De Ford à Tesla : ce que l’automobile nous apprend sur l’art de s’adapter

Source: The Conversation – France (in French) – By Norchene Ben Dahmane Mouelhi, Marketing, ESCE International Business School

De Ford à Tesla, l’histoire de l’industrie automobile et celle du management sont liées. PxHere, CC BY

L’automobile a longtemps été au centre des mutations de l’économie capitaliste. Ce secteur a même inventé des modes de management : du fordisme au toyotisme. Sans oublier le controversé Tesla et son dirigeant aussi connu que sujet de critiques. Mais qu’en est-il vraiment ?


Ford, Toyota, Tesla… Derrière ces marques emblématiques se cachent des modèles de gestion et de management enseignés dans les écoles de commerce. Le contexte historique de chaque modèle impose aussi de s’adapter et de se renouveler.

Le fordisme : un premier modèle critiqué

En 1913, Henry Ford propose de lancer la Ford T comme modèle unique de voiture, proposée en une seule couleur : « Le client peut avoir une voiture de la couleur qu’il veut, tant qu’elle est noire ». Il va alors mettre en place un système de travail à la chaîne inspiré des abattoirs de Chicago en proposant que ce ne soit plus l’ouvrier qui se déplace mais la voiture qui vienne à l’employé posté.

Cette idée révolutionnaire, désignée par le terme d’« organisation scientifique du travail » (OST), a permis à l’entreprise un gain sur le temps de production (en passant de 12 heures à 93 minutes) avec un prix plus abordable (de 850 dollars à 260 dollars). Un an après, en 1914, Ford propose d’augmenter les salaires des employés à 5 dollars par jour pour leur permettre d’acheter les voitures qu’ils fabriquent. La Ford T devient alors l’une des voitures les plus vendues dans le monde. Cependant, ce modèle de production, aliénant et déshumanisé, ne tarde pas à subir des critiques, immortalisées par Charlie Chaplin en 1936 dans son film les Temps Modernes.




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Et General Motors inventa le contrôle de gestion

Face à l’uniformisation excessive promue par le système de Ford, Alfred Sloan, président de General Motors en 1923, propose cinq marques, allant de Chevrolet à Cadillac, et plusieurs modèles adaptés à différents segments du marché et clients. C’est lui qui inventera le contrôle de gestion : un système où chaque marque devient un « centre de profit » autonome, le siège fixant les grandes lignes et les stratégies du groupe. Pour Sloan, il est important de « centraliser grâce à la décentralisation » ou encore « décentraliser les opérations, centraliser le contrôle ». Ce modèle de management permettra à GM de rester leader de son marché pendant 77 ans.

Le Kaizen par Toyota

Dans un contexte de post-guerre en 1950 où le Japon essaye de se reconstruire, Kiichiro Toyoda et l’ingénieur Taiichi Ohno se fixent comme défi de trouver un modèle de management novateur qui pourrait détrôner le fordisme. La production massive associée à ce premier modèle d’organisation du travail est jugée inadaptée à leur petit pays. Ils décident donc de produire à la demande ce qui est commandé, sans gaspillage. Ils suggèrent alors le Kaizen, un processus d’évaluation dans lequel chaque employé peut suggérer des améliorations. Ce sont les prémices du cercle de qualité en méthode de gestion. Cette philosophie pousse les individus à se surpasser avec des petits pas et le désir permanent de l’amélioration continue.

Ce concept a été vulgarisé en 2024 par Inoxtag, un jeune youtubeur qui ne pratiquait pas de sport, qui se fixe alors le défi de se challenger et de gravir l’Everest dans un documentaire vu par plus de 43 millions de personnes.

Stellantis ou le géant aux 14 marques

L’exemple du groupe Stellantis met en lumière la difficulté de gérer différentes marques, différentes usines dans différents pays avec des cultures différentes. En 2021, PSA Fiat et Chrysler ont fusionné.

Carlos Tavares, à la tête du groupe, a choisi une approche darwinienne selon laquelle chaque marque peut se gérer seule et être rentable ou disparaître. Il fallait dans ce contexte gérer un paradoxe : partager une chaîne de valeur éclatée par pôle d’expertise et commune à toutes les marques du groupe Stellantis, tout en cherchant à différencier les marques au détriment du contrôle de la chaîne de valeur. Cette situation reflète bien la réalité du XXIe siècle où le management devient une affaire de survie des entreprises et non pas seulement de performance.

Tesla : le management disruptif controversé

Si de nombreuses entreprises ont adopté un management disruptif, Tesla a une valeur d’exemplarité dans le secteur automobile. Fondée en 2003, elle fonctionne en mode start-up, à savoir comme une entreprise technologique qui mise sur l’innovation pour s’adapter à l’évolution du marché de l’automobile. Elon Musk, son dirigeant depuis 2004, va jusqu’à livrer lui-même les voitures à certains clients privilégiés. Ceci est difficilement transposable à l’international.

Arts et métiers Alumni, 2019.

La recherche-développement est aussi au cœur du modèle de management de Tesla (Tesla dépense en R&D 5 203 euros contre 1 000 euros chez la concurrence). Certains critiquent Tesla et notamment les conditions de travail controversées, le fait par exemple que la plupart des composants de la voiture soient chinois ou la gestion financière fragile. Il est aussi à noter que la concurrence (Mercedes, Audi, BMW, Aston Martin) s’est lancée dans une véritable course de production d’automobiles électriques, notamment face à la domination des entreprises chinoises.

De quoi sera fait demain ?

De 1903 à aujourd’hui, de Ford à Tesla en passant par Toyota, GM ou Stellantis, on peut voir que tous ces exemples révèlent qu’il est possible de voir que les révolutions opérées ne sont pas brutales, il est important d’évoluer et de s’adapter.

Le management lui aussi n’est pas figé dans le temps. Chaque modèle managérial est la résultante de plusieurs paramètres en partant d’un mécanisme spécifique à un contexte, un pays, une période, une culture.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. De Ford à Tesla : ce que l’automobile nous apprend sur l’art de s’adapter – https://theconversation.com/de-ford-a-tesla-ce-que-lautomobile-nous-apprend-sur-lart-de-sadapter-270303

Comment pictogrammes et émojis traitent la question du genre

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jonathan Groff, Docteur en psychologie, Université de Technologie de Troyes (UTT)

Les pictogrammes fabriquent du masculin par défaut, mais pas les émojis : pourquoi ? Daiki Sato/Unsplash, CC BY

Pensés pour être universels, les pictogrammes racontent une histoire moins neutre qu’il n’y paraît. Au fil des normes et des usages, la figure de l’homme s’est silencieusement imposée. Comment cette évidence graphique s’est-elle construite ? Du côté des émojis, une sous-catégorie du système iconique, la situation est moins androcentrique – et ce n’est pas seulement parce qu’ils sont apparus plus récemment. Comment s’en inspirer pour rendre les pictogrammes plus représentatifs de l’ensemble de la société ?


Ils recouvrent nos écrans, ponctuent nos correspondances et investissent l’espace public : les pictogrammes. Conçus pour exprimer des concepts simples, immédiatement déchiffrables, ils sont utilisés dans le but de « communiquer des informations nécessaires indépendamment de toute langue ». Pour autant ils ne sont pas neutres. Ils peuvent être les vecteurs d’androcentrisme graphique. L’androcentrisme désigne une propension à considérer « l’humain » ou « le générique » par le prisme exclusif du masculin.

Cette forme de stéréotype de genre appliqué aux pictogrammes apparaît dans la littérature scientifique, tout particulièrement dans les recherches des trente dernières années. Cette période correspond à une époque d’intensification des échanges internationaux qui s’est traduite par une circulation accrue de normes visuelles. D’autre part, elle coïncide avec une phase de démocratisation des outils informatiques qui a entraîné une multiplication des pictogrammes.

Les transports publics les exploitent, notamment pour communiquer des informations intelligibles rapidement. C’est justement à l’occasion de travaux menés dans la filière ferroviaire et destinés à évaluer la compréhension de messages pictographiques que j’ai supposé l’existence de stéréotypes dans ce milieu. Pour comprendre comment se diffusent ces biais, il était cependant nécessaire d’élargir le champ d’étude à un domaine mieux documenté : le genre.

Mon analyse porte sur les environnements où les pictogrammes sont les plus nombreux, les plus exposés et les plus fréquemment utilisés – les hôpitaux et la signalisation routière (l’un des premiers secteurs à avoir fait l’objet d’une normalisation et dont les codes tiennent toujours lieu de modèles en matière de signalétique).

Ces pictogrammes qui nous guident… et perpétuent des stéréotypes

Les transports, terrain propice à l’iconographie, n’ont pas échappé à la diffusion de stéréotypes de genre, aujourd’hui encore ancrés dans les standards. Une étude récente portant sur 227 pictogrammes routiers provenant de plusieurs pays a ainsi mis en évidence une prédominance de figures masculines sur les profils féminins et neutres.

Comme je l’avais observé dans le monde ferroviaire, ce déséquilibre varie selon le type de panneaux. Ceux qui évoquent des passages d’enfants, comptent davantage d’images féminines, comparés aux passages piétons ou travaux, qui représentent quasi exclusivement des hommes. Lorsqu’il apparaît, le féminin se limite généralement à des icônes de fillette accompagnée. Un seul (sur 227) la montre indépendante.

Exemples de piétons traversant la rue
Exemples de piétons traversant la rue.
Motel, Peck, 2018, CC BY

Point de référence, le système de signalisation routière voit ses biais reproduits dans d’autres univers visuels. Dans les espaces publics, par exemple les aéroports, cette tendance se confirme avec une nuance. Les femmes ne sont pas totalement absentes mais semblent confinées à des fonctions d’assistance (ex. prendre soin d’un bébé). Dès qu’elles sont associées à un ou plusieurs hommes, elles sont renvoyées au second plan (ou matérialisées dans des proportions plus réduites).

Cette récurrence invite à interroger les mécanismes mêmes de production des pictogrammes et plus précisément les banques d’illustrations mises à disposition par les organismes de normalisation. Dans beaucoup d’entre elles, les femmes sont peu présentes ou cantonnées à des rôles subalternes. Par exemple, la norme ISO 7010, qui régit la conception des symboles de sécurité, fait principalement appel à des figures masculines.

Il en est de même dans le secteur du handicap, où les icônes sont majoritairement composées d’hommes (ex. 89 % sur un échantillon de 40, dont 28 personnages) alors que les femmes constituent 56 % des personnes en situation de handicap âgées de 16 ans ou plus et vivant à domicile.

Au-delà des lieux publics, les tableaux de bord électroniques (ex. grues, machines de production, hôpitaux) ont largement participé à la propagation des stéréotypes de genre dans la pictographie. Le domaine médical en est un exemple. Des symboles sont couramment employés pour désigner l’activation de commandes, chez les professionnels (ex. moniteurs de signes vitaux) comme chez les patients (ex. télécommandes de chevet).

Dans une étude menée en 2019 et couvrant 8 pays, 56 appareils d’appel de soignants ont été comparés. Parmi eux, 37 recouraient à des figures féminines pour illustrer le concept d’assistance. Neuf étaient neutres et dix sans illustration. Une telle distribution suggère une association automatique entre la femme et la notion d’assistance, et par extension une orientation genrée du processus de codage iconographique.

Dispositifs de demande d’assistance en milieu médical
Dispositifs de demande d’assistance en milieu médical.
Chapman & al., 2019, CC BY

Les émojis : un modèle de gouvernance distinct

Le numérique n’échappe pas à cette logique même si des progrès sont notables.

Ainsi, dans une étude menée en 1997 et portant sur 14 000 cliparts (représentations simplifiées d’un concept, d’un objet, d’une personne, d’une situation) les femmes ne constituaient que 4 % des items, souvent secrétaires ou infirmières.

Si les améliorations restent globalement limitées, des transformations positives se dessinent dans une autre branche proche des pictogrammes, plus populaire : les émojis.

En 2016, le consortium Unicode, chargé de normaliser l’encodage du texte et des symboles, a entrepris une révision de son système en faveur de la diversité. Onze nouveaux émojis décrivant des femmes en activité (ex. programmeuses, scientifiques) sont venus s’ajouter à la féminisation de 33 items existants (ex. espionnes, surfeuses). Des sociétés comme Google ont introduit des figures féminines dans des rôles valorisés (ex. scientifique, médecin).

Des emojis représentant des femmes dans des métiers valorisés.
Unicode

Ces trajectoires distinctes entre pictogrammes et émojis pourraient en partie s’expliquer par leurs modèles de gouvernance. Du côté des pictogrammes, celui-ci est dispersé : certaines normes sectorielles (ISO, par exemple) coexistent avec de vastes banques de symboles libres (notamment Noun Project), sans qu’aucune instance unique ne fixe définitivement les usages. Du côté des émojis, il est plus centralisé. Une forme de standardisation est assurée par le Consortium Unicode, une organisation soutenue par des entreprises technologiques (dont Google), qui reconnaissent son autorité et contribuent ainsi à renforcer son rôle dans l’uniformisation des caractères numériques.

En clair, les émojis suivraient un processus formalisé de propositions et de standardisation qui rend possible l’introduction de modificateurs (ex. genre). À l’inverse, la construction des pictogrammes, en particulier dans le monde logiciel, serait atomisée entre une multitude de systèmes graphiques qui ne bénéficient d’aucun effort collectif comparable.

Et après ? Rendre les pictogrammes réellement universels

Les démarches entreprises dans le contexte des émojis laissent entrevoir plusieurs axes d’amélioration pour les pictogrammes. Ainsi, une approche de création empirique et standardisée serait susceptible de limiter les effets de l’androcentrisme graphique.

Empirique d’abord : s’appuyer sur des méthodes et outils scientifiques permettrait de mesurer de manière quantitative l’ampleur des biais et d’estimer leur impact sur le public dans le but de définir des lignes directrices respectueuses de l’égalité.

Standardisée ensuite : en combinant les recommandations d’organisations reconnues (ex. Unicode), les travaux d’instituts de normalisation (ex. ISO) et les initiatives individuelles (ex : designers indépendants), la diversité des représentations se trouveraient renforcées.

En tant que signe visuel simple, intelligible de tous et omniprésent, le pictogramme contribue à propager une certaine forme d’androcentrisme. De fait, pour s’assurer qu’elle réponde à sa promesse d’universalité et éviter qu’elle ne véhicule des stéréotypes, la communication pictographique implique un questionnement du prisme masculin « par défaut ». Cette étape suppose l’établissement concerté de nouveaux référentiels, couplé à une évaluation continue des normes de conception.

The Conversation

Jonathan Groff ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment pictogrammes et émojis traitent la question du genre – https://theconversation.com/comment-pictogrammes-et-emojis-traitent-la-question-du-genre-268928

En 2025, voici comment l’inflation a fragilisé la stabilité politique et sapé les fondements moraux de notre société

Source: The Conversation – in French – By Mircea Vultur, Professeur titulaire et chercheur en sociéconomie du travail et de la formation, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Depuis quelques années, le coût de la vie ne cesse d’augmenter. Nourriture, essence, logement : tout semble plus cher, et l’inflation dépasse les simples chiffres économiques. Elle réduit le pouvoir d’achat, brouille les signaux du marché et fragilise la confiance dans l’État, transformant une hausse des prix en véritable enjeu social et politique.

Selon la définition la plus répandue aujourd’hui, l’inflation est une hausse soutenue du niveau de prix. On la mesure par l’évolution d’un indice du prix à la consommation (IPC), calculé à partir des prix de marché d’un certain nombre de biens de consommation censés être représentatifs des habitudes de consommation de la population.

Au Canada, l’inflation est restée modérée jusqu’au début des années 2020. La pandémie de Covid-19 l’a fait chuter temporairement, avant un rebond marqué en 2021‑2022, atteignant son plus haut niveau depuis 40 ans. Depuis, elle redescend progressivement, mais reste au-dessus de la moyenne observée avant la crise, autour de 2,4 % en septembre 2025, selon Statistique Canada.

Après deux décennies de stabilité autour de 2 %, le choc inflationniste de 2021‑2023, et les risques qui subsistent, ne se limitent pas à un phénomène économique : l’inflation devient une véritable pathologie sociale, puisqu’elle affecte directement la société. Son caractère destructeur dépasse la simple hausse des prix : elle réduit le pouvoir d’achat, influence les comportements d’épargne, modifie les stratégies d’investissement et façonne la perception que les citoyens ont de l’État et des institutions financières.

À cet égard, l’inflation agit comme un révélateur. Lorsque les prix s’emballent, les fragilités économiques, institutionnelles et psychologiques d’une société apparaissent au grand jour. Ainsi, la hausse du prix du logement a transformé une donnée économique en source de stress, de renoncements et parfois d’instabilité sociale. On le voit aussi lorsque les consommateurs se précipitent pour acheter avant une nouvelle hausse de prix. Ces comportements collectifs, motivés par la peur, illustrent comment l’inflation trouble les repères sociaux.




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Une érosion silencieuse du contrat social

L’inflation agit comme une « taxe furtive » qui contourne le débat démocratique. Elle réduit le pouvoir d’achat de tous sans débat parlementaire ni avis officiel. Contrairement aux taxes « visibles » qui doivent être adoptées, argumentées et justifiées, l’inflation agit dans l’ombre. Une hausse généralisée des prix de 10 % réduit la valeur réelle de chaque dollar de 10 %, même pour ceux qui n’ont rien consommé. Aucun reçu, aucun document officiel ne signale cette perte. On se réveille un bon matin simplement moins riche.

L’inflation agit comme une redistribution invisible de richesses, mais de façon arbitraire. Certains en bénéficient, d’autres en pâtissent. Les emprunteurs y gagnent, car leurs dettes perdant de la valeur réelle, tandis que les épargnants prudents y perdent. Les actifs réels deviennent des refuges, tandis que les salaires fixes et les retraites non indexées s’érodent. Cette redistribution chaotique crée un sentiment d’injustice et dévalorise l’effort, l’épargne et la prudence.

Des signaux économiques brouillés

Dans une économie de marché, les prix servent de signal : ils indiquent si un bien est rare, très demandé ou coûteux à produire, et guident les décisions d’investissement. L’inflation brouille ces signaux. Par exemple, si le prix des loyers à Montréal augmente fortement, certains promoteurs pourraient croire que la demande est énorme et construire de nouveaux appartements, alors qu’en réalité, cette hausse reflète surtout la pression générale des prix et le coût croissant des matériaux.

Quand les prix ne reflètent plus la réalité de la demande, les investissements peuvent être mal orientés et les ressources gaspillées.

Par ailleurs, l’incertitude inflationniste décourage l’épargne et pousse les entreprises vers des stratégies court-termistes. Une société qui peine à se projeter dans l’avenir investit moins dans l’innovation, les infrastructures ou la formation, ce qui freine sa croissance économique et compromet son développement à long terme.

Méfiance de l’État et résurgence des tensions politiques

La monnaie repose sur un pacte implicite entre les citoyens et l’État : un dollar gagné aujourd’hui doit permettre une consommation quasi équivalente demain. Lorsque ce pacte est rompu, la confiance s’effrite et l’État apparaît de moins en moins comme l’agent des citoyens, mais plutôt comme un maître indigne de confiance.

Dans ce contexte, les épisodes d’inflation forte coïncident souvent avec des tensions politiques : mouvements de protestation, contestation de la classe politique, polarisation sociale, montée du populisme comme réponse. Au Canada, des appels de boycottage de supermarchés ont émergé face à la flambée des prix alimentaires, tandis que la crise du logement a entraîné des pressions pour imposer des gels et plafonds de loyers. En Argentine, l’inflation chronique alimente la défiance envers les institutions, provoque des alternances politiques brusques et renforce l’attrait pour les solutions populistes. Avec les prix de l’épicerie, du logement et de l’essence en tête, la frustration économique se transforme rapidement en colère politique.




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Le rôle central de la politique monétaire

Pour les économistes de l’école autrichienne, l’inflation provient d’une augmentation trop rapide de la quantité d’argent en circulation par rapport à la production réelle. Dans la perspective de l’École de Chicago, elle est toujours un phénomène monétaire : les gouvernements utilisent parfois l’impression de monnaie pour financer des dépenses, repoussant les problèmes économiques plutôt que de les résoudre directement.

L’économiste Milton Friedman comparait l’inflation à l’alcoolisme : les effets bénéfiques apparaissent d’abord, mais les conséquences négatives arrivent plus tard, et la tentation d’en faire trop est forte.

Déficits publics financés par création monétaire, banques centrales trop accommodantes et volonté politique d’alléger la dette sont des moteurs classiques de l’inflation. La solution ? Empêcher les gouvernements d’utiliser la création monétaire comme levier politique. La réforme de 1991 illustre ce principe : l’indépendance accrue de la Banque du Canada et un mandat clair de contrôle de l’inflation ont permis de maintenir durablement les prix à des niveaux bas et stables.

Dans cette perspective, il est essentiel de garantir l’indépendance des banques centrales pour les protéger des pressions politiques, d’imposer des limites strictes aux déficits publics et d’assurer une transparence totale de la politique monétaire. Pour les économistes « autrichiens » comme pour Friedman, la stabilité monétaire est la condition sine qua non de toute stabilité économique et sociale.

Qualifier l’inflation de « pathologie sociale » n’est pas exagéré. Elle érode la confiance, bouleverse l’équité, fausse l’allocation des ressources et fragilise la stabilité politique, sapant les fondements moraux d’une société. L’expansion monétaire qui la provoque est une fuite en avant, un culte du compromis, repoussant les problèmes vers les générations futures. Le choc récent et les tendances actuelles rappellent que même nos sociétés industrielles avancées restent vulnérables. Comprendre l’inflation et ses effets sociaux aide à en mesurer la portée et à mieux s’y préparer.

La Conversation Canada

Mircea Vultur ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En 2025, voici comment l’inflation a fragilisé la stabilité politique et sapé les fondements moraux de notre société – https://theconversation.com/en-2025-voici-comment-linflation-a-fragilise-la-stabilite-politique-et-sape-les-fondements-moraux-de-notre-societe-271057

Comment naît l’esprit de compétition ?

Source: The Conversation – in French – By Inge Gnatt, Psychologist, Lecturer in Psychology, Swinburne University of Technology

En fonction de notre personnalité, nous sommes plus ou moins enclins à avoir l’esprit de compétition, mais l’influence de l’environnement est décisive.


Si vous avez déjà assisté à une rencontre sportive chez les moins de 12 ans, vous savez que certains enfants ont un esprit de compétition très fort, tandis que d’autres sont juste là pour créer des liens. Au travail, deux collègues peuvent réagir différemment à une critique : l’un va se donner à fond pour prouver sa valeur, tandis que l’autre va facilement passer à autre chose.

Et nous savons tous ce qui se passe lors des soirées Monopoly en famille, qui nous rappellent définitivement que le goût de la compétition peut mettre à rude épreuve même les relations les plus proches. Être plus ou moins compétitif présente des avantages et des inconvénients, qui dépendent entièrement du contexte.

Mais qu’est-ce qui détermine réellement ces différences, et pouvons-nous les modifier ?

Comment définir l’esprit de compétition ?

L’esprit de compétition ne se résume pas à vouloir gagner. Il s’agit d’une tendance complexe à vouloir surpasser les autres et à évaluer ses succès en se comparant à son entourage. Certains de ses aspects sont appréciables, la satisfaction provenant à la fois de l’effort fourni et des bons résultats obtenus.

Un comportement compétitif peut être lié à la motivation de s’améliorer soi-même et de réussir. Si nous sommes très motivés pour gagner, améliorer nos résultats et nous évaluer par rapport aux autres, nous sommes alors plus enclins à être très compétitifs.

D’un point de vue évolutif, cela nous a également aidés à survivre. En tant qu’espèce sociale, notre sens de la compétition nous permet d’acquérir des ressources, un statut et, surtout, des relations.

L’extraversion et le fait d’être consciencieux sont des traits de personnalité plus marqués chez les personnes qui ont un esprit de compétition plus développé. Ces traits sont liés à la volonté d’atteindre un objectif, à la persévérance et à la détermination, autant de qualités indispensables à la compétitivité.

Nous pouvons donc être prédisposés à avoir plus ou moins l’esprit de compétition selon nos traits de personnalité qui, dans une certaine mesure, sont déterminés par la génétique.

Cependant, le sens de la compétition ne dépend pas uniquement de la biologie. Son intensité est également liée à notre environnement.

Votre culture a un impact sur votre sens de la compétition

Les familles, les salles de classe ou les lieux de travail compétitifs peuvent intensifier les sentiments de rivalité tandis que les environnements plus coopératifs peuvent les réduire.

Par exemple, des recherches ont montré qu’une implication et des attentes parentales plus élevées peuvent avoir une influence positive sur les résultats scolaires, mais peuvent également rendre les enfants plus enclins à la compétition.

La compétitivité s’interprète et s’exprime différemment aussi selon les cultures. Les cultures traditionnellement individualistes peuvent être plus compétitives en apparence, tandis que les cultures collectivistes peuvent être plus indirectement compétitives dans le but de préserver la cohésion du groupe.

Si vous êtes indirectement compétitif, cela peut se traduire par le fait de cacher des informations utiles aux autres, de vous comparer souvent à eux ou de surveiller de près la réussite de vos pairs.

Pouvons-nous mesurer l’esprit de compétition ?

Les recherches suggèrent que la compétitivité est multiforme et que différentes évaluations mettent l’accent sur différents processus psychologiques.

Bien qu’il existe plusieurs questionnaires permettant de mesurer l’esprit de compétition d’une personne, le débat reste ouvert quant aux dimensions sous-jacentes à prendre en compte.

Par exemple, une étude réalisée en 2014 a mis au point une mesure comportant quatre dimensions : l’esprit de compétition en général, la dominance, les affects liés à la compétition (le plaisir que la personne éprouve à entrer en compétition) et le développement personnel.

En outre, une autre tentative publiée en 2018 a révélé que le plaisir de la compétition (motivation et valeur perçue) et la rigueur professionnelle (être assertif) étaient les dimensions les plus importantes à mesurer.

Tout cela montre que l’esprit de compétition ne tient pas à un trait de personnalité unique. Il s’agit plutôt d’un ensemble de motivations et de comportements associés.

Quels sont les avantages et les inconvénients d’avoir un fort esprit de compétition ?

Avoir l’esprit de compétition est associé à des avantages tels qu’une haute performance, de la motivation et des réussites. Mais cela a aussi un coût.

Des études suggèrent que les personnes qui accordent davantage d’importance à leur rang social et qui s’évaluent défavorablement sont plus susceptibles de présenter des symptômes de dépression et d’anxiété. En fait, une dynamique de compétition et de comparaison sociale est systématiquement associée à une mauvaise santé mentale.

Il a également été démontré que la compétitivité à l’école était liée à une augmentation du stress et de l’anxiété.




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Dans un contexte de performance individuelle, rivaliser avec une personne plus performante peut faire progresser, selon une étude dans laquelle les participants ont été invités à passer un test neurocognitif. Cependant, la coopération, même avec un partenaire moins performant, était associée à des niveaux de réussite équivalents.

De plus, cette étude a révélé que la compétition était associée à une augmentation de la stimulation physiologique et du stress, contrairement à la coopération.

Peut-on agir sur l’esprit de compétition ?

Bien que nous n’ayons aucun contrôle sur certains traits de personnalité, nous pouvons agir d’une certaine manière sur notre esprit de compétition. Adopter un comportement plus prosocial en coopérant davantage, en partageant et en aidant les autres, peut le réduire.

De plus, revoir la manière dont nous nous évaluons et dont nous nous percevons peut contribuer à développer un rapport plus équilibré et plus flexible à la compétition. Une thérapie d’acceptation et d’engagement ou une thérapie centrée sur la compassion peut être utile pour accompagner ces changements.

En fin de compte, la recherche dans ce domaine est complexe, et il reste encore beaucoup à apprendre. Si un niveau raisonnable de compétition peut être bénéfique, il est important d’en évaluer le coût.

Réfléchissez à vos objectifs : êtes-vous prêt à tout pour gagner ? ou préférez-vous faire de votre mieux et vous faire des amis ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment naît l’esprit de compétition ? – https://theconversation.com/comment-nait-lesprit-de-competition-272190

L’Afrique subsaharienne, nouvel eldorado pour l’État islamique ?

Source: The Conversation – in French – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire sur les mutations des espaces économiques et politiques Paris-Saclay (LIMEEP-PS) et du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université

Vidéo publiée par des djihadistes, au Burkina Faso, en 2019, pour affirmer leur allégeance à l’organisation État islamique. Longwarjournal.org

Le djihadisme international, en recul au Moyen-Orient, est revitalisé depuis plusieurs années dans plusieurs régions d’Afrique – essentiellement dans les zones frontalières entre États affaiblis où vivent des populations marginalisées. De la région des trois frontières entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali à l’est de la République démocratique du Congo, en passant par le lac Tchad, des dynamiques similaires sont à l’œuvre.


Le djihad global incarné par le groupe État islamique (EI) est incontestablement en recul au Moyen-Orient. L’EI a perdu la grande majorité de son éphémère califat et les pertes que lui a infligées la coalition internationale s’avèrent difficilement remplaçables. L’enracinement du groupe dans les sociétés moyen-orientales a lui aussi décliné significativement au cours de ces dernières années : l’EI se retrouve éclipsé par des groupes qui prônent un djihad d’abord régional voire national et qui, bien que salafistes, renoncent au terrorisme international, à l’image du groupe Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) en Syrie ou des talibans en Afghanistan.

À l’inverse, l’EI semble particulièrement gagner du terrain sur le continent africain : au Nigeria, Boko Haram connaît une spectaculaire ascension depuis son allégeance à l’EI en 2015 tandis que les Forces démocratiques alliées (ADF), groupe djihadiste d’Afrique centrale rallié en 2017 à l’EI, s’implantent durablement au nord de la RDC dans la région du Nord-Kivu.

Le Sahel s’inscrit lui aussi dans cette dynamique globale puisque le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, JNIM), affilié à Al-Qaida, ne parvient pas à supplanter totalement la filiale de l’EI dans la région, l’État islamique dans le Grand Sahara, qui gagne du terrain au Mali, au Niger comme au Burkina Faso.

Au vu de cette régression de l’EI au Levant et de son ascension en Afrique, il serait pertinent de repenser la relation centre/périphérie dans le monde du djihad global. Le continent africain devient peu à peu l’épicentre de l’EI, qui pourrait renoncer aux rêves de réaliser le Sham (un État regroupant les sunnites de la région) en Orient au profit d’un califat en terre africaine.

Quelles opportunités stratégiques le continent africain offre-t-il à l’EI ? Le groupe pourrait-il installer son sanctuaire en Afrique, inaugurant ainsi un nouvel âge dans l’histoire du djihad ?

L’émergence de sanctuaires transfrontaliers propices au djihad

L’implantation de l’EI en Afrique répond à une logique géographique récurrente : le groupe s’enracine dans des espaces transfrontaliers où les djihadistes utilisent les frontières internationales comme un refuge leur permettant d’échapper aux offensives des armées conventionnelles qu’ils affrontent. Le cas de la zone dite des « trois frontières » entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger est de ce point de vue emblématique.

Prévention et réduction de la conflictualité dans les régions frontalières du Mali, du Burkina Faso et du Niger (zone des trois frontières/Liptako Gourma).
aha-international.org

Dans cette zone transfrontalière à cheval sur les trois pays, les djihadistes de l’État islamique dans le Grand Sahara peuvent échapper aux offensives de l’armée nigérienne en se réfugiant au Mali ou au Burkina Faso, les armées conventionnelles étant, à l’inverse des groupes terroristes, contraintes de respecter les frontières internationales et la souveraineté des pays voisins. D’autant que les trois pays ne parviennent plus à coordonner leurs efforts militaires contre les djihadistes, comme le montre l’échec cuisant du G5 Sahel.

Créé à l’initiative de la France et des pays du Sahel dans le contexte de l’opération Barkhane, le G5 Sahel se voulait une réponse au djihad transnational régional. L’organisation devait permettre la coopération des armées burkinabée, nigérienne et malienne, censées agir de façon concertée des trois côtés de la zone de frontière afin d’acculer les djihadistes et de les priver d’opportunités de replis. Le départ, en 2022, de la France, qui était à l’origine de cette initiative militaire, suivie par le retrait du Mali et du Burkina Faso la même année puis du Niger en 2023, a mis fin à toute forme de coordination transnationale efficace dans la région.

L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023 pour remplacer le G5 Sahel, n’a pas débouché sur des actions militaires transfrontalières concrètes tandis que les miliciens russes de l’Africa Corps, certes implantés au Mali, au Niger comme au Burkina Faso, enchaînent les revers militaires notamment depuis leur défaite face aux Touaregs à l’été 2025 dans la région de Kidal et n’ont jamais repris le contrôle de la zone des trois frontières.

Cette situation n’est pas sans rappeler le rôle qu’a joué la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan pendant l’occupation américaine de l’Afghanistan : comme les terroristes au Sahel, le réseau Al-Qaida avait pu survivre à l’incroyable effort des États-Unis et de leurs alliés en se réfugiant au Pakistan en 2005, dans les zones tribales, là où l’armée américaine ne pouvait pas se déployer sans risquer de déstabiliser complètement son allié pakistanais.

L’« effet refuge » de la frontière entre l’Ouganda et la République démocratique du Congo (Source : Screenshot at PM).
Fourni par l’auteur

Cette configuration géographique « à l’afghane » concerne aussi les deux autres foyers du djihad en Afrique : la région du lac Tchad et le Nord-Kivu en République démocratique du Congo (RDC).

Dans cette dernière région, les djihadistes des ADF exploitent particulièrement l’« effet refuge » de la frontière entre l’Ouganda et la RDC. À l’origine, les ADF constituent un groupe djihadiste purement ougandais en lutte contre le gouvernement du pays. Mais à la fin des années 1990, les offensives répétées de l’armée ougandaise ont obligé le mouvement terroriste à migrer en direction de la RDC, où se situe désormais son sanctuaire, depuis lequel les djihadistes déstabilisent non seulement le Kivu mais aussi l’Ouganda, tout en échappant autant à l’armée congolaise qu’aux forces ougandaises.

Comme dans la zone des trois frontières, la frontière entre l’Ouganda et la RDC restreint les manœuvres des troupes conventionnelles, mais reste complètement ouverte aux groupes terroristes puisqu’elle sépare des États faillis qui n’ont pas les moyens d’assurer un véritable contrôle frontalier. D’autant que le Kivu comme la zone des trois frontières constituent de véritables zones grises, périphériques, où la présence de milices, la faiblesse des infrastructures, la distance par rapport aux centres du pouvoir rendent la présence de l’autorité régalienne pour le moins superficielle.

Des périphéries marginalisées en voie de devenir des terres de djihad

Screenshot at PM.
Fourni par l’auteur

En plus d’être des espaces transfrontaliers, les nouveaux sanctuaires de l’EI en Afrique s’apparentent à des territoires marginalisés politiquement, économiquement et, parfois, culturellement. Éloignés des métropoles qui polarisent l’activité économique, peuplés d’ethnies minoritaires, ces territoires sont touchés par un rejet de l’État central, un régionalisme voire un sécessionnisme que l’EI exploite pour grossir ses rangs.

Le cas du Lac Tchad, territoire à cheval sur le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun, est emblématique de ce lien entre marginalisation des territoires et développement de l’EI. Le groupe Boko Haram, affilié à l’EI depuis 2015, s’y appuie sur le sentiment d’abandon que nourrissent les ethnies musulmanes Haoussa et Kanouri peuplant le nord du pays, à l’encontre d’un État nigérian dominé par les ethnies chrétiennes du sud, comme les Yorubas.

D’autant que Boko Haram peut élargir son recrutement aux populations précarisées par l’assèchement du lac Tchad, qui basculent dans une économie de prédation à défaut de pouvoir produire de quoi se nourrir. Dans son ouvrage L’Afrique sera-t-elle la catastrophe du XXIe siècle ?, Serge Eric Menye avait déjà bien montré le lien entre marginalisation économique de certains territoires ruraux africains privés de débouchés économiques d’une part et développement du djihadisme d’autre part. Dans ces territoires, des activités criminelles, à l’image des « coupeurs de routes » autour du Lac Tchad, s’installent afin de pallier le recul de l’économie productive et créent un terreau particulièrement fertile pour le développement des groupes djihadistes.

Ces territoires offrent aux djihadistes la possibilité de développer leur classique discours de propagande appelant au djihad dit « défensif ». Au Kivu comme au nord du Nigeria, les musulmans constituent une minorité nationale, dominée par des pouvoirs exercés par (ou assimilés à) des populations chrétiennes. Cette réalité culturelle et politique sert le narratif de l’EI qui consiste souvent à mobiliser les musulmans pour protéger un « Dar al-Islam » menacé par un État « mécréant ». L’objectif proclamé – défendre des musulmans « opprimés » par un État « infidèle » – pourrait drainer des combattants de l’ensemble de l’Oumma, et il ne fait aucun doute que l’EI tentera de jouer cette carte à mesure que les marges musulmanes du Nigeria ou du Congo s’enfonceront dans la violence ou subiront les représailles des armées conventionnelles ou des milices locales non musulmanes comme les Maï-Maï au Kivu.

De ce point de vue, les territoires les plus prometteurs dans l’optique djihadiste sont ceux qui se trouvent à la frontière de l’Afrique chrétienne et de l’Afrique musulmane, comme la RDC ou le Nigeria.

Les freins à l’explosion du djihad africain

Même si le Kivu, le lac Tchad ou la zone des trois frontières tendent à devenir des sanctuaires de l’EI, l’analyse de ces territoires laisse apparaître plusieurs obstacles à l’implantation des djihadistes en Afrique.

Les mouvements djihadistes, tels qu’Al-Qaida en Irak puis son successeur l’EI, devaient leur succès au rejet par les populations locales d’une occupation étrangère : la filiale irakienne d’Al-Qaida s’était d’abord construite comme un mouvement de résistance à l’occupation américaine dans les villes du triangle sunnite au printemps 2003. Or, depuis le départ des Français du Mali, aucune puissance internationale (hormis la Russie) n’est présente dans les territoires touchés par le djihadisme, ce qui empêche les mouvements djihadistes africains de se présenter en force de résistance luttant contre une occupation étrangère.

Au lieu de s’opposer à des forces d’occupation, les djihadistes maliens, nigérians ou congolais se retrouvent souvent face à des milices locales comme les Maï-Maï au Congo ou les dozos au Mali : en Afrique, contrairement au Moyen-Orient, l’esprit local de résistance, bien loin de profiter aux djihadistes, joue clairement contre eux.

D’autant que la guerre contre les « musulmans déviants », autre moteur du djihad tel que le conçoit l’EI, ne semble pas trouver en Afrique un terreau favorable. En effet, quel que soit le pays considéré, la grande majorité des musulmans africains demeurent sunnites, malgré un essor récent du chiisme en Afrique de l’Ouest, si bien que les djihadistes de l’EI ne pourront pas transformer leur combat en une fitna (révolte) tournée contre les chiites, contrairement à leurs prédécesseurs irakiens ou syriens.

Privés du ressentiment antichiite ainsi que de l’esprit de résistance qui ont poussé tant d’Irakiens à rejoindre Al-Qaida en Irak puis l’État islamique, les djihadistes africains ne peuvent pas non plus s’appuyer sur la radicalité des populations locales. Majoritairement malikite, l’islam subsaharien reste moins exposé aux progrès de l’intégrisme que les territoires du Moyen-Orient dans lesquels l’approche hanbalite de l’islam permet des transferts plus faciles vers l’extrémisme.

Ainsi, le lac Tchad, la zone des trois frontières ou le Nord-Kivu pourraient, en théorie, devenir un « nouvel Afghanistan » pour reprendre les termes de Seidik Abba dans son ouvrage Mali-Sahel, notre Afghanistan à nous. Ces territoires présentent des caractéristiques géopolitiques communes : constitution d’un sanctuaire transfrontalier autour de périphéries marginalisées politiquement, culturellement et économiquement.

L’État islamique semble parfaitement conscient des opportunités que lui offre le continent africain, comme le montre l’essor de Boko Haram au Nigeria ou celui des ADF au Congo. Pour autant, aucune des trois provinces africaines de l’EI ne s’est pour l’instant substituée au berceau irako-syrien, malgré les défaites militaires de l’organisation au Levant.

Sans doute faut-il voir ici, entre autres facteurs explicatifs, l’effet des réticences des djihadistes à l’idée de déplacer l’épicentre du djihad du monde arabe vers les périphéries du monde musulman. Néanmoins, cet univers mental djihadiste où le monde arabe constitue encore le centre semble de plus en plus en décalage avec la réalité géographique du djihad dont l’Afrique subsaharienne tend à devenir l’épicentre.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Afrique subsaharienne, nouvel eldorado pour l’État islamique ? – https://theconversation.com/lafrique-subsaharienne-nouvel-eldorado-pour-letat-islamique-271040

Dermatose nodulaire : comprendre les raisons de la mobilisation agricole

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Keck, Anthropologie, EHESS, CNRS, Laboratoire d’anthropologie sociale, Collège de France, Auteurs historiques The Conversation France

La dermatose nodulaire, rarement mortelle mais très contagieuse, flambe depuis quelques semaines dans les élevages bovins français. Face à sa diffusion rapide, les autorités ont recours à l’abattage et à la vaccination. La contestation de l’abattage systématique par les éleveurs révèle des tensions profondes dans un monde agricole déjà en crise.


La dermatose nodulaire contagieuse (DNC), maladie infectieuse qui touche les bovins, a beaucoup fait parler d’elle au cours des dernières semaines. Le virus qui la cause, Capripoxvirus lumpyskinpox, se diffuse dans le sang des animaux et provoque de fortes fièvres et des nodules douloureux pour les animaux. La mortalité est faible, de 1 à 5 % environ des animaux infectés, mais le problème principal tient à sa contagiosité. Les insectes piqueurs (mouches stomoxes, moustiques, taons…) et les tiques transmettent ce virus d’un troupeau à un autre. Le virus peut également survivre plusieurs mois dans les croûtes des animaux, qui se conservent dans les environnements peu éclairés.

Historiquement présente en Afrique, la DNC a été observée en Afrique du Nord dès juin 2024, puis s’est propagée en Europe. La DNC a été détectée en France pour la première fois le 29 juin 2025 en Savoie. Pour contrôler la propagation de la maladie, les autorités se sont à la fois appuyées* sur une politique d’abattage (environ 1 000 bovins) et de vaccination (environ 300 000 doses).

Mais la colère gronde chez les agriculteurs, qui s’opposent désormais aux abattages massifs. Le 10 décembre 2025, des éleveurs dans l’Ariège se sont opposés à l’abattage de 200 bovins touchés par la DNC et ont lancé un mouvement social d’occupation des autoroutes qui a gagné une large part du sud-ouest de la France. Pour limiter ce mouvement, la ministre de l’agriculture Annie Genevard a engagé le financement de la vaccination d’un million de bovins.




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L’enjeu : limiter le risque de transmission à l’humain

Pour comprendre cette mobilisation, il faut d’abord rappeler la distinction entre les zoonoses et les épizooties.

Les zoonoses, tout d’abord, sont des maladies infectieuses qui se transmettent des animaux sauvages aux animaux domestiques, puis aux humains. Elles font l’objet de mesures sanitaires sévères pour éviter la transmission aux humains de pathogènes dont les conséquences immunitaires sont inconnues.

Le chien viverrin aurait été l’un des vecteurs du SARS-CoV-2 vers l’espèces humaine.
Animalia.bio, CC BY-SA

La grippe aviaire, hautement pathogène, et le Covid-19 sont deux exemples de zoonoses. La première a été transmise par les oiseaux sauvages aux volailles domestiques, avec une mortalité de 60 % lorsqu’elle se transmet aux humains. Le second l’aurait été par l’intermédiaire des chauves-souris et notamment les chiens viverrins, avec une mortalité de 0,5 % lorsqu’elle se transmet aux humains.

Dans ce contexte, l’abattage préventif peut faire partie de l’arsenal déployé par les autorités sanitaires :

On peut noter que ces deux virus zoonotiques (H5N1 et SARS-CoV-2) sont venus de Chine, dont les fortes populations animale et humaine connectées par les marchés aux animaux vivants sont favorables à l’émergence de nouveaux virus depuis une trentaine d’années.




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De l’autre côté, les épizooties sont des maladies infectieuses transmises par les animaux sauvages aux animaux domestiques, mais sans se transmettre aux humains.

Ces deux maladies infectieuses ont été découvertes dans les années 1930 en Afrique de l’Est. En effet, les colonisateurs anglais ont implanté dans cette partie du continent les techniques d’élevage industriel qui avaient été développées en Europe au cours du siècle précédent. Or, pour des petits élevages pastoraux de cochons ou de vaches, les épizooties ont peu de conséquences. Mais dans les élevages industriels, elles causent des ravages.

Ainsi, la première grande épizootie dans l’histoire de la médecine vétérinaire est la peste bovine, qui a ravagé l’Europe au XIXᵉ siècle du fait du commerce international du bétail, en commençant par l’Angleterre puis l’Afrique de l’Est au début du XXᵉ siècle. Elle est aujourd’hui considérée comme la maladie du bétail la plus meurtrière de l’histoire.

C’est pour contrôler la peste bovine qu’a été crée l’Office international des épizooties (OIE) à Paris en 1920. La maladie a été maîtrisée grâce à des politiques d’abattage et de vaccination qui ont conduit à son éradication en 2001. En 2003, l’organisation intergouvernementale a été renommée Organisation mondiale de la santé animale.




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Les virus ignorent la distinction faite par les humains entre épizootie et zoonose. Un virus comme celui de la grippe peut devenir épizootique ou zoonotique selon les circonstances, en fonction de ses mutations. Or, une épizootie est gérée comme un problème économique, par le ministère de l’agriculture, alors qu’une zoonose est gérée comme un problème sanitaire par le ministère de la santé.

Pourquoi les politiques d’hier sont inacceptables aujourd’hui

Le contrôle des épizooties est essentiel pour garantir les prix sur le marché international de la viande. En effet, un État indemne d’une épizootie qui circule dans d’autres pays peut vendre ses animaux (vivants ou morts) à un prix plus élevé que ses concurrents s’ils sont infectés.

Mais reste la question de fond : pourquoi cette politique, qui a fonctionné pour d’autres épizooties passées, ne semble-t-elle plus acceptable aujourd’hui ? La mobilisation des éleveurs du sud-ouest de la France s’inscrit dans un triple contexte politique.

  • D’une part, les négociations entre l’Union européenne et le Mercosur concernant les produits agricoles sont perçues par les éleveurs français comme préjudiciables à leurs intérêts. Autrement dit, la DNC survient dans un contexte déjà tendu et a, en quelque sorte, constitué « la goutte d’eau qui fait déborder le vase ».

  • D’autre part, les dernières élections syndicales dans le milieu agricole ont été favorables à la Confédération paysanne et à la Coordination rurale et défavorables au syndicat majoritaire, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Or, le protocole sanitaire actuel a été négocié par le gouvernement avec ce syndicat majoritaire, ce qui a conduit à une alliance inédite entre les deux syndicats minoritaires, situés respectivement à la gauche et à la droite de l’échiquier politique.

  • Enfin, la période des vacances de Noël est favorable à une démonstration de force de la part du monde agricole afin d’obtenir rapidement la fin des abattages et la vaccination de tous les bovins de la part d’un gouvernement fragilisé par l’absence de budget national.

« Dermatose nodulaire des bovins : les agriculteurs basques en colère », France 3, Le 19-20, 12 décembre 2025.

Depuis début décembre 2025, les médias français se sont emparés de ce sujet en diffusant des images spectaculaires d’occupations d’espaces publics et de blocages de routes et de voies ferrées notamment par des agriculteurs venus avec leurs tracteurs et leurs vaches.




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Des vaches abattues ramenées à un statut de marchandises

Résultat : le débat politique sur les modes d’élevage des animaux, entre un modèle industriel tourné vers l’exportation et un modèle de plus petite taille tourné vers la consommation locale, se tient désormais dans l’urgence. Il aurait pourtant pu avoir lieu lors des Assises du sanitaire animal qui se sont tenues au niveau national en septembre 2025.

Le nœud du problème ? Le gouvernement demande aux éleveurs de respecter « la science » sans établir les conditions pour une démocratie sanitaire et technique des maladies animales. Il s’agirait de mettre tous les acteurs de l’élevage autour de la table pour évaluer les différentes méthodes scientifiques garantissant la santé de leurs élevages.

Les maladies animales, qu’elles soient épizootiques (comme la DNC) ou zoonotiques, montrent que les animaux ne sont pas seulement des marchandises que les humains peuvent détruire lorsqu’elles ne satisfont plus aux conditions du marché. Ce sont des êtres vivants avec lesquels se sont constitués des savoirs (notamment génétiques) et des affects.

Cet écart entre l’animal-marchandise et l’animal-être vivant s’exprime de diverses façons :

  • Pour les zoonoses, les consommateurs ont peur d’être tués par la viande qu’ils mangent : on a pu parler ainsi de « vache folle » dans les années 1990 ou de « poulets terroristes ».

  • En cas d’épizootie, lorsqu’un éleveur doit faire abattre pour des raisons sanitaires un troupeau qui n’a pas atteint la maturité : on parle alors de « dépeuplement », comme si le « repeuplement » n’était qu’une mesure technique.

  • Le traitement médiatique de la crise de la « vache folle » a ainsi donné lieu à des images bien plus spectaculaires que lors de la crise de la fièvre aphteuse, médiatisée au début des années 2000. La différence tient au fait que l’encéphalopathie spongiforme bovine passe aux humains en causant la maladie de Creutzfeldt-Jakob, alors que la fièvre aphteuse ne se transmet pas aux humains. Les abattages massifs réalisés pour contenir la fièvre aphteuse, elle aussi très contagieuse mais peu létale, semblent inacceptables aujourd’hui.

Les gouvernements savent s’appuyer sur des savoirs virologiques et épidémiologiques pour anticiper les déplacements des populations d’humains, d’animaux et de vecteurs qui vont causer les maladies infectieuses actuelles et à venir. Le réchauffement climatique favorise ainsi la persistance en décembre des mouches porteuses de la DNC.

Mais les autorités ne peuvent pas prédire les réactions des éleveurs et de ceux qui les regardent sur les réseaux sociaux pleurer la mort de leurs vaches. C’est bien ce rapport à l’animal qui se joue dans la crise agricole déclenchée par la dermatose nodulaire contagieuse.

The Conversation

Frédéric Keck ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dermatose nodulaire : comprendre les raisons de la mobilisation agricole – https://theconversation.com/dermatose-nodulaire-comprendre-les-raisons-de-la-mobilisation-agricole-272363

Au-delà du QI et de la stigmatisation des personnes avec déficience intellectuelle, repensons l’intelligence

Source: The Conversation – in French – By Quesne Julien, Chercheur post-doctorant en sociologie, Université Paul Valéry – Montpellier III

Réduire l’intelligence au QI se révèle stigmatisant pour les personnes qui vivent avec une déficience intellectuelle. Cela ne rend pas compte de la diversité de l’intelligence qui reste façonnée par le contexte social, éducatif, culturel et politique.


Dans le débat public comme en psychologie, le quotient intellectuel (QI) tient une place particulière. On l’interprète souvent comme une mesure neutre, scientifique, objective – un outil honnête d’évaluation cognitive des capacités humaines. Mais derrière les nombres qu’il distribue, le QI produit une véritable charge sociale : celui d’une classification, d’une hiérarchisation, d’une normalisation.

Pour les personnes chez qui a été diagnostiquée une déficience intellectuelle
– entre 2 et 3 % de la population générale – le QI peut devenir un outil d’assignation, de stigmatisation ou encore d’exclusion qui produit socialement du handicap. Si le DSM-5 (manuel diagnostique de référence en santé mentale) marque un progrès en rappelant que l’intelligence ne se réduit pas à un score et doit être appréciée à partir des capacités d’adaptation dans la vie quotidienne, son évaluation par la mesure est très loin de disparaître.

La récente affaire Jean Pormanove a tristement permis de mettre en lumière la permanence et l’intensité des maltraitances handiphobes en France. Le décès en direct, en août dernier, du streamer Raphaël Graven (alias Jean Pormanove) faisait suite à des mois d’humiliation à l’écran de plusieurs personnes en situation de handicap invitées à l’émission « Questions pour un golmon » sur la plateforme Kick et moquées pour leur supposée faiblesse d’esprit.




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Ce drame fait directement écho à nos imaginaires collectifs où l’intelligence est encore considérée comme un attribut fixe, voire naturel, mais surtout mesurable. Ainsi, ceux et celles possédant un « bon » QI sont valorisés ; ceux et celles qui sont en dessous d’un seuil arbitraire – souvent autour de 70 – sont pathologisés, médicalisés, étiquetés et stigmatisés par la société.

Cette logique ne date pas d’hier : elle puise notamment ses racines dans l’histoire de la psychométrie, portant l’empreinte d’idéologies plus anciennes, coloniales et modernes, qui ont entériné de nouvelles hiérarchies de la vie humaine.

L’héritage d’une science pas si neutre

L’histoire du QI ne peut pas être racontée sans évoquer son lien avec les idées eugénistes ou coloniales de la modernité occidentale. Les premiers travaux européens sur le crâne datant du XIXe siècle, cherchaient à établir des différences « naturelles » d’intelligence entre les groupes (notamment pour justifier l’invention de la race) en se fondant sur des mesures du crâne ou du cerveau. Ces croyances pseudoscientifiques ont servi à légitimer des politiques de domination, d’exclusion et de violence envers les esclaves, les femmes, les enfants ainsi que les personnes en prise avec une déficience intellectuelle.

Au début du XXe siècle, les psychologues français Alfred Binet et Théodore Simon voulaient, avec la création du QI, repérer et aider les enfants ayant besoin d’un accompagnement scolaire spécifique. Le QI se résume alors à un score obtenu à des tests qui mesurent certaines capacités mentales et cognitives, comme la mémoire, le raisonnement ou la compréhension des mots.

Son score moyen est fixé à 100, là où une part importante de la population mondiale possède aujourd’hui un score généralement compris entre 85 et 115.

Plus tard, la psychométrie moderne – avec des psychologues comme Charles Spearman (1904) ou plus tard Anne Anastasi (1954) – développe des tests psychomoteurs très sophistiqués, dont certains visent à capturer et naturaliser ce que Spearman désignera comme le « facteur g », c’est-à-dire une intelligence générale censée être universelle. Mais cette universalité masque l’influence prépondérante de valeurs très contextuelles et politiques dans l’évaluation de l’intelligence : des cultures, des langages, des environnements éducatifs et des positions sociales et historiques qui n’ont rien de fixe.

Le piège de la mesure et de son seuil

Le diagnostic de déficience intellectuelle repose encore largement sur un seuil de QI (par exemple, ≈ 70). Lorsqu’une personne passe en dessous, elle peut être considérée comme ayant un déficit cognitif, même si sa vie quotidienne, son autonomie, ses compétences sociales ou émotionnelles ne peuvent pas être résumées à un simple nombre.

Or, ce seuil arbitraire ne tient pas suffisamment compte de la diversité des expériences humaines : certaines personnes avec un QI faible sont très autonomes dans certains aspects de la vie, d’autres ont des compétences très différentes (mémoire visuelle, créativité artistique, etc.). Réduire les personnes vivant avec une déficience intellectuelle à un score, c’est invisibiliser leur singularité, leur histoire, mais c’est surtout les délier de leur humanité en les ramenant à de simples fonctions productives et économiques.

Cette catégorisation peut conduire à ce que la société attende moins de ces individus – ou pire, les considère comme moins dignes d’autonomie et de participation pleine à la vie sociale. Cette idée d’absence ou de perte constante d’autonomie suggère aussi celle d’un stade de développement inachevé des personnes vivant avec une déficience intellectuelle.

On tombe alors dans un piège : la mesure prétendue objective devient un outil de marginalisation voire de stigmatisation qui enferme souvent ces personnes dans une sorte d’enfance chronique.

L’intelligence, un bien collectif

Pour changer cette dynamique, il est urgent de repenser l’intelligence non pas comme un bien individuel (à maximiser, à hiérarchiser), mais comme un bien collectif et pluriel en rupture avec sa logique productiviste actuelle. Plusieurs chercheur·es, dans des domaines variés tels que la psychologie critique, les études sur le handicap, la philosophie, suggèrent que l’intelligence se joue dans les échanges, les relations, les environnements. Elle ne se limite pas aux tâches abstraites définies par les tests.

L’intelligence existe dans les gestes, dans la créativité, dans la façon d’apprendre autrement et est, à ce titre, plurielle tant elle est influencée et façonnée par le contexte social, éducatif, culturel et politique.

Reconnaître cela, c’est admettre qu’un QI ne peut pas tout dire, qu’il ne définit pas la richesse d’une personne. Au contraire, il s’agit pour nous de comprendre la fonction politique et sociale d’un tel outil pour l’organisation de la société. Pourquoi a-t-on besoin de mesurer l’intelligence ? Et dans quel but ?

Changer les normes sociales

Il faut repenser les valeurs que nous associons à l’intelligence : performance, productivité, rentabilité. Il est important de défendre une vision de la dignité qui ne passe pas par la mesure, mais par la reconnaissance de chaque être humain dans sa singularité, et dans une démarche critique de retournement voire de destruction des valeurs imposées par l’idéologie capitaliste.

Ainsi, c’est une démarche populaire autour de la dignité politique qu’il faut bâtir, avec, par et pour les personnes concernées, et qui dépasserait les stratégies trop souvent inefficaces de visibilité, de reconnaissances ou d’inclusion.

Quelques idées reçues à déconstruire




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En finir avec un modèle limité de l’intelligence

Parce que repenser l’intelligence est plus qu’un enjeu académique : c’est une urgence sociale. À l’heure où les inégalités cognitives – et la neurodiversité – deviennent de plus en plus visibles (mais encore trop incomprises), maintenir un modèle limité de l’intelligence revient à reproduire les exclusions et l’infantilisation des personnes vivant avec une déficience intellectuelle.

Nous devons contraindre les institutions (école, travail, santé, services sociaux, etc.) à évoluer et rompre avec ces pratiques discriminantes de classement de la vie humaine. La dignité des personnes concernées par une déficience intellectuelle ne peut pas être subordonnée à un score obtenu à un test : elle réside dans leur capacité à être reconnues, entendues et soutenues depuis leur humanité tout en luttant contre leur invisibilisation.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Quesne Julien ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au-delà du QI et de la stigmatisation des personnes avec déficience intellectuelle, repensons l’intelligence – https://theconversation.com/au-dela-du-qi-et-de-la-stigmatisation-des-personnes-avec-deficience-intellectuelle-repensons-lintelligence-271910

Comment rendre nos discussions politiques en famille moins conflictuelles ?

Source: The Conversation – in French – By Antoine Marie, Chercheur post-doctorant, École normale supérieure (ENS) – PSL

Les recherches sur les processus de résolution de conflits signalent que, pour susciter la confiance, il est utile de paraître rationnel et autonome par rapport à son « camp » politique. Gorodenkoff

Pendant les fêtes de fin d’année, les échanges se crispent souvent sur des questions politiques. Des recherches en psychologie et en sciences politiques éclairent les mécanismes qui alimentent ces conflits et ceux qui permettent de les désamorcer.


Nombreux sont ceux qui redoutent les discussions de famille sur les sujets politiques : écologie, immigration, conflit israélo-palestinien, relations entre les sexes et les générations… Celles-ci sont souvent tendues, et peuvent créer de l’autocensure ou du ressentiment.

Des recherches en psychologie et en sciences politiques, de nature aussi bien qualitative qu’expérimentale, offrent un éclairage sur les mécanismes qui causent ces tensions. Elles identifient également de bonnes pratiques susceptibles de faire de nos discussions politiques des lieux d’apprentissage et d’échange plus cordiaux et respectueux, tout en permettant l’influence idéologique et sans nier la légitimité des désaccords politiques.

La tendance à présumer de mauvaises intentions

Notre esprit est configuré pour surdétecter l’hostilité chez autrui – un mécanisme qui a vraisemblablement protégé nos ancêtres dans leurs environnements évolutionnaires, mais qui nous induit souvent en erreur aujourd’hui. En surdétectant l’hostilité, nous nous prémunissons du risque de maltraitance, mais nous risquons de présupposer de l’agressivité quand elle est absente.

Or, dans nos sociétés modernes et démocratiques, riches et condamnant largement la violence verbale et physique, la plupart de nos concitoyens n’ont qu’exceptionnellement des intentions négatives. L’un des effets psychologiques majeurs d’un environnement social plus riche et moins violent est en effet la diminution de l’impulsivité et de l’agressivité individuelle.

Les citoyens peuvent, bien sûr, être en désaccord politique vivace, et légitime, sur ce qu’il convient de faire pour rendre la société meilleure. Et la société est indéniablement parcourue de rapports de pouvoir et d’inégalités entre groupes. Mais la plupart des citoyens souhaitent des changements qu’ils pensent sincèrement susceptibles d’améliorer la société. L’impression qu’un interlocuteur est hostile ou stupide provient souvent de la distance entre ses croyances et les nôtres, acquise auprès de sources médiatiques et de fréquentations sociales très différentes, plutôt que de défaillances morales fondamentales.

Les pièges rhétoriques qui empoisonnent les échanges

Les travaux philosophiques sur l’argumentation ont identifié de longue date plusieurs procédés rhétoriques, souvent inconscients, qui empoisonnent facilement nos échanges. Comme mettent en garde les chercheurs Peter Boghossian et James Lindsay dans leur livre How to Have Impossible Conversations (2019), deux d’entre eux apparaissent particulièrement souvent dans les discussions politiques.

L’« homme de paille » (ou strawman) consiste à caricaturer la position de l’autre pour la rendre facile à contrer. Les recherches montrent que ce procédé est un produit naturel de notre esprit en contexte de désaccords moraux et qu’il empêche d’entrer réellement en dialogue.

L’interlocuteur perçoit, à raison, une absence d’effort pour comprendre ce qu’il dit dans toute sa finesse, ce qui génère une impression d’être pris pour un idiot. Il en résulte une impression de fermeture à son point de vue, de mépris pour son intelligence, qui retire toute marge de manœuvre pour la persuader.

À l’inverse, la pratique de « l’homme d’acier » ou steel man
– reformuler la position de l’interlocuteur de la manière la plus charitable possible, dans des termes dans lesquels la personne se reconnaît – permet de signaler son respect. Il est très rare que le discours idéologique soit en déconnexion totale avec les faits (fake news mises à part). La construction d’un steel man force chaque interlocuteur à adopter un minimum la perspective de l’autre, ce qui enrichit la compréhension mutuelle et produit une impression de bienveillance.

De même, notre tendance à poser de « faux dilemmes » apparaît souvent contre-productive. Ces derniers réduisent des questions nécessairement complexes à deux alternatives simplistes, mutuellement exclusives : soit nous acceptons une immigration incontrôlée, soit nous vivons dans une république raciste ; soit c’est la culture, soit c’est la biologie qui explique les différences psychologiques entre les sexes, etc.

La tendance à réduire une question sociale complexe à un faux dilemme constitue presque un réflexe lorsqu’on possède de fortes convictions morales sur le sujet. Cela amène les personnes à se comporter comme si elles avaient un message à délivrer, qu’elles affirmeront avec rigidité jusqu’à ce qu’elles aient le sentiment d’avoir été « entendues » – quitte à dénier toute nuance et toute validité aux observations pertinentes du point de vue opposé.

L’importance de reconnaître les extrémistes dans son propre camp

Les recherches qualitatives et expérimentales sur la négotiation et la résolution de conflit – dialogues intercommunautaires entre Israéliens et Palestiniens – suggèrent qu’un enjeu important pour susciter la confiance dans les situations conflictuelles est de paraître rationnel et autonome par rapport à son « camp » politique.

La reconnaissance du fait que dans son propre camp aussi, certaines personnes défendent des positions excessives, commettent des violences verbales ou physiques, ou nient certains faits scientifiques, constitue un signal d’autonomie. Cette attitude démontre qu’on n’est pas totalement aveuglé par la loyauté partisane, établit plus de confiance et peut ouvrir des voies d’influence.

Les bénéfices d’une posture d’apprentissage

La pratique de l’enquête de terrain ethnographique montre que même face à quelqu’un dont les idées nous indignent ou nous inspirent l’incrédulité (croyants en la théorie de la Terre plate), il est possible d’apprendre, avec empathie, sur sa vision du monde.

De même, il est utile d’envisager son partenaire de discussion politique comme le membre intéressant d’une tribu lointaine, qui mérite le respect, plutôt que comme le soutien d’un parti politique que l’on est tenté de mépriser.

Garder ses inférences sous contrôle

Les travaux sur la pragmatique linguistique montrent que les discussions politiques sont faites d’échanges de répliques au sujet desquelles les participants font des inférences (tirent des conclusions à partir de ce qu’ils entendent) qui vont souvent au-delà du sens que les locuteurs ont réellement voulu donner à leurs phrases. Cette pratique consistant à inférer ce que la personne serait en train de dire à partir de ce qu’elle a littéralement dit nous sert à compenser le caractère inévitablement vague de la parole.

Le problème est que ces inférences sont souvent biaisées par des stéréotypes qui négligent les subtilités des opinions individuelles, et par la peur d’entendre quelqu’un dire des choses dont on craint qu’elles aient des conséquences « dangereuses ».

Ces inférences peuvent alors conduire à « accuser » nos interlocuteurs de défendre des positions qu’ils n’ont jamais défendues ni même pensées, simplement parce que leurs phrases ressemblent à des opinions qui nous effraient. Par exemple :

« Les discriminations systémiques sont partout » : cet énoncé peut être perçu comme relevant d’une idéologie de gauche radicale, ce qui irritera nombre de personnes de droite. Mais il peut aussi simplement constater que certaines inégalités persistent au-delà des intentions individuelles, sans imputer de culpabilité collective ni nier les progrès réalisés.

« La sécurité doit redevenir une priorité » : ce type d’énoncé peut être associé, à gauche, à des positions sécuritaires, autoritaires ou à une stigmatisation des minorités. Mais il peut aussi exprimer une préoccupation légitime pour les victimes de criminalité dans certains quartiers, sans impliquer de solutions répressives disproportionnées.

Les motivations sociales au-delà de la recherche de vérité

Il importe aussi de garder en tête que nos discussions politiques sont influencées par des motivations sociales, souvent inconscientes, comme paraître moral et bien informé pour se donner une bonne image, et mobiliser les autres autour de nos causes.

Le problème est que ces préoccupations, bien qu’adaptatives dans nos cercles sociaux, nous poussent souvent vers l’exagération et la mauvaise foi. Par exemple, l’exagération d’une menace sociale – impact de l’immigration, imminence du changement climatique – ou le déni d’un progrès – déclin du sexisme, de la pauvreté – peuvent permettre de signaler sa loyauté envers un « camp » politique et de mobiliser l’engagement autour de soi.

Mais lorsque notre audience n’est pas politiquement alignée, exagération et mauvaise foi peuvent faire passer les membres de son propre camp politique comme refusant la nuance sur des sujets complexes. Cela peut endommager le lien de confiance avec ses interlocuteurs, et retire alors toute perspective d’influence.

Ces principes de base qui, lorsqu’ils sont appliqués, peuvent permettre aux discussions politiques de devenir des lieux d’influence et d’apprentissage plutôt que de confrontation stérile entre des thèses caricaturales. Sans non plus nier la légitimité de nos différences d’opinions.

The Conversation

Antoine Marie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment rendre nos discussions politiques en famille moins conflictuelles ? – https://theconversation.com/comment-rendre-nos-discussions-politiques-en-famille-moins-conflictuelles-271662

Que deviennent les gares rurales quand les trains disparaissent ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Burcin Yilmazer, Doctorante en aménagement de l’espace, urbanisme et géographie, Cerema

En France, les fermetures de gares ou de lignes ferroviaires sont légion dans les espaces ruraux. Pourtant, ces dernières années, certaines petites gares retrouvent une nouvelle vie en se transformant en épicerie, en pôle santé ou encore en bureau. Pour quel bilan ?


Le 31 août 2025, la fermeture de la ligne ferroviaire Guéret–Busseau–Felletin a suscité de vives émotions. Ce cas est loin d’être isolé. En février 2025, ce sont 200 personnes qui se sont ainsi réunies en gare d’Ussel (Corrèze) afin de manifester pour la réouverture de la ligne ferroviaire à l’appel de la CGT-Cheminots de Tulle-Ussel.

Bien que les années s’écoulent depuis les fermetures, les territoires gardent un attachement fort au train et continuent de se mobiliser pour son retour. L’une des raisons tient à la rareté des transports en commun. Huit actifs sur dix habitant les espaces peu denses déclarent ne pas disposer d’alternatives à la voiture. Cet attachement a permis la naissance de plusieurs projets de valorisation de petites gares, comme celles d’Aumont-Aubrac, Sèvremoine ou encore Hennebont.

Des projets de recherches sont aujourd’hui menés pour penser à l’avenir des petites lignes ferroviaires. C’est le cas du projet du train léger innovant (TELLi), qui vise à développer un matériel roulant adapté à ces lignes. Le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), partenaire de ce projet, mène des recherches en sciences sociales afin de déterminer les conditions de réussite des systèmes ferroviaires légers.

Ma thèse s’intéresse aux petites gares rurales, point d’entrée du réseau ferroviaire. L’une des hypothèses défendues : les expérimentations locales d’aménagement participent au renforcement du lien entre le territoire et le train.

Petites lignes, grandes difficultés

Cela fait plusieurs années que ces petites lignes ferroviaires sont sur la sellette, menacées par des limitations drastiques de vitesse ou par l’arrêt total des circulations. Mais comment ce réseau ferroviaire secondaire, qui maille finement le territoire, a peu à peu été délaissé ?

Cette situation s’explique par la forte concurrence de l’automobile qui a réduit de façon significative la fréquentation de certaines lignes. Faute d’alternatives crédibles, 80 % des déplacements dans ces territoires s’effectuent aujourd’hui en voiture. L’entretien de ce réseau ferroviaire secondaire étant devenu trop coûteux, la politique de l’opérateur SNCF a privilégié les investissements sur le réseau dit structurant, ainsi que sur les lignes à grandes vitesses.

Les petites lignes ferroviaires représentent 7 600 kilomètres du réseau ferroviaire national. Le rapport élaboré par le préfet François Philizot estime que 40 % de ce réseau de proximité est menacé faute d’entretien. Ce même rapport estime les investissements nécessaires au maintien de ces lignes ferroviaires à 7,6 milliards d’euros d’ici à 2028.

Le vieillissement de ces lignes, faute d’investissements, entraîne une dégradation du service plus ou moins importante. Dans les territoires ruraux, 70 % des petites lignes ferroviaires accueillent moins de 20 circulations par jour. Or comme le rappelle le maire de Felletin, dont la ligne a été fermée cette année en raison de la vétusté de l’infrastructure, « c’est le service qui fait la fréquentation, et non l’inverse ».

Transformer une gare en épicerie, c’est possible

Les territoires refusent de voir disparaître leurs gares ; ils se les réapproprient et les transforment en réponse aux besoins locaux.

Depuis 2023, la gare d’Aumont-Aubrac en Lozère a été transformée en épicerie, nommée Le Re’peyre. Le bâtiment de la gare, fermé aux voyageurs depuis 2015, a retrouvé un second souffle. Des produits artisanaux et locaux y sont en vente, contribuant à un commerce éthique porté par les initiateurs du projet.

Cette transformation de la gare en épicerie est permise par le programme Place de la gare de SNCF Gares & Connexions (filiale de SNCF Réseau). Celui-ci favorise l’implantation de nouvelles activités et services par de la location au sein de plusieurs gares. L’objectif principal est de permettre l’occupation de locaux vides en gare, en leur donnant une nouvelle fonction et ainsi éviter leur dégradation.

Le Re’peyre à Aumont-Aubrac, en Lozère.
Tourisme-Occitanie

D’autres projets ont vu le jour. La gare de La Roche-en-Brenil (Côte-d’Or) a été transformée en un pôle santé, ou celle de la ville de Briouze (Orne) en tiers-lieu.

Ces projets favorisent le développement d’activités économiques dans des lieux bénéficiant naturellement de visibilité. Ils participent à la redynamisation à l’échelle des quartiers de gare, en attirant une clientèle diversifiée au-delà des seuls voyageurs. La gare se retrouve davantage intégrée dans la vie communautaire grâce aux échanges et aux interactions qui se créent entre voyageurs et autres usagers.

Co-construction avec les habitants de projet en gare

Au-delà de la simple réaffectation des bâtiments, certains projets menés dans des gares rurales choisissent de donner une dimension participative en associant usagers du train et citoyens dans le processus.

Communication de la commune de Sèvremoine (Maine-et-Loire) pour l’appel à projet visant à occuper la gare.
Wikimedia, CC BY-SA

C’est le cas de la gare de Sèvremoine (Maine-et-Loire), propriété de la commune qui a décidé de la moderniser en repensant les espaces publics environnants. Pour le bâtiment de gare, il a été souhaité d’y créer de nouveaux équipements favorisant l’animation sociale entre habitants et associations.




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Quatre concertations citoyennes ont permis le recueil des besoins des habitants avant le lancement d’un appel d’offres. Le projet Open Gare proposé par deux habitantes de la commune a été retenu. Ce tiers-lieu, axé sur la transition écologique et sociale, propose plusieurs services, tels qu’un service de restauration, un espace de travail partagé et une boutique d’artisans locaux.

Tout au long du projet, des réunions ont été organisées pour informer et recueillir les retours des citoyens. Gouverné par une coopérative d’intérêt collectif et l’association Open Gare, ce lieu co-construit ouvrira ses portes dès 2027, après une période de travaux.

Des acteurs associatifs qui prennent la casquette SNCF

Certaines initiatives vont encore plus loin en intégrant l’ensemble du quartier.

C’est ce que montre l’exemple de l’association Départ imminent pour l’Hôtel de la Gare à Hennebont (Morbihan), qui a réhabilité le bâtiment de l’Hôtel de la Gare, situé à quelques pas de la gare elle-même. L’objectif : revitaliser de la gare et de son quartier.

Tavarn Ty Gar à Hennebont, près de Lorient.
Lorientbretagnesudtourisme

Cette association occupe également le bâtiment voyageur grâce au programme programme Place de la gare. Désormais, il est possible de retrouver divers services tels que des bureaux, des logements en location, un café et un atelier. L’association, désormais devenue la société coopérative d’intérêt collectif Tavarn Ty Gar assure l’accueil et les services aux voyageurs au rez-de-chaussée de la gare. Une expérimentation de plus qui souligne le dynamisme de ces territoires et de ses habitants.

The Conversation

Burcin Yilmazer a reçu des financements du Gouvernement dans le cadre du plan France 2030 opéré par l’ADEME

ref. Que deviennent les gares rurales quand les trains disparaissent ? – https://theconversation.com/que-deviennent-les-gares-rurales-quand-les-trains-disparaissent-255524

Au Moyen-Âge, l’invention d’un Jésus « petit garnement »

Source: The Conversation – in French – By Mary Dzon, Associate Professor of English, University of Tennessee

Le bœuf et l’âne apparaissent dans l’imaginaire chrétien comme témoins instinctifs de la divinité de l’enfant Jésus. © Bodleian Libraries, University of Oxford, CC BY-NC

Entre jeux, désobéissances et miracles, les textes apocryphes montrent un Christ enfant espiègle, mais déjà conscient de sa divinité.


Les scènes de la Nativité présentées à l’époque de Noël montrent généralement un bœuf et un âne aux côtés de l’enfant Jésus. Selon l’Évangile de Luc, Marie plaça son enfant dans une crèche – une mangeoire destinée à nourrir les animaux – « parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie ».

Loin d’être de simples figurants, le bœuf et l’âne renvoient au Livre d’Isaïe 1 :3, un verset que les premiers chrétiens ont interprété comme une prophétie de la naissance du Christ. Dans certaines œuvres anciennes, ces bêtes de somme s’agenouillent pour manifester leur révérence, reconnaissant dans ce nouveau-né emmailloté, venu au monde dans l’humilité, une figure seigneuriale.

Les Évangiles canoniques, ces récits de la vie de Jésus inclus dans le Nouveau Testament, ne mentionnent à aucun moment la présence de ces animaux accueillant le nouveau-né. Pourtant, le motif apparaît déjà dans des œuvres d’art du IVᵉ siècle. Il a ensuite été largement diffusé par l’Évangile du Pseudo-Matthieu, un texte apocryphe – c’est-à-dire non retenu dans le canon des Écritures. Rédigé par un moine anonyme, probablement au VIIe siècle, le Pseudo-Matthieu rassemble de nombreux récits consacrés à l’enfance de Jésus.

Car après le récit de la naissance de Jésus, la Bible demeure presque totalement silencieuse sur son enfance. En revanche, des légendes sur ses jeunes années ont largement circulé au Moyen Âge – un phénomène au cœur de mon livre publié en 2017. Si la présence du bœuf et de l’âne est aujourd’hui familière à de nombreux chrétiens, rares sont ceux qui connaissent les autres récits saisissants transmis par les textes apocryphes.

Faiseur de miracles

Tableau Le Christ retrouvé par ses parents ou Le Christ retrouvé au Temple
Le Christ retrouvé par ses parents ou Le Christ retrouvé au Temple, 1342.
Google Cultural Institute/Walker Art Gallery via Wikimedia

La Bible ne rapporte qu’un seul épisode célèbre de la jeunesse de Jésus : celui où, à l’âge de 12 ans, il reste au Temple juif de Jérusalem sans que ses parents s’en aperçoivent. Après l’avoir cherché avec une vive angoisse, ils le retrouvent en pleine discussion avec des maîtres de la Loi, posant des questions et les stupéfiant par ses réponses. Au XIVe siècle, le peintre Simone Martini le représente dans « Le Christ retrouvé au Temple » debout face à ses parents, les bras croisés – un adolescent entêté, manifestement peu enclin à s’excuser de les avoir laissés dans l’inquiétude pendant plusieurs jours.

L’Évangile apocryphe du Pseudo-Matthieu – en particulier dans les versions qui intègrent des éléments d’un texte apocryphe encore plus ancien, l’Évangile de l’enfance selon Thomas – se concentre précisément sur l’enfance de Jésus. À l’image de l’épisode du Temple, ces récits décrivent un enfant parfois difficile, doté d’une sagesse hors du commun qui émerveille autant qu’elle déroute, voire choque, ses maîtres. Plus radicalement encore, les textes apocryphes le montrent exerçant un pouvoir divin dès son plus jeune âge.

Un manuscrit italien du XIVᵉ siècle montrant Jésus repoussant des dragons pour protéger ses parents
Un manuscrit italien du XIVᵉ siècle montrant Jésus repoussant des dragons pour protéger ses parents.
Bodleian Libraries, University of Oxford, CC BY-NC

À l’image du Jésus adulte du Nouveau Testament, cet enfant Christ des récits apocryphes accomplit souvent des prodiges pour venir en aide à ceux qui en ont besoin. Selon l’Évangile de Matthieu, Marie et Joseph emmènent l’enfant Jésus en Égypte après qu’un ange les a avertis en songe qu’Hérode, roi de Judée, cherchait à le faire mourir. Dans la version de cet épisode développée par le Pseudo-Matthieu, Jésus, âgé de moins de 2 ans, se dresse courageusement sur ses pieds face à des dragons surgissant d’une grotte où sa famille s’est arrêtée pour se reposer.

Ces dragons terrifiants se prosternent devant lui avant de s’éloigner, tandis que Jésus affirme avec assurance à ceux qui l’entourent qu’il est « l’homme parfait » et qu’il peut « dompter toute espèce de bête sauvage ». Plus tard, il ordonne à un palmier de se courber afin que Marie, épuisée, puisse en cueillir les fruits, et il abrège miraculeusement leur traversée du désert.

Par moments, le Jésus de ces légendes apparaît largement responsable des malheurs qui l’entourent. Les carreaux médiévaux de Tring datés du XIVe siècle, aujourd’hui conservés au British Museum, montrent l’un de ses amis emprisonné par son père dans une tour. Le Christ l’en extirpe par un minuscule trou, à la manière d’un chevalier courtois sauvant une demoiselle en détresse. Le père avait tenté de protéger son fils de l’influence de Jésus – une précaution compréhensible, tant de nombreuses légendes décrivent Jésus provoquant la mort de ses camarades de jeu ou d’autres garçons qui l’avaient, d’une façon ou d’une autre, contrarié.

Dans un récit qu’un chercheur a résumé par l’expression « la mort pour avoir bousculé Jésus », un garçon le heurte en courant. Celui-ci le maudit, et l’enfant s’effondre aussitôt, mort – avant que Jésus ne le ramène à la vie, après une brève remontrance de Joseph.

Une scène des carreaux de Tring
Une scène des carreaux de Tring montrant Jésus délivrant son ami d’une tour.
© The Trustees of the British Museum, CC BY-NC-SA

Dans un autre récit, transmis par une traduction anglo-normande consignée dans un manuscrit enluminé, Jésus enlève son manteau, le pose sur un rayon de soleil et s’assoit dessus. En voyant cela, les autres enfants « pensèrent qu’ils pourraient faire de même… Mais ils se montrèrent trop empressés et tombèrent tous en même temps. L’un après l’autre, ils sautèrent sur le rayon de soleil, mais l’expérience tourna mal, car chacun se brisa la nuque ». À la demande de ses parents, Jésus guérit ensuite les garçons.

Joseph reconnaît alors devant ses voisins que Jésus « est vraiment trop turbulent » et décide de l’envoyer ailleurs. Âgé de sept ans, Jésus est placé en apprentissage chez un teinturier, qui lui donne des consignes très précises pour teindre trois pièces de tissu dans trois cuves différentes. Sitôt son maître parti, Jésus désobéit et jette tous les tissus dans une seule cuve – obtenant pourtant le résultat attendu. Lorsque le teinturier revient, il croit d’abord avoir été « ruiné par ce petit garnement », avant de comprendre qu’un prodige vient de se produire.

Jésus assis sur un rayon de soleil
Jésus assis sur un rayon de soleil, tandis que d’autres garçons tentent de l’imiter, dans une miniature du manuscrit Selden Supra 38, réalisée au début du XIVᵉ siècle.
Bodleian Libraries, University of Oxford, CC BY-NC-SA

Lien avec les animaux

Ces légendes apocryphes montrent aussi l’enfant Jésus exerçant son pouvoir sur le monde animal. Lorsqu’il pénètre dans une caverne redoutée où vivent des lions, les lionceaux « courent autour de ses pieds, le caressant et jouant avec lui », tandis que « les lions adultes se tiennent à distance, l’adorent et agitent la queue devant lui ». Jésus explique alors aux témoins que les bêtes leur sont supérieures, car les animaux, eux, « reconnaissent et glorifient leur Seigneur ».

Ces récits dressent ainsi le portrait d’un Jésus parfois hautain, conscient de sa nature divine et peu disposé à accepter qu’on le traite comme un simple petit garçon. Mais ils le montrent aussi comme un véritable enfant, aimant jouer. Le jeune Jésus y apparaît enfantin dans sa manière d’agir souvent sur un coup de tête, sans prêter beaucoup d’attention aux remontrances de ses aînés.

Une enluminure représentant une troupe de lions observant un jeune garçon auréolé qui caresse un lionceau
Un manuscrit du XIVᵉ siècle, le « Klosterneuburger Evangelienwerk », montre le jeune Jésus jouant avec des lions.
Schaffhausen City Library via Wikimedia

Son lien avec les animaux contribue également à son image d’enfant. De manière frappante, dans les textes apocryphes, les bêtes – à commencer par le bœuf et l’âne – semblent souvent percevoir que Jésus n’est pas un enfant ordinaire avant même que les personnages humains ne s’en rendent compte.

L’insinuation subtile des légendes selon laquelle de nombreux Juifs entourant Jésus ne seraient pas aussi perspicaces que les animaux reflète l’antisémitisme répandu dans l’Europe médiévale. Dans un sermon du Vᵉ siècle, Quodvultdeus, évêque de Carthage, s’interroge sur le fait que la reconnaissance de Jésus dès la crèche par les animaux n’ait pas été un signe suffisant pour les Juifs.

Livre d’images de la Bible de Holkham
Le Livre d’images de la Bible de Holkham montre Jésus accomplissant des tâches domestiques (Londres, British Library, Additional MS 47682, fol. 18).
Courtesy British Library

Dans la Bible, Jésus accomplit son premier miracle à l’âge adulte, lors d’un festin de noces à Cana. Les récits apocryphes, en revanche, explorent l’idée que l’Homme-Dieu manifeste son pouvoir dès l’enfance. Selon ces légendes, le caractère enfantin du Christ distrayait souvent ceux qui l’entouraient, les empêchant de reconnaître qu’il était le Messie. Cela permet aux textes apocryphes de ne pas contredire la Bible, qui présente Jésus comme « simplement le fils du charpentier », loin de l’image d’un enfant prodige.

Chaque Noël, les chrétiens occidentaux modernes célèbrent principalement la naissance de Jésus, avant de laisser rapidement de côté la figure de l’Enfant-Christ. Les chrétiens du Moyen-Âge, en revanche, étaient fascinés par les récits de la jeunesse du Fils de Dieu. Malgré ses exploits de dompteur de dragons, de guérisseur ou de magicien, le jeune Jésus des textes apocryphes passe largement inaperçu, dissimulant sa divinité derrière son apparence de « petit garnement ».

The Conversation

Mary Dzon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Moyen-Âge, l’invention d’un Jésus « petit garnement » – https://theconversation.com/au-moyen-age-linvention-dun-jesus-petit-garnement-272184