Les forêts du Grand-Est au cinéma : un territoire qui s’enracine à l’écran

Source: The Conversation – France (in French) – By Delphine Le Nozach, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Le Grand-Est est l’une des régions les plus boisées de France, avec plus de 30 % de sa surface couverte par des forêts. Au cinéma, il offre une forêt multiple : espace de travail, de mémoire, d’émotions et d’imaginaire.


Peu filmées mais profondément singulières, les forêts du Grand-Est deviennent à l’écran des lieux où se croisent réalités industrielles, ancrages identitaires et puissances narratives. À travers elles, les films révèlent autant un territoire qu’une manière sensible de le regarder.

Dans cette étude (issue des résultats du projet Matercine), nous analysons la manière dont les longs métrages tournés dans cette région investissent les forêts, qu’il s’agisse de témoigner des usages liés au travail du bois, de mobiliser des paysages rares et méconnus pour leur force esthétique, ou encore d’exprimer le lien intime qu’entretiennent certains réalisateurs avec ces lieux. L’ensemble de ces approches permet de comprendre comment la forêt du Grand-Est, bien au-delà du simple décor, devient au cinéma un espace identitaire et narratif essentiel.

La dualité des représentations des forêts du Grand-Est au cinéma

Comme dans d’autres régions françaises, les réalisateurs montrent souvent la forêt comme un espace de travail, lié à l’exploitation du bois. Mais ces usages productifs n’épuisent pas les façons de la représenter : nombre de réalisateurs choisissent ces forêts pour leur valeur esthétique, leur caractère méconnu ou pour l’attachement personnel qu’ils entretiennent à ces territoires.

La forêt du Grand-Est est en effet un espace multifonctionnel où s’entremêlent nature, industrie et culture. Elle structure les activités humaines (coupe du bois, schlittage – la schlitte est un traîneau qui servait, dans les Vosges et en Forêt-Noire, à descendre le bois des montagnes, conduit par un homme sur une voie faite de rondins – transport des grumes, sciage, construction et papeterie) qui façonnent l’économie régionale comme l’imaginaire collectif. Le cinéma reprend cette diversité et l’inscrit au cœur de ses récits. Les Grandes Gueules (Enrico, 1965) en offre un exemple emblématique : tourné dans une véritable scierie vosgienne, le film témoigne des pratiques forestières d’une époque – travail du bois, énergie hydraulique, transport traditionnel. Nos patriotes (Le Bomin, 2017) valorise quant à lui un schlittage filmé avec réalisme, rendu possible grâce à l’implication de spécialistes locaux.

Dans le Mangeur d’âmes (Bustillo, Maury, 2024), scierie et grumes deviennent des éléments dramatiques : décor authentique, matière visuelle dense et espace de tension pour les scènes d’action. L’usage industriel du bois apparaît aussi dans le Torrent (Le Ny, 2022), tourné au sein d’une entreprise vosgienne réelle, ou dans le Couperet (Costa-Gavras, 2005), où une papeterie vosgienne accueille l’intrigue, articulant territoire local et discours social universel.

Plus-value culturelle

Au-delà de ces dimensions productives, les forêts du Grand-Est possèdent une singularité paysagère qui attire des réalisateurs en quête de décors rares. Elles offrent des espaces peu filmés, marqués par des reliefs, des lacs glaciaires, des espaces boisés denses, qui constituent des territoires non substituables. Filmer ces forêts revient alors à révéler un paysage méconnu, à donner à voir un territoire encore invisibilisé. Cette démarche confère une valeur ajoutée au film, mais aussi au lieu : comme l’énonce la géographe Maria Gravari-Barbas, le regard cinématographique peut créer une plus-value culturelle pour des sites auparavant invisibles.

Certains cinéastes revendiquent cette volonté de découverte. Anne Le Ny, réalisatrice du film le Torrent (2022), souligne ainsi l’atmosphère unique des Vosges, qui lui a donné le sentiment d’être « pionnière ». Dans Perdrix (2019), Erwan Le Duc filme longuement les forêts et le lac des Corbeaux, affirmant un territoire « de cinéma » encore peu exploré.

« J’ai trouvé qu’il y avait une atmosphère très particulière dans les Vosges. D’abord, je suis tombée sur des décors magnifiques qui collaient très bien au scénario avec un mystère particulier et puis le plaisir aussi de tourner dans une région qui n’a pas tellement été filmée. On se sent un petit peu pionnière et c’est très excitant. » (Anne Le Ny, interviewée par Sarah Coton, Fun Radio, novembre 2022)

Cette proximité peut être encore plus intime. De nombreux réalisateurs tournent dans des lieux qu’ils connaissent, où ils ont grandi ou qu’ils associent à leur histoire personnelle. Leur rapport au territoire relève ainsi d’un territoire vécu, chargé de mémoire, d’expériences et de relations sociales. La forêt devient alors le support d’une identité, un espace où se superposent réalité et fiction. C’est le cas d’Erwan Le Duc dans Perdrix (2019) ou de Valérie Donzelli pour Main dans la main (2011), qui revendiquent leur attachement aux paysages lorrains de leur enfance.

La forêt, un territoire d’ombres…

Entre clair-obscur, sous-bois inquiétants et clairières lumineuses, les forêts du Grand-Est permettent aux réalisateurs de traduire aussi bien la peur, le mystère ou la clandestinité que la sérénité, l’éveil ou l’accomplissement. Par leur capacité à refléter les états intérieurs des personnages, ces forêts deviennent de véritables outils esthétiques et narratifs, révélant la singularité du territoire.

Une première tonalité, sombre et dramatique, irrigue le cinéma fantastique, policier, de guerre ou d’horreur. La forêt y apparaît comme un espace d’isolement et de menace, qui mêle naturalisme et surnaturel : silhouettes mouvantes, bruits étouffés, climat hostile, jeux d’ombres. Cette atmosphère immersive renforce la tension psychologique, les peurs profondes et le sentiment d’incertitude. La Région accompagne cette dimension à travers le label « Frissons en Grand-Est », premier fonds consacré aux films de genre, soutenu par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) et structuré autour de festivals phares, tels que ceux de Gérardmer, de Strasbourg, ou encore Reims Polar et War on Screen. Cette dynamique contribue à positionner le Grand-Est comme terre de frissons, où les paysages forestiers deviennent les complices naturels d’une esthétique noire.

La forêt s’expose dans les récits de guerre, en particulier autour de la thématique de la clandestinité. Lieu de refuge pour les maquisards, elle abrite déplacements secrets, identités dissimulées et tensions de la survie. Dans Nos patriotes (Le Bomin, 2017), la Place d’une autre (Georges, 2021) ou encore Nos résistances (Cogitore, 2011), les réalisateurs choisissent les Vosges ou l’Alsace afin d’ancrer leurs récits dans un territoire historique réel, renforçant le réalisme des actions clandestines. Ces forêts incarnent alors autant une protection qu’une transformation intime, où les personnages quittent leur vie civile pour entrer dans une existence parallèle faite de solidarité et de résistance.

La criminalité trouve aussi dans ces espaces naturels un terrain narratif fertile. Qu’il s’agisse d’un crime intime, comme dans le Torrent (Le Ny, 2022), d’une tension familiale violente, comme dans la Fin du silence (Erzard, 2011), ou d’une atmosphère de légende sombre et de disparitions inexpliquées, comme dans le Mangeur d’âmes (Bustillo, Maury, 2024), la forêt agit comme un personnage à part entière : elle dissimule, révèle, dérègle, structure. Ses reliefs, son climat, son obscurité ou son immensité renforcent la dramaturgie et nourrissent une topographie émotionnelle du secret, du mensonge ou de la menace.

Enfin, la forêt du Grand-Est au cinéma apparaît comme un refuge temporaire et fragile, offrant aux personnages un espace isolé pour se protéger et se reposer. Dans Survivre avec les loups (Belmont, 2007), elle joue ce rôle de protection, tandis que dans Baise-moi (Despentes, 2000), la forêt finale symbolise un havre éphémère pour les deux protagonistes, un moment de calme et de sérénité avant la tragédie, où même la mort semble suspendue par la nature.

… et de lumières

Ces forêts se déploient également comme des espaces lumineux, poétiques et pacifiés. Dans la Dormeuse Duval (Sanchez, 2017), Main dans la main (Donzelli, 2012) ou la Bonne Épouse (Provost, 2020), elles deviennent des territoires d’apaisement, des lieux de beauté et de contemplation qui contrastent avec l’agitation urbaine. Elles éveillent les sens – comme dans les Parfums (Magne, 2019), où la forêt alsacienne est appréhendée par l’olfaction – et accompagnent des récits d’apprentissage, d’amitié ou d’amour. La forêt y assume alors des fonctions symboliques complémentaires : le départ (fuite du quotidien), le passage (transformation, éveil du désir, émancipation) et l’arrivée (réconciliation, apaisement, accomplissement).

Le départ se manifeste comme un besoin de fuir le quotidien ou la contrainte sociale : dans Leurs enfants après eux (signé des frères Boukherma, 2024), les adolescents quittent la grisaille ouvrière pour s’échapper dans les bois, tandis que dans Tous les soleils (Claudel, 2011), le héros rejoint un refuge forestier pour se libérer des pressions familiales et retrouver un peu de silence.

Le passage correspond à l’expérience de transformation et d’émancipation : dans Petite Nature (Theis, 2021), Johnny traverse la forêt pour se rapprocher du monde adulte et s’affirmer, et dans Mon chat et moi… (Maidatchevsky, 2023), Rroû retrouve son instinct et sa liberté en explorant les sous-bois.

Enfin, l’arrivée symbolise l’accomplissement et l’apaisement : dans Perdrix (Le Duc, 2019), Pierre et Juliette atteignent la rive du lac après leurs aventures forestières, exprimant leur amour en toute liberté, et dans Jules et Jim (Truffaut, 1962), les balades en forêt incarnent des instants de joie et de plénitude avant la tragédie. À travers ces récits, la forêt se révèle un espace initiatique, miroir des émotions et catalyseur de la transformation intérieure.

Ainsi les forêts du Grand-Est se révèlent-t-elles un espace filmique pluriel. Elles traversent les récits en incarnant une territorialité cinématographique, où les liens entre les personnages et leur environnement façonnent la narration. À travers elles, le territoire se donne à voir et à ressentir, agissant comme un lieu d’émotions et de symboles, capable d’exprimer les ombres comme les lumières. Cette polysémie participe à la force cinématographique du Grand-Est, dont la richesse narrative repose précisément sur cette capacité à conjuguer frisson, mémoire, liberté et poésie, révélant un territoire à la fois concret et sensible.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les forêts du Grand-Est au cinéma : un territoire qui s’enracine à l’écran – https://theconversation.com/les-forets-du-grand-est-au-cinema-un-territoire-qui-senracine-a-lecran-270514

Journée mondiale de lutte contre le sida : Où en est l’épidémie de VIH en France ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dominique Costagliola, Épidémiologiste et biostatisticienne, directrice adjointe de l’Institut Pierre Louis d’Épidémiologie et de Santé Publique (Sorbonne Université/Inserm), directrice de recherches, Inserm

Épidémiologiste et biostatisticienne, membre de l’Académie des Sciences, Dominique Costagliola est directrice de recherche émérite à l’Inserm. Cette figure de la recherche contre le VIH fait le point pour The Conversation sur la situation de l’épidémie en France, et revient sur les conséquences, au niveau mondial, du retrait des aides états-uniennes.


The Conversation France : En France, combien de personnes vivent actuellement avec le VIH ?

Dominique Costagliola : En France, en 2023, selon les estimations de Santé publique France, 181 000 personnes vivaient avec le VIH.

Soulignons que Santé publique France a déployé l’an dernier une nouvelle méthode d’estimation de l’incidence du VIH en France et d’autres indicateurs clefs, les chiffres de ces deux dernières années ne doivent donc pas être directement comparés aux chiffres plus anciens.

En ce qui concerne les nouveaux diagnostics annuels, le chiffre le plus élevé dans l’Hexagone est relevé en Île-de-France (environ 162 nouveaux cas par million d’habitants), suivi par la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (64) et le Centre-Val de Loire (55).

Carte des taux de découvertes de séropositivité VIH par région de domicile (par million d’habitants),  France, 2024.
Taux de découvertes de séropositivité VIH par région de domicile (par million d’habitants),
France, 2024.

Santé publique France, DO VIH, données au 30 juin 2025 corrigées pour tenir compte de la sous-déclaration, des délais de déclaration et des déclarations incomplètes

Les taux de découverte de séropositivité annuels sont particulièrement élevés dans les départements et régions d’outre-mer. Dans les Antilles, on dénombrait 200 nouveaux diagnostics par million d’habitants à la Martinique et 156 pour l’ensemble Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy. À Mayotte, ce taux est de 306. En Guyane, il monte à 672. Cela semble peu en nombre de personnes, mais rapporté à la population, c’est conséquent.

Dans les 30 pays de l’Union européenne, les nouveaux diagnostics se situent en moyenne à 5,3 pour 100 000 habitants et par an (données ECDC/OMS de 2023). Quand on regarde plus en détail, on constate que la situation varie de 2,1 nouveaux diagnostics pour 100 000 habitants en Slovénie et en Autriche, jusqu’à 17,6 à Chypre ou 21 à Malte. En France, en 2024, on est à 7,5 nouveaux diagnostics pour 100 000 habitants. Ce niveau est relativement proche de celui des pays voisins (9,5 en Belgique, 8,8 au Portugal, 6,6 en Espagne, 4 en Italie, 3,9 en Allemagne – données 2023).

TCF : Que peut-on dire de la dynamique de l’épidémie dans notre pays ?

DC : Les estimations d’incidence de Santé publique France indiquent une stabilisation dans toutes les populations considérées (personnes hétérosexuelles nées à l’étranger, personnes hétérosexuelles nées en France, HSH nés en France, HSH nés à l’étranger, usagers de drogues injectables, personnes trans contaminées par rapports sexuels).

Cette tendance tranche avec les évolutions contrastées qui avaient été observées entre 2012 et 2021. Sur cette période, l’incidence a baissé en France, cependant cette baisse se voyait surtout chez les hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes (HSH) nés en France.

Depuis 2022, le nombre de nouveaux diagnostics ne diminue plus dans cette population, ce qui est une source de préoccupation. À l’inverse, alors qu’il augmentait chez les HSH nés à l’étranger sur la même période, il se stabilise depuis deux ans.

Les chiffres révèlent que la baisse de l’incidence chez les HSH était modeste de 2012 à 2015 Le changement observé est probablement en partie lié à la modification du des recommandations de prise en charge. À partir de 2013, ces dernières ont préconisé de « mettre en place un traitement antirétroviral chez toute personne vivant avec le VIH », autrement dit dès le diagnostic. Auparavant, quand un individu était diagnostiqué, il n’était pas immédiatement mis sous traitement antirétroviral (on attendait que son taux de lymphocytes T CD4 – les cellules immunitaires qui sont progressivement détruites par le virus – diminue).

Ce changement de paradigme a eu un impact sur la circulation de la maladie. En effet, la charge virale des personnes sous traitement est contrôlée. En conséquence, elles ne transmettent pas le virus.

L’accentuation de la baisse à partir de 2016 peut quant à elle s’expliquer par la mise à disposition de la PrEP (prophylaxie pré-exposition), innovation qui s’est répandue progressivement, essentiellement dans ce groupe.

Pour mémoire, cette approche consiste à fournir un traitement antirétroviral préventif aux personnes non encore infectées par le VIH mais à risque d’être exposées, afin de prévenir la contamination. Il s’agit d’une mesure complémentaire aux autres moyens de prévention. Concrètement, les individus concernés prennent des comprimés, quotidiennement ou à la demande (dans ce cas, avant et après une prise de risque).

TCF : La pandémie de Covid-19 a-t-elle eu un impact sur l’épidémie de VIH en France ?

DC : On constate qu’en 2020, le nombre de nouveaux diagnostics a diminué de façon importante. On peut probablement y voir en partie l’effet de la pandémie de Covid-19 : on dépistait moins à cette époque, en raison des perturbations du système de santé. Le fait qu’il y a eu à cette époque davantage de distanciations sociales qu’à l’accoutumée a peut-être aussi contribué à limiter la transmission.

Depuis ce plus bas niveau, estimé à 4 500 nouveaux cas environ en 2020, une remontée du nombre de nouveaux diagnostics a été observée. Elle pourrait être simplement due à la reprise de l’activité de dépistage, voire à son augmentation. En effet, depuis 1er janvier 2022, il est possible d’effectuer un dépistage du VIH dans tous les laboratoires d’analyses biologiques de France, sans ordonnance.

(ce dispositif a été étendu en septembre 2024 à quatre autres infections sexuellement transmissibles (le virus de l’hépatite B et les bactérie_ Treponema pallidum (responsable de la syphilis), Neisseria gonorrhoeae (gonorrhée) et Chlamydia trachomatis _(chlamydiose). Depuis cet élargissement, Santé publique France a constaté un doublement du nombre mensuel de 15-24 ans qui se sont fait tester pour le VIH (la prise en charge est de 100 % pour les moins de 26 ans), NDLR)

En 2024, 8,5 millions de tests VIH ont été réalisés, lesquels ont mené à la découverte de 5100 nouveaux diagnostics de séropositivité. Ce chiffre semble indiquer une tendance à la stabilisation, mais il faudra voir si celle-ci se confirmera dans les années à venir.

TCF : Qui sont ces personnes, et sait-on comment elles ont été contaminées ?

DC : L’âge au moment du diagnostic est très variable selon la population considérée. Chez les personnes hétérosexuelles, la part des seniors (50 ans et plus) est nettement plus importante que dans les autres populations. Parmi les 5100 personnes nouvellement diagnostiquées en 2024, 44 % étaient nées en France, et 56 % à l’étranger.

Les deux modes principaux de contamination sont les rapports hétérosexuels (53 % des cas en 2024), et les rapports sexuels entre hommes (42 % des diagnostics). Les autres modes de contamination sont beaucoup moins fréquents (le partage de matériel d’injection dans le cas des usagers de drogues représentait 1 % des diagnostics, les contaminations mère-enfant, 1 % également, les contaminations sexuelles de personnes trans 2 %).

On remarque qu’en 2024, 47 % des personnes nées à l’étranger qui ont découvert leur séropositivité en France se sont avérées avoir été contaminées après leur arrivée dans notre pays.

Les personnes vivant avec le VIH sans le savoir constituent une source particulière de préoccupation. Selon Santé publique France, elles étaient environ 9675 fin 2024. Si ce chiffre est en baisse de 10 % par rapport à 2023, il nécessite de poursuivre les efforts en matière de dépistage.

TCF : C’est un point important, car pour limiter la transmission, il est essentiel de raccourcir le délai qui s’écoule entre le moment où un individu est contaminé est celui où il est diagnostiqué…

DC : En effet, car si l’on ne sait pas que l’on est infecté, on ne va pas prendre de précaution, et donc on va être susceptible de contaminer d’autres personnes. À l’inverse, les données de la littérature scientifique démontrent que quand les gens connaissent leur séropositivité, ils prennent moins de risques.

Par ailleurs, une fois diagnostiqué, on reçoit un traitement qui permet de contrôler la charge virale. À partir de ce moment, on ne transmet plus le virus.

Donc plus tôt on se fait dépister, plus le risque de transmettre le virus est limité, car ce sont plutôt les personnes qui ignorent leur statut qui sont à la source des nouvelles contaminations.

Enfin, plus les traitements sont initiés tôt, meilleures sont les chances de parvenir à contrôler le virus et à restaurer le système immunitaire.

TCF : À l’heure actuelle, quel est le délai entre la contamination et le diagnostic ?

DC : Santé publique France l’estime à 1,7 an en médiane, mais il varie beaucoup selon la situation considérée.

Ainsi, ce délai est d’environ 3 ans pour les hommes hétérosexuels nés à l’étranger. Il est d’un peu plus de 2 ans et demi pour les femmes hétérosexuelles nées à l’étranger, et d’un peu moins de 2 ans et demi pour les hommes hétérosexuels nés en France. Pour les hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes nés en France, il est légèrement inférieur à un an (et légèrement supérieur à un an pour les HSH nés à l’étranger et les personnes trans contaminées par rapport sexuel).

On sait aussi que le risque de contamination est plus élevé chez les personnes précaires, qui ont moins de possibilités de s’occuper correctement de leur santé. Il s’agit là d’un obstacle à surmonter pour être capable de gérer correctement l’épidémie.

TCF : À partir de 2015, la prophylaxie préexposition (PrEP) a également été intégrée aux recommandations officielles. Que peut-on en dire ?

DC : L’ANSM a établi en novembre 2015 une recommandation temporaire d’utilisation (RTU) du Truvada pour la PrEP, devenue effective en janvier 2016. Ce médicament est une association entre deux molécules qui inhibent des enzymes indispensables au bon fonctionnement du VIH (ténofovir – ou TDF – et emtricitabine – ou FTC).

Selon les données du Groupement d’Intérêt scientifique EPI-PHARE, qui depuis 2017 assure le suivi de l’évolution de l’utilisation de Truvada ou de ses génériques en France dans le cadre d’une PrEP, durant le premier semestre 2025, 67505 personnes utilisaient effectivement la PrEP, que ce soit en initiation ou en renouvellement. Les personnes qui y ont eu recours en France entre le 1er janvier 2016 et le 30 juin 2025 sont principalement des hommes (94 %), âgés de 33 ans en médiane. La grande majorité (69 %) résidait dans des communes appartenant à des unités urbaines de plus de 200 000 habitants.

On ne sait pas dans quelle mesure la PrEP couvre correctement les populations les plus à risque, mais on peut supposer que ce n’est sans doute pas suffisant, en tout cas pour la prévention.

TCF : D’autres médicaments soulèvent de grands espoirs pour limiter la transmission : les PrEP injectables. De quoi s’agit-il, et où en est-on en France ?

DC : À l’heure actuelle, en France, la PrEP repose sur l’association TDF/FTC. Ces molécules sont fabriquées par plusieurs laboratoires, sous forme générique. Elles sont donc bon marché.

À côté de ces PrEP, qui se prennent sous forme de cachets, sont développées des PrEP injectables, comme le cabotégravir (du laboratoire VIIV HEALTHCARE – qui est également utilisable en traitement, en bithérapie).

En PrEP, cette molécule requiert une injection tous les deux mois, en intramusculaire. Elle dispose d’une autorisation de mise sur le marché au niveau européen, mais sa commercialisation en France reste en suspens, car les discussions sur son remboursement n’ont pas encore abouti. Une étude est en cours pour évaluer le service médical rendu par rapport à la PrEP TDF/FTC.

Une autre PrEP injectable, le lénacapavir (laboratoire Gilead), a fait beaucoup parler d’elle en raison de la formidable efficacité dont elle a fait montre lors des essais cliniques : durant ces derniers, aucune infection n’a été détectée. Certes, les échantillons étaient de taille modeste, mais ça n’en est pas moins impressionnant.

Autre intérêt du lénacapavir : cette PrEP ne requiert qu’une injection tous les six mois. Elle a d’ailleurs été officialisée par l’OMS en tant qu’option supplémentaire dans ses recommandations de PrEP.

TCF : En ce qui concerne les traitements antirétroviraux, où en est-on ? Sont-ils satisfaisants ?

DC : Aujourd’hui, nous disposons en France de traitements qui permettent de prendre en charge toutes les situations cliniques, y compris les personnes porteuses de virus très résistants. On retrouve ici encore le lénacapavir, mentionné précédemment, qui dispose d’une indication dans de tels cas de figure. L’efficacité de cette molécule repose sur son mode d’action totalement nouveau (elle interagit avec les protéines de la capside du VIH-1, bloquant différentes étapes du cycle de réplication viral).

De nouvelles molécules sont en cours de développement, notamment les traitements injectables avec seulement quelques injections par an, ou dans de nouvelles familles ciblant de nouveaux gènes du virus ou dans les familles existantes.

Ces traitements, bien qu’ayant un coût et devant être pris à vie, permettent néanmoins aux personnes vivant avec le VIH d’avoir une espérance de vie qui se rapproche beaucoup de celle de la population générale. À condition que le diagnostic soit fait suffisamment tôt, afin de contrôler rapidement la charge virale, avant que les taux de LT CD4 ne diminuent trop.

Or, en 2024, environ 26 % des gens étaient encore diagnostiqués à un stade avancé de la maladie, autrement dit avec un taux de LT CD4 inférieur à 200 par mm3 de sang (ce qui correspond à un risque élevé de développer des maladies), ou bien à un moment où ils avaient déjà une pathologie opportuniste classant au stade Sida (résultant de l’immunodépression induite par l’infection). Dans cette situation, le temps pour réussir à récupérer des taux de LT CD4 supérieurs à 500 et diminuer l’inflammation qui est induite par l’infection sera très long.

Le fait d’avoir été immunodéprimé et de l’être resté longtemps, soit en raison d’un diagnostic tardif soit parce que l’on a été infecté avant la mise à disposition des traitements ou avant la recommandation universelle de traitement peut avoir des conséquences à long terme sur le risque de pathologies, telles que les cancers ou les maladies cardiovasculaires.

C’est aussi le cas lorsqu’on a été exposé aux premières générations d’inhibiteurs nucléosiques de la reverse transcriptase (AZT, DDI ou D4T) ou d’inhibiteurs de protéase (lopinavir)

TCF : quelle proportion de patients cela représente-t-il ?

DC : On sait qu’à l’heure actuelle, environ un quart des gens qui sont dans les files actives (une file active se définit comme le nombre de patients différents vus en consultation au moins une fois dans l’année, NDLR) ont été diagnostiqués avant 1996. Donc avant l’avènement des trithérapies.

Les trois quarts restants ont majoritairement été diagnostiqués avant 2013 (autrement dit avant la recommandation universelle de traitement). Les histoires de ces patients diffèrent donc en fonction du contexte historique de leur prise en charge.

Il faut cependant souligner qu’en France, 97 % des gens sont traités et ont une charge virale contrôlée. À condition de ne pas arrêter le suivi, bien entendu. Or, un certain nombre de personnes, qu’on a du mal à évaluer, arrête parfois leur prise en charge.

TCF : Nous sommes en 2025, et les recherches sur un potentiel vaccin sont toujours en cours. Pourquoi est-ce si compliqué ? Qu’apporterait un vaccin ?

DC : Si efficaces que soient les traitements, ils doivent être pris à vie, et ne sont pas parfaits (en raison de certains effets secondaires notamment). Par ailleurs, ils coûtent cher. Les trithérapies qui sont les plus populaires à l’heure actuelle ne sont pas encore disponibles sous forme générique. Un vaccin abordable qui conférerait une protection de long terme permettrait de diminuer drastiquement les nouvelles infections et le coût de leur prise en charge.

La difficulté est que pour développer un vaccin qui fonctionne contre un micro-organisme, il faut trouver un moyen d’activer les défenses que notre corps met en œuvre spontanément face à lui. Or, le VIH est précisément problématique parce qu’il échappe au système immunitaire, et le dégrade…

On ne connaît que quelques cas exceptionnels de personnes qui ont développé une immunité naturelle face à ce virus. Étant donnée la rareté de tels individus, monter des projets de recherche est très compliqué. Et ce, d’autant plus que la généralisation des traitements empêche d’en découvrir de nouvelles.

Soulignons cependant que la difficulté à mettre au point un vaccin ne signifie pas qu’il faille abandonner les recherches. On ne sait jamais ce qui pourrait en sortir, comme l’illustre l’histoire des vaccins à ARNm : lorsque quelques équipes ont commencé, il y a vingt ans, à envisager d’utiliser cette molécule comme vaccin, beaucoup de gens leur ont ri au nez, en raison des difficultés techniques à surmonter… On sait comment les choses ont fini par tourner.

Ce point dépasse le cadre de la lutte contre le VIH. Les politiques de la recherche doivent offrir aux scientifiques une marge de manœuvre afin qu’ils puissent travailler également sur des sujets non ciblés, aux côtés de ce qui semble plus immédiatement prometteur ou « productif ». Adopter un tel équilibre – raisonné – est garant d’un financement de la recherche sain. Et il faut soutenir les jeunes scientifiques, pour qu’ils puissent réaliser pleinement leur potentiel et atteindre leur point de capacité maximum !

TCF : À propos de financements, l’administration Trump, aux États-Unis, a brutalement coupé de nombreuses subventions dédiées à la lutte contre le VIH. Quelles en sont les conséquences ?

DC : Le gouvernement des États-Unis a décidé de faire disparaître USAID (United States Agency for International Development), l’agence autonome des États-Unis pour l’aide internationale, créée en 1961.

Le programme PEPFAR (President’s Emergency Plan for AIDS Relief, lancé en 2003), plan d’aide d’urgence destiné à la lutte contre le VIH, a finalement été maintenu en partie après une suspension, mais son fonctionnement a été fortement impacté.

Il faut savoir que dans certains pays à revenus limités, l’infrastructure de soins et les traitements étaient financés à 80 %, voire jusqu’à 100 %, à la fois par l’USAID et par PEPFAR, qui finançait les antirétroviraux. Soulignons à ce sujet qu’il ne s’agit pas d’avoir les traitements, il faut également les infrastructures pour les distribuer, faire les tests de dépistages, assurer le suivi des patients… C’est ce que permettait USAID. Son arrêt brutal a totalement désorganisé les services de soins pour les personnes vivant avec le VIH.

Le retrait des financements américains a aussi eu des conséquences sur l’agence ONUSIDA (UNAIDS en anglais), l’agence de l’ONU dédiée à la lutte contre le VIH : ses services aux communautés ont dû être fortement réduits (sur 70 bureaux nationaux ayant fait remonter des données, 40 % ont indiqué avoir dû cesser ces activités).

Le devenir de PEPFAR, qui a été sauvé par le Congrès des États-Unis en juillet, reste peu clair. En juillet 2025, les responsables de l’ONUSIDA estimaient que « six millions de nouvelles infections par le VIH et quatre millions de décès supplémentaires liés au sida pourraient survenir entre 2025 et 2029 si les services de traitement et de prévention du VIH soutenus par les États-Unis s’effondrent complètement ».

Les auteurs d’une étude publiée dans la revue Lancet en mai 2025 ont par ailleurs estimé qu’une réduction de 24 % de l’aide internationale, combinée à l’arrêt du soutien du PEPFAR, dans les pays à revenus faibles et intermédiaires pourrait entraîner entre 4,43 et 10,75 millions de nouvelles infections par le VIH, ainsi qu’entre 0,77 et 2,93 millions de décès supplémentaires liés au VIH sur la période 2025 et 2030, par rapport au statu quo. Si PEPFAR revenait à un niveau équivalent à celui d’avant la crise, ces chiffres pourraient être ramenés respectivement 0,07 à 1,73 million de nouvelles supplémentaires et 0,005 à 0,061 million de décès.

Ces coupes menacent aussi la recherche, notamment en Afrique du Sud, qui figure parmi les pays les plus touchés. Il s’agit non seulement l’un des pays où l’incidence est la plus élevée, mais aussi l’un de ceux qui comptent la plus grande expertise en matière d’essais cliniques…

Il faut noter que la baisse de l’aide américaine n’est pas la seule en cause, même si sa brutalité a limité les capacités de réaction. Dans de nombreux pays riches, dont la France, l’aide au développement est en baisse. Dans ce contexte, les inquiétudes sur la reconstitution du Fonds mondial sont importantes.

Cette situation doit nous faire réfléchir sur le manque de sécurité que représente un mode de financement des systèmes de soin qui repose quasi exclusivement sur un seul bailleur. Il s’agit là d’une question qui dépasse le seul cadre de la lutte contre le VIH. C’est un enjeu majeur en matière de santé publique.

The Conversation

Dominique Costagliola est membre de l’association AIDES et de son conseil d’administration. Au cours des 5 dernières années, elle a fait un exposé non rémunéré en 2022 dans le cadre d’une réunion organisée avec le soutien de Pfizer sur “Recherche Clinique dans l’urgence, Pourquoi, Comment ? “. Au cours des 5 dernières années son laboratoire a reçu 1 contrat de recherches de Janssen sur l’utilisation de la rilpivirine en France.

ref. Journée mondiale de lutte contre le sida : Où en est l’épidémie de VIH en France ? – https://theconversation.com/journee-mondiale-de-lutte-contre-le-sida-ou-en-est-lepidemie-de-vih-en-france-270584

En Afrique de l’Ouest, les services de prise en charge du VIH sous pression après la baisse des financements états-uniens

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Desmonde, Chargé de Recheche Inserm (CRCN) en santé publique – Centre d’Epidémiologie et de Recherche en santé des POPulations (CERPOP), Inserm UMR 1295, Université de Toulouse, Inserm

Réorganisations voire interruptions d’activités de soins, difficultés à assurer la continuité des traitements par antirétroviraux, stress pour les équipes soignantes et les malades… les conséquences de la réduction des fonds alloués à la lutte contre le VIH par l’administration Trump 2 se font déjà sentir. C’est ce que révèle une étude menée au sein de sites de prise en charge d’enfants et d’adultes vivant avec le VIH, répartis dans sept pays d’Afrique de l’Ouest. Nous dévoilons ses résultats en primeur, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida du 1er décembre 2025.


Depuis janvier 2025, le gouvernement des États-Unis d’Amérique a changé ses priorités en matière de santé. Cela s’est traduit par une réduction brutale de l’aide internationale fournie par le « Plan présidentiel américain d’aide d’urgence à la lutte contre le sida » (PEPFAR), programme clé du renforcement des systèmes de santé dans la lutte contre le VIH, ainsi que le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui était le principal bailleur de fonds américain pour l’aide sanitaire à l’échelle mondiale.

L’apport de ces programmes a été largement démontré et a sauvé des vies. En Afrique de l’Ouest, une partie importante des programmes de prise en charge du VIH dépend de ces soutiens.

Une enquête auprès de sites pour adultes et enfants, dans sept pays d’Afrique de l’Ouest

Pour mieux comprendre l’impact direct de ces coupes budgétaires, nous avons mené une étude descriptive détaillant l’organisation administrative, les ressources humaines, la distribution des traitements antirétroviraux, le suivi virologique, et le vécu au quotidien des patientes, des patients et des équipes soignantes de 13 sites cliniques adultes et enfants participant à la collaboration de recherche International Epidemiologic Database to Evaluate AIDS in West Africa. Ces résultats ont été acceptés en communication orale à la 9e édition des Rencontres des études africaines en France.

En 2024, l’Afrique de l’Ouest et du Centre comptait plus de 5 millions de personnes vivant avec le VIH, dont 37 % d’enfants. Face à la dette publique, la région n’a que peu de marge budgétaire pour financer les services de santé et de lutte contre le VIH. Il en résulte une forte dépendance aux financements extérieurs, en particulier au « Plan présidentiel américain d’aide d’urgence à la lutte contre le sida » (PEPFAR) qui contribue à garantir la disponibilité des médicaments antirétroviraux, indispensables à la survie des personnes vivant avec le VIH.

De plus, les ONG et associations locales, majoritairement financées pour leur part par l’agence USAID, ont un rôle essentiel dans la mise en œuvre de la prise en charge des personnes vivant avec le VIH en apportant un soutien logistique et humain. Pour mieux comprendre les conséquences à court terme de cette nouvelle situation de rupture budgétaire, et comment les équipes soignantes et les malades s’y adaptent, nous avons mené une enquête dans 13 sites cliniques répartis dans sept pays d’Afrique de l’Ouest, avec lesquels nous collaborons depuis vingt ans dans le cadre de nos recherches sur le VIH au Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana, Mali, Nigeria et Togo. Ces sites suivent chacun en médiane plus de 3 000 malades adultes et enfants chaque année.

Entre avril et mai 2025, un questionnaire en ligne a été transmis aux responsables de sites. Le questionnaire comportait cinq volets : organisation du partenariat avec les bailleurs, ressources humaines, distribution des médicaments antirétroviraux, suivi de la charge virale, et ressenti des malades et des équipes soignantes vis-à-vis de la prise en charge globale.

Interruptions de soins communautaires, licenciements et autres impacts de la baisse des financements

Au total, 10 des 13 sites contactés ont complété le questionnaire. Parmi eux, cinq étaient directement financés par le plan PEPFAR et les autres par des ONG soutenues par l’agence USAID. La moitié des sites avaient déjà reçu des consignes de leur gouvernement pour adapter leurs activités en mode dégradé, démontrant une capacité de réponse rapide de la part des programmes nationaux de lutte contre le VIH.

Six sites sur dix ont dû suspendre ou supprimer des postes, touchant aussi bien des médecins que du personnel infirmier ou des conseillers techniques. Dans l’un des centres, une réduction de 25 % des primes a été décidée pour éviter des licenciements. Comme ces primes constituent l’essentiel du revenu pour les emplois associatifs, cette mesure a entraîné la démission de quatre médiateurs.

Dans un autre site, toutes les activités communautaires (groupes de soutien, séances d’éducation, conseil, dépistage) ont dû être interrompues entraînant le licenciement des personnes impliquées. Or ces activités jouent un rôle central dans la prise en charge du VIH : elles aident les malades à suivre leur traitement, assurent le suivi et renforcent le lien entre les équipes de soins et les communautés. Leur suspension fragilise l’accompagnement des personnes vivant avec le VIH.




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À la suite de ces suspensions et licenciements, les sites ont été obligés de revoir leur organisation. Ainsi ils ont mis en place des astreintes pour le personnel fonctionnaire, redéployé le personnel hospitalier, et redistribué les tâches afin d’éviter le surmenage du personnel soignant encore en poste, tout en assurant la continuité des soins VIH. En conséquence, s’ajoutent à la suspension des activités communautaires, des temps d’attente en salle de consultation rallongés, avec un impact direct sur la qualité globale de la prise en charge des patients.

La continuité du traitement à vie par antirétroviraux mise à mal

Dans huit des dix sites, tous les antirétroviraux restaient disponibles mais n’étaient plus délivrés pour une durée de six mois selon le calendrier habituel, mais seulement pour des périodes allant d’un à trois mois, ce qui a augmenté la fréquence des visites et la charge de travail pour les équipes comme pour les patientes et patients. Dans deux autres sites, des ruptures de stock déjà présentes avant les coupes budgétaires, persistaient et concernaient plusieurs antirétroviraux utilisés chez l’adulte.

Dans un centre, une situation particulièrement préoccupante et non éthique a été signalée : comme les contrats nationaux avec le plan PEPFAR imposent de garantir la continuité des soins à vie pour les personnes déjà sous traitement antirétroviral, les équipes ont eu pour instruction de prioriser ces malades en raison du risque de pénurie, et de ne pas commencer le traitement antirétroviral chez les adultes nouvellement diagnostiqués comme infectés par le VIH, contrairement aux recommandations universelles qui préconisent de tester et de traiter.

Cinq sites ont indiqué qu’il leur manquait des réactifs indispensables pour faire les tests de charge virale. Plusieurs sites ont reprogrammé les mesures de charge virale, alors que d’autres ont dû les faire réaliser par d’autres plateformes. Or, le suivi de la charge virale est un indicateur clé de la prise en charge du VIH : il permet de vérifier l’efficacité du traitement, de détecter les échecs thérapeutiques et de réduire le risque de transmission. Ces interruptions ou retards ont fragilisé le suivi clinique des patients les exposant à un risque accru de complications.

Trois sites ont rapporté une augmentation des interruptions de traitement ou des abandons de la part des patientes ou patients alors que deux sites n’ont pas constaté d’impact notable au moment de l’enquête.

Augmentation du stress et baisse de la satisfaction professionnelle

Ailleurs, les cliniciens ont observé une montée de l’anxiété des malades, liée à l’incertitude sur la disponibilité future des médicaments, de la frustration face aux examens retardés ou impossibles à réaliser, et la crainte que le traitement devienne moins efficace. Certains malades s’inquiètent de « ce qu’il adviendra si les financements américains s’arrêtent complètement ».

Dans les sites pédiatriques, les équipes rapportent un stress accru chez les enfants, lié notamment à l’arrêt de certaines activités récréatives qui jouaient un rôle important dans leur accompagnement.

Six sites sur dix rapportent un impact direct sur leurs équipes soignantes, avec un sentiment d’impuissance face aux restrictions, une baisse de la satisfaction professionnelle, et une augmentation du stress, notamment face à l’agressivité des malades dans ce contexte d’incertitude.

Et se profile un désengagement des pays donateurs au Fonds mondial de lutte contre le sida

Ces mesures documentent l’impact à court terme des réductions de financement dans un contexte géopolitique évolutif, et montrent que la dépendance aux financements extérieurs fragilise la continuité des soins.

D’autres pays, dont la France, ont déjà annoncé qu’ils allaient diminuer leur aide internationale, réduisant ainsi leurs engagements au profit du Fonds mondial de lutte contre le VIH.




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Les conséquences à long terme pour les personnes vivant avec le VIH sont malheureusement déjà prévisibles, mais nous devrons les documenter en tenant compte de la résilience des systèmes de santé face à un tel événement.

The Conversation

Sophie Desmonde a reçu des financements de l’ANRS-MIE, Sidaction, et NICHD

Antoine Jaquet a reçu des financements de l’ANRS-MIE et des NIH.

Kiswend-Sida Thierry Tiendrebeogo a reçu des financements de l’ANRS-MIE.

Valériane Leroy a reçu des financements de l’ANRS-MIE, Expertise France, Sidaction, Europe-EDCTP, NICHD, UNITAID.

ref. En Afrique de l’Ouest, les services de prise en charge du VIH sous pression après la baisse des financements états-uniens – https://theconversation.com/en-afrique-de-louest-les-services-de-prise-en-charge-du-vih-sous-pression-apres-la-baisse-des-financements-etats-uniens-270724

A-t-on un libre arbitre pour suivre les innovations technologiques ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Xavier Pavie, Philosophe, Professeur à l’ESSEC, Directeur de programme au Collège International de Philosophie, ESSEC

Pour le philosophe Ivan Illich, l’individu se trouve pris dans les fers de l’innovation. Subh_Naskar/Shutterstock

Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, décerné notamment à Philippe Aghion, a remis l’accent sur les bienfaits de l’innovation technologique, et son rôle crucial sur la croissance économique. Mais n’existe-t-il pas des innovations forcées ? La philosophie d’Ivan Illich peut nous éclairer à ce sujet.


En théorie, nous sommes tous libres d’acheter ou non les nouveaux modèles de smartphones, ou d’adopter les nouvelles générations technologiques. Dans la pratique, il est très difficile de résister. Les travaux sur la résistance des clients à l’innovation se multiplient. Certains abordent la question de l’innovation forcée, principalement à l’intérieur des entreprises et des administrations. L’organisation même des marchés peut mener à ces situations d’innovations forcées.

Un certain nombre d’acteurs, dominants sur le marché, peuvent imposer des produits plus rentables ou plus avantageux pour eux. Un exemple emblématique en est le compteur « intelligent » Linky d’Enedis. Malgré les résistances des particuliers et même parfois des collectivités locales, très bien analysées dans les travaux de Cécile Chamaret, Véronique Steyer et Julie Mayer, l’installation de ce compteur est devenue obligatoire.

Alors a-t-on un libre arbitre pour décider ou non d’adopter une nouvelle technologie ?

Contrôle du libre arbitre

Le philosophe Ivan Illich s’interrogeait dans son ouvrage la Convivialité (1973) sur la notion de création de besoins à partir de ce qu’il nomme des « monopoles radicaux ». Selon ce penseur critique de la société industrielle, les institutions exercent un contrôle sur le libre arbitre de chacun en créant des besoins et des solutions de toutes pièces, ce qui crée des dépendances. Ces monopoles radicaux peuvent s’incarner dans la médecine, le système de transport ou encore l’école.

Cette situation s’avère particulièrement problématique, car elle engendre une dépendance généralisée des individus envers ces « monopoles radicaux » qui contrôlent la satisfaction des besoins. La recherche du profit dans la production industrielle prime sur la réponse authentique aux besoins de la population. À terme, elle engendre une société de consommation aliénante où les individus n’ont plus ni autonomie ni capacité à faire des choix éclairés.

« Il y a monopole radical lorsque l’outil programmé évince le pouvoir-faire de l’individu. Cette domination de l’outil instaure la consommation obligatoire et dès lors restreint l’autonomie de la personne. »

L’individu pris dans les fers de l’innovation

Pour Ivan Illich, l’innovation a un rôle clef puisqu’elle est la réponse à ces besoins créés ; l’individu se trouve pris dans ses fers. Cette contre-productivité de l’innovation se manifeste par la détérioration qu’elle cause sur l’être humain lui-même, sur son autonomie et sa capacité de conscience. Elle l’est également sur son environnement, car les institutions « créent des besoins plus vite qu’elles ne peuvent les satisfaire et, tandis qu’elles s’efforcent en vain d’y parvenir, c’est la terre qu’elles consument ».




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Le manque de réflexion sur la nécessité réelle de l’innovation, et l’inexistence de son évaluation a priori, finissent par avoir des conséquences sur nos ressources. Chaque nouveau smartphone, ordinateur, réseau social, nanotechnologie, intelligence artificielle n’apporte pas moins de contre-productivité face à ce que ces innovations seraient censées apporter : liberté, ouverture et connexion aux autres, indépendance, etc.

La course à laquelle se livre l’innovation, à une vitesse sans cesse accrue, ne mène-t-elle pas progressivement l’humain non pas au progrès, mais à sa perte ?

Avoir ou utiliser le dernier cri

Au cours des derniers mois, deux innovations très médiatiques ont été lancées sur le marché : ChatGPT 5 d’Open AI et l’iPhone 17 d’Apple. La première, nouvelle version de l’IA générative d’Open AI promet une meilleure logique, une multimodalité élargie (texte, image, vidéo) et une rapidité accrue par rapport à la version précédente. La nouvelle version du plus célèbre des smartphones propose, quant à elle, un nouvel écran légèrement plus lumineux, une double caméra arrière optimisée dans un contexte de faible éclairage, et rend possible un enregistrement simultané des caméras avant et arrière.

Pour l’immense majorité des usages, dans un cas comme dans l’autre, aucune différence n’est réellement perceptible par les utilisateurs. Les propositions relèvent plus de bénéfices symboliques (avoir ou utiliser le dernier cri) que de bénéfices liés à l’usage. Le baromètre de l’innovation responsable européen montre ainsi que 59 % seulement de la population, en France, pense que les sciences et technologies « rendent [sa] vie plus facile, plus confortable et les f[ai]t vivre en meilleure santé ».

En revanche, la fabrication d’un smartphone nécessite l’extraction d’une cinquantaine de métaux différents, et la fabrication des nouveaux terminaux représente 60 % de l’impact environnemental du numérique en France, lui-même en forte croissance. Quant à Chat GPT5, selon une étude récente de l’Université Rhode Island, il utilise en moyenne 18 wattheures par réponse fournie, soit l’équivalent du fonctionnement d’une ampoule incandescente pendant dix-huit minutes.

Peu de valeur ajoutée fonctionnelle

Ces deux exemples récents n’ont rien à envier à d’autres développements équivalents.

L’image 4K sur Netflix nécessite des équipements de captation (caméras) et de diffusion (ordinateur ou téléviseur) renouvelés et un abonnement Premium, plus cher, et ce malgré une différence minime à l’œil nu. Le protocole wifi 7 offre plus de débit et permet le passage d’une trentaine de secondes à dix secondes pour télécharger un film en haute définition, mais nécessitant de changer l’ensemble des équipements (box, terminaux).

On peut s’étonner que ces innovations rencontrent le succès malgré le peu de valeur ajoutée fonctionnelle qu’elles apportent. Mais pouvons-nous, en tant que consommateurs, résister à cette déferlante technologique ?

Mise à jour permanente

Dans le domaine du numérique, le fonctionnement des produits en réseau a pour corollaire un système de mises à jour permanentes. Il rend concrètement inutilisables les anciens modèles de hardware ou les anciennes versions des software. Pour faire fonctionner les dernières versions de messagerie, il est nécessaire de télécharger un système d’exploitation suffisamment récent, qui nécessite lui-même une mémoire dont ne dispose que les modèles plus récents de smartphone.

Le choix de conserver une ancienne version n’est pas disponible, même lorsque l’on n’est pas intéressé par les nouvelles fonctionnalités qu’elle propose, souvent très spécialisées. Les individus se trouvent contraints de suivre, même à distance, les avancées technologiques. Sans en avoir eu le désir ou l’intention, les individus se voient entraînés dans des usages nouveaux, qui peuvent ensuite être ressentis comme de véritables besoins.

Biais pro-innovation

Faire une économie globale des innovations est devenu clé. Si les êtres humains ne peuvent résister individuellement, les sociétés le peuvent-elles au niveau global ? Comme le souligne le professeur de management Franck Aggeri, la théorie schumpéterienne souffre d’un biais pro-innovation, en minorant ou ignorant souvent les impacts négatifs des innovations.

La notion de valeur étendue qui ajoute à la valeur pour le consommateur, la valeur – positive ou négative – pour la planète ou pour la société permet de prolonger la réflexion, mais n’est pas opérée au niveau macro-économique.

L’économie globale des innovations technologiques n’est jamais pensée, aucune innovation n’est présentée dans une perspective globale, complexe, avec pertes, profits, et dégâts collatéraux.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. A-t-on un libre arbitre pour suivre les innovations technologiques ? – https://theconversation.com/a-t-on-un-libre-arbitre-pour-suivre-les-innovations-technologiques-269002

Droits de douane américains : en attente d’une décision historique de la Cour suprême

Source: The Conversation – France in French (3) – By Antoine Bouët, Directeur, CEPII

Depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Donald Trump ne cesse de jouer des droits de douane afin d’obtenir les conditions les plus avantageuses possible pour les États-Unis dans leurs rapports commerciaux avec leurs nombreux partenaires. Mais le président dispose-t-il réellement de telles prérogatives ? La plus haute juridiction du pays, la Cour suprême, va devoir trancher. Et contrairement à ce qu’on croit souvent, bien que sa composition penche nettement à droite, elle ne va pas nécessairement aller dans le sens de la présidence…


Parmi tous les droits de douane appliqués par l’administration Trump depuis le début de l’année, une bonne partie ont été promulgués par décret présidentiel au nom de la loi des pouvoirs économiques liés à une urgence internationale (IEEPA, pour International Emergency Economic Power Act). Ce sont les droits de douane imposés en février sur le Canada, la Chine et le Mexique pour que ces pays fassent davantage d’efforts pour arrêter le trafic de fentanyl et le flux de migrants illégaux (« trafficking tariffs »), mais aussi les tarifs « réciproques » annoncés le 2 avril 2025 sur la pelouse de la Maison Blanche pour combattre les déficits commerciaux « inéquitables » que les États-Unis enregistrent avec certains de leurs partenaires.

Si ces décisions ont provoqué la stupeur et l’indignation dans de nombreux pays, un certain nombre d’entreprises et de secteurs d’activité aux États-Unis ont aussi réagi en déposant plainte auprès de juridictions inférieures sur l’utilisation de l’IEEPA par le président des États-Unis pour imposer des droits de douane.

La Cour suprême, acquise à Trump ? Pas si sûr…

L’IEEPA est une loi fédérale américaine autorisant le président à réguler le commerce après avoir déclaré l’état d’urgence nationale en réponse à toute menace inhabituelle et extraordinaire pesant sur les États-Unis et provenant d’une source étrangère.

Ce printemps, la Cour du district de Columbia et la Cour internationale du commerce ont conclu que cette utilisation de l’IEEPA n’était pas constitutionnelle. Elles ont cependant permis que les droits de douane en question continuent d’être appliqués, tout en faisant, à la demande de l’administration Trump, appel à un jugement de la Cour suprême des États-Unis. Celle-ci a procédé à une audition des plaignants et d’un certain nombre de personnalités de l’administration le 5 novembre 2025.

La Cour suprême va-t-elle remettre en cause les droits de douane imposés par Donald Trump au nom de l’IEEPA ?

Sachant qu’elle est composée de six juges réputés républicains (dont trois nommés par Donald Trump durant son premier mandat) et de trois démocrates, on pourrait penser que la réponse sera négative. Cependant, une majorité républicaine parmi les juges n’est pas la garantie d’une décision favorable à Donald Trump, et il semble aujourd’hui possible que la Cour suprême déclare ces droits de douane illégaux. Les arguments juridiques en faveur d’une telle décision sont solides.

Que disent les textes en vigueur ?

Aux États-Unis, comme dans de nombreux pays, c’est le Congrès qui a le pouvoir de décider des taxes. Et les droits de douane en sont. L’article 1 section 7 de la Constitution stipule que tout projet de loi comportant une levée d’impôt doit émaner de la Chambre des représentants, avec possibilité d’amendement par le Sénat.

Le terme de « droit de douane » (tariff) n’est pas contenu dans le texte de l’IEEPA. Celui-ci mentionne soit une régulation, soit un gel d’actifs ou une confiscation de propriété, soit un blocage de transactions. L’IEEPA a d’ailleurs été utilisé pour imposer des sanctions internationales à des individus ou des nations : par exemple, le gel des actifs financiers et immobiliers de personnes ayant gêné les efforts de stabilisation politique et la reconstruction en Irak en 2007 ou la prohibition d’importation de diamants bruts de Sierra Leone en 2001. Un droit de douane peut-il être considéré comme une régulation ? Si tel était le cas, alors toutes les agences en charge d’une régulation pourraient imposer des taxes.

Ensuite, il est difficile de considérer que le déficit commercial de biens des États-Unis constitue une urgence internationale, sachant que cette situation prévaut depuis 1975 et qu’un excédent substantiel est dégagé dans les services.

Enfin et surtout peut-être, les membres républicains de la Cour suprême se sont, ces dernières années, prononcés en faveur de la doctrine des « questions majeures » qui spécifie que lorsque le Congrès délègue une autorité sur une question majeure, il ne peut le faire qu’à condition d’énoncer clairement les conditions de cette délégation, c’est-à-dire les limites et les principes de son application. Or cela n’a pas été fait pour les droits de douane.

Bien sûr, la Cour suprême n’a jamais utilisé cet argument contre un président républicain, mais la doctrine des « questions majeures » est une doctrine républicaine ! Et, lors des premières auditions, les juges de la Cour suprême – notamment trois juges républicains, à savoir Amy Coney Barrett, Neil Gorsuch et le président de la Cour John Roberts – sont apparus soucieux de ne pas concéder un pouvoir trop important au président, soucieux aussi de l’incertitude créée par la politique commerciale de Donald Trump.

Les deux options possibles

Bien qu’il soit difficile d’anticiper le verdict de la Cour suprême, examinons les conséquences qu’auraient les deux réponses possibles.

Si la Cour suprême désavoue l’administration Trump, alors l’administration pourra chercher d’autres outils législatifs pour imposer ses droits de douane.

La première solution serait de faire voter une loi sur le commerce (Trade Act) par le Congrès américain. Mais ce processus est long. En novembre 2026, la Chambre des représentants sera renouvelée dans son intégralité, le Sénat au tiers. Un an, c’est peu de temps pour faire passer une telle loi. En outre, il y a de plus en plus d’opposition, y compris parmi les républicains, aux mesures protectionnistes. Quatre sénateurs républicains se sont en 2025 alliés plusieurs fois aux démocrates pour adopter une résolution annulant des tarifs de Donald Trump. Et si cette résolution n’a pas eu force de loi, cela montre tout de même qu’un projet de loi protectionniste pourrait être refusé par le Sénat.

Les sections 232 et 301 des Trade Acts, respectivement de 1962 et 1974, attribuent au président le pouvoir d’imposer des droits de douane pour, respectivement, un objectif de sécurité nationale et en réponse à des pratiques déloyales. Mais l’application de ces droits doit être précédée d’une enquête du département du Commerce, enquête qui peut être longue. Et les droits de douane doivent concerner des secteurs spécifiques, alors que ceux mis en place au titre de l’IEEPA taxent tous les biens. Toutefois, les avantages de ces sections sont qu’elles n’incluent aucune limite de temps d’imposition ou de niveau de taxe.

La section 122 du Trade Act de 1974 donne le pouvoir au président d’imposer des droits pour corriger un problème « majeur et sérieux » de déficit de la balance des paiements. Mais ces droits ne doivent pas dépasser 15 % et 150 jours, et sont soumis à l’autorisation préalable du Congrès.

La section 338 du Trade Act de 1930 autorise le président des États-Unis à imposer des droits de douane sur des pays qui ont pris des mesures déraisonnables ou discriminatoires à l’encontre des États-Unis. Le rapport du US Trade Representative publié en début d’année, « 2025 National Trade Estimate Report on Foreign Trade Barriers », pourrait fournir toute la matière nécessaire. Deux contraintes rendent cette option un peu moins intéressante que l’IEEPA : le droit maximum est de 50 % et la collecte de droits ne peut commencer que 30 jours après la publication du décret exécutif. Par rapport aux autres options, ce pourrait toutefois être l’outil législatif que l’administration Trump utiliserait en cas d’invalidation par la Cour suprême de l’utilisation de l’IEEPA.

Néanmoins, ce serait un désaveu pour l’administration Trump, qui pourrait, en plus, avoir à rembourser les recettes douanières perçues en 2025 au titre de l’IEEPA, soit 140 milliards de dollars (0,5 % du PIB), selon une estimation de la banque d’investissement Piper Sandler. La suspension des tarifs de l’IEEPA pourrait aussi remettre en cause les « deals » négociés depuis août avec de nombreux pays, dont l’Union européenne, puisque les négociations se sont appuyées sur ce texte.

Si, en revanche, la Cour suprême confirme l’administration dans son utilisation de l’IEEPA, cela créera évidemment un précédent dont l’importance ne peut être minorée. À l’avenir, sans rendre le moindre compte au Congrès américain et sans limites, le président des États-Unis pourra taxer des produits importés « en réponse à toute menace inhabituelle et extraordinaire ».

La décision que va rendre la Cour suprême sera véritablement historique ! Il faudra attendre la fin de l’année 2025 ou le début de 2026 pour la connaître.

The Conversation

Antoine Bouët ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Droits de douane américains : en attente d’une décision historique de la Cour suprême – https://theconversation.com/droits-de-douane-americains-en-attente-dune-decision-historique-de-la-cour-supreme-270742

« L’art de la guerre » de Sun Tzu, ou comment vaincre en évitant le combat

Source: The Conversation – in French – By Scott D. McDonald, Assistant Professor, University of North Georgia; Non-resident Fellow, Asia-Pacific Center for Security Studies, University of North Georgia

Une copie de _l’Art de la guerre_, de Sun Tzu, appartenant à l’Université de Californie. vlasta2/Flickr, CC BY-NC-ND

Que nous enseigne le traité de stratégie militaire écrit en Chine il y a 2 500 ans ? Nourri de culture taoïste, Sun Tzu incite à utiliser le potentiel général des situations en intervenant le moins possible sur le champ de bataille. On fait plus pour nuire au potentiel d’un adversaire en sapant son plan qu’en tuant ses soldats.


Au milieu des années 1990, j’ai lu le classique militaire l’Art de la guerre » avec l’espoir de trouver des éclairages utiles pour ma nouvelle carrière d’officier des Marines des États-Unis.

Je n’étais pas le seul à chercher des idées auprès du sage Sun Tzu, mort il y a plus de 2 500 ans. L’Art de la guerre a longtemps été utilisé pour comprendre la tradition stratégique de la Chine comme des vérités militaires universelles. Les maximes du livre, telles que « connaître l’ennemi et se connaître soi-même », sont régulièrement citées dans les textes militaires, ainsi que dans les livres d’affaires et de gestion.

Au début, je fus déçu. Il m’a semblé que les conseils de Sun Tzu relevaient du bon sens ou étaient en accord avec les classiques militaires occidentaux. Cependant, quelques années plus tard, les Marines m’ont formé comme spécialiste de la Chine, et j’ai passé une grande partie de ma carrière à travailler sur la politique américaine dans la région indopacifique. Cela a renforcé mon désir de comprendre comment les dirigeants de la République populaire de Chine (RPC) voient le monde et choisissent leurs stratégies. En quête d’éclaircissements, je me suis tourné vers la philosophie chinoise classique et j’ai finalement rencontré des concepts qui m’ont aidé à mieux comprendre la perspective unique proposée par l’Art de la guerre, de Sun Tzu.

Aujourd’hui, je suis un universitaire et je travaille à l’intersection de la philosophie chinoise et de la politique étrangère. Pour comprendre l’Art de la guerre, il est important que les lecteurs abordent le texte à partir de la vision du monde de son auteur. Cela signifie lire les conseils de Sun Tzu à travers le prisme de la métaphysique chinoise classique qui est profondément façonnée par le taoïsme.

Les racines taoïstes

La tradition intellectuelle de la Chine est enracinée dans la période des Royaumes combattants du Ve au IIIe siècle avant notre ère, époque à laquelle Sun Tzu aurait vécu. Il s’agissait d’une période de conflit mais aussi de développement culturel et intellectuel qui a vu émerger le taoïsme et le confucianisme.

Une peinture patinée représentant un homme asiatique avec une petite barbe et une moustache, vêtu d’une robe jaune et noire
Les écrits de Sun Tzu ont eu un impact significatif sur la politique chinoise et étrangère.
History/Universal Images Group/Getty Images

La philosophie confucéenne se focalise sur le maintien de relations sociales appropriées comme clé du comportement moral et de l’harmonie sociale. Le taoïsme, en revanche, s’intéresse davantage à la métaphysique : il cherche à comprendre le fonctionnement du monde naturel et à en tirer des analogies sur la façon dont les humains devraient agir.

Le taoïsme considère l’existence comme composée de cycles de changement constants dans lesquels la puissance croît et décroît. Le Tào, ou « la Voie » dirige toutes les choses de la nature vers la réalisation de leur potentiel inhérent, par exemple l’eau qui coule vers le bas.

Aider la nature à suivre son cours

Le mot chinois pour ce concept de « potentiel situationnel » est 勢, ou « shì » – qui est aussi le nom du chapitre cinq de l’Art de la guerre. Presque toutes les versions occidentales le traduisent différemment, mais c’est la clé des concepts militaires employés par Sun Tzu.

Par exemple, le chapitre cinq explique que ceux qui sont « experts de la guerre » ne se préoccupent pas outre mesure des soldats pris individuellement. Au contraire, les dirigeants efficaces sont capables de déterminer le potentiel d’une situation et d’en tirer parti.

C’est pourquoi les chapitres suivants passent tant de temps à discuter de la géographie et du déploiement des forces, plutôt que des techniques de combat. On fait plus pour nuire au potentiel d’un adversaire en sapant son plan qu’en tuant simplement ses soldats. Sun Tzu s’inquiète des chaînes d’approvisionnement trop longues car elles réduisent le potentiel d’une armée en la rendant plus difficile à déplacer et vulnérable aux perturbations. Un général qui comprend le potentiel peut évaluer les troupes, le terrain et le plan, puis organiser le champ de bataille de manière à « soumettre l’ennemi sans combattre ».

Une peinture chinoise représentant une scène de bataille, avec des soldats en tenue bleue et un texte dans le coin supérieur droit
Peinture représentant une bataille entre les forces chinoises et vietnamiennes lors de l’invasion du Vietnam par la dynastie Qing en 1788.
History/Universal Images Group/Getty Images

Dans la pensée taoïste, la bonne façon de gérer le potentiel de chaque situation est d’agir avec 無為, « wúwéi », ce qui se traduit littéralement par « non-action ». Cependant, l’idée clé est de perturber l’ordre naturel le moins possible pour permettre au potentiel de la situation de se réaliser. Le terme n’apparaît pas dans l’Art de la guerre, mais un lecteur contemporain de Sun Tzu aurait été familier avec ces deux concepts de « shì » de « wúwéi ».

L’importance d’agir avec le « wúwéi » est illustrée par le philosophe confucéen Mencius qui raconte l’histoire d’un agriculteur qui aurait tiré sur ses tiges de maïs pour les aider à pousser et qui a tué sa récolte. On n’aide pas le maïs à pousser en le forçant mais en comprenant son potentiel naturel et en agissant en conséquence : s’assurer que le sol est bon, que les mauvaises herbes sont enlevées et que l’eau est suffisante. Les actions sont efficaces lorsqu’elles nourrissent le potentiel, non lorsqu’elles tentent de le forcer.

Du champ de bataille à l’ONU

Dans une perspective taoïste, les dirigeants qui espèrent élaborer une stratégie efficace doivent lire la situation, en découvrir le potentiel et positionner leurs armées ou États de manière à tirer le meilleur parti du « shì ». Ils agissent avec « wúwéi » pour cultiver des situations, plutôt que de les forcer, ce qui pourrait perturber l’ordre naturel et provoquer le chaos.

Ainsi, en politique étrangère, un décideur devrait s’efforcer d’apporter de petits ajustements politiques le plus tôt possible afin de gérer progressivement l’évolution de l’environnement international. Cette approche est évidente dans l’utilisation du « guānxì » par Pékin. Signifiant « relations », le terme chinois porte un fort sens d’obligation mutuelle.

Par exemple, la République populaire de Chine (RPC) a mené des décennies d’efforts pour reprendre à Taïwan le siège de la Chine aux Nations unies. Pékin y est parvenu en nouant lentement des amitiés, en identifiant des intérêts stratégiques communs et en accumulant des faveurs auprès de nombreux petits États du monde entier, jusqu’à ce qu’en 1971, elle obtienne suffisamment de voix à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Et aujourd’hui ?

Le concept de « shì » permet également de comprendre la pression croissante de la RPC sur Taïwan, une île autonome que Pékin revendique comme son propre territoire.

Une scène nocturne représentant la silhouette d’un char d’assaut avec des gratte-ciel illuminés au loin
Un char taïwanais utilisé lors de conflits antérieurs et exposé aux touristes à Kinmen (Taïwan) se détache sur la silhouette de la ville continentale de Xiamen.
Chris McGrath/Getty Images

Sun Tzu dirait peut-être que discerner la tendance actuelle dans le détroit de Taïwan est plus essentiel que les questions conventionnelles sur la puissance militaire comparée. Plusieurs facteurs pourraient rapprocher Taïwan de Pékin, notamment la perte d’alliés diplomatiques de l’île et l’attraction de la vaste économie de la RPC – sans parler de l’influence mondiale croissante de Pékin face aux États-Unis. Si c’est le cas, le « shì » est en faveur de Pékin, et un coup de pouce pour persuader les États-Unis de rester en dehors du sujet est tout ce qui est nécessaire pour faire évoluer la situation en faveur de la RPC.

Doit-on, au contraire, considérer que le « shì » se développe dans l’autre sens ? Des facteurs tels que le sentiment croissant d’identité taïwanaise, les perturbations économiques de la RPC pourraient rendre le rapprochement avec la chine continentale moins attrayant pour Taïwan. Dans ce cas, Pékin pourrait estimer devoir apparaître fort et dominant afin que l’île n’entretienne pas l’idée d’un appui de Washington.

Une lecture superficielle de Sun Tzu peut mettre l’accent sur le déploiement de troupes, le renseignement et la logistique. Cependant, la compréhension du « shì » met en lumière l’importance que Sun Tzu accorde à l’évaluation et à l’enrichissement du potentiel situationnel. Il ne s’agit pas de dire que les premiers points sont sans importance, mais un décideur les utilisera différemment si l’objectif est de gérer les tendances situationnelles plutôt que de rechercher une bataille décisive.

Le fait que l’Art de la guerre continue d’être en tête des ventes de livres démontre son attrait durable. Cependant, pour qu’il soit utile comme guide stratégique et de politique de sécurité, mon expérience m’indique qu’il faut s’imprégner des principes qui ont façonné la vision du monde de Sun Tzu et qui continuent de façonner celle des dirigeants de Pékin.

The Conversation

Scott D. McDonald reçoit des financements de la Fondation Sara Scaife, de l’Institut Eisenhower, de la Fondation Charles Koch et du ministère des Affaires étrangères de Taïwan.

ref. « L’art de la guerre » de Sun Tzu, ou comment vaincre en évitant le combat – https://theconversation.com/lart-de-la-guerre-de-sun-tzu-ou-comment-vaincre-en-evitant-le-combat-259342

Peut-on rendre la forêt « nourricière » ? La proposition du jardin-forêt

Source: The Conversation – in French – By Jacques Tassin, Chercheur en écologie forestière (HDR), spécialiste des rapports Homme / Nature, Cirad

Issu des régions tropicales, le jardin-forêt est un modèle d’agroforesterie qui séduit de plus en plus en Europe pour prendre le contrepied d’un modèle agricole à bout de souffle. Il semble peu envisageable qu’il se substitue à l’agriculture productiviste dominante, mais il ouvre des pistes inspirantes pour promouvoir des pratiques plus respectueuses du vivant.


Les analyses se multiplient aujourd’hui pour dénoncer les externalités négatives (pollution, changement climatique, crise de la biodiversité…) induites par le paradigme économique actuel. Le modèle agricole dominant, en particulier, est pointé du doigt.

En effet, les systèmes agroalimentaires dominants s’avèrent coûteux à bien des égards. Ils substituent à des processus naturels répondant à des fonctions écologiques précieuses des intrants à fort impact environnemental (engrais par exemple), ils uniformisent les modes de culture, ils mettent à disposition du consommateur une alimentation d’une qualité nutritive questionnable, et enfin ils dévitalisent les tissus sociaux ruraux.

À rebours de cette logique productiviste, d’autres formes d’agriculture, parfois très anciennes, suscitent dès lors un regain d’intérêt. C’est le cas du modèle jardin-forêt, qui se développe peu à peu en Europe. Il est une transposition géographique en milieux tempérés de l’agroforesterie des tropiques humides, notamment indonésiennes.

Là-bas, l’agriculture vivrière et une partie de l’agriculture commerciale des petits planteurs sont conduites en pérennisant le modèle forestier traditionnel – fruits, légumes, noix, tubercules, plantes médicinales, matériaux, bois de feu ou de construction y sont produits au sein d’écosystèmes arborés multi-étagés, diversifiés et denses.

Structurés autour des arbres et de leur diversité, les jardins-forêts partagent avec les forêts naturelles des caractéristiques de robustesse, de résilience et de productivité. Multipliant les externalités positives (c’est-à-dire, des effets positifs tant d’ordre écologiques qu’économiques), ce modèle millénaire nourricier représente une voie inspirante qui vaudrait d’être davantage connue et considérée sous nos latitudes.

Il est fondé sur la polyvalence des forêts. Les jardins-forêts montrent que les arbres et les systèmes forestiers, dont les capacités de production, de régulation, de facilitation et de symbiose sont mésestimées, peuvent être bien plus productifs que nous le croyons.




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Des « forêts comestibles » aux antipodes des monocultures

Aussi surnommés « forêts comestibles », les jardins-forêts se caractérisent par une forte densité d’arbres, d’arbustes, mais aussi de lianes et d’herbacées, tous de lumière et d’ombre, et tous d’intérêt alimentaire.

Clairière potagère dans un jardin-forêt à vocation domestique.
Fabrice Desjours, Fourni par l’auteur

Ils sont donc multifonctionnels. En témoignent par exemple :

  • leur productivité à l’hectare,

  • l’agencement spatial de leurs éléments constitutifs,

  • leur composition très diversifiée en termes d’espèces,

  • la richesse des mutualismes entre espèces,

  • Leur performance leur dynamisme et leur robustesse en tant que système de production alimentaire.

Ils sont à l’opposé des monocultures, qui sont spatialement et génétiquement homogènes. Celles-ci sont fondées sur la culture d’une seule variété, et souffrent dès lors une vulnérabilité maximale aux aléas. En jardin-forêt, les invasions d’insectes ravageurs ou les dégâts d’intempéries, pour ne citer que ces exemples, sont réduits en raison d’une importante hétérogénéité structurale et d’une faible exposition aux aléas. Des caractéristiques précieuses dans le contexte de dérèglement climatique.

Dans la forêt comestible de Ketelbroek (Pays-Bas), tout semble pousser de façon chaotique, mais il y a un plan.
Sabine Aldenhoff/LZ Rhénanie

Ces systèmes nourriciers sont aujourd’hui une réalité éprouvée, y compris en Europe. Aux Pays-Bas par exemple, des jardins-forêts à vocation agricole affirmée existent depuis quinze ans, financés par la politique agricole commune.




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Une production agricole à hauteur d’humain

Un autre point fort de cette alternative agricole est son échelle à hauteur humaine. En effet, le jardin-forêt envisage le parcellaire cultivé, dans ses dimensions spatiales comme dans les pratiques dont il fait l’objet, autour de la mesure étalon de la personne qui en prend soin.

Les recours à l’observation et au soin, de même que l’accumulation patiente de connaissances pratiques, y sont largement promus. Ils permettent une réactivité accrue et plus adaptée aux aléas, environnementaux mais aussi économiques.

Le « jardinier-forestier » est dès lors convié à se pencher sur son terrain à différentes échelles : du contrôle de la qualité des tissus mycorhiziens (c’est-à-dire, les champignons agissant en symbiose avec les racines) du sol jusqu’à la surveillance de la complémentarité permanente des strates de végétation.

La diversité ne se joue pas qu’à l’échelle d’une forêt comestible, mais aussi à l’échelle d’un territoire. A l’image du bocage, un réseau de jardins-forêts divers est pourvoyeur de services écosystémiques complets. Ils peuvent également s’insérer dans le tissu agricole et compenser une partie des impacts environnementaux néfastes induits par le modèle agricole dominant.

Un seul espace, des productions multiples

Par essence, le jardin-forêt offre une large diversité alimentaire. Pour rappel, seules 30 à 60 espèces végétales tout au plus assurent la base de notre alimentation occidentale, dont quelques espèces seulement de céréales. Une partie de cette alimentation est importée (avocats, ananas ou bananes), alors que 7 000 espèces alimentaires sont cultivables en climat tempéré, sans renfort technique particulier. Le modèle du jardin-forêt s’avère apte à les valoriser.

Les « forêts comestibles » sont en effet des espaces de multiproduction où sur une même parcelle peuvent se déployer quatre types de produits différents :

  • Les aliments « forestibles » dans lesquels ont peut inclure fruits, noix et graines, ressources tuberculeuses amidonnées ou riches en inuline, légumes, feuilles, feuillages, fleurs, champignons, épices, sirop de sève, viande sauvage ou domestique en cas de petit élevage, ou encore produits de la ruche (miel, pollen, propolis) ;

  • les biomatériaux (bois de construction, bambou, osier, gommes, cires, résines, liants, latex, papier, tinctoriales) ;

  • les ressources médicinales provenant de tous les étages végétaux de la forêt comestible ;

  • et enfin les combustibles (bois énergie, copeaux, fagots).




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Une porte vers d’autres imaginaires

Les jardins-forêts ne se limitent pas à la seule production de biens alimentaires et de services environnementaux. Ils offrent également des ressources immatérielles dont nous avions fini par croire qu’elles ne pouvaient être compatibles avec une agriculture performante.

En effet, ces espaces créent aussi les conditions pour d’autres imaginaires. Ils sont le support d’activités diverses (artisanales, éducatives, thérapeutiques, culturelles) favorables au mieux-être. Ces services immatériels peuvent concourir à transformer les zones rurales en espaces plus désirables et plus habitables, voire à les reterritorialiser. La psychologie atteste en outre des bienfaits des arbres sur le bien-être humain.

En France, les jardins-forêts recouvrent environ 2 000 hectares. Peu connus du grand public, des institutions et des pouvoirs publics, ils se heurtent à une vision encore archaïque de la forêt, vue comme aux antipodes de la civilisation, et à une réticence à valoriser des ressources alimentaires parfois rattachées dans les imaginaires aux périodes de famine.

Il leur est également reproché d’inviter à un relâchement des pratiques conventionnelles de contrôle du vivant habituellement exercées en agriculture (taille, fertilisation, contrôle direct des ravageurs…), auxquelles est ici préférée, pour des raisons de durabilité et d’efficience économique, une philosophie de l’accompagnement et de l’amplification des processus écologiques naturels.

S’ils n’ont pas vocation à supplanter les autres systèmes agricoles en place, ils ont toutefois le potentiel de redynamiser et resocialiser les campagnes. De quoi développer de nouvelles activités rurales exigeantes mais porteuses de sens et pourvoyeuses de bien-être. C’est précisément là une demande sociale et une exigence environnementale de plus en plus pressantes.


Fondateur de l’association Forêt gourmande, Fabrice Desjours a contribué à la rédaction de cet article.

The Conversation

Michon Geneviève a reçu des financements de ANR, UE.

Jacques Tassin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on rendre la forêt « nourricière » ? La proposition du jardin-forêt – https://theconversation.com/peut-on-rendre-la-foret-nourriciere-la-proposition-du-jardin-foret-265918

Ce que l’argot des collégiens nous dit des stéréotypes de genre chez les jeunes

Source: The Conversation – in French – By Anne Gensane, Enseignante chercheuse en sociolinguistique, Université d’Artois

Habiles pour inventer de nouveaux mots, les jeunes s’affranchissent-ils pour autant des stéréotypes de genre ? Une étude sur les pratiques argotiques d’élèves de l’enseignement secondaire nous offre un regard sur la manière dont ils reproduisent ou bousculent les rapports de force sociaux.


Dans une société de plus en plus soucieuse de l’égalité femme-homme, on souhaite que la langue en soit un vecteur. L’écriture inclusive témoigne de ces efforts. Mais qu’en est-il des façons de parler des jeunes ? Intègrent-elles ces préoccupations ? S’affranchissent-elles vraiment des stéréotypes de genre ?

Une étude sociolinguistique de terrain, fondée sur un corpus d’expressions argotiques récoltées dans des établissements du secondaire, permet d’interroger leurs représentations et la manière dont elles s’écartent des normes sociales ou les reproduisent.

Avant tout, il est crucial de rappeler que les jeunes dont nous parlons ne constituent pas une catégorie homogène. Certains viennent des zones périphériques de grandes villes, d’autres de milieux ruraux, ils peuvent connaître ou non des contacts multiculturels… Autant de facteurs qui influencent directement les pratiques linguistiques et la manière dont les stéréotypes de genre sont exprimés et vécus.

Un argot contemporain misogyne ?

Parmi près de 300 termes collectés dans l’étude, un grand nombre évoque directement le corps, notamment sous un angle sexuel. L’étude lexicale montre un déséquilibre quantitatif et qualitatif entre les représentations des corps masculins et féminins. Le sexe masculin est le plus fréquent (« zboub » qui est d’origine arabe, ou « chibre »). Pour ce qui est du corps féminin, il est fréquemment réduit à des métaphores dégradantes ou idéalistes, et cela en dit long sur cette hiérarchie sociale.

On peut citer la métaphore de l’animalité avec des mots comme : « chatte », ou « schnek » qui désigne un escargot en allemand ; la métaphore de la consommation avec, par exemple, « de la peufra » : il s’agit ici du verlan de « frappe », lui-même jouissant d’une signification imagée et pouvant aussi désigner de la drogue de bonne qualité ; ou, très présente, la prostituée : « keh », d’origine arabe, ou « tchoin », d’origine nouchi (un argot ivoirien très présent également dans l’argot contemporain). Ces mots participent de la disqualification sociale des femmes, en les réduisant à leur rôle dans la sexualité masculine.

Mais cet argot contemporain est-il pour autant intrinsèquement misogyne ? Si une grande majorité des termes semblent dévaloriser les femmes, leur usage n’est pas toujours aussi simple. Certaines expressions, comme « avoir de la moule » inversent parfois la hiérarchie, associant le sexe féminin à la chance.

Il apparaît que ce n’est pas tant l’argot en lui-même qui est sexiste ou misogyne, mais les pratiques sociales dans lesquelles il s’inscrit et qui, parfois, évoluent. Les termes suivants illustrent une violence symbolique. La « beurette à chicha » désigne littéralement une jeune femme d’origine maghrébine (« beur » étant le verlan tronqué de « arabe ») présente dans un bar à chicha. Ce que cela signifie vraiment ? Une jeune femme qui est trop visible, tout comme la « tana » (vraisemblablement la forme tronquée de « Ana Montana », personnage de série télévisée).

Ces catégories langagières semblent moins désigner des réalités sociales qu’elles n’organisent une grille de lecture stéréotypée des conduites féminines dans l’espace public. Le fait que ces termes soient employés par d’autres jeunes filles souligne la complexité des mécanismes de reproduction ou de résistance à la norme.

La femme qui dit : une « terreur argotique féministe » ?

Le langage reflète une hiérarchie des genres, où les garçons bénéficient de plus de liberté d’expression que les filles, soumises à un contrôle social important. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de contrôle d’un autre type chez les garçons ; on peut observer que ce phénomène s’inscrit notamment dans une certaine valorisation de la virilité, tant physique que linguistique (on pense aussi aux insultes féminisantes).

Avoir recours à une certaine hexis corporelle (manière de se tenir, de s’habiller…) et à un langage cru serait une forme de manifestation de la virilité et, alors, un moyen de marquer la distinction sociale attendue. En revanche, les femmes sont traditionnellement perçues comme plus élégantes lorsqu’elles adoptent des normes linguistiques plus prestigieuses, rejetant les formes de langage populaire pour exprimer une identité sociale différente, voire opposée à celle des hommes.

Parler d’une « terreur argotique féministe » sur le modèle de l’ouvrage d’Irene n’est peut-être pas si exagéré. À la suite de l’autrice, il s’agirait de réfléchir à la place que détient la violence dans la lutte contre les inégalités. Certaines jeunes filles se réapproprient des termes plutôt vulgaires pour affirmer leur autorité, parfois pour choquer ou pour se défendre dans un environnement marqué par la domination masculine.

Ainsi, des expressions comme « avoir les couilles » sont utilisées par des filles revendiquant par la même occasion une forme de pouvoir symboliquement associé aux hommes. Mais ne reproduiraient-elles pas, dans le même temps, cette discrimination stéréotypée ?

Le langage des jeunes filles est un terrain plus complexe qu’il n’y paraît. Certaines collégiennes de Cergy (Val-d’Oise) enregistrées dans le Multicultural Paris French, un grand corpus oral, expliquent qu’elles utilisent ces termes violents ou grossiers pour s’adapter à un univers où les garçons imposent leur domination. Simone de Beauvoir affirme que c’est potentiellement en s’assimilant à ces modes de fonctionnement masculin que la femme s’affranchira.

Le langage devient un réflexe dans un environnement symboliquement hostile, une manière de se défendre face à un monde qui attend des filles qu’elles soient discrètes. L’usage d’un langage perçu comme masculin peut être dès lors défensif. Mais est-ce bien pour autant une volonté desdits garçons d’être agressifs ?

Un conservatisme linguistique pudique ?

Parler ainsi (encore faudrait-il déterminer ce qu’est ce « ainsi »), c’est peut-être aussi l’assurance de gérer symboliquement les frontières entre espace privé et espace public. Le locuteur, garçon ou fille, jeune ou moins jeune, provenant d’un quartier populaire ou bourgeois, pourrait chercher à maîtriser l’accès à son identité telle qu’il ou elle la conçoit, à filtrer ce qu’il ou elle expose de son intimité en usant de ce lexique.

Cela est reconduit par ailleurs dans les thématiques amoureuses des morceaux de rap qu’ils semblent préférer écouter : auraient-ils donc besoin de se cacher derrière une apparente violence des stéréotypes genrés pour se protéger ? Dans ce cadre, l’excès verbal des jeunes ne serait pas analysable comme étant d’ordre exhibitionniste, mais pourrait bien plutôt paradoxalement aider à la dissimulation de soi.

Il peut être étonnant que, malgré l’inventivité linguistique des jeunes contemporains (catégorie, on l’a dit, fort hétérogène), leur langage semble reproduire des hiérarchies de genre anciennes. Les « codes » sont bousculés, mais n’en restent pas moins ancrés dans des normes sociales bien établies.

Cela montre que les jeunes n’échappent pas à une sorte de conservatisme sociolinguistique. Si leur langage peut être vu comme un miroir de la société dans laquelle ils évoluent, il semble que cette société peine à se débarrasser de beaucoup de formes de domination.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que l’argot des collégiens nous dit des stéréotypes de genre chez les jeunes – https://theconversation.com/ce-que-largot-des-collegiens-nous-dit-des-stereotypes-de-genre-chez-les-jeunes-268125

Élection présidentielle en Centrafrique : un scrutin à haut risque

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Lamarche, PhD Candidate | Doctorante, Université de Montréal

Les Centrafricains éliront leur président, le 28 décembre 2025, dans un contexte toujours fragile, où l’insécurité persiste et où le spectre des groupes armés continue de peser lourdement sur le processus électoral. L’élection présidentielle s’annonce sous haute tension, avec la candidature du président sortant Faustin-Archange Touadéra, mais aussi de figures comme Anicet-Georges Dologuélé ou l’ancien Premier ministre Henri-Marie Dondra. La chercheuse Alexandra Lamarche jette un éclairage sur les principaux risques entourant le processus électoral en Centrafrique, et évoque les actions prioritaires et nécessaires pour prévenir des violences post-électorales.


Quels sont, selon vous, les principaux risques entourant l’élection du 28 décembre ?

L’élection présidentielle du 28 décembre en République centrafricaine (RCA) se déroule dans un climat d’insécurité marqué par la présence persistante de groupes armés et les tensions avec les Forces armées centrafricaines (FACA). Cette situation fait planer un risque réel de violences et d’affrontements. Dans de nombreuses régions, les électeurs pourraient être confrontés à des intimidations venant tant des forces nationales que des groupes armés. Certains combattants issus d’anciennes coalitions dissoutes ont rejoint de nouvelles factions.

Bien que les membres de certaines milices aient été intégrés aux forces nationales, cette intégration présente des lacunes et bon nombre d’anciens combattants pourraient ne pas se montrer loyaux envers l’État en cas de conflit. Cela accroîtrait encore les risques liés au scrutin. Cette insécurité, combinée à une profonde frustration politique et à un désengagement, suggère que le taux de participation sera faible.

Le référendum du 30 juillet 2023 — boycotté par l’opposition et largement perçu comme un « coup d’État constitutionnel » – a supprimé la limitation du nombre de mandats présidentiels. Il permet à l’actuel chef de l’Etat, Faustin-Archange Touadéra, de demeurer au pouvoir indéfiniment. Cette situation renforce l’impression que les règles du jeu démocratique sont biaisées.

Enfin, les difficultés persistantes pour de nombreux citoyens musulmans à obtenir une carte d’identité nationale risquent de les exclure du scrutin. Elles exacerbent les frustrations communautaires et sapent davantage la crédibilité du processus électoral.

Quel rôle jouent les groupes armés et les acteurs étrangers dans ce scrutin ?

Les groupes armés demeurent des acteurs centraux, surtout dans les zones où ils peuvent perturber les opérations électorales, restreindre l’accès des électeurs ou interrompre le vote afin de préserver leur influence locale ou de se positionner pour d’éventuelles négociations post-électorales.

À leurs côtés, les acteurs étrangers jouent un rôle tout aussi déterminant. La Russie, via ses instructeurs et sociétés militaires alliées, sécurise certaines zones tout en renforçant l’avantage du pouvoir en place. Le Royaume-Uni accuse même Moscou d’envisager de réprimer des voix politiques et de mener des campagnes de désinformation pour influencer le débat électoral.

Le Rwanda, pour sa part, soutient activement le président Touadéra afin de consolider sa présence militaire et protéger un réseau croissant d’investissements dans les secteurs minier, commercial et de la construction, tout en étendant son influence régionale. Cette dynamique s’ajoute à l’appui que la Russie, notamment via Wagner, accorde à Touadéra pour sécuriser leurs propres intérêts miniers et maintenir un régime favorable à son implantation stratégique en Afrique centrale.

Si la force de maintien de la paix onusienne, la Minusca, tente de promouvoir un processus plus crédible, sa marge de manœuvre reste limitée par la fragmentation territoriale et les alliances politiques du régime. Parallèlement, le gouvernement de Touadéra apparaît de plus en plus dépendant de ses partenaires étrangers, au détriment de la souveraineté de la RCA.

Comment la situation des déplacés affecte-t-elle la crédibilité du vote ?

La situation des déplacés internes et des réfugiés centrafricains compromet sérieusement la représentativité du scrutin. Alors que les réfugiés — majoritairement musulmans — avaient pu voter en 2015-2016, ils en sont désormais exclus par le gouvernement, malgré les appels des Nations Unies en faveur de leur inclusion et les offres de soutien pour faciliter ce processus. Cette exclusion prive l’élection de milliers de voix. À l’intérieur du pays, de nombreuses personnes déplacées, de toutes confessions et d’origines ethniques, vivent dans des zones isolées ou se cachent pour échapper aux violences et peuvent hésiter à se rendre aux bureaux de vote par peur d’être ciblées.

Cette combinaison d’exclusion administrative et de contraintes sécuritaires crée un processus électoral qui laisse de côté certaines des populations les plus affectées par le conflit, remettant en doute l’inclusivité et, par conséquent, la légitimité globale du scrutin.

Quelles actions prioritaires sont nécessaires pour prévenir des violences post-électorales ?

Prévenir les violences post-électorales nécessiterait une action anticipée et coordonnée, mais j’ai peu d’espoir que ce soit possible. Même si les bulletins de vote sont déposés, si une partie importante de la population se sent exclue ou contrainte, le résultat pourrait déclencher un retour à la violence.

Bien que le mandat de la Minusca ait été renouvelé année après année, celle-ci ne dispose pas des fonds ni des effectifs nécessaires pour mener à bien sa mission ambitieuse. L’une des principales priorités est de travailler en étroite collaboration avec l’Autorité nationale des élections (ANE). Bien que celle-ci fasse de nombreux efforts positifs, notamment sur les plans technique et logistique, elle n’est probablement pas encore en mesure de garantir que tous les risques majeurs (sécurité, portée, légitimité) soient atténués.

Les élections ne sont qu’une étape. Le véritable test consistera à déterminer si l’État sera capable d’exercer son autorité après les élections de manière à renforcer la paix plutôt qu’à accentuer la polarisation.

La protection des civils doit être assurée de manière impartiale, notamment par un déploiement ciblé de la MINUSCA dans les zones sensibles afin d’éviter l’usage excessif de la force par les FACA ou leurs alliés étrangers.

Il est également crucial de décourager tout discours identitaire inflammatoire et de garantir un accès rapide à la justice pour enquêter sur les violences, protéger les témoins et poursuivre les auteurs, quel que soit leur camp. Cette combinaison de prévention, de transparence et de responsabilité est indispensable pour réduire les risques de violences après le scrutin.

The Conversation

Alexandra Lamarche receives funding from the Social Sciences and Humanities Research Council (SSHRC) of Canada.

ref. Élection présidentielle en Centrafrique : un scrutin à haut risque – https://theconversation.com/election-presidentielle-en-centrafrique-un-scrutin-a-haut-risque-270575

Voici pourquoi les pays africains ne profitent pas de leur richesse en minerais

Source: The Conversation – in French – By Bonnie Campbell, Professeure émérite en économie politique. Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal., Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les activités d’extraction d’or ont récemment repris dans le complexe de Loulo-Gounkoto, dans l’ouest du Mali, après plusieurs mois d’interruption. En janvier, le gouvernement malien a commencé à bloquer les exportations de la mine appartenant à la société canadienne Barrick Mining (anciennement Barrick Gold).

Le gouvernement a bloqué les exportations et saisi trois tonnes de lingots d’or à la suite d’un différend avec Barrick Mining concernant des impôts prétendument impayés.

Ce cas particulier est trop complexe pour être abordé ici. Cependant, les conflits concernant la distribution des revenus soulèvent des interrogations majeures quant à la façon dont les nations dotées de ressources naturelles tirent profit de leurs richesses.

Selon le Fonds monétaire international, l’évasion fiscale pratiquée par les multinationales minières priverait les pays africains de 470 à 730 millions de dollars américains de recettes fiscales par an.

Pour améliorer leurs infrastructures et leurs services de santé, ainsi que pour atteindre leurs objectifs de développement social, l’apport des recettes publiques générées grâce à la taxation de leurs ressources naturelles est d’une importance critique pour les pays d’Afrique subsaharienne.

Plusieurs raisons expliquent pourquoi les pays d’Afrique riches en ressources minérales ne tirent pas suffisamment profit de leurs ressources.




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Déséquilibres de pouvoir, revenus insuffisants

Le Forum intergouvernemental sur l’exploitation minière et l’Organisation de coopération et de développement économiques ont recensé différents obstacles à la perception de recettes minières, notamment une législation défaillante, des prix de transfert abusifs et d’autres mécanismes de transferts de bénéfices artificiels.

De plus, les incitations fiscales régulièrement accordées pour attirer des investissements miniers, telle qu’une réduction significative des taux d’imposition et de redevances, sont rarement justifiées au regard de la perte de recettes publiques qu’elles entraînent.

Malgré ses importantes ressources minérales, le continent est en proie à un mécontentement généralisé, à la pauvreté et au sous-développement en raison des concessions excessives obtenues par les sociétés minières étrangères. Cette situation a été condamnée par les dirigeants de tout le continent.

En réponse, la Vision minière pour l’Afrique de l’Union africaine et les politiques qu’elle a inspirées, notamment la réforme des codes miniers, visent à garantir une contribution plus durable des ressources minérales du continent.

Or, les déséquilibres de pouvoir entre les entreprises étrangères et les gouvernements africains persistent et orientent les négociations relatives aux codes miniers, aux contrats et aux pratiques.

Bien que la situation varie d’un pays, d’un secteur et d’un site à l’autre, des recherches ont été menées pour déterminer les principaux obstacles à l’augmentation des recettes minières des États.

L’inégalité d’influence dans le cadre des négociations, qui favorise les sociétés minières, entraîne de nombreuses irrégularités. On peut citer, par exemple, la prolongation des clauses de stabilité malgré les réformes réglementaires, ou encore la priorité accordée aux contrats miniers par rapport aux cadres réglementaires nationaux plus larges.

Les pratiques du régime commercial international, les privilèges tarifaires à l’importation et les conventions bilatérales constituent de puissants facteurs dissuasifs à l’échelle internationale qui empêchent les États africains de mettre en œuvre des politiques profitables aux collectivités.

Code minier du Mali

Le secteur minier est un pilier de l’économie malienne. En 2022, il représentait 9,2 % du produit intérieur brut (PIB), 76,5 % des recettes d’exportation et 34,8 % des recettes publiques.

Comme dans d’autres pays du continent, la nouvelle législation minière vise à remédier aux dommages environnementaux et aux recettes minières décevantes qui sont l’héritage du passé. Le code minier de 2023 propose des réformes qui ont pour but d’améliorer les retombées nationales du secteur, à l’instar des mesures prises en Tanzanie, en Zambie et en République démocratique du Congo.

Ces réformes comprennent des exigences plus importantes en matière de participation de l’État (généralement de 10 à 30 %), des redevances et des taux d’imposition plus élevés, des exigences concernant le contenu et les emplois locaux, des dispositions plus strictes relatives à la responsabilité environnementale et sociale, ainsi que des obligations accrues en matière de développement communautaire.

Le code de 2023 vise à renforcer la souveraineté du Mali sur ses ressources et à garantir une répartition plus équitable des bénéfices.

Le régime fiscal a notamment été réformé pour supprimer certaines exonérations dont bénéficiaient les sociétés minières. Le nouveau code met aussi fin à l’allégement fiscal de 25 % accordé par les codes précédents pour une durée de 15 ans. Il introduit également une redevance de 10 % sur la production excédant les prévisions.

Par ailleurs, le Mali a créé plusieurs fonds pour répondre aux besoins du secteur et favoriser l’inclusion sociale.

Une autre innovation importante est la Loi relative au contenu local dans le secteur minier. Elle vise à encourager la participation d’entreprises et de travailleurs nationaux à ce secteur.

Comme d’autres pays riches en minerais, le Mali a dû faire face à une forte résistance, notamment de la part des entreprises les plus importantes et les plus influentes. Cela a conduit à une escalade de conflits plutôt qu’à des solutions négociées.

Il convient de noter que plusieurs sociétés, comme Robex Resources, ont conclu des accords avec le gouvernement malien. L’entreprise britannique Endeavour Mining a négocié avec le gouvernement des conditions d’exploitation dans le cadre du nouveau code minier.


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Deux autres producteurs d’or ont également signé des accords pour exercer leurs activités en vertu du nouveau code minier : Faboula Gold et Bagama Mining.

Bien que moins importants en termes d’investissement, ces projets illustrent la possibilité de mener à bien des initiatives conformément au nouveau code. Ils offrent aussi de nombreuses possibilités d’emploi dans les zones rurales.

Une souveraineté accrue

Certains analystes du secteur ont critiqué les pays riches en minerais pour avoir adopté une approche de « nationalisme des ressources ». Des études montrent toutefois que des revenus miniers bien gérés, transparents et stables pourraient contribuer à améliorer l’accès aux soins de santé et aux services sociaux au Mali et au Sénégal.

Le fait d’exercer une plus grande souveraineté sur les ressources naturelles afin d’assurer le bien-être de la population d’un pays pourrait en fait être salué comme un nationalisme responsable.

Le Mali et ses voisins sont confrontés à d’importantes menaces militaires et sécuritaires. L’industrie minière peut jouer un rôle clé dans la lutte contre ces problèmes en générant des revenus et des emplois.

Pour ce faire, elle devra respecter les réglementations nationales et contribuer de manière équitable aux recettes fiscales. En fin de compte, la rentabilité et la responsabilité sociale de l’industrie sont étroitement liées à la stabilité sociale du pays ainsi qu’au bien-être sanitaire, social et économique de sa population.

La Conversation Canada

Bonnie Campbell a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada.

Moussa Doumbo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Voici pourquoi les pays africains ne profitent pas de leur richesse en minerais – https://theconversation.com/voici-pourquoi-les-pays-africains-ne-profitent-pas-de-leur-richesse-en-minerais-269766