De l’atelier au marché de l’art : les ressorts du succès de POUSH, un jeune lieu créatif

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Blonski, Professeur assistant en stratégie et entrepreneuriat, ICN Business School

En quelques années, le centre d’art et d’ateliers d’artistes POUSH, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), est devenu un repère incontournable de la scène artistique parisienne. Une étude permet de comprendre les dynamiques qui font émerger un tel lieu créatif.


Dans une ancienne usine d’Aubervilliers, en banlieue parisienne, 270 artistes partagent aujourd’hui leurs journées entre création, discussions informelles et visites de collectionneurs. Ce lieu, baptisé POUSH, s’est imposé en quelques années comme un point de passage obligé pour les professionnels du monde de l’art. On y croise autant de jeunes talents prometteurs que de figures déjà reconnues, dans un décor brut et foisonnant.

Comment expliquer qu’un lieu, inconnu il y a à peine trois ans, soit devenu un incontournable de la scène artistique parisienne ? Pourquoi certaines adresses deviennent-elles des nœuds de créativité et d’attention, là où d’autres projets similaires peinent à exister ? Plus largement, que faut-il pour qu’un lieu devienne un « lieu créatif » ?

Du Bateau-Lavoir à Hollywood : des lieux mythiques de la création

Dans tous les domaines de la création, certains lieux se dotent d’une image de créativité importante, comme s’il s’y passait quelque chose de particulier : des territoires comme Hollywood ou la Silicon Valley aux États-Unis, des villes comme Vienne (Autriche) au début du siècle dernier ou Berlin (Allemagne) au début de ce siècle, des quartiers parisiens comme Montparnasse ou Saint-Germain-des-Prés, voire des espaces plus localisés, comme le Bateau-Lavoir (Paris 18e) ou le Chelsea Hotel (New York). Une question revient dès que l’on s’intéresse à ces derniers, les lieux créatifs : comment adviennent-ils ? Sont-ils créatifs parce qu’ils attirent (des artistes) ? Ou attirent-ils parce qu’ils sont créatifs ? Comment se construit cette réputation selon laquelle, « c’est là que ça se passe » ?

C’est cette question que nous avons souhaité explorer à travers une recherche menée sur le cas POUSH, un des plus grands rassemblements d’ateliers d’artistes en Europe. Pour comprendre comment ce lieu a émergé si rapidement comme un repère de la scène artistique, nous avons mené une trentaine d’entretiens avec des artistes et l’équipe dirigeante, complétés par des visites de terrain et un questionnaire auprès des résidents.




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Une clé de lecture : le « middleground »

Une théorie utile pour appréhender ce problème a été proposée par Patrick Cohendet, David Grandadam et Laurent Simon : la notion de « middleground ». Pour qu’un territoire créatif puisse prendre de l’ampleur, qu’il attire des talents et qu’il gagne en réputation, il doit mobiliser des passerelles entre l’underground des artistes et l’upperground constitué des entreprises et institutions établies. Cette strate, le middleground, permettrait de faciliter les échanges entre les différents acteurs d’un écosystème, et d’établir la réputation d’un lieu qui devient l’endroit où il faut être, car c’est là que ça se passe. Les auteurs de ce courant ont étudié, par exemple, le cas de Montréal (Québec, Canada) pour le jeu vidéo ou encore les dynamiques spatio-temporelles du monde du design à Berlin.

Comment naissent ces lieux du middleground, ces espaces qui deviennent des passerelles entre artistes émergents isolés et institutions ? Par exemple, comment faire pour créer un tel espace où des artistes pionniers pourront être en contact avec des galeristes et des collectionneurs ?

Le cas de POUSH, plus grand rassemblement d’ateliers d’artistes en Europe, est très instructif.

Fondée en 2020 en initiative privée liée à la société Manifesto, l’association POUSH qui occupe des locaux de grande taille désaffectés sur des durées limitées (environ deux ans), pour les réorganiser en des ateliers loués ensuite à des artistes. Après un premier essai à Saint-Denis, POUSH s’est établi dans un immeuble de grande taille au-dessus du périphérique parisien à la porte Pouchet (qui lui a donné son nom), avant de déménager deux ans plus tard dans une ancienne usine à Aubervilliers, où l’association est toujours domiciliée aujourd’hui avant de devoir déménager à nouveau à l’été 2025.


Poush – crédits Axel Dahl, Fourni par l’auteur

En moins de trois ans, ce lieu nouveau s’est fait une place dans l’écosystème artistique parisien. Moins de deux ans après sa fondation, POUSH rassemblait environ 270 artistes, qui travaillaient dans les différents ateliers proposés, et organisait des visites de collectionneurs nationaux et internationaux, en particulier à l’occasion des grands événements du monde de l’art, en particulier les foires : la Fiac puis Art Basel Paris, en octobre, et Art Paris, en avril.

Cette évolution n’est pas commune : d’autres structures similaires existent, y compris dans le même département, mais ni un aussi grand nombre de résidents ni la haute fréquence des visites professionnelles n’y sont observables.


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Une alchimie fragile mais puissante

Notre recherche a cherché à saisir les manifestations et les causes de ce succès, par une étude compréhensive fondée sur des entretiens avec une trentaine d’artistes résidents et avec l’équipe de direction du lieu, mais également par la visite des ateliers et des expositions au cours de plusieurs journées. Un questionnaire a également été administré aux résidents.

Premier constat, la grande diversité des profils des artistes. Ils ne forment pas une « école » et proviennent d’horizons différents, même si une tendance se dégage autour d’un groupe de jeunes artistes français comptant entre deux et sept ans d’expérience, c’est-à-dire ni novices, ni installés. Ils cherchent en POUSH d’abord et avant tout un lieu pour travailler dans de bonnes conditions. D’autres raisons suivent, mais ne viennent que s’ajouter à ce premier besoin : la proximité avec d’autres artistes qui deviennent des collègues de travail, comme dans une entreprise, mais aussi la possibilité de renforcer sa carrière grâce à l’orientation professionnelle du lieu et des visites de professionnels du monde de l’art.

Visite de POUSH, Nano Ville, 2023.

Pour autant, POUSH ne propose contractuellement que de la location d’espaces : les autres éléments (visites professionnelles, expositions, etc.) ne viennent que de façon informelle au fur et à mesure que des occasions se présentent. Cette méthode d’adaptation permanente aux opportunités qui apparaissent avec le temps est revendiquée par le management du lieu qui préfère éviter la lourdeur des procédures ; cela peut créer cependant un sentiment de frustration, car il est difficile de satisfaire l’intégralité des 270 résidents.

Masse critique et effet collatéral

De manière concrète, les collaborations restent assez limitées, loin de l’idée spontanée de l’effervescence créative. C’est, au contraire, la combinaison de la masse critique du nombre d’artistes et de la diversité (qui agit comme un accélérateur de carrières) qui multiplie les interactions entre les différents acteurs de l’écosystème, artistes présents et visiteurs représentant le monde professionnel (l’upperground) : curateurs, collectionneurs, galeristes…
La présence au sein de POUSH de quelques artistes reconnus irradie l’ensemble des artistes du lieu créatif par effet collatéral, ou effet d’éclairage, créant une sorte de label du lieu.

La conjonction de ces deux facteurs, masse critique et effet collatéral, permet d’augmenter la valeur conventionnelle du lieu créatif, créant le fameux cercle vertueux qui était notre point de départ. Plus le lieu est connu, plus les acteurs sont nombreux à y venir et, plus ils sont nombreux, plus le lieu est connu.

Si cette recherche traite de l’émergence de ces lieux créatifs, elle n’aborde pas en revanche la question de leur futur, et en particulier de leur maintien dans la position intermédiaire du middleground. Est-il possible de conserver ce fragile équilibre entre un underground anonyme et un upperground institutionnalisé, ou mainstream ? C’est cette question qu’il conviendra d’explorer dans de futures recherches.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. De l’atelier au marché de l’art : les ressorts du succès de POUSH, un jeune lieu créatif – https://theconversation.com/de-latelier-au-marche-de-lart-les-ressorts-du-succes-de-poush-un-jeune-lieu-creatif-254744

Comment les écrivains du XIXᵉ siècle se sont engagés dans les débats politiques de leur temps

Source: The Conversation – France (in French) – By Florent Montaclair, Enseignant Université, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Point de littérature sans politique pour les écrivains français du XIXe siècle WikiCommons, CC BY-ND

Dans le sillage de la Révolution de 1789, la France connaît, au cours du XIXe siècle, de nombreuses péripéties politiques. Loin de l’image de l’artiste enfermé dans ses appartements, penché uniquement sur ses textes littéraires, des écrivains et écrivaines de l’époque s’engagent dans les débats politiques de leur temps.


En 1836, avec la parution des premiers romans-feuilletons en France dans les journaux quotidiens, l’écrivain devient une figure non plus seulement des salons, mais aussi de la société : il est reconnu dans la rue, il est invité par les rois, il « influence » l’opinion des lecteurs. Avec des tirages, sous le Second Empire, qui passent, tous titres confondus, de 200 000 exemplaires par jour à 1,5 million, le feuilleton est lu, relu, prêté, discuté par les maîtres, leurs enfants, les domestiques et les concierges, pour reprendre les termes d’un feuilletoniste oublié, Louis Reybaud.

L’écrivain du XIXe siècle appartient majoritairement à la bourgeoisie : il est de formation initiale en médecine (Eugène Sue, Paul Féval), en droit ou comptabilité (Gustave Flaubert, Jules Verne, Guy de Maupassant, Edmond de Goncourt), il est officier ou fils de généraux (Alphonse de Lamartine, Alexandre Dumas, Victor Hugo)… À noter un cas particulier, George Sand qui descend à la fois du maréchal de Saxe par son père et et d’un tenancier de billard par sa mère.

On voit bien l’articulation entre ces professions et les réflexions sociales, politiques ou institutionnelles : par leur métier initial, les écrivains s’intéressent à la défense de la nation (militaires), à la santé de leurs concitoyens (médecins), à l’organisation administrative de l’état (notaires, juristes). Devenus célèbres, certains auteurs briguent même les suffrages de leurs concitoyens : la députation (Dumas, Lamartine, Hugo), les ministères (Tocqueville, Gobineau, Stahl), le Sénat (Hugo), les conseils généraux ou municipaux (Gobineau, Verne, Lamartine).

La grande question politique qui préoccupe alors ces écrivains, tant dans les instances où ils sont élus que dans leurs œuvres, est celle de la réunification du corps social : comment sortir d’un cycle révolutionnaire, né en 1789, qui provoque durant tout le siècle émeutes et chutes de régimes ? Comment en somme bonifier l’héritage révolutionnaire en créant une nation apaisée ?

« Guérir » les maux de la société

Prise de la Bastille en 1789, chute de Charles X en 1830, émeutes de 1832, chute de Louis-Philippe en février 1848, émeutes de juin 1848, Commune en 1871, la violence politique contre les hommes, les biens, les institutions et les symboles est récurrente tout au long du XIXe siècle.

Comment sortir de la violence ? Les écrivains exploreront plusieurs solutions qui leur paraissent pouvoir « guérir » les maux de la société.

À partir de la Commission du Luxembourg (28 février -16 mai 1848) réunie au Sénat par Lamartine, alors chef du gouvernement provisoire de la Deuxième République, pour déterminer quelle sera la politique économique de la République, trois voies se dessinent pour sortir le peuple de la misère et le faire entrer dans une communauté d’intérêts avec la classe moyenne et supérieure.

Le philosophe et député Pierre-Joseph Proudhon défend le développement d’une France de la coopérative, regroupant les travailleurs dans des microentreprises dont ils seraient les ouvriers et les patrons. Notamment défendue par Victor Hugo dans « Les Misérables », cette idée s’effondre à l’Assemblée lorsqu’il s’agit de proposer un financement de ces coopératives par l’État pour acheter en fond de départ le matériel et les machines, par exemple. L’impôt sur le revenu voulu par le député Proudhon est vu par les députés comme contraire aux droits de l’homme et du citoyen : la propriété est considérée sacrée.




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Louis Reybaud et l’Académie des sciences morales et politiques défendent la suppression des frontières, la diminution des taxes, la limitation du nombre des fonctionnaires et la constitution de grandes fortunes, ce qui mécaniquement augmente les salaires. Ces idées sont rejetées, à un moment où l’idée centrale de l’État est de construire une nation et non pas de l’ouvrir sur le monde.

Lamartine met finalement en place, sur les conseils du ministre Louis Blanc, un contrôle de l’économie par l’État avec un droit du travail et la création d’ateliers nationaux qui fournissent des emplois aux ouvriers sans activités. Opposé à cette idée, Hugo déclare à la Chambre : « La monarchie avait les oisifs, la République aura les fainéants » : penser que l’État peut payer des cent mille travailleurs est perçu comme la création d’un assistanat généralisé.

La fermeture de ces ateliers qui n’arrivaient pas à trouver du travail à tous les chômeurs en juin 1848 provoque des émeutes : le peuple parisien pensait que l’idée était bonne et refuse de se disperser. Les combats avec l’armée font 15 000 tués ou blessés dans les rues de Paris.


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Le mépris du peuple

La violence populaire trouve-t-elle son origine dans l’organisation du régime ? Tous les écrivains le pensent, et adhèrent, par une sorte de pensée magique, à une république idéale. Ils soutiennent donc à l’unanimité la révolution de février 1848 qui fait tomber la Monarchie parlementaire de Louis-Philippe, et se réjouissent de l’abdication de Napoléon III en 1870 qui crée la IIIe République.

Mais comment expliquer alors que quelques mois plus tard, en juillet 1848 puis en avril 1871, le peuple en arme se soulève contre la république ? Désemparés, les écrivains, à l’exception de Jules Vallès, passeront de la vision d’un peuple héroïque à un peuple dénaturé : les écrivains rejettent la possibilité de se révolter contre une république. « Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes, à qui elles ressemblent quand elles sont mortes », lâche Alexandre Dumas-fils, « une stupide et cruelle brute ! » ajoute Joris-Karl Huysmans pour qualifier le peuple. Leconte de Lisle écrit à la poète José-Maria de Heredia : « La Commune ? Ce fut la ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués, tenanciers de bas étage ». Et Alphonse Daudet conclut : « Des têtes de pions, collets crasseux, cheveux luisants, les toqués, les éleveurs d’escargots, les sauveurs du peuple, les déclassés, les tristes, les traînards, les incapables ; pourquoi les ouvriers se sont-ils mêlés de politique ? »

Barricade de la Chaussée Ménilmontant, le 18 mars 1871, pendant la Commune de Paris. Collection Musée Carnavalet
Barricade de la Chaussée Ménilmontant, le 18 mars 1871, pendant la Commune de Paris. Collection Musée Carnavalet.
Wikicommons

L’idée que le peuple, pauvre et inculte, puisse être le grand décideur de l’avenir de l’État heurte les consciences bourgeoises. Alexandre Dumas écrit d’ailleurs : « Ce qui fait l’avenir de la République, c’est justement ceci, qu’il lui reste beaucoup à faire dans l’avenir. Laissez-la donc d’abord être République bourgeoise ; puis, avec l’aide des années, elle deviendra République démocratique ; puis, avec l’aide des siècles, elle deviendra République sociale. »

Les écrivains qui soutinrent ouvertement les révoltes du peuple sont peu nombreux : le philosophe Pierre-Joseph Proudhon et le romancier Jules Vallès. Reste cependant une forme de bienveillance chez certains comme les Frères Goncourt qui se diront soulagés lorsque les exécutions de communards cessèrent ou Victor Hugo qui sera le premier à demander la grâce des émeutiers.

Le peuple devra encore attendre

Selon Jules Michelet, historien et professeur au Collège de France, le peuple est « barbare » parce qu’il est muet (sans droit de vote) et « enfant » car sans instruction, donc sans pensée claire. Mais la plupart des écrivains rejettent l’obligation à l’État de donner un suffrage universel et une instruction gratuite. « Quant au bon peuple, l’instruction « gratuite et obligatoire » l’achèvera » écrit Flaubert et « L’instruction gratuite et obligatoire n’y fera rien qu’augmenter le nombre des imbéciles. Le plus pressé est d’instruire les riches qui, en somme, sont les plus forts. »

En espérant donc que le peuple s’élève dans la richesse pour participer aux votes censitaires et dans l’éducation pour participer au monde des idées, il faut attendre pour lui donner la possibilité de la parole et des droits.

« Peuple, encore une fois, nous te demandons la patience !… » déclare Proudhon dans son « Manifeste du peuple » ; « La patience est faite d’espérance » écrit Hugo dans « Claude Gueux ») ; « s’enrégimenter tranquillement, se connaître, se réunir en syndicats, lorsque les lois le permettraient ; puis, le matin où l’on se sentirait les coudes, où l’on se trouverait des millions de travailleurs en face de quelques milliers de fainéants, prendre le pouvoir, être les maîtres. Ah ! quel réveil de vérité et de justice ! » programme Zola dans « Germinal » et « Le Comte de Monte-Cristo », comme un clin d’œil à l’époque, se termine par ces mots : « Attendre et espérer ».

The Conversation

Florent Montaclair ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les écrivains du XIXᵉ siècle se sont engagés dans les débats politiques de leur temps – https://theconversation.com/comment-les-ecrivains-du-xix-siecle-se-sont-engages-dans-les-debats-politiques-de-leur-temps-254649

La pilule, première méthode de contraception en France, mais pas dans le monde

Source: The Conversation – France in French (2) – By Gilles Pison, Anthropologue et démographe, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et chercheur associé à l’INED, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Pilule contraceptive Wikipedia, CC BY

Après le vote il y a 50 ans de la loi Neuwirth autorisant la contraception, la pilule est devenue très vite la première méthode contraceptive en France. Malgré la controverse sur les pilules de nouvelles générations en 2012 qui a entraîné son léger recul, cette méthode reste la plus courante : près d’une Française sur deux ne souhaitant pas être enceinte l’utilise. Est-ce aussi le cas dans les autres pays du monde ? Quelles méthodes sont utilisées ailleurs ?

De nos jours, la plupart des couples ont le nombre d’enfants qu’ils veulent et quand ils le veulent. En 2015, près de deux sur trois dans le monde utilisent une méthode de contraception, comme le montre la figure ci-dessous. Le tiers restant soit s’apprête à avoir un enfant – la femme est enceinte – soit souhaite en avoir un prochainement, soit ne le souhaite pas mais ne se protège pas. La contraception est répandue presque partout dans le monde à l’exception de l’Afrique où elle n’est encore utilisée que par un tiers des femmes âgées de 15 à 49 ans mariées ou en union. Elle est beaucoup utilisée en Afrique du Nord et en Afrique australe, mais c’est en Afrique intertropicale qu’elle l’est peu, seulement une femme sur quatre y ayant recours.

La contraception dans le monde et les différents continents en 2015.
Gilles Pison à partir de données ONU, CC BY

Stérilisation : majoritaire dans le monde, mais en baisse

Les méthodes de contraception les plus utilisées dans le monde sont, par ordre d’importance, la stérilisation (dans 34 % des cas), le stérilet (22 %), la pilule contraceptive (14 %), le préservatif (12 %), et l’injection ou l’implant hormonal (8 %). Parmi les autres méthodes moins utilisées, on trouve le retrait et l’abstinence périodique.

La stérilisation a cependant un peu reculé au cours des vingt dernières années, à la fois du côté féminin et masculin – 33 % des femmes ne souhaitant pas être enceintes et se protégeant pour cela avaient recours à la stérilisation féminine en 1994, contre 30 % en 2015. La stérilisation masculine, beaucoup moins fréquente déjà il y a 20 ans, a encore diminué – 8 % de couples en 1994, contre 4 % en 2015. Le recul de la stérilisation s’est fait au profit principalement du préservatif, dont l’usage a été promu pour lutter contre l’épidémie de sida, et des méthodes hormonales, notamment l’injection, utilisée par 2 % des femmes en 1994 et 7 % en 2015. Ces évolutions reflètent pour partie l’évolution de la population d’utilisatrices à l’échelle mondiale, qui compte une part croissante de femmes d’Afrique subsaharienne, la population de cette région étant celle qui a augmenté le plus, et le recours à la contraception y étant à la hausse. Or l’injection hormonale et le préservatif sont des méthodes répandues en Afrique subsaharienne, contrairement à la stérilisation qui est peu pratiquée.

Des modes variables d’un pays à l’autre

D’un pays à l’autre les méthodes de contraception varient beaucoup, comme on peut le voir sur la figure ci-dessous.

Les méthodes de contraception dans le monde et dans une sélection de pays en 2015 (les pays sont classés par importance décroissante de la stérilisation).
Gilles Pison à partir de données ONU, CC BY

En France, la pilule domine, près de la moitié des femmes l’utilisant comme déjà mentionné. Viennent ensuite le stérilet, utilisé par un quart des femmes, puis le préservatif (10 %). La stérilisation ne concerne que 6 % des couples ne souhaitant pas avoir d’enfant – dans un cas sur cinq c’est l’homme qui est stérilisé, dans quatre cas sur cinq, c’est la femme. Les méthodes utilisées en France n’ont guère changé au cours des 20 dernières années mis à part l’importance accrue du préservatif en lien avec l’épidémie de sida, et un léger recul de la pilule au profit des autres méthodes depuis 2012.

En Inde, la stérilisation est la principale méthode de limitation des naissances. Elle est utilisée par les deux tiers des couples qui ne veulent pas d’enfants. La plupart du temps, c’est la femme qui est stérilisée, alors qu’il y a plusieurs dizaines d’années, seule la moitié des couples stérilisés était dans ce cas, l’homme étant stérilisé dans l’autre moitié des cas. La pilule et le stérilet sont très peu utilisés.

En Chine, la stérilisation est très utilisée, comme en Inde. Six fois sur sept, c’est la femme qui est stérilisée, et une fois sur sept, c’est l’homme. Mais les Chinoises utilisent encore plus le stérilet : un sur deux portés dans le monde l’est par une Chinoise. Par contre, elles utilisent très peu la pilule.

Au Brésil, la stérilisation est la première méthode, comme en Inde, et ce sont également les femmes qui sont stérilisées, beaucoup de maris refusant de l’être, comme dans presque tous les pays latins. La deuxième méthode est la pilule contraceptive. Le stérilet est pratiquement inconnu.

Et d’autres méthodes

En Égypte, contrairement à la situation en Inde, en Chine ou au Brésil, la stérilisation est peu fréquente et la principale méthode de contraception est le stérilet. La pilule est également utilisée, ainsi que l’injection. Comprenant des hormones proches de la progestérone, et répétée tous les trois mois, elle a une action analogue à la pilule contraceptive.

En Indonésie, comme en Égypte, la stérilisation est peu fréquente et la pilule relativement diffusée. Mais la méthode la plus fréquente est l’injection, utilisée par la moitié des femmes ne souhaitant pas être enceintes.

En Haïti la situation est similaire à celle de l’Indonésie avec une domination encore plus forte de l’injection : elle est utilisée par deux Haïtiennes ne souhaitant pas être enceintes sur trois.

Au Kenya, les méthodes hormonales autres que la pilule sont également utilisées par les deux tiers des femmes se protégeant, mais elles recourent à l’injection dans seulement deux cas sur trois, choisissant l’implant dans un cas sur trois. Petit bâtonnet implanté sous la peau et remplacé tous les trois ans, il contient des hormones proches de la progestérone qui diffusent de façon lente et continue dans le corps et ont une action analogue à celle de la pilule contraceptive.

En Algérie, presque toute la contraception repose sur la pilule, huit femmes ne souhaitant pas être enceintes sur dix l’utilisant, la plus forte proportion au monde. La proportion est très élevée aussi au Maroc où trois femmes sur quatre l’utilisent.

Au Japon, la méthode de contraception préférée est le préservatif : les Japonais en sont les plus gros consommateurs au monde. En revanche, la pilule n’est pratiquement pas utilisée, et le stérilet non plus. Ils sont considérés comme dangereux.

Cette revue de la situation dans quelques pays illustre combien les usages varient dans le monde en matière de contraception.

Les datavisualisations de cet article ont été réalisées par Marie Simon.

The Conversation

Gilles Pison ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La pilule, première méthode de contraception en France, mais pas dans le monde – https://theconversation.com/la-pilule-premiere-methode-de-contraception-en-france-mais-pas-dans-le-monde-89207

Climat des affaires : optimisme record en Europe

Source: The Conversation – France in French (2) – By Philippe Dupuy, Professeur Associé au département Gestion, Droit et Finance, Grenoble École de Management (GEM)

Les niveaux enregistrés aussi bien en Europe qu’aux États-Unis permettent d’anticiper un maintien de la croissance économique sur des niveaux relativement importants. Pixabay, CC BY

Grenoble École de Management et l’association des Directeurs financiers et des contrôleurs de gestion (DFCG) recueillent chaque trimestre l’avis des responsables financiers français. Les résultats sont agrégés au niveau mondial par un réseau d’universités coordonnées par Duke University aux États-Unis. Pour le quatrième trimestre 2017, l’enquête s’est déroulée du 21 novembre au 7 décembre 2017.


Notre indicateur de climat des affaires s’inscrit, à nouveau, en hausse en Europe ce trimestre pour atteindre 66,9 contre 63,4 au trimestre précédent sur une échelle de zéro à cent. C’est le plus haut niveau que nous avons observé depuis l’origine de notre série en 2002. Le précédent point haut datait de décembre 2006 (66,3). Sur un an glissant, l’indicateur enregistre un bond de plus de 10 points (56,6 en décembre 2017). Il est essentiellement tiré par l’Allemagne (78,6) et la France (64,5) mais il est frappant de constater que pour la première fois depuis la crise de 2008, l’ensemble des pays pour lesquels nous avons des données dépasse le niveau de 55 et affiche un niveau d’optimisme compatible avec une croissance économique soutenue.

Néanmoins, certains pays restent à la traîne. C’est le cas du Royaume-Uni, qui ferme la marche avec un niveau d’optimisme de 58, soit près de 9 points en deçà de la moyenne de ses voisins européens. Nous observons cet écart défavorable à l’économie britannique depuis le vote du Brexit en juin 2016. Il est important néanmoins de noter que nous n’avons pas de données pour la Grèce pour ce trimestre, pays qui affiche généralement les plus bas niveaux d’optimisme selon notre indicateur.

Aux États-Unis, le climat des affaires reste encore très favorable à la croissance : il s’établit à 68,6 contre 65,9 au trimestre précédent. Ces niveaux restent cependant en deçà du point le plus élevé que nous observons sur l’ensemble de la série : 73,6 en mars 2004. Il est important de noter que les niveaux enregistrés aussi bien en Europe qu’aux États-Unis permettent d’anticiper un maintien de la croissance économique sur des niveaux relativement importants. Mais l’Europe a désormais rattrapé le retard cyclique de quelques trimestres régulièrement observé par le passé. La fermeture de cet écart pourrait indiquer un ralentissement de la progression des climats des affaires dans les deux zones pour les trimestres à venir.

Dans le reste du monde, le climat des affaires continue aussi de s’améliorer. En Amérique latine, nous enregistrons un optimisme moyen de 73 avec notamment 71 au Pérou et au Mexique. Au Brésil, le climat des affaires semble désormais stabilisé sur des niveaux permettant une accélération de la croissance (61). Seul point noir de notre tableau : l’Équateur, qui affiche un optimisme extrêmement faible à seulement 28.

En Asie, le climat moyen des affaires fait un bond de 6 points environ pour atteindre 66,0 contre 60,2 au trimestre précédent. L’ensemble des pays pour lesquels nous recueillons des données se situe au-dessus de 50, c’est-à-dire sur des niveaux favorables à une croissance de l’activité. Enfin, en Afrique, les indicateurs de climat des affaires continuent de s’améliorer pour atteindre 53 contre 52 au trimestre précédent.

Accélération de l’innovation

Pour ce trimestre, nous avons demandé aux responsables financiers des entreprises d’évaluer l’impact des innovations sur leur activité. Les résultats montrent que 52,4 % des entreprises en Europe observent une accélération du rythme des innovations depuis trois ans. C’est particulièrement le cas pour les grandes entreprises du secteur de la finance (75 %) et de la technologie (79 %). En revanche, lorsqu’il s’agit du commerce aux détails, l’accélération des innovations n’est perçue que par 25 % des entreprises. C’est en Allemagne que les entreprises ont très majoritairement répondu « oui » à cette question (82,6 %) et c’est d’ailleurs en Allemagne que l’effort d’adaptation apparaît comme le plus important. Ainsi, 94,7 % des entreprises d’outre-Rhin déclarent augmenter leurs investissements et 78,9 % les budgets de R&D pour faire face à cette accélération.

En France, la perception est bien plus mesurée puisque seules 37 % des entreprises semblent devoir faire face à une accélération des innovations. En réaction, en France, seules 76,5 % des entreprises augmentent les dépenses d’investissement et 52,9 % font un effort en termes de R&D. En comparaison, aux États-Unis, 66 % des entreprises constatent une accélération des innovations et répondent par plus d’investissement (76 %) et plus de R&D (46 %).

Néanmoins, de manière rassurante, nous n’observons pas d’emballement des comportements face à l’accélération des innovations. Ainsi, en Europe, peu d’entreprises cherchent à s’engager dans des projets plus risqués. Elles sont également peu nombreuses à réduire leur horizon de gestion, voire à changer leurs méthodes de travail. Ce n’est pas tout à fait le cas aux États-Unis où 63 % des entreprises déclarent gérer leurs opérations à plus court terme et 31 % indiquent choisir des projets plus risqués.

Équilibre vie professionnelle/vie personnelle

Pour ce trimestre, nous avons également interrogé les responsables financiers quant à l’équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle. La majorité d’entre eux nous ont indiqué vouloir diminuer leur temps de travail, et ce d’ailleurs quel que soit le volume de celui-ci aujourd’hui. De manière surprenante, c’est en Europe continentale et dans certains pays d’Asie que le volume horaire quotidien semble le plus important, en particulier dans les grandes entreprises.

Par exemple en France, un responsable financier consacrerait selon nos observations 75 % de son temps « d’éveil » quotidien à l’activité professionnelle, soit environ 60 à 65 heures par semaines. Paradoxalement, dans la sphère anglo-américaine, ce temps professionnel n’occuperait que 66 % du temps d’éveil pour un total d’environ 55 heures par semaine à temps de sommeil égal. Pour combler cet écart, il faudrait qu’un responsable financier américain dorme 2h30 de moins que son équivalent français chaque jour ! C’est bien entendu la prise en compte du nombre de jours travaillés qui permet de rétablir la balance, les jours de congé étant plus nombreux en Europe continentale… Mais encore faut-il pouvoir les prendre !


L’enquête Duke University–Grenoble École de Management mesure chaque trimestre depuis plus de 20 ans le climat des affaires tel que perçu par les responsables financiers des entreprises à travers le monde. L’enquête est courte (environ 10 questions). Elle recueille plus de 1 200 réponses anonymes d’entreprises de tous secteurs et de toutes tailles. C’est désormais la plus grande enquête de ce type dans le monde. Une analyse détaillée par pays peut être envoyée à chaque participant.

Les datavisualisations de cet article ont été réalisées par Diane Frances.

The Conversation

Philippe Dupuy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Climat des affaires : optimisme record en Europe – https://theconversation.com/climat-des-affaires-optimisme-record-en-europe-89417

70, 80 et 90 : dites-moi comment vous les prononcez, je vous dirai qui vous êtes

Source: The Conversation – France in French (2) – By Mathieu Avanzi, Linguiste et spécialiste des français régionaux, Université catholique de Louvain (UCLouvain)

La façon de prononcer ce chiffre peut en dire plus sur vous que vous ne le pensez. Andy Maguire/Flickr, CC BY-SA

En français, l’expression des adjectifs cardinaux 70, 80 et 90 du français n’est pas régulière, contrairement à ce que l’on peut observer dans la plupart des autres langues d’origine indo-européenne (notamment le latin, dont le français est une des langues « filles »). Alors que certaines formes relèvent du système décimal (où septante = 7*10, huitante/octante = 8*10, nonante = 9*10), d’autres relèvent du système vigésimal (où quatre-vingt = 4*20, quatre-vingt-dix = 4*20+10) et d’autres encore de la combinaison des deux systèmes (voir soixante-dix = 6*10+10).

Le système vigésimal

Les origines du système vigésimal sont largement débattues par les spécialistes (certains affirment que ce sont les Gaulois qui comptaient sur une base de vingt ; d’aucuns ont pourtant rappelé que le système était connu dans des civilisations antérieures aux Gaulois ; pour d’autres il pourrait s’agir d’une innovation gallo-romaine, qui ne doit rien aux civilisations antérieures), et il n’est pas possible de trancher en faveur de l’une ou de l’autre hypothèse.

Quant à l’évolution de la concurrence entre formes vigésimales et formes décimales dans l’histoire du français, elle est fort complexe. Disons pour faire simple que dans l’état actuel de nos connaissances, tout porte à croire que le système vigésimal était naguère bien plus répandu qu’il ne l’est aujourd’hui (on trouve dans des textes plus ou moins anciens les formes « trois vingts » pour 60, « trois vingt dix pour 70 », « sept vingt » pour 140, « quatorze vingt » pour 280, pour ne citer que les combinaisons les plus fréquentes. Un exemple historique est celui de l’hôpital des Quinze-Vingts à Paris, nommé ainsi par Louis IX car il s’agissait d’un hospice qui contenait à l’origine 300 lits.

On sait aussi que les formes en -ante ont connu leur période de gloire aux XVIe et XVIIe siècle (elles étaient moins fréquentes au cours des siècles précédents et suivants), mais que même à cette époque, elles n’ont jamais été plus fréquentes dans les textes que leurs concurrents relevant du système vigésimal.

Pour la période moderne, les données enregistrées par les auteurs de l’Atlas linguistique de la France, publié entre 1902 et 1910 et les données récoltées par les linguistes animant le blog Français de nos régions (récemment publiées dans l’Atlas du français de nos régions aux éditions Armand Colin) nous permettent de documenter avec un peu plus de précision l’évolution des formes à la fin du XIXe et au début du XXIe siècles.

Septante et nonante

Les dénominations des cardinaux 70 et 90 à la fin du XIXe siècle et au début du XXIe siècle.

Faites glisser les cartes pour passer entre la fin du XIXe siècle et le début du XXIe siècle.

La comparaison des deux cartes permet de montrer qu’au XXIe siècle, les formes septante et nonante ne sont quasiment plus employées en France (si ce n’est dans quelques villages localisés à la frontière avec la Suisse romande), mais qu’il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. À la fin du XIXe siècle, le système décimal était (encore) le système de référence dans les dialectes parlés sur un large croissant à l’est du territoire, dont les pointes se situent en Belgique et dans l’extrême sud-ouest de l’Hexagone (l’existence d’attestations isolées dans les îles anglo-normandes et en Bretagne laisse même penser que le système décimal était jadis connu sur un territoire plus grand).

Huitante et octante

Les dénominations du cardinal 80 à la fin du e siècle et au début du XXIe siècle. Faites glisser les cartes pour passer entre les deux périodes.

Faites glisser les cartes pour passer entre la fin du e siècle et le début du XXIe siècle.

Quant aux dénominations du cardinal 80, les données révèlent que contrairement à un préjugé relativement bien ancré (qui trouve notamment ses origines dans de nombreux dictionnaires de référence, comme le Trésor de la Langue Française informatisé ou l’une des nombreuses éditions du Petit Larousse, la forme octante n’est employée par à peu près personne, que ce soit dans les dialectes de la fin du XIXe siècle ou dans les français régionaux du XXIe siècle. Les données montrent que ce sont plutôt les formes huitante et ses variantes qui sont le plus répandues après quatre-vingts, et ce peu importe l’époque. Cela étant dit, on constate comme c’était le cas pour 70 et 90 que les dénominations relevant du décimal de 80 ont aujourd’hui disparu en France et ne survivent qu’en Suisse (plus précisément dans les cantons de Vaud et de Fribourg, et en concurrence avec quatre-vingts dans le canton du Valais).

Le rôle de l’école

Suivant le programme des Instructions officielles de 1945 pour le calcul, l’arithmétique et la géométrie à l’école primaire, certains instituteurs ont préconisé l’apprentissage des formes septante, octante et nonante pour faciliter l’apprentissage du calcul aux petits Français (différents éléments nous laissent penser que cette pratique avait encore cours dans les années 1960.

De fait, tout porte à croire que si ces régionalismes ne sont aujourd’hui presque plus utilisés en France, mais qu’ils se maintiennent en Suisse et en Belgique, c’est en raison principalement de systèmes éducatifs autonomes et distincts (aujourd’hui, plus aucun petit Français n’apprend que 70 et 90 se disent septante et nonante, contrairement à ce qui se passe en Belgique ou en Suisse).

The Conversation

Mathieu Avanzi est actuellement employé par le Fonds National de la Recherche Scientifique.

ref. 70, 80 et 90 : dites-moi comment vous les prononcez, je vous dirai qui vous êtes – https://theconversation.com/70-80-et-90-dites-moi-comment-vous-les-prononcez-je-vous-dirai-qui-vous-etes-87387

Taille, longévité, PIB : l’humanité a stagné pendant la majeure partie de son histoire

Source: The Conversation – France in French (2) – By David de la Croix, Professeur d’économie, Université catholique de Louvain (UCLouvain)

Le constat selon lequel le niveau de vie a stagné jusqu’en 1820 est-il vraiment fiable ? Uroš Jovičić/Unsplash, CC BY

Mesurer la croissance économique n’est pas une tâche facile, en particulier concernant les périodes pour lesquelles nous disposons de peu d’informations. Après la Seconde Guerre mondiale, des comptes nationaux uniformisés ont été établis dans la plupart des pays. Ils fournissent différents moyens de mesurer la production globale – le produit intérieur brut (PIB) – soit en additionnant les valeurs ajoutées de tous les secteurs de production, soit en additionnant tous les revenus distribués par ces secteurs.

À partir d’un vaste ensemble d’études historiques, l’économiste britannique Angus Maddison a proposé en 2003 des données sur le PIB par habitant au cours des deux derniers siècles, et ajouté quelques estimations ponctuelles pour les périodes antérieures. De telles estimations sont souvent critiquées, car elles se basent sur des suppositions éclairées, fondées elles-mêmes sur des tendances historiques très souvent non quantifiables. Elles ont toutefois le grand mérite de fournir les meilleures données possible compte tenu de l’information disponible à un moment donné.

Dix ans plus tard, en 2013, les économistes Jutta Bolt et Jan Luiten van Zanden ont révisé et complété le travail de Maddison en poursuivant le « Maddison Project ». Le graphique ci-dessous présente leurs estimations de l’évolution du PIB par habitant pour quelques pays développés.

Au cours du dernier millénaire, le revenu par habitant dans les pays sélectionnés a été multiplié par 32, passant de 717 dollars par personne et par année autour de l’an 1000 à 23 086 dollars en 2010. Cela contraste fortement avec le millénaire précédent, qui n’a connu quasiment aucune progression.

Les courbes montrent que le PIB a commencé à grimper autour de l’année 1820 et que ce taux d’augmentation constante s’est maintenu au cours des deux derniers siècles. L’un des principaux défis de la théorie de la croissance économique consiste à comprendre cette transition entre stagnation et croissance, et plus spécifiquement d’identifier le(s) principal(aux) facteur(s) qui ont déclenché ce décollage.

Alors, le constat selon lequel le niveau de vie a stagné jusqu’en 1820 est-il vraiment fiable ? Cette question est particulièrement légitime, étant donné que l’humanité a connu d’importantes avancées technologiques – de la révolution néolithique (invention de l’agriculture) à l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles – qui auraient pu accroître la productivité et le revenu par personne.

Deux faits corroborent l’idée qu’il y a bien eu une stagnation pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité. Premièrement, les estimations de la longévité calculées sur des groupes spécifiques à travers le temps et l’espace ne montrent guère de variation avant 1700. En 2015, Omar Licandro et moi-même avons ainsi montré, en construisant une base de données répertoriant 300 000 personnes célèbres, qu’il n’y avait pas eu d’évolution de l’âge moyen au décès pendant la majeure partie de l’histoire humaine, confirmant l’existence d’une époque de stagnation malthusienne. En effet, si le niveau de vie avait augmenté régulièrement au cours de l’histoire, on aurait dû observer un accroissement de la longévité humaine, du moins jusqu’à un certain point.

Deuxièmement, la taille humaine calculée à partir des restes de squelettes existants ne montre pas non plus de progression. C’est ce qu’ont découvert la chercheuse en médecine évolutionniste Nikola Koepke et l’économiste Joerg Baten en 2005. La taille d’un adulte dépendant beaucoup de sa nutrition pendant sa jeunesse, cela indique qu’il n’y a pas eu d’amélioration systématique de la nutrition au fil du temps. Il faut attendre le XIXe siècle pour observer une évolution de la taille, comme en témoignent les données soigneusement récoltées par l’armée suédoise à propos de la taille de ses soldats.

Les trois mesures du niveau de vie proposées ici – PIB par habitant, taille et longévité – vont donc dans le même sens : celui d’une stagnation pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité. La croissance économique dont nous bénéficions, avec notamment ses effets positifs sur le niveau de vie mais aussi négatifs sur l’environnement, est donc un phénomène inédit et récent à l’échelle de l’histoire.


Ce billet fait partie d’une série de contributions issues du panel international sur le progrès social, une initiative universitaire internationale réunissant 300 chercheurs et universitaires – toutes sciences sociales et sciences humaines confondues – qui préparent un rapport sur les perspectives de progrès social pour le XXIe siècle. En partenariat avec The Conversation France, ces articles proposent un aperçu exclusif du contenu du rapport et des recherches de ses auteurs.

Les datavisualisations et la traduction de l’anglais ont été réalisées par Diane Frances.

The Conversation

David de la Croix receives funding from the French speaking community of Belgium (ARC project 15/19-063 on “family transformations, incentives and norms”).

ref. Taille, longévité, PIB : l’humanité a stagné pendant la majeure partie de son histoire – https://theconversation.com/taille-longevite-pib-lhumanite-a-stagne-pendant-la-majeure-partie-de-son-histoire-90433

Politique énergétique : ce que les experts préconisent pour les cinq ans à venir

Source: The Conversation – France in French (2) – By Mark Olsthoorn, Postdoctoral researcher in energy economics, Grenoble École de Management (GEM)

Le panel soutient la priorité vers la décarbonation de l’énergie. Wikimedia Commons, CC BY

La nomination de Nicolas Hulot comme ministre de la transition écologique et solidaire a créé de fortes attentes concernant les engagements d’Emmanuel Macron dans la lutte contre le changement climatique. En septembre dernier, Nicolas Hulot a présenté les grandes lignes de son programme.

Il prévoit de se focaliser sur l’efficacité énergétique des bâtiments, le lancement d’appels d’offres pour la production centralisée et décentralisée d’énergies renouvelables en visant une neutralité carbone d’ici 2050, tout en luttant contre la précarité énergétique. Pour réduire les émissions du secteur de l’énergie, le ministre prévoit d’étendre et d’augmenter le prix du carbone ainsi qu’une sortie de la production d’électricité à partir du charbon, en maintenant néanmoins une dépendance de la France au nucléaire. Dans cette perspective, l’interdiction de la production d’hydrocarbures en France d’ici à 2040 a été adoptée en décembre 2017.

En lien avec ce contexte, Grenoble École de Management a demandé à son panel du Baromètre du marché de l’énergie, d’identifier quelles devraient être les trois priorités de l’administration Macron en matière de politique énergétique.

L’efficacité énergétique d’abord

Ayant pu répondre selon une liste de dix mesures, le panel se montre très majoritairement d’accord sur la priorité qui doit être accordée à l’efficacité énergétique. De plus, les experts ne s’opposent pas à l’interdiction de l’exploitation des énergies fossiles domestiques. Dans une moindre mesure, le panel soutient la priorité vers la décarbonation de l’énergie et la décentralisation de la production.

Le panel présente une faible préoccupation pour les questions de sécurité d’approvisionnement et un faible enthousiasme pour la défense du nucléaire français. Concernant les besoins de réglementation pour réduire la part du nucléaire, accélérer la transformation digitale du secteur de l’énergie et garantir une énergie compétitive, les experts ont des visions très variées.

Transition énergétique propre et sûre : augmentation du sentiment d’urgence

Il y a un an, durant les élections présidentielles, nous avions posé les mêmes questions. La distribution des réponses est très proche de celle de l’époque. Les trois priorités qui sortent renforcées sont : efficacité énergétique, réduction des émissions de carbone et décentralisation, alors que la baisse de la production nucléaire et l’exploitation d’énergies fossiles locales reculent.

Les préoccupations concernant la sécurité d’approvisionnement augmentent légèrement, possiblement en lien avec les révélations récentes de cyberattaques et de cyberguerre. Cela conduit à une augmentation du sentiment d’urgence pour la mise en place d’une transition propre et sûre, et réduit les contraintes sur le coût de l’énergie.

L’on retiendra un renforcement du consensus des experts sur les priorités énergétiques. La part des experts qui mettent en priorité l’efficacité énergétique est ainsi passée de 61% en 2014 à 74% en 2016 et 80% aujourd’hui.


Le Baromètre du marché de l’énergie conduit par Grenoble École de Management interroge (de façon anonyme) une centaine de spécialistes sur ce que devraient être les priorités de la politique énergétique des cinq prochaines années. Ces résultats sont basés sur une enquête menée en décembre 2017 et comprenant 84 participants qualifiés dans le secteur de l’énergie opérant dans l’industrie, la science, et l’administration publique en France. L’intégralité de l’étude est à retrouver ici.

La datavisualisation de cet article a été réalisée par Diane Frances.

The Conversation

Olivier CATEURA a reçu entre 2003 et 2006 des financements publics de l’ANRT (Association Nationale Recherche Technologie) et privés de Electrabel (Engie) dans le cadre d’une Convention CIFRE (Thèse de doctorat) . Par ailleurs, il est membre-auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale).

Mark Olsthoorn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Politique énergétique : ce que les experts préconisent pour les cinq ans à venir – https://theconversation.com/politique-energetique-ce-que-les-experts-preconisent-pour-les-cinq-ans-a-venir-90771

Fertilité masculine : comment le parasite de la toxoplasmose décapite les spermatozoïdes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Bill Sullivan, Professor of Microbiology and Immunology, Indiana University

_Toxoplasma gondii_ peut s’infiltrer dans l’appareil reproducteur masculin (vue d’artiste). wildpixel/iStock via Getty Images Plus

Une fois infecté par Toxoplasma gondii, le microbe responsable de la toxoplasmose, plus question de s’en débarasser. Il persiste à vie dans notre organisme, ce qui peut s’avérer problématique. De nouveaux travaux ont notamment mis en évidence que parasite est capable de s’attaquer aux spermatozoïdes, ce qui pourrait avoir des implications en matière de fertilité masculine.


Les taux de fertilité masculine ont considérablement chuté au cours du dernier demi-siècle. Des travaux publiés en 1992 avaient déjà mis en évidence une baisse constante du nombre et de la qualité des spermatozoïdes depuis les années 1940. Plus récemment, une étude a révélé que les taux d’infertilité masculine ont augmenté de près de 80 % entre 1990 et 2019. Bien que les raisons de cette tendance demeurent mystérieuses, certains suspects sont fréquemment évoqués : l’obésité, une alimentation déséquilibrée ou les polluants environnementaux, notamment.

D’autres facteurs moins connus peuvent également avoir des effets délétères sur la fertilité masculine. C’est par exemple le cas de certaines maladies infectieuses, telles que la gonorrhée ou la chlamydia. Un faisceau d’indices de plus en plus conséquent suggère également que Toxoplasma gondii, le parasite unicellulaire responsable de la toxoplasmose pourrait lui aussi contribuer à ce phénomène. Une étude publiée en avril 2025 a montré pour la première fois que lorsqu’ils sont en contact direct avec T. Gondii, « les spermatozoïdes humains perdent leur tête ».

Je suis microbiologiste et mon laboratoire étudie Toxoplasma. Cette nouvelle étude va dans le même sens que d’autres travaux, et plaide en faveur de la prévention de cette infection parasitaire très répandue.

Les nombreuses façons de contracter la toxoplasmose

Les félins sont les hôtes finaux de Toxoplasma gondii : c’est chez eux qu’il se reproduit, après être passé par d’autres organismes (hôtes intermédiaires) au cours des étapes précédentes de son cycle parasitaire.

Les chats infectés expulsent des œufs (oocystes) de Toxoplasma dans la litière, le jardin ou tout autre endroit de l’environnement où ils peuvent être ingérés par l’être humain ou par d’autres animaux. L’eau, les crustacés et les fruits et légumes non lavés peuvent également héberger des œufs infectieux.

La contamination peut aussi résulter de la consommation de viande d’animaux à sang chaud insuffisamment cuite, Toxoplasma pouvant former des kystes dans différents tissus (cerveau, cœur, muscles).

Après l’infection, le parasite persiste durant toute l’existence de l’animal infecté sous forme de kystes dormants. Si la plupart des hôtes parviennent à contrôler l’infection initiale sans ou avec peu de symptômes, il arrive que ces kystes tissulaires se réactivent et provoquent de nouveaux épisodes sévères de la maladie, qui dans certains cas endommagent des organes vitaux.

Ce dernier point est préoccupant, car on considère qu’en raison des nombreux modes de transmission de ce parasite, 30 % à 50 % de la population mondiale est infectée de manière permanente par Toxoplasma.

Toxoplasma peut cibler les organes reproducteurs masculins

Lors de l’infection, Toxoplasma se propage non seulement aux muscles squelettiques, mais aussi à pratiquement tous les organes. C’est au plus fort de la pandémie de sida, dans les années 1980, qu’ont été collectés les premiers indices indiquant que Toxoplasma était capable de cibler les organes reproducteurs masculins. Le parasite avait en effet été retrouvé dans les testicules de certains patients dont le système immunitaire avait été compromis par le VIH, le virus responsable du sida.

Bien que les patients immunodéprimés soient les plus à risque de présenter une toxoplasmose testiculaire, cette dernière peut aussi survenir chez des individus sains. Des études d’imagerie effectuées sur des souris infectées ont confirmé que les parasites Toxoplasma atteignent rapidement les testicules, en plus du cerveau et des yeux, et ce, quelques jours seulement après l’infection.

Image en microscopie de kystes de Toxoplasma
Kystes de Toxoplasma flottant dans les excréments de chat.
DPDx Image Library/CDC

En 2017, mes collègues et moi-même avons découvert que Toxoplasma peut également former des kystes dans la prostate des souris. Des chercheurs ont aussi observé ces parasites dans l’éjaculat de nombreux animaux, y compris dans le sperme humain, évoquant la possibilité d’une transmission sexuelle.

Le fait que Toxoplasma s’avère capable de résider dans les organes reproducteurs masculins a fait émerger de nouveaux questionnements quant aux conséquences sur la fertilité des hommes infectés. Diverses équipes de recherche ont essayé de faire la lumière sur cette interrogation.

En 2002, une étude chinoise publiée a établi que la probabilité de détecter une infection par Toxoplasma au sein d’un couple infertile était beaucoup plus élevée qu’au sein d’un couple fertile (34,83 % contre 12,11 %). En 2005, d’autres travaux menés en Chine ont révélé que les hommes stériles sont plus susceptibles d’être testés positifs pour Toxoplasma que les hommes fertiles. Plus récemment, une étude réalisée à Prague en 2021, portant sur 163 hommes infectés par Toxoplasma, a révélé que plus de 86 % présentaient des anomalies spermatiques.

Le fait d’avoir contracté la toxoplasmose ne signifie pas que la qualité du sperme soit toujours affectée. Une étude roumaine pilote menée en 2015 sur des volontaires masculins sans immunodépression a révélé que 25 % d’entre eux avaient eu la toxoplasmose. Cependant, aucune différence de qualité entre leur sperme et celui des autres participants n’avait pu être mise en évidence. Les auteurs concluaient toutefois que la petite taille de l’échantillon ne permettait pas de tirer de conclusion quant à l’absence systématique de conséquence de l’infection par Toxoplasma sur la qualité du sperme.

Toxoplasma peut endommager directement les spermatozoïdes humains

La toxoplasmose chez les animaux est le reflet de l’infection chez l’humain, ce qui permet aux chercheurs d’obtenir des réponses à des questions difficiles à étudier directement dans notre espèce.

Chez les souris, les rats et les béliers infectés par Toxoplasma, la fonction testiculaire et la production de spermatozoïdes sont fortement réduites. Les souris infectées présentent un nombre de spermatozoïdes nettement inférieur à la normale, ainsi qu’une proportion plus élevée de spermatozoïdes de forme anormale.

Les travaux publiés en avril 2025 ont été menés par des équipes d’Allemagne, d’Uruguay et du Chili. Les scientifiques ont constaté que, chez la souris, Toxoplasma peut atteindre les testicules et l’épididyme (le canal où les spermatozoïdes mûrissent et sont stockés) deux jours après l’infection. Cette observation les a poussés à examiner les conséquences d’un contact direct entre le parasite et des spermatozoïdes humains, in vitro.

Résultat : après seulement cinq minutes d’exposition au parasite, 22,4 % des spermatozoïdes ont été « décapités ». En outre, le nombre de spermatozoïdes abîmés augmentait à mesure que leurs interactions avec les parasites se prolongeaient. Par ailleurs, les spermatozoïdes ayant conservé leur tête étaient souvent tordus et déformés. Des trous ont été constatés dans les « têtes » de certains d’entre eux, suggérant que les parasites tentent de les envahir comme ils le font pour tout autre type de cellule dans les organes qu’ils colonisent.

Le contact direct n’est pas la seule façon par laquelle Toxoplasma peut endommager les spermatozoïdes. On sait en effet que l’infection favorise la mise en place d’une inflammation chronique. Or, les états inflammatoires des voies reproductrices masculines nuisent à la production et au bon fonctionnement des spermatozoïdes.

Selon les auteurs, les effets délétères que pourrait exercer Toxoplasma sur les spermatozoïdes participeraient aux problèmes globaux de fertilité masculine.

Série d’images microscopiques de spermatozoïdes légèrement déformés, présentant des trous dans leur tête
Spermatozoïdes exposés à Toxoplasma. Les flèches indiquent les trous et autres dommages subis par les spermatozoïdes ; les astérisques montrent les zones où le parasite s’est introduit. En bas, les spermatozoïdes des deux témoins non exposés sont normaux.
Rojas-Barón et al/The FEBS Journal, CC BY-SA

Comment prévenir la toxoplasmose

Chez les modèles animaux, les preuves démontrant que Toxoplasma peut infiltrer les organes reproducteurs mâles sont convaincantes. Reste à savoir si cette situation peut engendrer des problèmes de santé chez l’être humain. Si l’existence d’une forme de toxoplasmose testiculaire confirme que les parasites peuvent envahir les testicules des hommes, la maladie symptomatique est très rare. Les études menées jusqu’à présent, qui révèlent des anomalies spermatiques chez les hommes infectés, sont trop limitées pour que l’on puisse, à ce stade, tirer des conclusions définitives.

Par ailleurs, certains travaux indiquent que, dans les pays à revenu élevé, les taux de toxoplasmose n’ont pas augmenté au cours des dernières décennies, alors que l’infertilité masculine s’accroissait. Ce constat suggère que les potentiels effets délétères liés à l’infection par T. gondii ne constituent de toute façon qu’une partie du problème.

Quoi qu’il en soit, mieux vaut éviter d’être infecté par T. gondii. Si la première contamination survient au cours de la grossesse, elle peut entraîner une fausse couche ou provoquer des malformations congénitales. Par ailleurs, l’infection peut être mortelle pour les personnes immunodéprimées.

Pour se protéger, il est important de suivre quelques bonnes pratiques, en particulier lorsque l’on s’occupe de son chat  : nettoyer régulièrement la litière (avec une eau à plus de 70 °C, ndlr) et se laver ensuite soigneusement les mains. L’hygiène des mains est également importante avant la préparation des repas, ainsi qu’après avoir manipulé de la viande crue ou des légumes souillés par de la terre (pensez également à bien nettoyer les surfaces et les ustensiles de cuisine, ndlr). Fruits, légumes ou plantes aromatiques doivent être lavés à l’eau claire, et la viande doit être cuite à une température adéquate avant consommation (cuisson à cœur, à plus de 68 °C, ndlr). Enfin, mieux vaut éviter de manger des coquillages non cuits, et de boire de l’eau non traitée ou du lait cru.

The Conversation

Bill Sullivan a reçu des financements des National Institutes of Health.

ref. Fertilité masculine : comment le parasite de la toxoplasmose décapite les spermatozoïdes – https://theconversation.com/fertilite-masculine-comment-le-parasite-de-la-toxoplasmose-decapite-les-spermatozo-des-258106

Aux États-Unis, 19 millions d’enfants vivraient avec des parents toxicomanes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ty Schepis, Professor of Psychology, Texas State University

Aux États-Unis, l’alcool est la substance psychoactive le plus souvent à l’origine de troubles liés à l’usage de substances. Igorr1/iStock/Getty Images Plus

Les enfants dont les parents présentent un trouble lié à l’usage de substances psychoactives sont plus susceptibles que les autres d’avoir des problèmes de santé mentale. À terme, ils présentent aussi un risque plus élevé de développer eux-mêmes des addictions.


Aux États-Unis, près de 19 millions d’enfants (soit environ un enfant sur quatre) a au moins un parent souffrant d’un trouble lié à l’usage de substances psychoactives, qu’il s’agisse d’alcool, de cannabis, d’opioïdes délivrés sur ordonnance ou de drogues illicites.

Cette nouvelle estimation, effectuée par notre équipe et publiée dans la revue JAMA Pediatrics, s’appuie sur les données de la National Survey on Drug Use and Health menée en 2023 (l’année la plus récente pour laquelle les données sont disponibles). Près de 57 000 personnes âgées de 12 ans et plus avaient répondu au questionnaire de l’enquête.

En tant que chercheur, j’étudie l’usage de substances chez les adolescents et les jeunes adultes. Je sais que les enfants qui se retrouvent dans une telle situation courent un risque considérable de développer eux aussi un trouble lié à l’usage de substances, ainsi que d’autres problèmes de santé mentale tels que des troubles du comportement, des symptômes d’anxiété ou une dépression.

Qu’appelle-t-on trouble lié à l’usage de substances ?

Le « trouble lié à l’usage de substances » est une pathologie psychiatrique caractérisée par une consommation fréquente et excessive de substances. Il se manifeste par de multiples symptômes, notamment des comportements à risque (conduite sous l’emprise de substances psychoactives, par exemple) ou conflictuels (avec leur famille ou leurs amis, à propos de leur consommation).

Ce trouble altère également la capacité des parents à être des aidants attentifs et bienveillants. Leurs enfants sont dès lors plus susceptibles d’être exposés à la violence, de vivre leur scolarité dans de moins bonnes conditions et de commencer à consommer eux-mêmes des substances à un âge plus précoce que les autres. Ils sont aussi plus fréquemment pris en charge par le système de protection de l’enfance. Ils présentent par ailleurs un risque accru de développer des problèmes de santé mentale, non seulement durant leurs jeunes années, mais aussi à l’âge adulte. Enfin, la probabilité qu’ils soient atteints d’un trouble lié à la consommation de substances à l’âge adulte est nettement plus élevée que chez les autres personnes.

Parmi ces 19 millions d’enfants, notre étude révèle qu’environ 3,5 millions vivent avec un parent présentant non pas un, mais plusieurs troubles liés à la consommation de substances.

L’alcool demeure de loin la substance la plus répandue parmi les substances consommées, puisque les troubles liés à son usage concernent les parents de 12,5 millions d’enfants. Par ailleurs, plus de 6 millions d’enfants ont un parent souffrant à la fois d’un trouble lié à la consommation de substances et de symptômes marqués de dépression ou d’anxiété, ou des deux.

Notre estimation de 19 millions est nettement supérieure à celle dérivée d’une étude antérieure qui s’appuyait sur des données plus anciennes. Cette dernière, qui portait sur la période 2009-2014, faisait état de 8,7 millions d’enfants états-uniens – soit environ un enfant sur huit – vivant avec un parent ou des parents souffrant d’un trouble lié à la consommation de substances. L’écart avec notre propre estimation est d’environ 10 millions d’enfants.

Cette évolution s’explique principalement par le fait que les critères définissant le trouble lié à l’usage de substances ont été élargis et assouplis entre 2014 et 2023, ce qui a contribué à en modifier le diagnostic. Ce changement a entraîné une augmentation de plus de 80 % du nombre estimé d’enfants affectés par le trouble lié à l’usage de substances de leurs parents.

Toutefois, au-delà de cette augmentation « mécanique », on constate, depuis 2020, un accroissement du nombre de parents touchés par un trouble de l’usage de substances, ce qui signifie que 2 millions d’enfants supplémentaires se sont retrouvés concernés par cette problématique au cours des dernières années.

Perspectives

Il est impératif d’améliorer le dépistage des parents souffrant d’un trouble lié à l’usage de substances. D’après mon expérience, si de nombreux pédiatres dépistent la consommation de substances chez les enfants, plus rares sont ceux qui s’intéressent également aux parents qui les accompagnent en consultation. Il apparaît essentiel de rendre les dépistages systématiques, tant pour les enfants que pour leurs aidants.

Malheureusement, aux États-Unis, l’US Preventive Services Task Force, un comité d’experts chargé de formuler des recommandations sur les bonnes pratiques de dépistage et de prévention, ne recommande pas encore un tel dépistage. Celui-ci permettrait pourtant d’orienter les personnes concernées vers les traitements les plus adaptés et de prévenir les problèmes les plus graves.

Des mesures supplémentaires, accompagnées de financements adéquats, sont donc requises au niveau fédéral, étatique et local. Cela peut sembler utopique, à l’heure où chaque ligne budgétaire est scrutée. Mais y déroger se traduira par une inflation considérable de la facture qui nous sera présentée dans les années à venir. Les millions d’adultes qui auront été exposés à ce trouble dès leur plus jeune âge seront contraints, des décennies plus tard, de composer avec leurs propres problèmes de consommation de substances et de santé mentale.

The Conversation

Ty Schepis reçoit des fonds des National Institutes of Health (NIH)/National Institute on Drug Abuse (NIDA), de la Food and Drug Administration (FDA) et de la Substance Abuse and Mental Health Services Administration (SAMHSA). Les opinions exprimées sont celles du Dr Schepis et ne représentent pas nécessairement les opinions officielles du NIH/NIDA, de la FDA ou de la SAMHSA. Ces bailleurs de fonds n’ont joué aucun rôle dans les articles publiés, et il n’y a eu aucune orientation éditoriale ni censure de la part des bailleurs de fonds.

ref. Aux États-Unis, 19 millions d’enfants vivraient avec des parents toxicomanes – https://theconversation.com/aux-etats-unis-19-millions-denfants-vivraient-avec-des-parents-toxicomanes-258521

Sans diplôme, quelle carrière en entreprise ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hédia Zannad, Associate professor, Neoma Business School

Pour les salariés sans diplôme ou les réfugiés sans qualification reconnue en France, l’intégration professionnelle peut être un chemin semé d’embûches. Une étude montre la possibilité de contourner l’absence de réseaux ou de titres académiques en misant sur son capital psychologique.


Si la centralité du diplôme dans le processus de recrutement est une affaire de bon sens, seules les compétences et les performances devraient être prises en compte par la suite. Or, c’est rarement le cas. Bienvenue en France, où prévaut la « tyrannie du diplôme initial ».

Notre article « Quand tout est à (re)construire : la dynamique des ressources de carrière en contexte préjudiciable » est le fruit hybride du croisement entre deux recherches menées et publiées indépendamment l’une de l’autre. La première s’intéresse à la carrière des salariés peu qualifiés d’une grande entreprise française de télécoms – que nous appellerons T par souci d’anonymisation. La seconde s’interroge sur le devenir professionnel des réfugiés en France en provenance de zones de conflit telles que la Syrie ou l’Afghanistan.

Ces deux populations ont en commun de souffrir d’un capital sociologique – ressources économiques, sociales et culturelles – déficient au regard de leur environnement professionnel. Les premiers sont désavantagés par l’insuffisance de titres dans un environnement qui valorise les diplômes d’excellence, les seconds par la disqualification de leur bagage culturel et la disparition de leurs réseaux sociaux dans l’exil.

Alors, comment comprendre que certains réussissent sur le plan professionnel malgré l’absence ou le manque de qualifications ?

Pour répondre à cette question, nous avons fait appel au concept de « ressources de carrière ». Cette notion est composée des ressources psychologiques et sociales – les réseaux de proches –, des ressources en capital humain – éducation, formation, expérience – et des ressources identitaires – conscience de son identité professionnelle – qu’un individu peut mobiliser au service de sa carrière. À la lueur de ce concept, nous nous sommes appuyées sur l’analyse de 42 entretiens menés auprès de 24 salariés et de 18 réfugiés, suivant la méthodologie des récits de vie. L’enjeu : comprendre comment ces individus parviennent à développer des ressources de carrière au service de leur réussite professionnelle, à partir d’un capital sociologique faible.

PsyCap ou capital psychologique

Nos résultats montrent que près de la moitié des personnes interrogées, peu diplômées – ou aux qualifications non reconnues en France –, sont parvenues à s’inscrire dans des trajectoires professionnelles plus ascendantes que ce qu’une analyse sociologique aurait pu laisser prévoir.

Comment ? En étant capables de transformer leurs ressources personnelles – capital psychologique et valeurs personnelles – en ressources pour faire carrière.

Ce que révèle notre étude, c’est la puissance du capital psychologique – également nommé « PsyCap » – pour initier ou relancer une carrière… même en l’absence de capitaux sociologiques traditionnels. Le PsyCap est défini dans le cadre de la psychologie positive comme l’ensemble des forces et capacités psychologiques qui peuvent être développées pour améliorer la performance professionnelle. Il est constitué de quatre dimensions selon le professeur de gestion Fred Luthans : la confiance, l’optimisme, l’espoir et la résilience.

  • La confiance se rapporte à la foi qu’a une personne en sa capacité à transformer ses efforts en succès pour relever un défi.

  • L’optimisme renvoie à une attribution positive à propos du succès présent ou à venir.

  • L’espoir signe l’orientation résolue en direction des objectifs fixés par l’individu et, si nécessaire, son aptitude à faire bifurquer les chemins qui y conduisent pour remplacer ceux qui ont été contrariés.

  • La résilience se réfère à l’aptitude à rebondir, et même au-delà, lorsque l’individu rencontre de l’infortune.

Qualités interpersonnelles

L’analyse des récits de salariés et de réfugiés interviewés révèle trois processus distincts pour faire carrière sans diplôme ou réseaux sociaux en France : la construction, l’activation et l’obstruction.


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La construction concerne des personnes sans diplôme qui s’appuient sur leurs ressources psychologiques – résilience, détermination, optimisme, confiance en soi – ainsi que sur leurs qualités éthiques – altruisme, gratitude, humilité – pour bâtir leur parcours. L’ensemble de ces ressources psychologiques et éthiques agissent comme autant de leviers pour se créer des opportunités et transformer des obstacles en tremplins professionnels. Samuel, entré chez T sans qualification, gravit les échelons grâce à des formations, une validation des acquis (VAE) et l’appui de son management, jusqu’à un poste de direction :

« Une de mes qualités, c’est d’être assez fiable et quelqu’un à qui on peut confier des choses. Des managers ont cru en moi au-delà de ce que j’avais montré. Ils m’ont ouvert des champs possibles. »

La trajectoire des personnes interviewées montre que leur engagement attire le soutien de leur entourage professionnel. Il leur permet de trouver un emploi stable, d’acquérir des compétences par l’expérience et de construire petit à petit un projet professionnel.

Travail de deuil

Le deuxième groupe de répondants, qui représente un tiers de notre échantillon, suit une autre forme de parcours. S’ils détiennent un bon capital initial – diplôme, expérience –, ils s’appuient sur leurs ressources psychologiques pour faire carrière, selon un processus que nous avons appelé « activation ». Par exemple, Sami, réfugié et ex-journaliste iranien, mobilise ses acquis et reprend des études après une période d’adaptation difficile en France :

« Je travaillais dans le journal le plus prestigieux d’Iran, au poste le plus prestigieux… J’étais reconnu dans mon domaine… Je suis arrivé ici et je n’ai été transféré vers personne, j’ai dû repartir de zéro. Je suis devenu professeur particulier pour deux enfants parce qu’on me rendait un service ! Après cinq-six mois, j’ai trouvé un emploi de journaliste… Après dix-neuf mois, ils m’ont proposé un CDI. »

Ce processus d’activation concerne notamment les réfugiés dotés d’un capital humain initial solide – maîtrise de la langue française, études supérieures dans le pays d’origine. Leur réussite professionnelle est fondée sur leurs ressources psychologiques qui les aident à alimenter des efforts soutenus dans le sens de leur intégration. Elles semblent faciliter le travail de deuil, préalable nécessaire pour redémarrer leur vie dans un nouveau contexte.

Focalisation sur les obstacles

Un quart de nos répondants éprouve un sentiment d’échec professionnel, alors qu’ils étaient pourtant dotés en capital sociologique.

Ils sont freinés par un état d’esprit négatif ou par un sentiment d’injustice, selon un mécanisme que nous avons appelé « obstruction ». Ils se focalisent sur les obstacles et refusent certaines opportunités. Certains réfugiés qui détenaient des positions privilégiées dans leur pays d’origine ne se résolvent pas à accepter un travail jugé trop sous-dimensionné par rapport à eux. On peut citer l’exemple de Néda, ingénieure, docteure et titulaire d’un MBA qui, malgré tous ses diplômes, perçoit sa carrière chez T de manière pessimiste, dénonçant des discriminations et rejetant le fonctionnement des réseaux internes :

« Ce ne sont pas les performances seulement : le réseau, la manière de se vendre, être au bon moment au bon endroit en discutant avec la bonne personne. À chaque fois que j’ai répondu à un poste ouvert sur Internet, il y avait toujours quelqu’un qui l’obtenait, cela me fait dire que tout le monde n’est pas égal. »

Pour le sociologue Pierre Bourdieu, l’institution scolaire contribue « à légitimer les trajectoires et les positions sociales » et à déterminer la place dans la division sociale du travail.
Wikimedia commons

Peut-on conclure de cette recherche que la théorie du capital sociologique de Bourdieu pêche par excès de pessimisme ?

Sa théorie de l’espace social souligne l’importance des facteurs culturels et symboliques dans la reproduction des hiérarchies sociales. Si on s’en tient à cette lecture, la réussite est essentiellement liée à la détention de capitaux culturels (compétences, titres, diplômes) et symboliques, c’est-à-dire toute forme de capital culturel, social ou économique ayant une reconnaissance particulière au sein de la société. Cette vision réduit les chances de ceux qui en sont démunis.

Notre étude montre que si les inégalités de départ pèsent lourd, elles ne sont pas une fatalité. À condition de disposer ou d’acquérir de ressources psychologiques telles que la confiance en soi, l’optimisme, l’espoir, la résilience, il est possible de contourner l’absence de réseaux ou de diplômes en misant sur sa capacité à rebondir, à apprendre, à espérer. Et, parfois, à réussir là où rien ne le laissait présager.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Sans diplôme, quelle carrière en entreprise ? – https://theconversation.com/sans-diplome-quelle-carriere-en-entreprise-258854