Les frontières des États-Unis vont rester ouvertes pour les immigrés hautement qualifiés en sciences et en technologies

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Redor, professeur émérite université Gustave Eiffel, chercheur affilié au Centre d’Etudes de l’emploi, CNAM, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

L’administration Trump 2 a fait de la lutte contre l’immigration une priorité de politique interne. Au-delà des images chocs d’arrestations, la réalité est plus complexe, notamment pour les immigrés ayant des compétences scientifiques très pointues. La suprématie scientifique et technologique des États-Unis continue et continuera de dépendre de leur capacité à attirer les cerveaux du monde entier.


Le président Trump expulse en masse les immigrés sans papiers, tente de remettre en cause le droit du sol pour les enfants nés aux États-Unis de parents qui n’y résident pas officiellement. Il s’en prend aussi aux étudiants étrangers des universités les plus prestigieuses. C’est un moyen que le président utilise pour les forcer à accepter les ingérences de son administration dans la sphère universitaire et de la recherche scientifique. Cette administration tente ainsi d’obtenir le licenciement ou l’arrêt du recrutement de certains scientifiques de haut niveau états-uniens et surtout étrangers.

Largement médiatisées, ces attaques ne doivent pas faire oublier qu’une part importante des immigrés présents aujourd’hui aux États-Unis est hautement diplômée, selon l’enquête American Community Survey (disponible sur le USA IPUMS dont sont extraites la plupart des données du présent article. Le président Trump va-t-il aussi leur fermer les frontières des États-Unis ? Ou, au contraire, va-t-il se borner à effectuer une sélection, entre ceux et celles qui, jugés indispensables au bon fonctionnement de l’économie, bénéficieront de toutes les protections et de tous les avantages matériels, tandis que les autres seront de plus en plus rejetés ?




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Le grand tournant des années 1960

L’histoire du brain drain (l’attraction des cerveaux), notamment européens, vers les États-Unis est ancienne. Le grand tournant de la politique migratoire eut lieu en 1965. Le président démocrate Lyndon Johnson voulait que les États-Unis redeviennent une « terre d’accueil ». Pour cela, une nouvelle législation fut adoptée pour favoriser l’immigration familiale et, surtout, celle des personnes ayant des qualifications ou des compétences exceptionnelles. On leur offrait la possibilité d’obtenir un droit de séjour permanent, encore dénommé Green Card (carte verte).

Par ailleurs, les personnes ayant au minimum un diplôme de niveau bachelor (license) – dans la pratique un master était requis –, pouvaient obtenir un visa de travail temporaire de trois à six ans, suivi, le cas échéant, par la carte verte.

Depuis lors, cette législation a connu de nombreuses adaptations, mais n’a pas fondamentalement changé. Ses effets, jusqu’en 2024, ont été progressifs et massifs. Précisons que l’enquête American Community Survey considère comme immigrée toute personne née à l’étranger. En 1980, ces immigrés d’âge pleinement actif (de 25 ans à 64 ans) représentaient 7,2 % de la population résidant aux États-Unis. En 2020, ils constituaient 19 % de cette population. Une partie de celle-ci, surtout d’origine latino-américaine, avait un très faible niveau de diplôme. En effet, 84 % de ces derniers avaient un niveau d’éducation inférieur ou égal au diplôme de fin d’études secondaires.

Des immigrants diplômés

Cependant, beaucoup d’immigrants, admis dans les années 1980 et 1990, étaient de plus en plus diplômés. Depuis, leur montée en qualification a été régulière. En 2020, parmi l’ensemble de la population immigrée, on trouvait davantage de titulaires d’un diplôme de 3e cycle (master ou doctorat), qu’au sein de la population d’origine états-unienne. Si bien que les immigrés représentaient un tiers des personnes résidant aux États-Unis qui étaient titulaires d’un doctorat.

Ce constat mérite d’être relativisé. Si les diplômés dans les disciplines scientifiques et technologiques et du management représentaient la grande majorité des immigrés admis à résider et travailler aux États-Unis, les diplômés de sciences sociales, de disciplines littéraires et artistiques, étaient beaucoup moins nombreux à obtenir cette admission.

Européens, Chinois et Indiens

Trois groupes d’immigrants se distinguaient par leur niveau d’éducation particulièrement élevé. Tout d’abord, par ordre croissant, on dénombrait 1,5 million d’Européens des 27 pays de l’Union européenne, appartenant à cette classe d’âge pleinement active ; 30 % d’entre eux étaient titulaires d’un diplôme de 3e cycle. La palme revenait aux Français au nombre de 120 000 ; 52 % d’entre eux possédaient un diplôme de 3e cycle.

Ensuite, un deuxième groupe de personnes hautement diplômées était constitué par les Chinois, au nombre de 1,9 million pour cette classe d’âge ; 37 % d’entre eux avaient un diplôme de 3e cycle. Enfin, le groupe des immigrés indiens était le plus nombreux avec 2,8 millions de personnes, dont 43 % possédaient un tel diplôme.




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En témoignent quelques figures bien connues comme, par exemple, les Français Yann Le Cun ou Jérôme Pesenti qui ont exercé de hautes fonctions chez Meta, tandis que Joëlle Barral était directrice de la recherche fondamentale en intelligence artificielle (IA) chez Google Deep Mind. Quant à Fidji Simo, elle est devenue, en 2024, directrice générale des application d’Open AI. Sundar Pichaï chez Google ou Shantanu Narayen chez Adobe System illustrent, quant à eux, la présence des Indiens.

Les données de l’administration états-unienne de l’immigration montrent que ce sont les entreprises de la tech qui obtiennent le plus grand nombre de visas pour employer des immigrés les plus qualifiés. Les « seven magnificients » : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, Nvidia et Tesla arrivent en tête. Chacune d’elles obtient chaque année plusieurs milliers de visas pour embaucher des étrangers hautement diplômés.

Des immigrés aux postes les plus élevés

D’une manière générale, les immigrés sont nombreux dans les échelons supérieurs de ces organisations. Ceci est attesté par leur position dans la hiérarchie des salaires. Par exemple, dans le secteur de la construction électronique (incluant Apple), les 5 % de salariés les mieux payés perçoivent un salaire annuel égal ou supérieur à 220 000 dollars. Parmi ceux-ci, on compte 38 % d’immigrés. De même, dans le secteur de la communication et des réseaux sociaux (incluant Facebook), 5 % des salariés perçoivent une rémunération annuelle égale ou supérieure à 310 000 dollars. On dénombre 33 % d’immigrés parmi eux. Dans l’enseignement supérieur, on trouve 26 % d’immigrés dans la classe des 5 % de salariés les mieux payés.

France 24 – 2025.

La longue histoire du brain drain vers les États-Unis est loin d’être terminée, malgré de possibles soubresauts, comme l’ont montré, en décembre dernier, les dissensions au sein du camp MAGA.

Le Made in USA et son économie ne peuvent pas se passer de l’emploi des étrangers. Quelles que soient les évolutions politiques dans les années à venir, les gouvernants continueront à donner la priorité absolue à la suprématie de leur pays dans ces domaines. La politique migratoire de Trump et de ses successeurs laissera les frontières largement ouvertes aux scientifiques et managers étrangers, comme au cours de ces soixante dernières années.

Des attaques ciblées de D. Trump

Les attaques de Donald Trump contre la science ne doivent pas tromper. Son combat concerne les disciplines et les scientifiques dont les travaux et les démonstrations s’opposent à son idéologie, qu’il s’agisse de la climatologie, d’une partie des sciences médicales et de la quasi-totalité des sciences sociales (études sur le genre, les inégalités, les discriminations de toutes origines).

Sa politique relève d’une conception instrumentale de la science et des scientifiques, rejetant ceux qui ne servent pas ses intérêts économiques et ses options idéologiques. S’ils sont étrangers, ils risquent l’expulsion. Les autres, indispensables aux entreprises de la tech, sont les bienvenus aux États-Unis et le resteront, car il existe désormais une concurrence intense sur ces marchés mondialisés de l’emploi des « talents », selon l’expression popularisée par les publications de l’OCDE. Cette compétition va se poursuivre et s’exacerber.

Cette situation devrait davantage préoccuper les gouvernements européens et français. L’exode des cerveaux de l’UE risque de se prolonger, voire de s’accroître. Les données de l’OCDE font ressortir l’insuffisance des investissements en recherche et développement (R&D) de la France au même niveau que la moyenne de l’UE (2,15 % du PIB), et très en deçà des États-Unis (3,45 %). Cette faiblesse des investissements concerne aussi bien la recherche publique que privée. Sur la période 2013-2024, les entreprises états-uniennes ont investi dans l’IA 470 milliards de dollars, les entreprises allemandes 13 milliards et les entreprises françaises 11 milliards. C’est dire, sur ce domaine d’avenir, combien le pouvoir d’attraction de l’économie des États-Unis est déterminant.

The Conversation

Dominique Redor est membre des Economistes Atterrés

ref. Les frontières des États-Unis vont rester ouvertes pour les immigrés hautement qualifiés en sciences et en technologies – https://theconversation.com/les-frontieres-des-etats-unis-vont-rester-ouvertes-pour-les-immigres-hautement-qualifies-en-sciences-et-en-technologies-263378

Kabylie-État algérien : une confrontation politique persistante (2/2)

Source: The Conversation – France in French (3) – By Salem Chaker, Professeur émérite à l’Université d’Aix-Marseille, Aix-Marseille Université (AMU)

Deuxième partie d’un texte rassemblant une série de constats et de réflexions nourris par plus d’un demi-siècle d’observation et d’engagement – une observation que l’on pourrait qualifier de participante – au sein de la principale région berbérophone d’Algérie : la Kabylie.


Dans un précédent article, nous avons vu qu’une palette assez complète de moyens répressifs, politiques et juridiques a été utilisée par l’État algérien pour contrôler une région qui s’est régulièrement opposée à lui, opposition qui n’a d’ailleurs pas eu que des formes paroxystiques.

Il suffit de se pencher sur la sociologie électorale de la Kabylie depuis 1963 pour constater, sur la base même de chiffres officiels – dont la fiabilité est pourtant très douteuse –, qu’il existe dans cette région une défiance tenace vis-à-vis du pouvoir politique. Lors de toutes les consultations électorales, de niveau local ou national, on a pu constater en Kabylie des taux d’abstention très élevés avoisinant souvent les 80 % et un rejet quasi systématique des candidats officiels.

À l’élection présidentielle de 2019, la participation était quasi nulle en Kabylie (0,001 % à Tizi-Ouzou et 0,29 % à Béjaia, par exemple). Dans le reste du pays, la participation, sans être massive, a été significative (39,88 %). En 2024, selon les chiffres officiels, évidemment sujets à caution, le taux de participation en Kabylie (Tizi-Ouzou et Béjaia) a été inférieur à 19 %, bien en-deçà de la moitié de la moyenne de la participation au niveau national (46,10 %).

Certes, les diverses confrontations entre la Kabylie et le pouvoir central ont favorisé certaines avancées et fait évoluer la position de l’État. En particulier, le tabou pesant sur la langue et la culture berbères a été levé, avec leur reconnaissance comme « langue nationale » en 2002, l’arabe restant langue officielle, et la promotion du berbère au rang de seconde « langue officielle » en 2016.

C’est d’ailleurs la pratique permanente du pouvoir face à toutes formes de contestation : quand on ne peut pas la réprimer directement et immédiatement, on la neutralise par des concessions tactiques. C’est ce qu’a illustré le grand mouvement de contestation national de 2019-2020 (Hirak) qui a certes obtenu la mise à l’écart définitive de Bouteflika, mais qui a vu en même temps se renforcer les actions de répression de toute nature contre les « meneurs » et contre la presse.

Dans tous les cas, et quelle que soit la forme de l’opposition, on a le sentiment que celle-ci bute sur le socle inébranlable d’un pouvoir autoritaire. Toujours et partout, les méthodes du pouvoir et de ses exécutants ont été les mêmes : infiltration, division, répression et récupération.

Même les mouvements de protestation les plus massifs (Kabylie 2001-2002, aussi appelé printemps noir, où la protestation populaire sévèrement réprimée s’est soldée par près de 130 morts et des milliers de blessés ; Hirak 2019-2020) n’ont pas réussi à remettre en cause le socle du système et à imposer une évolution démocratique, même très progressive.

En fait, en dehors de ces appareils répressifs redoutables et remarquablement efficaces, le régime algérien depuis 1962 dispose d’atouts extrêmement puissants :

  • Bien sûr, en premier lieu, la rente des hydrocarbures qui lui permet souvent de calmer les ardeurs contestataires et surtout d’intégrer une grande partie des élites culturelles et politiques ;

  • En second lieu, la rente idéologique constituée à la fois de ce qui a été appelé « la rente mémorielle » fondée sur la guerre de libération, mais aussi sur ce que le régime lui-même appelle « les constantes de la nation », c’est-à-dire l’unité et l’indivisibilité de la nation, l’identité arabe et l’islam. Ces « opiums », systématiquement diffusés par l’École, les médias officiels et les mosquées, permettant d’anesthésier la société et, en cas de contestation, de légitimer la répression sont donc nombreux et durables.

La Kabylie ou « l’adversaire de l’intérieur »

Le régime algérien, comme tous les régimes autoritaires, a structurellement besoin d’ennemis, extérieurs et/ou intérieurs, pour se maintenir et légitimer son autoritarisme et ses pratiques répressives. Depuis la tentative d’invasion marocaine de 1963, qui marqua le premier conflit frontalier connu sous le nom de « Guerre des Sables », puis surtout depuis la crise du Sahara occidental à partir de 1974, l’ennemi extérieur désigné reste le voisin et « frère » marocain, ainsi que ses alliés.

Sur le temps long, l’ennemi extérieur sert surtout de prétexte pour renforcer le sentiment national face à une menace perçue. Dans la réalité, cette rhétorique n’a guère de traduction concrète : il est difficile d’imaginer les généraux algériens s’engager dans une guerre contre le Maroc, tant un tel pari militaire et politique serait incertain et pourrait compromettre la survie même du régime.

En revanche, la Kabylie reste perçue par le pouvoir central comme un adversaire intérieur, et ce depuis 1963 et l’insurrection armée de Hocine Aït Ahmed. Elle est une proie facile que l’on peut aisément désigner à la vindicte populaire, en tant qu’ennemi de la nation et de son unité. C’est pour cela que ce ressort est systématiquement utilisé depuis 1963.

On se reportera aux discours des présidents de la République algériens (Ben Bella, Boumédienne, Chadli et à ceux des gouvernements successifs à l’occasion des crises « kabyles » en 1963, en 1980, en 2001-2002 et en 2021-2022, cette dernière ciblant spécifiquement le MAK qui n’est donc qu’un cas parmi une longue série rappelée plus haut.

En fait, cette pratique antikabyle a des racines bien plus anciennes, au sein même du mouvement nationaliste algérien radical. On rappellera que le mouvement national algérien né à la fin des années 1920 était très divers, allant de courants partisans de la lutte armée (indépendantistes comme le Parti du Peuple algérien de Messali Hadj) à des mouvements réclamant une autonomie au sein de la France, comme ce fut initialement le cas de Fehrat Abbas.

Mais devant le blocage du système colonial, ce sont les partisans du passage à la lutte armée qui se sont imposés et ont constitué le FLN de 1954.

Cette tension culminera avec l’assassinat, en 1957, d’Abane Ramdane, l’un des leaders du FLN, qui prônait la primauté du politique sur le militaire.

Au départ, il s’agissait moins d’un clivage ethnique que d’une opposition idéologique sur les moyens d’action, certains militants nationalistes kabyles s’opposant à la définition arabo-islamique de la nation et manifestant un tropisme marqué en faveur d’une conception laïque de l’État.

D’où les condamnations et stigmatisations récurrentes de « berbérisme et berbéro-matérialisme ». Cette divergence idéologique évoluera rapidement vers une suspicion antikabyle largement répandue, qui s’est manifestée après l’indépendance par l’élimination ou l’éviction de tous les chefs historiques kabyles du FLN (Krim Belkacem, Hocine Aït Ahmed…).

Un contexte répressif aux racines idéologiques anciennes

Ces invariants (islam, arabité, unité et indivisibilité de la nation) sont pour l’essentiel induits par l’histoire politique contemporaine au cours de laquelle s’est constitué le nationalisme algérien. Cette donnée historique a déterminé des options idéologiques et des pratiques politiques pérennes :

  • La référence quasi obsessionnelle à l’identité arabe et musulmane de la nation ;

  • Un nationalisme exacerbé posant l’existence éternelle de la nation incarnée par l’État ;

  • Une tendance lourde à l’unanimisme et au refus de toute diversité interne, ethnique, religieuse ou linguistique.

Au plan politique, ces fondamentaux se sont traduits par :

  • Un autoritarisme marqué n’hésitant pas à recourir à toutes les formes de répression, y compris sanglantes ;

  • Une justice non indépendante ;

  • Une presse en liberté surveillée, avec des fluctuations selon les périodes ;

  • Une omniprésence, voire une omnipotence, des services de sécurité qui participent directement à l’exercice du pouvoir ;

  • Des partis politiques, depuis qu’ils ont été autorisés (1989), sous contrôle étroit de l’exécutif.

Bien qu’il ait connu des fluctuations, avec des alternances de périodes d’ouverture et de périodes de fermeture, ce contexte d’autoritarisme et de répression est structurel : il est la concrétisation au niveau de la gestion politique des orientations idéologiques fondamentales du mouvement nationaliste.

C’est donc une erreur d’analyse, ou une illusion naïve de croire qu’il y ait eu à l’indépendance un « détournement » d’un mouvement populaire progressiste et démocratique. Un détournement de la « Révolution », comme on dit souvent en Algérie, n’a eu lieu ni en 1962, ni en 1965, ni plus tard. Le régime politique qui s’est mis en place à l’indépendance, avec le tandem Ben Bella – Boumédiène, n’est que la concrétisation directe des orientations fondamentales du mouvement nationaliste.

Rares ont été les analystes qui, comme Mohamed Harbi, sans aucun doute l’historien algérien du nationalisme le mieux informé et le plus lucide, ont perçu que les prémisses du régime politique algérien post-indépendance étaient déjà en germe dans le mouvement nationaliste.

Il ne s’agit donc pas d’une confiscation par une oligarchie, mais bien de la réalisation d’une programmation qui remonte aux origines même du nationalisme.

C’est pour cela que le combat berbère, comme tous les combats démocratiques, est difficile en Algérie. Ces combats sont difficiles, voire désespérés, pour répondre au titre de l’ouvrage de Pierre Vermeren (2004).

Si l’on veut remettre en cause réellement un pouvoir « corrompu et corrupteur », comme le disait la plateforme d’El-Kseur (2001), élaborée à la suite du « printemps noir » de 2001, il faut nécessairement s’attaquer aux bases historiques et idéologiques qui fondent ce régime.

D’autant qu’à ces blocages internes s’ajoute un contexte géopolitique peu favorable à toute évolution démocratique. L’Algérie (de même que le Maroc) apparait de plus en plus comme l’un des gardiens de la frontière sud de l’Europe, avec pour fonction essentielle le contrôle de l’immigration africaine et la lutte contre l’islamisme radical. Autrement dit, le régime en place à Alger mais plus généralement les pouvoirs installés au Maghreb, rendent de grands services à l’Europe.

Dans une telle configuration, il peut compter sinon sur le soutien, du moins sur une bienveillante tolérance des pays occidentaux qui s’accommodent fort bien des violations les plus flagrantes des droits humains chez leurs auxiliaires du Sud.

The Conversation

Salem Chaker ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Kabylie-État algérien : une confrontation politique persistante (2/2) – https://theconversation.com/kabylie-etat-algerien-une-confrontation-politique-persistante-2-2-262528

Israël-Palestine : comment les religions juive et islamique sont mobilisées pour justifier la violence

Source: The Conversation – France in French (3) – By Haoues Seniguer, Maître de conférences HDR en science politique. Spécialiste de l’islamisme et des rapports entre islam et politique, Sciences Po Lyon, laboratoire Triangle, ENS de Lyon

Le conflit israélo-palestinien ne se résume en aucun cas à une guerre de religion. Pour autant, l’aspect religieux, mobilisé par bon nombre des représentants des deux parties et, souvent, par leurs soutiens extérieurs, y joue un rôle certain. Haoues Seniguer, directeur pédagogique du Diplôme d’établissement sur le monde arabe contemporain (DEMAC) de Sciences Po Lyon et chercheur au laboratoire Triangle, UMR 5206, CNRS/ENS Lyon, examine ces questions cruciales dans « Dieu est avec nous : Le 7 octobre et ses conséquences. Comment les religions islamique et juive justifient la violence », qui vient de paraître aux éditions Le Bord de l’Eau. Extraits de l’introduction.


L’enjeu d’une prise de parole sur le 7 octobre

Aborder le 7 octobre et ses répercussions relève d’un exercice périlleux, tant les enjeux sont complexes et les sensibilités à incandescence. Plusieurs raisons, plus ou moins légitimes, expliquent cette difficulté. Tout d’abord, le sujet a déjà fait l’objet de nombreuses analyses et prises de position ; dès lors, quel intérêt y aurait-il à ajouter sa voix à ce flot d’interventions, qu’elles émanent de chercheurs avertis ou de commentateurs plus ou moins éclairés ?

Ensuite, dans un contexte où le conflit israélo-palestinien suscite des débats souvent passionnels, ne risque-t-on pas, en s’y engageant, d’exacerber les tensions sans réellement parvenir à faire entendre une voix qui, à tort ou à raison, se voudrait singulière ? Chercher à analyser et à expliquer cet événement d’ampleur mondiale, dans ses développements successifs, ne revient-il pas à s’exposer au risque d’être accusé, comme l’avait autrefois suggéré le premier ministre Manuel Valls, de tenter de justifier l’injustifiable, en l’occurrence les attaques du 7 octobre et l’émotion qu’elles ont suscitée dans le monde ?

Prendre la parole comporte un risque, mais garder le silence ne revient-il pas à abdiquer sur le plan de la pensée et à renoncer à la mission du sociologue du politique ou de l’intellectuel public ? Ces derniers ont en effet le devoir d’éclairer la société, sans quoi les événements et les tragédies demeurent non seulement incompréhensibles et énigmatiques, mais risquent, par cette absence d’analyse, de se répéter et de perpétuer les incompréhensions.

Une approche non exclusiviste centrée sur le religieux dans le conflit israélo-palestinien

Le cœur de cet ouvrage est de reconsidérer la place du religieux dans l’analyse du conflit israélo-palestinien à travers trois axes principaux qui n’ont pas la prétention d’en embrasser toutes les facettes.

Primo, nous nous interrogerons sur la manière dont le référentiel islamique a été investi et mobilisé discursivement par les principaux instigateurs des attaques du 7 octobre et leurs soutiens. Cela impliquera un retour sur l’idéologie fondatrice du Hamas ainsi que sur les discours des oulémas palestiniens et arabes les plus influents qui ont pour habitude de défendre la cause palestinienne.

Secundo, nous examinerons en parallèle les discours israéliens, juifs ou judéo-israéliens, qui justifient, explicitement ou implicitement, l’intervention militaire post-7 octobre en s’appuyant sur une grammaire religieuse et des références tirées des traditions juives.

Tertio, nous analyserons les réactions discursives d’acteurs individuels et collectifs juifs et musulmans en contexte français, afin de mieux comprendre comment le religieux façonne, éventuellement, la perception et la prise de position face à ce conflit dans le choix des mots.

L’analyse se concentrera toutefois principalement sur la façon dont la religion, loin de se cantonner à des injonctions morales, spirituelles ou pacifistes, est au contraire mobilisée pour légitimer diverses formes d’actions belliqueuses, y compris les plus extrêmes. C’est un angle analytique certes sujet à débat, voire à polémique, néanmoins indispensable pour saisir comment la sacralisation d’un conflit peut favoriser des dynamiques de déshumanisation progressive de l’autre, justifiant ainsi, à des degrés divers, sa mise à l’écart, voire son élimination sans autre forme de procès.

La violence n’a guère besoin du secours de la religion pour se déployer et sévir parmi les hommes, il suffit pour en prendre la mesure de regarder du côté de la philosophie morale et politique de Thomas Hobbes (1588-1679) qui explique « qu’on trouve dans la nature humaine trois causes principales de conflit : premièrement, la compétition ; deuxièmement, la défiance ; troisièmement, la gloire ». Mais la religion, elle, peut en devenir un redoutable carburant et adjuvant.

Clarifier les enjeux : éviter les lectures simplistes du religieux

Toutefois, nous souhaitons dès à présent dissiper certains malentendus sous – jacents : il ne s’agit ni de présenter la religion en général, ni le judaïsme et l’islam en particulier, comme des monothéismes intrinsèquement violents, voués à s’épanouir uniquement dans la violence la plus débridée. Une telle vision serait à la fois réductrice, erronée, injuste et dangereuse.

Par ailleurs, le référentiel religieux et ses ressources ne suffisent pas, à eux seuls, à expliquer le déclenchement et la perpétuation du conflit israélo-palestinien. Les conditions de naissance de l’État d’Israël, les structures sociales et politiques passées et présentes, ainsi que les dynamiques idéologiques dans les deux espaces jouent un rôle tout aussi déterminant dans cette confrontation sanglante vieille à ce jour, en 2025, de 77 ans. Autrement dit, il importe de ne ni minimiser ni absolutiser le rôle de la religion dans ce conflit, tant il est pris dans un enchevêtrement de facteurs historiques, politiques et territoriaux qu’il importe de démêler.

[…]

Cadre théorique et inspirations méthodologiques

Et, précisément, pour parvenir à une lecture plus juste du statut de la religion dans le conflit […], il est essentiel d’adopter un cadre théorique minimal. Certains penseurs ont déjà tracé la voie, et bien que plus nombreux, trois d’entre eux nous ont été particulièrement précieux : le philosophe américain Michael Walzer, le sociologue Mark Juergensmeyer, également américain, et le journaliste franco-israélien Charles Enderlin.

Le premier, dans la préface d’un ouvrage consacré à la politique selon la Bible, entend « examiner les idées sur la politique, les approches du gouvernement et de la loi qui s’expriment dans la Bible hébraïque ». Si la perspective adoptée par le philosophe est intéressante, notre approche s’en distingue et dépasse le seul cadre du judaïsme. En effet, notre démarche consiste à partir des discours des acteurs sociaux contemporains impliqués, à divers titres, dans le conflit avant et après le 7 octobre, qu’ils soient figures politiques ou autorités religieuses.

Nous nous attachons ainsi à analyser la manière dont ils interprètent et mobilisent les textes du corpus juif ou islamique pour légitimer leurs positions et actions. En ce sens, notre approche se situe en quelque sorte à l’opposé de la sienne. Bien que, tout comme lui, nous accordions une importance majeure aux contenus théologiques. Walzer précise d’ailleurs sa position en définissant ce qu’il ne souhaite pas entreprendre dans son étude, tandis que nous faisons précisément le choix d’explorer cette dimension dans le présent travail. Ce contraste nous donne ainsi l’opportunité de clarifier et d’affiner davantage notre propre approche :

« […] Je ne traiterai pas de l’influence des idées bibliques sur la pensée politique occidentale : ni au Moyen Âge, ni au début des Temps modernes (où les textes bibliques étaient très souvent étudiés et cités), ni chez les fondamentalistes religieux de nos jours. »

Nous admettons cependant, à l’instar de Walzer, que la Bible est peut-être avant tout un livre religieux, mais qu’elle reste également un livre politique, dans la mesure où elle fait l’objet, de manière continue, de lectures et d’interprétations politisantes qu’elle ne peut ni empêcher ni interdire.

Mark Juergensmeyer, lui, a consacré un travail « au terrorisme religieux à la fin du XXe siècle, c’est-à-dire aux actes de terreur, perpétrés à l’encontre des civils, que la religion a motivés, justifiés, organisés », en s’efforçant, écrit-il, « de pénétrer l’esprit de ceux qui commanditent ou accomplissent ces actes […] », poursuivant ainsi :

« Il ne s’agit bien évidemment pas pour moi de trouver des circonstances atténuantes à ceux qui sont capables de telles horreurs, mais bien de tenter d’appréhender leur vision des faits, de comprendre comment ils peuvent justifier leurs actes. Mon but étant de comprendre l’environnement culturel à l’origine de ces actes de violence, j’ai étudié les idées qui motivent ceux-ci ainsi que les communautés qui soutiennent les terroristes, plutôt que ces derniers eux-mêmes. »

Ces extraits sont tirés de « Dieu est avec nous : Le 7 octobre et ses conséquences. Comment les religions islamique et juive justifient la violence » d’Haoues Seniguer, qui vient de paraître aux éditions Le Bord de l’Eau.

À l’instar de Juergensmeyer, nous considérons qu’il est essentiel de souligner que les idées, notamment lorsqu’elles sont nourries par la croyance et des convictions religieuses, idéologisées ou non, jouent un rôle déterminant dans l’action, qu’elle soit accomplie ou en devenir. Il serait cependant incomplet d’en rester là. En effet, Pierre Bourdieu (1932-2002) souligne que la réussite d’un acte de langage n’est jamais purement linguistique, mais dépend des conditions sociales qui l’entourent.

En d’autres termes, la parole ne peut être efficace (ou du moins efficiente) que si elle est soutenue par des rapports sociaux, éventuellement des impulsions politiques, qui lui confèrent une légitimité et un pouvoir d’action. Dans cette perspective, nous inscrivons notre réflexion dans la continuité des travaux du sociologue français, selon lesquels un ordre ne peut acquérir une véritable valeur performative que si son émetteur dispose d’une autorité reconnue. De même, l’efficacité du discours politique repose étroitement sur le capital symbolique de l’orateur, d’autant plus cardinal s’il s’appuie sur un volume conséquent de ressources matérielles qui permettront de la sorte un pouvoir d’injonction ou d’influence encore plus décisif.

The Conversation

Haoues Seniguer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Israël-Palestine : comment les religions juive et islamique sont mobilisées pour justifier la violence – https://theconversation.com/israel-palestine-comment-les-religions-juive-et-islamique-sont-mobilisees-pour-justifier-la-violence-263549

L’individualisme, fondement démocratique, selon Tocqueville

Source: The Conversation – France in French (3) – By Camille Roelens, Chercheur en sciences de l’éducation, Université de Lille

Alexis de Tocqueville, alors ministre des affaires étrangères en 1848, par Théodore Chassériau (1819-1856). Théodore Chassériau, CC BY

Notre démocratie est en crise, comment la réinventer ? Que nous enseignent ceux qui, au cours des âges, furent ses concepteurs ? Septième volet de notre série consacrée aux philosophes et à la démocratie, avec Alexis de Tocqueville (1805-1859). Pour le penseur français, l’individualisme et l’égalisation des conditions de vie sont deux piliers essentiels de la démocratie.


Parmi les interprètes des sociétés démocratiques, Alexis de Tocqueville occupe une place à part. Il nous lègue un concept synthétique permettant de comprendre l’évolution des sociétés dans lesquelles nous vivons, celui d’individualisme démocratique.

Dans le premier tome de son ouvrage majeur, De la démocratie en Amérique, publié en 1835 sur la base d’un voyage aux États-Unis, Tocqueville s’approche du concept, sans utiliser le terme :

« S’il vous semble utile de détourner l’activité intellectuelle et morale de l’homme sur les nécessités de la vie matérielle, et de l’employer à produire le bien-être ; si la raison vous paraît plus profitable aux hommes que le génie ; si votre objet n’est point de créer des vertus héroïques, mais des habitudes paisibles ; si vous aimez mieux voir des vices que des crimes, et préférez trouver moins de grandes actions, à la condition de rencontrer moins de forfaits ; si, au lieu d’agir dans le sein d’une société brillante, il vous suffit de vivre au milieu d’une société prospère ; si, enfin, l’objet principal d’un gouvernement n’est point, suivant vous, de donner au corps entier de la nation le plus de force ou le plus de gloire possible, mais de procurer à chacun des individus qui le composent le plus de bien-être et de lui éviter le plus de misère ; alors égalisez les conditions et constituez le gouvernement de la démocratie. »

L’essentiel est donc là : ce que Tocqueville observe en Amérique et qu’il nomme démocratie est une organisation où le maximum de droits et de libertés sont garantis à l’individu grâce à une prospérité et une stabilité globale de la société.

Démocraties modernes et sociétés aristocratiques

L’individualisme permet de saisir la spécificité des démocraties occidentales modernes par rapport à ce que furent les démocraties grecques antiques.

Tocqueville écrit en ce sens :

« L’individualisme est une expression récente qu’une idée nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que l’égoïsme. L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout. L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même. »

Les démocraties antiques ou les petites républiques modernes restaient inscrites dans un type de culture et un régime de valeurs (honneur, hiérarchie…) pris dans ce que Tocqueville nomme « les temps aristocratiques ». Les temps démocratiques, eux, sont porteurs d’autres mœurs, où les aspirations individuelles sont autres, de même que leurs comportements.

Pour Tocqueville, ces changements sont irrésistibles : il s’agit de les comprendre, d’agir au mieux dans ce nouveau cadre, et non de s’opposer à ce cours providentiel de l’histoire. Une fois la démocratie installée, on peut espérer son bon fonctionnement ou craindre ses pathologies, mais non viser un retour aux modèles passés. La pensée de Tocqueville est donc anti-réactionnaire et anticonservatrice par excellence et par logique interne.

Démocratie et égalité des conditions

Le concept d’individualisme démocratique nous permet également de disposer d’une compréhension de la démocratie qui, bien loin de la limiter ou même de la centrer sur un certain type de régime politique (où les dirigeants sont élus plutôt que désignés de manière héréditaire, par exemple), en fait un mode de vie englobant. Ce projet humain général n’est jamais pleinement achevé, il engage l’ensemble des manières d’être soi-même, de vivre en société, d’entrer en relation, sur la base de ce que Tocqueville appelle « l’égalité des conditions ». Selon lui, l’avènement de la démocratie en procède. Les citoyens antiques étaient égaux entre eux, mais étaient une minorité dominante d’une société à ordres et/ou à castes. En retour, la démocratisation nourrit l’exigence d’égalité entre les humains, et même au-delà de ce que lui-même imaginait en son temps – les inégalités qu’il percevait comme « naturelles » et non « politiques », par exemple entre les hommes et les femmes ou entre les Blancs et les non-Blancs, s’étant révélées, au XXe siècle, l’objet de luttes politiques d’émancipation.

Ainsi, dès l’introduction de son ouvrage, Tocqueville fait de l’égalité des conditions « le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre […] point central où toutes mes observations venaient aboutir ». Il remarque partout

« l’influence prodigieuse qu’exerce ce premier fait sur la marche de la société ; il donne à l’esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois ; aux gouvernants des maximes nouvelles, et des habitudes particulières aux gouvernés. Bientôt je reconnus que ce même fait étend son influence fort au-delà des mœurs politiques et des lois, et qu’il n’obtient pas moins d’empire sur la société civile que sur le gouvernement : il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère des usages et modifie tout ce qu’il ne produit pas ».

Égalisation des conditions et individualisation démocratique sont ainsi deux manières de désigner une dynamique transformatrice globale mue par le fait de se rapporter aux autres êtres humains sous le registre du semblable et non d’une altérité radicale, malgré différences et inégalités de fait – il y a des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs, mais ces derniers ont plus en commun (en tant qu’humains) qu’en écart, malgré tout.

Tocqueville nous propose également une pensée globale de la modernité y compris dans ses dimensions économiques (ce qu’il va appeler la passion du commerce, la société marchande ou la quête du profit et du bien-être, culturels, technologiques). Tout cela concourt à l’avènement de la démocratie comme forme de vie et fait système autour de ce qu’il appelle le partage général de certaines passions démocratiques, comme celles du bien-être, du progrès, de l’entreprise et de l’innovation individuelle ou plus collective. On reconnaît bien ici les axiomes de base du libéralisme moderne, que Tocqueville contribua avec quelques autres (Locke, Constant, Mill…) à poser.

Il faut noter que Tocqueville lui-même a un rapport ambivalent à ce phénomène, le jugeant globalement irrésistible mais cherchant parfois des pistes pour le canaliser, l’estimant tantôt pacificateur et dynamisant, tantôt potentiellement désorganisant et dissolvant au plan de la vie politique en particulier. Sa crainte essentielle était qu’à l’absolutisme royal succède l’absolutisme de l’État, sur fond d’apathie civique des individus. Cette crainte a tenaillé ensuite nombre de libéraux de la guerre froide, lecteurs de Tocqueville, face à l’État totalitaire.

Le sacre contemporain de l’individualisme démocratique

On peut considérer que le monde démocratique contemporain – celui des sociétés occidentales depuis la fin des années 1960 – est une société des individus où les droits fondamentaux des personnes, leurs prétentions légitimes à l’autonomie et au bien-être prennent acte de l’individualisme démocratique et le sacrent. Le développement conjoint d’États-sociaux redistributifs et de garanties solides – non seulement des droits fondamentaux des individus, mais aussi des moyens concrets de leur exercice – est in fine ce qui a permis la stabilisation démocratique. Dans ce modèle, des inégalités demeurent, mais les opportunités moyennes pour chacun d’avoir une vie prospère, confortable et « choisie », ont atteint des niveaux inédits dans l’histoire humaine.

Ainsi, on peut conclure que ce n’est pas en tournant le dos à l’individualisme que les démocraties contemporaines pourront faire face aux régimes autoritaires qui les menacent. L’avenir de nos démocraties réside, au contraire, dans le perfectionnement du cadre fondamental posé par Tocqueville et ses contemporains (épanouissement des individus, garantie des droits fondamentaux, progrès vers l’égalité).

The Conversation

Camille Roelens ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’individualisme, fondement démocratique, selon Tocqueville – https://theconversation.com/lindividualisme-fondement-democratique-selon-tocqueville-261830

Fin de l’accroissement naturel en France : doit-on s’inquiéter ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sébastien Oliveau, Directeur de la MSH Paris-Saclay, Géographe-démographe, Université Paris-Saclay

Un nombre de naissances plus faible que prévu en France pourrait faire de 2025 la première année avec un solde naturel négatif depuis la Seconde Guerre mondiale. Shutterstock

Pour la première fois depuis longtemps, les décès sont supérieurs aux naissances en France. Est-ce vraiment une surprise, ou a-t-on tout simplement oublié de regarder les tendances ? Ce moment prévu est en réalité une conséquence de la fin de la transition démographique, engagée à la fin du XVIIIᵉ siècle.


Sans attendre le bilan annuel que l’Insee publie chaque année en janvier, l’économiste François Geerolf vient d’annoncer que le solde naturel de la France était d’ores et déjà négatif sur 12 mois (entre mai 2024 et mai 2025). Qu’est-ce à dire ? Le solde naturel, c’est la différence entre le nombre de naissances et le nombre de décès. Durant les 12 derniers mois, il y a donc eu plus de décès que de naissances en France.

Une surprise ? Pas vraiment, d’autant que quelques démographes comme Sandra Brée et Didier Breton avaient déjà interpelé sur cette éventualité. Une mise en perspective historique et internationale nous aidera à comprendre ce à quoi nous assistons aujourd’hui.

Un résultat attendu de la transition démographique

La mortalité correspond au nombre de décès comptés sur une année, que l’on exprime généralement sous la forme d’un taux brut en le ramenant à la population moyenne de l’année. La natalité est son équivalent pour les naissances. Leur différence donne l’accroissement naturel. En France, le taux brut annuel de mortalité au XVIIIe siècle était d’environ 35 décès pour 1000 habitants, contre 10 pour 1000 aujourd’hui. Le taux de natalité était à cette époque lui aussi à peu près égal à 35 pour 1000 : le taux d’accroissement naturel était donc faible.


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Le passage de taux élevés de mortalité et de natalité (conduisant à un accroissement naturel faible) à des taux faibles (et donc à un accroissement lui aussi modeste, voire négatif) est désigné sous le terme de transition démographique. L’ouvrage de Jean-Claude Chesnais reste la référence pour comprendre ce phénomène, et rappelle bien les spécificités françaises. Ce moment démographique est cependant universel : il s’est amorcé en France et en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle avant de se produire partout ailleurs, avec plus ou moins de décalage dans le temps.

C’est habituellement le développement économique et le changement social qui sont évoqués pour expliquer cette transition. La diminution de la mortalité, en particulier celle de la mortalité infantile, se manifeste par une meilleure survie qui rend moins nécessaire d’avoir beaucoup d’enfants pour espérer garder une descendance. Dans la configuration habituelle de la transition démographique, le taux de mortalité diminue d’abord, tandis que le taux de natalité reste élevé : cette situation engendre un fort taux d’accroissement naturel. Ensuite, le taux de natalité baisse à son tour jusqu’à rejoindre le taux de mortalité, ce qui fait ralentir l’accroissement naturel. Ce dernier oscille finalement autour de 0, et peut même devenir négatif.

Si la France fut pionnière dans la transition démographique, le mouvement de sa natalité fut singulier : elle commença très tôt à baisser, entraînant une hausse très modérée de son accroissement naturel. Cela lui valut notamment de voir la population de l’Angleterre la surpasser.

À la fin du XIXe siècle, on mesure en France des taux d’accroissement naturels négatifs qui pourraient faire penser que la transition démographique est en voie d’achèvement : les taux bruts de mortalité et de natalité sont alors aux alentours de 20 pour 1000. Cela doit nous rappeler que la France a déjà connu des taux d’accroissement naturel négatifs.

Cependant, dès le début du XXe siècle, et à l’exception des périodes de guerre, l’accroissement naturel a repris en France, porté par une fécondité supérieure à 2 enfants par femme. La fécondité mesure le nombre moyen d’enfants qu’ont les femmes, et ne doit pas être confondue avec la natalité, c’est-à-dire le nombre de naissances dans une société donnée : celle-ci dépend en effet aussi du nombre de femmes en âge d’avoir des enfants dans la population.

Les longues conséquences du baby-boom

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, partout en Europe, la fécondité repart à la hausse, entraînant une augmentation de la natalité. On appelle baby-boom cette période durant laquelle la France connaît le plus fort accroissement naturel de son histoire.

En 1973, lorsque le baby-boom s’arrête, la fécondité descend rapidement pour atteindre un minima de 1,66 enfant par femme en 1993 et 1994. Elle remonte cependant jusqu’à 2,02 en 2010, avant de reprendre sa chute jusqu’à aujourd’hui. Les naissances étaient plus de 800 000 par an en 2014, et chutent brutalement depuis : on en dénombre encore 663 000 en 2024, un chiffre relativement élevé qui s’explique par le nombre important de femmes en âge de faire des enfants dans la population. Grâce notamment à la baisse régulière de la mortalité à tous les âges, l’accroissement naturel n’avait jusqu’alors pas trop faibli. Néanmoins, on note depuis 2005 une hausse du nombre de décès, due à l’arrivée en fin de vie des générations nées avant la 2ee guerre mondiale. Ce mouvement s’intensifie avec le vieillissement des baby-boomers, nés à partir de 1946.

Les autres pays européens ont connu des dynamiques bien différentes : Italie, Espagne, Portugal, Grèce expérimentent depuis les années 1990 un accroissement naturel négatif, dû à des fécondités très faibles – depuis plusieurs décennies en dessous de 1,5 enfant par femme pour beaucoup de pays. En Allemagne, cette situation dure depuis le milieu des années 1970.

Dans ce contexte, la France a donc longtemps fait figure d’exception. Si la natalité ne remonte pas dans les mois qui viennent, 2025 sera ainsi la première année où ce pays connaîtra un accroissement naturel négatif depuis plus d’un siècle, hors périodes de guerre.

Quelles conséquences pour la croissance de la population française ?

La population française doit, depuis longtemps – on pourrait presque dire depuis toujours – sa croissance démographique générale à sa croissance naturelle. L’accroissement de la population lié aux migrations, bien que toujours positif, était jusqu’ici bien moindre que la croissance naturelle.

Aujourd’hui, le solde naturel devenant négatif, c’est le solde migratoire (c’est-à-dire la différence entre le nombre d’arrivées et de départs du territoire) qui va assurer la continuité de la croissance démographique française. Celle-ci ne va donc pas cesser, même si elle va ralentir : elle reposera par ailleurs davantage sur l’immigration que sur sa dynamique naturelle. Il n’en demeure pas moins que le nombre de naissances reste supérieur à 600 000 par an, alors que les arrivées de migrants sur le territoire n’atteignent que 250 000. Cela correspond, une fois déduits les départs, à un solde migratoire de 100 000 à 150 000 personnes par an.

Il naît ainsi largement plus d’enfants sur le territoire français qu’il n’y arrive de nouveaux résidents. La fécondité de ces derniers se calque par ailleurs rapidement sur la fécondité des pays d’accueil. Non seulement le risque d’un « grand remplacement » n’est pas réel, mais des études relativement récentes études soulignent également que le modèle d’intégration français fonctionne encore très bien.

Le vieillissement de la population va maintenir mécaniquement la mortalité à un niveau plus élevé pendant plusieurs décennies. La natalité ne pourra, quant à elle, remonter que si la fécondité augmente. Or, il est difficile d’y voir clair sur les conditions qui pourraient permettre une telle hausse de la fécondité : si celle-ci est d’abord liée aux envies individuelles des couples, les facteurs qui influencent ces envies sont difficiles à modéliser.

Vers la fin d’une exception française

La fécondité et la natalité françaises sont longtemps restées des exceptions en Europe, et, hormis quelques démographes, peu ont vu venir le décrochage des naissances à compter de 2015. Avec 10 ans de recul, on comprend désormais que les tendances ont changé. Si le basculement vers des soldes naturels négatifs n’induit pas à proprement parler de rupture, il s’agit tout de même d’un moment symbolique, qui remet sur le devant de la scène la question de l’évolution de la population française et des conséquences possibles de cette évolution pour la société.

Ces conséquences sont variées et affecteront assurément l’économie – à commencer par le financement des retraites. Des questions culturelles et géographiques se poseront sans doute également, puisque cette situation viendra interroger la place des jeunes dans une société où ils seront de moins en moins nombreux, tout en accentuant les inégalités entre les territoires en fonction du nombre de seniors y résidant.

Ce n’est cependant pas non plus tout à fait un saut dans l’inconnu : la société allemande est confrontée à cette situation depuis 50 ans, la plupart des autres pays européens depuis au moins une trentaine d’années. La société française devrait, elle aussi, pouvoir s’y adapter.

The Conversation

Sébastien Oliveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Fin de l’accroissement naturel en France : doit-on s’inquiéter ? – https://theconversation.com/fin-de-laccroissement-naturel-en-france-doit-on-sinquieter-262295

L’IA peut-elle nous dispenser de l’effort d’apprendre ?

Source: The Conversation – in French – By Margarida Romero, Professeure des Universités à l’Université Côte d’Azur et professeure associée à l’Universitat Internacional de Catalunya, Université Côte d’Azur

Que signifie apprendre dans un monde où l’intelligence artificielle peut rédiger un texte, résoudre un problème ou générer une image en quelques secondes ? L’irruption de nouveaux outils invite à se pencher sur la place de l’effort dans l’apprentissage et à discerner différents niveaux de recours à l’IA.


L’intelligence artificielle (IA) suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes dans le domaine de l’éducation. D’un côté, elle offre des outils puissants pour accompagner l’apprentissage, par exemple, en ajustant des exercices aux performances de chaque élève en maths, comme le font DreamBox ou Adaptiv’Math, ou en adaptant l’apprentissage des langues à l’âge de l’apprenant, comme Duolingo.

Mais elle peut aussi favoriser la paresse intellectuelle : les IA actuelles ne se contentent plus de fournir des pistes ou des chiffres comme les moteurs de recherche ou les calculatrices, mais produisent directement des contenus complets – résumés, essais, emails, codes informatiques – à la place de l’élève. Cette délégation excessive des tâches cognitives ouvre la possibilité d’une réduction de l’engagement dans la formulation des idées, la réflexion et la régulation du processus de production intellectuelle.




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Cette tension concerne à la fois les élèves, les enseignants et les institutions, et soulève des questions essentielles : quel est le rôle de l’effort dans l’apprentissage ? Que signifie apprendre dans un monde où l’IA peut rédiger un texte, résoudre un problème ou générer une image en quelques secondes ?

Ni miracle technologique ni menace apocalyptique

Il existe toute une gamme d’usages possibles de l’IA en éducation, depuis des formes très passives et peu critiques, par exemple, lorsqu’un élève demande à une IA de résumer une lecture obligatoire sans lire ou analyser le contenu par lui-même, jusqu’à des intégrations créatives où les élèves collaborent avec une IA pour écrire des histoires, coder un jeu ou simuler une conversation avec un personnage historique, tout en exerçant leur jugement et leur pensée critique.

Il s’agit donc de dépasser les visions polarisées présentant l’IA soit comme une solution miracle, soit comme une menace pour les capacités cognitives humaines. Ces deux positions contiennent chacune une part de vérité, mais elles occultent une dimension essentielle : l’éducation vise avant tout le développement de la personne et de son autonomie.

Historiquement, l’IA a été pensée comme un moyen de simuler l’intelligence humaine. Lors de l’atelier fondateur de Dartmouth en 1956, où le terme « intelligence artificielle » a été proposé pour la première fois par John McCarthy, les chercheurs affirmaient que « chaque aspect de l’apprentissage ou toute autre forme d’intelligence peut être décrit de manière suffisamment précise pour qu’une machine puisse le simuler ».

Aujourd’hui, avec l’essor des modèles génératifs, cette promesse de simulation a laissé place à une dynamique de disruption : l’IA ne se contente plus d’imiter, elle remodèle nos manières d’apprendre. Les modèles génératifs comme ChatGPT ou Gemini produisent des contenus inédits (textes, images, vidéos), modifiant ainsi l’accès, la production, mais aussi la qualité de l’information.

Une école à la traîne face à l’essor de l’IA

Le développement rapide de ces outils dépasse largement la capacité des systèmes éducatifs à les intégrer de manière réfléchie. On observe un décalage entre le potentiel technologique et la capacité pédagogique d’aider les apprenants à en faire un usage approprié selon le contexte et leurs besoins d’apprentissage. L’enjeu n’est pas tant d’interdire ou de généraliser l’IA, mais de garantir que son utilisation soutienne réellement les apprentissages, en préservant l’effort intellectuel et les objectifs pédagogiques.

Les IA dites « génératives » (ou genIA), comme ChatGPT, permettent désormais de résumer, d’expliquer des textes de résoudre des problèmes ou encore de créer des images, des sons ou des vidéos. Leur usage peut être utile dans un cadre éducatif, notamment pour aider les enseignants à répondre aux défis révélés pendant la pandémie de Covid-19 : différenciation pédagogique, soutien à l’apprentissage autonome, accessibilité accrue.

Ainsi, une IA peut générer des explications d’un même concept à différents niveaux de complexité (on peut lui demander par exemple « Explique-moi ce concept comme si j’avais 5 ans »), ce qui permet à chacun d’avancer à son rythme dans une même classe. L’élève qui a des difficultés de compréhension pourra disposer ainsi d’éléments de connaissances préalables tandis qu’un élève avec une bonne progression pourrait obtenir des pistes d’approfondissement.

Mais, comme d’autres technologies auparavant présentées comme révolutionnaires (télévision éducative, tablettes, etc.), leur impact dépendra de l’intention pédagogique et de l’engagement des enseignants, des élèves et de leurs familles.

Bannir ou tout autoriser ? Une fausse alternative

Interdire totalement l’IA ou en autoriser un usage sans limites sont deux stratégies simplistes. Elles négligent la complexité des contextes éducatifs, des profils d’élèves et des attentes pédagogiques. La clé réside dans une approche qui respecte l’agentivité des enseignants et des apprenants, c’est-à-dire leur capacité à agir, à choisir, à créer et à réfléchir sur leur propre apprentissage.

Pour cela, il est crucial de penser des usages créatifs, critiques et participatifs de l’IA, qui valorisent le rôle actif des élèves et des enseignants dans les processus d’apprentissage.

Pour aider à clarifier ces usages variés, j’ai développé le modèle #ppai6, qui identifie six niveaux d’engagement avec l’IA à l’école :

  • Consommation passive : l’élève reçoit du contenu généré par l’IA sans interaction ni compréhension du fonctionnement de l’outil. Exemple : lire un résumé généré automatiquement sans vérifier ou reformuler ;

  • Consommation interactive : l’élève interagit avec l’IA, qui adapte ses réponses, mais sans véritable appropriation. Exemple : poser des questions à un chatbot, mais en recopier les réponses sans analyse ;

  • Création individuelle : l’élève utilise l’IA pour produire un contenu personnel. Exemple : écrire un poème ou créer une image avec DALL·E à partir de ses propres idées ;

  • Création collaborative : des groupes d’élèves utilisent l’IA pour produire ensemble du contenu. Exemple : créer une pièce de théâtre en groupe sur un événement historique à partir de conversations avec des outils IA qui simulent des personnages historiques ;

  • Co-création participative : l’IA devient un outil au service d’un travail collectif complexe impliquant divers acteurs éducatifs. Exemple : mener une enquête interdisciplinaire avec IA entre élèves, enseignants et partenaires.

  • Apprentissage expansif avec IA : l’IA soutient des transformations profondes dans les manières de penser et d’apprendre, en aidant, par exemple, à modéliser des systèmes ou à résoudre des contradictions dans des situations complexes. Exemple : utiliser l’IA pour simuler le système écologique de la cour d’école afin, ensuite, de proposer des idées pour l’améliorer.

Considérer la variété des interactions possibles avec l’IA

Le modèle #ppai6 permet d’adopter une vision plus nuancée de l’intégration de l’IA en contexte scolaire. En distinguant six niveaux d’usage, il aide à qualifier concrètement les pratiques et à comprendre que « faire usage de l’IA » peut recouvrir des formes très contrastées, tant sur le plan cognitif que pédagogique.

Il s’agit donc d’un outil de réflexion pour les enseignants, les chercheurs et les décideurs, qui invite à ne pas considérer l’IA comme un bloc homogène, mais comme un ensemble d’interactions possibles, plus ou moins riches sur le plan cognitif et éducatif.

Par ailleurs, ce modèle ouvre la voie à une progression pédagogique adaptée à l’âge et au niveau des élèves. Certains niveaux, comme la consommation passive, peuvent être utilisés ponctuellement, par exemple pour découvrir un outil ou pour amorcer une séquence. Mais ils ne doivent jamais devenir la norme ni remplacer l’effort de réflexion, de collaboration ou de créativité.




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À mesure que les élèves avancent dans leur parcours, il est souhaitable de les guider vers des usages plus actifs, comme la cocréation ou l’apprentissage expansif, adaptés à leur maturité cognitive. Plutôt que de bannir certains niveaux, il s’agit d’en comprendre les limites, d’en discuter les risques, et de les dépasser progressivement vers des formes d’apprentissage où l’IA devient un levier d’émancipation plutôt qu’un substitut cognitif.

L’IA peut être un formidable allié dans l’apprentissage, mais elle ne doit jamais se substituer à l’effort humain ni au désir d’apprendre ou d’enseigner. Dans un contexte où il est possible de déléguer le raisonnement à des machines, la volonté de comprendre, de progresser, de créer ou de transmettre devient encore plus essentielle.

C’est cette volonté qui distingue les enseignants et les élèves qui mobilisent l’IA pour enrichir leur activité de ceux qui s’en servent simplement pour éviter l’effort. L’IA n’est qu’un outil. L’éducation, elle, reste une affaire profondément humaine.

The Conversation

Margarida Romero a reçu des financements pour son activité de recherche de la Commission européenne pour le projet Horizon augMENTOR “Augmented Intelligence for Pedagogically Sustained Training and Education” (https://augmentor-project.eu/).

ref. L’IA peut-elle nous dispenser de l’effort d’apprendre ? – https://theconversation.com/lia-peut-elle-nous-dispenser-de-leffort-dapprendre-261889

Crise anglophone du Cameroun : la logique des armes l’emporte sur celle du dialogue

Source: The Conversation – in French – By Jacqui Cho, PhD Fellow, swisspeace Mediation Program, University of Basel

En Afrique centrale, un conflit violent sévit depuis près de huit ans. Tout a commencé en 2016 par des manifestations pacifiques d’avocats et d’enseignants. Ils dénonçaient la « francophonisation » croissante des systèmes juridique et éducatif dans les régions anglophones du Cameroun. Très rapidement, ces protestations ont dégénéré en conflit armé opposant des groupes séparatistes aux forces gouvernementales.

Le coût humain est dévastateur. Les deux camps de cette guerre civile utilisent l’éducation comme arme. Depuis 2017, plus de 700 000 enfants ont été contraints de quitter l’école. En octobre 2024, le conflit avait fait plus de 6 500 morts et déplacé plus de 584 000 personnes à l’intérieur du pays. Plus de 73 000 personnes ont été contraintes de se réfugier au Nigeria voisin.

Bien qu’il soit un acteur central d’un conflit toujours loin d’être réglé, Yaoundé affirme que la situation est sous contrôle. En réalité, les autorités combinent une stratégie de répression militaire et un faux semblant de dialogue. Dans les coulisses, elles freinent ou sabotent discrètement toute véritable initiative de paix.

Pourquoi le Cameroun a-t-il pu éviter un accord de paix sans subir de fortes pressions internationales ? J’ai cherché des réponses dans le cadre de ma thèse de doctorat sur la médiation, axée sur le conflit au Cameroun.

Dans un contexte de résurgence des rivalités entre grandes puissances, le Cameroun a su composer avec les intérêts d’acteurs mondiaux concurrents et les mettre à profit. Les gouvernements occidentaux, désireux de maintenir le Cameroun dans leur sphère d’influence et craignant l’engagement croissant de la Russie et de la Chine, n’ont pas exercé de pression en faveur de la paix. Insister pour que des négociations aient lieu risquerait de compromettre les relations avec Yaoundé, ce que les capitales occidentales souhaitent éviter à tout prix.

Le cas du Cameroun révèle une tendance plus large. Partout en Afrique et au-delà, la norme post-guerre froide consistant à résoudre les conflits politiques par la négociation perd du terrain. Les approches militarisées deviennent plus fréquentes, tolérées, voire encouragées par les grandes puissances. Cela vaut surtout quand les régimes en place protègent leurs intérêts stratégiques. Cette évolution redessine discrètement les règles de la résolution des conflits et fait peser de lourdes menaces sur la paix et la démocratie.




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Un refus calculé du dialogue

Entre 2019 et 2022, la Suisse a tenté de faciliter les pourparlers de paix entre l’État camerounais et divers groupes séparatistes. Ce processus a échoué, en grande partie à cause de la froideur et du manque d’engagement du gouvernement camerounais. Lorsque l’initiative suisse a été discrètement abandonnée, il n’y a eu que peu de réactions au niveau international.

La capacité du Cameroun à se retirer des efforts de facilitation tout en intensifiant ses opérations militaires est le résultat de ses manœuvres diplomatiques dans le cadre de la rivalité franco-russe. En signant un accord militaire avec la Russie en avril 2022, le Cameroun a signalé à la France et à d’autres pays qu’il disposait d’options diplomatiques. Cette décision aurait incité la France à adopter une position plus souple, autorisant Yaoundé à agir à sa guise tant qu’elle restait dans la sphère d’influence française. La visite du président français au Cameroun quelques mois plus tard a renforcé l’idée que les relations stratégiques primeraient sur la résolution du conflit ou les normes démocratiques.

Le Cameroun s’appuie aussi depuis longtemps sur un cercle de soutiens discrets. Ses relations solides avec les États-Unis, la Chine, Israël ou encore le Japon lui assurent un appui tacite. Ces partenaires l’ont protégé sur le plan diplomatique et ont permis au régime de durcir sa ligne militaire sans véritable sanction internationale.

Dérive mondiale vers la logique de la force

La crise anglophone au Cameroun illustre une évolution préoccupante. Après la guerre froide, la norme dominante pour résoudre les conflits reposait sur la négociation. Aujourd’hui, ce modèle est fragilisé.

Plusieurs facteurs expliquent cette remise en cause. D’un côté, les États occidentaux dits « libéraux » ont modifié leurs priorités depuis la « guerre internationale contre le terrorisme ». La sécurité est devenue centrale, parfois au détriment des principes démocratiques. Cela a conduit à une plus grande tolérance envers les régimes autoritaires et à une acceptation implicite du recours à la force.

D’autre part, des puissances émergentes comme la Russie et la Chine promeuvent des modèles alternatifs de gestion des conflits. Elles privilégient des approches qui permettent aux États forts de maintenir la paix, y compris par le recours à la force. La Russie considère par exemple ses interventions militaires en Syrie comme une forme de « pacification », où l’ordre prime sur la justice. La Chine adopte une vision semblable : la paix repose avant tout sur un État central fort.

Les États africains sont loin d’être des observateurs passifs dans ce paysage en mutation. S’appuyant sur les expériences acquises à l’époque des empires et de la guerre froide, ils cherchent à promouvoir leurs propres intérêts tant au niveau national qu’international.

L’Afrique n’est donc pas seulement objet des jeux de puissances. Les acteurs africains s’adonnent stratégiquement à ce jeu parce qu’ils y trouvent leur intérêt.

Les élections et les enjeux pour la démocratie et la gouvernance

À l’approche de l’élection présidentielle d’octobre 2025, les enjeux pour la démocratie, la gouvernance et la paix au Cameroun sont évidents. À 92 ans, le président Paul Biya a officiellement annoncé sa candidature pour un huitième mandat.

L’opposition dénonce un système déjà verrouillé contre elle, avec des cas signalés de harcèlement et d’intimidation. Le conflit qui sévit actuellement dans les zones anglophones devrait rendre le vote plus difficile, voire impossible. Cette situation jouera en faveur de Biya.

La capacité du régime à ignorer les appels au dialogue s’explique par le soutien géopolitique dont il bénéficie et par une opposition divisée. Mais cela entretient le risque que le statu quo militarisé soit perçu comme une forme de stabilité.

La violence quotidienne, les enlèvements et les meurtres, en particulier dans les zones rurales, sont devenus monnaie courante, sans que cela ne suscite beaucoup de réactions au niveau international. Le régime poursuit ainsi sa politique répressive sans considération pour les répercussions internationales.

Un précédent dangereux

Le cas de la crise anglophone au Cameroun est emblématique d’une opposition, à l’échelle mondiale, entre deux logiques: un modèle axé sur la négociation et une approche militarisée pour mettre fin aux conflits politiques violents.

L’affaiblissement du modèle basé sur la négociation, associée à la capacité accrue des États africains à résister aux pressions extérieures, complique davantage les efforts pour amener les parties au conflit à s’asseoir à la table des négociations.

Le Cameroun montre comment le silence international et l’usage stratégique du contexte géopolitique peuvent légitimer la résolution des conflits par la force brute. Sans un engagement renouvelé à un dialogue inclusif et à des solutions politiques, le précédent qui se crée aujourd’hui risque d’influencer la manière de gérer les conflits demain, en Afrique et au-delà.

The Conversation

Les recherches de Jacqui Cho ont été financées par le Fonds national suisse de la recherche scientifique sous le numéro 100017_197543 et par la bourse pour jeunes chercheurs d’excellence de l’Université de Bâle.

ref. Crise anglophone du Cameroun : la logique des armes l’emporte sur celle du dialogue – https://theconversation.com/crise-anglophone-du-cameroun-la-logique-des-armes-lemporte-sur-celle-du-dialogue-263546

Basket féminin : le Nigeria est sur une lancée victorieuse, mais comment aller plus loin ?

Source: The Conversation – in French – By Michael Gbemisola Aina, Senior Lecturer , University of Ilorin

L’équipe féminine de basket-ball du Nigeria, les D’Tigress, a remporté son cinquième titre consécutif lors du championnat FIBA Afrobasket 2025 à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le 3 août. The Conversation Africa a interrogé Michael Gbemisola Aina, commissaire technique de la Fédération nigériane de basket-ball qui a mené des recherches sur l’évolution du basket au Nigeria, sur la signification de cette victoire et sur les mesures à prendre pour améliorer le niveau de ce sport au Nigeria.


Que signifie cette victoire pour le Nigeria ?

L’Afrobasket féminin de la FIBA est la principale compétition de basket-ball féminin en Afrique.Elle est organisée par le bureau régional africain. La compétition a débuté en 1966 et a lieu tous les deux ans. Elle regroupe 16 équipes nationales réparties en quatre groupes de quatre équipes.

La victoire du Nigeria en 2025 a plusieurs implications pour le pays.

Il s’agit de la cinquième victoire consécutive de l’équipe au titre de l’Afrobasket, surpassant le record du Sénégal avec quatre titres consécutifs.

Cette réussite consolide la domination du pays dans le basket-ball féminin africain. Elle renforce la réputation de l’équipe, met en valeur les prouesses athlétiques du pays et promeut une image positive à l’échelle mondiale, d’autant plus qu’elle coïncide avec la récente victoire de l’équipe féminine de football nigériane, les Super Falcons, lors du Championnat d’Afrique des nations de football.

Cette victoire garantit la participation du Nigéria aux tournois de qualification pour la Coupe du monde féminine de basket-ball FIBA 2026 en Allemagne. Elle offre l’occasion de se mesurer aux meilleures équipes du monde.

Elle améliorera le classement mondial du pays en basket-ball féminin et en basket-ball en général. Elle a aussi propulsé le Nigéria de la 11e à la 8e place mondiale qu’il occupait depuis depuis février 2025. Les D’Tigress du Nigeria demeurent la seule équipe africaine à avoir intégré le top 10.

Le succès des D’Tigress peut inspirer et donner confiance aux femmes sportives, en particulier les filles au Nigéria et au-delà. Leurs performances ont montré que la participation et la réussite dans le sport ne sont pas réservées aux hommes.

Le succès de l’équipe pourrait se traduire par plus de soutien, de financements plus importants et de nouvelles opportunités pour le basket-ball au Nigeria. Ce qui pourrait contribuer à développer davantage ce sport.

Le basket-ball est-il bien développé au Nigeria ?

Le basket-ball au Nigeria s’est développé au fil des ans. D’un sport modeste à ses débuts, il est devenu l’un des sports les plus populaires du pays, juste derrière le football à mon avis.

Les basketteurs nigérians se sont illustrés sur la scène internationale, avec de nombreux joueurs évoluant dans la National Basketball Association (NBA), la Women’s National Basketball Association (WNBA) et les principales ligues du monde entier. Osaretin Evelyn Akhator et Onome Akinbode-James en sont quelques exemples. Des académies et des camps de basket-ball amateurs voient le jour dans tout le pays, formant de jeunes talents et promouvant ce sport. La plupart de ces académies ne sont ni enregistrées ni documentées, ce qui rend difficile l’estimation de leur nombre exact.

Mais le basket-ball nigérian reste confronté à des défis : manque de financement, d’infrastructures, surtout en zone rurale, problèmes administratifs. La Zenith Bank Women Basketball League, la plus grande compétition féminine de basket-ball, manque de fonds. Les arbitres se sont mis en grève en 2023 pour obtenir le paiement de leurs indemnités.

Pourquoi tant de joueuses des D’Tigress sont-elles basées à l’étranger ?

En tant que dirigeant sportif, j’y vois à la fois des défis et des opportunités pour le développement du basket-ball dans le pays. D’un côté ça freine le développement du sport, car tout le monde veut partir à l’étranger pour jouer. De l’autre, celles qui jouent mettent à contribution leur notoriété et leur expérience lorsqu’elles jouent pour le Nigeria.

L’absence de ligues professionnelles et d’opportunités compétitives au Nigeria pousse les joueuses talentueuses à chercher de meilleures perspectives à l’étranger. (Il n’existe pas de base de données permettant d’estimer leur nombre.) L’absence d’infrastructures et de ressources de classe mondiale dans le pays freine la progression du basket, poussant les joueuses à chercher de meilleures conditions à l’étranger. Le fait que de nombreuses joueuses des D’Tigress ont été formées à l’étranger met en évidence la nécessité d’investir dans les infrastructures locales, la formation et des ligues compétitives afin de développer les talents au niveau national.

La conséquence la plus inquiétante est le découragement que cela pourrait entraîner chez les joueurs locaux, qui pourraient penser que personne ne peut intégrer l’équipe nationale sans jouer à l’étranger. Ce n’était pas le cas dans les années 1970 et 1980, lorsque les équipes nationales de basket-ball étaient composées d’étudiants issus d’universités locales. Des compétitions étaient organisées pour repérer et former ces étudiants.

La plupart des joueuses de l’équipe nationale ne sont jamais allées au Nigeria, sauf dans des situations particulières, comme récemment lorsqu’elles ont été reçues par le président. Certaines sont nées de parents immigrés nigérians. J’ai vu un joueur de l’équipe masculine D’Tiger qui a représenté son pays à trois reprises sans jamais avoir mis les pieds au Nigeria. L’équipe s’est entraînée à l’étranger, a joué à l’étranger et puis chacun est retourné directement vers son pays de résdidence.

Nigeria vs Mali – Temps forts.

Que faut-il faire pour rendre le basket-ball plus populaire au Nigeria ?

Les stratégies suivantes devraient être envisagées.

Le pays devrait investir dans des terrains et des infrastructures de basket modernes et accessibles dans les écoles, les communautés et les zones urbaines afin d’offrir aux jeunes des espaces pour jouer et regarder des matchs.

Le pays devrait mettre en place des stages et des camps pour enseigner les techniques, promouvoir ce sport et repérer les jeunes joueurs talentueux.

Le gouvernement devrait financer de manière appropriée et suffisante les ligues professionnelles afin d’offrir aux joueurs locaux la possibilité de développer leurs compétences, de se faire connaître et de participer à des compétitions de haut niveau. Les 200 000 dollars américains accordés à seulement deux joueuses des D’Tigress en récompense de leur victoire suffiraient à financer toutes nos ligues locales pendant une saison entière.

Les médias devraient être encouragés à diffuser des matchs de basket-ball, des émissions spéciales et des programmes d’analyse afin de sensibiliser le public et de susciter l’intérêt pour ce sport.

Les campagnes de sponsoring devraient être encouragées comme autre source de financement pour soutenir les équipes nationales de basket-ball et inspirer les jeunes et les supporters.

La nation, les académies, les établissements d’enseignement et les autres organisations sportives privées devraient collaborer avec des organismes sportifs internationaux tels que la NBA, la FIBA et les fédérations internationales de basket-ball afin d’accéder aux ressources, à l’expertise et au financement nécessaires pour soutenir le développement du basket-ball au Nigeria.

Je vois un grand avenir pour le basket-ball si le gouvernement s’engage résolument à développer le sport amateur comme il le faisait autrefois. Les pays développés ont mis en place des programmes sportifs pour leur population dès l’enfance.

The Conversation

Michael Gbemisola Aina does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Basket féminin : le Nigeria est sur une lancée victorieuse, mais comment aller plus loin ? – https://theconversation.com/basket-feminin-le-nigeria-est-sur-une-lancee-victorieuse-mais-comment-aller-plus-loin-263470

Annulations dans les festivals de cinéma canadiens : un manque de courage qui nuit à la discussion

Source: The Conversation – in French – By Dorit Naaman, Alliance Atlantis Professor of Film and Media, Queen’s University, Ontario

Les festivals de cinéma sont des institutions culturelles qui offrent une occasion unique de visionner des œuvres méconnues, rarement distribuées dans les salles commerciales, pour le plus grand bonheur des cinéastes, des distributeurs et des festivaliers.

Ces festivals doivent toutefois répondre aux bailleurs de fonds et aux parties prenantes.

L’automne dernier, le Festival international du film de Toronto (TIFF) et les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) ont tous deux annulé la projection de documentaires suite aux protestations de groupes de pression pro-ukrainiens et propalestiniens.

De tels retraits soulèvent bien des questions sur le rôle des festivals, et leurs responsabilités envers les festivaliers, le grand public, les politiciens, les commanditaires, leurs auteurs, les groupes d’intérêt et l’art cinématographique.

En tant que documentariste et chercheuse intéressée aux représentations des combattants, j’ai analysé les deux films qui se concentrent tous deux sur des questions politiques contemporaines pertinentes pour notre compréhension de l’actualité.

Si les motifs d’annulation diffèrent, la réaction des deux festivals a clairement placé au premier plan les pressions de groupe d’intérêts au détriment du droit du public à un débat solide.

Russians at War

En septembre 2024, la programmation du documentaire Russians at War au Festival international du film de Toronto (TIFF) a suscité une levée de boucliers chez les groupes pro-ukrainiens, qui l’ont qualifié de propagande russe.

Le Congrès ukrainien canadien et d’autres partisans — dont l’ex-vice-première ministre Chrystia Freeland, elle-même d’origine ukrainienne — ont exigé le retrait du film.

Pour tourner son documentaire, la réalisatrice canadienne d’origine russe Anastasia Trifamova s’était intégrée à une unité de ravitaillement russe puis à une équipe médicale afin de gagner le front russe en Ukraine.

Sa narration, assez naïve, adopte une posture d’observation et de neutralité similaire à celle de documentaires, tels Armadillo et Restrepo (qui suivaient respectivement les troupes danoises et américaines en Afghanistan).

Selon le TIFF, Russians at War était une coproduction officielle canado-française financée par plusieurs agences canadiennes. Pour tourner son film, Anastasia Trifamova a déclaré qu’elle n’avait ni demandé ni reçu l’autorisation officielle de l’armée russe.

Le film documente un engrenage guerrier où les soldats sont à la fois auteurs et victimes de la violence. Il humanise les soldats, ce qui, on le conçoit, peut bouleverser les Ukrainiens et leurs partisans. Mais les émotions d’un groupe, aussi indigné soit-il, doivent-elles empêcher le public d’avoir les conversations difficiles qui sont le véritable objet du film ?

Dès les premières images, la cinéaste demande aux soldats pourquoi ils se battent et ceux-ci régurgitent la propagande russe (lutte contre le nazisme, défense des frontières). Plus tard, les soldats l’abordent pour exprimer leurs doutes quant au bien-fondé de la guerre et de leur présence en Ukraine.

Il en ressort une vision peu flatteuse de l’invasion russe, soulignant la futilité de cette guerre et son carnage parmi les soldats et les civils. Les troupes russes semblent peu entraînées et mal équipées pour combattre dans des batailles chaotiques.

Comme Armadillo et Restrepo, Russians at War représente les soldats sans les juger, favorisant une discussion essentielle sur les conflits armés. Selon mon analyse, on peut difficilement considérer ce film comme de la propagande russe, même si son autrice s’abstient de condamner catégoriquement la guerre dans ses voix hors champ sporadiques.

Le TIFF, informé de « menaces importantes pour le fonctionnement du festival et pour la sécurité du public », a annulé les projections prévues. Il a préféré le projeter après le festival au centre culturel TIFF Lightbox. Pourtant, le TIFF a tout de même assuré la sécurité pour Bliss, un film israélien également très controversé.

Rule of Stone

En novembre, les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) ont annulé la première canadienne de Rule of Stone.

Son auteure, la cinéaste israélo-canadienne Danae Elon, jette « un regard critique sur le projet colonialiste à Jérusalem-Est suivant sa conquête par les forces israéliennes en 1967 ». En tant que documentariste et professeure de cinéma et de médias, j’ai supervisé les recherches de Danae Elon pour ce film durant ses études de maîtrise.

Rule of Stone, dont le titre fait référence à un règlement remontant au Protectorat britannique qui imposait des façades de pierre à tous les édifices, montre comment « l’architecture et la pierre ont été les principales armes d’un processus silencieux, mais extraordinairement efficace, de colonisation et de dépossession » des Palestiniens.

L’auditoire apprend comment la planification, l’expansion et la construction des quartiers juifs ont été pensées pour évoquer les temps bibliques. Comme le note l’historien de l’architecture Zvi Efrat, ces nouveaux quartiers ont l’air, ou tentent d’avoir l’air, de remonter à des temps immémoriaux.

C’est la voix hors champ de Danae Elon qui assure la narration. Elle y mêle ses souvenirs d’enfance dans la Jérusalem des années 1970 et sa prise de conscience de cette « frénésie de construction ». Elle y raconte l’amitié de son père, le journaliste et auteur Amos Elon, avec l’architecte renommé Moshe Safdie à la triple nationalité israélienne, canadienne et américaine, et Teddy Kolek, le célèbre maire de Jérusalem.

Elle interviewe également des historiens, des urbanistes et des architectes, dont Moshe Safdie. Elle fait contraster l’expansion des quartiers juifs avec l’élimination progressive des Palestiniens de Jérusalem sur fond d’interdit de construction et de démolition de maisons. Elle y superpose des séquences d’Izzat Ziadah, un tailleur de pierre palestinien vivant dans une carrière, et qui fait visiter les décombres de sa maison.

Le RIDM avait invité Danae Elon à présenter son film en reconnaissance de son engagement personnel « à critiquer et à remettre en question l’État d’Israël » à travers ce documentaire.

le trailer de Rule of Stone.

Selon le quotidien La Presse, son retrait de la programmation est survenu après que le festival eut appris qu’une partie du financement provenait de la Fondation Makor pour les films israéliens, soutenu par le ministère israélien de la Culture et des Sports, ce qui embarrassait certains partenaires du festival.

Deux organisations, le Palestinian Film Institute et Regards palestiniens, qui font partie de la Campagne palestinienne pour le boycottage académique et culturel d’Israël (PACBI), ont contesté la projection. Ils ont justifié leur position en arguant que le « PACBI cible spécifiquement le financement institutionnel israélien dans les arts qui vise à blanchir et à légitimer l’État d’Israël ».

À mon avis, cette position s’écarterait des lignes directrices de cette campagne, qui stipulent :

En règle générale, les institutions culturelles israéliennes, sauf preuve du contraire, sont complices du maintien de l’occupation israélienne et du déni des droits fondamentaux des Palestiniens, que ce soit par leur silence ou leur implication réelle dans la justification, le blanchiment ou le détournement délibéré de l’attention des violations du droit international et des droits de la personne commises par Israël.

Le film n’aurait pas dû être touché par cet interdit, puisque la Fondation Makor finance régulièrement des films qui dénoncent les violations des droits de la personne à l’encontre des Palestiniens par Israël. Pour la seule année 2024, la liste comprend The Governor, The Village League et Death in Um al hiran.

Bien que le site web des RIDM ne fasse état d’aucun soutien à ce boycottage, le festival a annoncé que Danae Elon retirait son film. « La projection de mon film aux RIDM, a-t-elle écrit, ne sert pas l’objectif à long terme du festival, et il n’est pas possible aujourd’hui d’aborder les nuances dans la lutte commune pour la justice en Palestine. Je suis profondément attristée et bouleversée par ce qui a conduit à cette situation. »

Provoquer la conversation

L’annulation de ces deux films par deux festivals aussi réputés a certainement nui à leur distribution.

Ainsi, TVO, un des bailleurs de fonds de Russians at War, a décidé d’annuler sa diffusion quelques jours plus tard.

Quant à Rule of Stone, aucune salle montréalaise ne l’a encore projeté.

Les programmateurs des deux festivals avaient pourtant choisi ces deux films pour leur côté innovateur et leur capacité à susciter le débat. Les énoncés de mission des deux festivals promettent des films de grande qualité qui transforment ou renouvellent les relations du public avec le monde.

Cependant, en annulant ces deux films, les deux festivals ont démontré leur manque de courage à être de véritables espaces pour engager des conversations difficiles et nécessaires à notre compréhension du monde.

La Conversation Canada

Dorit Naaman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Annulations dans les festivals de cinéma canadiens : un manque de courage qui nuit à la discussion – https://theconversation.com/annulations-dans-les-festivals-de-cinema-canadiens-un-manque-de-courage-qui-nuit-a-la-discussion-260756

Jeux vidéo indépendants : comment les petits studios bouleversent les géants de l’industrie

Source: The Conversation – in French – By Arnault Djaoui, Doctorant en Science de l’Information et Communication, Université Côte d’Azur

L’essor du jeu vidéo indépendant répond à un appétit croissant pour les concepts créatifs émancipés des grandes conventions du médium. Économiquement, ces innovations définissent un nouveau modèle de consommation qui déjoue les prévisions du marché et qui influence l’ensemble de la production. C’est le cas du succès français « Clair Obscur : Expédition 33 » sorti en 2025.


Depuis une quinzaine d’années, les propositions indépendantes envahissent le secteur du jeu vidéo. Le mot d’ordre de cette mouvance ? La rupture des codes établis.

Les écoles asiatique et occidentale du jeu vidéo incarnent deux conceptions spécifiques liées à leurs cultures respectives. Elles se retrouvent néanmoins dans la recherche d’originalité qui prévaut au cœur des studios indépendants. Intellectuellement, la position des studios indépendants nécessite de redoubler d’efforts. Ces derniers œuvrent en petit comité, sans la bénédiction financière dont jouissent les grands éditeurs. L’effervescence d’un groupe restreint de concepteurs passionnés donne souvent une tonalité différente à la ferveur créatrice, à l’origine d’un savoir-faire unique.

Les limites budgétaires ne génèrent pas forcément de chape de plomb créative. Au contraire, ces restrictions obligent les développeurs à se surpasser dans l’objectif de trouver des idées exceptionnelles pour marquer les esprits dans la durée.

« Pourquoi les jeux indé ont du succès ? »

Certains grands succès du jeu vidéo indépendant ont laissé une telle empreinte qu’on retrouve aujourd’hui leur influence dans des productions de blockbusters.

L’expansion du jeu vidéo indépendant en Occident

Sorti en 2013, Outlast, des studios canadiens indépendants Red Barrels, en est un exemple phare. La particularité de ce jeu de survie/horreur (survival-horror) réside dans l’absence d’armement pour se défaire des ennemis, la seule possibilité de progression restant la fuite ou les cachettes parsemées dans le décor. Outlast est rapidement devenu une source d’inspiration du genre survival-horror, y compris pour les productions à grand budget.

C’est le cas avec le succès d’Alien: Isolation, sorti en 2014, qui réutilise largement le système de « cache-cache » avec les créatures ébauchées par Outlast, tout en cherchant à augmenter l’effet de réalisme par le caractère aléatoire continu des apparitions de la bête noire.

Certaines productions indépendantes présentent également des résurgences de la formule Outlast. Le jeu russe Hello Neighbor devient, dès sa sortie en 2017, un phénomène d’immersion mélangeant le suspense, l’horreur et la réflexion, toujours autour du même principe du jeu du chat et de la souris instauré par Outlast. La singularité du titre réside néanmoins dans son univers et dans sa patte graphique qui répondent à une esthétique bien plus cartoon et adaptée à un large public.

L’approche complémentaire du jeu vidéo indépendant japonais

Au Japon, le titre indépendant Deadly Premonition, sorti en 2010, a quant à lui laissé une marque sur les jeux narrativisés (transformés en récits, ndlr) grâce à son approche assez révolutionnaire du genre horrifique, mêlant investigation policière, exploration en monde libre (open world) et horreur psychologique et cosmique.

Les résurgences de cette formule ressortent dans des œuvres à grand budget comme la série The Evil Within, débutée en 2014. Un titre qui emploie également des angles proches du thriller, avec un aspect très paranoïaque dans le cheminement du scénario et des éléments horrifiques.

Des créations aux ambitions artistiques marquées

Le genre de la plateforme (platformer) s’illustre quant à lui avec des titres d’une grande créativité comme Cuphead ou Little Nightmares, tous deux sortis en 2017. Ils abordent respectivement les univers des vieux cartoons des années 1930, avec une jouabilité (ergonomie de jeu, ndlr) exigeante et punitive, ou ceux plus cauchemardesques des films d’animation en stop motion, comme les travaux d’Henry Selick. Des genres revisités sous l’angle de l’exploration-réflexion dans une tonalité encore plus inquiétante.

Le rayonnement du jeu de rôle indépendant

Mais s’il est bien une catégorie de jeu à avoir contribué au succès des studios indépendants au cours de ces dernières années, c’est incontestablement le jeu de rôle (Role Playing Game, RPG).

La grande variété de points de vue qu’offre l’expérience rôliste permet aux concepteurs d’arpenter des systèmes de jouabilité hybrides qui évoluent constamment et qui offrent au public des immersions aussi singulières qu’enivrantes. Le RPG est un genre qui a beaucoup évolué au fil du temps et qui a laissé dans son sillage des novations éphémères, représentatives d’époques spécifiques, qui réapparaissent grâce à l’ingéniosité nostalgique des créateurs indépendants. Certains des jeux les plus remarqués de ces dernières années réutilisent des procédés qui ont fait la gloire de périodes passées.

Le jeu indépendant Hadès, sorti en décembre 2019, récompensé par plusieurs prix autant vidéoludiques que littéraires, se veut une lettre d’amour assumée à une panoplie de genres et d’esthétiques ayant construit la réputation désormais internationale du RPG. Graphiquement, le titre opte pour une plastique anachronique entièrement conçue dans une 2D proche de la bande dessinée. Mais c’est en réhabilitant le genre roguelike que cette œuvre souffle un vent de jeunesse sur un modèle qui n’était plus tellement d’actualité. Ce sous-genre de RPG très populaire dans les années 1980 et 1990 présente la caractéristique de générer aléatoirement chaque palier des donjons que le joueur visite.

Par ailleurs, le système de combat puise sa mécanique dans un autre genre d’une époque antérieure, le hack’n’slash qui consiste à se défaire de hordes d’ennemis au moyen d’attaques, d’esquives et de défenses simples d’emploi mais riches dans leurs potentialités. La toile narrative, quant à elle, contraste avec les poncifs du genre, en situant l’action dans l’enfer de la mythologie grecque.

Toutes ces occurrences témoignent d’une diversification autant technique qu’artistique. Cette variété envahit d’un même mouvement la production du RPG indépendant et, par contrecoup, l’ensemble de l’artisanat vidéoludique contemporain. La transversalité des différents procédés mentionnés plus haut définit ainsi une empreinte typiquement occidentale dans la conception de ces RPG.

Au Japon, la propagation du RPG indépendant dépend d’un autre phénomène. Les jeux mobiles, dits gacha, souvent issus de studios indépendants, représentent une manne économique colossale en faisant du RPG un plaisir instantané et contenu dans des boucles rapides. Leur système de participation appelé « free-to-play » incite progressivement le joueur à dépenser de l’argent pour évoluer dans le jeu.

Parallèlement, sur consoles de salon, s’illustrent des titres plus expérimentaux et dans la tradition narrative mature des récits nippons. Par exemple le jeu D4, paru en 2014, aborde autant de sujets que le deuil, la rédemption, la psychanalyse et la démence sur fond d’enquête policière aussi rocambolesque que captivante. Des problématiques qui n’auraient peut-être pas pu voir le jour dans une production plus globale.

Le couronnement du RPG indépendant en France

Le RPG indépendant manifeste également sa maestria en France, notamment avec, en 2025, le succès exceptionnel de l’inattendu Clair Obscur : Expédition 33.

Clair Obscur : Expédition 33

Loin des 4 500 employés que constituent, par exemple, le studio Ubisoft Montréal, la petite équipe de moins de 30 personnes de Sandfall Interactive a cherché à remettre au goût du jour le système du « tour par tour », très peu représenté en Occident. Le tout en proposant un contexte historique français inédit dans le jeu vidéo et saupoudré d’éléments fantastiques : la Belle Époque. La reproduction graphique des environnements de cette période, bardée de quelques influences dystopiques, profite d’une profondeur et d’une finition qui n’ont rien à envier aux productions des cadors des grands éditeurs.

Cette récente prouesse prouve que le jeu vidéo indépendant tend à incarner, aujourd’hui plus que jamais, la matérialisation de changements très importants. Des transformations qui définissent à la fois une primauté de la liberté de création et une contre-proposition artistique et commerciale de taille face à certains mastodontes de l’industrie vidéoludique.

The Conversation

Arnault Djaoui ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Jeux vidéo indépendants : comment les petits studios bouleversent les géants de l’industrie – https://theconversation.com/jeux-video-independants-comment-les-petits-studios-bouleversent-les-geants-de-lindustrie-262291