Que nous disent les anciennes voitures du métro de Montréal sur ce que la métropole est devenue ?

Source: The Conversation – in French – By Guillaume Ethier, Professeur en théories de la ville, rapports espace-société, Université du Québec à Montréal (UQAM)

En 60 ans, le métro de Montréal est passé de symbole de la modernité à patrimoine du quotidien. Que révèle notre attachement à ses voitures bleues quant à notre vision de la ville ?


Le 26 décembre 1966, le métro de Montréal entrait dans l’histoire. Quelques mois seulement après son inauguration, et suivant des années de controverses quant à son utilité pour une ville de cette taille, la métropole était paralysée ce jour-là par une importante tempête de neige qui allait révéler tout l’intérêt d’un réseau de transport entièrement souterrain.

Le lendemain, la tempête fait les manchettes, et le Devoir indique en frontispice : « […] il semble que le métro ait connu un surcroît de popularité au cours de la fin de semaine : il fait toujours presque chaud sous terre ! »

Ainsi allait entrer dans l’imaginaire montréalais l’idée qu’il s’agit d’un moyen de transport fiable, moderne, indépendant des tractations de la vie urbaine en surface, et reliant – sans qu’un manteau soit nécessaire – le bureau, les magasins, les divers lieux de divertissement et la maison.


Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connaît de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et – tout particulièrement en cette année électorale – politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, La Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.

Le métro de Montréal aujourd’hui

Le temps a depuis fait son œuvre, et la modernité, cette conception de la ville – née en Europe dans les années 1920 – selon laquelle il faut faire table rase du passé et rationaliser le fonctionnement urbain par la construction de grands projets (tours à logements, autoroutes, parcs industriels, métros, etc.), s’est considérablement essouflée.

Des projets structurants continuent bien sûr d’être érigés, mais jamais de manière aussi unilatérale, et sans tenir compte des réalités locales, comme à l’apogée du modernisme. Mise en branle à Montréal au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, cette idéologie mène notamment à la construction de l’autoroute Ville-Marie et à l’ancienne tour de Radio-Canada, et par conséquent à la destruction du tissu urbain traditionnel pour cause prétendue d’insalubrité.




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Malgré les revers des années 1960, le métro reste une composante importante de l’imaginaire patrimonial de Montréal, et semble ainsi conserver une cote d’amour que peu de projets urbanistiques modernes possèdent. Depuis le retrait des voitures originales MR-63 en 2018, le programme de requalification des voitures mis en place par la Société de Transport de Montréal a permis de sauver plusieurs de ces artéfacts patrimoniaux à travers, notamment, l’œuvre « Seuils » de Michel de Broin, et le projet de pavillon de MR-63. Cette démarche a d’ailleurs montré tout l’intérêt de ces équipements obsolètes pour réfléchir à notre propre rapport au progrès.

De fait, leur réutilisation a soulevé une question qui restait, jusqu’à présent, largement inexplorée en recherche : que pensent les Montréalais et Montréalaises du métro et de ses voitures bleues ? Une étude que nous avons réalisée en partenariat avec l’organisme MR-63, qui compte recycler des voitures de métro dans l’architecture d’un nouveau pavillon culturel à Griffintown, nous a permis de nous interroger sur le rapport complexe que les citoyens entretiennent avec cette icône de la métropole.

Voici quatre constats tirés de cette étude basée sur une recherche en archives (articles de journaux, romans, chansons, guides touristiques, etc.), des entretiens de groupe et un sondage.

Un symbole de l’Âge d’or de la ville, bémols compris

Nos entretiens de groupe montrent que le métro de Montréal est perçu comme un symbole des années 1960 qui porte encore ses valeurs originales (ouverture sur le monde, optimisme) malgré un certain désenchantement par rapport à la foi dans le progrès caractéristique de cet Âge d’or de Montréal.

Rappelons à cet effet que sa construction a coïncidé avec la tenue de l’exposition universelle de 1967, une étape cruciale dans la modernisation de la ville. Les entrevues ont ainsi révélé son association à une certaine nostalgie qui résonne avec la vie intime des gens, leurs souvenirs de jeunesse liés au métro et leur amour pour Montréal.




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Or, cette nostalgie pour une époque de choix audacieux n’est pas naïve : elle s’accompagne d’un regard critique sur les affres d’un développement urbain tous azimuts qui n’a pas donné que de bons coups, comme la multiplication des autoroutes métropolitaines qui date pourtant de la même époque. D’ailleurs, un mégaprojet de l’ampleur du métro de Montréal des années 1960 ne pourrait tout simplement pas être reproduit à notre époque. Le métro est à cet égard perçu comme un symbole d’optimisme, une réussite de l’époque des grands projets.


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Un trait d’union de la vie quotidienne

Peu d’artéfacts patrimoniaux sont autant intégrés à la vie de tous les jours que le métro de Montréal. Ce rôle central peut expliquer la place qu’il occupe dans la culture pour exprimer la quotidienneté, comme dans la chanson Tous les palmiers de Beau dommage, où le métro Beaubien devient la destination finale au terme d’un long voyage.

Le métro occupe donc une place privilégiée pour de nombreux Montréalais et visiteurs en connectant entre eux les différents pôles du tissu urbain : santé, éducation, affaires, commerce, culture et milieux de vie. « C’est ce qui connecte les gens », indique une participante aux groupes de discussion.

Il existe toutefois un côté plus sombre à l’image du métro. Dans de nombreuses œuvres littéraires, le métro évoque la monotonie de la vie moderne, un sentiment relayé par de nombreux Montréalais interviewés, et pour qui l’expérience du métro n’est qu’un intermède entre deux destinations. La mise en valeur des anciennes voitures MR-63, comme dans l’œuvre Seuils de l’artiste québécois Michel de Broin, où il est possible de traverser une série de portes du métro, rappelle bien qu’il s’agit d’un passage obligé de la vie montréalaise, et ce, que ce moment soit apprécié ou non.


Un patrimoine vécu à travers les cinq sens

Les participants aux groupes de discussion associent fortement le métro à un paysage sensoriel fait de sonorités (les trois notes de l’indicatif sonore), d’odeurs (les freins en bois de merisier recouverts d’huile d’arachide), de sensations kinesthésiques (le roulement sur pneumatique) et d’images (le logo du métro) auxquelles les Montréalais et Montréalaises sont attachés.




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Le métro est également décrit comme une expérience, une séquence d’ambiances, plutôt que comme un objet pensé comme un tout univoque. L’impression qu’en ont ses usagers est donc contrastée, même pour une seule personne.

Un espace véritablement « public »

Le métro de Montréal n’échappe pas aux problèmes d’insécurité qui affligent les métros de toutes les métropoles, avec notamment une hausse de 15 % des agressions recensées entre 2023 et 2025.

L’itinérance, l’insalubrité et l’insécurité sont par exemple des thèmes associés à l’image actuelle du métro dans notre sondage en ligne. En groupes de discussion, ces divers problèmes tendent cependant à être nuancés en comparaison avec d’autres métros.

Le métro de Montréal est par ailleurs pensé comme un espace public possédant des attributs matériels pouvant susciter des interactions sociales positives. L’aménagement des véhicules est décrit par plusieurs participants aux groupes de discussion comme des « salons » dans lesquels les interactions sociales peuvent survenir. Divers points de rencontre dans le réseau du métro (comme la pastille à Berri-UQAM) font aussi partie de l’imaginaire de Montréal, sans oublier l’unicité architecturale de chaque station qui en fait des points de repère dans les quartiers qu’ils desservent.

Ce que nous enseigne la voiture MR-63

L’amour des Montréalais et des Montréalaises pour leur métro est donc une affaire complexe, faite de sensations physiques, de souvenirs et d’avis divers. Les anciennes voitures requalifiées rappellent cet imaginaire, mais offrent de plus un pas de recul intéressant par rapport au chemin parcouru depuis 60 ans : ces équipements obsolètes nous renvoient en effet l’image d’une époque où des choix ambitieux ont eu à la fois des effets destructeurs et des bienfaits durables, comme le métro.

Cette distance critique par rapport au passé n’est pas sans rappeler les durs choix collectifs qui restent à faire pour adapter la ville aux changements climatiques, mais tout en s’assurant de protéger ce qui existe déjà et qui mérite d’être conservé. La voiture MR-63, maintenant retraitée, a peut-être plus que jamais des enseignements à nous prodiguer.

La Conversation Canada

Guillaume Ethier a reçu un financement du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC) pour réaliser cette recherche partenariale avec l’organisme MR-63, nommé dans cet article.

Alicia Fortin-St-Gelais a reçu un financement du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC) pour réaliser cette recherche partenariale avec l’organisme MR-63, nommé dans cet article.

ref. Que nous disent les anciennes voitures du métro de Montréal sur ce que la métropole est devenue ? – https://theconversation.com/que-nous-disent-les-anciennes-voitures-du-metro-de-montreal-sur-ce-que-la-metropole-est-devenue-279042

Que sait-on des hantavirus soupçonnés d’être responsables du décès de trois passagers d’un bateau de croisière ?

Source: The Conversation – in French – By Thomas Jeffries, Senior Lecturer in Microbiology, Western Sydney University

Le 3 mai 2026, selon les informations communiquées par l’Organisation mondiale de la santé, trois personnes sont mortes à bord d’un bateau de croisière sur l’océan Atlantique. L’OMS suspecte une épidémie provoquée par un hantavirus, une famille de virus qui peuvent, de manière exceptionnelle, être transmis à l’humain par des rongeurs et provoquer des syndromes pulmonaires et hémorragiques, potentiellement mortels.


Trois personnes sont décédées à la suite d’une épidémie présumée d’hantavirus sur un bateau de croisière au milieu de l’océan Atlantique. Au moins un autre passager est en soins intensifs en Afrique du Sud.

Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux dimanche 03 mai, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé ces décès et indiqué que cette maladie rare à hantavirus avait été confirmée en laboratoire dans un des cas. Les autorités enquêtent actuellement sur cinq autres cas suspects parmi les passagers du MV Hondius.

Alors, qu’est-ce-que la maladie à hantavirus ? Et pourquoi peut-elle se révéler mortelle ?

Au fur et à mesure que l’enquête avance, voici ce que nous savons.

Que sait-on sur les hantavirus ?

Les hantavirus provoquent des syndromes pulmonaires rares mais graves et peuvent aussi entraîner des hémorragies sévères et de la fièvre, sachant qu’une maladie à hantavirus peut être mortelle.

(Ces virus quand ils sont zoonotiques causent chez l’humain deux types de syndromes, indique l’Institut Pasteur : soit une fièvre hémorragique avec syndrome rénal causée principalement par des hantavirus de l’Ancien Monde, soit un syndrome cardiopulmonaire causé essentiellement par des hantavirus du Nouveau Monde. Les deux syndromes peuvent être provoqués par une même espèce virale. C’est une maladie relativement rare dans certains pays – une centaine de cas hospitalisés détectés en moyenne en France annuellement et de l’ordre d’une cinquantaine par an aux États-Unis –, mais plus fréquente dans d’autres – plusieurs centaines à milliers de cas par an en Allemagne et Scandinavie, ndlr.)




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Le virus est transmis par des rongeurs, tels que les souris et les rats, principalement par l’urine et les excréments des animaux infectés.

En général, les hantavirus ne se transmettent pas d’un humain à un autre, sauf dans de rares cas.

On estime qu’il y a chaque année, dans le monde, entre 150 000 et 200 000 cas d’infection par des hantavirus.

Ils sont moins contagieux que les virus transmissibles par voie aérienne tels que le Covid et les virus influenza (les virus influenza transmettent la grippe, ndlr), car ils ne se transmettent généralement pas d’une personne à l’autre.

Qu’est-ce qui rend ces hantavirus mortels ?

Il existe deux principaux types d’hantavirus, chacun présentant des symptômes différents.

Le syndrome pulmonaire à hantavirus, qui touche les poumons, est principalement présent aux États-Unis. Si une personne est infectée par ce type d’hantavirus, elle présentera probablement, en l’espace de quelques jours, une toux et un essoufflement.

À mesure que la maladie progresse, des symptômes tels que la fatigue, la fièvre et des douleurs musculaires peuvent apparaître. Des maux de tête, des vertiges, des nausées, des vomissements et des douleurs abdominales peuvent également survenir. Il s’agit de la souche la plus mortelle du hantavirus. Malheureusement, environ 38 % des personnes qui présentent ces symptômes décèdent des suites de la maladie.

La fièvre hémorragique avec syndrome rénal est principalement présente en Europe et en Asie, mais la souche connue sous le nom de « virus de Séoul » s’est propagée dans le monde entier. Cette forme d’hantavirus touche principalement les reins.

Les personnes développent généralement des symptômes dans les deux semaines qui suivent l’exposition au virus. Les premiers symptômes comprennent des maux de tête intenses, des douleurs abdominales, des nausées et une vision trouble. Les symptômes plus avancés comprennent une tension artérielle basse, des hémorragies internes et même une insuffisance rénale aiguë. Cette maladie peut être causée par différents virus, dont certains sont plus mortels que d’autres, ce qui signifie qu’entre 1 % et 15 % des cas peuvent être mortels.

Malheureusement, il n’existe aucun traitement spécifique ni aucun remède contre aucun des deux types d’hantavirus. Toutefois, une prise en charge médicale précoce peut augmenter les chances de survie du patient. Cela peut inclure le recours à des respirateurs, l’oxygénothérapie et la dialyse.

Concernant le bateau de croisière, les autorités poursuivent leurs investigations afin de déterminer à quel type de hantavirus les passagers ont été exposés.

Comment le virus s’est-il retrouvé sur un bateau de croisière ?

Dans un environnement clos tel qu’un bateau de croisière, les passagers auraient pu contracter un hantavirus de deux façons.

Selon une première hypothèse, ils auraient été exposés au virus lors d’une excursion à terre.

Autre hypothèse : des rongeurs auraient pu s’introduire à bord du navire dans la cargaison, puis transmettre la maladie aux passagers par le biais de leur urine ou de leurs excréments contaminés. D’autres facteurs, tels que les normes d’hygiène et les pratiques de stockage des aliments, ont peut-être contribué à accélérer la propagation de l’infection.

Pour endiguer cette épidémie présumée, les autorités doivent d’abord s’assurer que tous les rongeurs sont capturés en toute sécurité et retirés du navire. Elles doivent ensuite surveiller l’ensemble des passagers afin de détecter d’éventuels symptômes liés à une infection par hantavirus. Le virus est diagnostiqué à l’aide d’un test PCR, similaire à ceux utilisés pour diagnostiquer des virus tels que le Covid.

Sachant qu’il n’existe aucun traitement spécifique contre cette maladie, les autorités doivent aider les passagers infectés à gérer leurs symptômes. Cela implique de vérifier qu’ils respirent normalement et que leurs reins fonctionnent correctement.

Alors, faut-il s’inquiéter ?

Bien qu’ils soient préoccupants, les cas d’infections par des hantavirus restent extrêmement rares. Cependant, comme la maladie à hantavirus peut présenter des symptômes similaires à ceux d’autres affections respiratoires, il est recommandé de toujours consulter un médecin si vous présentez des symptômes.

Si vous avez séjourné dans des régions où ce type de virus est présent et que vous souffrez d’essoufflement, de fièvre ou de tout autre symptôme qui ressemble à un syndrome grippal, consultez votre médecin traitant.

The Conversation

Thomas Jeffries ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Que sait-on des hantavirus soupçonnés d’être responsables du décès de trois passagers d’un bateau de croisière ? – https://theconversation.com/que-sait-on-des-hantavirus-soupconnes-detre-responsables-du-deces-de-trois-passagers-dun-bateau-de-croisiere-282082

À quelle heure éteindre les lampadaires pour protéger la biodiversité ?

Source: The Conversation – in French – By Samuel Challéat, Chercheur, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Alors que l’extinction nocturne se diffuse dans les communes, trois études portant respectivement sur des rouges-gorges, des crapauds et des chauve-souris montrent que, souvent, éteindre la lumière quelques heures ne suffit pas à restaurer une nuit naturelle. Pour la biodiversité, l’enjeu n’est pas seulement d’éteindre, mais de savoir quand et où.


Ces dernières années, éteindre l’éclairage public au cœur de la nuit s’est imposé comme une réponse simple à plusieurs enjeux : réduire la facture énergétique, afficher une forme de sobriété, et limiter la pollution lumineuse et ses effets sur le vivant. Du point de vue de la biodiversité, la meilleure solution serait de ne pas éclairer du tout. Mais cette option se heurte à d’autres usages légitimes des espaces nocturnes : les nôtres ! Reste alors une question : une extinction de quelques heures en milieu de nuit suffit-elle vraiment à réduire les impacts de la lumière sur la biodiversité ? Pas nécessairement : ses effets sur le vivant dépendent du contexte – lieu, paysage lumineux à large échelle, météorologie – et des espèces concernées.

Une mesure répandue, mais dont les effets biologiques restent peu évalués

De fait, les espèces n’utilisent pas toutes la nuit de la même manière. Le début de soirée, le cœur de la nuit et les heures qui précèdent l’aube correspondent souvent à des comportements différents : recherche de nourriture, déplacements, retours au gîte, endormissement et réveil, communications… Dans ce contexte, une extinction partielle de l’éclairage peut limiter certains effets de la pollution lumineuse sur la biodiversité… ou passer à côté de l’essentiel si elle ne coïncide pas avec les pics d’activité des espèces présentes.

Autre point important : éteindre localement ne signifie pas forcément retrouver une obscurité totale. En ville, les éclairages voisins – lampadaires des rues adjacentes, enseignes, vitrines ou éclairages privés – ainsi que la lumière diffusée par les nuages maintiennent souvent une clarté résiduelle. Et cet effet ne s’arrête pas aux centres urbains : en zone rurale aussi, le halo lumineux des villes peut rester perceptible à plusieurs dizaines de kilomètres. Pour les espèces les plus sensibles à la lumière, la différence entre périodes allumées et éteintes peut donc être faible, même lorsque l’éclairage public est coupé localement. Les horaires d’extinction d’une commune ne suffisent donc pas, à eux seuls, à décrire l’ambiance lumineuse réelle à laquelle les animaux sont exposés.

Le rouge-gorge familier en ville : couper la lumière au cœur de la nuit ne suffit pas

rouge-gorge familier (_Erithacus rubecula_)
Le rouge-gorge familier (Erithacus rubecula).
Giles Laurent, CC BY

C’est ce que nous constatons chez le rouge-gorge familier (orthographié « “rougegorge” familier » par la Cinfo, ndlr). Chez cet oiseau diurne, l’extinction partielle de l’éclairage en milieu de nuit ne suffit pas, en contexte urbain, à retrouver des rythmes d’activité comparables à ceux observés dans des sites non éclairés. Même lorsque les lampadaires sont coupés entre 23 heures et 6 heures, les oiseaux ont tendance à chanter plus tôt le matin et plus tard le soir que dans des zones réellement sombres.

Sonagramme du chant du rouge-gorge familier.
Fourni par l’auteur

Pour tester cet effet dans la métropole nantaise (Loire-Atlantique), nous avons comparé trois types de sites : des sites non éclairés, des sites éclairés toute la nuit et des sites soumis à une extinction partielle de l’éclairage, c’est-à-dire à une coupure de l’éclairage public pendant une partie de la nuit.

Nous avons utilisé un indicateur simple : le chant du rouge-gorge familier (Erithacus rubecula). En enregistrant l’environnement sonore sur plusieurs jours, on peut reconstituer les rythmes de chant de l’espèce sur l’ensemble du cycle jour-nuit et voir comment ils varient selon les conditions lumineuses.

Chants de rouges-gorges familiers ainsi que de troglodytes mignons, de pinsons des arbres et de fauvettes à tête noire.
Laurent Godet, Fourni par l’auteur737 ko (download)

Le résultat est net : les sites où l’éclairage est coupé en milieu de nuit ressemblent souvent davantage aux sites éclairés toute la nuit qu’aux sites non éclairés. L’écart apparaît surtout aux moments clés pour cette espèce, à l’aube et au crépuscule – respectivement autour de quarante minutes avant et de vingt minutes après le coucher du soleil – qui correspondent à ses pics d’activité vocale.

Dans notre étude, le pic de chant matinal survient en moyenne avant le lever du soleil, de l’ordre de quelques dizaines de minutes. Or, c’est précisément à ce moment-là que, dans un paysage urbain déjà lumineux, l’extinction partielle de l’éclairage se distingue peu d’un éclairage continu.

Cela s’explique sans doute par le rôle central de l’aube et du crépuscule chez les espèces diurnes : ces transitions servent de repères pour caler les rythmes quotidiens. Beaucoup de dispositifs d’extinction laissent encore de la lumière en début de soirée et se rallument avant le jour. Autrement dit, on éteint au cœur de la nuit, mais on maintient de la lumière aux deux moments qui comptent le plus pour synchroniser l’activité.

Pour un rouge-gorge, ce décalage peut avoir des conséquences très concrètes : chanter plus tôt, c’est aussi défendre son territoire plus tôt, interagir différemment avec les autres individus, et décaler des activités essentielles comme la recherche de nourriture ou l’attraction d’un partenaire.

Nos données ne permettent pas, à elles seules, de conclure à un effet direct sur la reproduction ou la survie. Mais elles montrent qu’une extinction partielle de l’éclairage ne ramène pas automatiquement la situation à la normale, surtout en ville où l’obscurité reste souvent incomplète même quand une rue ou un quartier est éteint.

Une chauve-souris réunionnaise : un petit décalage de l’extinction peut changer la donne

Petit molosse de la Réunion (_Mormopterus acetabulosus_)
Petit molosse de La Réunion (Mormopterus acetabulosus).
Paul Jossigny, CC BY

Chez le petit molosse, une chauve-souris nocturne endémique de La Réunion, en revanche, avancer de deux heures l’extinction du soir suffit à faire disparaître l’effet de l’éclairage en début de nuit. Cependant, cet effet persiste en fin de nuit, quand le rallumage matinal reste précoce.

Nous avons étudié cette espèce, Mormopterus francoismoutoui, dans une situation permettant d’aller au-delà d’une simple comparaison entre sites éclairés et non éclairés. Pendant un mois, sur certains sites, l’extinction partielle de l’éclairage a été modifiée : les lampadaires s’éteignaient deux heures plus tôt que d’habitude. Cela permettait de comparer la situation avant et après ce changement sur les mêmes sites avec, en parallèle, des sites témoins non éclairés. L’activité des chauves-souris a été suivie par acoustique, à l’aide d’enregistreurs captant leurs cris d’écholocation. Il ne s’agit pas d’un comptage direct d’individus, mais d’un indicateur de leur activité.

Petits molosses de La Réunion, en sortie de gîte.
Samuel Challéat, Observatoire de l’environnement nocturne du CNRS, UMR Géode, Fourni par l’auteur

Les résultats montrent que tant que les lampadaires restent allumés, les chauves-souris sont davantage détectées près des zones éclairées, surtout au début et à la fin de la nuit, c’est-à-dire pendant leurs pics d’activité. Quand l’extinction du soir est avancée, cet effet disparaît au début de la nuit : la lumière ne « structure » plus leur activité comme auparavant. En revanche, une différence tend à persister avant l’aube, ce qui est cohérent avec un rallumage matinal resté inchangé. Les petit molosses semblent donc toujours attirés par les zones éclairées lors de leur pic d’activité précédant le lever du jour, notamment lorsque la météo est favorable.

Ce résultat illustre un point important : l’efficacité d’une extinction partielle de l’éclairage dépend de son chevauchement avec les périodes d’activité des espèces présentes. Couper la lumière en milieu de nuit peut avoir peu d’effet si une espèce concentre ses déplacements et sa recherche de nourriture aux extrémités de la nuit. À l’inverse, un ajustement apparemment modeste – ici, éteindre deux heures plus tôt en soirée – peut suffire à faire disparaître l’effet de l’éclairage sur une partie de la nuit.

Il faut toutefois rester prudent dans l’interprétation. Une présence plus importante près des lampadaires ne signifie pas forcément que la lumière est bénéfique. Elle peut correspondre à une opportunité, par exemple si des insectes sont attirés par la lumière, mais aussi à des effets plus ambigus : trajets modifiés, concentration des individus dans certains espaces, compétition accrue ou exposition plus forte aux prédateurs. Autrement dit, ces résultats montrent surtout une redistribution de l’activité dans le temps et dans l’espace, sans permettre de conclure que l’éclairage artificiel est, en soi, favorable ou défavorable.

Chez les crapauds, l’extinction partielle reste une solution partielle

Crapaud épineux (_Bufo spinosus_)
Le crapaud épineux (Bufo spinosus).
Frank Vassen, CC BY

Chez le crapaud épineux (Bufo spinosus), un amphibien surtout actif la nuit, l’extinction partielle de l’éclairage atténue certains effets de la lumière artificielle, sans recréer pour autant les conditions d’une nuit réellement sombre.

Le crapaud épineux est une espèce commune dans le sud et l’ouest de la France, fréquemment présente à proximité des zones habitées, y compris en contexte urbain et périurbain. Chez son espèce sœur très proche, le crapaud commun (Bufo bufo), la lumière artificielle nocturne est déjà connue pour affecter le comportement, la physiologie et même l’expression des gènes dans les cellules : plus de 1 000 gènes dysfonctionnent lorsque les animaux sont soumis à une faible intensité lumineuse la nuit ! Or, chez ces animaux, l’activité est souvent plus marquée en début de nuit, ce qui laisse penser qu’une extinction partielle de l’éclairage en cœur de nuit ne peut, au mieux, qu’en atténuer les effets.

Qu’appelle-t-on « expression des gènes » ?

  • L’expression des gènes correspond à la manière dont un organisme « active » ou « désactive » certains gènes selon le moment, l’environnement ou l’état dans lequel il se trouve. Tous les gènes ne fonctionnent pas en permanence. Selon qu’il fait jour ou nuit, qu’un animal est au repos, en activité ou soumis à un stress, certains gènes sont davantage mobilisés que d’autres. Cela permet notamment de produire les molécules nécessaires au fonctionnement de l’organisme. Dire que la lumière artificielle peut modifier l’expression des gènes signifie donc qu’elle ne change pas seulement le comportement visible des animaux : elle peut aussi affecter leur fonctionnement biologique en profondeur.

Nous avons testé cette hypothèse expérimentalement chez des individus issus de l’une des zones les moins exposées à la pollution lumineuse dans l’ouest de la France – en Mayenne et dans l’Orne. Trois groupes ont été constitués : un groupe maintenu dans l’obscurité naturelle, un groupe exposé à une faible lumière toute la nuit (0,5 lux) et un groupe soumis à une extinction de l’éclairage entre 23 heures et 5 heures, mais avec cette même intensité lumineuse de 0,5 lux le reste de la nuit. Après au moins neuf jours d’exposition, nous avons suivi l’activité de mâles par vidéo au cours de la nuit.

La distance parcourue a peu varié selon les traitements, sans doute en partie à cause du dispositif expérimental. En revanche, un résultat ressort nettement : plus les crapauds sont exposés longtemps à la lumière, plus ils passent de temps dans leur refuge. Les individus soumis à une extinction partielle de l’éclairage occupent une position intermédiaire entre ceux placés dans l’obscurité et ceux exposés toute la nuit. C’est aussi le seul groupe à montrer une reprise de l’activité après le rallumage de 5 heures du matin.

Pour un crapaud, cela peut avoir des conséquences très concrètes : passer plus de temps caché, c’est potentiellement disposer de moins de temps pour chercher de la nourriture, trouver un partenaire ou se déplacer vers un autre site. Le regain d’activité observé au moment du rallumage pourrait aussi représenter un coût en énergie ou une source de stress. L’extinction partielle de l’éclairage réduit donc certains effets comportementaux, mais elle ne semble pas équivalente, pour ces animaux, à une nuit non éclairée.

Nous ne savons pas encore si cette atténuation se traduit aussi par une réduction des effets physiologiques ou génétiques de la lumière artificielle. Il reste également à mieux comprendre l’impact d’un changement brutal d’intensité lumineuse, au moment de l’extinction comme du rallumage.

Un constat commun : l’importance des moments clés de la nuit

Il serait excessif de conclure que l’extinction partielle de l’éclairage est inutile. Mais nos résultats rappellent qu’elle reste avant tout pensée en fonction des usages humains de la nuit – quand les espaces publics sont moins fréquentés et la circulation plus faible – plutôt qu’en fonction des moments où la lumière influence le plus les êtres vivants.

Dans nos trois études, ce sont justement les extrémités de la nuit qui apparaissent décisives. Chez le rouge-gorge, maintenir de la lumière au crépuscule et à l’aube suffit à entretenir des décalages d’activité, même lorsque l’éclairage est coupé au cœur de la nuit. Chez le petit molosse, avancer l’extinction du soir réduit l’effet de la lumière en début de nuit mais non en fin de nuit si le rallumage matinal reste inchangé. Chez les crapauds, le rallumage en fin de nuit relance l’activité alors qu’elle devrait plutôt diminuer. Dans les trois cas, le constat est le même : pour être efficace, une extinction partielle doit coïncider avec les périodes où les espèces sont les plus sensibles à la lumière et produire une baisse réellement perceptible de la luminosité.

Enfin, parler d’extinction comme d’un simple retrait de lumière peut être trompeur. Cette modalité de gestion de l’éclairage public impose aussi des transitions artificielles brutales – allumage, extinction, rallumage – qui peuvent perturber les organismes. Une extinction en milieu de nuit, ce n’est donc pas seulement moins de lumière : c’est aussi une autre manière de découper artificiellement la nuit.

Quelles implications pour l’action locale ?

Ces résultats ne livrent pas, bien sûr, de recette unique. Mais ils suggèrent trois leviers si l’on veut que l’extinction partielle de l’éclairage apporte aussi un bénéfice à la biodiversité.

D’abord, ajuster les horaires autour du crépuscule et de l’aube, souvent décisifs pour les rythmes et l’activité des espèces. Ensuite, réduire la lumière qui déborde des zones encore éclairées – rues adjacentes, enseignes, éclairages privés – pour que l’extinction se traduise par une baisse réelle de luminosité. Enfin, adapter la stratégie d’éclairage selon les lieux – centre-ville, quartiers résidentiels, abords d’espaces naturels – plutôt que d’appliquer partout la même règle.

Ces décisions d’aménagement gagnent à s’appuyer à la fois sur l’expertise écologique et sur l’expérience des habitants pour repérer les lieux et les horaires sensibles, arbitrer en transparence, puis ajuster les choix au vu des retours et des observations.

The Conversation

Samuel Challéat est coordinateur de l’Observatoire de l’environnement nocturne du CNRS, directeur du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS, et directeur adjoint de l’UMR 5602 GÉODE. Il a reçu des financements du Parc national de La Réunion et de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS.

Jean Secondi est membre du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS.

Kévin Barré est membre de l’Observatoire de l’environnement nocturne du CNRS et du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS. Il a reçu des financements du Parc national de La Réunion et de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS.

Laurent Godet est membre de l’UMR 6554 LETG, de l’Observatoire de l’environnement nocturne du CNRS et du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS. Il a reçu des financements du Parc national de La Réunion, de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS et de la Fondation de France dans le cadre du projet LARN.

Léa Mariton est membre de l’Observatoire de l’environnement nocturne du CNRS et du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS. Elle a reçu des financements du Parc national de La Réunion et de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS.

Thierry Lengagne est membre du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS.

ref. À quelle heure éteindre les lampadaires pour protéger la biodiversité ? – https://theconversation.com/a-quelle-heure-eteindre-les-lampadaires-pour-proteger-la-biodiversite-281362

Que faire de la violence dans les textes sacrés ?

Source: The Conversation – in French – By Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)

*La Victoire de Josué sur les Amalécites* (1624-1626), par Nicolas Poussin.
Musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg, Russie)/Wikipédia

Le Coran comme la Bible comportent de nombreux passages qui peuvent être interprétés comme des appels directs à commettre des actes violents. Est-il possible – et est-il souhaitable – de limiter leur diffusion, spécialement auprès des jeunes ? Faut-il les accompagner d’une notice spécifique ? Ou compter sur la capacité de discernement des lecteurs ?


Dans une tribune publiée par le Figaro, une quarantaine de personnalités, dont Élisabeth Badinter et la sœur de Samuel Paty, ont demandé l’interdiction d’une dizaine d’ouvrages qualifiés d’islamistes et leur retrait de la plateforme du Pass Culture, dispositif d’accès aux activités culturelles mis en place par le gouvernement français à destination des jeunes entre 15 ans et 20 ans. Les livres incriminés sont, en l’occurrence, pour la plupart, déjà accessibles en ligne gratuitement.

Mais l’un d’entre eux, le Muwatta, retient plus particulièrement l’attention. Il s’agit en effet d’un texte écrit par Malik ibn Abbas, un imam du VIIIᵉ siècle à l’origine du malékisme. Or, ce courant de pensée constitue l’une des quatre écoles canoniques de l’islam sunnite, avec le chafiisme, le hanafisme et le hanbalisme. De plus, le Muwatta est considéré comme le plus ancien traité de jurisprudence islamique et une des principales sources de référence des hadiths, les dires du prophète.

Passages spécifiques du Coran et de l’Ancien Testament

Les pétitionnaires reprochent à l’imam Malik ibn Abbas d’appeler au meurtre, de légitimer la lapidation et de justifier le fait de « couper la tête » des apostats. À ce titre, on pourrait tout aussi bien envisager de restreindre la circulation du Coran. Le cinquième verset de la sourate du Repentir invite en effet à exterminer les polythéistes : « Tuez les idolâtres partout où vous les trouverez », ordonne-t-il.

« Quand vous rencontrerez les infidèles, ajoute la quatrième sourate, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage. »

Les moudjahidines n’en seront que mieux récompensés. La troisième sourate précise ainsi que « l’indulgence et la miséricorde vous attendent […] si vous mourez ou si vous êtes tués en combattant dans le sentier de Dieu ».

En poursuivant la lecture des textes sacrés des religions abrahamiques, on s’aperçoit cependant que la Bible n’est pas moins sanguinolente. L’Ancien Testament, en particulier, regorge de mille et une précisions sur la manière de sacrifier des animaux et développe une vision très militarisée du monde en comparant le croyant à un soldat ou un mercenaire. D’après le décompte de certains auteurs, il comprendrait entre 600 et 1 700 passages ayant trait à des actes de violence.




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Le Seigneur dispose ainsi d’un « arsenal » dont il peut tirer « les armes de sa colère ». Le Livre de Job précise que « la puissance et la terreur appartiennent à Dieu », tandis que l’ange de l’Éternel s’en va tuer 185 000 Assyriens qui voulaient s’en prendre aux Juifs.

Dans le Premier Livre des Psaumes, le Seigneur est une arme de combat au service d’une lutte xénophobe et suprémaciste qui vise à asservir les peuples étrangers et mécréants. Il poursuit ses ennemis, les atteint, les anéantit et les « brise ». Il « extermine » ceux qui le haïssent, les « broie comme la poussière » et les « foule comme la boue des rues » pour mettre Israël « à la tête des nations », assujettir les autres peuples et obtenir l’obéissance des « fils de l’étranger ».




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Un Dieu sans pitié ?

Le Dieu de l’Ancien Testament est d’autant plus résolu qu’il ne veut avoir « pitié d’aucun de ces méchants infidèles ». Dans le Livre d’Esaïe, par exemple, il trempe son épée dans le « sang des agneaux » pour punir les peuples voués à l’extermination et exercer sa colère « sur toutes les nations ».

« Il les livre au carnage. Leurs morts sont jetés, leurs cadavres exhalent la puanteur, et les montagnes se fondent dans leur sang. »

Dans le Premier Livre de Samuel, le Seigneur ordonne au peuple d’Israël d’aller punir les Amalécites, une tribu de nomades accusée d’avoir tenté d’entraver la sortie des Hébreux d’Égypte. Il faut effacer la mémoire de cette race maudite et n’en épargner aucun :

« Tu mettras à mort hommes et femmes, enfants et nourrissons, gros bétail et petit bétail, chameaux et ânes. »

Dans le Livre de Jérémie, Dieu ordonne de détruire « les fils de l’Orient », en l’occurrence les populations de la péninsule arabique. Il invite à piller leurs tentes, leurs chameaux et leurs troupeaux jusqu’à ce que leur terre devienne un « repaire de chacals, un désert pour toujours » :

« Personne n’y habitera, aucun homme n’y séjournera. »

Les Égyptiens et leurs alliés éthiopiens et libyens ne sont pas non plus épargnés dans le Livre d’Ezéchiel. Leurs villes seront dévastées et leur territoire est appelé à devenir un désert pendant quarante ans.

De tous les textes sacrés des religions abrahamiques, l’Ancien Testament est en fait le plus violent si l’on en croit des décomptes selon lesquels il comporterait 5,3 % de mots faisant allusion à des tueries ou des destructions, contre 2,8 % dans le Nouveau Testament et 2,1 % dans le Coran.

Alors que faire ? Faut-il aussi retirer la Bible des bibliothèques municipales et de la plateforme du Pass Culture ?

Quelles solutions – et en faut-il ?

Les signataires de la tribune du Figaro reprochent aux auteurs d’ouvrages islamistes de ne pas avoir fait « l’exégèse de hadiths ou de sourates pour présenter ce qui, à une époque, constituait la base d’une pratique religieuse datée, ancienne, celle du Moyen Âge arabo-islamique, société guerrière, expansionniste, colonisatrice et esclavagiste ».




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À suivre ce raisonnement, faudrait-il donc uniquement diffuser des versions de la Bible comportant des notes explicatives pour garantir « une mise à distance critique », ou bien insérer un avertissement pour prévenir le lecteur que certains passages peuvent choquer ? Après maintes tribulations, Tintin au Congo a, par exemple, été réédité en 2023 avec un avant-propos expliquant les préjugés coloniaux en vigueur au moment de la première parution de l’album de Hergé. Celui-ci avait en effet été vivement critiqué pour son racisme et sa xénophobie. En 2010, un citoyen belge et le Conseil représentatif des associations noires (Cran) avaient ainsi demandé, en vain, qu’on en interdise la vente. Dans certaines libraires du Royaume-Uni, à partir de 2007, l’album avait été déplacé des rayons enfants vers la section des BD pour adultes.

Le Coran et la Bible sont aussi des livres qui continuent d’être vendus, et pas seulement des textes sacrés et vénérés par les croyants. Il est évidemment important de les contextualiser pour en avoir une compréhension plus fine. Mais on ne peut a priori ni les corriger ni les expurger.

Pour les pouvoirs publics, la situation est d’autant plus inextricable qu’il ne leur revient pas de se mêler des débats des théologiens en vue d’imposer une exégèse plutôt qu’une autre. Tout bien considéré, il vaut donc mieux laisser le Muwatta sur la plateforme du Pass Culture, reconnaître « la face sombre de la Bible » et apprendre à vivre ensemble avec le legs d’un passé extrêmement violent.

The Conversation

Marc-Antoine Pérouse de Montclos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Que faire de la violence dans les textes sacrés ? – https://theconversation.com/que-faire-de-la-violence-dans-les-textes-sacres-279958

Corse : aux racines de la violence politique des années FLNC

Source: The Conversation – in French – By Jean-Paul Pellegrinetti, Historien, IAE Nice – Université Côte d’Azur

Il y a cinquante ans, le 5 mai 1976, naissait le Front de libération nationale de la Corse, FLNC. Comment expliquer l’irruption de violence politique qui a frappé l’île jusqu’aux années 2000 ?


À la fin du XIXe siècle, l’économie agricole de la Corse s’effondre et l’île ne prend pas le tournant de la révolution industrielle. Pour beaucoup, le départ vers les colonies devient une échappatoire à la misère. Durant l’entre-deux-guerres, 230 000 Corses ou leurs enfants sont établis ou en service en outre-mer. Pendant les années 1960, la Corse reste la grande oubliée des Trente Glorieuses. Cette situation est à l’origine de la contestation portée par de nouvelles générations qui dénoncent la persistance d’un clanisme qui a sclérosé la vie politique. À cela vont s’ajouter les répercussions de l’indépendance algérienne et l’effondrement d’un empire colonial qui permettait d’accéder aux emplois de la fonction publique.

Déçue par l’absence de perspectives politiques, une partie de la jeunesse militante adopte progressivement la lutte armée comme mode d’action.

La fin de la guerre d’Algérie

Face au sous-développement économique qui prévaut sur l’île, un plan d’action régional propose, en 1957, une stratégie de relèvement économique adaptée aux impératifs de la construction européenne. Ce plan repose sur deux sociétés d’économie mixte, la société de mise en valeur de la Corse (Somivac) et la société d’équipement touristique de la Corse (Setco).

En 1962, avec l’indépendance de l’Algérie, 17 500 rapatriés non corses s’installent sur l’île et bénéficient des aménagements de ces sociétés alors que les Corses sont tenus à l’écart. Comme l’explique l’historien Didier Rey, des frustrations naissent donc avec l’arrivée des rapatriés d’Algérie, porteurs d’une certaine forme de modernité. Les Corses se sentent sacrifiés, dépossédés du développement et, même, déracinés sur leur propre sol.

En 1965, des premiers attentats à l’explosif – non revendiqués – visent alors les « Pieds-noirs », la Somivac ou des complexes touristiques. Sur un fond de sentiment de spoliation, se constituent, autour des frères Edmond et Max Simeoni, les bases d’une revendication politique régionaliste, avec la création, en 1967, de l’Action régionaliste corse (ARC).

Aléria : un événement fondateur

Au début des années 1970 s’effectue en Corse le passage du régionalisme à l’autonomisme. La période correspond au Riacquistu, c’est-à-dire à la réappropriation de la langue, de la culture, de l’identité, de l’histoire, des expressions artistiques et culturelles ou encore des savoir-faire. Des combats à la fois politiques, culturels (création de groupes musicaux) ou écologiques sont menés. Notamment la lutte contre les « boues rouges » de la société italienne Montedison ou contre les projets d’essais nucléaires que le général de Gaulle veut mener sur le site d’anciennes mines en Balagne (Haute-Corse).

En janvier 1973, l’« Appel de Castellare » scelle l’acte de naissance du nationalisme corse dont les premiers mouvements clandestins, le Fronte Paesanu Corsu di Liberazione (FPLC) (créé le 8 octobre 1973) ou Ghjustizia Paolina, sont directement issus, à côté d’autres mouvements.

Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1974, la Corse connaît sa première « nuit bleue » marquée par une vague d’attentats. Le 22 mars de la même année, à la veille de la visite du premier ministre Pierre Messmer, le groupe Ghjustizia Paolina fait exploser un avion sur l’aéroport de Bastia-Poretta. La violence politique fait ainsi son apparition dans l’histoire contemporaine insulaire et s’y installe pour des décennies. Durant l’année 1975, quelque 226 attentats sont comptabilisés.

En août 1975, des militants de l’Action pour la renaissance de la Corse (ARC), avec à leur tête Edmond Simeoni, occupent les armes à la main une cave viticole d’un rapatrié à Aleria pour dénoncer le scandale de vins frelatés dont la Corse est victime. Mais l’opération se termine dans le sang : le ministre de l’intérieur Michel Poniatowski décide d’employer la force. Deux gendarmes sont tués et un militant de l’ARC est grièvement blessé. L’événement marque le début d’une période de tensions politiques et de violences entre la Corse et l’État.

La création du FLNC

À la fin de l’année 1975, des discussions ont lieu entre les diverses organisations clandestines et conduisent à une unification. Le 5 mai 1976, est signé la naissance du Front de libération nationale de la Corse (FLNC). Il constitue un tournant du processus de radicalisation, dans les discours et dans les actes.

Sa création est annoncée par une spectaculaire vague d’explosions dans les principales localités de l’île, mais aussi à Nice, à Marseille et à Paris. D’autres vont suivre. On en comptabilisera plus de 300 en 1976, et jusqu’à 438 en 1980.

Pour marquer le premier anniversaire de son existence, en mai 1977, le FLNC publie son Livre vert. La Corse est présentée comme une colonie victime de l’oppression exercée par la France et ses relais locaux que sont les clans. L’indépendance doit permettre à la Corse de mettre fin à cette situation. La dynamique s’inscrit dans un contexte intellectuel marqué par les luttes tiers-mondistes et les références à la guerre d’Algérie.

Durant cette période, la violence s’intensifie et les « nuits bleues » se succèdent accompagnées par des slogans comme « IFF », (I Francesi Fora, « les Français dehors »), ou encore « la valise ou le cercueil ».

Cette radicalisation s’explique en partie par des facteurs socioéconomiques. La crise économique des années 1970, marquée par la montée du chômage et le déclin de certains secteurs clés, accentue le sentiment de marginalisation ressenti dans l’île, notamment dans les milieux modestes ou précarisés.

Dérives et ambiguïtés de l’État

Face à cette montée de la violence clandestine, l’État adopte une stratégie ambivalente. D’un côté, il affirme son autorité par des opérations policières ponctuelles et spectaculaires ; de l’autre, il semble tolérer l’émergence de groupes « contre-terroristes », à l’image de l’organisation Francia, le Front d’action nouvelle contre l’indépendance et l’autonomie créé en 1977. Opposé aux nationalistes, le groupe mène des attentats contre des militants nationalistes. Son existence contribue à instaurer un climat de violence généralisée, où les frontières entre légalité et illégalité deviennent floues. Francia entretient des liens troubles avec des milieux politiques ou administratifs, ce qui alimente les soupçons de collusion avec l’appareil d’État.

Cette situation engendre une profonde défiance au sein de la population, qui perçoit une justice à deux vitesses où les violences des groupes antinationalistes semblent rarement sanctionnées.

L’affaire Bastelica-Fesch, en janvier 1980, constitue l’aboutissement de ces tensions. Une tentative d’action menée par Francia dans le village de Bastelica (Corse-du-Sud) déclenche une réaction en chaîne, aboutissant à une prise d’otages et à un siège spectaculaire d’un hôtel à Ajaccio. L’intervention des forces de l’ordre, marquée par des affrontements violents, entraîne la mort d’un CRS ainsi que celle de deux civils, complètement étrangers aux événements. La condamnation des dérives de l’État est unanime, d’autant que le gouvernement français reste muet.

En 1981, la gestion judiciaire de l’affaire renforce ce sentiment. Les responsables des violences liées aux réseaux parallèles bénéficient d’un traitement clément, tandis que les militants nationalistes sont lourdement condamnés. Ils bénéficieront un an plus tard de l’amnistie accordée par le président François Mitterrand. Néanmoins, cette inégalité va contribuer à légitimer, dans certains milieux, le recours à la violence comme forme de résistance.

Triomphe du nationalisme

Après une guerre fratricide et violente menée durant quelques années entre différentes branches nationalistes, les années 2000 voient le vote nationaliste gagner progressivement du terrain lors des scrutins électoraux. Finalement, cinquante ans après la naissance du FLNC, ce sont les autonomistes – pour qui l’avenir de l’île doit passer par le rejet de la violence – qui prennent le dessus dans la vie politique insulaire.

Comme l’explique le politologue Andria Fazi, les résultats électoraux de 2017 attestent une « mainstreamisation » du vote nationaliste, capable désormais d’attirer des citoyens issus de tous bords politiques.

Lors des élections territoriales de juin 2021, Gilles Simeoni, président sortant de l’exécutif corse, obtient la majorité absolue, sans alliance avec d’autres listes nationalistes, et choisit l’autonomie comme l’une de ses priorités politiques.

The Conversation

Jean-Paul Pellegrinetti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Corse : aux racines de la violence politique des années FLNC – https://theconversation.com/corse-aux-racines-de-la-violence-politique-des-annees-flnc-281558

Quelle approche globale pour un musée sobre et citoyen ?

Source: The Conversation – in French – By Lucie Marinier, Professeure titulaire de la chaire d’ingénierie de la culture et de la création, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

L’Atelier Maciej-Fiszer à Paris, qui a dû penser réemploi pour les expositions « Zorn » (automne 2017), « Les Hollandais à Paris » (printemps 2018) et « Impressionnistes à Londres » (automne 2018). Paris Musées

L’ouvrage Musée et Écologie. Missions, engagements et pratiques publié, sous la direction de Lucie Marinier, d’Aude Porcedda et d’Hélène Vassal, en janvier 2026, dans la collection « Musée-Mondes » des éditions de la Documentation française, dresse le riche panorama d’un secteur qui s’est « mis en route » et qui cherche, bien qu’encore freiné par des indicateurs marqués par la notion de croissance, à allier sobriété aux engagements écologique et citoyen.


Face à l’urgence climatique et à la multiplication des atteintes au vivant, les musées ont à résoudre une équation difficile mais décisive : renforcer leur rôle social et culturel pour participer à la redirection écologique de la société tout en diminuant leur impact sur l’environnement. Or celui-ci est réel : à titre d’exemple, un grand établissement comme le musée du Quai Branly Jacques Chirac émet près de 9000 tonnes équivalent CO2 de GES par an hors trajets des visiteurs. Or ces derniers peuvent peser jusqu’à 80 ou 90 % des émissions d’un établissement culturel.

Depuis une dizaine d’années, notamment au Canada mais aussi en France, nombreux sont les musées qui mettent en place des méthodologies pour mesurer et diminuer leur impact négatif et redoublent d’efforts pour diffuser la connaissance scientifique sur l’anthropocène et ses conséquences sur l’habitabilité terrestre, participant à la construire un nouvel imaginaire.

Cela concerne les musées de sciences mais aussi, bien que plus récemment, les musées d’art. Ces derniers, en plus de programmer des expositions d’art écologique, développent des initiatives hybrides avec des artistes, professionnels de l’environnement (OFB, Ademe), scientifiques du climat ou activistes. Ce fut le cas avec la programmation « Planétarium » au Centre Pompidou ou l’exposition « Cent œuvres qui racontent le climat » au Musée d’Orsay.

Nous sommes donc face à un secteur qui a pris conscience de son impact et de sa responsabilité et cherche à penser autrement, alors que les musées restent évalués à l’aune de la croissance des lieux et des collections, de la fréquentation des expositions et de l’illusion d’une stabilité climatique permettant une conservation des œuvres qui se voudrait immuable.

Une démarche commune et cohérente

L’ouvrage Musée et Écologie, sous la direction de Lucie Marinier (professeure du CNAM), d’Aude Porcedda (professeure de l’Université de Québec à Trois-Rivières) et d’Hélène Vassal (directrice du soutien aux collections du musée du Louvre) a mis à contribution plus de 90 acteurs – professionnels des musées, scientifiques et artistes – qui se mobilisent pour la production d’orientations stratégiques, font évoluer le discours du musée, construisent des projets citoyens et participatifs et des pratiques écoresponsables concrètes.

Car seules les approches globales, qui concernent les contenus culturels mais aussi la sobriété de leur production et de leur diffusion, peuvent inscrire de manière durable la redirection d’un établissement. Pour cela, de nouvelles manières de construire les projets, plus circulaires, plus collectives, sont essentielles, ce qui implique de décloisonner les fonctions et intégrer le plus en amont possible les enjeux écologiques. Le secteur muséal est constitué de métiers identifiés et les professionnels sont très connectés, y compris à l’échelon international, et ce sont par ces réseaux que passent les nouvelles pratiques.

Les projets d’écoresponsabilités sont aussi l’occasion de nouvelles collaborations, d’un certain « partage de la légitimité » entre les fonctions scientifiques et culturelles et les fonctions techniques, de production et de médiation, internes mais aussi externes au musées (par exemple des scénographes au sein des établissements de Paris Musées qui leur demande désormais d’imaginer des dispositifs qui pourront être au moins partiellement réutilisés pour deux voire trois expositions tout en étant pertinentes pour chacune).

Des expérimentations, souvent menées par des structures dédiées ou par des institutions en collectif favorisent ces décloisonnements et la collaboration avec des chercheur·euses.

De nouveaux métiers (écoconseillers, référents en responsabilité sociétale des organisations) apparaissent. Plusieurs politiques publiques ont accompagné et soutenu ces processus ces dernières années, souvent par des appels à projets, des guides ou des projets innovants tels que les résidences vertes.

Stratégies d’écoconditionnement des œuvres, inspirée du principe d’écoconception de la roue de Brezet et Van Hemel.
Studio dazd — Augures Lab Culturrrre Circulaire (ex-« Scénogrrraphie ») 2024, Fourni par l’auteur

Les métiers du musée révèlent de puissantes compétences, non seulement compatibles, mais favorisant les démarches écologiques. Trois principes partagés entre conservation préventive et écoresponsabilité apparaissent centraux : la durabilité, la sobriété et l’adaptation aux risques. La redirection écologique opérée par les missions et les normes muséales, plutôt que contre elles, semble ainsi produire les transformations les plus ambitieuses, les plus innovantes et les plus pérennes.

Notons que les approches françaises et canadiennes, principalement présentées dans l’ouvrage, comportent des nuances. Les musées québecquois étudiés ont une approche plus large, socio-écologique, intégrant l’ensemble des 17 Objectifs de développement durable (ODD), y compris les enjeux éducatifs, participatifs, inclusifs et décoloniaux. L’approche française sépare davantage les contenus de programmation et l’approche technique de la sobriété. Or, le « plafond de verre » qui semble se profiler invite à cumuler les deux approches pour une redirection écologique globale et robuste.

Dépasser le plafond de verre

De nombreux professionnels font part aujourd’hui de leur frustration : ils atteignent un plafond de verre, une fois réalisés les bilans carbone (dont plus de 80 % concernent les déplacements des visiteurs), les économies d’énergie et les dispositifs de réemploi. Les politiques publiques et l’engouement culturel baissent, les attaques contre les faits scientifiques relatifs au dérèglement climatiques sont nombreuses.

Les musées ont progressé en matière « d’efficacité écologique », ce qui leur permet de poursuivre le même niveau d’activité en utilisant moins d’énergie et de ressources, mais au risque de produire « un effet rebond » : cela « coûte moins », donc on fait plus. Encore trop rares sont ceux qui assument véritablement l’objectif de sobriété qui consiste à ralentir l’activité (allonger la durée des expositions, diminuer le nombre d’œuvres, les faire venir de moins loin) mais aussi à réinterroger la programmation, sa pertinence, son audience à l’aune des enjeux socio-écologiques.

Cela nécessite de repenser profondément, avec l’ensemble des professionnels, financeurs, territoires et publics, les projets scientifiques et culturels pour faire d’autres types de propositions, créer d’autres rituels, activer de nouvelles valeurs, rompre avec la logique « extractiviste » inhérente au musée moderne occidental – cette habitude de prélever des œuvres ou des objets pour les faire venir souvent de loin jusqu’à nos musées.

Deux pistes sont explorées en ouverture de l’ouvrage. La première est celle d’un musée conforté dans ses capacités à participer au soin des personnes et des écosystèmes et qui pourrait aussi « accepter » que les populations lui portent des attentions d’un nouveau type, plus actives, plus « dialoguantes ». Un musée engagé et, pour ou dans lequel on s’impliquerait, notamment sur les questions écologiques.

La seconde est très concrète. Au-delà de la sobriété volontaire, c’est à l’adaptation urgente au changement climatique que sont confrontés les musées avec l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des épisodes de fortes chaleurs ou de pluie intense. L’étude menée par les Augures et Écoact montre que, en 2050, plus de 50 % des musées de France métropolitains connaîtront une hausse d’au moins 5 jours du nombre de jours très chauds et que 38 sont d’ores et déjà exposés directement au recul du trait de côte.

Les musées doivent mener des études de vulnérabilité afin de s’adapter (pour le bien des œuvres mais aussi des personnels et des publics) et d’intégrer ces enjeux au sein de leurs projets culturels et scientifiques. Garantir artificiellement la stabilité climatique devient une gageure, il faut penser différemment : en imaginant une autre saisonnalité de la programmation (ne pas utiliser les salles sous verrière en été par exemple), en développant l’inertie thermique des bâtiments ou en créant des microclimats ciblés pour les œuvres les plus fragiles.

Cette situation peut être angoissante et conduire à des maladapations. Par exemple, face à la hausse des températures, on peut être tenté d’installer de nouvelles climatisations qui vont produire de la chaleur extérieure et des émissions.

Pourtant, certaines équipes cherchent désormais à réfléchir à une redirection du musée accompagnée d’une coopération pour participer à l’adaptation de leur territoire, en s’appuyant sur des compétences spécifiquement muséales (musées qui deviennent lieux refuges en cas de canicules, végétalisation des abords dans le respect de l’esthétique patrimoniale…).

Le rôle d’intérêt général du musée pourrait, sans être remis en cause, se développer pour participer à sa propre adaptation mais aussi à celle de son environnement et de ses publics.


L’ouvrage collectif *Musée et Écologie », paru aux éditions de la Documentation française.

The Conversation

Lucie Marinier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quelle approche globale pour un musée sobre et citoyen ? – https://theconversation.com/quelle-approche-globale-pour-un-musee-sobre-et-citoyen-277563

Évaluations scolaires : noter plus tôt, à quel prix ? Une étude pointe des effets sur la santé mentale des filles

Source: The Conversation – in French – By Anna Linder, Researcher in Health Economics, Lund University

Des notes plus précoces pourraient fragiliser la santé mentale des adolescentes. LightField Studios/Shutterstock

À partir de quel âge donner des notes aux enfants ? En Suède, une réforme montre que des évaluations plus précoces peuvent creuser les inégalités de santé mentale entre filles et garçons.


Au Royaume-Uni, les écoles s’appuient de plus en plus sur les tests, les notes et des dispositifs dits « de responsabilisation » fondés sur la performance. En Angleterre, les inspections de l’Ofsted, l’organisme public chargé d’inspecter et d’évaluer les écoles, et les classements d’établissements renforcent l’attention portée à ces résultats mesurables. Des évolutions similaires ont eu lieu en Suède, où des réformes successives ont introduit des évaluations plus précoces et plus détaillées.

Ces environnements scolaires orientés vers la performance influencent le bien-être des jeunes. Pourtant, malgré les réformes fréquentes des systèmes d’évaluation, leurs conséquences psychologiques sont rarement au cœur des débats publics.

Notre dernière étude met en lien ces évolutions avec la hausse des troubles de santé mentale chez les jeunes. Elle montre que des évaluations plus précoces et plus formalisées peuvent accroître les troubles psychiques diagnostiqués cliniquement, en particulier chez les filles.




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L’éternel débat des notes à l’école


Nos travaux portent sur une réforme suédoise introduite en 2012, qui a avancé le début de la notation officielle de la classe de quatrième (environ 14 ans) à celle de sixième (environ 12 ans). Autrement dit, les notes et les indications explicites de performance relative apparaissent désormais deux ans plus tôt qu’auparavant.

Pour en estimer les effets, nous avons comparé des enfants nés juste avant et juste après la date de mise en œuvre de la réforme. Comme l’exposition dépendait strictement de la date de naissance, les élèves de part et d’autre présentaient des caractéristiques similaires, à ceci près que certains recevaient des notes plus tôt que d’autres. Nous avons également tenu compte de certaines tendances de fond sur cette période, notamment de l’augmentation générale des diagnostics de troubles psychiques au fil du temps. Ce type de comparaison entre cohortes permet d’isoler l’effet propre d’une notation plus précoce sur la santé mentale.

Notre analyse s’appuie sur des registres nationaux appariés en éducation et en santé, couvrant plus de 520 000 enfants nés entre juillet 1992 et juin 2000. Nous avons examiné les diagnostics psychiatriques enregistrés en soins ambulatoires et hospitaliers au moment où les élèves entraient en classe de troisième (fin du collège).

Des notes plus précoces affectent la santé mentale des filles

L’introduction de notes plus tôt dans le parcours scolaire a entraîné une hausse des diagnostics de dépression et d’anxiété chez les filles, avec des effets particulièrement marqués chez celles dont les résultats scolaires se situent entre faibles et moyens. Chez les garçons, les effets sont plus limités et moins systématiques.

Parmi les filles, la part de celles diagnostiquées pour dépression ou anxiété est passée de 1,4 % à 2,0 %. Si cette hausse absolue (0,6 point de pourcentage) peut sembler modeste, les troubles psychiatriques à cet âge restent relativement rares. Elle correspond en réalité à une augmentation d’environ deux cinquièmes par rapport à la situation antérieure à la réforme.

Une adolescente, le visage enfoui dans ses mains, réconfortée par des adultes
Les filles qui ont commencé à recevoir des notes à un âge plus précoce seraient plus anxieuses.
SeventyFour/Shutterstock

Nos résultats suggèrent que la pression scolaire et la comparaison sociale sont des facteurs probables de cette hausse des troubles de santé mentale. Les notes rendent la performance plus visible dès un plus jeune âge, en indiquant clairement la position d’un élève par rapport à ses pairs. À un moment où la construction de soi est encore en cours, cela peut accroître la sensibilité à la comparaison et au sentiment d’échec.

Une explication possible tient à une plus grande sensibilité des filles aux retours sur leurs performances. Dans des travaux antérieurs, nous avons montré que lorsque les filles recevaient des notes plus favorables que ce que leurs performances mesurées laissaient prévoir, leur santé mentale s’améliorait. Cela suggère qu’elles sont particulièrement réceptives aux évaluations – et donc plus vulnérables lorsque la pression liée à la notation s’intensifie.

Des conséquences plus larges

Nos résultats indiquent que la pression scolaire pourrait contribuer aux écarts de santé mentale entre les sexes à l’adolescence. Si les filles ont davantage tendance à intérioriser la pression et le stress liés à l’évaluation, l’introduction de notes plus précoces pourrait, de manière non intentionnelle, accentuer des inégalités déjà bien documentées.

Nous ne soutenons pas que la notation soit intrinsèquement néfaste. Les notes peuvent motiver, orienter les apprentissages et informer les parents comme les enseignants. Mais leur calendrier et leur conception comptent. Lorsque l’évaluation devient plus formelle plus tôt dans la scolarité, des coûts psychologiques inattendus peuvent apparaître en parallèle des objectifs académiques.

À mesure que les systèmes de notation évoluent, les questions de calendrier et d’intensité méritent une attention particulière. Les écoles ne sont pas seulement des institutions qui mesurent la performance ; ce sont aussi des environnements où les jeunes construisent leur identité. Concevoir des systèmes éducatifs qui soutiennent à la fois les apprentissages et un développement équilibré suppose de prendre ces deux objectifs au sérieux.

Les politiques éducatives impliquent inévitablement des arbitrages. Les dispositifs pensés pour mesurer et élever le niveau façonnent aussi l’expérience quotidienne des élèves. Nos résultats suggèrent que lorsque les décideurs avancent l’âge des évaluations formelles, ils devraient mettre en balance leurs effets sur la santé mentale avec leurs bénéfices académiques.

Les politiques de responsabilisation doivent prendre en compte leurs effets psychologiques. Il ne s’agit pas d’abandonner la notation, mais de concevoir des systèmes d’évaluation adaptés au stade de développement des élèves, accompagnés de dispositifs de soutien permettant d’interpréter les retours de manière constructive.

Les élèves réagissent différemment à l’évaluation. Des réformes efficaces pour certains peuvent en fragiliser d’autres, en particulier ceux déjà sensibles à la pression de la performance. Suivre le bien-être en parallèle des résultats scolaires permet de repérer plus tôt d’éventuels effets indésirables.

The Conversation

Anna Linder reçoit des financements du Swedish Research Council for Health, Working Life and Welfare et de la Public Health Agency of Sweden.

Gawain Heckley reçoit actuellement des financements du Swedish Research Council, du Swedish Research Council for Health, Working Life and Welfare et de la Jan Wallanders och Tom Hedelius stiftelse.

Ulf Gerdtham reçoit des financements du Swedish Council for Working Life and Social Research.

ref. Évaluations scolaires : noter plus tôt, à quel prix ? Une étude pointe des effets sur la santé mentale des filles – https://theconversation.com/evaluations-scolaires-noter-plus-tot-a-quel-prix-une-etude-pointe-des-effets-sur-la-sante-mentale-des-filles-281391

Face à Pékin, Taïwan peut-il encore compter sur la protection de Washington ?

Source: The Conversation – in French – By Barthélémy Courmont, Directeur du master Histoire — Relations internationales, Institut catholique de Lille (ICL)

Le respect tout relatif que porte Donald Trump aux alliances de long terme souscrites par les États-Unis alimente l’inquiétude à Taïwan : si la République populaire de Chine, toujours plus puissante sur le plan militaire, décide d’envahir l’île, cette dernière pourra-t-elle compter sur le soutien de Washington ? Et même sans invasion directe, ne risque-t-elle pas d’être sacrifiée si le président des États-Unis décide de passer avec Pékin l’un de ces grands « deals » qu’il apprécie tant ?


Il n’est nul besoin de rappeler qu’une confrontation entre la Chine et Taïwan aurait, avant même l’implication d’autres acteurs, des incidences profondes sur la sécurité et l’économie internationales. Aussi est-il indispensable de porter un regard lucide et attentif sur les tensions actuelles dans le détroit de Taïwan. Ces tensions ne sauraient cependant être comprises sans tenir compte du positionnement de Washington, dans une relation triangulaire que le politologue américain Richard Bush a qualifiée de « nœud ».

Il convient aujourd’hui de s’interroger sur ce nœud. D’une part, en raison de l’évolution du rapport de force interdétroit, qui place désormais Pékin dans une position très avantageuse. D’autre part, en raison des errements stratégiques de Washington et d’une politique étrangère américaine qui montre d’inquiétants signes de déclin.

L’étau chinois se resserre

Depuis 2016, on relève de plus en plus de provocations militaires chinoises impliquant les capacités navales et aériennes, avec de multiples incursions dans l’espace aérien et les eaux territoriales de Taïwan. S’y ajoute un discours menaçant : plusieurs responsables militaires chinois ont notamment insisté sur les préparatifs d’une invasion. Xi Jinping, plus mesuré, a rappelé que l’unification doit se faire par la voie pacifique… sans cependant exclure la possibilité d’avoir recours à la force, et donc à l’invasion. Si les tensions interdétroit ne sont pas nouvelles et doivent être analysées avec précaution, elles sont très clairement montées d’un cran depuis quelques années.

Le premier facteur de tension est politique. Après l’élection en janvier 2024 de (William) Lai Ching-te, connu pour sa défense sourcilleuse de la souveraineté de l’île, Pékin a poursuivi ses pressions et continué d’attaquer Taïwan par tous les moyens juridiques en sa possession, notamment auprès des organisations internationales, dont Taïwan est interdite d’accès en vertu du principe d’« une seule Chine », ou en torpillant les efforts diplomatiques de Taipei auprès de ses rares partenaires. Le président taïwanais a ainsi récemment dû renoncer à un déplacement en Eswatini (anciennement le Swaziland, en Afrique australe) en raison de l’annulation temporaire des autorisations de vol par plusieurs pays situés sur l’itinéraire.

Le second facteur est militaire. Autrefois incapable de planifier une invasion de Taïwan, la Chine est désormais en position de force. Si Taipei dispose de soutiens officiels, la République populaire sait qu’elle possède un avantage stratégique lui offrant la possibilité de donner de la substance à son discours agressif. Lors du vingtième congrès national du Parti communiste chinois en octobre 2022, Xi Jinping a même annoncé un renforcement de l’appareil militaire pour doter son pays d’une « armée de classe mondiale » à l’horizon 2027. Plus récemment, à l’occasion de l’Assemblée nationale du peuple, l’habituelle formule de « réunification pacifique » fut remplacée par celle de « réunification ferme » dans le rapport sur le budget du premier ministre Li Qiang.

Une escalade militaire dans le détroit de Taïwan pourrait conduire à un conflit dévastateur pour la région et aurait des conséquences très lourdes sur l’économie mondiale. En effet, ce détroit constitue une voie de communication majeure pour le commerce international. L’arrêt des exportations et des importations depuis Taïwan perturberait les chaînes d’approvisionnement logistique et l’activité de nombreux centres économiques de la région, d’Europe et du reste du monde. Cette dépendance à Taïwan s’est renforcée au cours des dernières années, à la faveur du développement des exportations de produits de haute technologie, notamment les semiconducteurs.

Derrière la rhétorique agressive de Pékin et les risques d’escalade militaire, la relation interdétroit continue cependant d’offrir certaines garanties de maintien du statu quo.

La Chine a conscience du fait qu’une invasion de Taïwan l’exposerait à de très lourdes conséquences, militaires d’abord (capacités de riposte de Taïwan contre des villes chinoises, possibilité d’un engagement américain mais aussi japonais), diplomatiques ensuite (risque d’isolement et de sanctions), économiques enfin, quand on mesure l’importance des liens économiques et commerciaux entre les deux rives du détroit. En se lançant dans une hasardeuse invasion de Taïwan, Pékin prendrait donc un risque énorme, au point que la question de « l’après » se pose dans les cercles décisionnaires chinois.

Washington, un partenaire fiable ?

La relation interdétroit est triangulaire : elle implique le soutien des États-Unis à Taïwan, notamment en vertu du Taïwan Relations Act adopté par le Congrès américain en 1979 et des « Six assurances » données en 1982 à Taïwan par Ronald Reagan. Celles-ci engagent Washington à ne pas définir de date pour la cessation de la livraison d’armements à Taïwan ; à ne pas consulter Pékin sur les ventes d’armes à Taïwan ; à ne pas jouer de rôle de médiateur entre Taipei et Pékin ; à ne pas réviser les termes du Taïwan Relations Act ; à ne pas changer sa position sur la question de la souveraineté de Taïwan ; et à ne pas exercer de pressions sur Taipei pour ouvrir des négociations avec Pékin.

Ce lien a été particulièrement au centre des attentions en 1996 quand, en marge de la première élection présidentielle à Taïwan, Washington avait dépêché plusieurs navires de guerre dans le détroit pour répondre aux provocations chinoises. Une décennie plus tard, le soutien américain à Taïwan a été disputé à l’occasion de l’adoption par la République populaire de Chine (RPC) d’une loi anti-sécession indiquant que toute proclamation d’indépendance de Taïwan conduirait à l’utilisation de la force. Washington avait indiqué que son soutien ne serait pas forcément effectif dès lors que la « provocation » viendrait de Taipei.

Depuis, la relation sino-américaine s’est complexifiée, et Washington voit dans Taipei une épine dans le pied de Pékin. Mais Taïwan craint de voir la Chine profiter d’une vacance de leadership de Washington pour lancer l’assaut. La crédibilité des États-Unis est ainsi réexaminée à Taïwan. Le retrait américain d’Afghanistan en août 2021, la volte-face sur l’Ukraine et, plus généralement, le déclin relatif mais réel de l’influence des États-Unis dans le monde et leur refus de s’engager aux côtés des partenaires traditionnels sont perçus à Taipei comme des signes indiquant qu’il est nécessaire de réexaminer la relation avec Washington. Les Taïwanais craignent ainsi d’être « lâchés » par le partenaire américain et de devenir l’objet d’un « grand marchandage » entre Washington et Pékin.

La politique étrangère déployée par l’administration Trump renforce les inquiétudes de Taipei. Le conflit en cours au Moyen-Orient fait craindre aux Taïwanais une nouvelle crise de crédibilité de Washington, qui non seulement parvient difficilement à définir une politique étrangère cohérente, mais qui se heurte en plus à d’immenses problèmes de moyens logistiques, notamment en matière de munitions.

C’est dans ce contexte que la réactivation du partenariat stratégique avec Washington est privilégiée à Taipei. Taïwan achète des armements aux États-Unis, sans avoir toutefois la garantie que ceux-ci seront livrés dans les délais et que l’armée américaine volerait à son secours dans le cas d’une agression chinoise.

Lors d’une rencontre avec des parlementaires américains à Taipei, le 7 avril 2026, le président taïwanais a rappelé que le budget de la défense nationale dépassera cette année 3 % du PIB du pays et atteindra 5 % d’ici à 2030. Il a également indiqué que le gouvernement a proposé un budget spécial de défense de 40 milliards de dollars (34 milliards d’euros) sur huit ans afin de renforcer les capacités de combat asymétrique et de coopérer avec des pays industrialisés militaires de pointe comme les États-Unis.

Lors de leur rencontre à Washington, le 19 mars 2026, Donald Trump et la première ministre japonaise Takaichi Sanae se sont engagés en faveur de la paix et de la stabilité dans le détroit de Taïwan. Ils ont également soutenu le règlement pacifique des différends par le dialogue, et se sont opposés à toute tentative de modification unilatérale du statu quo, y compris par la force ou la coercition, ce que Taïwan a salué.

Mais, dans le même temps, le locataire de la Maison-Blanche privilégie une approche unilatérale et sans aucune concertation avec ses alliés traditionnels sur le dossier de l’Iran, où il a choisi la voie de la force plutôt que celle de la diplomatie. De quoi interroger les Taïwanais sur la crédibilité du discours officiel américain, et rappeler que les inquiétudes des partenaires de Washington en Asie orientale sont très proches de celles des alliés européens.

De quoi, aussi, alimenter les craintes d’un passage à l’acte de la RPC, qui non seulement se sent en position de force, mais surtout qui peut estimer pouvoir attaquer l’île sans se soucier d’une riposte américaine. De quoi, enfin, faire réfléchir à une reconfiguration sécuritaire régionale, et donc imposer un dialogue décomplexé entre Taipei et Washington, au-delà des déclarations convenues et n’abordant pas les sujets qui fâchent.

Ce dialogue est plus que jamais indispensable, tout autant qu’il est désormais obligatoire pour Taipei de chercher d’autres partenaires, pour le cas où Washington ferait défaut. Mais du Japon à l’Australie, en passant par les Philippines et même l’Union européenne, les potentiels candidats seraient-ils plus fiables que Washington ?

The Conversation

Ce texte a bénéficié du soutien de la Taïwan Fellowship 2026 du Ministry of Foreign Affairs (MOFA), République de Chine (Taïwan).

ref. Face à Pékin, Taïwan peut-il encore compter sur la protection de Washington ? – https://theconversation.com/face-a-pekin-ta-wan-peut-il-encore-compter-sur-la-protection-de-washington-281916

L’industrie automobile n’échappe pas à un « effet Doppler stratégique »

Source: The Conversation – France (in French) – By Eric Viardot, professeur de stratégie d’entreprise, SKEMA Business School

L’« effet Doppler » explique pourquoi le son d’une Formule 1 paraît plus aigu lorsqu’elle s’approche et plus grave lorsqu’elle s’éloigne. MotorsportPhotographyF1/Shutterstock

Lorsque des entreprises évoluent selon des trajectoires et à des vitesses très différentes, leurs signaux concurrentiels peuvent être mal compris ou sous‑évalués. On peut y voir une analogie avec l’« effet Doppler » en physique, qui explique que le son d’une ambulance est plus grave ou plus aigu si on ne va pas à la même vitesse qu’elle. Une entreprise pense affronter un constructeur automobile classique ; elle se retrouve face à une entreprise technologique intégrée. On croit concurrencer un acteur à bas coût ; on découvre une organisation industrielle cohérente et rapide.


Les tensions actuelles sur le marché du véhicule électrique, illustrées par la fermeture de l’usine de Poissy de Stellantis, les résultats fragilisés de Renault avec 10,9 milliards d’euros de perte, Ford avec 11 milliards de dollars (plus de 9,38 milliards d’euros, ndlr) sur le seul quatrième trimestre 2025, ou Volkswagen avec un bénéfice en chute de 44,3 %, à 6,9 milliards d’euros, dépassent le simple ralentissement de la demande.

Dans un contexte d’investissements massifs, de marges sous pression et de concurrence chinoise accrue, la transition vers l’électrique coûte plus cher et rapporte moins vite que prévu.

Cette situation révèle un mécanisme récurrent : les entreprises établies sous-estiment souvent les nouveaux concurrents qui transforment leur industrie.

Effet Doppler

Christian Doppler, mathématicien et physicien autrichien (1803-1853).
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Toutes les entreprises ne sont pas condamnées face au changement. Comme je l’ai montré dans mes travaux sur la longévité des entreprises dans le monde, certaines traversent les siècles : plus de 1 700 ont plus de 150 ans et environ 250 existent depuis plus de quatre siècles. Leur endurance ne tient pas à la chance, mais à leur capacité à anticiper, à comprendre leurs clients et à percevoir correctement l’évolution de leurs concurrents. La plupart disparaissent faute d’avoir su s’adapter au marché ou d’avoir mal interprété l’arrivée de nouveaux rivaux.

En physique, l’effet Doppler désigne la modification de la fréquence d’une onde lorsque la source et l’observateur sont en mouvement relatif. Il explique pourquoi le son d’une ambulance est plus aigu lorsqu’elle s’approche et plus grave lorsqu’elle s’éloigne ; les ondes sont comprimées devant la source et étirées derrière elle. Ce phénomène est utilisé en météorologie, où l’analyse des fréquences émises et reçues permet de mesurer des vitesses (ou des flux) invisibles à l’œil nu et d’analyser les mouvements internes des systèmes atmosphériques.

En stratégie, un phénomène métaphoriquement comparable apparaît. La vision qu’une entreprise a d’une autre est d’autant plus déformée qu’elles ne se développent pas ni ne se transforment à la même vitesse. Plus les écarts de trajectoire et de vitesse d’évolution sont importants, plus la compréhension de la concurrence devient difficile. Ce décalage peut conduire à des décisions tardives ou inadaptées.

Un écart difficile à combler

C’est ce qui s’est produit avec Tesla. Beaucoup de constructeurs traditionnels ont vu en premier lieu une voiture électrique performante avec un beau design. Ils ont pensé que le défi consistait à proposer un modèle équivalent avec la même autonomie, la même accélération et le même style.

Tesla n’était pas un constructeur automobile, mais une entreprise technologique produisant des voitures. Son avantage repose sur le logiciel, les mises à jour à distance et l’intégration des batteries. Là où un constructeur classique lance une nouvelle version tous les cinq à sept ans, Tesla peut améliorer à distance un véhicule déjà vendu ; la voiture évolue. Cette logique transforme la relation client, mais aussi le modèle économique avec davantage de services, de données, d’interactions continues.




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Cette différence de rythme crée un écart difficile à combler pour des organisations historiquement structurées autour de cycles industriels longs, de fournisseurs multiples et de hiérarchies complexes.

Là où un constructeur classique renouvelle un modèle tous les cinq à sept ans – comme Renault avec la Clio ou Peugeot avec la 208 – Tesla améliore en continu un véhicule déjà vendu. Le client ne change pas de voiture ; c’est la voiture qui se transforme. Le signal était visible, mais perçu avec retard, à travers un prisme industriel ancien.

Ce décalage n’a été pleinement reconnu que tardivement. Jim Farley, directeur général de Ford, après le démontage d’une Tesla Model 3 par ses équipes, déclarait : « Nous avons été très étonnés. Quand nous avons démonté la Model 3, ce que nous avons découvert était stupéfiant. » Herbert Diess, alors président-directeur général de Volkswagen, qualifiait la Tesla Model Y de « voiture de référence » pour son groupe.

BYD et l’« effet Doppler stratégique » chinois

Toujours dans l’industrie automobile, l’« effet Doppler stratégique » est également observable dans le cas plus récent de BYD et ceux d’autres constructeurs chinois, tels que Geely, SAIC Motor, NIO ou XPeng. Longtemps perçus comme de simples acteurs à bas coûts, ils ont été évalués surtout sous l’angle du prix. En 2024, Carlos Tavares, PDG de Stellantis, déclarait :

« Pas question de laisser le marché des voitures électriques à 20 000 euros ou moins aux mains des Chinois. »

Cette focalisation tarifaire a masqué l’essentiel. La concurrence chinoise repose sur des cycles de développement plus courts, une intégration verticale poussée et une maîtrise industrielle de la batterie. BYD conçoit et fabrique batteries, moteurs et composants critiques, réduisant coûts, délais et dépendances. Le géant chinois des batteries pour véhicules électriques, CATL, et BYD concentrent à eux seuls plus de la moitié de la production mondiale de batteries pour véhicules électriques. La batterie représentant environ de 30 % à 40 % du coût d’un véhicule électrique, cette maîtrise constitue un avantage économique et stratégique décisif.

L’échec du projet européen de Northvolt illustre la difficulté à rattraper tardivement cette distance. L’investissement était massif mais insuffisant pour combler l’écart accumulé en compétences industrielles et en chaînes d’approvisionnement. Là encore, la menace était visible, mais mal évaluée à distance.

Cette métaphore de l’« effet Doppler stratégique » complète les analyses des chercheurs Clayton Christensen, Rajesh Chandy et Gerard Tellis sur les biais internes qui freinent l’adoption des innovations de rupture. Contrairement à la physique, où le signal est effectivement modifié par le mouvement, l’analogie met ici en lumière un biais de connaissance et d’interprétation organisationnelle, lié à des cadres d’analyse inadaptés à des concurrents évoluant à un autre rythme.

La malédiction des leaders établis

Dans le cas du véhicule électrique, les constructeurs historiques ont bien investi dans la technologie, mais souvent en interprétant la transition comme un simple remplacement du moteur thermique par la batterie, alors qu’il s’agissait d’un changement de système. L’échec des batteries Blue Solutions du groupe de Vincent Bolloré, fondées sur une technologie propriétaire peu compatible avec les standards industriels émergents, et les limites des premières générations de la Renault Zoé, conçues comme une évolution du produit plutôt que comme une reconfiguration d’ensemble, illustrent cette lecture partielle. Dans les deux cas, l’enjeu était avant tout systémique, et non uniquement technologique.

L’histoire industrielle montre que les leaders peuvent se réinventer, comme l’ont fait, par exemple, Michelin, Schneider Electric ou Safran pour ne prendre que des exemples d’entreprises françaises. Ces transformations reposent moins sur le volume des investissements que sur la capacité à voir les concurrents tels qu’ils sont réellement dans des industries en constante évolution.

À l’ère des transitions rapides, l’analogie de l’« effet Doppler stratégique » rappelle une vérité simple : mal comprendre la concurrence peut être aussi dangereux que la voir arriver trop tard.

The Conversation

Eric Viardot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’industrie automobile n’échappe pas à un « effet Doppler stratégique » – https://theconversation.com/lindustrie-automobile-nechappe-pas-a-un-effet-doppler-strategique-276650

Vie et mort du Front de libération nationale corse

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thierry Dominici, Maître de conférence en science politique, Université de Bordeaux

À l’occasion de l’anniversaire de la création du FLNC il y a 50 ans, retour sur la trajectoire singulière d’un mouvement clandestin qui a profondément marqué la vie politique corse. Entre revendication anticoloniale, structuration armée et recompositions internes, son histoire éclaire les transformations contemporaines du nationalisme insulaire.


En Corse, la première action violente contre l’État date de février 1973. Elle est revendiquée par le Front Paysan Corse de Libération (FPCL). Composé d’agriculteurs, de commerçants et d’étudiants, ses credo sont la reconnaissance de la Nation et de la langue Corse, l’exclusion des colons, la corsisation des emplois, et le rapatriement des Corses de l’extérieur.

Puis, dès l’année 1974, apparait une seconde organisation clandestine : la Ghjustizia Paolina (GP), constituée de jeunes militants pour la plupart étudiants. Elle revendique des attentats d’envergures contre des cibles définies comme colonialistes.

Le 24 avril 1974, le FPCL annonce sa fusion avec la GP et en mai 1974, ils diffusent un manifeste qui officialise un passage à la lutte de libération nationale et donc à la création d’un Front de libération de type mouvement de décolonisation. C’est dans ce contexte, suite à une vague de 22 attentats, durant la nuit de 05 mai 1976, qu’apparait le FLNC.

Une inscription parmi les luttes anticoloniales

Dans sa première conférence de presse en juillet 1976, le FLNC menace directement l’État au nom du peuple corse et rappelle que ses membres « n’ont pas d’attachement ni avec l’extrême droite ni avec les socialistes et autres révolutionnaires de gauche : ses membres sont, avant toute chose, nationalistes corses ». Ainsi, le FLNC expose un projet d’indépendance dont le point nodal est le choix des Corses à déterminer par la voie référendaire la souveraineté de l’île. Très critique envers les actions des autonomistes, il rappelle aussi que seule une lutte armée contre l’État dit colonial permettrait « de sauvegarder ce qui reste du peuple corse ». Le FLNC propose également l’extension du domaine de la revendication anticoloniale à la lutte de libération nationale :

« Corses, reprenons la voie de nos ancêtres, le fusil à la main, pour libérer notre patrie. Nous n’avons plus le choix ».

S’inspirant des situations des autres luttes de décolonisation, il précise que seule « cette période de désaliénation permettra [au] peuple de choisir démocratiquement son destin avec ou sans la France ».

Sur le plan de la production de la violence contre l’État, à l’inverse de ses homologues européens (ETA ou IRA), le FLNC propose alors une violence ciblée et mesurée, pour ne pas dire contrôlée. Pour les insulaires ses actions sont perçues comme légitimes tant qu’elles restent au service de la défense et de la sauvegarde des intérêts des Corses.

Le manifeste de 1977 du FLNC « La liberté ou la mort » propose un programme d’actions « de légitime défense » du peuple corse contre un État jugé « comme colonial », car « d’occupation ». Il s’articule autour de cinq points :

  • La destruction de tous les instruments du colonialisme français : armée, administrations, etc.

  • L’instauration d’un pouvoir populaire démocratique, expression de tous les patriotes corses.

  • La confiscation des grandes propriétés coloniales et des trusts touristiques.

  • La réalisation d’un pouvoir agraire pour assurer les aspirations des paysans, des ouvriers, des intellectuels et débarrasser le pays de toutes les formes d’exploitation.

  • Le droit à l’autodétermination après une période transitoire de trois ans, durant laquelle l’administration se fera à égalité entre forces nationalistes et forces d’occupation.

Phénomène classique des bras armés européens, le FLNC a en réalité un caractère plus pragmatique que révolutionnaire. Des stratégies personnelles traversent le mouvement, en faisant une organisation floue aux dérives parfois affairistes. Mais le FLNC cherche à soigner son image et à occuper l’espace public. Au-delà d’une présence dans chaque secteur de l’île, dès 1980, il crée une vitrine publique, la CCN (A Cunsulta di i Cumitati Nazionalisti : littéralement Rassemblement ou Assemblée des comités nationalistes), qui endosse le rôle symbolique de porte-parole de la lutte de libération nationale du peuple corse. Son discours tourné sur l’indépendance (mais aussi la révolution et le marxisme) parle à une jeunesse qui ne se retrouve pas dans le projet d’autonomie proposé par les autonomistes depuis les années 1960 (des compétences et pouvoirs élargis pour la Corse, tout en restant au sein de l’État français qui conserve le régalien).

L’interdiction de l’indépendantisme corse

Le FLNC est néanmoins dissout par les pouvoirs publics le 5 janvier 1983. À partir de cette date, le front et ses officines sont assimilés à des organisations illégales et terroristes.

Le 28 septembre 1983, la CCN est également dissoute par le gouvernement, qui empêche ainsi l’indépendantisme corse d’exister légalement.

Néanmoins, ces dissolutions entraînent auprès de l’opinion locale un soutien populaire qui pousse le FLNC à s’engager sur la voie de la légalité, le 3 octobre 1983, en créant un parti politique, le Mouvement Corse pour l’Autodétermination (MCA) qui entend être plus proche de la société civile. Avant le MCA, seuls les autonomistes proposaient une opposition politique (par exemple en participant aux élections locales). Avec le MCA comme vitrine politique, le FLNC peut désormais prétendre concurrencer dans l’espace public les partis politiques autonomistes. Il assoit ainsi sur le plan idéologique et doctrinal un discours reliant le combat anticolonial à l’action institutionnelle. Mais en janvier 1986, en raison d’une trop grande proximité idéologique avec l’officine clandestine, le MCA se voit interdit à son tour.

Les guerres fratricides

Paradoxalement, cette période se traduit par une rupture de l’unicité de la lutte armée et fragmentera, en 1989-91, le FLNC en trois nébuleuses distinctes mais très proches sur le plan idéologique : le Canal Historique, le Canal Habituel et Resistenza.

Ces FLNC(s) se plongent alors à corps perdu dans une guerre fratricide de légitimité, sorte d’indépendantisme anthropophage, qui se soldera par une vingtaine de morts et une perte de sens idéologique pour les militants de base. En effet, de 1989 à 1997, ces trois nébuleuses produisent des actions violentes, mais celle-ci représentent des surmarquages territoriaux plus qu’une réelle volonté politique. Subséquemment, elles poussent les activistes de l’époque à suivre des voies contradictoires avec l’idéologie de base du FLNC originel.

En 1997, le Canal Habituel s’autodissout, Reisistenza se met en sommeil et le Canal Historique, tout en étant considérablement affaibli, sort vainqueur de cette quête pour la légitimité de la lutte de libération nationale. Néanmoins, on observe également l’apparition de nouvelles nébuleuses dissidentes agissant comme un moyen de pression au Canal Historique au sein ou à l’extérieur de celui-ci. Certaines ont des origines troubles à l’image du Sans Sigle (commando à l’origine de l’assassinat du Préfet Claude Erignac en février 1998).

Par la suite, de 1997 à 2014 la lutte de libération nationale semble n’être plus du tout au service de la cause indépendantiste. La guerre fratricide pour la quête de la légitimité de la lutte armée fait que la cloison entre violence politique et organisation criminelle est devenue très mince. Les deux phénomènes semblent s’imbriquer l’un dans l’autre, au point que cette évolution de la violence conduira inexorablement le FLNC à se démilitariser en juin 2014.

Aujourd’hui, l’imaginaire collectif est toujours imprégné d’une vision de la Corse comme lieu de violence endémique. Pourtant, la démilitarisation du FLNC a permis un rapprochement des forces partisanes autonomistes et indépendantistes. En décembre 2015, cela a donné lieu pour la première fois dans l’histoire politique de l’île à la victoire à l’élection régionale d’une alliance entre autonomistes et indépendantistes, ouvrant sur une solution politique et une probable évolution du statut de l’île. Plusieurs cadres du FLNC sont désormais des membres importants de la société civile sur le plan économique, social ou politique (élus, collectifs et association d’anciens prisonniers).

Néanmoins, l’esprit du FLNC prédémilitarisation plane encore en partie sur la société insulaire : des néo-groupuscules se revendiquent héritiers de la structure et quelques jeunes activistes rêvent d’un retour de la lutte armée. Objectif ? Obtenir l’indépendance de l’île et, surtout, bénéficier d’un capital guerrier.

The Conversation

Thierry Dominici ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Vie et mort du Front de libération nationale corse – https://theconversation.com/vie-et-mort-du-front-de-liberation-nationale-corse-281546