conditions météorologiques comme la pluie et le brouillard perturbent le faisceau. Comme ces armes génèrent par ailleurs d’importantes quantités de chaleur, l’équipement doit être capable de résister aux surchauffes.

Qu’il s’agisse de défenses cinétiques ou à énergie, l’enjeu est désormais la capacité à détruire des vagues d’attaques avec un coût minimal. Les mitrailleuses et les lasers sont tout désignés pour faire face aux mutations qu’impose la multiplication des drones en matière de défense.

La Conversation Canada

Alexandre Massaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les armes à énergie : le futur de la défense ? – https://theconversation.com/les-armes-a-energie-le-futur-de-la-defense-278829

Pourquoi existe-t-il autant de cactus ? La clé de ce mystère ancien serait dans leurs fleurs

Source: The Conversation – in French – By Jamie Thompson, Lecturer in Evolutionary Biology, University of Reading

« Dans la vie, il y a des cactus », chantait Jacques Dutronc. Il y en a même beaucoup d’espèces différentes : les cactus, champions de la lenteur de croissance, comptent parmi les groupes de plantes se diversifiant le plus vite au monde. Pourquoi certaines familles de plantes évoluent-elles rapidement quand d’autres, au contraire, stagnent ? Même Darwin s’est, en son temps, cassé les dents sur ce mystère. Une étude s’est intéressée aux fleurs de cactus, qui pourraient détenir la clé de l’explication.


La question de savoir pourquoi certaines branches du vivant se diversifient en milliers d’espèces, tandis que d’autres restent peu ramifiées, a façonné la biologie évolutive depuis Charles Darwin.

Mon collègue et moi avons publié une nouvelle étude sur les fleurs de cactus qui pourrait aider à élucider ce mystère ancien.

Depuis plus d’un siècle, les scientifiques considèrent que les fleurs adaptées à un pollinisateur ou à un environnement donné sont les moteurs de l’évolution et créent alors une nouvelle diversité. Nos recherches remettent en question cette idée, ce qui pourrait changer la façon dont les scientifiques appréhendent les forces à l’origine de la biodiversité dans le monde végétal.

La famille des cactus, exceptionnellement diversifiée mais comptant parmi les groupes végétaux les plus menacés au monde, offre un exemple frappant de la manière dont certaines lignées évolutives prospèrent, tandis que d’autres peinent à survivre.

Les cactus sont l’incarnation même de la croissance lente. Un saguaro imposant peut mettre une décennie à grandir d’un centimètre, et le peyotl psychédélique met des décennies à atteindre sa maturité. Pourtant, la famille des cactus est l’un des groupes végétaux qui évolue le plus rapidement sur Terre. Au cours des 20 à 35 derniers millions d’années, environ 1 850 espèces de cactus ont vu le jour.

Bien que cela puisse sembler lent, à l’échelle géologique, c’est un clin d’œil. À titre de comparaison, environ un quart des 415 autres familles de plantes à fleurs comptent cinq espèces ou moins. Ces familles de plantes ne se sont jamais diversifiées aussi rapidement que les cactus.

On imagine souvent les déserts comme des paysages immuables et impitoyables, mais ils peuvent être le théâtre d’une innovation évolutive rapide.

Des cactus en Arizona.
Dulcey Lima/Unsplash

Les scientifiques ont établi un lien entre la grande diversité des espèces de cactus et la spécialisation des pollinisateurs, selon laquelle les fleurs de cactus s’adaptent à des pollinisateurs particuliers, tels que les abeilles, les papillons de nuit ou les colibris. Une autre théorie attribue le succès évolutif des cactus à l’expansion des déserts au cours des 30 derniers millions d’années, alors qu’une grande partie des Amériques est devenue plus sèche et plus dégagée.

Les cactus semblaient correspondre parfaitement à cette idée. Leurs fleurs vont de petites fleurs discrètes à de grandes fleurs qui s’épanouissent la nuit. Certaines sont pollinisées par les abeilles, d’autres par les colibris, les papillons de nuit ou les chauves-souris.

Les fleurs de cactus sont éphémères et magnifiques. Elles ne durent souvent que quelques jours et sont attendues avec impatience par les passionnés de cactus. Les fleurs courtes sont généralement associées à la pollinisation par les abeilles, tandis que les formes tubulaires plus longues ont évolué à plusieurs reprises pour s’adapter aux chauves-souris, aux colibris et aux papillons de nuit.

Fleurs de cactus orange.
Morgan Newnham/Unsplash

Cependant, mon étude de 2024, qui a porté sur un échantillon d’espèces bien plus large que les études précédentes, a révélé que ni l’aridité ni la pollinisation – les deux principales hypothèses avancées pour expliquer la diversité des cactus – ne constituaient une explication convaincante de la biodiversité des cactus. Cela a remis en cause une idée établie de longue date, remontant à Darwin, qui suggérait que des fleurs spécialisées, c’est-à-dire parfaitement adaptées à leur environnement, pouvaient favoriser la formation de nouvelles espèces végétales.

Mes collègues et moi-même avons récemment publié une base de données écologique sur les cactus (CactEcoDB), qui fournit des données sur les caractéristiques et les arbres phylogénétiques des cactus afin d’aider les chercheurs à comprendre leurs origines et leur futur. Lorsque nous avons analysé ces données dans un article récent publié dans la revue Biology Letters, nous avons découvert une tendance inattendue. Nous avons compilé des données sur la longueur des fleurs de plus de 750 espèces de cactus, révélant une gamme extraordinaire, allant de fleurs de deux millimètres à des fleurs de la taille d’une grande assiette. Cette variation reflète une adaptation à des pollinisateurs très différents.

En analysant l’arbre phylogénétique des cactus, nous avons observé que la vitesse à laquelle la taille des fleurs évolue est le moteur de la formation de nouvelles espèces, tant à l’échelle des temps récents qu’à celle des temps évolutifs lointains. La sélection naturelle ne semble privilégier aucune taille de fleur en particulier. Elle a néanmoins provoqué, tout au long de l’arbre évolutif des cactus, des vagues répétées de changements rapides vers des tailles différentes.

La conclusion est simple mais puissante : ce n’est pas la présence d’un type de fleur ou d’un pollinisateur en particulier qui détermine l’évolution des cactus. C’est la vitesse à laquelle l’évolution des types de fleurs se produit, quel qu’en soit le résultat, petites ou grandes fleurs. Les espèces aux fleurs plus petites ou plus grandes peuvent rapidement donner naissance à de nouvelles espèces de cactus, à condition qu’elles aient évolué rapidement au cours de leur histoire évolutive.

Pourquoi c’est important

Ceci a des conséquences pour la conservation des espèces. Notre étude suggère que la capacité d’une plante à évoluer, essentielle pour survivre à des périodes de changements environnementaux et d’extinctions – comme celle que connaît actuellement la Terre –, est plus importante que n’importe quelle adaptation spécifique.

La protection de la biodiversité ne consiste pas seulement à sauver les espèces que nous observons aujourd’hui, mais aussi à préserver le potentiel évolutif qui permet l’apparition de nouvelles espèces. Certaines espèces peuvent sembler stables ou banales aujourd’hui, mais recèlent ainsi un immense potentiel d’évolution à l’avenir.

Près d’un tiers des espèces de cactus sont aujourd’hui menacées d’extinction. C’est l’un des taux les plus élevés parmi tous les groupes végétaux, et nous risquons de perdre des lignées évolutives entières de cactus, pas seulement des espèces.

Protéger les cactus, et la nature en général, consiste ainsi à protéger le processus évolutif continu qui permet à la vie de s’épanouir dans certains des environnements les plus hostiles de la Terre.

The Conversation

Jamie Thompson a reçu des financements de The Leverhulme Trust.

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CAN 2025 de football : comment le Sénégal a été déchu de son titre de champion d’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Abdoulaye Sakho, Professeur de droit, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Deux mois après la finale de la CAN 2025 disputée jusqu’à son terme sur le terrain avec un score de 1-0, le Jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) a décidé d’infliger une défaite au Sénégal sur tapis vert (3-0) au profit du Maroc. Le motif invoqué : la sortie de l’équipe du Sénégal du terrain pendant une dizaine de minutes.

La décision de la CAF fondée sur les articles 82 et 84 du règlement, entre en contradiction avec le choix initial de l’arbitre de reprendre et de mener le match jusqu’à son terme. Comment comprendre ce basculement juridique d’un résultat acquis sur le terrain ? Que dit le droit du sport à ce sujet ? Et quelles en sont les implications ? Dans cet entretien avec The Conversation Africa, Abdoulaye Sakho, spécialiste du droit du sport, donne quelques éléments de réponse.


Quels sont les fondements de cette décision ? Que prévoient les règlements en cas d’abandon de match ?

Les fondements textuels de la décision du Jury d’appel de la CAF sont à trouver dans le chapitre 35 du règlement de la CAN qui est consacré au retrait des équipes. Ici, sont particulièrement visés les articles 82 et 84.

Ainsi, le Jury d’appel de la CAF a décidé,

en application de l’article 84 du Règlement de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), de déclarer l’équipe nationale du Sénégal forfait lors de la finale de la TotalEnergies CAF Coupe d’Afrique des Nations Maroc 2025 (« le match »), le résultat étant homologué sur le score de 3-0 en faveur de la Fédération royale marocaine de football (FRMF).

La qualification juridique est un enjeu central de cette décision. Là où certains évoquent un “abandon de match”, le jury retient la notion de “retrait” telle que définie par le règlement. Or, en droit de manière générale, ou en droit du sport de manière spécifique, la qualification est déterminante. Elle conditionne le régime juridique applicable et, par conséquent, l’issue du litige. C’est un peu comme le diagnostic du médecin qui doit administrer une posologie, si on se trompe dans le diagnostic, cela pourrait déboucher sur le résultat non souhaité.

Pourquoi la CAF a-t-elle écarté la décision de l’arbitre de poursuivre le match ?

Il est difficile de se prononcer avec certitude sur la motivation du Jury d’appel. Par contre, on peut supposer que le Jury d’appel de la CAF a procédé à son choix en toute souveraineté en sa qualité d’organe indépendant de la CAF. On peut considérer qu’il a exercé son pouvoir souverain d’appréciation en choisissant de ne pas retenir un élément pourtant central dans cette affaire : la poursuite du match jusqu’à son terme.

C’est son droit le plus absolu ! J’avoue ne pas avoir bien compris la motivation de ce choix. Pourtant, en l’espèce, il est constant que l’arbitre n’a pas opté pour l’arrêt définitif du match. Face au retrait de certains membres de l’équipe sénégalaise, il a préféré une suspension temporaire suivie d’une reprise plutôt que le retrait définitif qui aurait consacré l’abandon du match par la partie sénégalaise.

Cette reprise du match sous le magistère de l’arbitre est essentielle dès lors que la loi 5 de l’International Football Association Board (IFAB) confère à l’arbitre un pouvoir discrétionnaire,

« toute autorité pour faire respecter les Lois du jeu …, arrêter, suspendre ou arrêter définitivement le match pour toute infraction aux lois ou en raison d’interférences extérieures ».

Aucune durée prédéterminée n’impose, par exemple, un seuil au-delà duquel un match devrait être considéré comme abandonné. L’intérêt ici est qu’il n’est pas imposé pas de délai du genre 10, 15 ou 20 minutes après lequel un match doit être abandonné. En l’occurrence, l’arbitre est le véritable maître du jeu. Il a fait son choix et ce choix s’impose à tous, « erga omnes », diraient les juristes puristes car, dit encore la loi 5 :

les décisions de l’arbitre sur des faits en relation avec le jeu sont définitives, y compris la validation d’un but et le résultat du match. Les décisions de l’arbitre et de tous les autres officiels de match doivent toujours être respectées.




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Un tel cas s’est-il déjà produit à ce niveau de compétition ?

Je n’ai pas une information fiable sur un cas similaire dans une finale de CAN. C’est vraiment inédit dans une finale continentale.

Le monde du football a horreur de revenir sur le résultat du terrain. C’est donc tout à fait exceptionnel que cela arrive à l’image de ce match Afrique du Sud/Sénégal pour les éliminatoires de la coupe du monde de 2018 qui avait été rejoué, parce qu’il a été prouvé que l’arbitre du match, « corrompu » par des parieurs, avait pris une décision qui avait eu une « influence illégale sur le résultat du match ».

Il existe aussi des cas célèbres de matchs interrompus dans l’histoire du football africain. J’ai en mémoire la finale de Ligue des champions 2019 Wydad/Espérance de Tunis. Les joueurs marocains du Wydad Casablanca avaient refusé de reprendre le jeu après un but refusé et aussi le refus de l’arbitre de consulter la VAR (qui était en panne).

Après plus d’une heure de conciliabule, l’arbitre siffle la fin du match en constatant l’abandon du Wydad. La sentence finale du TAS retient que le refus de reprendre le jeu constituait un abandon au sens du code disciplinaire de la CAF et l’équipe marocaine perd le match par forfait. Ici, la différence avec la finale de 2025 de la CAN est que le Sénégal a repris le match qui est allé jusqu’à son terme, alors que le Wydad n’avait jamais repris à l’époque.

Le Sénégal peut-il faire appel de cette décision et quelles sont ses chances ?

Bien sûr. Il a déjà, d’ailleurs, fait appel. Il est de notoriété en droit du sport que lorsqu’une autorité sportive a rendu une décision définitive comme c’est le cas ici avec la décision du Jury d’appel de la CAF, le Tribunal arbitral du sport peut être saisi pour juger la décision par un acte appelé « déclaration d’appel » avec un droit de greffe de 1000 francs suisses (1279 dollars américains).

Il y a un échange de mémoire, une plaidoirie et le TAS rend sa sentence. Il me semble également que la FSF aurait déposé une demande de suspension de la décision de la CAF. Ce qui va lui permettre de garder son titre jusqu’à la sentence définitive du TAS qui devrait arriver dans quelques mois.

Cette affaire est un vrai cas d’école pour le droit du sport car elle mobilise plusieurs problématiques de droit du sport qu’il n’est pas possible de traiter dans le cadre étroit de cet entretien ainsi : l’interprétation des règlements sportifs, les pouvoirs de l’arbitre sur le jeu, la composition des organes juridictionnels, la question de l’estoppel (éthique) dans une procédure juridictionnelle en cours, la gouvernance des organisations sportives.

The Conversation

Abdoulaye Sakho does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. CAN 2025 de football : comment le Sénégal a été déchu de son titre de champion d’Afrique – https://theconversation.com/can-2025-de-football-comment-le-senegal-a-ete-dechu-de-son-titre-de-champion-dafrique-278966