Les prises de pouvoir se multiplient en Afrique : la réponse mitigée de l’UA aggrave la situation

Source: The Conversation – in French – By Richard Fosu, Lecturer in International Relations, Monash University

Il ne se passe pratiquement pas un mois sans qu’on apprenne un nouveau changement de gouvernement anticonstitutionnel sur le continent africain.

Ces changements peuvent prendre l’une des trois formes suivantes.

La première est un coup d’État militaire ou un changement violent d’un gouvernement (démocratiquement) élu. La deuxième est le refus d’un gouvernement en place de céder le pouvoir après avoir perdu une élection. Et enfin, la manipulation des Constitutions pour gagner ou prolonger le mandat d’un gouvernement en place.

Nous étudions la paix et les conflits en Afrique, ainsi que le droit de l’Union africaine. Nous avons présenté ces trois catégories dans un article publié en 2023. Nous y avons analysé les changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique entre 2001 et 2022.

Nous avons recensé 20 coups d’État, six cas de manipulation constitutionnelle et quatre tentatives de maintien au pouvoir par des dirigeants sortants après avoir perdu les élections.

Ces tendances persistent depuis la publication de notre étude. Le plus récent est le coup d’État militaire en Guinée-Bissau fin novembre 2025.

Face à la persistance des changements anticonstitutionnels de gouvernement, en particulier ce qui a été décrit comme une résurgence des coups d’État en Afrique, nous avons analysé la position de l’Union africaine sur ces trois formes de changement de régime.

La Charte africaine de la démocratie, des élections et de la bonne gouvernance de 2007 interdit les changements anticonstitutionnels de gouvernement. Elle prévoit des sanctions pour rétablir l’ordre constitutionnel lorsqu’ils se produisent.

Nous avons constaté que pour la majorité des coups d’État (17 sur 20 dans notre base de données), l’UA a appliqué strictement les sanctions prévues par la charte afin de rétablir l’ordre constitutionnel. En revanche, le bilan est mitigé lorsque les dirigeants sortants s’accrochent au pouvoir à la suite d’une défaite électorale ou tripatouillent les Constitutions pour prolonger leur mandat.




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Ces conclusions nous ont amenés à examiner comment l’UA peut renforcer les mécanismes démocratiques continentaux afin d’empêcher que la « ceinture des coups d’État africains » ne s’étende davantage.

Nous concluons de nos résultats que l’UA doit prendre deux mesures.

Premièrement, éviter les changements anticonstitutionnels de gouvernement. Pour ce faire, il convient :

  • de favoriser une véritable culture démocratique dans les États africains

  • d’établir des règles claires sur des questions telles que les changements constitutionnels, qui sont souvent instrumentalisés par les dirigeants en place pour rester au pouvoir

  • d’appliquer ces règles sans crainte ni favoritisme.

Deuxièmement, l’UA, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et d’autres organismes régionaux doivent appliquer des sanctions fermes non seulement aux auteurs de coups d’État militaires mais aussi aux dirigeants civils qui manipulent la loi pour rester au pouvoir.

Une histoire marquée par des coups d’État

L’euphorie des indépendances dans toute l’Afrique, après l’indépendance vis-à-vis de la domination coloniale européenne à la fin des années 1950 et dans les années 1960, a été de courte durée.

De nombreux pays africains ont sombré dans des décennies d’instabilité politique, de crises socio-économiques et de guerres civiles. L’un des principaux facteurs à l’origine de cette période a été l’absence de systèmes solides de participation démocratique et de transferts pacifiques du pouvoir.

Sans véritables espaces de participation politique, les coups d’État et contre-coups d’État militaires, les mouvements rebelles et autres moyens violents d’accéder au pouvoir sont devenus la norme.

Entre 1956 et 2001, il y a eu 80 coups d’État réussis, 108 tentatives de coup d’État échouées et 139 complots de coup d’État en Afrique subsaharienne.




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En 2000, les dirigeants africains ont décidé, lors d’un sommet au Togo, d’adopter la Déclaration de Lomé. Celle-ci condamnait les coups d’État et autres changements anticonstitutionnels de gouvernement. Il s’agissait du premier instrument continental à établir un cadre pour une réponse collective africaine aux changements anticonstitutionnels de gouvernement.

Elle a été suivie par la Charte africaine de la démocratie de 2007 et le Protocole de Malabo sur une cour pénale africaine en 2014.

Ces trois instruments prévoient diverses sanctions à l’encontre des États africains et des individus complices de violations des principes démocratiques.

Malgré cela, plusieurs États africains ont encore enregistré des transitions de pouvoir anticonstitutionnelles. Et la réponse de l’UA a été mitigée.

La réponse mitigée de l’UA

Voici quelques exemples que nous avons identifiés.

En 2010, l’UA a soutenu une initiative internationale visant à destituer Laurent Gbagbo après son refus de céder le pouvoir malgré sa défaite à la présidentielle en Côte d’Ivoire.

Le refus de Yahya Jammeh de quitter le pouvoir après avoir perdu les élections de 2016 en Gambie a également suscité une réaction sévère de la part de l’UA. Celle-ci a déclaré qu’elle « ne reconnaîtrait pas » Jammeh. La Cedeao a envisagé de « le destituer par la force militaire » s’il refusait de céder le pouvoir pacifiquement.

Cela dit, il y a eu des manquements notoires, ce qui est regrettable.

Par exemple, la victoire électorale contestée d’Ali Bongo au Gabon en 2016 n’a pas donné lieu à des mesures concrètes de la part de l’UA. Aucune mesure n’a non plus été prise concernant le report des élections en République démocratique du Congo sous Joseph Kabila en 2018.




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L’échec le plus flagrant dans la mise en place des principes démocratiques en Afrique a été l’absence de sanctions de la part de l’UA lorsque les dirigeants en place ont manipulé les Constitutions pour prolonger la durée de leur mandat.

Du Burundi à la Côte d’Ivoire, en passant par le Togo et le Zimbabwe, nous n’avons trouvé aucune preuve dans notre base de données que l’UA ait réagi directement à des cas de manipulations constitutionnelles.

Pourtant, dans l’histoire récente, les manipulations constitutionnelles ont été les principaux facteurs déclencheurs d’interventions militaires. Les récents coups d’État au Gabon, en Guinée, au Tchad et au Soudan ont tous été précédés par des manipulations constitutionnelles visant à prolonger ou à abolir la limitation du nombre de mandats.

Nous avons constaté que lorsque l’espace démocratique se réduit et que les citoyens ont le sentiment de ne plus pouvoir exprimer leur désaccord, le risque de soulèvements populaires augmente. L’armée profite souvent de ces moments pour intervenir.

Ce qu’il faut faire

Les traités continentaux sur la démocratie et la bonne gouvernance exigent le strict respect des principes démocratiques et des principes de transfert pacifique du pouvoir.

Pour qu’ils soient efficaces, les mesures suivantes doivent être prises.

Tout d’abord, les principes démocratiques doivent être clairement définis. Par exemple, le fait de modifier la constitution pour supprimer la limitation du nombre de mandats présidentiels au profit d’un président sortant viole-t-il ces principes ? Qu’en est-il de l’élimination des candidats de l’opposition par des manœuvres telles que des poursuites judiciaires motivées par des raisons politiques ?

Deuxièmement, des règles claires doivent être établies sur des questions telles que la limitation du nombre de mandats.

Troisièmement, l’UA, la Cedeao et d’autres organismes régionaux doivent cesser de ménager les pseudo-démocrates dont le comportement invite aux coups d’État. Ils doivent cesser de superviser et d’approuver les élections truquées qui maintiennent ces dirigeants au pouvoir.

Enfin, l’UA peut démontrer son engagement en faveur de la démocratie et de la bonne gouvernance en refusant de récompenser les autocrates. Cela pourrait se traduire par le refus de nommer des autocrates à des organismes importants, tels que le Conseil de paix et de sécurité de l’UA (chargé de surveiller la démocratie et la bonne gouvernance sur le continent), ou de leur attribuer des présidences tournantes.

Le Dr Christopher Nyinevi, qui travaille à la Cour de justice de la Cedeao à Abuja, au Nigeria, est coauteur de cet article.

The Conversation

Richard Fosu does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Publication de documents dans l’affaire Epstein : pourquoi les victimes méritent plus d’attention que la « liste » des hommes puissants

Source: The Conversation – in French – By Stephanie A. (Sam) Martin, Frank and Bethine Church Endowed Chair of Public Affairs, Boise State University

L’adoption de la loi sur la transparence des dossiers Epstein, soutenue par de nombreuses victimes présumées et membres de la famille d’Epstein, a conduit le ministère de la Justice états-unien à commencer à divulguer certains des dossiers Epstein. AP Photo/J. Scott Applewhite

**Contrainte par la loi, l’administration Trump a rendu publics, vendredi 19 décembre, plusieurs milliers de documents relatifs au criminel sexuel Jeffrey Epstein, décédé en 2019. Mais, alors que les hommes puissants associés à l’affaire sont nommés, analysés et disséqués en détail, les survivantes, en revanche, restent dans l’ensemble une entité floue, reléguée à l’arrière-plan.

Le ministère de la Justice états-unien a procédé à la divulgation partielle de documents issus de ce que l’on appelle désormais couramment les « dossiers Jeffrey Epstein ». D’autres publications sont attendues, à une date qui n’a pas encore été précisée. Sur une page dédiée de son site Internet, intitulée « Epstein Library », le ministère met à disposition divers documents, notamment des pièces judiciaires et d’autres archives rendues publiques en réponse à des demandes fondées sur la loi sur la liberté de l’information.

Leur publication a été ordonnée par le Congrès dans le cadre d’une loi bipartisane adoptée en novembre 2025. La date butoir fixée au 19 décembre 2025 a été respectée : le ministère de la Justice a rendu publics une partie des documents en sa possession environ huit heures avant l’expiration du délai.

Ces dossiers seront désormais scrutés, commentés et débattus par les responsables politiques comme par le grand public, avant d’être largement relayés dans les médias. Il s’agit du dernier épisode d’une affaire qui fait les gros titres depuis des années, mais selon un cadrage bien particulier. Une question domine en effet la couverture médiatique : « Quels hommes riches et puissants pourraient figurer sur la fameuse “liste” associée à ces dossiers ? » Les journalistes comme le public attendent de voir ce que ces documents révéleront au-delà des noms déjà connus, et si la supposée liste des clients” dont la rumeur fait état depuis déjà longtemps finira par se matérialiser.

Jusqu’à présent, les titres se sont surtout concentrés sur des élites anonymes et sur les personnalités susceptibles d’être compromises ou mises en cause, reléguant au second plan celles dont la souffrance a pourtant rendu cette affaire digne de l’attention médiatique : les jeunes filles et les jeunes femmes victimes d’abus et de trafic sexuels de la part de Jeffrey Epstein.

capture d’écran d’un site web intitulé « epstein library »
Le ministère de la Justice états-unien a commencé à publier les dossiers Epstein vendredi en fin d’après-midi.
Capture d’écran du site web du ministère de la Justice états-unien

Parallèlement, de nombreux sujets ont été consacrés aux victimes dans les médias. Certains d’entre eux, notamment sur CNN, ont régulièrement donné la parole aux victimes d’Epstein et à leurs avocats pour qu’ils puissent réagir aux derniers développements de l’affaire. Ces articles, émissions et reportages rappellent qu’il existe une autre version des faits, centrée sur les jeunes femmes au cœur de cette affaire, pour essayer de comprendre ce qu’elles ont vécu. Cette approche traite les victimes comme de véritables sources d’information, et non comme de simples preuves de la chute ou de la disgrâce d’autrui.

La coexistence de ces deux récits met en lumière un problème plus profond. Après l’apogée du mouvement #MeToo, le traitement médiatique des violences sexuelles et le débat public à leur sujet ont clairement évolué. Davantage de victimes prennent aujourd’hui la parole publiquement sous leur propre nom, et certains médias ont su s’adapter à cette évolution.

Pourtant, des conventions solidement ancrées quant à ce qui est considéré comme une information journalistique — conflits, scandales, figures influentes et rebondissements dramatiques — continuent de déterminer quels aspects de la violence sexuelle accèdent à la une des journaux et lesquels demeurent relégués en marge de l’actualité.

Cette tension soulève une question essentielle : alors même que la loi autorise largement la divulgation de l’identité des victimes de violences sexuelles, et que certaines survivantes demandent explicitement à témoigner à visage découvert, pourquoi les pratiques journalistiques continuent-elles si souvent à taire leurs noms et à reléguer ces victimes au second plan dans le traitement de l’information ?

Un sujet de « CBS Evening News » du 12 décembre 2025 dévoile plusieurs photos révélées par les démocrates de la Chambre des représentants, montrant des hommes célèbres en compagnie de Jeffrey Epstein.

Ce que la loi autorise aux États-Unis — et pourquoi les rédactions s’en abstiennent le plus souvent

La Cour suprême des États-Unis a, à de nombreuses reprises, jugé que le gouvernement ne peut généralement pas sanctionner les organes de presse pour avoir publié des informations véridiques issues de documents publics, y compris lorsque ces informations révèlent l’identité d’une victime de viol.

Lorsque, dans les années 1970 et 1980, certains États ont tenté de punir les médias qui identifiaient des victimes à partir de noms déjà mentionnés dans des documents judiciaires ou des rapports de police, la Cour suprême a estimé que ces sanctions violaient le premier amendement.

La réaction des rédactions a toutefois été paradoxale : plutôt que d’assouplir leurs pratiques, elles ont renforcé les limites qu’elles s’imposaient. Sous la pression des militantes féministes, des associations de défense des victimes et parfois de leurs propres journalistes, de nombreux médias ont adopté des politiques interdisant purement et simplement l’identification des victimes d’agressions sexuelles, en particulier sans leur consentement explicite.

Les codes de déontologie journalistique encouragent désormais les journalistes à « minimiser les dommages », à faire preuve d’une extrême prudence lorsqu’ils nomment des victimes de crimes sexuels et à tenir compte des risques de retraumatisation ou de stigmatisation.

Autrement dit, ce que la loi américaine autorise est précisément ce que les règles éthiques des rédactions déconseillent.

Comment l’anonymat est devenu la norme et comment le mouvement #MeToo a rebattu les cartes

Des manifestants contre la culture du viol rassemblés en foule
Le mouvement anti-viol aux États-Unis a contraint les rédactions à revoir leurs idées reçues sur les personnes dont les témoignages doivent être mis en avant dans le cadre d’un article.
Cory Clark/NurPhoto via Getty Images

Pendant une grande partie du XXe siècle, les victimes de viol étaient systématiquement nommées dans les médias américains — une pratique qui reflétait profondément les inégalités de genre de l’époque. La réputation des victimes était perçue comme un bien public, tandis que les hommes accusés de violences sexuelles faisaient souvent l’objet de portraits empathiques et détaillés.

À partir des années 1970 et 1980, les mouvements féministes ont mis en lumière le sous-signalement massif des agressions sexuelles et la stigmatisation des victimes. Les militantes ont fondé des centres d’aide et des lignes d’assistance, documenté la rareté des poursuites judiciaires et souligné qu’une femme craignant de voir son nom publié dans la presse pouvait renoncer à porter plainte.

Les législateurs ont adopté des « lois sur la protection des victimes de viol » qui limitaient l’utilisation des antécédents sexuels des victimes devant les tribunaux. Certains États sont allés jusqu’à interdire explicitement la publication de leur identité.

Dans ce contexte, et sous l’effet conjugué de ces réformes et de la pression féministe, la plupart des rédactions ont adopté, dans les années 1980, une règle par défaut consistant à ne pas nommer les victimes.

Plus récemment, le mouvement #MeToo a marqué un nouveau tournant. Des victimes issues du monde professionnel, politique ou du divertissement ont choisi de témoigner publiquement, souvent sous leur propre nom, pour dénoncer des abus systémiques et des stratégies de dissimulation institutionnelle. Ces prises de parole ont contraint les rédactions à reconsidérer les voix qu’elles mettaient en avant dans leurs enquêtes.

Pourtant, #MeToo s’est aussi inscrit dans des conventions journalistiques préexistantes, où l’attention reste largement focalisée sur des hommes puissants et médiatisés, leurs chutes spectaculaires et des « moments de révélation ». Ce cadrage laisse peu de place aux réalités moins sensationnelles, mais essentielles, du processus de reconstruction, des incertitudes juridiques et des réponses communautaires.

Les effets involontaires du maintien de l’anonymat des survivantes

Il existe de bonnes raisons de préserver l’anonymat des victimes.

Les survivantes peuvent être exposées au harcèlement, à des discriminations professionnelles ou à des représailles de la part de leurs agresseurs si leur identité est révélée. Pour les mineures, se posent en outre des enjeux liés à la persistance des traces numériques. Dans certaines communautés où la violence sexuelle est fortement stigmatisée, l’anonymat peut littéralement constituer une protection vitale.

Mais des recherches sur le cadrage médiatique montrent que la manière dont les noms — ou leur absence — sont mobilisés n’est pas neutre.

Lorsque la couverture médiatique s’attache à décrire l’auteur présumé comme une figure complexe — dotée d’un nom, d’une carrière et d’une trajectoire — tout en reléguant la personne agressée au statut abstrait de « victime » ou « d’accusatrice », le public tend davantage à éprouver de l’empathie pour le suspect et à scruter le comportement de la victime.

Dans des affaires très médiatisées comme celle de Jeffrey Epstein, cette dynamique est exacerbée. Les hommes puissants qui lui sont associés sont nommés, analysés et disséqués. Les survivantes, sauf lorsqu’elles parviennent elles-mêmes à se faire entendre, demeurent une entité indistincte, reléguée à l’arrière-plan. L’anonymat censé les protéger tend alors à lisser leurs expériences, réduisant des récits singuliers de manipulation, de coercition et de survie à une catégorie sans visage.

Ce que cela révèle de notre conception de « l’actualité »

Cet effacement contribue à éclairer ce qui se joue aujourd’hui dans l’affaire Epstein. Le suspense médiatique ne réside pas tant dans la possibilité que d’autres victimes prennent la parole que dans les répercussions que ces témoignages pourraient avoir sur les hommes influents dont les noms seraient cités. Le cœur du récit s’est déplacé vers une question implicite : quels noms sont jugés dignes d’entrer dans l’espace médiatique — et lesquels restent en marge de l’histoire.

En anonymisant systématiquement les survivantes tout en traquant sans relâche une supposée liste de clients d’hommes puissants, les médias envoient, souvent malgré eux, un message clair sur les personnes qui comptent le plus.

Dans ce cadre, le scandale Epstein ne se concentre plus d’abord sur ce qui a été infligé pendant des années aux jeunes filles et aux jeunes femmes concernées, mais sur les membres de l’élite susceptibles d’être embarrassés, impliqués ou exposés publiquement.

Une approche journalistique véritablement centrée sur les survivantes partirait d’un autre ensemble de questions : quelles survivantes ont choisi de témoigner officiellement, et pour quelles raisons ? Comment les médias peuvent-ils respecter l’anonymat lorsqu’il est demandé, tout en continuant à restituer l’identité, la trajectoire et l’humanité des victimes ?

Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu éthique, mais aussi d’un choix éditorial. Il revient aux rédacteurs et aux journalistes de s’interroger sur ce qui fait réellement l’importance d’un article comme celui sur Jeffrey Epstein : la révélation du prochain nom célèbre sur une liste, ou le récit de la vie des personnes dont les abus ont précisément conféré à ces noms leur valeur médiatique.

The Conversation

Stephanie A. (Sam) Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Publication de documents dans l’affaire Epstein : pourquoi les victimes méritent plus d’attention que la « liste » des hommes puissants – https://theconversation.com/publication-de-documents-dans-laffaire-epstein-pourquoi-les-victimes-meritent-plus-dattention-que-la-liste-des-hommes-puissants-272504

Sexe, jazz, alcool et jeux : comment Montréal vivait la nuit au XXᵉ siècle

Source: The Conversation – in French – By Matthieu Caron, Postdoctoral Fellow, Department of History, Simon Fraser University

La vie nocturne montréalaise entre 1963 et 1967. (BiblioArchives /LibraryArchives/4943640/Flickr), CC BY

L’histoire de la réglementation nocturne à Montréal montre comment la gestion de la vie nocturne a accru les pouvoirs et les budgets de la police, tout en frappant de manière disproportionnée les travailleuses et travailleurs du sexe, la communauté queer et les employés de l’hôtellerie et de la restauration.

Pendant la majeure partie de la première moitié du XXe siècle, Montréal s’est forgé une réputation de capitale nord-américaine de la vie nocturne. Les touristes fréquentaient les cabarets, les clubs de jazz et les bars ouverts après les heures légales, et déambulaient dans le quartier du Red Light, où le sexe, les jeux de hasard et l’alcool étaient librement accessibles à toute heure.

Cette permissivité reposait sur un arrangement tacite, mais illégal : policiers, politiciens, tenancières de maisons closes, membres de la pègre, chauffeurs de taxi, artistes et propriétaires d’établissements participaient tous à une économie nocturne protégée.

Au milieu des années 1950, cette tolérance est devenue le point de départ de l’une des plus grandes expansions de l’autorité policière dans l’histoire urbaine canadienne.

Comme je l’examine dans mon livre Montreal After Dark : Nighttime Regulation and the Pursuit of a Global City (pour l’instant disponible en anglais uniquement), les dirigeants politiques de Montréal ont commencé à considérer le contrôle de la vie nocturne non pas comme une question marginale, mais comme un élément central de l’ordre civique et de la modernité. Ce changement a profondément transformé la police, et en retour la société montréalaise et québécoise.

Quand la nuit devient un enjeu de maintien de l’ordre

Dans les années 1940, le service de police de Montréal était déjà surchargé. Les agents faisaient respecter le couvre-feu en temps de guerre, protégeaient les sites industriels et luttaient contre les infections sexuellement transmissibles parmi les soldats et la population civile. La surcharge du service, combinée à de faibles salaires et à un contrôle constant des économies clandestines, créait un terrain propice à la corruption et aux pots-de-vin.

Une brigade de policiers (« l’escouade de la moralité ») — renforcée pendant la guerre en raison des inquiétudes liées à la délinquance — patrouillait dans les théâtres, les bars, les parcs et les lieux fréquentés par les personnes queers ou les jeunes.

Les jeunes femmes étaient fréquemment arrêtées pour comportement « immoral », tandis que les hommes homosexuels étaient piégés et harcelés. La brigade de Montréal ressemblait à ses homologues nord-américaines, notamment à Toronto où le département de la moralité avait été dissous dans les années 1930.

À la recherche d’un nouvel ordre urbain

Pacifique « Pax » Plante, procureur municipal, a alors pris la tête de la brigade. Il a exigé que les agents appliquent des lois longtemps ignorées, en procédant à des descentes dans les maisons closes, les maisons de jeux et les boîtes de nuit longtemps protégées par la police. Sa croisade a mis en péril les partenariats qui soutenaient l’économie nocturne, ce qui a conduit à son licenciement en 1948.




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Mais la situation était déjà scellée : sa campagne a déclenché l’enquête Caron (1950-1953), qui a révélé l’implication profonde de la police dans la vie nocturne qu’elle devait réglementer.

Pour « assainir » la ville, il fallait plus que du zèle moral. Les réformateurs ont cherché à instaurer un nouvel ordre urbain, centralisant l’autorité, augmentant les budgets et renforçant la formation policière. La surveillance de la vie nocturne est devenue l’une des principales justifications de cette expansion.

Construire une force de police moderne

Deux hommes en robe noire et cravate blanche sur une photo en noir et blanc. » zoomable=
Pacifique Plante, à droite, avec Jean Drapeau, à gauche, qui a été maire de Montréal de 1954 à 1957 et de 1960 à 1986.
(WikiMedia/Le Mémorial du Québec)

Après l’enquête, la Ligue d’action civique de Jean Drapeau a remporté les élections municipales de 1954 avec sa devise, « servir et non se servir », c’est-à-dire rétablir l’honnêteté et l’intégrité à Montréal. Mais pour cela, il fallait reconstruire le Département de police. À cette époque, le Département était important, mais démoralisé, discrédité par des scandales et méprisé par les Montréalais·e·s.

Tout au long des années 1950 et 1960, la Ville a investi massivement dans la professionnalisation de la police. Des consultants européens venus de Londres et de Paris ont réorganisé le service, rationalisé les structures de commandement et introduit de nouvelles normes de formation et de discipline, à l’image de réformes similaires à Chicago et Los Angeles. Des centaines de nouveaux agents ont été recrutés, et les patrouilles de nuit renforcées. Les descentes dans les cabarets, clubs et petits bars sont devenues monnaie courante.

À la fin des années 1960, le budget de la police avait fortement augmenté. Le climat politique à Montréal, marqué par des activités nocturne telles que des manifestations, des marches, des conflits sociaux, des dissensions et la crainte d’activités radicales, a encouragé les élus à poursuivre cette expansion.

La grève des policiers et des pompiers de 1969 a plongé la ville dans une nuit de chaos : pillages, incendies et émeutes. L’administration municipale en a profité pour demander de nouveaux investissements policiers, alimentant ainsi une spirale de croissance budgétaire et d’autorité.




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Augmentation du budget de la police

Les épisodes de désordre n’étaient pas quotidiens, mais ils créaient un climat où des hausses budgétaires paraissaient indispensables.

Entre le milieu des années 1950 et 1970, le budget de la police de Montréal est passé de 9,6 millions à 49,7 millions de dollars, soit une hausse de plus de 400 %, bien au-delà de l’évolution des dépenses municipales globales.

Pourtant, ce n’est pas l’exceptionnel, mais le quotidien qui occupait la police. Les agents passaient leurs nuits à patrouiller les rues, les parcs, les clubs et les cabarets, appliquant les lois sur la moralité et les règlements municipaux.

Ils ciblaient les travailleurs du sexe, les hommes et les femmes homosexuels et les artistes de scène travaillant après la tombée de la nuit. Les contrôles dans la rue, comme les arrestations pour prostitution, ont façonné le travail quotidien de la police, reliant directement la croissance du service à la gestion de l’espace public nocturne.

La surveillance nocturne — qu’il s’agisse de faire respecter les heures d’ouverture des bars ou de contrôler le travail du sexe dans la rue — s’inscrit dans un projet municipal plus large, qui associe ordre, propreté et sécurité à des ambitions mondiales.

Expo 67, Jeux olympiques de 1976

Femmes vêtues de vestes et de jupes assorties aux couleurs pastel, inspirées du style mod des années 60
Uniformes des hôtesses de l’Expo 67.
(Bibliothèque et Archives Canada), CC BY

Alors que Montréal officialisait sa place sur la scène mondiale, d’abord lors de l’Expo 67 puis lors des Jeux olympiques de 1976, la surveillance de la vie nocturne s’est intensifiée.

Craignant que l’Expo n’attire des travailleuses et travailleurs du sexe ou de petits délinquants, la Ville adopte alors le règlement 3416 interdisant toute fraternisation entre les employés d’établissements servant l’alcool de s’asseoir, de boire ou même de parler avec les clients. La police l’appliquait de manière particulièrement sévère envers les femmes. Des danseuses, chanteuses, serveuses et hôtesses dans des cabarets et clubs de nuit ont été arrêtées pour des interactions mondaines sur leur lieu de travail. Dès lors, ce règlement brouillait la frontière entre le milieu du spectacle et travail du sexe, criminalisant de fait la participation des femmes à l’économie nocturne.

Règlements anti-prostitution

Au début des années 1980, comme d’autres grandes villes canadiennes, Montréal a introduit des règlements dit « anti-prostitution » pour élargir les pouvoirs de la police malgré les limites imposées par la Cour suprême du Canada. Cette politique a conduit à un examen pancanadien du travail du sexe.

Ces mesures ciblaient de manière disproportionnée les femmes, les personnes transgenres et les travailleuses et travailleurs du sexe racisés, qui étaient de plus en plus souvent arrêtés simplement pour se trouver dans des espaces publics la nuit.

À qui appartient la nuit ?

Dans les années 1980, Montréal se présentait comme un centre culturel mondial, avec de grands festivals, des théâtres et une vie nocturne florissante et « respectable ». Cette transformation reposait cependant sur la surveillance policière continue de nombreuses personnes qui avaient historiquement soutenu l’économie nocturne.

Le service de police était devenu l’une des dépenses les plus importantes de la ville, et les interventions nocturnes constituaient l’une de ses activités les plus visibles.

Les conséquences sont encore perceptibles aujourd’hui : les salles indépendantes font face à des plaintes pour nuisance sonore et à des coûts réglementaires accrus, avec la menace de fermeture.

Le récent fonds de soutien aux petites salles mis en place par la Ville apporte un certain soulagement, mais il ne répond pas à la question centrale : qui peut façonner Montréal et ses nuits, et qui est exclu au nom de l’ordre ?


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D’un point de vue nocturne, l’histoire de Montréal — comme celle de nombreuses villes — montre que la « sécurité » n’est jamais neutre. Dès les années 1950, l’augmentation des budgets alloués à la police reposait sur l’idée que la nuit était intrinsèquement indisciplinée et nécessitait un contrôle constant.

Débats sur les droits

Plutôt que d’allouer des ressources aux préoccupations soulevées par le mouvement féministe La rue, la nuit, femmes sans peur ou par les nouvelles organisations queers, la Ville s’est concentrée sur la réglementation morale, un modèle qui visait systématiquement les personnes vivant et travaillant après la tombée de la nuit.

Un groupe de femmes marchant dans les rues, certaines brandissant des pancartes de protestation telles que « no rape » (non au viol) et « a nous la nuit » (la nuit est à nous)
Le mouvement « La rue, la nuit, femmes sans peur » lutte contre les violences sexuelles et revendique le droit des femmes et des personnes de genre divers à se déplacer librement et à profiter de la nuit.
(Howl Arts Collective/Flickr), CC BY

Alors que les villes débattent de la manière de soutenir leur économie nocturne tout en assurant la sécurité de leurs habitants, l’histoire de Montréal rappelle que la façon dont la nuit est gérée détermine qui a le droit d’y appartenir.

Pour les décideurs et les habitants d’aujourd’hui, la leçon est simple : les débats sur la vie nocturne sont aussi des débats sur les droits, l’inclusion et l’utilisation équitable de l’espace public. Des nuits plus sûres ne se construisent pas seulement grâce à la police, mais aussi grâce à l’investissement, à la participation et à la reconnaissance des communautés qui font vivre la ville une fois la tombée de la nuit.

La Conversation Canada

Matthieu Caron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sexe, jazz, alcool et jeux : comment Montréal vivait la nuit au XXᵉ siècle – https://theconversation.com/sexe-jazz-alcool-et-jeux-comment-montreal-vivait-la-nuit-au-xx-siecle-272393

Jouer aux échecs, un atout pour la réussite scolaire ?

Source: The Conversation – in French – By Fabien Groeninger, Maître de conférences, Faculté d’éducation, LIRDEF (Laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique, éducation et formation), Université de Montpellier

Jouer aux échecs favorise-t-il les apprentissages scolaires ? Si cette question remonte au XIXᵉ siècle, c’est dans les années 2000 que des dispositifs visant la pratique des échecs se développent véritablement dans les établissements scolaires. Quels sont les intérêts réels de cette démarche ? Qu’en disent les enseignants ?


Les échecs, qui ont longtemps souffert d’une image poussiéreuse dans la société, sont aujourd’hui en vogue dans la jeunesse à la suite des séries, comme The Queen’s Gambit (2020), du développement du e-sport ou encore des initiatives de la star française de la NBA Victor Wembanyama. Ce dernier proposait ainsi en juillet dernier de mêler basket-ball et échecs dans une même compétition en soulignant : « On a besoin d’une variété de choses pour pouvoir grandir. »

Ainsi, depuis les années 1970, les initiatives, d’abord isolées, se multiplient pour faire entrer les échecs dans les classes, avec la conviction que la pratique de ce jeu développerait chez les élèves de nombreuses compétences et favoriserait les apprentissages scolaires.

Les premiers retours de terrain le confirment-ils ? Quelle approche des savoirs le recours au jeu d’échecs permet-il ?

Des expérimentations locales avant la généralisation

L’intérêt des échecs pour les apprentissages scolaires ne date pas d’hier. Dès le XIXe siècle, on en retrouve des traces, comme ce courrier d’un lecteur à une revue spécialisée proposant d’occuper les élèves pendant les temps de récréation avec une « distraction noble ». Mais il faut attendre les années 1970-1980 pour que des initiatives concrètes voient le jour, souvent sous la forme de clubs scolaires.

Dans quelques « établissements pilotes », les échecs sont parfois intégrés dans l’emploi du temps des élèves avec des heures obligatoires. Ceci dit, une thèse soutenue en 1988 montre que les échecs restent encore souvent une activité périscolaire ou extrascolaire.

Lorsque les enseignants s’en emparent dans la classe, avec l’accord de leur hiérarchie, certains soulignent qu’ils ont le sentiment que les échecs développent des compétences comme l’intuition et le raisonnement spatial, mais qu’ils n’ont pas la certitude que les progrès des élèves dans ces domaines soient attribuables uniquement à l’apprentissage des échecs.

En 2007, alors qu’une étude américaine a montré les bénéfice des échecs pour les élèves en difficulté en mathématiques et en résolution de problèmes complexes, la Fédération française des échecs, qui est devenue une fédération sportive, signe une convention-cadre avec l’éducation nationale pour encadrer et autoriser officiellement la pratique des échecs en classe.

Ces projets restent cependant l’apanage d’enseignants férus d’échecs, souvent des joueurs de club, qui convertissent pédagogiquement en classe leur expérience échiquéenne.

Le programme Class’Échecs

Tout au long des années 2000, sur le plan international, de nombreuses études montrent les bienfaits de la pratique du jeu d’échecs pour les élèves. Certains pays en intègrent la pratique dans les programmes scolaires ou mettent en place d’importants dispositifs.

En France, en 2022, la Fédération française des échecs (FFE) a lancé le programme Class’Échecs et signé un avenant à la convention pour promouvoir son développement dans les écoles primaires. Quatre principes ont ainsi été mis en avant :

  • le programme s’adresse à tous les enseignants, quel que soit leur niveau aux échecs ;

  • le jeu d’échecs devient un moyen de développer des compétences scolaires et n’est pas une fin en soi ;

  • le programme est coopératif, pour favoriser le développement de compétences sociales et relationnelles ;

  • les contenus sont pensés sous un angle didactique, pour la classe, et tous les supports sont gratuitement mis à disposition des enseignants. La FFE propose aussi une vente de kits de jeux à prix réduits afin que les écoles s’équipent à moindre coût.

Le succès de l’opération est rapide, environ 2 000 enseignants participent dès la première année et ils sont désormais, en 2025, plus de 8 000, ce qui représente 160 000 élèves initiés aux échecs chaque année.

Reportage sur Class’Échecs (France 3 Provence-Alpes-Côte-d’Azur, 2023).

L’enquête menée en 2022-2023 auprès d’enseignants qui proposent Class’Échecs permet de mieux comprendre leur intérêt pour le projet. Ils y voient un moyen de travailler les mathématiques différemment. Ils constatent une forte implication et un grand intérêt des élèves et considèrent aussi que ces séances développent des compétences en enseignement moral et civique. Or 87 % de ces enseignants connaissent très peu les échecs voire pas du tout et proposent donc cet enseignement sans en maîtriser le contenu, alors que les échecs sont souvent considérés comme un jeu compliqué.

Les clés de la réussite : une forme d’éducation intégrale

Pourquoi des professeurs des écoles non formés à l’enseignement des échecs et n’en maîtrisant pas les fondements se lancent-ils dans cette aventure ? Quelques pistes de réponse sont évoquées dans l’enquête de 2022-2023 et renvoient à une forme d’éducation intégrale dont les racines remontent au XIXᵉ siècle.

Tout d’abord, la démarche de projet dépasse le cloisonnement des disciplines scolaires ce qui résonne d’autant plus dans le premier degré où les enseignants sont polyvalents. Elle présente pour les enseignants un intérêt indéniable parce qu’elle donne du sens aux apprentissages, apportant un engagement plus fort des élèves qui associent davantage l’école au plaisir d’apprendre.

C’est une vision plus globale de l’élève qui est prônée où différentes compétences reliant le corps et l’esprit sont travaillées sur un même temps pédagogique. Le jeu d’échecs en tant qu’outil pédagogique apparaît particulièrement bien adapté : la dimension ludique stimule l’intérêt et l’engagement et la manipulation des pièces facilite le passage de l’expérimentation à l’abstraction.

Les connaissances langagières ne sont pas un prérequis pour la réussite, car le caractère visuo-spatial des situations s’adresse directement aux fonctions cognitives, sans nécessiter la maîtrise du code linguistique, réel obstacle pour certains élèves. La possibilité de créer des problèmes ouverts permet par ailleurs aux échecs de s’ancrer dans les mathématiques, véritable nécessité institutionnelle, tout en interrogeant la conscience disciplinaire des élèves.

Enfin, à l’heure où IA et Internet rendent les connaissances accessibles à tous, le projet invite les enseignants à changer de posture pour favoriser les échanges et l’argumentation, incitant les élèves à construire collectivement les apprentissages.

The Conversation

Yves Léal a été membre de la commission scolaire de la FFE jusqu’en 2021 et a effectué des formations sur le programme Class’échecs qui ont été financées par la FFE.

Fabien Groeninger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Jouer aux échecs, un atout pour la réussite scolaire ? – https://theconversation.com/jouer-aux-echecs-un-atout-pour-la-reussite-scolaire-270586

Asmodee, la pépite des jeux de société d’origine française a su contribuer au dynamisme du secteur

Source: The Conversation – France (in French) – By Gaël Gueguen, Professeur en Stratégie et en Entrepreneuriat, TBS Education

Les jeux de société rencontrent un succès croissant comme en témoigne la bonne santé de son leader : Asmodee, une vraie pépite cachée d’origine française. Focus sur ce marché et sur cette entreprise qui a contribué à développer dans son sillage tout un écosystème.


Les jeux de société constituent un secteur en pleine croissance. La France est un acteur important tant dans la production que dans la vente. Les chiffres en notre possession estiment un volume de vente, constamment en croissance, de 14 milliards de dollars (11,9 milliards d’euros) au niveau mondial et de 600 millions d’euros pour la France où 34 millions de boîtes de jeux sont vendues par an ce qui en fait le premier pays européen. Ce sont 150 éditeurs de jeux de société et plus de 800 boutiques spécialisées qui existent dans l’hexagone sans compter les ludothèques ou les bars à jeux.

Preuve du dynamisme, plus de 1 200 jeux sont lancés chaque année. Avec cette croissance, un écosystème s’est structuré depuis les années 2000. Le leader est une entreprise d’origine française : Asmodee.

Des jeux atemporels

Il est possible de distinguer les jeux « classiques » des jeux « modernes ». D’un côté, nous avons les biens connus Monopoly, Cluedo ou Risk qui correspondent à des blockbusters intemporels. Le Monopoly a été lancé en 1935, le Cluedo en 1949, le Risk, une invention française, en 1957. Ces classiques appartiennent aux Américains Mattel ou Hasbro et font l’objet de mises à jour régulières de forme. Ils demeurent des incontournables familiaux.




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De l’autre côté, Les Colons de Catane, Les Aventuriers du rail, Jungle speed, Dobble ou encore Les Loups-Garous de Thiercelieux ont émergé sur la scène européenne, initialement en Allemagne au milieu des années 1990. Par exemple, Les Colons de Catane y ont été lancés en 1995.

« French touch »

Une particularité des jeux modernes réside dans la durée des parties, plus réduites, mais aussi dans le fait qu’ils minimisent la part de la chance et favorisent l’interactivité plutôt que l’attente de son tour. Ces jeux mobilisent de nouvelles mécaniques (pose de tuiles, négociation, observation, coopération…). Ils se vendent dans des boutiques spécialisées. Les studios français se sont insérés avec réussite dans le paysage ludique et l’on parle d’une French touch qui associe la précision de la mécanique de jeu avec la présence d’un thème fort tout en s’appuyant sur des graphismes de qualité.

Les jeux modernes permettent de vivre de nouvelles expériences de jeu et de conquérir un nouveau public notamment après la période de confinement. Ils touchent de jeunes adultes en quête de moments de convivialité avec leurs amis. Le public familial est toujours présent, mais va s’intéresser à des nouveautés ludiques.

Les achats sont plus fréquents au gré des innovations, des thèmes voire des productions de certains auteurs ou de studios reconnus. Le besoin de se retrouver, de communiquer avec d’autres, notamment dans un cercle familial intergénérationnel (perturbé par la place du smartphone chez les jeunes) sont les raisons qui expliquent le succès des jeux de société devenus vecteurs de lien social.

Un écosystème d’affaires

Cette croissance des usages est à lier aux évolutions des attentes mais aussi aux pratiques du secteur. D’ailleurs, la multiplicité des acteurs à prendre en compte (éditeurs, distributeurs, auteurs, illustrateurs, clients, ludothèques, bars à jeux, festivals, sites Internet, boutiques spécialisées…) nous conduit à parler d’écosystème d’affaires plutôt que de secteur.

Un écosystème d’affaires correspond à un environnement économique complexe au sein duquel des acteurs hétérogènes vont interagir les uns avec les autres afin de créer ensemble de la valeur sous l’égide d’un leader. La littérature sur le sujet fait une distinction entre :

  • un leadership de type « keystone » (création et partage de valeur) ;

  • et un autre de type « dominator » (captation de la valeur et contrôle des acteurs externes).

Notre analyse nous entraîne à penser que l’entreprise Asmodee se trouve en situation de leadership de type dominator, mais avec un rôle peut-être plus positif que prévu.

Une aventure entrepreneuriale

Asmodee est une aventure entrepreneuriale commencée en 1995 en tant qu’éditeur de jeux. Pressentant les évolutions à venir, l’entreprise a rapidement adossé une activité de distributeur à celui de studio.

En d’autres termes, la société Asmodee a commencé à distribuer les jeux de la concurrence. C’est ce qu’on appelle une stratégie de coopétition, que l’entreprise continue de suivre aujourd’hui. Différentes opérations de capital investissement (Montefiore Investment puis Eurazeo puis PAI Partners) lui ont permis de se développer notamment en faisant l’acquisition de studios détenant des marques fortes ou de distributeurs stratégiquement implantés dans différents pays cibles.

En 2021, le groupe suédois Embracer group fait l’acquisition d’Asmodee pour 3 milliards d’euros, puis l’introduit à la bourse de Stockholm en 2025.

Près de 1,4 milliard de chiffre d’affaires

Aujourd’hui, Asmodee est considéré comme le leader mondial spécialisé dans l’édition et la distribution de jeux de société. Son chiffre d’affaires est de 1,4 milliard d’euros en mars 2025. Ce montant se constitue pour 60 % des ventes issues de la distribution des produits de « partenaires ». Bien que présente dans 27 pays, l’activité demeure centrée sur l’Europe avec 75 % des ventes malgré une présence significative aux États-Unis.

Le succès d’Asmodee s’explique par une stratégie de croissance externe qui a permis la modification de son business model. Tout d’abord, l’activité de distribution apparaît comme essentielle comme nous l’avons dit. Cela permet une meilleure connaissance des marchés et des circuits de distribution alors que le nombre de nouveaux jeux ne cesse d’augmenter.

Une quarantaine d’acquisitions

Tout en maintenant la créativité de ses studios, et donc en investissant dans sa croissance interne, Asmodee a racheté différents éditeurs détenant des jeux connus. Par exemple, en 2014, en faisant l’acquisition de Days of Wonder elle met la main sur Les Aventuriers du rail ; en 2019, avec les éditions Lui-même, les Loups-Garous de Thiercelieux tombent dans son giron.

Une quarantaine d’acquisitions permet d’accroître son portefeuille de propriété intellectuelle (les jeux) et de s’étendre géographiquement. Asmodee rachète des éditeurs qu’elle distribuait et des distributeurs étrangers qui vendaient ses jeux…

Ce renforcement dans la propriété intellectuelle (détention de jeux connus) lui permet de transposer ses jeux les plus célèbres vers de nouveaux contenus de divertissement. En 2024, Les Loups-Garous de Thiercelieux ont fait l’objet d’une adaptation en film sur Netflix et en jeu télévisé sur Canal+. En 2025, Netflix fait l’acquisition des droits des Colons de Catane pour les adapter au long métrage.

France 24, 2025.

Les évolutions numériques sont également considérées comme cruciales. En rachetant AD2G Studio, Asmodee met la main sur la plateforme en ligne Board Game Arena qui permet de jouer à des versions digitales des jeux de société provenant de tout type d’éditeurs. Les autres initiatives sont nombreuses (romans graphiques, intégration du digital dans les jeux physiques, jeux inclusifs…).

Un leader à l’action contestée

La stratégie d’intégration poursuivie fait qu’Asmodee tend vers un leadership de type dominator. En effet, elle se développe notamment en rachetant des studios concurrents et en se renforçant dans la distribution ou dans les « complémenteurs » (plateformes en ligne) mais, selon nous, dans la perspective d’un écosystème en croissance, ce leadership permet une proposition de valeur à partager plus large. En effet, par ses investissements, Asmodee contribue à une plus large diffusion des jeux de société sous des formes les plus diverses. Nous pouvons donc penser qu’en conséquence, les ventes des acteurs de l’écosystème se trouvent augmentées.

Ainsi, l’expansion vers de nouveaux univers narratifs permet de proposer de nouvelles façons de monétiser ou de faire connaître les jeux. Asmodee repousse les frontières de l’écosystème et contribue à diffuser une nouvelle façon de consommer les jeux destinés à un public plus large. L’évolution de son business model permet de contribuer à l’expansion de l’ensemble de l’écosystème et ceci peut être profitable à plus d’acteurs.

Bien évidemment, ce point de vue est à nuancer : la stratégie d’Asmodee est régulièrement critiquée (moins de créativité, rationalisation des coûts, risque de standardisation, fermeture de studios…), car transformant profondément la culture ludique dans un versant commercial. Néanmoins, nous émettons l’hypothèse qu’Asmodee peut aussi jouer un rôle moteur en structurant et en internationalisant l’écosystème tout en préservant une diversité qui se nourrit de la croissance.

The Conversation

Gaël Gueguen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Asmodee, la pépite des jeux de société d’origine française a su contribuer au dynamisme du secteur – https://theconversation.com/asmodee-la-pepite-des-jeux-de-societe-dorigine-francaise-a-su-contribuer-au-dynamisme-du-secteur-271974

Le marché du carbone européen a-t-il vraiment réduit les émissions du secteur électrique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Ethan Eslahi, Professeur de finance, spécialisé en économie et finance de l’énergie et de l’environnement, et en modélisation prédictive, IÉSEG School of Management

À l’heure où la Banque mondiale dresse un état des lieux 2025 de la tarification du carbone, une évaluation a posteriori du secteur électrique sur les trois périodes réglementaires du système d’échange de quotas d’émissions de l’Union européenne livre des résultats éclairants. S’il n’a pas eu d’effet net au démarrage, il a engendré ensuite des baisses d’émissions significatives et croissantes.


Depuis 2005, le système d’échange de quotas d’émissions de l’Union européenne (SEQE-UE) fait payer les émissions de gaz à effet de serre pour inciter à les réduire. C’est le premier grand marché du carbone multipays et un modèle que l’on observe désormais dans le monde entier.

Selon le rapport « État et tendances de la tarification du carbone 2025 » de la Banque mondiale, la tarification du carbone couvre aujourd’hui environ 28 % des émissions mondiales, avec 80 instruments en vigueur (taxes et marchés du carbone), générant depuis deux ans plus de 100 milliards de dollars de recettes publiques annuelles. À l’échelle mondiale, le secteur de l’électricité reste celui où la couverture par la tarification du carbone est la plus élevée : plus de la moitié de ses émissions sont déjà soumises à un prix du carbone.

Le rapport souligne également les tendances actuelles, comme l’extension des systèmes existants, mais également la montée en puissance des systèmes d’échange d’émissions (ETS) dans les grandes économies émergentes (Brésil, Inde, Turquie). En Europe, la création d’un « ETS 2 » couvrira dès 2027 les carburants, les bâtiments et le transport routier.

D’où une question simple mais décisive pour les décideurs : que nous apprend une analyse ex post rigoureuse du SEQE-UE sur sa capacité réelle à réduire les émissions, au moins là où il compte le plus : la production d’électricité ?

Ce que montre notre évaluation

Notre étude, parue récemment dans la revue Ecological Economics, évalue l’efficacité du SEQE-UE sur les émissions du secteur électrique au cours de ses trois premières périodes réglementaires complètes (2005–2020), à l’échelle des 24 États membres.

L’enjeu méthodologique est simple à formuler mais difficile à résoudre. En effet, nous n’avons accès qu’aux données historiques des émissions avec le SEQE en place, alors que pour mesurer son effet, il aurait fallu ce qu’elles auraient été sans celui-ci. Or, dans le secteur de l’électricité, beaucoup d’éléments évoluent en même temps : les politiques (soutien aux renouvelables, normes, etc.), la météo, la demande, les prix des énergies, etc.

Pour éviter une comparaison avec un « groupe témoin » arbitraire, nous avons construit un scénario de référence crédible. Il s’agit en pratique d’un « jumeau statistique interne » du secteur électrique européen, qui s’appuie uniquement sur des facteurs observables et non influencés par le SEQE. Par exemple : la température, le niveau de demande, la production éolienne/solaire, les indices internationaux des prix du pétrole, du gaz et du charbon.

Nous avons ensuite comparé les émissions historiques à celles prévues par ce scénario. L’écart entre les deux séries de données révèle l’effet du SEQE mois par mois et phase par phase.

Trois phases, trois résultats

Sur les trois phrases étudiées, nous observons des effets distincts.

  • La première, de 2005 à 2007, ne laisse pas voir d’effet statistiquement significatif sur les émissions du secteur électrique. Ce résultat s’explique notamment par une offre de quotas trop généreuse au démarrage, qui a affaibli le signal-prix.

  • Sur la deuxième phase, de 2008 à 2012, nous observons une réduction moyenne d’environ 12 % des émissions par rapport au scénario sans SEQE.

  • Enfin sur la phase de 2013 à 2020, la diminution constatée atteint environ 19 %. L’efficacité accrue coïncide avec des réformes de conception, en particulier l’abandon des allocations gratuites pour la production d’électricité et le resserrement du plafond.

En agrégeant la période 2005–2020 comme un seul et unique « choc politique », nous observons sur celle-ci une baisse significative (~15 %), cohérente avec l’analyse par phases.

Ces résultats tiennent compte des cycles économiques, contrôlent l’influence d’autres facteurs (comme les politiques nationales qui se superposent), et mettent ainsi en évidence qu’une fois ces éléments pris en considération, le marché du carbone a bien adhéré au système, et davantage au fur et à mesure qu’il est devenu plus exigeant.

L’électricité concentre à la fois des volumes d’émissions de gaz à effet de serre élevés et des interactions politiques qui compliquent l’évaluation de l’efficacité du marché carbone. Et cela, d’autant plus que la décarbonation de l’électricité démultiplie les effets en aval (industrie, mobilité) à mesure que l’économie s’électrifie – une dynamique soulignée par la Banque mondiale. C’est précisément pour cela que la robustesse de la méthodologie importe.

Des leçons pour les autres marchés du carbone

Ces enseignements dépassent largement l’Europe : alors que les grandes économies mettent en place ou renforcent leurs marchés carbone, la crédibilité du signal-prix et la qualité du cadre (plafond réellement contraignant, mécanismes anti-surallocation, mise aux enchères) apparaissent comme des conditions clés de réussite.

Notre lecture phase par phase souligne d’ailleurs que des réformes bien ciblées peuvent transformer un système initialement trop large en instrument efficace. À mesure que de nouveaux marchés émergent et s’interconnectent via des politiques comme les ajustements carbone aux frontières, ces repères peuvent guider les choix réglementaires.

Dans ce contexte d’extension rapide de la tarification du carbone – qui finance massivement la transition – de telles évaluations restent indispensables pour ancrer les prochaines étapes dans des preuves plutôt que des intentions.

L’Union européenne s’apprête en effet à étendre le principe du SEQE aux carburants des bâtiments et du transport routier à partir de 2027, dans une logique « amont » – c’est-à-dire en faisant porter l’obligation sur les fournisseurs de carburants, avant la consommation finale – déjà appliquée par certains systèmes d’échange de quotas carbone (Californie, Nouvelle-Zélande).

Notre étude complète les travaux réalisés sur d’autres secteurs et apporte une base empirique utile : évaluer après coup, secteur par secteur, ce qui fonctionne et pourquoi, reste la meilleure garantie d’un élargissement efficace et socialement acceptable des marchés du carbone.

The Conversation

Ethan Eslahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le marché du carbone européen a-t-il vraiment réduit les émissions du secteur électrique ? – https://theconversation.com/le-marche-du-carbone-europeen-a-t-il-vraiment-reduit-les-emissions-du-secteur-electrique-268872

Budget 2026 : les conséquences de l’échec de la Commission mixte paritaire et du choix de l’option de la loi spéciale

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandre Guigue, Professeur de droit public, Université Savoie Mont Blanc

L’échec de la Commission mixte paritaire sur le projet de loi de finances pour 2026 place le gouvernement face à un choix institutionnel délicat. Le premier ministre entend déposer un projet de loi de finances spéciale, comme en décembre 2024, après le renversement du gouvernement de Michel Barnier. Ce choix soulève d’importantes questions de conformité constitutionnelle et de portée juridique. Décryptage.

Après l’échec de la Commission mixte paritaire vendredi 19 décembre qui n’est pas parvenue à proposer un texte de compromis, le premier ministre se retrouvait avec trois options : tenter de forcer l’adoption par l’article 49, alinéa 3 de la Constitution, attendre l’expiration du délai de 70 jours pour mettre en œuvre le projet de loi de finances (PLF) par ordonnance ou déposer un projet de loi spéciale. C’est cette dernière voie qui a été choisie. Pourquoi ? Et est-ce conforme au droit ?

Les trois options qui s’offraient au premier ministre

L’option de l’article 49, alinéa 3 de la Constitution

Cette option pouvait être écartée assez facilement. D’abord, le premier ministre Sébastien Lecornu l’avait lui-même écartée en début de procédure. Ensuite, c’est une voie très risquée. C’est celle qui a fait chuter le gouvernement de Michel Barnier le 4 décembre 2024 sur l’adoption du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025. Certes, contrairement à Michel Barnier, Sébastien Lecornu est parvenu à obtenir le vote du PLFSS 2026. Mais, au regard des débats tendus sur le projet de loi de finances, le premier ministre prendrait un très grand risque en recourant à cette procédure. De toute façon, en cas de renversement, il aurait été contraint, en tant que premier ministre démissionnaire, de procéder exactement comme l’a fait Michel Barnier en décembre 2024, c’est-à-dire de déposer un projet de loi spéciale.

L’option d’une mise en œuvre du projet par ordonnance

L’article 47, alinéa 3 de la Constitution prévoit que « si le Parlement ne s’est pas prononcé dans un délai de soixante-dix jours, les dispositions du projet peuvent être mises en vigueur par ordonnance ». Le PLF a été déposé à l’Assemblée nationale le 14 octobre 2025. La fin de la période de 70 jours calendaires est le 23 décembre, à minuit. En conséquence, si le Parlement « ne s’est pas prononcé », et seulement dans ce cas (ce qui exclut un rejet du PLF), le gouvernement peut se passer du Parlement complètement. Cela signifie que l’État fonctionnerait en 2026 sur la seule base du projet initial du gouvernement, en retenant éventuellement les amendements votés par les deux assemblées (ce point a prêté à discussion entre spécialistes. A priori, rien n’empêche le gouvernement d’admettre des amendements votés par les deux assemblées).

La possibilité d’une mise en œuvre par ordonnance dépend donc de deux conditions : l’écoulement du délai de 70 jours et l’absence de rejet définitif par l’Assemblée nationale.

Cependant, comme pour l’article 49, alinéa 3, Sébastien Lecornu a annoncé qu’il n’aurait pas recours aux ordonnances. Cette position, qui peut être critiquée dans la mesure où un premier ministre se prive ainsi de pouvoirs que la Constitution lui donne, a une certaine logique, puisque les deux procédures s’apparentent à un passage en force. En effet, dans les deux cas, le PLF est mis en œuvre sans vote formel du Parlement. Dans le premier, il est considéré comme adopté sauf si une motion de censure est votée ; dans le second, le PLF est mis en œuvre par ordonnance sans que le Parlement n’ait pu se prononcer. Sébastien Lecornu privilégie donc la concertation et l’approbation du Parlement, en excluant tout passage en force. Le vote positif du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) le conforte dans cette direction. Après l’échec de la Commission mixte paritaire, le premier ministre choisit donc de déposer un projet de loi spéciale.

L’option de la loi spéciale

Sans l’épisode mouvementé de 2024, cette option paraîtrait extraordinaire puisque deux situations seulement avaient donné lieu à des lois de finances spéciales. En 1962, après le renversement de son gouvernement, le premier ministre Georges Pompidou avait fait adopter le 22 décembre 1962 un projet de loi de finances partiel comportant la seule première partie du PLF. Un autre projet de loi de finances spéciale comportant la deuxième partie avait été adopté le 26 janvier 1963. La deuxième situation s’est produite en 1979. Par une décision du 24 décembre 1979, le Conseil constitutionnel a invalidé le PLF 1980 pourtant adopté par le Parlement. Pris au dépourvu, le gouvernement s’est alors inspiré des textes existants en faisant adopter une loi spéciale le 27 décembre 1979. Saisi une nouvelle fois, le Conseil constitutionnel avait validé ce choix en constatant que, comme les textes n’avaient pas prévu cette situation, « il appartenait, de toute évidence, au Parlement et au gouvernement, dans la sphère de leurs compétences respectives, de prendre toutes les mesures d’ordre financier nécessaires pour assurer la continuité de la vie nationale ; qu’ils devaient, pour ce faire, s’inspirer des règles prévues, en cas de dépôt tardif du projet de loi de finances, par la Constitution et par l’ordonnance portant loi organique, en ce qui concerne tant les ressources que la répartition des crédits et des autorisations relatifs aux services votés » (décision du 29 décembre 1979).

En 2024, après le renversement du gouvernement Barnier, le président de la République Emmanuel Macron avait annoncé le dépôt d’un projet de loi de finances spéciale. Après un vote à l’unanimité par les députés et les sénateurs, la loi spéciale a été promulguée onze jours avant la fin de l’année (20 décembre 2024). En décembre 2025, si la situation est comparable, elle présente tout de même quelques différences.

Les conditions sont-elles remplies pour le dépôt d’un projet de loi de finances spéciale ?

L’article 47 de la Constitution et l’article 45 de la LOLF posent chacun une condition pour une loi de finances spéciale. Aucune des deux n’est remplie par Sébastien Lecornu.

La condition de l’absence de dépôt « en temps utile » du PLF

L’article 47, alinéa 4 de la Constitution qui prévoit la possibilité d’une loi de finances spéciale pose la condition de l’absence d’un dépôt « en temps utile de la loi de finances pour être promulguée avant le début de l’exercice » (le 1er janvier 2026). Cela renvoie à la situation dans laquelle le PLF a été déposé avec un retard tel que le Parlement n’a pas pu disposer du temps d’examen prévu par la constitution, c’est-à-dire 70 jours. Or, si Sébastien Lecornu a déposé le PLF en retard, le 14 octobre 2025, le Parlement a bien, théoriquement, disposé de 70 jours calendaires, le délai s’achevant le 23 décembre à minuit. En conséquence, la condition n’est pas remplie pour déposer un projet de loi spécial (ce point a été confirmé par le rapporteur de la commission des Finances de l’Assemblée nationale dans son rapport sur le projet de loi spécial de 2024). Qu’à cela ne tienne, le premier ministre le fera quand même, comme Michel Barnier en décembre 2024. Cette petite entorse de la constitution semble implicitement assumée par le gouvernement. Il faut dire que, pour respecter la lettre du texte, le premier ministre devrait retirer le PLF qui est à l’assemblée, en redéposer un autre, constater que le dépôt n’a pas été fait en temps utile et déposer un projet de loi spécial. En 2024, Michel Barnier ne le pouvait pas, car étant démissionnaire, il n’en avait pas le pouvoir. En 2025, Sébastien Lecornu en a le pouvoir, mais le temps presse et, surtout, cela revient au même.

La condition d’un dépôt du projet de loi spéciale avant le 19 décembre

L’article 45 de la LOLF prévoit que le projet de loi de finances spéciale doit être déposé avant le 19 décembre. Or, l’échec de la Commission mixte paritaire est intervenu le 19 décembre, justement. Pour déposer un projet de loi spéciale, le gouvernement doit d’abord recueillir l’avis du Conseil d’État puis l’arrêter en Conseil des ministres. Sébastien Lecornu, même en allant très vite, n’est pas en mesure de respecter ce délai. Le dépôt intervient donc avec quelques jours de retard. Est-ce problématique ? La LOLF n’est pas respectée, mais de peu. Ce n’est problématique que si le Conseil constitutionnel est saisi et s’il applique strictement la règle du 19 décembre. Il y a des raisons pour le premier ministre de ne pas être inquiet. En décembre 2024, le projet de loi spéciale avait été adopté à l’unanimité et le Conseil n’avait pas été saisi. Même si le Conseil est saisi en 2025, il est fort probable qu’au regard de sa jurisprudence antérieure il considère que le premier ministre a bien tout mis en œuvre pour assurer la continuité de la vie nationale et, par surcroît, avec l’aval du Parlement.

Le contenu de la loi spéciale

En 1979, le gouvernement s’était contenté de prévoir le strict minimum prévu par l’article 47, alinéa 4 de la Constitution, c’est-à-dire la perception des impôts existants. En décembre 2025, le gouvernement s’est montré plus audacieux. Partant du principe que la Constitution se contente de prévoir ce contenu obligatoire, il a considéré que d’autres dispositions pouvaient être ajoutées. Le Conseil d’État a confirmé cette lecture dans son avis sur le projet de loi spéciale de 2024. La loi spéciale de 2024 comportait quatre articles. Le premier portait sur la perception des impôts existants. Le deuxième prévoyait le prélèvement sur recettes au profit des collectivités territoriales. Le troisième portait autorisation pour le gouvernement d’emprunter. Le quatrième a permis aux organismes de sécurité sociale de percevoir leurs ressources non permanentes.

En 2025, le gouvernement est parvenu à faire adopter le PLFSS. Par conséquent, il n’a pas besoin de prévoir le quatrième article. Comme il n’y a pas de raison qu’il en prévoit d’autres, le projet comportera sans doute les trois premiers articles.

Le Parlement devrait rapidement voter le projet de loi spéciale. Si, comme en 2024, il le fait à l’unanimité, il n’y aura vraisemblablement pas de saisine du Conseil constitutionnel. Le 1er janvier 2026, le gouvernement fonctionnera avec le minimum, comme début 2025. Il restera alors à faire à adopter par le Parlement un PLF complet. François Bayrou y était parvenu le 5 février 2025. La voie du compromis choisie par Sébastien Lecornu lui permettra-t-elle de le faire comme ce fut le cas pour le PLFSS ?

The Conversation

Alexandre Guigue est membre de membre de la Société française de finances publiques, association reconnue d’utilité publique réunissant universitaires et praticiens des finances publiques.

ref. Budget 2026 : les conséquences de l’échec de la Commission mixte paritaire et du choix de l’option de la loi spéciale – https://theconversation.com/budget-2026-les-consequences-de-lechec-de-la-commission-mixte-paritaire-et-du-choix-de-loption-de-la-loi-speciale-272501

Pourquoi les adultes demandent des jouets au Père Noël

Source: The Conversation – France (in French) – By Mathieu Alemany Oliver, Professeur en comportements et cultures de consommation – marketing, TBS Education

Au XVIII<sup>e</sup>&nbsp;siècle, la pensée des Lumières transforme l’enfance en une catégorie sociale à part, dont les jouets deviennent l’emblème. Stokkete/Shutterstock

À quelques jours du passage du Père Noël dans les foyers, la part des jouets vendus et destinés aux adultes ne cesse de progresser en France. Comment expliquer ce phénomène ? Que nous dit-il de notre époque ? Explication avec un détour historique de l’Antiquité à la révolution industrielle en passant par Léonard de Vinci.


Contrairement à une idée reçue, les jouets n’ont pas toujours été destinés aux enfants. La chercheuse Susan Stewart rappelle qu’au XVIIIe siècle, les poupées étaient des objets de luxe pour adultes.

La légitimation croissante du jouet chez l’adulte s’inscrit dans un contexte contemporain marqué par une crise de l’âge adulte et une polycrise.

Le grand gagnant de cet effritement de la frontière entre enfance et âge adulte, c’est bien le marketing. Pour fonctionner à plein régime, les marques ont besoin de notre enfant intérieur qui suit le principe de plaisir et se préoccupe peu du principe de réalité. Le jeu, l’imagination et la pensée magique, traditionnellement associés à l’enfance, sont les conditions mêmes d’existence du marketing, mais aussi les conditions d’acceptation par les consommateurs et consommatrices de leur existence finie.

Historiquement, les adultes avaient des jouets

Les jouets n’ont pas toujours été l’apanage des enfants. Leur exclusion progressive du monde adulte est directement liée à la construction progressive de l’enfance comme catégorie sociale distincte, à partir du XVIIIe siècle.

Poupée antique grecque en terre cuite (Fin Vᵉ siècle – début IVᵉ siècle avant Jésus-Christ).
Frank Tomio/Archäologische Sammlung der Universität Zürich

Dans l’Antiquité, une poupée articulée en terre cuite pouvait aussi bien divertir les enfants qu’accompagner l’adulte dans l’au-delà, en tant qu’objet funéraire. Plus tard, de la Renaissance au XVIIIe siècle, les objets mécaniques comme les tabatières à système, ou encore les automates comme le lion de Léonard de Vinci, étaient des jouets de prestige pour adultes. Exposés dans les cabinets de curiosité ou utilisés lors des réceptions, ces objets mécaniques servaient à amuser et émerveiller les personnes invitées, tout en affichant un statut social désirable.

Au XVIIIe siècle, la pensée des Lumières transforme l’enfance en une catégorie sociale à part, dont les jouets deviennent l’emblème. Comme le dira le bibliothécaire et historien Henry René d’Allemagne en 1902, « là où est l’enfant, là aussi est le jouet ». Ce statut particulier des enfants se traduit par une séparation physique avec les adultes : des vêtements spécifiques ou encore des espaces comme l’école, voire même une chambre, leur sont désormais réservés.

De leur côté, les adultes voient les pratiques ludiques stigmatisées. L’exception : s’inscrire dans une pratique à laquelle les enfants ne pourraient pas s’adonner, comme le collectionnisme, le modélisme, ou l’art. Il faut que le jouet de l’adulte soit l’objet d’une activité sérieuse qui nécessite de la technique et de la connaissance. L’adulte doit incarner l’idéal de raison, de travail et de maîtrise de soi.

Le jouet de l’enfant, lui, échappe à ces contraintes et aux exigences de productivité et de rationalité du monde adulte. Les enfants sont valorisés pour leur émotionnalité, son imagination débridée et son inutilité sociale temporaire.

Démocratisation des jouets auprès des classes moyennes

En démocratisant les jouets auprès des classes moyennes, la révolution industrielle de la fin XVIIIe au début du XIXe siècle renforce et institutionnalise l’association jouet-enfance.

Les plus belles poupées de Paris du Bon Marché à Noël en 1924, dans la droite ligne de la révolution industrielle.
Gallica

Les grands magasins, soutenus par les manufactures de jouets comme le fabricant de jouets mécaniques Fernand Martin, armés de catalogues d’étrennes, transforment Noël en une fête commerciale à destination des enfants. Apparaissent des rayons dédiés aux jouets d’enfants, comme le note Émile Zola.

La ou le « kidult », antithèse de l’adulte des Lumières

Environ cent cinquante ans plus tard, en 2025, les magasins français de jeux et jouets King Jouet ouvrent des magasins éphémères, rebaptisés King’Dultes. Ceux-ci s’adressent aux « kidults », un mot-valise proposé dans les années 1950 et repris par le marketing pour segmenter ces adultes attirés par des produits et activités traditionnellement réservés aux enfants.

Le néologisme « kidult », proposé dans les années 1950 par l’industrie audiovisuelle états-unienne, désigne d’abord les adultes qui regardent des émissions pour enfants.

Le terme est de nouveau utilisé dans les années 1970-1980 pour parler des adultes qui profitent des avantages de l’âge adulte tout en refusant de l’embrasser pleinement. Ces derniers et dernières rejettent les responsabilités et les obligations traditionnellement associées, tout comme le sérieux qui caractérise l’adulte moderne depuis les Lumières.

Repenser l’enfance et l’âge adulte

La médiatisation et la légitimation grandissantes de la figure du ou de la « kidult » reflète une crise plus large de la modernité, où les sociétés occidentales, devenues méfiantes envers les autorités et les grands récits, voient se dissoudre les repères traditionnels. Selon le philosophe Jean-François Lyotard ou le sociologue Zygmunt Bauman, nous sommes entrés dans une nouvelle ère appelée respectivement postmodernité, ou modernité liquide. Celle-ci affaiblirait les constructions intellectuelles et sociales binaires telles que le genre et amène à repenser des concepts comme la famille, le travail, la vérité, ou encore… l’enfant et l’adulte.

Symbole de ce changement de paradigme, Le Syndrome de Peter Pan du psychanalyste Dan Kiley, ou l’enfant qui ne veut pas grandir, connaît en 1983 un vif succès. Il y est question des difficultés de certains jeunes hommes à endosser le rôle moderne et prédéfini de l’adulte.

Le syndrome de Peter Pan fait référence à un garçon, un adolescent ou un adulte, refusant de grandir.
Photology1971/Shutterstock

Plus récemment, de nombreux chercheurs et chercheuses ont appelé à une réévaluation de la notion d’âge adulte. Compte tenu du temps nécessaire à la maturation cérébrale, du report du mariage et de la parentalité (quand ces étapes-là surviennent), de la poursuite d’études supérieures, ainsi que des difficultés croissantes d’accès au logement, l’autonomie sociale, économique et émotionnelle arrive plus tardivement qu’auparavant.

Ce que nous comprenons comme l’âge adulte dans nos sociétés occidentales ne commence plus qu’à partir de 25-30 ans. Dans ce contexte, le professeur de psychologie Jeffrey Arnett propose d’ajouter une phase de vie intermédiaire, « l’âge adulte émergent », située entre l’adolescence et l’âge adulte traditionnel. Cette théorie, sans faire l’unanimité, souligne néanmoins la difficulté actuelle à définir ce que nos sociétés entendent par âge adulte.

L’enfance comme refuge symbolique dans une ère de crise

Si la visibilité croissante des kidults s’explique en partie par cette érosion de l’âge adulte, elle s’explique également par la recherche d’un refuge symbolique dans un contexte de polycrise. Cette ère de modernité liquide est celle d’une ère de l’incertitude et du risque.

Parce que l’enfance s’est construite, siècle après siècle, en opposition à l’âge adulte, c’est naturellement vers elle que l’on se tourne quand le quotidien, associé à la vie d’adulte, devient trop pesant. L’enfance est réconfortante, car elle est symboliquement restée à l’écart du monde productiviste.

Elle est un refuge symbolique, dans lequel nous sommes tous et toutes autorisées à jouer sous une forme païdique, c’est-à-dire de manière libre, spontanée, pour le simple plaisir de jouer. Sans règle. Sans but. Sans compétition. Il s’agit d’un monde qui n’existe plus dans nos économies de marché où tout est quantifié, jusqu’à la course à pied qui se pare aujourd’hui d’objets connectés et s’apparente plus à une répétition de la vie active qu’à la course sans but de l’enfant.

The Conversation

Mathieu Alemany Oliver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les adultes demandent des jouets au Père Noël – https://theconversation.com/pourquoi-les-adultes-demandent-des-jouets-au-pere-noel-265605

Raz-de-marée démocrate dans les villes américaines : un avertissement pour Trump ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Castel, Chargé de cours aux départements de Sciences des religions et d’Études urbaines et touristiques, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La ronde des diverses courses électorales du mois de novembre, close en décembre, constituait un test depuis l’arrivée au pouvoir du président américain Donald Trump. Les démocrates ont marqué des avancées notables, sans contre-tendance favorable aux républicains à l’échelle nationale, régionale ou locale.

Les sondages de sorties des urnes permettent d’éclairer certains enjeux auxquels les électrices et les électeurs ont été particulièrement sensibles en fonction de leurs inclinaisons politiques et profils socioculturels. Ces sondages ont été menés par le SSRS pour le compte du consortium des grands réseaux médiatiques dont CNN et Fox News.

J’ai une formation de géographe, d’historien et de religiologue. Depuis 25 ans j’étudie l’évolution de la diversité ethnoreligieuse au Québec. Depuis 2016, je m’intéresse aux élections à diverses échelles (Montréal, Québec, Canada, États-Unis) afin de tracer les mouvements sociopolitiques à travers le temps et l’espace à l’aide de la cartographie des résultats électoraux.

Une « Gringa » démocrate à Miami

Il a fallu attendre le 2 décembre pour qu’un second tour établisse un gagnant à Jersey City, puis le 9 à Albuquerque et à Miami.

En Floride, l’État de résidence du président, l’élection de la démocrate Eileen Higgins à la mairie de Miami, première femme à obtenir ce poste, est particulière. La victoire de celle-ci (59,5 %) contre le républicain Emilio Gonzalez (40,5 %) met fin à 28 ans de règne républicain. La Magic City devient ainsi la seule des vingt grandes villes en élection cet automne à changer de couleur.

Parlant espagnol, La Gringa, comme elle s’amuse à se faire appeler, a mis l’accent sur le logement abordable tout en exprimant ses préoccupations concernant les opérations de contrôle de l’immigration par l’ICE, thèmes qui résonnent dans une ville à majorité latino-américaine.




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Un ilot rouge au milieu de beaucoup de maires bleus

Parmi les villes de plus de 220 000 habitants (au recensement de 2020), 20 élections pour la mairie ont été disputées en novembre.

À New York, Charlotte, Pittsburgh, Buffalo et La Nouvelle-Orléans, les élections se faisaient sur une base partisane, c’est-à-dire que les candidats se présentaient sous la bannière d’un parti, démocrate, républicain ou autre.

En 2024, alors que l’État pivot de la Pennsylvanie basculait en faveur de Donald Trump, Pittsburgh demeurait démocrate en préférant Harris (59,7 %). Cette année, le démocrate Corey O’Connor (85,6 %) rafle la mairie devant le républicain Tony Moreno.

Dans l’État de New York, le démocrate Sean Ryan (71,8 %) a remporté la mairie de Buffalo devant le républicain James Gardner. C’est toute une différence à comparer au scrutin présidentiel où la ville avait accordé 54,8 % de ses voix à Kamala Harris.




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Les 15 autres élections suivaient un mode non partisan. Bien que les candidates et les candidats se présentent sans étiquette politique, les affiliations politiques ne faisaient généralement pas de mystère.

À Minneapolis (Minnesota), malgré la kyrielle de candidats à la mairie, les quatre meneurs étaient tous démocrates. C’est au second tour d’un suffrage préférentiel que Jacob Frey obtient 50 % des voix pour son troisième mandat devant le démocrate socialiste Omar Fateh. Au Michigan, la démocrate Mary Sheffield (77 %) devient la première mairesse afro-américaine de Détroit en battant Solomon Kinloch jr, lui aussi démocrate.

En augmentant leurs marges de victoire, les démocrates Andre Dickens (85,8 %) et Aftab Pureval (78,3 %) ont été reconduits aux mairies d’Atlanta (Géorgie) et de Cincinnati (Ohio). Dans cette dernière lutte, le candidat défait était Cory Bowman, le demi-frère de J.D. Vance, vice-président et sénateur de l’État.

Des maires de filiation démocrate ont aussi été élus à Charlotte, Seattle, Boston, La Nouvelle-Orléans, Cleveland et Saint Paul.

La ville d’Hialeah, voisine de Miami, est la seule dont la mairie a été remportée par un républicain, Bryan Calvo devant deux adversaires du même parti.

C’est dire qu’au total, les 19 autres maires sont désormais associés plus ou moins directement au parti démocrate.




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Au-delà d’un pépin socialiste dans la grosse pomme

À New York, Zohran Mamdani marque l’histoire en devenant le premier maire musulman de la ville. Celui-ci a gagné l’appui de la moitié de la population (50,8 %) devant l’indépendant Andrew Cuomo (41,3 %) et le républicain Curtis Sliwa (7 %).

À l’échelle des arrondissements, Mamdani a obtenu la majorité des suffrages de Brooklyn (57,1 %), de Manhattan (52,7 %), du Bronx (51,8 %) et du Queens (47,9 %). Les soutiens à Cuomo sont majoritaires à Staten Island (55,2 %) tout en prédominant au sud de Brooklyn et à l’est du Queens.

Le NYC Election Atlas aide à trouver du sens à cette configuration. En recoupant le vote partisan et le profil des quartiers, on remarque que la moitié (50,8 %) des secteurs où les propriétaires sont majoritaires ont choisi Cuomo, alors que les secteurs où les ménages modestes prédominent ont penché du côté de Mamdani (52,4 %). Avec des nuances selon les quartiers et la proportion de propriétaires, les secteurs où les diplômés universitaires sont majoritaires ont préféré Mamdani (54,2 %).

La géographie des résultats confirme que le vote pro-Trump de 2024 s’est majoritairement acheminé vers Cuomo moyennant des pertes en faveur de Mamdani.

Selon les sondages, bien que dans des proportions moindres qu’en Virginie et au New Jersey, la majorité des électorats afro-américain (57 %) et hispanique (52 %) ont préféré Mamdani. L’électorat eurodescendant s’est divisé presque moitié-moitié entre Cuomo et Mamdani.

Alors que 67 % des partisans de Cuomo avaient le crime comme premier sujet de préoccupation, 66 % des partisans de Mamdani se souciaient d’abord du coût de la vie. Ce dernier enjeu prédominait (55 %) pour l’ensemble des New-Yorkais.


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La Virginie « mère des présidents » donne naissance à sa première gouverneure

La démocrate Abigail D. Spanberger s’est gagné l’appui de 57,6 % des électeurs contre sa rivale républicaine Winsome Earle-Sears (42,2 %), l’ancienne lieutenante-gouverneure élue en 2021. C’est un gain démocrate.

Quoique la cartographie réalisée par l’Associated Press soit similaire à celle du scrutin présidentiel de 2024, la marque démocrate a progressé partout dans l’État, y compris dans l’espace rural. Dans les villes et les banlieues de Charlottesville, Richmond, Norfolk et Fairfax le vote démocrate a franchi le cap des 70 % voire des 80 %.

L’économie était la préoccupation principale de 48 % des Virginiens.

Floraison démocrate au New Jersey

Pour le poste de gouverneur de l’État jardin, la démocrate Mikie Sherrill a gagné 56,9 % des suffrages devant son adversaire républicain Jack Ciattarelli (42,5 %). En 2021, son prédécesseur démocrate n’avait obtenu que trois points d’avance. Sherill est la première femme démocrate à remporter ce poste après la victoire de la républicaine Christine Todd Whitman en 1994.

En comparant la cartographie de l’Associated Press des résultats cette élection avec celle du scrutin présidentiel, on constate que les appuis démocrates ont connu des hausses allant de 5 à 16 points dans presque tous les comtés. À comparer au scrutin présidentiel, quelques majorités républicaines locales ont basculé en faveur du parti démocrate au nord et au sud de l’État. Sept personnes sur dix ont voté démocrate à Trenton et à Newark collé sur New York. Les taxes (35 %) et l’économie (32 %) constituaient les enjeux prédominants.




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Quand l’anxiété économique surfe sur une marée électorale

Au New Jersey et en Virginie, à comparer aux élections locales antérieures, les appuis au parti démocrate ont connu un bond important avec l’élection des deux nouvelles gouverneures.

Selon les sondages publiés par CNN et Fox News les taux d’approbation et de désapprobation du travail du président étaient de 42 % contre 56 % au New Jersey et de 39 % contre 59 % en Virginie.

La majorité des électeurs indépendants et des gens qui n’avaient pas voté au scrutin présidentiel ont voté démocrate. Les deux tiers des Hispaniques et neuf Afro-Américains sur dix ont suivi, ce qui indique un retour aux tendances prévalant avant 2024.

À l’échelle des mairies, le camp démocrate était souvent en terrain favorable. Au printemps 2026, on disposera d’un portrait plus complet des tendances alors que quelques courses auront lieu dans le Sun Belt. Le passage de la mairie de Miami des mains d’un républicain à celles d’une démocrate n’est toutefois pas pour rassurer le camp républicain.

Les revirements politiques repérables géographiquement et les sondages de sortie des urnes montrent que l’anxiété économique a surfé à travers le pays. Bien que l’immigration reste un enjeu majeur pour les électeurs républicains, l’économie s’est érigée en tête de liste des préoccupations populaires à New York, en Virginie et au New Jersey.

Au sortir des élections, la marque républicaine a perdu des plumes. Si la promesse de Donald Trump de maîtriser l’inflation a favorisé son élection à la présidence, l’actuelle montée de l’anxiété économique a alimenté le mouvent inverse.

En même temps que les sondages des dernières semaines rappellent que la crise de l’« abordabilité » se ressent de plus en plus sur le plan des dépenses quotidiennes, l’agrégateur de sondages RealClear Polling indique que le taux d’approbation de la gouvernance du président continue de diminuer.

Selon le sondage publié par Politico, une partie des électeurs de Trump commencent à le tenir responsable de la crise. Le dernier sondage de NBC fait voir que si la base MAGA approuve fortement la gestion du président, c’est au prix de la réduction de son poids numérique derrière la montée de ceux qui se disent « républicains traditionnels ».

La Conversation Canada

Frédéric Castel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Raz-de-marée démocrate dans les villes américaines : un avertissement pour Trump ? – https://theconversation.com/raz-de-maree-democrate-dans-les-villes-americaines-un-avertissement-pour-trump-271471

De TikTok aux bars à loutres au Japon, comment les réseaux sociaux profitent du mal-être des animaux sauvages

Source: The Conversation – France (in French) – By Margot Michaud, Enseignante-chercheuse en biologie évolutive et anatomie , UniLaSalle

En Asie, on peut cajoler des loutres cendrées (_Aonyx cinereus_) dans des cafés qui leur sont consacrés. Mais qu’en est-il du bien-être de ces animaux sauvages qui se voient piégés dans des environnements inadaptés à leurs besoins fondamentaux&nbsp;? Sara Hoummady/UniLaSalle, Fourni par l’auteur

Sur les réseaux sociaux, la popularité des animaux exotiques va de pair avec la banalisation de leur mauvais traitement. Ces plateformes monétisent la possession d’espèces sauvages tout en invisibilisant leur souffrance. Cette tendance nourrit une méprise courante selon laquelle l’apprivoisement serait comparable à la domestication. Il n’en est rien, comme le montre l’exemple des loutres de compagnie au Japon.


Singes nourris au biberon, perroquets dressés pour les selfies, félins obèses exhibés devant les caméras… Sur TikTok, Instagram ou YouTube, ces mises en scène présentent des espèces sauvages comme des animaux de compagnie, notamment via des hashtags tels que #exoticpetsoftiktok.

Cette tendance virale, favorisée par le fonctionnement même de ces plateformes, normalise l’idée selon laquelle un animal non domestiqué pourrait vivre comme un chat ou un chien, à nos côtés. Dans certains pays, posséder un animal exotique est même devenu un symbole ostentatoire de statut social pour une élite fortunée qui les met en scène lors de séances photo « glamour ».

Or, derrière les images attrayantes qui recueillent des milliers de « likes » se dissimule une réalité bien moins séduisante. Ces stars des réseaux sociaux sont des espèces avec des besoins écologiques, sociaux et comportementaux impossibles à satisfaire dans un foyer humain. En banalisant leur possession, ces contenus, d’une part, entretiennent des croyances erronées et, d’autre part, stimulent aussi le trafic illégal. En cela, ils participent à la souffrance de ces animaux et fragilisent la conservation d’espèces sauvages.




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Ne pas confondre domestique et apprivoisé

Pour comprendre les enjeux liés à la possession d’un animal exotique, il faut d’abord définir les termes : qu’est-ce qu’un animal domestique et qu’est-ce qu’un animal exotique  ?

Le manul, ou chat de Pallas, est un petit félin sauvage endémique de la Mongolie, du Kazakhstan, de la Russie, du sud de l’Iran, du Pakistan et du Népal. Malgré son adorable bouille, c’est un animal territorial et solitaire qui peut être agressif.
Sander van der Wel, CC BY-SA

Force est de constater que le terme « animal exotique » est particulièrement ambigu. Même si en France l’arrêté du 11 août 2006 fixe une liste claire des espèces considérées comme domestiques, sa version britannique dresse une liste d’animaux exotiques pour lesquels une licence est requise, à l’exclusion de tous les autres.

Une licence est ainsi requise pour posséder, par exemple, un serval (Leptailurus serval), mais pas pour un hybride de serval et de chat de deuxième génération au moins, ou encore pour détenir un manul, aussi appelé chat de Pallas (Otocolobus manul).

Ce flou sémantique entretient la confusion entre apprivoisement et domestication :

  • le premier consiste à habituer un animal sauvage à la présence humaine (comme des daims nourris en parc) ;

  • la seconde correspond à un long processus de sélection prenant place sur des générations et qui entraîne des changements génétiques, comportementaux et morphologiques.

Chat Savannah (croisement entre un chat domestique et un serval) de première génération.
Flickr Gottawildside, CC BY-NC-ND

Ce processus s’accompagne de ce que les scientifiques appellent le « syndrome de domestication », un ensemble de traits communs (oreilles tombantes, queue recourbée, etc.) déjà décrits par Darwin dès 1869, même si ce concept est désormais remis en question par la communauté scientifique.

Pour le dire plus simplement : un loup élevé par des humains reste un loup apprivoisé et ne devient pas un chien. Ses besoins et ses capacités physiologiques, son comportement et ses aptitudes cognitives restent fondamentalement les mêmes que celles de ces congénères sauvages. Il en va de même pour toutes les autres espèces non domestiques qui envahissent nos écrans.




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Des animaux stars au destin captif : le cas des loutres d’Asie

Les félins et les primates ont longtemps été les animaux préférés des réseaux sociaux, mais une nouvelle tendance a récemment émergé en Asie : la loutre dite de compagnie.

Parmi les différentes espèces concernées, la loutre cendrée (Aonyx cinereus), particulièrement prisée pour son apparence juvénile, représente la quasi-totalité des annonces de vente en ligne dans cette région. Cela en fait la première victime du commerce clandestin de cette partie du monde, malgré son inscription à l’Annexe I de la Convention sur le commerce international des espèces menacées depuis 2019.

Les cafés à loutres, particulièrement en vogue au Japon, ont largement participé à normaliser cette tendance en les exposant sur les réseaux sociaux comme animaux de compagnie, un phénomène documenté dans un rapport complet de l’ONG World Animal Protection publié en 2019. De même, le cas de Splash, loutre employée par la police pour rechercher des corps en Floride (États-Unis), montre que l’exploitation de ces animaux s’étend désormais au-delà du divertissement.

En milieu naturel, ces animaux passent la majorité de leurs journées à nager et à explorer un territoire qui mesure plus d’une dizaine de kilomètres au sein d’un groupe familial regroupant jusqu’à 12 individus. Recréer ces conditions à domicile est bien entendu impossible. En outre, leur régime, principalement composé de poissons frais, de crustacés et d’amphibiens, est à la fois extrêmement contraignant et coûteux pour leurs propriétaires. Leur métabolisme élevé les oblige en plus à consommer jusqu’à un quart de leur poids corporel chaque jour.

Privés de prédation et souvent nourris avec des aliments pour chats, de nombreux animaux exhibés sur les réseaux développent malnutrition et surpoids. Leur mal-être s’exprime aussi par des vocalisations et des troubles graves du comportement, allant jusqu’à de l’agressivité ou de l’automutilation, et des gestes répétitifs dénués de fonction, appelés « stéréotypies ». Ces comportements sont la conséquence d’un environnement inadapté, sans stimulations cognitives et sociales, quand elles ne sont pas tout simplement privées de lumière naturelle et d’espace aquatique.

Une existence déconnectée des besoins des animaux

Cette proximité n’est pas non plus sans risques pour les êtres humains. Les loutres, tout comme les autres animaux exotiques, peuvent être porteurs de maladies transmissibles à l’humain : salmonellose, parasites ou virus figurent parmi les pathogénies les plus fréquemment signalées. De plus, les soins vétérinaires spécialisés nécessaires pour ces espèces sont rarement accessibles et de ce fait extrêmement coûteux. Rappelons notamment qu’aucun vaccin antirabique n’est homologué pour la majorité des espèces exotiques.

Dans le débat public, on oppose souvent les risques pour l’humain au droit de posséder ces animaux. Mais on oublie l’essentiel : qu’est-ce qui est réellement bon pour l’animal  ? La légitimité des zoos reste débattue malgré leur rôle de conservation et de recherche, mais alors comment justifier des lieux comme les cafés à loutres, où l’on paie pour caresser une espèce sauvage  ?

Depuis 2018, le bien-être animal est défini par l’Union européenne et l’Anses comme :

« Le bien-être d’un animal est l’état mental et physique positif lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux, ainsi que de ses attentes. Cet état varie en fonction de la perception de la situation par l’animal. ».

Dès lors, comment parler de bien-être pour un animal en surpoids, filmé dans des situations anxiogènes pour le plaisir de quelques clients ou pour quelques milliers de likes ?

Braconnés pour être exposés en ligne

Bien que la détention d’animaux exotiques soit soumise à une réglementation stricte en France, la fascination suscitée par ces espèces sur les réseaux ne connaît aucune limite géographique. Malgré les messages d’alerte mis en place par TikTok et Instagram sur certains hashtags, l’engagement du public, y compris en Europe, alimente encore la demande mondiale et favorise les captures illégales.

Une étude de 2025 révèle ainsi que la majorité des loutres captives au Japon proviennent de deux zones de braconnage en Thaïlande, mettant au jour un trafic important malgré la législation. En Thaïlande et au Vietnam, de jeunes loutres sont encore capturées et séparées de leurs mères souvent tuées lors du braconnage, en violation des conventions internationales.

Les réseaux sociaux facilitent la mise en relation entre vendeurs et acheteurs mal informés, conduisant fréquemment à l’abandon d’animaux ingérables, voire des évasions involontaires.

Photographie du serval qui a erré dans le département du Rhône pendant plus de six mois en 2025.
© Tonga Terre d’Accueil

Ce phénomène peut également avoir de graves impacts écologiques, comme la perturbation des écosystèmes locaux, la transmission de maladies infectieuses aux populations sauvages et la compétition avec les espèces autochtones pour les ressources.

Récemment en France, le cas d’un serval ayant erré plusieurs mois dans la région lyonnaise illustre cette réalité : l’animal, dont la détention est interdite, aurait probablement été relâché par un particulier.

Quand l’attention profite à la cause

Mais cette visibilité n’a pas que des effets délétères. Les réseaux sociaux offrent ainsi un nouveau levier pour analyser les tendances d’un marché illégal. D’autres initiatives produites par des centres de soins et de réhabilitation ont une vocation pédagogique : elles sensibilisent le public et permettent de financer des actions de protection et de lutte contre le trafic.

Il ne s’agit donc pas de rejeter en bloc la médiatisation autour de la question de ces animaux, mais d’apprendre à en décoder les intentions et les impacts. En définitive, le meilleur moyen d’aider ces espèces reste de soutenir les associations, les chercheurs et les programmes de réintroduction. Et gardons à l’esprit qu’un simple like peut avoir des conséquences, positives ou négatives, selon le contenu que l’on choisit d’encourager.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. De TikTok aux bars à loutres au Japon, comment les réseaux sociaux profitent du mal-être des animaux sauvages – https://theconversation.com/de-tiktok-aux-bars-a-loutres-au-japon-comment-les-reseaux-sociaux-profitent-du-mal-etre-des-animaux-sauvages-268683