À la tête de l’ONU, l’heure d’une femme a-t-elle enfin sonné ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Chloé Maurel, SIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’ESSENTIEL

  • Depuis le mois de juin, les auditions ont commencé à New York pour désigner le ou la prochaine secrétaire générale de l’Organisation des Nations unies.

  • Mais la bataille dépasse largement les murs du siège de l’ONU. À l’international, d’intenses tractations diplomatiques se jouent déjà, à la hauteur des enjeux de cette succession.

  • Après le mandat du Portugais António Guterres, le poste devrait revenir à une personnalité latino-américaine. Et, qui sait, peut-être enfin à une femme.


En décembre 2026 sera désigné·e le ou la future secrétaire générale de l’Organisation des Nations unies (ONU). L’occasion, pour la première fois, de désigner une femme ? Et de porter à ce poste une personnalité progressiste et proactive, capable de redynamiser une institution qui en a grand besoin ?

La fin du second mandat du Portugais António Guterres à la tête de l’ONU, prévue pour le 31 décembre 2026, ouvre une nouvelle séquence diplomatique majeure pour les Nations unies. Dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine, les tensions sino-américaines, la guerre de Gaza, l’endettement du Sud global, la guerre au Moyen-Orient, le tout sur fond de crise du multilatéralisme, l’élection du prochain ou de la prochaine secrétaire générale apparaît comme un moment décisif pour l’avenir de l’ordre international.

Le poste, souvent décrit comme « le plus impossible au monde », est crucial. Face aux attaques et au désengagement d’États de premier plan comme les États-Unis, qui lui retirent leurs financements et la court-circuitent sans vergogne, l’ONU doit se réinventer. Nommer une nouvelle personne à sa tête en est l’occasion.

Le Conseil de sécurité, toujours maître du jeu

La désignation du ou de la secrétaire générale des Nations unies est régie par l’article 97 de la Charte de 1945, qui prévoit qu’il ou elle « est nommé·e par l’Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité ».

Si, en droit, l’Assemblée générale dispose du pouvoir formel de nomination, en pratique le choix est largement déterminé par le Conseil de sécurité, qui ne transmet qu’un seul nom, par l’intermédiaire d’une résolution. L’Assemblée procède ensuite à la désignation, souvent par acclamation.

Concrètement, les États membres proposent des candidat·es, qui sont auditionné·es par l’Assemblée générale. Le Conseil de sécurité arrête ensuite sa recommandation avant que l’Assemblée procède au vote formel. Mais cette dernière étape n’a qu’une portée symbolique, le choix décisif revenant en amont aux cinq membres permanents du Conseil – États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni – dont le droit de veto confère une influence déterminante.

Depuis les réformes engagées en 2015, la procédure se veut toutefois un peu plus ouverte. Les candidatures sont rendues publiques et les prétendant·es présentent leur vision de l’Organisation lors d’auditions retransmises en direct sur UN Web TV. Ces échanges permettent également un dialogue avec la société civile. L’ensemble des innovations a apporté davantage de transparence à un processus jugé opaque, sans pour autant remettre en cause le rôle central du Conseil de sécurité.

Les prochaines auditions des candidat·es, prévues en décembre 2026, se tiendront devant l’ensemble des États membres réunis en séance informelle de l’Assemblée générale, sous la conduite du président de l’Assemblée. Chaque candidat·e présentera d’abord sa vision de l’avenir de l’Organisation, puis répondra pendant environ deux heures aux questions des représentant·es des États membres.

Enjeux de représentativité géographique et de genre

Cette année, de manière tacite, il est attendu que le ou la future secrétaire générale vienne d’Amérique latine, par esprit de roulement par continent. À noter, par ailleurs qu’il n’y a jamais eu de secrétaire général·e de l’ONU ni russe, ni chinois·e, ni indien·ne, malgré la forte importance géopolitique et démographique de ces grandes puissances.

La pratique veut d’ailleurs qu’un·e secrétaire général·e ne soit pas issu·e d’un des cinq pays membres permanents, afin de préserver son indépendance et son rôle de médiateur ou médiatrice. Cette règle n’est écrite nulle part dans la Charte, mais elle est devenue une convention solidement établie.

La campagne de 2026 se distingue par un enjeu symbolique important : l’ONU n’a jamais été dirigée par une femme depuis sa création en 1945. De nombreux États et organisations plaident désormais pour une alternance de genre et une représentation accrue du Sud global. Cette revendication favorise particulièrement les candidatures latino-américaines, dans la mesure où la rotation géographique informelle semble cette fois devoir bénéficier à l’Amérique latine et aux Caraïbes, une région du monde qui n’est pas représentée par un siège permanent au Conseil de sécurité, mais qui a déjà fourni par le passé un secrétaire général de l’ONU : le Péruvien Javier Pérez de Cuéllar, de 1982 à 1991.

Quatre principales candidatures dominent actuellement les discussions diplomatiques, sur les six officiellement présentées.

Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et ex-haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, apparaît comme l’une des figures les mieux placées dans la compétition.

À côté d’elle, Rebeca Grynspan, actuelle secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) et ancienne vice-présidente du Costa Rica, défend une ligne plus technocratique centrée sur les réformes institutionnelles et le développement.

Quant à Rafael Grossi, diplomate argentin et directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), il insiste davantage sur la crédibilité stratégique de l’ONU et sur la nécessité d’une réforme budgétaire profonde.

Enfin, l’ancien président sénégalais Macky Sall met, lui, en avant une vision davantage tournée vers la représentation du Sud. Il insiste notamment sur le continent africain, actuellement peuplé de 1,5 milliard d’habitants, chiffre qui pourrait atteindre 2,5 milliards en 2050. Macky Sall plaide aussi en faveur d’une amélioration de l’efficacité opérationnelle des agences onusiennes.

Des auditions et débats entre les candidat·es ont commencé dès juin 2026. Les divergences politiques exprimées reflètent les fractures actuelles du système international. Grossi adopte une posture plus réaliste et sécuritaire, privilégiant la réforme administrative et la restauration de l’autorité diplomatique de l’organisation. Grynspan se présente comme une médiatrice pragmatique, attentive aux enjeux économiques et à la gouvernance mondiale. Macky Sall insiste sur la souveraineté des États africains et critique implicitement la domination occidentale dans les institutions multilatérales.

Michelle Bachelet, quant à elle, défend fortement les questions de droits humains, de justice sociale, d’égalité de genre et de prévention des conflits. Elle porte une vision progressiste et humaniste du multilatéralisme, fondée sur la protection des populations civiles et la coopération internationale face aux crises climatiques et sociales.

Le profil solide mais clivant de Michelle Bachelet

Sa candidature demeure toutefois politiquement sensible. Son passage au Haut-Commissariat aux droits de l’homme lui a valu des critiques contradictoires. Certains gouvernements occidentaux lui reprochent sa prudence face à la Chine, tandis que les milieux conservateurs états-uniens dénoncent ses positions sur les droits et libertés.

Le retrait du soutien officiel du Chili à sa candidature, après l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite José Antonio Kast en mars 2026, illustre la polarisation idéologique entourant sa candidature. Malgré cela, Bachelet conserve l’appui du Brésil de Lula et du Mexique de Claudia Scheinbaum ainsi qu’un important réseau diplomatique dans les milieux progressistes internationaux.

Alors que l’ONU traverse une profonde crise de légitimité et d’efficacité, aggravée par un déficit budgétaire handicapant, Michelle Bachelet apparaît comme la candidate la plus prometteuse. Son expérience est très solide : deux fois présidente du Chili, ancienne ministre de la défense, directrice exécutive d’ONU Femmes puis haute-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, elle possède à la fois une connaissance fine des institutions onusiennes et une expérience concrète du pouvoir exécutif.

Surtout, elle incarne une conception du multilatéralisme qui refuse de dissocier paix, développement et droits humains. À l’heure où les logiques de puissance unilatérales fragilisent le droit international, son profil semble le plus à même de redonner une cohérence politique et morale à l’ONU, si cruciale aujourd’hui.

Michelle Bachelet a, qui plus est, été une opposante courageuse à la dictature chilienne. Arrêtée en janvier 1975 avec sa mère par la direction nationale du renseignement (DINA), la police politique de la dictature militaire de Pinochet (1973-1990), elle a été incarcérée et torturée avant de partir en exil, une expérience qui a profondément marqué son engagement ultérieur. Bachelet est dotée d’une connaissance approfondie du système onusien et peut se prévaloir d’un bilan positif et concret en matière de défense des droits humains, de l’égalité entre femmes et hommes, du multilatéralisme démocratique et du développement durable.

Ainsi, en 2011, elle a lancé à ONU Femmes un agenda mondial pour mettre fin aux violences contre les femmes, avec des résultats concrets, par exemple au Cambodge – protection juridique des femmes contre les attaques à l’acide – ou encore en Zambie – création de safe spaces dans les écoles. En outre, elle a promu l’égalité économique des femmes, par exemple au Sénégal, permettant l’attribution pour la première fois de licences de pêche à des femmes.

Une campagne à l’image des tensions internationales

Au-delà de la procédure officielle, la désignation du ou de la secrétaire générale donne lieu à une intense activité diplomatique informelle. Les négociations se déroulent dans les couloirs du siège des Nations unies à New York, lors d’entretiens bilatéraux entre délégations, de consultations discrètes entre les membres permanents du Conseil de sécurité ou encore de rencontres organisées en marge des sessions de l’Assemblée générale.

Cette « diplomatie de couloir » (corridor diplomacy) constitue une dimension essentielle du processus.

Enfin, cette élection intervient dans un contexte de remise en cause de l’idéal du multilatéralisme. La montée des puissances émergentes, le renforcement des BRICS, les rivalités sino-américaines, et les contestations croissantes de la gouvernance internationale onusienne, court-circuitée par le G7, le G20, l’Otan, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et d’autres structures concurrentes, comme le Forum économique de Davos, conduisent de nombreux États à rechercher un ou une secrétaire générale capable de réaffirmer le rôle des Nations unies comme principal forum universel de dialogue et de négociation collective.

Plus encore que lors des précédentes élections, la personnalité du ou de la future titulaire, son aptitude à dialoguer avec des dirigeant·es aux orientations politiques très différentes et sa capacité à restaurer la confiance entre les grandes puissances seront probablement des critères déterminants.

Compte tenu des évolutions récentes de la société, en particulier en matière de représentation des femmes, le temps paraît venu de nommer enfin une secrétaire générale à la tête de l’ONU, une personnalité humaniste, progressiste et charismatique, une personne capable de lancer des initiatives inédites, des idées originales et des propositions innovantes de résolutions de conflits.

The Conversation

Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. À la tête de l’ONU, l’heure d’une femme a-t-elle enfin sonné ? – https://theconversation.com/a-la-tete-de-lonu-lheure-dune-femme-a-t-elle-enfin-sonne-288666

Les métiers de la transition écologique restent encore peu attractifs, avec de bas salaires et de mauvaises conditions de travail

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Moncel, Economiste ingénieure de recherche au Céreq, Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq)

La qualité des emplois liés aux activités utiles pour la transition écologique pose question. Que ce soit pour les jeunes débutants ou les actifs en reconversion, s’engager dans ces emplois est-il alors un bon choix ?


L’impréparation pour affronter les récents épisodes caniculaires en France a révélé le manque d’anticipation pour adapter la société française au changement climatique. Un autre impensé : anticiper les transformations du travail liées à la bifurcation écologique.

En 2024, le secrétariat général à la Planification écologique publie un document présentant la stratégie emplois et compétences dans le cadre du plan France nation verte. Les enjeux sont de taille : sur une création nette d’emploi à horizon 2030 estimée à 150 000 emplois, les reconfigurations des secteurs d’activité conduiraient à la destruction de 250 000 emplois et à la création de 400 000 emplois.

Les besoins en formation concerneraient environ trois millions de personnes dans les secteurs désignés comme prioritaires : agriculture, bâtiment, industrie, énergie ou transports. Du côté des recruteurs, les besoins sont liés à l’adaptation de méthodes de travail et de compétences dans les secteurs et métiers les plus émetteurs de gaz à effet de serre. L’introduction de nouvelles normes environnementales modifie les pratiques professionnelles qui, de facto, demande des ajustements dans les façons de faire.

Alors, dans quelle mesure ces transformations nécessaires sont-elles connues, reconnues et valorisées par les employeurs et les salariés ?

Plusieurs travaux de recherche que nous menons avec le centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) apportent des réponses à cette question.

Bas salaires et mauvaises conditions d’emploi

Au regard de ces projections d’emploi issues d’exercices de prospective mis à mal par le récent backslash écologique, il convient de considérer d’abord les emplois déjà existants, contribuant à prendre en compte les enjeux environnementaux.

Ces emplois dits « verts » sont peu nombreux – 1,4 % de la population en emploi ; certains sont identifiés comme étant des métiers en tension de mauvaise qualité en raison de bas salaires et de mauvaises conditions d’emploi et de salaire. C’est le cas notamment de certains ouvriers du bâtiment et travaux publics (BTP).

L’autre partie des emplois liés à la transition écologique restent des emplois qualifiés et stables, mais n’en sont pas moins pénalisés financièrement. À ces inégalités en matière de qualité d’emploi s’ajoutent des conditions d’exercice du travail souvent plus difficiles, les emplois de l’économie verte étant plus exposés aux différents facteurs de pénibilité que sont les contraintes physiques, un environnement agressif ou encore des rythmes de travail atypiques

Part des ouvriers deux fois plus élevée

Dans une deuxième approche, nous avons observé comment les nouvelles générations entrent dans ces emplois nécessaires à la transformation écologique.

Les travaux menés à partir des enquêtes Génération du Céreq mettent en évidence la place restreinte des métiers liés à la transition écologique dans l’insertion des jeunes. Au sein de ces emplois, la part des ouvriers est deux fois plus élevée que pour l’ensemble des jeunes de la même génération en emploi.

L’enquête Emploi (2023) indique que 18 % des personnes exerçant un métier vert dans l’ensemble de la population occupent un poste de cadre. Cette proportion est nettement plus élevée chez les jeunes sortis du système éducatif : selon l’enquête Génération 2017, 33 % de ceux qui occupent un emploi vert en 2020 sont cadres. Champs : * en emploi en 2023 – ** en emploi en 2020.
Céreq, Fourni par l’auteur

Étant plus diplômés que leurs aînés sur le marché du travail, les débutants ont accès pour un tiers d’entre eux à des emplois de cadre dans les métiers verts. Si les sortants d’une formation à l’environnement connaissent en apparence des trajectoires favorisées, ce bonus ne fonctionne pas de façon systématique.

Les étudiants sortants de formations environnementales ne sont pas privilégiés dans l’accès aux métiers dits verts. Les conditions d’insertion des diplômés de niveau bac + 5 de ces filières sont même moins favorables que celles des diplômés de même niveau issus d’autres filières. Deux tiers d’entre eux connaissent un accès rapide à l’emploi stable, contre seulement une petite moitié des sortants des filières dites « développement durable ».

Choix éthique

L’attractivité des formations au développement durable résulte principalement d’un choix éthique. La mobilisation croissante d’une partie de la population étudiante autour des enjeux environnementaux se reflète également dans les prises de parole et les appels des étudiants de grandes écoles comme Agro ParisTech, HEC, Polytechnique ou encore Sciences Po Paris.

Elle ne constitue pour autant pas une tendance dominante. Plus encore pour cette élite estudiantine, se mettre en conformité avec les représentations dominantes d’un « bon emploi » peut entrer en conflit avec un engagement affirmé au sujet de l’écologie.

Au regard des critères habituels de la qualité de l’emploi, travailler pour la transition écologique ne signifierait pas s’insérer dans des emplois de qualité. Sur des dimensions plus subjectives, travailler en tenant compte des enjeux environnementaux apparaît porteur de plus de sens et parfois d’enrichissement des tâches au travail.

Marchandisation des activités de recyclage

La dimension éthique du travail est-elle suffisante pour contribuer à une transition écologique juste ?

C’est ce que d’autres travaux de recherche sont allés questionner dans le secteur, ancien mais porteur, du réemploi et recyclage, remis au goût du jour avec le développement des ressourceries. Pionnière pour innover dans le domaine de l’écologie si l’on pense par exemple aux premières activités des chiffonniers d’Emmaüs, les structures d’insertion de l’économie sociale et solidaire se distinguent par leur volonté de préserver les ressources en créant des emplois, alliant ainsi finalité sociale et écologique.

Dans ces entreprises, les emplois sont de faible qualité et mal rémunérés. Plus encore, la tendance est à la dégradation du travail dans un contexte de marchandisation croissante des activités de recyclage à travers la mise en place de filières de responsabilité des producteurs (filières REP).




À lire aussi :
Recyclage : les entreprises sociales et solidaires face à un marché de plus en plus concurrentiel


Les acteurs historiques du réemploi sont relégués en position de sous-traitance sur les segments les moins rentables et les plus coûteux en main-d’œuvre.

Ce glissement pour les organisations de l’économie sociale et solidaire est synonyme de dévalorisation du travail : intensification, pénibilité et perte de sens sont vécus par les salariés de ces structures. Cette tendance s’inscrit dans le cadre d’une économie circulaire étroitement liée au paradigme de la croissance verte, le nouveau régime de croissance analysé par Hélène Tordjman en 2022. Sous couvert d’assimiler les enjeux écologiques, il reproduit finalement des mécanismes capitalistes contraires à une réelle bifurcation écologique et sociale.

Valoriser le travail pour accélerer la transition

Alors que les acteurs institutionnels de l’emploi et de la formation se mobilisent pour accélérer la prise en compte des enjeux environnementaux dans les politiques de formation, la transition écologique des emplois dépend avant tout d’une planification en faveur d’une véritable bifurcation écologique, et d’une réelle valorisation du travail humain.

Au regard de la place du travail dans nos vies, faire de nécessité vertu pour travailler mieux à un monde plus habitable, est sans aucun doute la meilleure piste pour rendre la transition écologique désirable.

The Conversation

Nathalie Moncel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les métiers de la transition écologique restent encore peu attractifs, avec de bas salaires et de mauvaises conditions de travail – https://theconversation.com/les-metiers-de-la-transition-ecologique-restent-encore-peu-attractifs-avec-de-bas-salaires-et-de-mauvaises-conditions-de-travail-284103

Histoire du colonialisme en Afrique : l’archéologie offre une perspective plus approfondie

Source: The Conversation – in French – By Timothy Clack, Chingiz Gutseriev Fellow, University of Oxford

Le colonialisme a été un élément central de l’histoire à travers le monde, prenant des formes différentes au fil du temps et selon les lieux. Après tout, chaque fois que des peuples se sont déplacés d’un endroit à un autre, ils ont colonisé des territoires ainsi que d’autres peuples ou formes de vie.

En Afrique, le colonialisme a surtout été étudié comme un phénomène imposé de l’extérieur, notamment par les puissances européennes aux XIXe et XXe siècles. Un numéro spécial récent de la revue Azania a cherché à remédier à cela. Des chercheurs ont abordé le sujet sous un angle jusqu’ici négligé : l’archéologie et l’histoire du colonialisme depuis l’Afrique.

Nous avons introduit ce numéro de la revue par un essai qui revient sur les concepts fondamentaux, passe en revue la littérature existante et présente de nouvelles études de cas.

Nous constatons, par exemple, que le colonialisme a une histoire profonde et complexe. Il a pris des formes et des degrés très différents. Ceux-ci vont de l’expansion, du commerce, des échanges et du partage des pratiques culturelles à la colonisation, la domination, l’exploitation, le contrôle et l’impérialisme.

Ces évolutions se sont déroulées dans des contextes très variés. Elles ont marqué la Mésopotamie, l’Égypte antique, la Phénicie, la Grèce et la Rome antiques ainsi que la Chine. On les retrouve aussi dans plusieurs régions des Amériques, notamment chez les Incas et les Aztèques, ainsi que chez les Européens, en particulier après 1492.

Des facteurs mondiaux et locaux ont façonné différentes formes de pouvoir, d’assujettissement, de consommation, d’extraction, d’exploitation et d’échanges culturels.

Cette prise de conscience soulève des questions importantes. En voici quelques-unes :

  • à quoi ressemble la justice historique ?

  • quels épisodes sont retenus et lesquels sont oubliés ?

  • quelles victimes sont ignorées ou indemnisées ?

  • quels colonisateurs doivent en assumer les conséquences ?

Le colonialisme venu de l’extérieur

Au XIXe et au XXe siècles, pendant ce qu’on appelle la « ruée vers l’Afrique », sept pays européens ont colonisé la quasi-totalité du continent. Les traces laissées par la Belgique, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Portugal et l’Espagne ont été nombreuses et variées. Parmi celles-ci, on peut citer :

  • le tracé des frontières nationales

  • des infrastructures destinées à l’extraction (telles que des mégaports, des chemins de fer et des routes)

  • l’administration (telle que des gouvernements bicaméraux, des tribunaux et des églises)

  • la défense (structures et installations militaires).

Le colonialisme européen a même façonné la manière dont la plupart d’entre nous percevons le monde à travers les instruments utilisés pour cartographier le temps et l’espace.

Auparavant, une grande partie de l’Afrique était colonisée par les l’Empire ottoman et les empires arabes. Oman, par exemple, a colonisé la côte swahilie aux XVIIIe et XIXe siècles, sur un territoire s’étendant de certaines régions de Somalie jusqu’à Madagascar.

Les régions d’Afrique qui avaient auparavant été sous domination islamique ont, quant à elles, vécu le colonialisme européen différemment. Cela a eu des répercussions à long terme sur l’éducation, la santé et la croissance économique.

Pris dans leur ensemble, ces héritages ont, au fil du temps, donné naissance à des principes organisateurs globaux pour imaginer l’Afrique.

Mais cette formulation fait abstraction de l’autonomie des Africains et des processus politiques. On oublie souvent, par exemple, que les Almoravides, une dynastie venue au pouvoir dans le sud du Maroc au XIe siècle, exerçaient un contrôle sur des territoires européens. Les Africains ont eux aussi été des colonisateurs.

Le colonialisme de l’intérieur

L’Afrique a également connu divers épisodes coloniaux provenant de l’intérieur. On peut citer, par exemple, des empires tels que l’Égypte et le Kouch en Afrique du Nord, ainsi que le Dahomey et le Songhaï en Afrique de l’Ouest.

Les dirigeants de ces empires cherchaient à annexer des territoires, à établir des colonies, à assujettir d’autres peuples, à contrôler les ressources et à imposer des lois et des coutumes. Les traces archéologiques de ces phénomènes se manifestent de diverses manières. Elles comprennent notamment l’apparition de nouveaux types d’habitats, des changements dans la culture matérielle et l’adoption de nouvelles langues et religions, en particulier l’islam et le christianisme.

La résistance au colonialisme est également visible dans les sources historiques et s’est exprimée de multiples façons. Elle a notamment pris la forme d’insurrections, de manifestations et de propagande, mais aussi de mythes, d’art, de musique, de littérature et de non-coopération.

Au XIXe siècle, Shaka, par exemple, a transformé une petite chefferie zouloue d’Afrique australe en un État agressif et prospère qui a absorbé les groupes voisins. L’expansion zouloue a eu pour répercussion le Mfecane. Ce processus a permis à divers dirigeants d’établir leurs propres entités politiques.

Soshangane, par exemple, était un général ndwandwe vaincu par Shaka qui a fondé l’État de Gaza dans l’actuel Mozambique. Celui-ci regroupait à la fois des Shona et des Tsonga.

Un autre exemple nous vient des Mursi du sud-ouest de l’Éthiopie. Ceux-ci ont entrepris plusieurs migrations à grande échelle au cours des 200 à 300 dernières années. Ce mouvement est devenu partie intégrante de leur identité collective. Ils ont déplacé, assimilé et dominé d’autres populations. Les traces matérielles qu’ils ont laissées ont fait l’objet de recherches archéologiques.
ces études ont permis d’interpréter leurs activités, mais elles remettent également en question leurs histoires orales.

Échanges culturels et innovation

Le colonialisme est un processus qui produit des changements. Il crée des contacts entre cultures, des relations entre colonisateurs et colonisés, ainsi que des échanges matériels qui favorisent l’innovation.

Les processus coloniaux ont une influence multidirectionnelle. Le colonialisme européen, par exemple, a façonné la manière dont les Européens ont interagi avec le reste du monde. En retour, il a contribué à la construction du monde occidental.

Les idées et les biens circulaient vers les centres métropolitains européens autant qu’à partir de ceux-ci. À certains égards, la Grande-Bretagne a été façonnée par ses contacts avec, par exemple, l’Afrique, l’Australasie et l’Amérique du Nord, tout autant que ces régions ont été des créations coloniales.

Le colonialisme engendre souvent des victimes et des oppresseurs. Mais il est aussi une question de consommation, d’innovation et d’échanges.

L’archéologie offre un moyen utile d’étudier le colonialisme, car celui-ci laisse des traces matérielles et immatérielles que cette discipline est en mesure d’interpréter.

Il est nécessaire d’approfondir les travaux sur les processus et la nature du colonialisme en Afrique. Cela permettra d’établir des comparaisons, de mieux comprendre ce phénomène et de corriger une vision biaisée de l’histoire mondiale. Une compréhension plus approfondie du colonialisme, y compris du néocolonialisme, pourrait également éclairer les débats sur son héritage, ainsi que sur la décolonisation et la restitution.

The Conversation

Timothy Clack bénéficie de subventions de recherche accordées par le Conseil de la recherche en arts et sciences humaines (AHRC), la British Academy, l’Institut britannique d’Afrique de l’Est (BIEA), le Fonds Christensen, l’Institut McDonald pour la recherche archéologique, le Conseil de la recherche sur l’environnement naturel (NERC), l’Institut royal d’anthropologie et l’Université d’Oxford.

Shadreck Chirikure bénéficie d’un financement de la British Academy, de l’UKRI, de l’université d’Oxford, de l’université du Cap, de la Fondation nationale de recherche d’Afrique du Sud et de la Royal Society.

– ref. Histoire du colonialisme en Afrique : l’archéologie offre une perspective plus approfondie – https://theconversation.com/histoire-du-colonialisme-en-afrique-larcheologie-offre-une-perspective-plus-approfondie-289646

Le dilemme de Trump : mettre fin à la guerre contre l’Iran pour satisfaire les Américains, au risque de mécontenter sa base évangélique

Source: The Conversation – in French – By André Gagné, Full Professor, Department of Theological Studies, Concordia University

La guerre menée par les États-Unis contre l’Iran devient rapidement l’une des plus impopulaires de l’histoire des États-Unis. Début mars 2026, lorsque le conflit éclate, 46 % des Américains s’y opposent, selon l’agrégateur de sondages Nate Silver. Aujourd’hui, cette proportion atteint 57 %.

Dans ce contexte, le président américain Donald Trump cherche de toute urgence des soutiens à son effort de guerre. Un groupe en particulier se distingue par son appui constant à ses opérations militaires : les sionistes chrétiens.

Parmi ses soutiens les plus fervents figurent les participants à la récente conférence annuelle de Christians United for Israel (CUFI), tenue à Washington.

Dirigée par le pasteur John Hagee, connu pour ses prises de position incendiaires, la CUFI s’est imposée comme l’un des groupes de pression les plus puissants au sein du Parti républicain. Forte de dix millions de membres, elle constitue l’une des bases de soutien les plus fidèles de Donald Trump, notamment pour ses efforts militaires.

La récente conférence de la CUFI a réuni des milliers de partisans fervents d’un rapprochement étroit entre les États-Unis et Israël, ainsi que l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis. Lors de la soirée consacrée à l’honneur d’Israël, Hagee ouvre la conférence par une déclaration particulièrement virulente au sujet du régime iranien :

La question est de savoir si un régime qui soutient le terrorisme et menace Israël doit être autorisé à exister… Israël a le droit d’empêcher qu’une épée nucléaire ne soit placée au-dessus du cou du peuple juif.

L’enjeu de la Palestine

Le projet de doctorat de mon co-auteur, Jason Piché, porte sur le sionisme chrétien, le dispensationalisme et leur influence sur la politique étrangère des États-Unis. Le dispensationalisme divise l’histoire en différentes périodes, considérées comme autant d’étapes établies par Dieu pour régir et organiser le cours des affaires humaines. Il constitue à la fois une méthode d’interprétation de la Bible et une grille de lecture de l’histoire biblique.

Mon livre, Ces évangéliques derrière Trump : Hégémonie, démonologie et fin du monde, s’intéresse, quant à lui, au rôle des évangéliques américains dans la vie politique des États-Unis.

Des organisations chrétiennes comme la CUFI ont pour vocation première de soutenir Israël avec ferveur. Mais le sionisme chrétien joue déjà un rôle important au sein de certains courants du protestantisme américain à la fin du XIXe siècle, et son influence ne cesse de croître après la création de l’État d’Israël en 1948.

Le sionisme chrétien se développe parallèlement, au milieu du XIXe siècle, à une doctrine théologique appelée le prémillénarisme dispensationaliste.

Une photo en noir et blanc d’un homme aux cheveux gris hirsutes
John Nelson Darby en 1840 à Genève.
(Palais Eynard à Genève)

Lors d’une tournée aux États-Unis, le théologien et bibliste John Nelson Darby contribue à populariser l’idée selon laquelle Dieu divise l’histoire du monde en sept dispensations, soit sept périodes historiques distinctes. Selon Darby, la dernière de ces périodes prévoit le retour de Jésus-Christ sur terre et le début de son règne millénaire.

Darby estime que les Juifs jouent un rôle déterminant dans cette dernière période. Selon lui, le retour du Christ ne peut avoir lieu que si les Juifs reprennent possession de leur terre ancestrale en Palestine et y construisent un Troisième Temple.

Les sionistes chrétiens et les dispensationalistes deviennent ainsi de fervents défenseurs de l’État d’Israël, convaincus que sa survie et sa sécurité sont essentielles à l’accomplissement du plan de Dieu tel qu’ils le comprennent. Ils soutiennent, par conséquent, les opérations militaires conjointes entre Israël et les États-Unis contre l’Iran et estiment que les États-Unis doivent prendre des mesures pour favoriser les intérêts israéliens dans la région.




À lire aussi :
Lorsque la guerre prend des allures de prophétie : comment les récits apocalyptiques américains façonnent la guerre contre l’Iran


Sionisme chrétien et politique étrangère des États-Unis

Trump a récemment annoncé la reprise des négociations avec la République islamique d’Iran, une initiative qui entraîne un certain répit dans les hostilités entre les deux pays. Mais le président américain affirme désormais que les États-Unis ne négocient qu’à moitié avec Téhéran.

Pour ses partisans sionistes chrétiens, ces négociations représentent pourtant une menace existentielle pour Israël et, par ricochet, pour les intérêts américains. Lors de la récente soirée de la CUFI consacrée à Israël, le pasteur influent Russell Johnson fait part de ses inquiétudes devant une foule qui lui répond par une ovation retentissante :

C’est pourquoi je dois dire à nos dirigeants politiques : allez jusqu’au bout !… Israël ne devrait pas être empêché d’éliminer définitivement une menace existentielle simplement parce que des diplomates veulent une cérémonie et que des politiciens veulent faire les manchettes. Si vous voulez que l’Amérique soit forte et libre, l’Amérique doit rester l’amie d’Israël.

Pour les partisans les plus fidèles de Trump, la guerre que les États-Unis et Israël mènent contre l’Iran constitue une lutte existentielle, à la fois politique et militaire, mais aussi profondément spirituelle.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Ils estiment que les États-Unis et Israël doivent neutraliser l’Iran afin de garantir la sécurité d’Israël à long terme. À leurs yeux, de telles actions renforcent non seulement Israël et consolident sa place dans le cadre dispensationaliste de la fin des temps, mais elles servent également les intérêts des États-Unis. Ils considèrent en effet qu’elles s’inscrivent dans la promesse de Genèse 12,3, où il est dit que Dieu bénira ceux qui soutiennent le peuple avec lequel il a conclu son alliance.

Le dilemme de Trump

Trump se trouve dans une position délicate. Avec un taux d’approbation qui ne dépasse que 38 %, mettre fin à la guerre risque de décevoir ses partisans les plus fervents, tandis que la poursuivre pourrait l’éloigner davantage encore de la majorité des Américains qui désapprouvent le conflit.

Son approche, qui oscille entre des frappes aériennes aux effets limités, des menaces aux conséquences potentiellement catastrophiques et des négociations de paix infructueuses, risque de ne satisfaire aucun de ses principaux électeurs.

Une chose est certaine : s’il décide d’intensifier la guerre, les sionistes chrétiens seront au premier rang de ceux qui le soutiendront.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Le dilemme de Trump : mettre fin à la guerre contre l’Iran pour satisfaire les Américains, au risque de mécontenter sa base évangélique – https://theconversation.com/le-dilemme-de-trump-mettre-fin-a-la-guerre-contre-liran-pour-satisfaire-les-americains-au-risque-de-mecontenter-sa-base-evangelique-289549

Voici pourquoi les chauffeurs de taxi développent rarement la maladie d’Alzheimer

Source: The Conversation – in French – By Hatim Sharif, Professor of Civil and Environmental Engineering, The University of Texas at San Antonio

Les chauffeurs de taxi et d’ambulance sont moins susceptibles que les travailleurs de presque tous les autres secteurs de développer la maladie d’Alzheimer. C’est ce qu’a révélé, de manière surprenante, une étude menée en 2024 qui a examiné les certificats de décès de près de 9 millions de personnes aux États-Unis.


Ces conclusions m’ont interpellé, car ces deux métiers reposent sur la même chose que mon propre travail : les cartes.

J’ai passé plus de deux décennies à scruter des cartes. Pas des cartes papier accrochées au mur, mais des cartes numériques comportant plusieurs couches : des limites de zones inondables superposées à des secteurs de recensement, des points chauds d’accidents de la route reportés en fonction de la géométrie routière, et des relevés satellitaires des précipitations superposés aux bassins hydrographiques.

Une grande partie de mon travail en tant qu’ingénieur civil et environnemental s’effectue à l’aide de SIG – c’est-à-dire des systèmes d’information géographique. Les ingénieurs comme moi gardent à l’esprit plusieurs relations spatiales à la fois, en déterminant la position relative des éléments les uns par rapport aux autres à différentes échelles, allant d’un pâté de maisons à un bassin versant entier.

J’ai toujours cru que le raisonnement spatial à travers les couches cartographiques relevait purement du domaine professionnel. Mais cette étude sur les chauffeurs de taxi et les ambulanciers m’a amené à me demander si tout ce travail mental pouvait avoir des effets bénéfiques sur le cerveau.

Le cerveau des chauffeurs de taxi

Sur les 9 millions de certificats de décès de janvier 2020 à décembre 2022 examinés par les chercheurs, les chauffeurs de taxi et d’ambulance présentaient le risque le plus faible de mourir de la maladie d’Alzheimer parmi 443 professions. Après avoir tenu compte de l’âge, du sexe, de la race, de l’origine ethnique et du niveau d’éducation, environ 1 chauffeur de taxi ou d’ambulance sur 100 est décédé de la maladie d’Alzheimer, comparativement à 1 personne sur 60 dans l’ensemble de la population.

Cette tendance ne s’étendait pas aux autres emplois de conducteur. Les chercheurs ont conclu que la clé pour réduire le risque d’Alzheimer ne résidait pas dans la conduite en soi, mais dans la navigation continue en temps réel : le travail constant consistant à se situer dans l’espace, à suivre une destination et à mettre à jour une carte mentale à mesure que les conditions changent. Les conducteurs dont le travail reposait sur des itinéraires fixes ou prédéterminés, comme les chauffeurs d’autobus et les pilotes d’avion, ne semblaient pas bénéficier d’un avantage similaire.




À lire aussi :
Indicateurs précoces de la démence : 5 changements de comportement à surveiller après 50 ans


Les chercheurs estiment que le lien entre un travail faisant largement appel à la navigation et un risque moindre de développer la maladie d’Alzheimer est lié à l’hippocampe, une partie du cerveau qui régit la mémoire et la navigation spatiale. C’est l’une des premières régions cérébrales touchées par la maladie d’Alzheimer : les troubles de l’orientation et de la navigation spatiale comptent parmi les premiers signes de la maladie, apparaissant parfois avant même une perte de mémoire manifeste.

Dans une étude marquante menée en 2000, des neuroscientifiques ont comparé les cerveaux de chauffeurs de taxi londoniens titulaires d’un permis à ceux de personnes qui ne conduisaient pas de taxi. Leurs résultats ont fourni la première preuve, grâce à l’imagerie structurelle, que certaines régions du cerveau adulte peuvent subir des changements mesurables sous l’effet d’une sollicitation continue liée à l’orientation. Pour obtenir leur permis, les chauffeurs de taxi londoniens doivent mémoriser plus de 25 000 rues dans un rayon de près de dix kilomètres autour de Charing Cross, un défi connu sous le nom de « The Knowledge » qui prend de trois à quatre ans.

Pouvez-vous mémoriser 25 000 rues et savoir comment vous y repérer ?

Les chercheurs ont découvert que les chauffeurs de taxi londoniens présentaient un volume nettement plus important de matière grise dans l’hippocampe postérieur, une région du cerveau associée au stockage de cartes spatiales à grande échelle. Ce volume évoluait par ailleurs en fonction de l’expérience : plus une personne conduisait depuis longtemps, plus cette partie du cerveau était volumineuse. Ce changement résultait de la pratique et n’était pas héréditaire. Bien que les personnes douées pour l’orientation puissent être attirées par ce genre d’emploi, le travail lui-même a bel et bien un impact sur le cerveau.

Ensemble, ces deux études présentent un argument cohérent : un travail qui sollicite intensément l’hippocampe peut le remodeler, et ce remodelage pourrait offrir une protection contre l’une des maladies liées au vieillissement les plus redoutées.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Le rôle des spécialistes de la cartographie

Les cartographes, les urbanistes et les analystes géospatiaux consacrent leurs journées de travail à un raisonnement spatial soutenu. Un spécialiste des systèmes d’information géographique peut, par exemple, utiliser un ordinateur pour superposer des données démographiques sur des cartes d’exposition aux inondations afin d’identifier les populations à risque, ou analyser des images satellites pour cartographier la couverture du sol après un feu de forêt. Les chercheurs jonglent simultanément avec plusieurs couches de données, systèmes de coordonnées et échelles.

Le raisonnement spatial à travers un écran sollicite-t-il l’hippocampe de la même manière que le fait de se déplacer dans une vraie ville ?

Alors qu’un chauffeur de taxi s’oriente depuis l’intérieur de la scène, au niveau de la rue, les chercheurs en SIG visualisent l’espace d’en haut sous forme de carte – ce que les spécialistes des sciences cognitives appellent le raisonnement allocentrique. Mais ces deux perspectives se recoupent dans le cerveau : l’hippocampe construit également des cartes à partir de points de vue extérieurs, et non seulement à partir de la position du navigateur lui-même.




À lire aussi :
Soins aux personnes vivant avec une démence : repenser le rôle de la musique


Les recherches sur les cartes cognitives mènent à la même conclusion que l’étude sur les chauffeurs de taxi. En 2023, des chercheurs ont appliqué un modèle d’apprentissage automatique à plus de 22 500 personnes issues d’un ensemble de données national et ont pu prédire, avec une précision de 84 %, quels codes postaux présentaient des taux plus élevés de la maladie d’Alzheimer en se basant sur la complexité de l’environnement. Les personnes vivant dans des environnements spatialement complexes – c’est-à-dire ceux qui obligent à créer activement des cartes, comme les réseaux routiers denses comportant de nombreux carrefours, divers points d’intérêt et repères, ainsi que de multiples options d’itinéraires – étaient moins susceptibles de développer la maladie d’Alzheimer.

Une étude de suivi a établi un lien entre la complexité géospatiale de l’environnement et un volume plus important dans les régions du cerveau responsables de la navigation spatiale. Les chercheurs ont émis l’hypothèse que la création régulière de cartes cognitives fait travailler les circuits mêmes que la maladie d’Alzheimer attaque en premier. Le fait de solliciter de façon répétée les systèmes cognitifs impliqués dans la navigation spatiale pourrait contribuer à retarder l’apparition des symptômes de la maladie.

Cependant, ces deux études portent sur le lieu de résidence des personnes, et non sur leur travail. Il reste à vérifier si le raisonnement spatial sur un écran fait travailler les mêmes circuits que la navigation urbaine dans la vie réelle.

Protéger votre cerveau

Les implications quant à savoir si un raisonnement spatial soutenu protège le cerveau vont bien au-delà des cartographes et des chauffeurs de taxi. Des études ont maintes fois mis en évidence un lien entre les professions exigeant une grande complexité mentale et un ralentissement du déclin cognitif ainsi qu’un risque moindre de démence, même après avoir tenu compte du niveau d’éducation.

Les recherches sur la réserve cognitive – la capacité du cerveau à continuer de fonctionner malgré la maladie – peuvent aider à expliquer pourquoi deux personnes présentant un fardeau de maladie similaire peuvent afficher des niveaux de déficience cognitive nettement différents. Si la réflexion spatiale exigeante protège le cerveau, alors la manière dont les sociétés conçoivent la scolarité, la formation professionnelle et la retraite devient une question de santé cérébrale.

Le raisonnement spatial peut s’entraîner, et les possibilités de formation sont déjà très répandues. Des cours sur les SIG et la télédétection sont offerts dans le cadre de programmes de géographie, d’ingénierie, de santé publique et de sciences de l’environnement partout dans le monde.

Si la pratique régulière du raisonnement spatial peut aider le cerveau à renforcer les circuits que la maladie d’Alzheimer attaque en premier, son intérêt va bien au-delà des compétences techniques qu’elle permet d’acquérir.

La Conversation Canada

Hatim Sharif ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Voici pourquoi les chauffeurs de taxi développent rarement la maladie d’Alzheimer – https://theconversation.com/voici-pourquoi-les-chauffeurs-de-taxi-developpent-rarement-la-maladie-dalzheimer-289576

SLA : l’exposition professionnelle aux pesticides pourrait accroître le risque de maladie du motoneurone

Source: The Conversation – in French – By Rachel Tan, Associate Professor in Neuroscience, The Brain and Mind Centre, University of Sydney

L’exposition aux pesticides semble liée à un risque accru de développer une SLA, mais des interrogations persistent. Huntstock/Getty

Une nouvelle étude suggère que l’exposition aux pesticides pourrait augmenter le risque de sclérose latérale amyotrophique, ou SLA. Cependant, ces travaux ne permettent pas de déterminer dans quelle mesure cette exposition contribuerait à l’apparition de la maladie, notamment en regard d’autres facteurs potentiels.


Recevoir un diagnostic de sclérose latérale amyotrophique (SLA) – une affection également connue dans le monde anglophone sous le nom de « maladie de Lou Gehrig », et en France sous celui de « maladie de Charcot » – est dévastateur.

En effet, cette maladie, qui constitue la forme la plus fréquente de maladie du motoneurone est une affection neurodégénérative invalidante d’évolution rapide : la survie moyenne n’est que de deux à trois ans après le diagnostic (il n’existe pas pour l’heure de traitement curatif pour la grande majorité des cas de SLA, même si les premiers essais d’un traitement ciblant une anomalie impliquée dans les formes génétiques de la maladie suggèrent qu’il pourrait ralentir leur progression, NdT).

Le plus souvent diagnostiquée entre 40 ans et 70 ans, la SLA altère la capacité à parler, à déglutir (et donc à manger) ainsi qu’à respirer. Actuellement, les causes de la maladie demeurent mal comprises.

Une nouvelle étude révèle que l’exposition professionnelle aux pesticides peut accroître de 61 à 71 % le risque de développer une SLA. Ce travail est une méta-analyse, autrement dit les résultats de huit autres études – qui n’évaluent toutefois pas toutes le risque de la même manière. Voici pourquoi ces conclusions doivent être interprétées avec prudence.

Ce que l’on sait des causes la SLA

Les hommes sont plus fréquemment touchés par la SLA que les femmes : chez eux, le risque de développer la maladie est accru d’environ 20 %.

Chez plus de 90 % des patients, la maladie survient de façon sporadique : la grande majorité d’entre eux ne présente ni antécédent familial connu ni cause génétique identifiée.

Les 10 % de cas restants sont dits familiaux, c’est-à-dire que la personne est porteuse d’un variant génétique connu ou qu’il existe dans sa famille des antécédents de SLA.

On comprend encore mal ce qui déclenche exactement les formes sporadiques comme familiales de la maladie, même s’il est probable que cette dernière résulte d’une interaction entre gènes et environnement.

Depuis quelques décennies, les chercheurs se demandent si l’exposition aux pesticides pourrait constituer un facteur déclenchant.

Si diverses études ont effectivement mis en évidence des associations entre exposition aux pesticides et risque accru de SLA, aucune relation de causalité n’a toutefois encore été établie.

Qu’apportent ces nouveaux travaux ?

Les auteurs de cette nouvelle étude ont effectué une revue systématique des articles publiés sur le sujet dans la littérature scientifique entre 1990 et 2025, puis ont réalisé une méta-analyse (une analyse statistique de résultats déjà publiés, NdT) sur les données de huit études distinctes : cinq menées aux États-Unis, une au Canada et en France, une en Italie et la dernière en Australie.

Leur objectif était de répondre à une question simple mais importante : le fait d’avoir été exposé, à un moment ou à un autre, à des pesticides dans le cadre de son travail augmente-t-il le risque de développer une SLA ?

D’après les résultats obtenus, la réponse est oui.

Globalement, les personnes ayant été exposées, ne serait-ce qu’une fois, à des pesticides (fongicides, herbicides ou insecticides) sur leur lieu de travail présentaient un risque de SLA accru de 61 % par rapport à des personnes non exposées.

Selon ces travaux, le lien entre exposition aux pesticides et risque de SLA apparaît plus marqué chez les hommes que chez les femmes. Cependant, les données sont trop limitées pour déterminer si cet écart traduit une véritable différence biologique ou résulte de lacunes dans la mesure de l’exposition chez les femmes.

Le risque s’est aussi avéré légèrement plus élevé lors d’une exposition à des pesticides de type herbicide, cette dernière étant associée à une hausse de 71 % du risque de développer une SLA.

Une augmentation de 61 à 71 % ne représente qu’un petit nombre de cas supplémentaires annuels, car, en Australie, la SLA touche environ 8 personnes sur 100 000 (en Europe, l’incidence annuelle de la SLA varie de 1,11 pour 100 000 personnes à 5,55 pour 100 000 habitants ; en France, les données épidémiologiques sont encore limitées, mais selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, 2,5 nouveaux cas pour 100 000 habitants seraient diagnostiqués chaque année, NdT). Toutefois, il faut souligner que les chiffres ne rendent pas compte du caractère invalidant et dévastateur de cette maladie, que ce soit pour les individus qu’elle frappe ou pour leur entourage.

Rappelons qu’il n’existe à ce jour aucun traitement curatif.

Les limites de ces travaux

En réanalysant 1 734 cas de SLA issus de huit études différentes, ces nouveaux travaux ont permis d’analyser davantage de données qu’aucune autre étude isolée.

Mais un tel regroupement introduit inévitablement des hétérogénéités, car chaque étude a été conduite indépendamment, selon des méthodes variables. Les différences qui en résultent sont difficiles à contrôler.

Ainsi, plusieurs des études retenues ont mis en évidence un lien entre la survenue d’une SLA et d’autres facteurs de risque distincts, comme les traumatismes crâniens ou l’exposition à d’autres types de substances toxiques. Or, la méta-analyse n’a pas pu dissocier complètement ces facteurs de l’exposition aux pesticides. Impossible, dès lors, de dire précisément dans quelle mesure l’exposition aux pesticides a contribué à l’apparition ultérieure de la maladie (ni si d’autres facteurs y ont également concouru, ni, là aussi, dans quelle mesure).

L’une des études portait par ailleurs sur des vétérans exposés à l’agent orange, un herbicide employé comme arme par les États-Unis d’Amérique au cours de la guerre du Vietnam. Ce type d’exposition diffère probablement beaucoup des expositions professionnelles aux pesticides rencontrées aujourd’hui. Or, ces nouveaux travaux n’ont pas analysé ces résultats séparément.

La plupart des études incluses étaient de type « déclaratif », autrement dit elles reposaient sur des expositions rapportées par les participants eux-mêmes. Ces derniers devaient se remémorer les pesticides auxquels ils avaient vraisemblablement été exposés au cours de leur vie, et en estimer les quantités. Or, ce type d’étude tendait à révéler un lien plus fort entre pesticides et SLA que les études dans lesquelles l’exposition avait été mesurée de façon indépendante.

Comme le soulignent les auteurs des travaux eux-mêmes, un biais de mémorisation pourrait être entré en ligne de compte : les personnes déjà atteintes de SLA, ou qui soupçonnent un lien entre les pesticides et la maladie, sont en effet susceptibles de se souvenir plus aisément que les autres d’une exposition aux pesticides et de la déclarer.

Que retenir de cette nouvelle étude ?

Globalement, ces résultats renforcent l’hypothèse selon laquelle l’exposition professionnelle aux pesticides augmente le risque de développer une SLA.

Ils soulignent aussi la nécessité de mettre en œuvre des recherches plus rigoureuses afin d’identifier les mécanismes qui mènent à la maladie. Il s’agit notamment de déterminer quelles substances chimiques ou quels constituants des pesticides pourraient être en cause. Autre question importante : le risque dépend-il de la dose ? Autrement dit, une exposition prolongée, ou à des doses plus élevées, accroît-elle le risque ?

Enfin, on considère aujourd’hui que le risque de développer une SLA résulte vraisemblablement d’une combinaison de différents facteurs, génétiques comme environnementaux. La manière dont les expositions à ces facteurs s’accumulent et interagissent au fil de l’existence pourrait jouer un rôle dans la maladie. On peut imaginer, par exemple, que le risque soit augmenté chez des personnes qui auraient manipulé quotidiennement des pesticides, et qui auraient également été exposées à d’autres substances toxiques (ou qui auraient subi un traumatisme crânien grave, qui présenteraient une prédisposition génétique, etc.).

Ce modèle de développement de la maladie est dit « en plusieurs étapes » (multistep) ; il n’est pas possible, à ce jour, d’établir avec précision un profil de risque individuel.

On l’aura compris, le paysage de la SLA est encore mouvant. Pour que les autorités puissent faire évoluer la réglementation en matière de seuils d’exposition et que les employeurs puissent mettre en place des stratégies de réduction des risques efficaces afin de mieux protéger les travailleurs, il sera nécessaire d’approfondir encore les connaissances.

The Conversation

Rachel Tan a reçu des subventions de la part de FightMND et du ministère de la Santé de Nouvelle-Galles du Sud.

– ref. SLA : l’exposition professionnelle aux pesticides pourrait accroître le risque de maladie du motoneurone – https://theconversation.com/sla-lexposition-professionnelle-aux-pesticides-pourrait-accroitre-le-risque-de-maladie-du-motoneurone-289730

SLA : l’exposition professionnelle aux pesticides pourrait accroître le risque de maladie des motoneurones

Source: The Conversation – in French – By Rachel Tan, Associate Professor in Neuroscience, The Brain and Mind Centre, University of Sydney

L’exposition aux pesticides semble liée à un risque accru de développer une SLA, mais des interrogations persistent. Huntstock/Getty

Une nouvelle étude suggère que l’exposition aux pesticides pourrait augmenter le risque de sclérose latérale amyotrophique, ou SLA. Cependant, ces travaux ne permettent pas de déterminer dans quelle mesure cette exposition contribuerait à l’apparition de la maladie, notamment en regard d’autres facteurs potentiels.


Recevoir un diagnostic de sclérose latérale amyotrophique (SLA) – une affection également connue dans le monde anglophone sous le nom de « maladie de Lou Gehrig », et en France sous celui de « maladie de Charcot » – est dévastateur.

En effet, cette maladie, qui constitue la forme la plus fréquente de maladie du motoneurone est une affection neurodégénérative invalidante d’évolution rapide : la survie moyenne n’est que de deux à trois ans après le diagnostic (il n’existe pas pour l’heure de traitement curatif pour la grande majorité des cas de SLA, même si les premiers essais d’un traitement ciblant une anomalie impliquée dans les formes génétiques de la maladie suggèrent qu’il pourrait ralentir leur progression, NdT).

Le plus souvent diagnostiquée entre 40 ans et 70 ans, la SLA altère la capacité à parler, à déglutir (et donc à manger) ainsi qu’à respirer. Actuellement, les causes de la maladie demeurent mal comprises.

Une nouvelle étude révèle que l’exposition professionnelle aux pesticides peut accroître de 61 à 71 % le risque de développer une SLA. Ce travail est une méta-analyse, autrement dit les résultats de huit autres études – qui n’évaluent toutefois pas toutes le risque de la même manière. Voici pourquoi ces conclusions doivent être interprétées avec prudence.

Ce que l’on sait des causes la SLA

Les hommes sont plus fréquemment touchés par la SLA que les femmes : chez eux, le risque de développer la maladie est accru d’environ 20 %.

Chez plus de 90 % des patients, la maladie survient de façon sporadique : la grande majorité d’entre eux ne présente ni antécédent familial connu ni cause génétique identifiée.

Les 10 % de cas restants sont dits familiaux, c’est-à-dire que la personne est porteuse d’un variant génétique connu ou qu’il existe dans sa famille des antécédents de SLA.

On comprend encore mal ce qui déclenche exactement les formes sporadiques comme familiales de la maladie, même s’il est probable que cette dernière résulte d’une interaction entre gènes et environnement.

Depuis quelques décennies, les chercheurs se demandent si l’exposition aux pesticides pourrait constituer un facteur déclenchant.

Si diverses études ont effectivement mis en évidence des associations entre exposition aux pesticides et risque accru de SLA, aucune relation de causalité n’a toutefois encore été établie.

Qu’apportent ces nouveaux travaux ?

Les auteurs de cette nouvelle étude ont effectué une revue systématique des articles publiés sur le sujet dans la littérature scientifique entre 1990 et 2025, puis ont réalisé une méta-analyse (une analyse statistique de résultats déjà publiés, NdT) sur les données de huit études distinctes : cinq menées aux États-Unis, une au Canada et en France, une en Italie et la dernière en Australie.

Leur objectif était de répondre à une question simple mais importante : le fait d’avoir été exposé, à un moment ou à un autre, à des pesticides dans le cadre de son travail augmente-t-il le risque de développer une SLA ?

D’après les résultats obtenus, la réponse est oui.

Globalement, les personnes ayant été exposées, ne serait-ce qu’une fois, à des pesticides (fongicides, herbicides ou insecticides) sur leur lieu de travail présentaient un risque de SLA accru de 61 % par rapport à des personnes non exposées.

Selon ces travaux, le lien entre exposition aux pesticides et risque de SLA apparaît plus marqué chez les hommes que chez les femmes. Cependant, les données sont trop limitées pour déterminer si cet écart traduit une véritable différence biologique ou résulte de lacunes dans la mesure de l’exposition chez les femmes.

Le risque s’est aussi avéré légèrement plus élevé lors d’une exposition à des pesticides de type herbicide, cette dernière étant associée à une hausse de 71 % du risque de développer une SLA.

Une augmentation de 61 à 71 % ne représente qu’un petit nombre de cas supplémentaires annuels, car, en Australie, la SLA touche environ 8 personnes sur 100 000 (en Europe, l’incidence annuelle de la SLA varie de 1,11 pour 100 000 personnes à 5,55 pour 100 000 habitants ; en France, les données épidémiologiques sont encore limitées, mais selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, 2,5 nouveaux cas pour 100 000 habitants seraient diagnostiqués chaque année, NdT). Toutefois, il faut souligner que les chiffres ne rendent pas compte du caractère invalidant et dévastateur de cette maladie, que ce soit pour les individus qu’elle frappe ou pour leur entourage.

Rappelons qu’il n’existe à ce jour aucun traitement curatif.

Les limites de ces travaux

En réanalysant 1 734 cas de SLA issus de huit études différentes, ces nouveaux travaux ont permis d’analyser davantage de données qu’aucune autre étude isolée.

Mais un tel regroupement introduit inévitablement des hétérogénéités, car chaque étude a été conduite indépendamment, selon des méthodes variables. Les différences qui en résultent sont difficiles à contrôler.

Ainsi, plusieurs des études retenues ont mis en évidence un lien entre la survenue d’une SLA et d’autres facteurs de risque distincts, comme les traumatismes crâniens ou l’exposition à d’autres types de substances toxiques. Or, la méta-analyse n’a pas pu dissocier complètement ces facteurs de l’exposition aux pesticides. Impossible, dès lors, de dire précisément dans quelle mesure l’exposition aux pesticides a contribué à l’apparition ultérieure de la maladie (ni si d’autres facteurs y ont également concouru, ni, là aussi, dans quelle mesure).

L’une des études portait par ailleurs sur des vétérans exposés à l’agent orange, un herbicide employé comme arme par les États-Unis d’Amérique au cours de la guerre du Vietnam. Ce type d’exposition diffère probablement beaucoup des expositions professionnelles aux pesticides rencontrées aujourd’hui. Or, ces nouveaux travaux n’ont pas analysé ces résultats séparément.

La plupart des études incluses étaient de type « déclaratif », autrement dit elles reposaient sur des expositions rapportées par les participants eux-mêmes. Ces derniers devaient se remémorer les pesticides auxquels ils avaient vraisemblablement été exposés au cours de leur vie, et en estimer les quantités. Or, ce type d’étude tendait à révéler un lien plus fort entre pesticides et SLA que les études dans lesquelles l’exposition avait été mesurée de façon indépendante.

Comme le soulignent les auteurs des travaux eux-mêmes, un biais de mémorisation pourrait être entré en ligne de compte : les personnes déjà atteintes de SLA, ou qui soupçonnent un lien entre les pesticides et la maladie, sont en effet susceptibles de se souvenir plus aisément que les autres d’une exposition aux pesticides et de la déclarer.

Que retenir de cette nouvelle étude ?

Globalement, ces résultats renforcent l’hypothèse selon laquelle l’exposition professionnelle aux pesticides augmente le risque de développer une SLA.

Ils soulignent aussi la nécessité de mettre en œuvre des recherches plus rigoureuses afin d’identifier les mécanismes qui mènent à la maladie. Il s’agit notamment de déterminer quelles substances chimiques ou quels constituants des pesticides pourraient être en cause. Autre question importante : le risque dépend-il de la dose ? Autrement dit, une exposition prolongée, ou à des doses plus élevées, accroît-elle le risque ?

Enfin, on considère aujourd’hui que le risque de développer une SLA résulte vraisemblablement d’une combinaison de différents facteurs, génétiques comme environnementaux. La manière dont les expositions à ces facteurs s’accumulent et interagissent au fil de l’existence pourrait jouer un rôle dans la maladie. On peut imaginer, par exemple, que le risque soit augmenté chez des personnes qui auraient manipulé quotidiennement des pesticides, et qui auraient également été exposées à d’autres substances toxiques (ou qui auraient subi un traumatisme crânien grave, qui présenteraient une prédisposition génétique, etc.).

Ce modèle de développement de la maladie est dit « en plusieurs étapes » (multistep) ; il n’est pas possible, à ce jour, d’établir avec précision un profil de risque individuel.

On l’aura compris, le paysage de la SLA est encore mouvant. Pour que les autorités puissent faire évoluer la réglementation en matière de seuils d’exposition et que les employeurs puissent mettre en place des stratégies de réduction des risques efficaces afin de mieux protéger les travailleurs, il sera nécessaire d’approfondir encore les connaissances.

The Conversation

Rachel Tan a reçu des subventions de la part de FightMND et du ministère de la Santé de Nouvelle-Galles du Sud.

– ref. SLA : l’exposition professionnelle aux pesticides pourrait accroître le risque de maladie des motoneurones – https://theconversation.com/sla-lexposition-professionnelle-aux-pesticides-pourrait-accroitre-le-risque-de-maladie-des-motoneurones-289730

À l’ère des canicules, l’avenir du télétravail passe-t-il par des espaces de coworking pour échapper aux passoires thermiques ?

Source: The Conversation – in French – By Gerhard Krauss, Maître de conférences de sociologie, Université Rennes 2


L’ESSENTIEL

  • La succession d’épisodes caniculaires depuis le mois de mai 2026 a de nouveau braqué les projecteurs sur le télétravail. Ces derniers mois pourtant, plusieurs chefs d’entreprise avaient souhaité réduire la voilure dans ce domaine.

  • La dimension durable du changement climatique nécessite une vraie réflexion sur les conditions de travail en période de chaleur extrême. Les espaces de coworking doivent être intégrés à cette réflexion.

  • Ces espaces pourraient être repensés, en offrant notamment des espaces plus frais et une implantation dans tous les territoires.


Au moment où la France subit les conséquences du dérèglement climatique avec des canicules à répétition, et cinq ans après l’accord relatif à la mise en œuvre du télétravail dans la fonction publique, la question d’une nouvelle organisation du travail, et en particulier du télétravail, se pose avec acuité.

Les deux crises que nous avons vécues au cours de la décennie 2020, la crise sanitaire et la crise caniculaire, l’une épisodique et l’autre appelée à se répéter désormais, ont révélé un dénominateur commun. Elles ont mis en évidence la nécessité de repenser les conditions de travail : mobilités, horaires et cadres
– dans l’entreprise, en extérieur, en télétravail.

Or, face à ces phénomènes extrêmes, on ne semble encore pouvoir répondre qu’avec des solutions d’immédiateté, voire avec des injonctions ou conseils, parfois pour le moins dérisoires : baisser les stores, boire davantage d’eau, utiliser des bureaux moins exposés au soleil, commander des ventilateurs en urgence, etc.

Un climat qui n’existe plus

Ces réponses sont révélatrices d’une société qui « a été pensée pour un climat qui n’existe plus ». Adopter une politique proactive dans l’organisation du travail exigerait, au contraire, une anticipation aux répercussions multiples et interdépendantes, service public et secteur privé compris.

Dans cette perspective d’anticipation, le télétravail est naturellement concerné. Lors des canicules cet été, sous la menace des risques climatiques pour la santé, certaines entreprises ont facilité le télétravail des personnels effectuant des tâches « télétravaillables ».




À lire aussi :
Et si on apprenait à télétravailler plutôt que d’y renoncer


D’autres employeurs disposant de locaux climatisés se voyaient paradoxalement confrontés à un afflux soudain de leurs salariés sur leur site (parmi eux beaucoup de jeunes salariés habitants dans de petits appartements) – une difficulté inattendue pour des entreprises ayant réduit leurs surfaces de bureaux après la crise Covid-19 en misant sur le télétravail et des flex offices (autrement dit un nombre de postes de travail disponibles sur site inférieur au nombre de salariés). Autant de réactions ponctuelles, non coordonnées, révélant une absence de stratégie.

La naissance du télétravail

Rappelons que le télétravail issu de l’économie du numérique se développait lentement avant la crise sanitaire Covid-19 dans un élan en lien avec un nouveau rapport au travail, exprimant par exemple une aspiration à se consacrer davantage à une vie de famille ou à cultiver du temps pour soi.

Le télétravail était à ce titre un jalon important d’une évolution sociétale. Sa traduction en pratiques de travail nouvelles dépassait la définition légale du télétravail proprement dit (travail salarié effectué à distance en dehors des locaux physiques de l’employeur). Il concernait aussi des catégories de travailleurs indépendants (non salariés) – des startuppers, des freelances ou des « nomades » du numérique – dont les relations de travail avec d’autres professionnels s’appuyaient sur des communications électroniques à distance.

Un groupe cible pour les tiers-lieux expérimentant de nouvelles réponses aux défis posés par les mutations de la société.

Ces espaces offraient la possibilité de :

  • sortir de l’isolement du « bureau à la maison »,

  • mieux séparer ou concilier sphère de travail et sphère privée,

  • fréquenter d’autres individus dans des situations similaires,

  • ou encore bénéficier d’un cadre propice aux sociabilités.

Autant de mutations pouvant devenir positivement décisives à l’avenir pour moderniser et assurer la productivité des entreprises.

Impacts sur la productivité du travail

Le rôle positif du télétravail s’était déjà avéré lors de la crise Covid-19 quand les entreprises habituées au télétravail s’en sortaient mieux, avec une productivité plus élevée. Cela aurait dû également fonctionner lors des dernières canicules, avec des entreprises continuant très majoritairement à accorder une place importante au télétravail de leurs cadres.

Mais le facteur « bouilloire thermique » bouscula ce scénario. Le télétravail sortit fragilisé en raison des logements rendus inhabitables en temps de canicule et impropres à y exercer le télétravail.

Afin de ne pas renoncer à une productivité sensible aux pics de chaleur, l’adaptation du télétravail aux conséquences du réchauffement climatique semble donc s’imposer. Selon une étude de l’OCDE, les chaleurs extrêmes sont responsables d’une réduction de la productivité : dix jours au-dessus de 35 °C réduisent la productivité des entreprises d’environ 0,3 %.

En attendant de voir le parc immobilier adapté aux canicules : où donc alors télétravailler si ce n’est pas chez soi ?

Indispensables espaces de « coworking » ?

Autrement dit, dans ce contexte, le télétravail ne pourrait-il pas se « téléporter » à l’avenir dans un tiers-lieu qui ne sera plus le tiers-lieu d’origine « alternatif et expérimental » (le gouvernement ayant par ailleurs arrêté récemment son dispositif de soutien) ? L’avenir de ces espaces pourrait ressembler bel et bien à un espace de coworking (ECW) stricto sensu. Soit un lieu climatisé, clairement identifié, accessible et inclusif, offrant des conditions de sécurité et santé conformes au Code du travail et aux réglementations en vigueur.

La répartition géographique existante de ces espaces en France a émergé au cours des deux dernières décennies de façon relativement désordonnée sur tout le territoire. Les ECW se sont multipliés grâce au soutien public et grâce à divers financements, sans pour autant éviter des disparités régionales et une concentration relative de ces équipements dans les zones les plus densément peuplées.

France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2021.

Si certains ECW situés dans des centres urbains affirment avoir des locaux climatisés, ils ne sont cependant pas toujours en mesure de pouvoir garantir des conditions de travail à température agréable. Ainsi, choisir le bon ECW avec ce critère de température à Paris et en Île-de-France n’est pas évident. Cela s’avère encore plus difficile ailleurs, hors Hexagone et dans des endroits éloignés, où les ECW sont rares, et souvent surchauffés en période caniculaire. Cela touche même des endroits réputés pour leur climat rude et froid.

L’exemple d’un espace de coworking à Brest, où un patron a dû mettre l’ensemble des équipes du bâtiment en télétravail pendant la canicule (les températures extrêmes n’y permettant pas de travailler convenablement), est parlant à cet égard.

Des mentalités à changer rapidement

Outre l’équipement en climatisation, les mentalités des dirigeants d’entreprise par rapport aux lieux d’exercice possibles du télétravail doivent évoluer également, pour pouvoir développer le télétravail dans les espaces de coworking. Selon une étude, les DRH et les dirigeants d’entreprise n’acceptent guère l’idée que le télétravail puisse s’exercer en dehors du domicile principal du salarié (une large majorité – 82 % d’eux – n’autorisant le télétravail qu’au domicile principal).

Ces conditions réunies, l’ensemble des ECW existants pourrait servir de base à un maillage des lieux identifiés pour le télétravail, connecté à l’évolution générale de notre économie, et plus précisément celle du numérique, et correspondant à l’évolution sociétale citée plus haut.

Le public et le privé pourraient être amenés à travailler ensemble pour structurer et organiser ces équipements, non seulement adaptés aux canicules à venir, mais encore pour pérenniser le télétravail en l’organisant dans une nouvelle géographie urbaine où l’espace de coworking se substituerait au home office à domicile, à portée de main de tous, même ceux habitant dans des lieux éloignés. Le réchauffement climatique dans ce domaine comme dans tous les autres est une question de politique publique, on n’imagine pas la voir disparaître l’hiver prochain.


Pour en savoir plus, vous retrouverez en suivant ce lien une conférence sur la révolution du coworking, organisée à l’Université Rennes 2, en 2024.

The Conversation

Gerhard Krauss a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

– ref. À l’ère des canicules, l’avenir du télétravail passe-t-il par des espaces de coworking pour échapper aux passoires thermiques ? – https://theconversation.com/a-lere-des-canicules-lavenir-du-teletravail-passe-t-il-par-des-espaces-de-coworking-pour-echapper-aux-passoires-thermiques-289310

« Minutieuse » : un compliment qui peut enfermer les femmes dans des rôles subalternes

Source: The Conversation – France (in French) – By Samantha Dodson, Assistant Professor, Organizational Behaviour and Human Resources, University of Calgary

À un même type de poste, les femmes et les hommes ne sont pas décrits de la même manière par leur entourage professionnel. Selon une étude, ces différences de langage contribuent à éloigner les femmes des postes de direction. Unsplash

L’analyse de plus de 550 000 recommandations publiées sur LinkedIn révèle un biais persistant : les femmes sont valorisées pour leur précision, les hommes pour leur vision stratégique. Un écart de vocabulaire qui peut avoir des conséquences bien réelles sur les carrières.


Depuis que les femmes ont intégré massivement le marché du travail moderne, les métiers de support – c’est-à-dire ceux qui consistent à aider d’autres personnes à accomplir leur travail, comme les postes d’assistants – sont occupés majoritairement par des femmes. Les postes plus élevés dans la hiérarchie qu’elles soutiennent – par exemple ceux de dirigeants, d’avocats ou de chirurgiens –– sont, pour leur part, restés majoritairement occupés par des hommes.

Les femmes continuent par ailleurs de se heurter à des obstacles pour accéder aux postes de direction dotés d’un véritable pouvoir de décision. Au Canada, seules 21 % des plus grandes entreprises cotées en Bourse sont dirigées par une femme. À l’inverse, 92 % des assistants et assistantes de direction sont des femmes.

Même lorsqu’hommes et femmes occupent un même type de poste, les recherches montrent de manière constante que les femmes sont moins susceptibles de se voir confier des missions susceptibles de favoriser leur promotion, d’avoir des responsabilités très visibles qui attirent l’attention de la hiérarchie et d’être récompensées. À l’inverse, elles se voient plus souvent attribuer des tâches administratives ou ce que les chercheurs appellent les « corvées de bureau » (office housework) : un travail indispensable au bon fonctionnement de l’organisation, mais qui débouche rarement sur une augmentation ou une promotion.

Un stéréotype caché à la vue de tous

Dans une étude récente, menée avec Rachael D. Goodwin, Cheryl J. Wakslak, Kristina A. Diekmann et Jesse Graham, nous nous sommes intéressés aux attentes stéréotypées concernant la manière dont les hommes et les femmes réfléchissent. Nous avons testé ces représentations au cours de six expériences.

En étudiant la concentration des hommes dans les postes de pouvoir et des femmes dans les fonctions subalternes, nous avons mis en évidence un phénomène intéressant.

Les fonctions de support consistent souvent à mettre en place des processus efficaces et à porter une grande attention aux détails. Les postes de direction, eux, impliquent davantage de définir des valeurs, d’élaborer des stratégies et de fixer une vision. Les femmes occupent plus fréquemment le premier type de fonctions, qui mobilise ce que nous appelons un « mode de pensée concret ». Les hommes sont davantage présents dans des postes exigeant une réflexion d’ensemble, ou « abstraite ». Ces deux modes de pensée sont tout aussi précieux l’un que l’autre, mais ils sont généralement associés à des types de travail différents.

Nous avons constaté que les personnes interrogées partagent largement trois croyances liées à la pensée concrète et abstraite : les femmes seraient plus attentives aux détails et plus précises que les hommes ; elles auraient une vision moins globale des problèmes ; et elles seraient moins visionnaires.

Ces croyances sont apparues spontanément lors de notre première expérience, puis ont été confirmées explicitement par les participants dans deux études de suivi. Nous avons également constaté que les femmes adhéraient davantage à ces stéréotypes que les hommes et que ces représentations se retrouvaient dans 48 métiers et secteurs d’activité différents.

Ce que révèle LinkedIn

Ces stéréotypes ont des conséquences bien réelles et peuvent contribuer à expliquer pourquoi les femmes sont surreprésentées dans les fonctions administratives.

Dans l’une de nos expériences, nous avons analysé près de 550 000 recommandations publiées sur LinkedIn, couvrant un large éventail de secteurs et de métiers. Les relations professionnelles décrivaient plus souvent les femmes comme étant « minutieuses et précises » tandis qu’elles qualifiaient davantage les hommes de « visionnaires » ou « dotés d’une vision à long terme ».

Or, les recherches montrent que les recommandations publiées sur LinkedIn peuvent influencer les décisions de recrutement. Le vocabulaire employé dans ces recommandations n’est donc pas anodin.

Prenons l’exemple de deux chefs de projet ayant reçu des recommandations positives sur LinkedIn (les prénoms ont été modifiés pour préserver leur anonymat) :

« John est un atout pour toutes les équipes qu’il rejoint. Il cherche constamment à transformer les idées en actions, insuffle de la créativité à chaque étape et élabore des stratégies d’innovation. Il apporte une réelle valeur ajoutée grâce à sa capacité à avoir une vision d’ensemble et à formuler des recommandations qui améliorent l’efficacité et réduisent les coûts. »

« Jill est une personne très minutieuse, motivée et analytique. Elle exécute chaque tâche ou projet qui lui est confié dans les délais. Elle excelle dans l’organisation et la gestion de plusieurs dossiers à la fois. Donnez-lui un objectif, et vous pouvez compter sur elle pour obtenir des résultats dépassant les attentes. »

Les deux recommandations sont élogieuses. Mais John est présenté comme quelqu’un qui génère des idées et donne une direction, tandis que Jill apparaît avant tout comme une personne qui met efficacement ces idées en œuvre. Si un recruteur perçoit John comme un profil stratégique, capable de se projeter dans l’avenir, il sera plus enclin à le considérer comme un futur dirigeant. À l’inverse, si Jill est avant tout décrite comme une personne minutieuse et attentive aux détails, cela peut accroître ses chances d’être recrutée pour des fonctions administratives, tout en freinant son accès à des postes de direction.

Un cercle vicieux… qu’il est possible de briser

Lors de notre dernière expérience, nous avons constaté que les stéréotypes de genre augmentaient la probabilité que les femmes se voient confier, en plus de leur charge de travail habituelle, des tâches ingrates offrant peu de perspectives de promotion, comme le classement de documents ou la relecture de textes. Ce mécanisme entretient les rôles de genre et les inégalités au sein des organisations.

Les stéréotypes liés aux métiers et à la répartition genrée des tâches se renforcent mutuellement, créant un cercle vicieux difficile à briser de l’intérieur. Pour y mettre fin, les managers et les organisations doivent mettre en œuvre, de manière volontaire, des pratiques et des politiques garantissant une répartition plus équitable des responsabilités, afin que les femmes ne soient plus écartées des possibilités d’avancement.

Notre étude met en évidence deux pistes d’action pour les managers. La première consiste à répartir plus équitablement les tâches peu valorisées et très opérationnelles. La prise de notes en réunion, l’organisation des anniversaires ou la collecte des commandes de déjeuner reviennent encore trop souvent aux femmes. Mettre en place un système de rotation permet d’éviter qu’une même personne soit systématiquement cantonnée à des tâches qui ne contribuent pas à son évolution de carrière.

La seconde consiste à mieux valoriser le sens du détail dans les postes de direction. Des offres d’emploi et des descriptions de fonction qui présentent cette qualité comme une compétence de leadership pourraient encourager davantage de femmes à postuler à des postes à responsabilités et augmenter leurs chances d’y être sérieusement considérées.

The Conversation

Samantha Dodson a reçu des financements du Social Sciences and Humanities Research Council (SSHRC).

– ref. « Minutieuse » : un compliment qui peut enfermer les femmes dans des rôles subalternes – https://theconversation.com/minutieuse-un-compliment-qui-peut-enfermer-les-femmes-dans-des-roles-subalternes-288023

De nombreuses espèces d’abeilles renferment de minuscules particules magnétiques, suggérant l’existence d’une boussole interne

Source: The Conversation – France in French (2) – By Laura Russo, Assistant Professor of Ecology and Evolutionary Biology, University of Tennessee

Les scientifiques ignorent encore comment les insectes utilisent leur sens magnétique pour s’orienter. Laura Russo

Les abeilles sociales, les espèces solitaires, celles qui nichent dans le sol ou dans des cavités : toutes ou presque présentent des traces de magnétisme. Cette découverte remet en cause les idées reçues sur l’origine de la magnétoréception chez les insectes.


Un nombre étonnamment élevé d’espèces d’abeilles – 74 des 96 espèces testées – présentent des propriétés magnétiques, selon une étude que mes collègues et moi avons récemment publiée dans la revue Science Advances.

Certains animaux sont capables d’utiliser des composés magnétiques à base de fer, comme la magnétite, pour détecter le champ magnétique terrestre et s’orienter grâce à lui. Cette capacité est appelée magnétoréception. Dans notre étude, nous avons considéré le magnétisme observé chez les insectes testés comme un indicateur permettant d’identifier les espèces susceptibles de posséder cette faculté.

Depuis des décennies, les biologistes savent que les abeilles domestiques sociales, qui nichent dans des cavités, sont capables de magnétoréception. La plupart des chercheurs pensaient que cette sorte de boussole interne était liée à la vie en colonie. Les abeilles domestiques indiquent en effet à leurs congénères l’emplacement des ressources florales grâce à une danse qui renseigne sur la direction à suivre en fonction de la position du soleil et du champ géomagnétique.

Notre étude poursuivait deux objectifs : comparer la présence de matériaux magnétiques chez les espèces d’abeilles vivant en groupe et chez les espèces solitaires, puis retracer l’origine évolutive de la magnétoréception chez les abeilles.

Du magnétisme partout où nous avons regardé

Pour mesurer les réponses magnétiques, nous avons collecté des spécimens appartenant à différentes espèces de la famille des Apidés (Apidae), qui comprend des espèces sociales comme les abeilles domestiques, mais aussi des espèces solitaires. Nous avons réduit en poudre des abeilles mortes et séchées, puis mesuré le magnétisme de cette poudre à l’aide d’un magnétomètre.

À notre surprise, nous avons constaté que la réponse magnétique était forte aussi bien chez les abeilles vivant en groupe que chez les espèces solitaires. Ce résultat nous a conduits à rejeter notre hypothèse initiale, selon laquelle la présence de matériaux magnétiques n’était nécessaire que chez les espèces d’abeilles sociales.

Abeille halicte
La petite abeille halicte sociale, qui niche dans le sol et appartient à la famille des Halictidae, a présenté une forte réponse magnétique.
Laura Russo

Plus surprenant encore, une petite abeille sociale de la famille des Halictidae présentait elle aussi un fort magnétisme. Nous avons alors élargi notre étude à des espèces représentant l’ensemble de l’arbre évolutif des abeilles, en partant de l’hypothèse que l’origine évolutive de ce magnétisme se trouvait peut-être chez des lignées plus anciennes.

Notre étude a également mis en évidence plusieurs tendances concernant l’intensité du magnétisme observé chez les abeilles. Les espèces de grande taille présentaient un magnétisme plus marqué. Les abeilles sociales étaient, en moyenne, plus magnétiques que les espèces solitaires. Enfin, les abeilles qui nichent dans des cavités avaient tendance à être plus magnétiques que celles qui construisent leur nid dans le sol.

Dans l’ensemble, nous avons détecté la présence de matériaux magnétiques dans toutes les familles d’abeilles étudiées : chez les espèces sociales comme chez les espèces solitaires, chez les abeilles nocturnes, ainsi que chez celles qui nichent dans le sol comme chez celles qui vivent au-dessus du sol, dans des cavités ou des ruches. Les insectes d’autres groupes que nous avons examinés à titre de comparaison, notamment des coléoptères, des guêpes et des mouches, présentaient eux aussi du magnétisme.

Nous avons donc dû rejeter une nouvelle fois notre hypothèse. Nos résultats montrent que le magnétisme est probablement apparu avant même l’origine évolutive des abeilles. Nous en concluons qu’il s’agit vraisemblablement d’un caractère ancestral, conservé au cours de l’évolution.

Quelques espèces d’abeilles solitaires, notamment les abeilles à orchidées, ont présenté un magnétisme particulièrement marqué.
Laura Russo

Ce que nous ignorons encore

Notre étude laisse de nombreuses questions en suspens. D’abord, même si nous considérons que le magnétisme constitue un indicateur de la magnétoréception, il est notoirement difficile de le démontrer. Cela nécessite en effet des expériences sur des organismes vivants, retirés de leur environnement naturel.

La magnétoréception est l’un des sens animaux les plus controversés. Il existe de solides preuves que certains organismes sont capables de détecter le champ magnétique terrestre et de s’y orienter. Mais il ne s’agit probablement pas de leur sens principal, même chez les espèces qui possèdent cette capacité. Cette caractéristique rend son étude particulièrement difficile.

Même chez les bourdons, que les biologistes considèrent comme capables de magnétoréception, de nombreuses questions et incertitudes subsistent quant à la manière dont ils utilisent ce sens.

Les scientifiques sont en revanche plus convaincus que les abeilles domestiques sont capables de magnétoréception. Des chercheurs sont même parvenus à les entraîner à distinguer des anomalies locales du champ magnétique. Nous avons donc fait l’hypothèse que les insectes de notre étude présentant un magnétisme plus marqué que celui des abeilles domestiques possèdent eux aussi cette capacité. Mais nous ne pouvons pas le démontrer. De plus, nos travaux n’expliquent ni la fonction de ce magnétisme ni le mécanisme biologique de la magnétoréception.

Enfin, si l’intensité du signal magnétique variait selon les différentes parties du corps, elle n’était jamais limitée à une seule région chez les abeilles que nous avons étudiées. Ce résultat ne soutient donc guère certaines hypothèses sur le fonctionnement de la magnétoréception, notamment celle selon laquelle elle reposerait sur des cryptochromes sensibles à la lumière présents dans les yeux.

The Conversation

Laura Russo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De nombreuses espèces d’abeilles renferment de minuscules particules magnétiques, suggérant l’existence d’une boussole interne – https://theconversation.com/de-nombreuses-especes-dabeilles-renferment-de-minuscules-particules-magnetiques-suggerant-lexistence-dune-boussole-interne-287920