Un score pour noter les produits ménagers en fonction de leur impact sur la santé et l’environnement

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pauline Guillou, Chargée de projet scientifique, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

À la maison, les nettoyants en tout genre nous exposent à des substances potentiellement toxiques. Dans la lignée notamment du Nutri-Score -cette échelle qui évalue les aliments en fonction de leur valeur nutritionnelle-, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), propose de noter les produits ménagers en fonction des dangers qu’ils font courir sur la santé humaine et sur l’environnement et de l’afficher sur les emballages. Les ministères concernés doivent désormais se prononcer sur la mise en place d’un tel score, la méthode à retenir et le type d’affichage à apposer.


Les produits ménagers que nous utilisons au quotidien peuvent contenir des substances toxiques pour la santé et l’environnement. Les consommateurs sont d’ailleurs en demande d’informations toujours plus précises sur les impacts des produits qui les entourent, afin d’acheter en toute conscience les produits les moins toxiques.

Pour autant, l’ensemble des substances qui entrent dans la composition de ces produits n’est pas systématiquement affiché sur les emballages. Les obligations en matière d’étiquetage varient en fonction des types de produits et de leurs usages.

(Les emballages des détergents – c’est-à-dire les produits chimiques destinés au lavage et au nettoyage des surfaces, du linge, de la vaisselle, etc.- doivent par exemple indiquer les substances parfumantes et les agents conservateurs qu’ils contiennent, conformément à la réglementation, ndlr).

Enfin, les informations sur les étiquettes sont souvent peu compréhensibles pour les consommateurs. Comment savoir alors quels produits acheter pour limiter les effets nocifs sur sa santé ou l’environnement ?

L’exemple du Nutri-Score appliqué aux produits ménagers

De nombreux scores relatifs aux propriétés de nos produits du quotidien ont vu le jour ces dernières années, le plus connu d’entre eux étant probablement le Nutri-Score, le système d’étiquetage nutritionnel développé pour faciliter la compréhension des informations nutritionnelles par les consommateurs et ainsi les aider à faire des choix éclairés.

Dans ce contexte, un des objectifs du Plan national santé environnement (PNSE 4) était de renforcer la lisibilité de l’étiquetage des produits ménagers, afin de mieux informer les consommateurs de leurs dangers sur la santé et l’environnement.

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a donc proposé un référentiel d’étiquetage pour les produits ménagers afin de guider les consommateurs dans leur acte d’achat.

Différents types de produits ont été considérés dans ces travaux : ceux destinés à l’entretien du linge, des surfaces, des sanitaires et de la vaisselle, ainsi que les insecticides, les répulsifs, les rodenticides (produits biocides utilisés contre les souris, les rats et autres rongeurs, ndlr) et les désodorisants d’atmosphère.

Molécules cancérogènes, reprotoxiques, persistantes dans l’environnement et autres substances nocives

Deux méthodes différentes ont été élaborées afin de catégoriser ces produits selon leur niveau de danger pour la santé et l’environnement. À l’instar du Nutri-Score, un objectif était l’élaboration d’un score facilement calculable par les acteurs industriels afin de leur permettre une meilleure appropriation de l’outil et les encourager à améliorer la composition de leurs produits.

La première méthode se fonde principalement sur les dangers sanitaires et environnementaux de l’ensemble des substances entrant dans la composition des produits. La seconde sur la classification des produits eux-mêmes, selon le règlement européen relatif à la classification, à l’étiquetage et à l’emballage (CLP).

Ces méthodes s’appuient principalement sur des bases de données d’organismes reconnus, par exemple les classifications établies dans le cadre du règlement européen CLP ou la classification du Centre international de recherche sur le cancer (Circ).

L’accent a été mis sur la présence de substances ayant des propriétés particulièrement préoccupantes : cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques (CMR), allergisantes respiratoires, perturbation endocrinienne (PE), persistantes, bioaccumulables, mobiles et toxiques. Parmi les molécules qui peuvent être citées, on peut nommer le butylhydroxytoluène (BHT), potentiel perturbateur endocrinien, la famille des salicylates, susceptibles d’effets sur la reproduction ou certains détergents à base d’enzymes qui sont des allergisants respiratoires.

Il est important de savoir que les substances classées comme cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques (CMR) selon le règlement européen relatif à la classification, à l’étiquetage et à l’emballage (CLP) sont interdites dans les produits ménagers. Cependant, cette interdiction ne s’applique qu’au-delà d’une certaine concentration, ce qui signifie qu’il est donc malgré tout possible de les retrouver en faible quantité dans ces produits.

Sprays, « effet cocktail »… ces usages et compositions qui augmentent le danger

En plus de ces critères de danger, l’Anses propose de tenir compte dans le calcul du score d’autres critères en lien avec le mode d’utilisation et la composition du produit. Par exemple, un produit sous forme de spray, ou qui génère des aérosols, expose davantage son utilisateur qu’un produit sous forme de gel. En effet, du fait de la mise en suspension de particules dans l’air intérieur, ces produits peuvent exposer l’utilisateur par voies respiratoire, cutanée ou oculaire et sont incriminés dans la survenue de pathologies respiratoires notamment l’asthme chez les jeunes enfants.

La présence d’un grand nombre de substances dans un produit peut également constituer un risque supplémentaire puisqu’il augmente la probabilité d’un « effet cocktail » dû à l’interaction des substances. En effet, l’augmentation du nombre de substances accroît la probabilité d’interactions entre celles-ci, et donc l’apparition de nouveaux dangers au-delà même de ceux relevant des substances présentes dans la composition considérée individuellement.

Ceci est également vrai lorsque le produit contient des mélanges inclus, c’est-à-dire préfabriqués. Les responsables de la mise sur le marché du produit final ne connaissent pas nécessairement la composition exhaustive de ces mélanges.

Enfin, la présence de substances considérées comme d’intérêt limité pour l’efficacité du produit, comme les parfums ou les colorants, peut également augmenter la toxicité de certains produits.

Deux scores – environnement et santé – pour des notes de « A » à « E »

À partir de ces différents critères, chaque méthode propose donc le calcul d’un score de « A » à « E » permettant de catégoriser les produits selon leur niveau de danger. Le score « E » correspond au plus haut niveau de préoccupation. Le score « A », associé au plus faible niveau de préoccupation, ne correspond pas pour autant à une absence de danger. Un produit de score « A » se révélera toujours une meilleure option pour le consommateur qu’un produit moins bien classé présentant un danger plus important.

Pour une information claire du consommateur, l’Anses a recommandé que chaque méthode conserve deux scores distincts pour chaque produit, l’un reflétant son impact sur la santé humaine et l’autre celui sur l’environnement. Le choix de maintenir deux scores distincts permet de rendre l’information au consommateur plus transparente. De plus, le choix de ne pas « moyenner » ces deux scores évite une possible compensation, par exemple d’un score défavorable pour la santé par un score favorable pour l’environnement.

Ces méthodes pourront également permettre aux fabricants d’améliorer la composition de leurs produits ménagers. Plusieurs leviers peuvent être envisagés tels que : limiter voire supprimer les substances les plus préoccupantes, diminuer le nombre de substances dans le produit ou encore retirer les substances considérées comme d’intérêt limité.

Une première phase de test sur un panel de produits

L’Agence a testé ces méthodes sur un panel de produits, sélectionnés afin de présenter des caractéristiques différentes les unes des autres : formes (poudres, liquides, sprays…), fonction (désodorisant d’ambiance, nettoyant spécifique ou multi-usage), etc.

Les deux méthodes présentent entre elles des résultats très comparables. Environ 80 % des produits obtiennent un score « E » pour le volet sanitaire contre 15 % pour le volet environnement.

Cette forte disparité entre le volet sanitaire et le volet environnement est frappante mais a une explication : il y a encore trop peu d’évaluations des effets des substances sur l’environnement, jugés moins prioritaires par rapport aux effets sur la santé humaine. Ainsi, de nombreuses substances ne sont pas présentes dans les sources de données consultées, faute d’avoir été évaluées.

À quand un score sur les produits ménagers vendus en magasins ?

Pour rester pertinentes, les méthodes devront évoluer avec les connaissances scientifiques et ainsi améliorer la connaissance du danger réel des produits. Au même titre que les données écotoxicologiques doivent être renforcées, d’autres paramètres pourraient être inclus dans ces méthodes si les sources de données le permettent, par exemple la présence de substances à l’état de nanoparticules ou ayant d’autres effets sur la santé (par exemple une neurotoxicité, c’est-à-dire une toxicité qui affecte le système nerveux).

Les ministères doivent désormais se prononcer sur la mise en place d’un tel score, la méthode à retenir et le type d’affichage à apposer.

En attendant de voir de tels scores sur les étiquettes de nos produits, quelques conseils peuvent d’ores et déjà être suivis par les consommateurs.

Comment limiter son exposition aux substances potentiellement toxiques des produits ménagers

  • Adoptez une attitude raisonnée. Par exemple, l’utilisation d’un désinfectant pour nettoyer une surface n’est pas toujours nécessaire, un détergent peut être suffisant;
  • Lisez bien les étiquettes des produits et respectez les conditions d’emploi: quantités à appliquer, dilution nécessaire, port de gants ou de lunettes, rinçage, etc. qui limiteront l’impact possible sur votre santé mais aussi sur l’environnement;.
  • Favorisez des produits sans parfums et sans colorants: cela garantit un nombre de composants plus réduit dans le produit et, notamment, moins de substances irritantes ou allergisantes;
  • Évitez le recours aux produits ménagers sous forme de sprays ou générateurs d’aérosols;
  • Aérez votre logement après nettoyage ou après utilisation d’un désodorisant d’intérieur, afin de disperser les substances émises par les produits appliqués;
  • Ne mélangez jamais plusieurs produits et ne déconditionnez jamais de produit dans un emballage alimentaire;
  • Enfin, gardez toujours tous ces produits hors de portée des enfants.

Cet article s’appuie sur un rapport d’expertise de l’Anses publié en 2025 auquel ont contribué des agents de l’Anses et les experts suivants : Luc Belzunces (INRAE), Alain Aymard (retraité DGCCRF), Nathalie Bonvallot (EHESP), George De Sousa (INRAE), Guillaume Karr (INERIS), Jean-Pierre Lepoittevin (Université de Strasbourg), Christophe Minier (Université Le Havre), Mélanie Nicolas (CSTB), Emmanuel Puskarczyk (CAP Nancy).

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Un score pour noter les produits ménagers en fonction de leur impact sur la santé et l’environnement – https://theconversation.com/un-score-pour-noter-les-produits-menagers-en-fonction-de-leur-impact-sur-la-sante-et-lenvironnement-271650

Erasmus + et le retour du Royaume-Uni : choix politique ou décision pragmatique ?

Source: The Conversation – in French – By Alessia Lefébure, Sociologue, membre de l’UMR Arènes (CNRS, EHESP), École des hautes études en santé publique (EHESP)

Cinq ans après avoir quitté Erasmus +, le Royaume-Uni s’apprête à réintégrer le programme d’échanges européen, à l’horizon 2027. Au-delà du signal politique, cette décision résulte de réajustements pragmatiques qui éclairent les conditions de possibilité de coopérations universitaires stable à l’échelle internationale.


Depuis sa création en 1987, le programme d’échanges Erasmus s’est imposé comme l’un des piliers de la mobilité étudiante européenne. Plus de 16 millions de personnes – étudiants, apprentis, enseignants et personnels – ont effectué un séjour dans un autre pays européen, contribuant à structurer des coopérations durables entre universités.

Annoncée en décembre 2025, la réintégration par le Royaume-Uni d’Erasmus + à l’horizon 2027 « ne mettra pas fin au repli nationaliste – mais il constitue un pas dans la bonne direction », écrivait récemment dans The Guardian Julian Baggini, philosophe et chroniqueur.

Dans la presse européenne, ce retour a été lu comme un signal politique, modeste mais lisible, dans une relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne encore marquée par les séquelles du Brexit. Mais au-delà de cette lecture symbolique, il faut replacer la décision dans une séquence plus longue de choix éducatifs et institutionnels.

Quitter Eramus +, une décision coûteuse pour les universités britanniques ?

Après la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne, le retrait d’Erasmus+ en 2021 avait été perçu par la presse britannique et internationale comme une rupture nette dans les échanges éducatifs et culturels. Le gouvernement britannique avait alors justifié cette décision par une lecture principalement économique du programme, fondée sur une évaluation du rapport coûts-bénéfices, le Royaume-Uni étant présenté comme contributeur net à Erasmus+, c’est-à-dire recevant plus d’étudiants qu’il n’en envoie.




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Pour compenser cette rupture, le gouvernement britannique a lancé le Turing Scheme. Doté d’environ £100 millions par an à son lancement, réduits à £78 millions pour 2025-2026, le programme finance la mobilité sortante d’environ 40 000 étudiants par an, un chiffre fréquemment invoqué pour attester du maintien de l’internationalisation des parcours.

Alors que la mobilité sortante a été globalement maintenue, la mobilité entrante en provenance de l’Union européenne s’est considérablement contractée. Rappelons qu’avant le Brexit, le Royaume-Uni figurait parmi les destinations les plus attractives d’Eramus, accueillant environ 22 000 étudiants du programme par an et en envoyant près de 16 400 vers d’autres pays européens. Selon l’Oxford Migration Observatory, la part des étudiants européens parmi les nouveaux inscrits internationaux est passée de 27 % en 2016-2017 à 7 % en 2023-2024.

Cette baisse n’a pas été compensée par l’augmentation des étudiants hors Union européenne, plus volatile et moins compatible avec l’exigence de planification académique de long terme (ouverture de diplômes conjoints, développement de collaborations scientifiques internationales, anticipation des recrutements enseignants dans la durée…).

Un rapport de 2024 souligne que ces évolutions se sont ajoutées à un contexte économique déjà dégradé – inflation des coûts, stagnation des frais d’inscription nationaux, dépendance accrue aux recettes internationales – accentuant les tensions structurelles pesant sur les universités britanniques. Si la baisse du nombre d’étudiants européens n’a pas affecté directement les recettes de frais d’inscription, elle a en revanche fragilisé l’accès à des financements européens pluriannuels, récurrents et prévisibles, contribuant à la mise sous tension des universités.

Les cadres multilatéraux, facteurs de stabilité pour la coopération universitaire

Le retour dans Erasmus+ répond à un décalage désormais manifeste entre les instruments mis en place depuis 2021 et leurs effets. Le maintien de la mobilité sortante n’a pas empêché l’affaiblissement des échanges avec les universités européennes. Et la hausse des étudiants hors UE – passés de 23 % à 38 % des entrants en 4 ans – repose sur des flux plus incertains, tributaires des politiques de visa et des capacités de financement individuelles.

Dans ce contexte, le retour à Erasmus+ apparaît moins comme un symbole politique que comme une réponse fonctionnelle à des déséquilibres désormais identifiés : réintroduire des échanges stabilisés là où les dispositifs unilatéraux ont montré leurs limites. Il contribue également à rétablir la perspective de la participation britannique aux coopérations universitaires européennes de long terme, notamment aux alliances universitaires européennes lancées par la Commission européenne en 2019.

Le Royaume-Uni va réintégrer Erasmus en 2027 (Euronews, décembre 2025).

Ce déplacement du cadrage politique est perceptible dans la presse britannique, qui souligne que la valeur d’Erasmus ne se réduit pas à un solde financier, mais tient à la circulation des savoirs, aux compétences acquises et au maintien de liens durables avec l’espace universitaire européen.

Dans une perspective comparative, le cas britannique n’est pas isolé. Aux États-Unis, la mobilité étudiante internationale est elle aussi liée à la politique d’immigration, rendant l’internationalisation universitaire vulnérable aux cycles politiques. Les données de l’Institute of International Education (IIE) montrent que les flux d’étudiants internationaux ont significativement varié au gré des restrictions et assouplissements de visas, renforçant l’intérêt de cadres multilatéraux plus stables.

Réintégrer Erasmus +, une décision pragmatique

Enfin, les évaluations européennes rappellent que la mobilité étudiante repose moins sur le seul niveau des financements que sur l’existence de cadres juridiques communs, de procédures bien établies et de partenariats durables. Lorsque ces cadres sont interrompus, les coopérations se délitent rapidement et se reconstituent lentement.

Dans un contexte de tensions économiques et d’incertitudes prolongées pour l’enseignement supérieur, le retour du Royaume-Uni dans Erasmus+ relève moins d’un choix idéologique que d’un réajustement pragmatique. Il ne résout ni les inégalités d’accès à la mobilité ni les fragilités financières d’un secteur déjà éprouvé. Mais il réintroduit des éléments essentiels au fonctionnement des universités : des règles communes, des procédures partagées et une prévisibilité minimale, sans lesquelles la gestion académique et budgétaire devient fragile.

Au-delà du cas britannique, cet épisode rappelle une évidence souvent négligée. Plus l’enseignement supérieur est exposé aux décisions politiques nationales, y compris lorsqu’elles touchent aux conditions d’exercice de l’autonomie académique, moins les cadres multilatéraux apparaissent comme des contraintes. Ils deviennent, au contraire, des conditions de possibilité.




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Erasmus+ n’est ni une solution universelle ni un héritage à préserver par nostalgie ; son retour indique simplement le prix à payer lorsque des systèmes universitaires ouverts rompent avec les règles et la confiance qui rendent la coopération possible.

The Conversation

Alessia Lefébure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Erasmus + et le retour du Royaume-Uni : choix politique ou décision pragmatique ? – https://theconversation.com/erasmus-et-le-retour-du-royaume-uni-choix-politique-ou-decision-pragmatique-272515

En France, presque tout le monde est fonctionnaire sans le savoir

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Baray, Professeur des universités en sciences de gestion, Le Mans Université

Les professionnels de santé, y compris les professions libérales, sont prestataires d’un service public puisqu’ils fournissent une mission reconnue comme d’intérêt général, financée et régulée par l’État. DBrownPhotos/Shutterstock

Une grande partie des activités économiques dépendent de financements publics en France. La frontière entre public et privé s’efface. 25 et 30 millions de personnes ont un revenu qui dépend directement de l’État. Alors, les Français et Françaises seraient-ils tous fonctionnaires ?


On continue volontiers d’opposer les fonctionnaires, censés vivre de l’impôt, et les salariés du privé, qui relèveraient de l’économie réelle.

Pourtant, si l’on parle non plus des statuts, mais des flux d’argent public, le paysage change nettement. Une proportion importante des revenus considérés comme privés dépend en réalité de décisions publiques : remboursements d’assurance maladie, aides agricoles, marchés publics, subventions culturelles, crédits d’impôt, garanties accordées au secteur financier, contrats financés par l’État ou par les collectivités.

Selon définition classique retenue par les administrations, 30,9 millions d’actifs travaillent pour le privé.

La fonction publique, au sens strict, rassemble environ 5,8 millions d’agents en 2023, soit près d’un emploi sur cinq. Si l’on ajoute les salariés du monde associatif, les professions libérales de santé, certains salariés du bâtiment et des travaux publics (BTP), les agriculteurs financés par la Politique agricole commune (PAC), les secteurs régulés comme l’énergie ou encore les services financiers adossés à la dette publique, on arrive rapidement à plusieurs dizaines de millions de personnes dont les revenus dépendent, directement ou plus indirectement, de financements publics.

L’objectif ici n’est pas d’être exhaustif. Presque tous les secteurs, à des degrés divers, s’appuient sur des mécanismes publics. Mais certains offrent des exemples particulièrement documentés. Cet article se concentre sur quelques cas emblématiques.

Secteurs dépendants de l’État

Il est utile de visualiser l’ensemble du paysage économique français à travers un tableau synthétique. Celui-ci montre comment se répartissent, secteur par secteur, les personnes vivant (directement ou indirectement) de fonds publics – et celles dont l’activité relève réellement d’un marché privé pur.

Nous avons utilisé les données de l’Insee – Fonction publique et emploi, l’Insee – Population active, l’INJEP – Emploi associatif, du ministère de la Culture – Chiffres clés culture, de la direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (DARES) – Chômage indemnisé, de France Travail, du ministère de l’Économie – Commande publique, MSA, du ministère de l’Agriculture et de la PAC, de la Fédération bancaire française, de France Assureurs, de l’UNÉDIC – Assurance chômage, de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) – Retraites et France Digitale.

Le tableau ci-dessus n’inclut pas les 6 à 7 millions d’adultes inactifs non répertoriés dans ces catégories (personnes vivant du revenu du ménage, du patrimoine, ou en inactivité hors dispositifs sociaux). Cela explique l’écart avec la population adulte totale.

L’État structure le marché privé

L’idée d’un secteur autonome, évoluant hors de l’État, ne résiste pas longtemps à l’analyse. Dans de nombreux métiers, les revenus dépendent de tarifs publics, de mécanismes de remboursement, de subventions, de régulations ou encore de commandes publiques.

Plusieurs travaux d’économie publique de Mariana Mazzucato, de Michel Aglietta ou encore de Pierre-Noël Giraud ont montré combien les États structurent les marchés, souvent davantage qu’on ne le reconnaît dans le débat public.

Cette question de l’imbrication entre décisions publiques et activités privées traverse également mes propres travaux sur la figure de l’entrepreneur, qu’il s’agisse d’analyser comment les politiques publiques structurent les comportements de marché ou d’examiner l’effet des cadres réglementaires sur l’allocation des ressources.

L’État, premier client du pays

Une façon d’être dépendant de l’État, c’est tout simplement la commande publique. Autrement dit, tous les contrats payés par l’État, les mairies, les départements, les hôpitaux, les boîtes publiques comme la SNCF ou la RATP, et même par l’Union européenne.

Selon les données officielles du ministère de l’Économie, ces marchés pèsent presque 8 % du PIB. Ce poids est significatif à l’échelle de l’économie nationale. Concrètement, les marchés publics pèsent 80 milliards d’euros par an, les concessions, comme celle des autoroutes, représentent 120 milliards d’euros par an.

Historiquement, cette dépendance s’explique par le rôle central de l’État, depuis les années 1960, dans le financement et la planification des grands équipements collectifs comme les autoroutes, les chemins de fer, les hôpitaux ou les infrastructures énergétiques.

Ces projets nécessitent des investissements lourds et peu compatibles avec un financement purement privé. Dans les travaux publics, la dépendance à la commande publique est bien documentée. Selon la Fédération nationale des Travaux publics, les maîtres d’ouvrage privés ne représentent qu’un peu plus de 14 milliards d’euros, soit environ un tiers du chiffre d’affaires du secteur. Le reste provenant principalement de clients publics.

Les professionnels de santé, prestataires de service public

Plusieurs professions libérales exercent dans des cadres où l’État intervient fortement : tarifs, remboursements, implantation… Le cœur de leur activité est façonné par des décisions publiques. Ces professionnels sont prestataires d’un service public puisqu’ils fournissent une mission reconnue comme d’intérêt général, financée et régulée par l’État.

C’est particulièrement visible dans le domaine de la santé. Les médecins, infirmiers, masseurs-kinésithérapeutes ou pharmaciens, tirent l’essentiel de leurs revenus de l’assurance maladie obligatoire. Les tarifs sont fixés ou négociés au niveau national et les revalorisations dépendent de décisions gouvernementales.

Certaines rémunérations supplémentaires sont liées à des objectifs de santé publique. Par exemple, le dispositif Rémunération sur objectifs de santé publique (ROSP) valorise la prévention, le suivi des pathologies chroniques ou la vaccination.

La justice, une mission de service public

Les acteurs de justice, comme les notaires, les huissiers, les avocats ou les greffiers, travaillent eux aussi dans un cadre largement défini par la puissance publique.

Les tarifs qu’ils appliquent sont fixés par arrêté ministériel. Par exemple, l’acte authentique des notaires leur donne un monopole prévu par la loi. L’installation n’est pas totalement libre non plus. L’État encadre l’ouverture des offices, après l’avis de l’Autorité de la concurrence, ce qui crée une forme de numerus clausus sans le nommer.




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Ces professions libérales exercent une mission de service public régulé, plutôt qu’un métier purement concurrentiel.

La start-up nation n’existe pas sans l’État

Même les start-up, qu’on présente souvent comme très indépendantes, bénéficient de nombreux dispositifs publics. Le crédit d’impôt recherche (CIR) réduit le coût des dépenses de recherche et développement (R&D). Il constitue l’un des leviers fiscaux les plus utilisés par les jeunes entreprises technologiques.

De son côté, Bpifrance intervient sous plusieurs formes, comme les garanties de prêts, les co-financements ou les avances remboursables. Elles permettent aux entreprises de lever des fonds ou d’amorcer leur activité dans des conditions qu’elles n’auraient pas obtenues seules.

Les programmes comme France 2030 ou les appels à projets sectoriels complètent cet ensemble, en orientant des financements vers des secteurs jugés stratégiques : petits réacteurs modulaires (SMR), hydrogène vert, véhicules électriques, etc.

Ces soutiens jouent un rôle stabilisateur évident.

Les exploitations agricoles subventionnées

Dans beaucoup d’exploitations agricoles, les aides publiques, qu’elles viennent de la politique agricole commune (PAC) ou de dispositifs nationaux, pèsent lourd dans l’équilibre économique. Les chiffres de l’Insee l’attestent : en 2021, les subventions d’exploitation représentaient en moyenne 38 % de l’excédent brut d’exploitation des fermes qui en bénéficient.

De 2010 à 2022, les aides directes ont couvert jusqu’à 74 % du revenu moyen des exploitations, toutes spécialités confondues.

Certaines filières, comme les grandes cultures ou l’élevage bovin, sont encore plus sensibles à ces soutiens. Sans cet argent, elles seraient dans une situation économique très fragile, comme le confirment plusieurs analyses de l’Insee. L’agriculture française avance donc, selon les années et les filières, quelque part entre marché et subvention, avec des équilibres qui ne reposent jamais entièrement sur les prix de vente.

La culture cofinancée par la puissance publique

D’après le ministère de la Culture, on parle d’environ 739 800 emplois dans le secteur. Une bonne partie de ces emplois existe grâce aux financements publics : théâtres, opéras, musées, festivals, institutions patrimoniales, écoles d’art, associations subventionnées, etc.

Par exemple, le cinéma français fonctionne en grande partie dans un cadre financé ou cofinancé par la puissance publique. Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) publie chaque année le montant des aides versées. En 2023, elles atteindraient 715 millions d’euros pour l’ensemble du secteur – production, distribution, exploitation. À cela s’ajoutent les crédits d’impôt cinéma, les financements des régions, et les obligations imposées aux diffuseurs (chaînes, plates-formes), devant consacrer une part de leur chiffre d’affaires à la création.

Dans les métiers du spectacle – un ensemble qui inclut le spectacle vivant mais aussi le cinéma et l’audiovisuel –, le mécanisme central est celui de l’intermittence. Il s’agit d’un régime d’assurance-chômage adapté aux artistes et techniciens qui alternent périodes d’emploi et de non-emploi. Ce système permet de lisser les revenus et, en pratique, mutualise le risque financier lié à l’irrégularité des projets artistiques – ce que rappelle régulièrement l’Unédic dans ses rapports.

La presse aidée

La presse écrite bénéficie elle aussi d’un ensemble d’aides publiques : subventions directes, TVA réduite à 2,1 %, et dispositifs spécifiques pour soutenir la diffusion. Depuis la loi Bichet de 1947, l’État veille à ce que la diffusion de la presse reste pluraliste et accessible sur tout le territoire. L’objectif est simple : éviter qu’un marché trop étroit ou trop concentré ne fragilise l’indépendance des titres. Les rapports publics consacrés aux aides à la presse rappellent régulièrement ce rôle structurant.

Selon le ministère de la Culture, ces aides à la presse représentent 21,4 % du chiffre d’affaires du secteur en 2021. Les rapports publics sur ces aides soulignent que, sans ce soutien, la situation financière de ces journaux serait encore plus dégradée, avec un risque accru de disparition de certains titres.

25 millions de Français et Françaises ont un revenu dépendant de l’État

Si on regarde uniquement les actifs et qu’on additionne tous les métiers qui dépendent peu ou beaucoup de décisions publiques – fonctionnaires, professions conventionnées, agriculture aidée, secteurs régulés, marchés publics, culture subventionnée, associations, start-up soutenues –, 25 et 30 millions de personnes ont un revenu qui dépend directement de l’État, d’une façon ou d’une autre.

The Conversation

Jérôme Baray ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En France, presque tout le monde est fonctionnaire sans le savoir – https://theconversation.com/en-france-presque-tout-le-monde-est-fonctionnaire-sans-le-savoir-270231

Requalifier ou réguler ? Les controverses du dialogue social des travailleurs des plates-formes

Source: The Conversation – in French – By Maxime Cornet, Post doctorant, CY Cergy Paris Université

Livreur travaillant pour une plateforme sortant du métro Châtelet, Paris (2021). Cynthia Srnec Cynthia Srnec, CC BY-NC-ND

Les travailleurs des plates-formes numériques sont réputés être des travailleurs indépendants. Dès lors, à quel dialogue social peuvent-ils prétendre, celui-ci étant l’apanage du salariat ? Pour dépasser la contradiction, le gouvernement français a créé un organisme adhoc, l’Arpe. Pour quels résultats ? La requalification en contrat de travail du contrat de prestation reste-t-elle un horizon au vu des résultats obtenus par la négociation ?


Trois ans après les Uber files, la requalification d’un livreur en salarié de Deliveroo et de 5 livreurs de Frichti a ravivé l’espoir des travailleurs dont leurs dossiers ont été déposés auprès du Conseil des prud’hommes dans Paris, Bordeaux, Lyon et Toulouse, au sein d’un secteur où le statut des travailleurs est toujours l’objet d’intenses débats.

Si les plates-formes numériques de livraison de repas – telles qu’Uber Eats ou Deliveroo – et de mise en relation avec des chauffeurs – comme Uber ou Bolt – ont profondément transformé le marché des services en France et à l’échelle mondiale, elles n’ont pas échappé à l’attention des instances de régulation du travail, des services et du transport.




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Après plusieurs années de luttes et de résistances de la part des travailleurs, des militants et d’élus, l’établissement d’une présomption de salariat par la directive européenne du 23 octobre 2024 devrait permettre de clarifier les incertitudes liées au statut des travailleurs et de renforcer leur protection. Entre-temps, plusieurs travailleurs ont poursuivi les entreprises en justice pour salariat déguisé.

Des indépendants avec des protections supplémentaires

Le gouvernement d’Emmanuel Macron avait en 2021 adopté une approche singulière en modifiant le droit du travail afin de maintenir le statut d’indépendant des livreurs et chauffeurs, tout en leur octroyant certains droits et protections supplémentaires. L’expérience française à travers la création de l’Autorité des Relations Sociales des Plateformes d’Emploi (Arpe) a illustré de fortes ambitions politiques, en instituant un espace de dialogue social entre des représentants élus des travailleurs et les associations représentatives des plates-formes.

Cette position s’est accompagnée d’un ensemble de polémiques. En premier lieu, l’organisation des premières élections des représentants des livreurs et VTC a été contestée par plusieurs syndicats et organisations collectives associatives et suscité un débat autour du faible taux de participation, en 2022 et 2024.

En deuxième lieu, cette mise en place d’une négociation entre les travailleurs indépendants en reproduisant les normes de la négociation collective classique a suscité des interrogations auprès des syndicats traditionnels qui ont pu y voir une promotion de ces nouvelles formes d’emploi, plus précaire, et en dehors du Code du travail.

Quelles procédures de désactivation ?

Malgré le débat, les rencontres entre acteurs ont permis, en deux ans, la signature de plusieurs accords sectoriels concernant notamment la rémunération des courses, la discrimination, ou encore les procédures de désactivation de comptes. Néanmoins, depuis les dernières élections en 2024, aucun nouvel accord n’a été signé, montrant la difficulté à négocier des accords porteurs de véritables droits sans évoluer dans le cadre protecteur du droit du travail classique.

De plus, le manque de données disponibles rend l’évaluation de l’efficacité des accords difficile, pour le régulateur comme pour les représentants des travailleurs. Dans le cadre du projet de recherche européen GDPoweR, nous avons examiné le potentiel des droits relatifs aux données personnelles (RGPD) comme levier pour renforcer le dialogue social et la protection des travailleurs de plates-formes.

Notre enquête de terrain a visé à évaluer la mise en œuvre et le respect des accords signés dans le cadre de l’ARPE, ainsi que leur portée effective. Nous avons mené des entretiens individuels et collectifs avec des syndicats, des travailleurs, des associations de travailleurs, des entreprises de plates-formes et des fonctionnaires publics. Nous avons également analysé les fichiers de données personnelles retraçant l’activité de 61 chauffeurs opérant sur Uber, 6 chauffeurs opérant sur Bolt, 4 livreurs opérant sur Uber Eat et 2 livreurs opérant sur Deliveroo. Les données collectées totalisent plus de 5 millions de courses pour les chauffeurs, et 17 000 courses pour les livreurs. Ces datas couvrent la période allant de 2016 à la fin de 2024, permettant d’évaluer l’effet des accords sur la rémunération des travailleurs.

Des engagements imprécis

Nos résultats montrent que les accords n’ont pas significativement amélioré les conditions de travail des travailleurs. Cette situation s’explique notamment par un manque de précision dans les engagements pris, ainsi que par les limites des ambitions politiques et des compromis économiques consentis par les plates-formes. D’ailleurs, des thèmes jugés cruciaux par les syndicats ne sont pas abordés dans les accords signés, comme la santé et la sécurité au travail, fortement dégradées – plus de la moitié des livreurs a souffert un accident de travail – ou le fonctionnement de l’algorithme.

Chez les VTCs, les accords signés instituent un minimum de rémunération d’un euro par kilomètre, de 7,65 euros par course (puis 9 euros à partir du 2 avril 2024), et de 30 euros par heure de conduite avec un client. Or les données montrent qu’en 2023 (soit un an avant l’entrée en vigueur des accords), pour Uber, le tarif moyen versé par course est de 18,51 euros, le tarif par kilomètre est en moyenne de 1,83 euros, et le tarif moyen par heure en course est de 52,8 euros.

Kombini 2024.

En réalité, les versements compensatoires liés à l’application des accords n’entrent en jeu que pour très peu de courses, et ne représentent que 0,10 % des revenus des chauffeurs. Chez les livreurs, on peut faire le même constat. Un accord fixe la rémunération minimale par heure en activité (entre l’acceptation de la commande et la livraison) à 11,75 euros à partir du 28 novembre 2023. Or, la rémunération moyenne de l’heure d’activité était pour les livreurs Uber Eats de 14,33 euros en 2022 (soit un an avant l’entrée en vigueur de l’accord). Comme pour les chauffeurs, la compensation liée à l’accord concerne un nombre très restreint de courses.

Stagnation des rémunérations

Si on observe l’évolution globale de la rémunération sur l’ensemble de la période, on note une stagnation, voire une diminution des revenus horaires moyens pour les chauffeurs comme pour les livreurs, malgré une légère augmentation du tarif par heure en course, due à l’augmentation significative du temps d’attente entre deux courses ou livraison.

Par ailleurs, les accords relatifs aux désactivations s’inspirent du droit disciplinaire en reprenant une gradation des différents types de « fautes ». Ces accords, signés dans les deux secteurs, consistent surtout en des lignes directrices, laissant une grande marge de manœuvre aux plates-formes pour établir la procédure de désactivation. Bien que l’Arpe ait été conçue pour améliorer les conditions de travail des livreurs et des chauffeurs VTC, il semble que les accords signés ne soient pas capables d’enrayer la dégradation des conditions de travail des travailleurs des plates-formes.

BFM Buiness 2021.

Certains représentants des travailleurs soupçonnent un usage politique de cette dernière, visant à éviter une régulation descendante plus contraignante portée par des partis politiques d’opposition. Malgré l’élection de représentants des travailleurs affiliés à des syndicats et les efforts déployés par l’ARPE, aucun acteur institutionnel (à l’image de l’inspection du travail pour les travailleurs salariés) ne dispose du pouvoir d’imposer une mise en œuvre équitable et cohérente des accords collectifs.

Une forte concurrence entre les plates-formes

En pratique, l’application de ces accords dépend largement de la volonté, de la capacité et de la réactivité des entreprises de plate-forme. Celles-ci, en forte concurrence entre-elles en France et dans le marché international, n’hésitent pas à proposer de bonus temporaires, de petits tarifs de manière unilatérale et sans concertation collective ou à tester une tarification encore plus basse.

Notre étude met ainsi en lumière les limites structurelles de la régulation du travail numérique par le biais d’une gouvernance souple qui ne reprend que partiellement le Code du travail, et démontre la nécessité d’une transposition forte de la directive européenne, pour assurer une meilleure protection aux travailleurs.

The Conversation

Maxime Cornet a reçu des financements de la DG Emploi de la Commission Européenne, dans le cadre du projet de recherche GDPOWER.

Cynthia Srnec a reçu des financements de la DG Emploi de la Commission européenne, dans le cadre du projet de recherche GDPoweR.

Pauline Moreau Avila a reçu des financements de la DG Emploi de la Commission européenne, dans le cadre du projet de recherche GDPoweR

ref. Requalifier ou réguler ? Les controverses du dialogue social des travailleurs des plates-formes – https://theconversation.com/requalifier-ou-reguler-les-controverses-du-dialogue-social-des-travailleurs-des-plates-formes-271327

Que reste-t-il de nos argots ?

Source: The Conversation – in French – By Anne Gensane, Enseignante chercheuse en sciences du langage, Université d’Artois

Lorsque l’on parle d’argot français, on imagine souvent un langage secret. Mais qu’entend-on réellement par ce mot aujourd’hui ? Entre héritage historique et usages modernes, l’argot demeure un phénomène complexe, tant pour les linguistes que pour les locuteurs du français.


Pour désigner l’argot, on parle parfois de « langue verte », expression liée au tapis vert du jeu ou de l’adverbe « vertement »… Curieusement, cette couleur rappelle la comparaison de l’argot à la végétation produite par « une greffe malsaine » que décrit Victor Hugo, et qui trouve ses racines « dans le vieux tronc gaulois ». Bien que cette image puisse refléter une forme d’« argotophobie », l’argot suscite aussi fascination et nostalgie : certains parlent même d’« un blues » de l’âge d’or argotique. Alors, que nous en reste-t-il ?

Une histoire ancienne

Dans l’imaginaire collectif, l’argot est en partie associé à la littérature du XIXe siècle et au cinéma du XXe. Cependant, il est évident que l’argot ne se limite pas à ces périodes. Au XIIe siècle, chez Jehan Bodel, on trouve la première trace écrite d’un dialogue produit entre deux brigands dans une taverne. Cet acte montre déjà une volonté de permettre l’identification d’un groupe social (les voyous) par un usage non standard. L’argot a toujours véhiculé une dimension identitaire souvent associée aux malfaiteurs, bien avant l’urbanisation qui a façonné son évolution moderne (on pense aussi au fameux Vidocq – arrageois tout comme Jehan Bodel). Mais l’argot est surtout connu pour sa fonction cryptique : il permet de reconnaître l’appartenance d’un locuteur, tout en cachant des informations aux non-initiés.

C’est là qu’il diffère du jargon dans son sens moderne, davantage lié à un usage professionnel sans volonté de dissimulation. Le mot « argot » lui-même ne prend son sens actuel qu’à partir du XVIIe siècle. Il désignait d’abord un « royaume », celui des marginaux de la célèbre Cour des Miracles, avant de renvoyer à leur façon de parler qu’on appelait alors à ce moment-ci… « jargon du Royaume d’Argot » !

Un outil pour dire le réel ?

Bref, depuis longtemps, l’argot est lié à l’idée de marginalité. François Villon, poète du XVe siècle, est un des anciens auteurs les plus connus à utiliser l’argot de manière littéraire pour signaler son appartenance sociale (cela démontre qu’il fréquentait la bande des « Coquillards »).

Au tournant des XIXe et XXe siècles, l’argot est aussi un outil littéraire critique : le poète Jehan-Rictus, dans Les Soliloques du Pauvre (1896), s’en sert pour dénoncer la misère et moquer les auteurs bourgeois qui prétendent la raconter en empruntant leurs mots, tel, selon lui, Aristide Bruant.

Aujourd’hui, des pratiques argotiques contemporaines artistiques existent toujours : avec de la littérature que certains appelleront « de banlieue » ou « urbaine », et, surtout, avec un rap français très présent dans la culture populaire. Celui-ci entretient en effet un rapport étroit avec ce qui peut parfois être appelé un parler « des cités » ou encore un « argot des jeunes ». Il ne s’agit pas d’un système homogène mais d’un ensemble de pratiques langagières mouvantes (on peut déjà le constater de par les appellations qu’on tente de lui donner… quelles cités ? quels jeunes ?).

Des néologismes argotiques contemporains

La pratique argotique contemporaine repose largement sur le français populaire. L’argot ne crée pas une langue à part entière : il fait naître des actualisations linguistiques diverses et trahit souvent l’habitus du locuteur.

Le linguiste Albert Dauzat notait en 1946 que « l’argot accélère le renouvellement du langage ». Cette créativité lexicale se poursuit bien aujourd’hui à travers ce que l’on peut appeler « la néologie argotique », c’est-à-dire la création de mots nouveaux mais aussi d’emplois nouveaux de mots existants.

La notion de « nouveauté » reste cependant relative : un mot peut être courant dans un groupe et inconnu ailleurs. Il faut souligner aussi que l’argot connaît une dimension diatopique : il n’est pas un patois, mais peut présenter des formes locales. On rencontre par exemple un argot à clef « en -zer », associé à la région de Grigny, ou l’ajout du suffixe « -stre » en fin de mot, propre à Marseille.

Enfin, on notera que certains mots traversent les siècles : c’est le cas de « daron », attesté dès le XVIIe siècle. C’est un mot-valise issu de « dam » (seigneur) et baron. Il signifiait « maître de maison », puis « patron », avant de prendre son sens actuel de « père ».

Les couleurs de l’argot

La néologie argotique contemporaine se manifeste par divers procédés dont la grande majorité existe depuis bien longtemps. Il est important de comprendre que n’est pas tant leur nature mais leur fréquence qui la caractérise et lui donne ses couleurs.

Ils sont variés : troncations (suppression de certaines syllabes, comme « déter » < « déterminé »), siglaisons (« BG » < « Beau Gosse »)… Les emprunts sont très nombreux, on pense principalement à l’anglais « stalker » (< « espionner »), à l’arabe « bélek (à) » (< « fais attention (à) ») ou le célèbre « wesh », au non moins célèbre « poucave » (< « mouchard) faisant partie des emprunts à la langue romani, mais aussi par exemple au nouchi, un argot ivoirien (par exemple : « tchoin » < « prostituée »). Le verlan est plus complexe à analyser qu’il n’y paraît : il suit des règles précises suivant le nombre de ses syllabes et peut impliquer notamment des troncations et réagencements complexes. Il existe même un verlan du verlan, dit « veul », c’est le cas du mot « feumeu » (de « femme », cela devient « meufeu », puis…). Enfin, il faudrait noter que le jargon du jeu vidéo influence fortement l’argot courant (par exemple : « GG » < « Good Game »), tout comme l’algospeak (avec notamment le fameux « Tanaland », s’il ne fallait en citer qu’un).

Parce que c’est aussi amusant !

Les réseaux sociaux (notamment, oui, pour cacher du contenu sur Internet) et le rap accélèrent la création mais aussi la circulation des mots. La culture hip-hop, fortement ancrée dans l’oralité, diffuse en effet largement des termes qui se propagent dans la « jeunesse » et au-delà. Si les artistes s’en emparent, c’est aussi qu’il y a une dimension poétique des pratiques argotiques. Le jeu est indissociable de l’usage de la langue, qu’il soit littéraire ou quotidien. Le linguiste Roman Jakobson, qui parle de « fonction poétique » pour désigner cela, rappelle que cette fonction « est présente dès la première enfance » et accompagne les locuteurs tout au long de leur vie, révélant un certain goût pour le jeu avec les mots. Cette dimension du jeu fait partie intégrante des dynamiques sociales et identitaires au sein des groupes.

Comme l’évoque une recherche menée auprès d’adolescents scolarisés, le recours à l’argot apparaît aussi comme une forme de relâchement face à la pression du langage institutionnel, qu’ils associent à un cadre contraignant.

Ainsi, lorsque des collégiens ou des lycéens utilisent des termes ou des expressions argotiques, leur intention va bien au-delà de la simple volonté de « cacher » leur propos. Ils s’amusent avant tout avec la structure même de la langue. Oui, les pratiques argotiques contemporaines peuvent encore répondre à un besoin de communication secrète ou marginale, mais, par sa fonction ludique, la pratique témoigne qu’elle n’est pas seulement un outil de subversion, mais aussi un moyen de s’amuser, de se libérer des contraintes sociales.

L’usage ludique de l’argot ne concerne évidemment pas que les jeunes : chaque locuteur possède son propre répertoire linguistique dans lequel puiser des styles, qu’il active selon le contexte de son interaction. L’argot devient une manière de dire le monde autrement, selon ses compétences, son désir poétique, sa recherche de connivence humaine et de sa volonté de s’affranchir de la convenance hégémonique.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Que reste-t-il de nos argots ? – https://theconversation.com/que-reste-t-il-de-nos-argots-270994

Pourquoi les consommateurs de la génération Z se sentent désabusés – et comment ils peuvent être les moteurs d’un véritable changement

Source: The Conversation – in French – By Eugene Y. Chan, Associate professor, Toronto Metropolitan University

Entrez dans n’importe quelle salle de classe, parcourez TikTok ou participez à un groupe de discussion de la génération Z, et vous entendrez un refrain familier : « Nous nous soucions de ces questions, mais rien ne change. »

Qu’il s’agisse de l’action climatique, de la justice raciale, ou de l’éthique des entreprises, de nombreux jeunes ont le sentiment que leurs valeurs ne correspondent pas aux systèmes qui les entourent. Ils doutent que leurs voix, leurs votes et leur argent puissent à eux seuls résoudre des problèmes systémiques profonds.

Si vous partagez ce sentiment, vous n’êtes pas seul. Mais les jeunes consommateurs sont-ils vraiment impuissants ? Ou sont-ils simplement confrontés à un nouveau type d’influence, plus diffuse, plus numérique et plus exigeante, que les générations précédentes n’ont pas connu ?


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.

La montée du consumérisme politique

Le consumérisme politique, c’est-à-dire le fait d’acheter ou de boycotter des produits pour des raisons politiques ou éthiques, est en hausse parmi les jeunes générations.

Une étude réalisée en 2023 a révélé que 81 % des consommateurs de la génération Z déclarent modifier leurs décisions d’achat en fonction de la réputation ou des actions d’une marque, 53 % d’entre eux ayant déjà participé à des boycottages économiques.

Une méta-analyse de 66 études réalisée en 2022 a révélé que le consumérisme politique est fortement associé à l’idéologie libérale, à l’intérêt pour la politique et à l’utilisation des médias. En d’autres termes, les jeunes engagés politiquement utilisent de plus en plus leur portefeuille pour exprimer leurs valeurs.

Pour beaucoup de jeunes, la consommation est de plus en plus une expression de leur identité et de leurs convictions. L’essor de la « politique du mode de vie » implique un passage des formes traditionnelles de participation, comme le vote ou la manifestation, à des actes quotidiens. Pour de nombreux consommateurs de la génération Z et de la génération Y, ce que vous achetez reflète qui vous êtes.

Les limites de la consommation éthique

Pourtant, l’enthousiasme pour la consommation éthique se heurte souvent à la frustration. Les consommateurs sont fréquemment confrontés au écoblanchiment, à la solidarité performative et aux reculs des entreprises sur leurs engagements.

Et si tout le monde « vote avec son portefeuille », pourquoi si peu de choses semblent changer ? La réponse réside dans la compréhension des limites et du pouvoir d’influence des consommateurs.

Les actions individuelles ne suffisent pas. Acheter de manière éthique peut être gratifiant, mais cela ne change généralement pas grand-chose. Des études suggèrent que la polarisation politique a rendu les préférences en matière de marques plus idéologiques, mais aussi plus fragmentées. Un boycottage progressiste peut faire les gros titres, mais à moins d’être soutenu et généralisé, il s’essouffle souvent rapidement.

Dans le même temps, l’enthousiasme pour la consommation éthique se heurte souvent à des limites pratiques. Acheter de manière éthique nécessite généralement des moyens financiers supplémentaires et la capacité de rechercher des marques, ce qui rend cette pratique plus accessible aux personnes disposant d’un revenu disponible et d’un bon accès à l’information. Cela signifie que si de nombreux jeunes soutiennent fermement la consommation éthique, seuls ceux qui disposent de ressources financières suffisantes sont en mesure de la pratiquer de manière cohérente.

Lorsque les choix individuels ne suffisent pas, l’action collective peut avoir plus d’impact. Des campagnes coordonnées telles que #GrabYourWallet, qui cible les entreprises liées à Donald Trump, ou la campagne menée par des jeunes pour désinvestir les fonds de dotation des universités des énergies fossiles, démontrent le pouvoir de la défense organisée des consommateurs.




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Le vote reste important

L’activisme des consommateurs complète, mais ne remplace pas, l’engagement civique traditionnel. Les politiques façonnent les marchés, la réglementation fixe les limites de ce que les entreprises peuvent se permettre et les élus déterminent ce que les entreprises peuvent et ne peuvent pas faire.

Pourtant, le taux de participation électorale des jeunes Canadiens reste obstinément faible. Lors des élections fédérales de 2021, seuls 46,7 % des électeurs âgés de 18 à 24 ans ont voté, contre 74,4 % des électeurs âgés de 65 à 74 ans.

Lors de l’élection présidentielle américaine de 2020, le taux de participation des 18-34 ans était de 57 %, contre 74 % pour les 65 ans et plus.

De même, lors des élections générales de 2019 au Royaume-Uni, seuls 53,6 % des 18-34 ans ont voté, contre 77 % des 65 ans et plus, ce qui montre le même écart générationnel qu’au Canada, où les électeurs plus âgés participent systématiquement plus que les jeunes.

Si les jeunes veulent influencer la politique climatique, le logement ou la dette étudiante, les urnes restent l’un de leurs outils les plus puissants.


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Qu’est-ce qui fait réellement la différence ?

Comment les jeunes consommateurs peuvent-ils passer de gestes symboliques à un changement significatif ? Plusieurs éléments suggèrent que les jeunes consommateurs peuvent traduire leurs valeurs en changements tangibles :

1. Soutenir les mouvements menés par les travailleurs.

Plutôt que de simplement boycotter une marque, envisagez de soutenir les travailleurs qui s’organisent en son sein. Qu’il s’agisse des baristas de Starbucks qui se syndiquent pour obtenir de meilleures conditions de travail ou des travailleurs de l’industrie textile qui réclament des salaires équitables, la solidarité des consommateurs peut amplifier leurs efforts. Partagez leurs histoires et respectez leurs demandes afin de ne pas franchir les piquets de grève, y compris quand boycotter et quand acheter.




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2. Faites pression pour obtenir des changements politiques, pas seulement des produits.

Militez pour un changement systémique, comme des lois sur la transparence de la chaîne d’approvisionnement, en soutenant les campagnes pour un salaire minimum vital ou en exigeant des entreprises qu’elles divulguent leurs informations climatiques. Lorsque l’opinion des consommateurs s’aligne sur la pression réglementaire, les entreprises sont beaucoup plus susceptibles d’agir.

3. Investissez dans des alternatives locales et coopératives.

Tous les changements ne proviennent pas de la pression exercée sur les grandes marques. Parfois, il s’agit de soutenir les entreprises locales, les coopératives de travailleurs et les entreprises sociales qui intègrent l’éthique dans leur structure. Ces alternatives montrent ce qui est possible et permettent à l’argent de circuler dans les communautés.

4. Éduquer, organiser, répéter.

Le changement est lent. Il nécessite de la patience, de la persévérance et le pouvoir du peuple. Il implique d’éduquer ses pairs, d’organiser des campagnes et de rester engagé même après que les médias aient cessé d’en parler. L’adolescent montréalais Fatih Amin illustre bien cette approche, ayant mis en place un mouvement pour le climat à travers des campagnes d’affichage, des concours de recyclage et des conférences axées sur la génération Z.

Du cynisme à l’action

Il est facile de se sentir cynique. Les problèmes sont importants, les systèmes sont bien établis et les enjeux sont élevés. Mais les jeunes ne sont pas impuissants. Ils évoluent dans un environnement où l’influence repose moins sur l’individualisme que sur une action stratégique et collective.

Le consumérisme politique est plus efficace lorsqu’il est associé à l’engagement civique et à l’adhésion à une organisation. Cela signifie rejoindre des mouvements, former des coalitions et reconnaître que le véritable changement vient rarement de la seule caisse du supermarché.

Ainsi, si les choix individuels ont leur importance, ils sont plus efficaces lorsqu’ils sont associés à une action collective et à un engagement civique. Si vous recherchez un changement significatif, vous devez combiner vos choix d’achat avec des campagnes organisées, la défense de politiques et le vote.

La Conversation Canada

Eugene Y. Chan reçoit un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. Pourquoi les consommateurs de la génération Z se sentent désabusés – et comment ils peuvent être les moteurs d’un véritable changement – https://theconversation.com/pourquoi-les-consommateurs-de-la-generation-z-se-sentent-desabuses-et-comment-ils-peuvent-etre-les-moteurs-dun-veritable-changement-271061

Comment investissait-on son argent à Rome ou dans la Grèce antique ?

Source: The Conversation – in French – By Konstantine Panegyres, Lecturer in Classics and Ancient History, The University of Western Australia

Pas encore d’actions ou de bitcoins… Dans l’Antiquité, on investissait le plus souvent ses économies dans de l’or. Sailko, CC BY-SA 3.0, CC BY

Dans l’Antiquité, pas de Bourse ni de produits financiers complexes, mais déjà une vraie culture de l’investissement. Or, terres, marchandises ou œuvres d’art : Grecs et Romains cherchaient, comme aujourd’hui, à sécuriser et faire fructifier leur richesse malgré les risques économiques et politiques.


« Tout ce que je veux, c’est un revenu de 20 000 sesterces provenant d’investissements sûrs », proclame un personnage dans un poème de Juvenal (Ier-IIe siècle de notre ère), le poète romain.

Aujourd’hui, 20 000 sesterces correspondraient à environ 170 000 euros d’intérêts issus d’investissements. N’importe qui serait très heureux de disposer d’un tel revenu annuel passif.

Comme aujourd’hui, les gens de l’Antiquité comprenaient que l’investissement de l’argent pouvait les aider à consolider et à accroître leur richesse.

Comme l’écrivain romain Pétrone (Ier siècle de notre ère) l’a un jour écrit,

Celui qui a de l’argent navigue avec un vent favorable et gouverne sa fortune comme il l’entend. (Quisquis habet nummos, secura naviget aura fortunamque suo temperet arbitrio.)

Alors, concrètement, comment les Anciens investissaient-ils leur argent ?

Une maison cossue aux réserves d’argent cachées

Dans la Grèce et la Rome antiques, il n’existait pas de marché boursier permettant d’acheter et d’échanger des parts d’une entreprise. Si l’on voulait investir son argent liquide, l’une des options les plus courantes consistait à acquérir de l’or ou de l’argent.

On le faisait pour se protéger contre les fluctuations monétaires et l’inflation. Les métaux étaient généralement conservés soit sous forme de lingots, soit sous forme d’objets, comme des bijoux. Le stockage de ces biens pouvait être risqué et les exposait aux vols.

Le poète romain Virgile (70-19 av. notre ère) décrit le domaine d’un riche propriétaire, qui comprenait « une demeure élevée, où des talents d’argent ciselé sont profondément enfouis, », aux côtés de « tas d’or travaillé et brut ».

Un talent était la plus grande unité de mesure monétaire dans la Grèce et la Rome antiques, et correspondait à environ 25 kg d’argent.

En général, les métaux étaient conservés dans un coffre spécial. L’écrivain romain Cicéron (106-43 av. notre ère) décrit par exemple comment une riche femme nommée Clodia sortait de l’or (peut-être sous forme de barres, de lingots ou de plaques) de son trésor lorsqu’elle souhaitait prêter de l’argent à quelqu’un. Cet or pouvait ensuite être échangé contre de la monnaie.

Essors des marchés – et effondrements

Le prix de ces métaux pouvait toutefois, à l’occasion, être soumis à des fluctuations imprévisibles et à des chutes brutales, même si cela arrivait moins souvent que pour la monnaie.

L’historien grec Polybe (vers 200-118 av. notre ère) explique ainsi que la découverte d’un nouveau filon d’or à Aquilée, en Italie, à seulement deux pieds de profondeur, provoqua une ruée vers l’or. Ce nouveau matériau inonda le marché trop rapidement et « le prix de l’or dans toute l’Italie chuta aussitôt d’un tiers » au bout de seulement deux mois. Pour stabiliser le prix de l’or, l’exploitation minière dans la région fut rapidement monopolisée et réglementée.

Lorsque les gens souhaitaient échanger des métaux précieux, ils les vendaient au poids. Si l’or, l’argent ou le bronze avaient été transformés en bijoux ou en d’autres objets, ceux-ci pouvaient être fondus et convertis en lingots.

Les gens semblaient éprouver un réel plaisir à posséder ces métaux précieux. L’écrivain athénien Xénophon (vers 430-350 av. notre ère) donne un indice sur l’état d’esprit des investisseurs antiques dans l’argent :

Quand on a fait l’acquisition du matériel nécessaire à un ménage, on n’achète rien en plus ; mais l’argent, jamais personne n’en possède assez pour n’en vouloir pas davantage : à ce point que ceux qui en ont beaucoup, trouvent autant de plaisir à enfouir leur superflu qu’à en user.

Un certain nombre de testaments romains révèlent d’ailleurs que des individus léguaient à leurs héritiers de l’argent et de l’or sous forme de barres, de plats ou de lingots.

Lingot d’or romain, daté d’environ 375 apr. J.-C., conservé dans les collections du musée de la Banque d’Angleterre.
Joyofmuseums, CC BY-SA 4.0, CC BY

Des marchandises qui ne pouvaient pas être « ruinées par Jupiter »

Outre les métaux, les produits agricoles étaient eux aussi très prisés, en particulier les céréales, l’huile d’olive et le vin. Pour tirer profit des denrées agricoles, on achetait des terres et on échangeait ces produits sur le marché.

L’homme d’État romain Caton estimait que placer son argent dans la production de marchandises constituait l’investissement le plus sûr. D’après. Plutarque, il affirmait que ces biens « ne pouvaient pas être ruinés par Jupiter » — autrement dit, qu’ils résistaient aux mouvements imprévisibles de l’économie. Alors que les métaux précieux constituaient une réserve de richesse, ils ne généraient aucun revenu tant qu’ils n’étaient pas vendus. En revanche, un portefeuille diversifié de denrées agricoles garantissait un revenu permanent.

On investissait aussi et on commerçait des biens précieux, comme les œuvres d’art. Lorsque les Romains mirent la ville de Corinthe à sac en 146 av. notre ère, ils dérobèrent sa célèbre collection d’œuvres d’art, puis vendirent par la suite ces chefs-d’œuvre aux enchères pour des sommes considérables afin de procurer des profits à l’État romain.

Lors de cette vente, le roi de Pergame, Attale II (220-138 av. notre ère), acheta l’une des peintures, réalisée par le maître Aristeidès de Thèbes (IVe siècle av. notre ère), pour la somme incroyable de 100 talents (environ 2 500 kg d’argent).

Des empereurs excentriques

L’instabilité politique ou l’incertitude faisaient parfois grimper le prix des métaux. L’historien grec Appien (IIe siècle de notre ère) rapporte que, durant la guerre civile romaine de 32-30 av. notre ère :

le prix de toutes les marchandises avait augmenté, et les Romains en attribuaient la cause aux querelles des chefs, qu’ils maudissaient.

Buste de l'empereur Caligula au Louvre.
Buste de l’empereur Caligula au Louvre.
By anonymous – Clio20, CC BY-SA 3.0, CC BY

Des empereurs excentriques pouvaient aussi imposer de nouvelles taxes ou redevances sur les marchandises, ou tenter de manipuler le marché.

L’historien romain Suétone (vers 69-122 de notre ère) nous raconte que l’empereur Caligula (12-41 de notre ère) « institua des impôts nouveaux et inouïs […] et il n’y eut aucune catégorie de marchandises ni d’hommes sur laquelle il n’imposa quelque forme de taxe ».

Un autre empereur, Vespasien (17-79 de notre ère), alla jusqu’à « acheter certaines marchandises uniquement afin de les redistribuer avec profit », écrit Suétone.

De toute évidence, investir judicieusement il y a 2 000 ans pouvait permettre de bâtir une richesse personnelle — mais comportait aussi des risques, tout comme aujourd’hui.

The Conversation

Konstantine Panegyres ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment investissait-on son argent à Rome ou dans la Grèce antique ? – https://theconversation.com/comment-investissait-on-son-argent-a-rome-ou-dans-la-grece-antique-272628

Les plans des pistes de ski, ou l’art de promettre de la neige toujours fraîche et un ciel toujours bleu

Source: The Conversation – in French – By Alexis Metzger, Géographe de l’environnement, du climat et des risques, INSA Centre Val de Loire

Plan de la station des Portes du Soleil entre France et Suisse, dessiné par Pierre Novat. Pierre Novat

Objets familiers des skieurs, les plans des pistes ne sont pas seulement des outils pratiques : ils sont la promesse d’un paradis bleu et blanc, où la neige est partout et où il fait toujours beau. Mais à mesure que le climat se réchauffe, ces images idéalisées s’éloignent de plus en plus du réel. Elles sont devenues un miroir déformant qui interroge notre rapport aux sports d’hiver.


Maxime Petre, géographe et collectionneur de plans de pistes de ski, a co-écrit cet article et la parution scientifique sur lequel s’appuie celui-ci. Son travail de numérisation des plans de pistes actuels et passés a permis d’illustrer cet article.


Pour le skieur, le plan des pistes est à la fois un outil pratique et une promesse. On va l’étudier depuis la maison – ou l’appartement de location – pour prévoir sa journée à la neige, le déplier sur les pistes avec difficultés à cause des gants. Choisir entre une piste bleue ou rouge, un télésiège ou un téléphérique, autant de choix guidés par ce petit document.

Au-delà de cette fonction repère, le plan des pistes construit aussi un imaginaire : celui d’un hiver immuable, presque utopique, où les flancs des montagnes sont toujours enneigés et le ciel toujours bleu. Pour les plus aisés qui peuvent s’offrir ces loisirs de neige, ces plans perpétuent la magie d’un hiver éternel : toujours le même, d’une blancheur immuable, depuis des décennies.

Ils montrent des images d’une météo idéale, désormais rare dans un contexte de changement climatique et de baisse de l’enneigement, comme nous l’avons récemment exposé dans un article de recherche.

Du plan neige à l’émergence d’un style pictural standardisé

On trouve des plans des pistes dès la création des premières remontées mécaniques. Les premiers plans sont sommaires : il s’agit surtout de photographies annotées avec le tracé des pistes.

Plan de la station d’Auron (Alpes-Maritimes) à la fin des années 1930, après l’inauguration du troisième téléphérique de France.
Numérisation : Maxime Petre, éditions Héliogravure Sadag, Bellegarde, Fourni par l’auteur

En témoigne par exemple le plan de la station d’Auron dans les Alpes-Maritimes, où le ski maralpin a pris naissance avec l’inauguration le 30 janvier 1937 du troisième téléphérique de France après Megève et Chamonix.

Mais c’est avec le Plan Neige de 1964 que la montagne française s’oriente massivement vers le tout-ski. Ses effets sont rapidement sensibles : de cinquante stations en 1960, on passera à deux cents en 1975. Pour ces destinations, les plans des pistes deviennent alors des icônes touristiques.

Comme il était alors la règle implicite pour les stations de dimension internationale, Val d’Isère (Savoie) sollicite dans les années 1950 l’Autrichien Heinrich Berannn qui a déjà œuvré du côté des plus grandes destinations de ski comme Gstaad (Suisse), Cortina d’Ampezzo (Italie) ou Sankt Anton Am Arlberg (Autriche). Ceci dénote une sorte de mimétisme alpin pour ces grandes contrées des sports d’hiver.

D’un rebord de falaise, le skieur plonge littéralement sur le centre bourg de Val d’Isère (Savoie), encore clairsemé, en suivant des pistes rouges imaginaires.
Numérisation : Maxime Petre, Berann, années 1950-1960, Fourni par l’auteur

Formé aux Beaux-Arts à Lyon, Pierre Novat répond à l’appel de Val d’Isère en 1962 et va dessiner, à sa manière, une série de plans qui fera sa célébrité. Une exposition et un livre lui ont récemment été consacrés.

Pierre Novat, photographié par son fils Arthur Novat.
Arthur Novat, CC BY

Les pinceaux de Pierre Novat entrent en action en 1962. Le plan de Heinrich Berann n’est plus à jour : Pierre Novat, Avalin (nom donné aux natifs de Val d’Isère) d’adoption, se charge du nouveau dessin.

C’est le début d’un long parcours professionnel fait de commandes à travers les Alpes françaises. Il va rapidement imposer son style, dont les pistes de Val d’Isère ont été le déclencheur artistique. Un projet de retravail graphique des cartes des pistes, dénommé micmap, vise aujourd’hui à conserver et prolonger l’héritage de Novat.

La vision de Val d’Isère que développe Pierre Novat diffère de celle de son prédécesseur Heinrich Berann.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, années 1960, Fourni par l’auteur



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Petits arrangements avec la géographie… et la météo

Mais comment représenter en deux dimensions des pentes aux expositions variées, des sommets emblématiques mais dont la visibilité et la proximité sont diverses ? La filouterie est de mise : chaque plan est, en réalité, une projection arrangée.

Pierre Novat le disait lui-même dans une interview en 1992 :

« Le crayonné a pour but de se mettre d’accord avec les gens de la station, voir si ça correspond à l’image qu’ils veulent donner de leur station et aux angles de prises de vues, aux ombres portées. Le plus, enfin le principe le plus important, ce qui m’a permis de me rendre utile aux stations, c’est que l’on triche, on triche pas mal. »

Autrement dit, les courbes sont adoucies et les reliefs moins acérés. Tout l’enjeu est d’inviter à la glisse, tout schuss. Ces paysages dessinés sont devenus les images d’Épinal pour représenter les stations de sports d’hiver.

Les plans déforment ainsi la topographie pour tout montrer de la station et de ses points forts, tout en présentant ses pentes comme accessibles. Mais ils enjolivent également la météo. Ils véhiculent une image normalisée d’un temps froid et ensoleillé (ce qu’on voit sur le plan), effaçant les conditions permettant les chutes de neige qui précèdent (et qui ne sont jamais représentées).

Sur les plans, la neige est omniprésente : très blanche ou légèrement bleutée, elle recouvre uniformément les reliefs, parfois jusqu’aux rives du lac Léman, à 500 m d’altitude, jusqu’aux cimes des Dents du Midi à plus de 3000 m – et au Mont-Blanc, évidemment.

Sur le plan ci-dessus du Suisse Winfried Kettler, réalisé pour le compte du domaine international des Portes du soleil (Suisse et France) dans les années 1980, la neige est partout présente, des rives du Léman au sommet du mont Blanc. Vingt ans après, l’objectif reste, ni plus ni moins, d’afficher encore de la neige à toutes les altitudes, comme le montre la carte contemporaine du domaine skiable en 2024.

Une vitrine de plus en plus éloignée du réel

Une telle blancheur continue n’a rien de réaliste : elle suppose la même quantité de neige à toute altitude, sur tous les versants, quelle que soit leur orientation. En réalité, la qualité et l’épaisseur du manteau neigeux varient selon la pente, l’exposition, le vent. Il est bien rare de trouver de la neige au sol à Évian même, comme le représente pourtant l’une des cartes ci-dessus, par exemple !

Sur cette carte des pistes, réalisée par Pierre Novat pour la promotion touristique du Queyras (Hautes-Alpes), le Viso, pourtant italien, s’érige au centre avec un aplomb souverain, focalisant l’attention. Comme toujours, la neige est tombée sur ce territoire de 626 km² de manière complètement uniforme.
Numérisation : Maxime Petre, Novat 1981, Fourni par l’auteur

Quant au ciel, il est quasi systématiquement bleu, effaçant les nuages pourtant nécessaires aux chutes de neige. Ce choix n’est pas anodin : il permet à la neige d’étinceler et de révéler un panorama que la météo réelle masquerait. Le plan traduit des choix météorologiques forts réalisés à dessein.

Comment expliquer que l’image des pistes soit un tel miroir déformant ? C’est parce que le plan est aussi un produit d’appel, un objet marketing pour les touristes. Or la neige est l’élément phare pour attirer les skieurs. Et le ciel bleu, promesse de journées radieuses, est un atout supplémentaire qui permet de repartir bronzé. Pierre Novat assumait pleinement cette mise en scène météorologique, à même de séduire à la fois les élus locaux, les gestionnaires de stations et les skieurs.




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Une forme de solastagie

Aujourd’hui, le plan s’éloigne de plus en plus du réel. Avec le réchauffement climatique, l’enneigement varie fortement selon les massifs, l’altitude ou l’exposition. Pourtant, les plans continuent d’afficher la même blancheur uniforme. Les plans des pistes ont beau afficher encore de la neige, les stations ferment peu à peu faute d’enneigement.

Plan des pistes de la station de Céüze (Hautes-Alpes) au début des années 2000.
Numérisation : Maxime Petre, auteur inconnu, années 2000, Fourni par l’auteur

Après huit années d’inactivité, la station de ski de Céüze, dans les Hautes-Alpes, est en cours de démantèlement à l’automne 2025. Le plan des pistes prend alors le statut de relique, souvenir de jours heureux sur cette montagne emblématique du Gapençais.

Ces cartes traduisent-elles une forme de déni climatique ? Il s’agit plutôt d’un rêve, d’une utopie : l’idée que le ski reste possible, toujours, partout, et durant la « saison » de ski. Ces images révèlent une mémoire d’hivers idéalisés et engendrent une forme de solastalgie – ce sentiment de perte face à un paysage qui nous est proche et qui s’efface peu à peu

Anne Dalmasso, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Grenoble Alpes écrivait, à propos des plans de Novat :

« Comme toutes les images touristiques, elles ont une fonction performative : elles reconfigurent tant les attentes que les souvenirs. »




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Neige de culture : des artifices peu visibles

Pourtant, la transition verte des domaines skiables passe par un autre rapport aux sports d’hiver et donc à la neige, avec de nombreux enjeux spécifiques aux territoires de montagne.

Sur ce plan de Villard-de-Lans (Isère) dans années 1980, les pistes bénéficiant de neige artificielle sont signalées par un pictogramme.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, Fourni par l’auteur

L’enneigement artificiel, déployé à partir des années 1970, vise à garantir la glisse sur le plan technique face aux aléas climatiques.

Le manque de neige dès la fin des années 1980, avec l’« hiver sans neige » 1988-1989, a amené les stations à rendre visibles les canons à neige pour informer leurs visiteurs d’une « garantie neige ».

L’enjeu du retour à la station ski aux pieds justifiait – et justifie encore – des investissements massifs, parfois déraisonnables compte tenu des altitudes.

Sur ce plan de Villard-de-Lans (Isère) dans années 1990, les pistes bénéficiant de neige artificielle sont signalées par la couleur jaune et un pictogramme.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, Fourni par l’auteur

Résultat : les pistes pourvues de canons à neige se matérialisent sur les cartes des pistes. De l’icône du flocon de neige aux pistes jaunies, les plans insistent alors sur les potentialités de la neige artificielle. Ces représentations disparaîtront largement plus tard.

Car, dans les années 2020, les contestations se font plus vives. Certaines stations choisissent de ne plus recourir à la neige artificielle, d’autres de la masquer sur leurs plans. Et bien malin celui qui pourrait ainsi déceler dans ce type de plan un lac dédié à la neige de culture : la transparence de ces aménagements s’efface au profit de l’image idéale et policée.

Ces plans peuvent-ils, doivent-ils évoluer, et si oui comment ? Faut-il produire des images plus « authentiques » reflétant le manque de neige ? Mais des images reflétant des pistes brunies par la terre à l’arrivée en station, des chalets enveloppés dans le brouillard et une tempête de neige en altitude seraient-elles aussi attractives au plan touristique ?

Plan des pistes de Cortina d’Ampezzo (Italie).
Numérisation : Maxime Petre, Berann 2025, Fourni par l’auteur

Heinrich Berann a longtemps été le panoramiste des olympiades. Malgré son décès en 1999, Cortina, ville hôte des Jeux olympiques d’hiver de 2026, qui vont débuter en février, lui est restée fidèle. Il y a fort à parier que les plans des Jeux olympiques d’hiver 2030, prévus dans les Alpes françaises, ne s’éloigneront guère de ce modèle immuable et vendeur.




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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les plans des pistes de ski, ou l’art de promettre de la neige toujours fraîche et un ciel toujours bleu – https://theconversation.com/les-plans-des-pistes-de-ski-ou-lart-de-promettre-de-la-neige-toujours-fraiche-et-un-ciel-toujours-bleu-271678

Changement climatique : les stations de ski doivent-elles encore investir dans la production de neige pour s’adapter ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jonathan Cognard, Docteur en économie écologique, Inrae

Face au recul de l’enneigement naturel, la neige de culture est l’outil privilégié par les stations de ski pour sécuriser leurs activités. Mais notre analyse de 56 exploitations de remontées mécaniques alpines sur quinze ans montre que ces investissements n’ont pas eu les effets escomptés. Le bien-fondé économique du soutien public à ces investissements mérite d’être interrogé.


La production de neige, également appelée neige de culture ou neige artificielle, s’est fortement développée ces dernières décennies dans les stations de sports d’hiver. Elle est désormais une pratique courante de gestion de la neige, qui a par le passé facilité l’exploitation des remontées mécaniques face à la variabilité de l’enneigement naturel.

Mais est-il pertinent, d’un point de vue économique, de poursuivre les investissements dans la production de neige pour adapter l’économie des stations de sports d’hiver à la raréfaction de l’enneigement naturel ?

Pour répondre à cette question, nous avons analysé la performance économique de 56 exploitations de remontées mécaniques dans les Alpes françaises entre 2004 et 2019. Nos résultats interrogent la poursuite des investissements dans la production de neige pour adapter l’économie des stations de sports d’hiver au changement climatique.




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La production de neige désormais au cœur du modèle du ski

De fait, l’enneigement naturel varie fortement d’une saison à l’autre. Depuis leur création, les domaines skiables sont confrontés à des hivers d’enneigement variables, les plus difficiles étant qualifiés d’« hiver sans neige ». En raison du changement climatique, la fréquence des hivers bien enneigés diminue et celle des hivers mal enneigés augmente.

Les stations situées à moins de 2000 m d’altitude sont déjà affectées. Dans un scénario avec un réchauffement atteignant +4 °C, il est estimé que 98 % des stations européennes seront exposées à un risque très élevé de déficit d’enneigement naturel. Cette menace sur l’enneigement affecte l’économie des exploitants de domaines skiables, ainsi que plus largement l’avenir de l’économie des territoires qui en dépendent.

La production de neige s’est généralisée dans les domaines skiables à partir des années 1990 afin d’accompagner l’enneigement naturel, et a effectivement permis d’atténuer l’impact des hivers mal enneigés. Plus récemment, son recours s’est fortement intensifié afin de continuer à sécuriser l’enneigement – et de préserver la rentabilité de l’exploitation des remontées mécaniques – face à la raréfaction de l’enneigement naturel dans le contexte du changement climatique. Cela implique d’importants investissements, en partie financés avec de l’argent public.

En France, la proportion de pistes de ski équipées pour la production de neige est passée d’environ 14 % en 2004 à 39 % en 2018. Cette dynamique illustre le changement de rôle donné à la production de neige : d’un accompagnement de l’enneigement naturel, elle est devenue la principale stratégie d’adaptation du tourisme hivernal au changement climatique.




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Poursuivre ces investissements permet-il aux remontées mécaniques de rester rentables ?

Est-il pertinent, pour l’adaptation de l’économie des stations de sports d’hiver, de poursuivre ces investissements ? Pour le savoir, notre étude de 2024 s’est intéressée aux effets des investissements réalisés dans les équipements de production de neige sur deux indicateurs financiers clés des exploitants de remontées mécaniques : le CA (chiffre d’affaires) et l’EBE (excédent brut d’exploitation).

L’EBE donne un aperçu de la rentabilité économique qu’a une entreprise de par son activité. L’analyse a porté sur un panel de 56 stations situées dans les Alpes françaises, couvrant 15 saisons consécutives de 2004/05 à 2018/19. Ces stations, de taille moyenne à très grande, sont gérées par des exploitants de droit privé, dans le cadre d’une délégation de service public.

Localisation des stations étudiées.
Fourni par l’auteur

Pour mesurer l’effet des investissements dans la production de neige, nous avons utilisé des méthodes économétriques permettant d’analyser leur effet spécifique en isolant l’effet des investissements dans la production de neige des autres facteurs influençant l’économie des stations, par exemple l’altitude de la station, sa taille ou encore sa proximité vis-à-vis des agglomérations urbaines. Cela nous a permis d’établir des liens de causalité, plutôt que de simples corrélations.

Qu’en est-il ? Nos résultats montrent que les investissements réalisés durant la période d’observation n’ont pas eu d’effets significatifs sur les CA ou EBE des entreprises gestionnaires de domaines skiables. Cette absence de relation a été observée en particulier lors des saisons les moins bien enneigées, soit les 20 % des saisons avec le plus faible enneigement naturel.

Le meilleur atout des stations ? L’altitude

À l’inverse, au cours des saisons les plus déficitaires en neige naturelle de la période étudiée, les stations situées en altitude ont bénéficié d’un avantage comparatif, ce qui contraste avec les plus importants investissements réalisés dans la production de neige qui ne se sont pas traduits par une amélioration significative de leur performance économique.

Ces résultats peuvent sembler surprenants, compte tenu de la confiance accordée à ces investissements. Ils corroborent pourtant l’état des connaissances scientifiques sur le sujet.

En effet, dès 2003, une étude canadienne suggérait que la poursuite des investissements dans la production de neige pourrait devenir non-rentable au-delà d’un certain seuil où le surcoût dépasse les gains économiques. Des travaux réalisés en 2008, 2013 et 2016 ont démontré, en France comme en Suisse, que l’intérêt économique de ces investissements était positif mais diminuait progressivement. Plus récemment, une étude menée en Espagne en 2020 a démontré, tout comme notre étude, que les derniers investissements réalisés n’ont pas eu d’effets significatifs sur la profitabilité des exploitants de remontées mécaniques.

Ces conclusions n’invitent pas nécessairement à cesser de produire de la neige dans les stations de sports d’hiver.

Elles interrogent toutefois la pertinence de poursuivre les investissements dans ces équipements, dont l’efficacité comme stratégie de long terme pour maintenir la rentabilité des stations de ski apparaît insuffisante face aux évolutions climatiques.




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The Conversation

La thèse de Jonathan Cognard a reçu des financements de l’Agence de l’eau RMC et du LabEx ITTEM.

Lucas Berard-Chenu a reçu des financements de diverses organisations publiques dans le cadre de ses projets de recherche

ref. Changement climatique : les stations de ski doivent-elles encore investir dans la production de neige pour s’adapter ? – https://theconversation.com/changement-climatique-les-stations-de-ski-doivent-elles-encore-investir-dans-la-production-de-neige-pour-sadapter-271798

Pas de chauffage central mais des lits chauffés… Ce que la ville la plus froide du monde nous enseigne

Source: The Conversation – France (in French) – By Yangang Xing, Associate Professor, School of Architecture Design and the Built Environment, Nottingham Trent University

Et si le confort thermique ne se résumait pas à chauffer plus, mais à chauffer mieux ? Des lits chauffants chinois aux kotatsu japonais, l’Asie a longtemps privilégié des solutions ciblées, sobres et durables face au froid.


Les matins d’hiver à Harbin, où l’air extérieur pouvait vous geler les cils, je me réveillais sur un lit de terre chaude. Harbin, où j’ai grandi, se situe dans le nord-est de la Chine. Les températures hivernales y descendent régulièrement jusqu’à −30 °C et, en janvier, même les journées les plus douces dépassent rarement −10 °C. Avec environ 6 millions d’habitants aujourd’hui, Harbin est de loin la plus grande ville du monde à connaître un froid aussi constant.

Rester au chaud sous de telles températures m’a occupé l’esprit toute ma vie. Bien avant la climatisation électrique et le chauffage urbain, les habitants de la région survivaient à des hivers rigoureux en utilisant des méthodes entièrement différentes des radiateurs et des chaudières à gaz qui dominent de nos jours les foyers européens.

Aujourd’hui, en tant que chercheur en architecture dans une université britannique, je suis frappé par tout ce que nous pourrions apprendre de ces systèmes traditionnels. Les factures d’énergie restent trop élevées et des millions de personnes peinent à chauffer leur logement, tandis que le changement climatique devrait rendre les hivers plus instables. Nous avons besoin de moyens efficaces et peu énergivores pour rester au chaud, sans dépendre du chauffage de l’ensemble d’un logement à l’aide de combustibles fossiles.

Certaines des réponses se trouvent peut-être dans les méthodes avec lesquelles j’ai grandi.

Un lit chaud fait de terre

Mes premiers souvenirs de l’hiver sont liés au fait de me réveiller sur un « kang » – une plateforme-lit chauffée faite de briques de terre, utilisée dans le nord de la Chine depuis au moins 2 000 ans. Le kang est moins un meuble qu’un élément du bâtiment lui-même : une dalle épaisse et surélevée, reliée au poêle familial situé dans la cuisine. Lorsque le poêle est allumé pour cuisiner, l’air chaud circule dans des conduits aménagés sous le kang, réchauffant l’ensemble de sa masse.

Un kang traditionnel chinois, combinant lit et poêle.
Google Gemini, CC BY-SA

Pour un enfant, le kang avait quelque chose de magique : une surface chaude et rayonnante qui restait tiède toute la nuit. Mais à l’âge adulte – et aujourd’hui en tant que chercheur – je peux mesurer à quel point il s’agit d’une pièce d’ingénierie remarquablement efficace.

Contrairement au chauffage central, qui fonctionne en réchauffant l’air de chaque pièce, seul le kang (c’est-à-dire la surface du lit) est chauffé. La pièce elle-même peut être froide, mais les personnes se réchauffent en s’allongeant ou en s’asseyant sur la plateforme, sous d’épaisses couvertures. Une fois chauffée, sa masse de plusieurs centaines de kilogrammes de terre compactée restitue lentement la chaleur pendant de longues heures. Il n’y avait pas de radiateurs, pas besoin de pompes, et nous ne chauffions pas inutilement des pièces inoccupées. Comme une grande partie de la chaleur initiale était produite par des feux nécessaires de toute façon pour cuisiner, nous économisions du combustible.

L’entretien du kang était une affaire familiale. Mon père – professeur de littérature chinoise au collège, pas vraiment un ingénieur – est devenu un expert du kang. Empiler avec soin des couches de charbon autour du foyer afin de maintenir le feu toute la nuit relevait du travail de ma mère. Avec le recul, je mesure l’ampleur des compétences et du travail que cela exigeait, ainsi que la confiance que les familles accordaient à un système nécessitant une bonne ventilation pour éviter les risques d’intoxication au monoxyde de carbone.

Mais malgré tous ses inconvénients, le kang offrait quelque chose que les systèmes de chauffage modernes peinent encore à fournir : une chaleur durable avec très peu de combustible.

Des approches similaires en Asie de l’Est

Dans toute l’Asie de l’Est, les manières de se réchauffer par temps froid ont évolué autour de principes similaires : maintenir la chaleur près du corps et ne chauffer que les espaces qui comptent vraiment.

En Corée, l’ancien système ondol fait également circuler de l’air chaud sous des sols épais, transformant toute la surface du sol en plancher chauffant. Le Japon a développé le kotatsu, une table basse recouverte d’une lourde couverture, avec un petit dispositif chauffant placé en dessous pour garder les jambes au chaud. Ils peuvent être un peu coûteux, mais comptent parmi les objets les plus populaires dans les foyers japonais.

Les vêtements étaient eux aussi très importants. Chaque hiver, ma mère me confectionnait un tout nouveau manteau épais et matelassé, qu’elle garnissait de coton fraîchement cardé. C’est l’un de mes souvenirs les plus tendres.

L’Europe avait des idées similaires – puis les a oubliées

Des approches comparables se sont jadis développées en Europe. Les Romains de l’Antiquité, par exemple, chauffaient les bâtiments grâce à des hypocaustes, qui faisaient circuler l’air chaud sous les sols. Au Moyen Âge, les foyers suspendaient de lourdes tapisseries aux murs pour réduire les courants d’air, et de nombreuses cultures utilisaient des coussins moelleux, des tapis chauffés ou des espaces de couchage clos afin de conserver la chaleur.

La généralisation du chauffage central moderne au XXe siècle a remplacé ces pratiques par un modèle plus énergivore : chauffer des bâtiments entiers à une température uniforme, même lorsqu’une seule personne est présente au domicile. Tant que l’énergie était bon marché, ce modèle fonctionnait, malgré le fait que la plupart des logements européens (notamment en France, NDT) soient mal isolés au regard des standards internationaux.

Mais aujourd’hui, alors que l’énergie est redevenue chère, des dizaines de millions d’Européens ne parviennent pas à chauffer correctement leur logement. De nouvelles technologies comme les pompes à chaleur et les énergies renouvelables aideront – mais elles fonctionnent d’autant mieux que les bâtiments qu’elles chauffent sont déjà performants, ce qui permet de fixer des consignes de chauffage plus basses et des consignes de refroidissement plus élevées.

Les approches traditionnelles du chauffage domestique ont donc encore beaucoup à nous apprendre. Le kang et les systèmes similaires démontrent que le confort ne vient pas toujours d’une consommation accrue d’énergie, mais d’une conception plus intelligente de la chaleur.

The Conversation

Yangang Xing ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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