États-Unis : la politique nataliste inégalitaire de Donald Trump

Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

La « grande et belle loi budgétaire », annoncée par Donald Trump, début juillet, vise notamment à inciter les femmes états-uniennes à avoir plus d’enfants. En examinant ses dispositions, on constate que ce sont avant tout les femmes les mieux loties aux niveaux social et économique qui seront à même d’en profiter.


Comme de nombreux autres pays du monde, les États-Unis sont confrontés à une baisse massive des naissances depuis des décennies. Cette chute démographique s’est amorcée, aux États-Unis, dès le XIXe siècle, une époque où les femmes avaient en moyenne sept enfants. Depuis 2007, le taux de natalité outre-Atlantique est tombé à 1,6 enfant par femme, soit un taux largement inférieur au seuil de renouvellement des générations, lequel est estimé à environ 2,05 enfants par femme hors immigration.

Selon les données des centres de contrôle et de prévention des maladies, environ 3,6 millions de naissances ont été enregistrées en 2023, ce qui représente un recul de 2 % par rapport à 2022, et une diminution de 20 % depuis 2007.

Face à ce constat, Donald Trump veut provoquer un baby-boom, une ambition qu’il avait déjà formulée en 2023. En février dernier, le président a signé un décret exécutif visant à « examiner » les moyens de réduire le coût de la fécondation in vitro et d’en faciliter l’accès aux citoyens américains. Toutefois, à ce propos, rien n’a encore été concrétisé à ce jour. En attendant, une nouvelle étape vient d’être franchie avec la loi budgétaire, promulguée le 4 juillet dernier, dite « grande et belle loi budgétaire ». Celle-ci prévoit des mesures incitatives en faveur de la natalité.

Trump n’est pas le seul à avoir une vision nataliste. Le vice-président J. D. Vance, connu pour son mépris envers les femmes sans enfant, a lui aussi affirmé vouloir plus de bébés aux États-Unis. Pour Elon Musk, ancien proche allié de Trump et père de quatorze enfants qu’il a eus avec quatre femmes différentes, la diminution du taux de natalité est plus inquiétante que le réchauffement climatique. Les mouvements pronatalistes gagnent également en visibilité depuis quelques années. Le déclin de la natalité est ainsi devenu un sujet de préoccupation majeur dans le pays.

Comment expliquer cet effondrement démographique, que Donald Trump entend combattre à travers les mesures natalistes prévues dans sa loi budgétaire ? Et ces mesures seront-elles accessibles et équitables pour toutes les familles ?

Les facteurs clés de la dénatalité

Comme le souligne Donna Strobino, experte en recherche sur la santé maternelle et infantile, les femmes, aux États-Unis, poursuivent en moyenne des études plus longues que les hommes. Certaines – principalement les résidentes des métropoles du numérique et de la tech, issues de la population blanche, aisée et diplômée – privilégient ensuite leur carrière à la maternité. D’autres, quoique moins bien loties financièrement, ont fait le choix d’avoir moins d’enfants en raison d’un certain esprit d’indépendance vis-à-vis des valeurs traditionnelles.

S’y ajoute le report du projet parental des unes et des autres pour des raisons sociétales (célibat, inégalité dans la répartition des tâches domestiques), de priorités professionnelles (crainte du « plafond de mère ») ou économiques (remboursement du prêt d’études, chômage, prix élevé du logement, coût ou pénurie des garderies).

Les « Ginks » – Green Inclinations No Kids –, de leur côté, ont fait le choix de ne pas avoir d’enfants pour des raisons d’ordre écologique.

En outre, la commercialisation aux États-Unis de la pilule contraceptive depuis 1960, ainsi que l’accès plus facile à l’avortement (du moins avant l’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization en 2022) ont également contribué à cette baisse de la natalité.

Enfin, certaines femmes états-uniennes ont choisi de différer leur projet de maternité en recourant à la congélation de leurs ovocytes, quand bien même cette pratique ne garantit pas une future grossesse.

L’accessibilité inégale des politiques natalistes de Trump

L’une des mesures annoncées par la nouvelle administration, qui sera mise en œuvre dès juillet 2026, est la création d’un compte d’épargne pour les nouveau-nés, baptisé « compte Trump ». Dans le cadre de ce dispositif, le gouvernement fédéral versera 1 000 dollars aux parents de chaque enfant de citoyenneté états-unienne né entre le 1er janvier 2025 et le 31 décembre 2028, quel que soit le revenu du foyer.

« Trump promet 1 000 dollars par bébé », LCI.

La loi autorise les familles à alimenter ce compte jusqu’à un plafond de 5 000 dollars par an jusqu’aux 18 ans du bénéficiaire. Toutefois, ces « comptes Trump », qui sont censés profiter à tous les enfants états-uniens, favoriseraient surtout les familles les plus aisées. Une simulation, effectuée par Washington Monthly, démontre qu’avec un rendement annuel de 8 %, le dépôt unique de 1 000 dollars par l’État fédéral ne rapporterait que 3 996 dollars après dix-huit ans. À l’inverse, une famille capable d’y verser 5 000 dollars chaque année accumulerait près de 191 000 dollars au terme de la même période.

Parallèlement, la nouvelle loi budgétaire a augmenté le crédit d’impôt pour enfants (Child Tax Credit, CTC), le faisant passer de 2 000 à 2 200 dollars par enfant, à compter de l’année d’imposition 2025. Le CTC étant déterminé par le niveau de revenus du foyer, 19,3 millions d’enfants, contre 17 millions actuellement, ne bénéficieront pas de cette augmentation, car leurs familles ne remplissent pas les nouvelles exigences minimales de revenus.

Les enfants appartenant à une catégorie spécifique de la population pauvre en pâtiront davantage. Les données publiées par le Bureau du recensement, en 2023, montrent en effet que les Noirs et les Hispaniques sont davantage touchés par la pauvreté. Pour la juriste Beverly Moran, 17 millions d’enfants appartenant à ces groupes seront exclus du CTC.




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Une inégalité exacerbée par les coupes dans les aides sociales

Medicaid, un programme public d’assurance santé pour les plus démunis, finance plus de quatre naissances sur dix au niveau national, et près de la moitié des naissances en milieu rural. Les coupes drastiques prévues dans ce programme pourraient avoir de graves conséquences sur la pérennité de certains hôpitaux. Plus de 300 hôpitaux situés en zone rurale, déjà confrontés à une pression financière significative, pourraient être amenés à fermer ou à supprimer leurs services de maternité.




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Une telle évolution nuirait gravement à la santé des femmes enceintes et de l’enfant qu’elles portent, à celle des jeunes mères et des nouveau-nés. Cela est d’autant plus préoccupant que le taux de mortalité maternelle ne cesse d’augmenter aux États-Unis. L’Organisation mondiale de la santé définit la mortalité maternelle comme « le décès d’une femme, survenu au cours de la grossesse ou dans un délai de quarante-deux jours après sa terminaison, quelle qu’en soit la durée ou la localisation, pour une cause quelconque déterminée ou aggravée par la grossesse ou sa prise en charge, mais ni accidentelle ni fortuite ».

Par ailleurs, si Medicaid finance environ 40 % des accouchements à l’échelle nationale, il couvre plus de 64 % des naissances chez les Afro-Américaines. Selon l’association March of Dimes, les taux de naissances prématurées et de mortalité maternelle et infantile, qui sont plus élevés dans la population noire, risquent d’augmenter en raison de ces coupes budgétaires.

« La mortalité maternelle chez les femmes afro-américaines », Nat Geo France.

Le sabrage dans le programme d’aide supplémentaire à la nutrition (Supplemental Nutrition Assistance Program, SNAP), destiné aux plus défavorisés, aura également un impact réel sur la capacité à procréer des personnes qui n’y seront plus éligibles. En effet, une mauvaise nutrition peut affecter la fertilité des hommes et des femmes.

De plus, les femmes ayant été victimes d’insécurité alimentaire risquent plus que les autres d’avoir des carences et de donner par la suite naissance à des enfants en sous-poids et plus vulnérables aux maladies.

Notons qu’en 2023, 55 % des bénéficiaires du programme SNAP étaient des femmes, et près de 33 % étaient des femmes de couleur.




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Il en ressort que les mesures natalistes mises en place par la politique de Donald Trump, pour autant qu’elles soient efficaces, aideront davantage les classes moyennes et supérieures.

Couplées aux réductions de Medicaid et du SNAP, ces mesures traduisent également le choix politique de limiter la reproduction des pauvres et des Noirs. De telles mesures – le retour de l’eugénisme positif comme négatif sous un nouveau visage… – auront de lourdes conséquences.

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Refuges de montagne : entre regain de fréquentation et menaces climatiques

Source: The Conversation – in French – By Philippe Bourdeau, Professeur émérite de géographie culturelle, UMR Pacte, Université Grenoble Alpes (UGA)

Lieux iconiques de l’histoire de l’alpinisme, les refuges bénéficient d’une relance de fréquentation portée par un rajeunissement de leur public. Cette embellie survient au moment où des dizaines de bâtiments et leurs accès sont menacés par les effets du réchauffement climatique. Alors que l’inflation des coûts de maintenance, de rénovation ou de reconstruction engendrés par ces impacts se heurte à la raréfaction de l’argent public, une vision prospective s’amorce pour repenser leur conception et leurs fonctions.


À l’interface entre vallées et moyenne et haute altitude, les refuges jouent un rôle de plus en plus structurant dans la fréquentation de la montagne peu aménagée, à mesure que leur public s’élargit, et que leur statut et leurs fonctions initiales d’hébergement et de restauration se transforment et s’étoffent. Dans les Alpes françaises, on en recense 234 qui représentent une capacité d’accueil de 9 466 lits, dont 138 correspondent strictement aux trois critères de définition retenus par le Code du tourisme, à savoir : l’absence d’accès par voie carrossable ou remontée mécanique, l’inaccessibilité pendant au moins une partie de l’année aux véhicules de secours et la mise à disposition en permanence d’un espace ouvert au public.

Du fait de leurs caractéristiques géographiques, techniques, culturelles et fonctionnelles, ce sont des hébergements très atypiques au regard des standards touristiques conventionnels : accès pédestre à des sites isolés à haute valeur environnementale, souvent dotés d’un statut de protection ; déconnexion fréquente des réseaux de communication ; ressources très restreintes en eau et en énergie ; fortes contraintes de traitement ou de transport des rejets et déchets ; exiguïté de l’espace habitable ; éventualité de circonstances météorologiques exceptionnelles et de situations de risques (avalanches, écroulements rocheux) ou d’accidents ; exigence d’autonomie hors des périodes de gardiennage ou dans les cabanes non gardées.

Il en est de même en ce qui concerne les conditions de séjour : repas pris en commun, menu unique le soir, dortoirs collectifs… Ces particularités les inscrivent au cœur de questionnements sociétaux majeurs : relation à la nature, rapport au confort et à la frugalité, adaptation au changement climatique, sans oublier l’accessibilité sociale et le vivre-ensemble.

Une fréquentation relancée

Au cours de cinq dernières années, dans l’ensemble de l’Arc alpin, la fréquentation des refuges de montagne, mesurée en nuitées, a atteint des records. C’est le cas en Suisse, dès 2019, puis en France en 2023.

L’examen de l’évolution du nombre de nuitées annuelles sur une longue période montre cependant, pour la France, un tableau très contrasté. À l’échelle nationale, les nuitées enregistrées chaque année dans les refuges de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) ont connu une nette baisse après un pic d’environ 300 000 nuitées atteint dans la première moitié des années 1990.

Après un rétablissement au début des années 2000, suivi d’une phase de stagnation, le nombre total de nuitées annuelles a recommencé à augmenter à partir de 2017, pour s’établir autour de 370 000 en 2023 et en 2024, selon les données de la FFCAM.

Pour l’année 2023, si l’on prend aussi en compte la fréquentation des 12 refuges du parc national de la Vanoise, c’est ce massif qui comptabilise la fréquentation annuelle la plus importante à l’échelle française (110 000 nuitées), suivi par le massif des Écrins (76 000 nuitées), puis par les Pyrénées (73 000 nuitées), le massif du Mont-Blanc (66 000 nuitées) et les Alpes du Sud (34 000 nuitées).

Contrastes de fréquentation entre moyenne et haute montagne

L’évolution de cette fréquentation est fortement différenciée selon les vallées et les secteurs, ainsi que selon l’altitude et l’accessibilité des sites. Les bâtiments de haute montagne situés au-dessus de 2 700 mètres, tournés majoritairement vers la pratique de l’alpinisme, connaissent à quelques exceptions une baisse tendancielle, alors que les refuges de moyenne montagne ou ceux qui sont les plus accessibles aux randonneurs connaissent une augmentation de fréquentation.

Un contraste très net s’accentue entre la pratique restreinte de l’alpinisme, qui concerne environ 200 000 personnes à l’échelle de la population française, et celle fortement répandue de la randonnée pédestre, qui concerne un public de 10,4 millions de pratiquants hors montagne et de 6,4 millions en montagne, d’après l’enquête nationale sur les pratiques physiques et sportives 2020.

De plus, la nouvelle donne climatique réduit drastiquement la pratique estivale de l’alpinisme, maintenant décalée d’un mois sur la fin du printemps, ce qui tend à instaurer une continuité avec la pratique du ski de randonnée, en fort développement depuis dix ans (jusqu’à représenter plus de 30 % des nuitées annuelles dans certains refuges).

Menaces, enjeux et dilemmes : bienvenue dans les refuges de l’anthropocène

Dans le même temps, l’impact du changement climatique sur les refuges s’amplifie, les bâtiments situés en haute montagne étant les plus vulnérables. Une étude récente portant sur un panel de 45 refuges situés dans trois massifs en Suisse (Valais) et en France (Écrins et Mont-Blanc) souligne que les trois quarts d’entre eux sont affectés par au moins deux des cinq types d’impacts identifiés : dégradation des accès routiers, dégradation des itinéraires pédestres, dommages aux bâtiments, raréfaction des ressources en eau et altération des conditions de pratique des activités autour des refuges.

Dans les années 2010, ce sont en premier lieu les accès aux refuges du bassin de la mer de Glace, dans le massif du Mont-Blanc, qui ont été bouleversés par le retrait glaciaire.

À partir de 2020, les refuges du massif des Écrins connaissent de multiples épisodes de fermeture définitive (la Pilatte, à 2 577 mètres ou temporaire, imputables à des déstabilisations géomorphologiques du fait du retrait glaciaire, à des crues torrentielles, des écroulements rocheux sur les sentiers d’accès ou des pénuries d’eau.

Au-delà des refuges, ce sont aussi toutes les infrastructures d’accès routières et pédestres qui les desservent qui sont régulièrement endommagées, avec comme sujet majeur la destruction chronique de passerelles et de sentiers. Dans les Écrins, les évènements météorologiques survenus en 2023 et en 2024 ont dégradé 30 kilomètres de sentiers sur le linéaire de 600 kilomètres géré par le parc national et détruit 53 des 120 des passerelles installées pour franchir les torrents. Le budget annuel consacré à l’entretien et à la restauration des sentiers et passerelles a augmenté de 65 % entre 2019 et 2024, passant de 260 000 euros à 435 000 euros (source : Parc national des Écrins) et constitue une charge financière de moins en moins soutenable.

Une complexification des conditions de fonctionnement et de gardiennage

La pression climatique s’accompagne de multiples facteurs de complexification qui accentuent la vulnérabilité des refuges en fragilisant les équilibres sur lesquels repose leur fonctionnement. Ainsi, la logique de montée en confort et de service qui a prévalu depuis le milieu des années 2010 se heurte aux impératifs de sobriété en matière d’énergie et de ressource en eau.

De même, l’inflation des coûts de rénovation et de soutenabilité environnementale d’un parc de bâtiments vieillissant fait face à l’érosion des financements publics.

Devant de telles mutations, les gardiens, qui ont le statut de travailleurs indépendants, voient leurs missions largement amplifiées, qu’il s’agisse d’accueillir des publics diversifiés, de transmettre des informations culturelles et patrimoniales, d’expliquer les changements paysagers et les enjeux de biodiversité, de gérer de fait le bivouac aux alentours du refuge, de délivrer des conseils en tout genre destinés à un public de primo-arrivants en montagne, voire de réguler certains comportements maladroits ou inappropriés.

Les refuges, des laboratoires de transition

Malgré le regain d’intérêt qu’ils suscitent et leur rôle d’outil d’aménagement et de vecteur d’accès à la montagne, les refuges sont soumis à de fortes incertitudes structurelles et fonctionnelles dont le tableau peut sembler très sombre. De fait, c’est bien le maintien de l’intégrité du parc actuel qui est remis en question par les effets croisés des destructions climatiques et de l’effondrement programmé des financements publics.

Les logiques de fluidité de fréquentation, fondées sur une mobilité automobile généralisée, instituées depuis des décennies, sont à réinterroger, aussi bien en ce qui concerne l’accès aux hautes vallées, la localisation des parkings, le réseau de chemins d’accès et de passerelles, et le niveau d’entretien des itinéraires de randonnée et d’ascension.

Il s’agit de redéfinir les pratiques touristiques et sportives, en imaginant des séjours plus longs, des itinérances, des périodes de gardiennage élargies. Avec notamment pour enjeu un ré-étagement des refuges en altitude et un redimensionnement (à la hausse ou à la baisse, selon les situations locales) des capacités d’hébergement. L’ensemble des paramètres qui conditionnent le statut et le fonctionnement des refuges doit désormais être pris en compte, comme la question de leur accessibilité sociale, de leur soutenabilité environnementale, de leur mode de gardiennage et de leur modèle économique.

Cette réflexion prospective a fait l’objet d’ateliers créatifs et collaboratifs RefugeRemix organisés en 2019, en 2023 et en 2024 dans le cadre des programmes de recherche Refuges sentinelles et HutObsTour. Dans la continuité des Rencontres sur les refuges au cœur des transitions, organisées en 2023, cette réflexion mobilise les parties prenantes du secteur autour d’une plateforme dont l’objectif est d’élaborer une feuille de route pour l’avenir, sous l’égide du Commissariat de massif des Alpes et avec l’appui du parc national des Écrins.


L’équipe des programmes Refuges sentinelles et HutObsTour a participé à la rédaction de cet article : Victor Andrade, Richard Bonet, Laine Chanteloup, Mélanie Clivaz, Marc Langenbach, Jean Miczka, Justin Reymond, Sophie de Rosemont. Merci également à Brice Lefèvre et Pierrick Navizet.

The Conversation

Philippe Bourdeau a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du Labex ITTEM, du FNADT, du Parc National des Écrins, du Parc National de la Vanoise, de la Communauté de Communes de la Vallée de Chamonix, de la Fondation Petzl.

ref. Refuges de montagne : entre regain de fréquentation et menaces climatiques – https://theconversation.com/refuges-de-montagne-entre-regain-de-frequentation-et-menaces-climatiques-262926

Graff : de l’underground à la sauvegarde institutionnelle

Source: The Conversation – in French – By Sabrina Dubbeld, Maîtresse de conférences en Histoire et théorie de l’art contemporain, Aix-Marseille Université (AMU)

Graff rue des Muettes, quartier du Panier, Marseille (Bouches-du-Rhône, février 2019). Sabrina Dubbeld , Fourni par l’auteur

Certaines révolutions sont plutôt discrètes. En juillet 2025, sans tambour ni trompette, dans le cadre feutré de l’Institut national de l’histoire de l’art, était inauguré le Centre national des archives numériques de l’art urbain. Jusqu’alors, le graff n’avait pas d’archives institutionnalisées. Il s’agit d’une étape cruciale dans la patrimonialisation de cet art. Elle consacre un mouvement longtemps marginalisé, tout en offrant aux chercheurs un accès inédit à des archives essentielles.


La pratique du graffiti writing – ou graff– apparaît à la fin des années 1960 aux États-Unis. En Europe, elle s’impose en tant que pratique culturelle urbaine au cours des années 1980. Les acteurs de cet art font du travail autour du lettrage et de la typographie de leur signature (dit aussi « blaze ») le cœur de leur recherche. Selon l’écrivain Norman Mailer, qui publia en 1974 l’un des premiers grands essais consacrés au graff, une nouvelle « religion » est née : celle du nom, qui se multiplie depuis lors à l’envi sur l’ensemble des supports disponibles : murs, portes, palissades, mais aussi sur les trains, « l’extase du railway » participant pleinement de la mythologie du mouvement.

Plus de cinquante ans après son apparition, l’histoire du graff demeure secrète en France : « Le graffiti est encore un mouvement underground. Son évolution, ses différents courants restent obscurs pour le grand public », précise l’artiste et spécialiste de l’art urbain Nicolas Gzeley. Pourtant, depuis les années 1980, de nombreuses expositions ont été consacrées à ses acteurs. Parmi les plus récentes, on trouve « Rammellzee » au Palais de Tokyo à Paris (2025), « Graffiti X Georges Mathieu » à la Monnaie de Paris (2025), « Aréosol, une histoire du graffiti » (2024) au musée des Beaux-Arts de Rennes (Ille-et-Vilaine).

Des galeristes pionniers apportèrent également très tôt leur soutien au mouvement, tels que Willem Speerstra, Magda Danysz ou encore Agnès B., qui invita des graffeurs, repérés dans les rues de Paris et de New York, à exposer dans sa galerie dès 1985. Ce soutien anticipait d’une vingtaine d’années l’engouement pour l’art urbain sur le marché de l’art, succès qui ne s’est pas démenti depuis.

Comment, dans ces conditions, expliquer la confidentialité dans laquelle se maintient cette pratique artistique ?

Le graff : des origines illégales et subversives

Le graff – tel qu’il est appréhendé, décrit et pratiqué par la majorité de ses acteurs – constitue une contre-culture souterraine, largement transgressive et fortement codifiée. En témoigne le sociolecte complexe et proliférant dont les graffeurs font usage – tag, flop, chrome… – et dont l’évolution, fort rapide, nécessite la mise à jour régulière de glossaires spécialisés. Les œuvres produites, dès lors qu’elles sont réalisées dans l’espace de la cité sans autorisation, sont considérées, au regard de la loi, comme des actes délictueux.

« On a souvent tendance, écrit le commissaire d’exposition Hugo Vitrani, à oublier que la première institution à laquelle sont confrontés les graffeurs est le palais de justice, bien avant le musée. »

Les travaux de Julie Vaslin, chercheuse en science politique, mettent en exergue l’ampleur et le caractère systématique des moyens déployés par les pouvoirs publics dans la lutte anti-graffitis depuis le début des années 1980 : effacement, poursuites judiciaires pouvant déboucher sur de lourdes condamnations. Encore aujourd’hui, alors que la labellisation « street art » a supplanté depuis une dizaine d’années celle de « graffiti » et que différentes formes d’institutionnalisation de l’art urbain se développent, « l’effacement de l’immense majorité des graffitis, écrit Julie Vaslin, est la condition sine qua non de l’encadrement culturel de quelques-uns d’entre eux ». À titre d’exemple, en 2024, la Ville de Paris a dépensé pas moins de 6,9 millions d’euros pour le nettoyage et la suppression de ces écritures sauvages.

Une histoire lacunaire, « parsemée de zones d’ombres »

Face à la rigueur de cette répression et l’efficacité des dispositifs d’effacement, le culte du secret fut savamment entretenu par les graffeurs. Ils s’organisèrent très tôt au sein de leur « crew » (équipe) afin de documenter leurs pratiques en constituant des traces graphiques et photographiques, seuls vestiges de leurs œuvres, par nature éphémères. Ces documents circulèrent un temps clandestinement, souvent par courrier, en France mais aussi à l’étranger, la mobilité faisant partie intégrante de la culture graff. Les fanzines ainsi que les vidéozines jouèrent également un rôle de premier plan pour la préservation de la mémoire du mouvement et sa dissémination au-delà des frontières. Il en va de même pour les magazines spécialisés qui se diffusèrent dans les kiosques à journaux français début 2000.

Esquisses du graffeur ASHA dans son atelier, Marseille, papier, crayon de couleur, crayon feutre, crayon à bille, 21 x 29, 7 cm.
Esquisses du graffeur ASHA dans son atelier, Marseille, papier, crayon de couleur, crayon feutre, crayon à bille, 21 x 29,7 cm.
S. Dubbeld, février 2019, Fourni par l’auteur

Cette « fièvre d’archives » n’a toutefois pas empêché la disparition de nombre d’entre elles, que ce soit lors de leur transfert d’un lieu à un autre afin d’éviter qu’elles ne constituent des preuves matérielles incriminantes, ou lors de leur saisie et mise sous scellés dans le cadre d’enquêtes judiciaires. Lors du mythique procès de Versailles qui s’acheva en 2011, la communauté perdit ainsi plusieurs mètres cubes de books (« carnets ») renfermant d’innombrables photographies, esquisses et dessins préparatoires, en dépit d’une pétition ayant récolté des milliers de signatures pour leur dépôt et leur sauvegarde aux Archives nationales.

Disséminées, fragmentées et constituées dans des conditions précaires, hors de toute norme de conservation, les archives du mouvement furent soumises aux vicissitudes du temps, à un inexorable processus de dégradation, voire de disparition. Elles dessinent une histoire lacunaire, « parsemée de zones d’ombres ».

Cette histoire est en outre reléguée à la marge de la reconnaissance des institutions publiques artistiques et universitaires, particulièrement dans le champ de l’histoire de l’art où cet art n’a pas encore acquis sa pleine légitimité. L’étude, menée en 2024 par les chercheurs Juliette Theureau, Camila Goulart-Narduchi et Christophe Genin portant sur la représentation de l’art urbain dans les collections publiques françaises, confirme la faible présence de cet art dans les musées. Il ne constitue que 0,02 % du volume total des œuvres des musées d’art moderne et contemporain et, dans 75 % des cas, il s’agit des quatre mêmes artistes.

En outre, 85 % de ces productions sont conservées dans quatre institutions et 55 % d’entre elles se trouvent dans la capitale.

De même, le nombre de travaux scientifiques de fond qui sont consacrés au graff en histoire et sciences de l’art s’avère peu encourageant. À ce jour, on recense moins d’une dizaine de thèses de doctorat consacrées à l’analyse de cette pratique depuis son émergence en Europe. De fait, jusqu’à une date très récente, le mouvement suscitait avant tout l’intérêt des sociologues et des anthropologues. D’ailleurs, la plus grande collection consacrée au graff en Europe – plus de 1 800 objets – se trouve dans un musée de société en France (le Mucem, à Marseille), et non dans un musée d’art contemporain.

Ainsi que le résume la chercheuse en anthropologie Claire Calogirou, «  pour se constituer en “œuvre d’art”, il manque encore au graffiti des historiens et des critiques d’art ».

Arcanes : un centre pour la sauvegarde et la valorisation de l’art urbain

En 2022, conscient de l’urgence à lutter contre la disparition progressive de ce patrimoine archivistique, la Fédération de l’art urbain, avec le soutien du ministère de la culture, entreprit la création du centre Arcanes « destiné à la sauvegarde et à la valorisation des archives de l’art urbain ».

Depuis trois ans, l’équipe réunissant des spécialistes ainsi que des professionnels de la culture et de l’archivage s’attelle à la collecte et au traitement de fonds d’archives numériques relatifs à cette thématique. Ces fonds émanent tant d’artistes, de critiques d’art, d’amateurs et de commissaires d’expositions que d’institutions publiques.

Mur de la Plaine, Marseille
Mur de la Plaine, Marseille.
Sabrina Dubbeld, février 2019, Fourni par l’auteur

Ouverte au public le 15 juillet 2025, la plateforme propose d’ores et déjà 10 000 documents à la consultation, 18 000 images, et des milliers de fiches renvoyant à des lieux de création ou à des acteurs de l’art urbain. Outre des vidéos et de nombreux entretiens avec les acteurs, Arcanes accueille également des articles de presse, ephemera, carnets de croquis, portfolios, archives judiciaires, reconstitutions et modélisations 3D de certains murs de sites historiques du graff, comme le terrain vague de Stalingrad (quartier La Chapelle, Paris, XVIIIe arrondissement), un des foyers majeurs du graffiti français européen à la fin des années 1980.

Des perspectives enthousiasmantes pour la recherche

La création de ce centre d’archives offre des perspectives enthousiasmantes en ce qui concerne la recherche en art consacrée au graff. Le fait de pouvoir accéder à une documentation centralisée, rigoureusement indexée, facilitera grandement le travail d’interprétation et de contextualisation des sources, en particulier pour les doctorants qui pourront y puiser des matériaux essentiels à leurs enquêtes.

L’enrichissement du corpus documentaire, appuyé par la constitution d’archives orales, ouvre la voie à la réalisation d’études ciblées explorant des pans moins investigués jusqu’alors par la recherche : retracer les évolutions stylistiques et graphiques du graff ainsi que ses liens avec d’autres formes artistiques et contre-culturelles qui lui sont contemporaines ; s’intéresser à la circulation et aux transferts artistiques entre les différentes scènes ; écrire l’histoire précise de sa répression ; se questionner sur sa réception, sa matérialité, sa mise en exposition, sa restauration, son statut, les critères esthétiques qui ont contribué à son établissement pérenne sur le marché de l’art…

Ainsi, Arcanes constitue assurément un pas crucial pour la patrimonialisation, la visibilité et la reconnaissance institutionnelle du mouvement graff. Espérons toutefois que cette initiative s’accompagnera bientôt de la création d’un centre d’archives physique à même de sauvegarder durablement ces archives fragiles.

D’autant que celles-ci portent, ainsi que le souligne l’historien de l’art et directeur général de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) Éric de Chassey,

« les traces des actions menées dans l’espace urbain par certains des artistes les plus importants des dernières décennies ».

The Conversation

Sabrina Dubbeld ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Graff : de l’underground à la sauvegarde institutionnelle – https://theconversation.com/graff-de-lunderground-a-la-sauvegarde-institutionnelle-263398

Quand l’excès de positivité dans les pratiques des entreprises peut nuire à la santé

Source: The Conversation – in French – By Sarah Benmoyal Bouzaglo, Professeure des Universités, Université Paris Cité

Évoquer en réunion les aspects positifs d’un projet en omettant les contraintes rencontrées, nier des difficultés réelles vécues par des consommateurs en survalorisant les bénéfices d’un produit dans une publicité ou encore un post sur les réseaux sociaux… tout cela peut mener à la « positivité toxique ». Décryptage.


Des slogans tels qu’« Avec Carrefour, je positive » (1988), « J’optimisme » (2015) ou « L’énergie positive commence ici », en 2022 pour Belvita, illustrent la faveur généralement donnée à la positivité dans les pratiques des entreprises.

Parallèlement, celles-ci accordent aussi une place croissante au management bienveillant et au leadership positif, fondés sur une communication orientée vers les solutions plutôt que sur la critique et la mise en avant de valeurs positives. Mais cette emphase mise sur le discours positif – en interne (ressources humaines, communication, management) comme en externe (marketing off-line et digital) – pourrait finalement s’avérer contre-productive…

Comment la positivité est-elle devenue une injonction sociale ? Que signifie la « positivité toxique » et quels sont ses effets potentiels ? Dans quelles dimensions des pratiques des entreprises la positivité toxique peut-elle se manifester, et comment la contrecarrer ? Nous avons réalisé une recherche publiée dans Gérer & Comprendre qui permet de poser les premières pierres d’une réflexion sur le sujet, encore peu étudié en sciences de gestion et management.

L’injonction sociale à la positivité

L’avènement de la psychologie positive au début des années 2000 a mis en lumière les bénéfices potentiels de la pensée et des comportements positifs sur des aspects tels que le bien-être, la résilience ou la confiance en soi. Cette dynamique a été amplifiée par la multiplication d’ouvrages de développement personnel, de pratiques bien-être (yoga, méditation…) et de coachs spécialisés. Mais, à force d’être survalorisée, la positivité est devenue une norme sociale, pouvant mener à une « tyrannie de l’attitude positive ».

Les réseaux sociaux ont joué un rôle d’amplificateur. Lors de la crise sanitaire du Covid-19, de nombreux internautes se sont affichés, sur les réseaux sociaux, heureux de profiter du confinement pour se recentrer sur eux-mêmes, sur leur famille ou pour découvrir de nouvelles activités. Tandis que d’autres vivaient cette période dans de grandes difficultés (deuils, violences intrafamiliales, difficultés financières, isolement…) et pouvaient percevoir ce contenu positif diffusé en ligne comme excessif. Rien d’étonnant, alors, si la recherche sur la positivité toxique s’est particulièrement développée à cette époque.

À l’instar de la méthode d’autosuggestion consciente d’Émile Coué, consistant à se répéter que l’on va de mieux en mieux chaque jour, il est d’ailleurs possible d’exercer la positivité toxique sur soi-même.

Positif et toxique malgré soi

Avez-vous déjà dit ou entendu dire : « Rien n’arrive par hasard », « Ce qui ne tue pas rend plus fort », « Le temps guérit toutes les blessures », « Regarde le bon côté des choses » ? Si oui, vous avez déjà été, même involontairement, transmetteur et/ou récepteur de phrases qui peuvent susciter de la positivité toxique.

Rahman Pranovri Putra et ses collègues (2023) ont défini la positivité toxique comme

« [une]croyance en des concepts positifs excessifs, exigeant d’une personne qu’elle soit toujours positive en toutes circonstances et dans toutes les situations, et qu’elle ignore les émotions négatives ».




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Cette pression à rester positif peut conduire les individus à réprimer leurs émotions négatives les empêchant d’affronter la réalité d’une expérience difficile. Ils risquent ainsi de développer une détresse psychologique et de voir leur bien-être diminuer. Ils peuvent aussi renoncer à adopter des stratégies adaptées pour faire face à une situation difficile. C’est le cas, par exemple, lorsqu’une personne ne dénonce pas un harcèlement moral parce qu’on l’encourage à se concentrer sur les aspects positifs de ses conditions de travail – comme un bon salaire, des collègues agréables ou des missions stimulantes. Cette positivité imposée peut également entraîner des symptômes physiques, tels que des sensations d’essoufflement.

Des effets néfastes à anticiper et à endiguer

Dans le monde professionnel, plusieurs pratiques peuvent particulièrement relayer cette injonction à la positivité : certaines actions marketing, comme la publicité – en particulier sur les réseaux sociaux, via les posts d’une entreprise ou de ses créateurs de contenus en partenariat, la communication interne, la politique RH et le management d’équipe. Les études sur la positivité toxique dans les pratiques des entreprises en sont à leurs débuts, mais on en saisit déjà les effets néfastes pouvant aller jusqu’à nuire à la santé mentale et au bien-être des individus.

Les entreprises ont donc intérêt à identifier leur propre « territoire de positivité toxique », c’est-à-dire les discours positifs qui pourraient être perçus comme excessifs et qui masquent potentiellement des aspects négatifs. Cela suppose d’abord de repérer ce type de discours en interne (par exemple, dans la politique RH, la communication interne ou le management) comme en externe (par exemple, dans le marketing ou via la marque employeur). Une fois cela fait, il faudra œuvrer pour y introduire des nuances : des propos plus neutres, voire négatifs, exprimant davantage les difficultés, incertitudes ou contraintes.

Afin d’assurer une cohérence globale, il convient aussi de former les responsables RH, communication et marketing, ainsi que tous les managers à repérer et éviter l’usage excessif de la positivité dans leurs pratiques. En somme, la positivité reste un idéal légitime dans le monde des entreprises, tant qu’elle n’évince pas la réalité vécue par les individus.

The Conversation

Sarah Benmoyal Bouzaglo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand l’excès de positivité dans les pratiques des entreprises peut nuire à la santé – https://theconversation.com/quand-lexces-de-positivite-dans-les-pratiques-des-entreprises-peut-nuire-a-la-sante-260361

Quelles qualités devrait posséder un bon patron ?

Source: The Conversation – in French – By Michel Ruimy, Professeur affilié, ESCP Business School

La figure du dirigeant d’entreprise est parfois louée, d’autres fois décriée. Mais que serait un « bon patron » ou une « bonne patronne » ? Cela peut-il vraiment exister dans une économie financiarisée ?


La figure du « bon patron » (ou de la « bonne patronne ») est au cœur des dynamiques économiques, sociales et culturelles des entreprises. Si le terme reste largement subjectif, la question est plus actuelle que jamais. Derrière cette notion se cachent des conceptions parfois opposées, voire conflictuelles.

Il ne s’agit plus seulement d’un chef d’entreprise efficace, mais d’un leader complet, qui doit avoir des qualités de gouvernance, de performance et d’éthique, évaluées selon différents prismes, notamment économique, financier, social et sociologique.

Efficacité économique

D’un point de vue économique, un « bon patron » est celui qui assure la pérennité et la croissance de l’entreprise. Il est d’abord celui qui sait où va l’entreprise, et comment s’y rendre. Il ne se contente pas d’exécuter un plan à court terme, mais il projette l’entreprise dans l’avenir, en combinant vision stratégique, innovation et résilience ou adaptation au marché.

Dès le début du XXe siècle, Joseph Schumpeter insistait sur le rôle de l’entrepreneur comme agent du changement, capable de « destruction créatrice » pour faire émerger de nouvelles formes d’organisation plus efficaces. Un « bon patron » sait anticiper les mutations économiques et repositionner son entreprise.




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À cet égard, Emmanuel Faber, ex-PDG de Danone, a tenté d’incarner une « gouvernance durable », conciliant croissance et engagement social. Sous son mandat, Danone a été l’une des premières multinationales à adopter le statut d’« entreprise à mission » (loi Pacte.), 2019). Louable sur le papier, son approche n’a pourtant pas résisté aux pressions des actionnaires. Ironie : il a été évincé au nom… de la rentabilité.

Peut-on vraiment être un « bon patron socialement responsable » dans une économie capitaliste qui reste, fondamentalement, obsédée par le profit immédiat ?

Contrainte financière

Être un « bon patron », c’est aussi faire de bons comptes.

Sur le plan financier, le « bon patron » devrait être, à la fois, un gestionnaire rigoureux et un stratège à long terme. Il maîtrise les équilibres budgétaires, la rentabilité des capitaux investis et la création de valeur pour les actionnaires… tout en refusant une logique de court terme. Le modèle de la « création de valeur partagée », défendu par Michael Porter, s’éloigne du seul rendement actionnarial pour inclure les parties prenantes. Un « bon patron » ne devrait pas sacrifier l’investissement à long terme sur l’autel des résultats trimestriels.

Ainsi, Satya Nadella, PDG de Microsoft depuis 2014, a opéré une transformation radicale de l’entreprise en investissant très tôt et massivement dans le cloud (Azure), en dépit de fortes dépenses initiales. Pari risqué, mais payant. Cette stratégie a restauré la croissance et la valorisation de l’entreprise à long terme.

En France, Carlos Tavares, patron de Stellantis (ex-PSA), a redressé financièrement le groupe avec une discipline de gestion extrême, tout en misant sur l’électrification, devenant l’un des leaders du secteur automobile européen. Pour autant, faut-il admirer des stratégies fondées sur des plans sociaux massifs, comme ceux qu’a orchestrés Stellantis – parfois à peine dissimulés derrière l’innovation technologique ?

Un rôle social ?

Sur le plan social, le « bon patron » est supposé être un leader humain, attentif et équitable, capable de motiver ses équipes (Maslow, Herzberg, de garantir un climat de travail sain et de donner du sens au travail. La crise de la Covid-19 a renforcé cette exigence de proximité et d’écoute. Le « bon patron » est désormais aussi un « leader serviteur », plaçant les collaborateurs au cœur de sa démarche. Il doit ainsi conjuguer exigence de performance et qualité de vie au travail.

À ce titre, Jean-Dominique Senard, ex-patron de Michelin puis président de Renault, a été salué pour son approche sociale du management, avec un dialogue social fort, des investissements dans la formation et l’intéressement des salariés aux résultats. En revanche, des figures comme Elon Musk, bien que visionnaires, sont critiquées pour leur management parfois brutal (licenciements massifs, exigences extrêmes, ruptures sociales), soulevant la question : Peut-on être un « bon patron » sans être un bon manager humain ?

Cette « tolérance au génie toxique » est-elle le prix à payer pour l’innovation ?

Entre charisme et capital symbolique

Au-delà de la performance, le « bon patron » est aussi un symbole. Il tire sa légitimité de son autorité symbolique (Max Weber), fondée sur sa capacité à incarner des valeurs, à mobiliser une communauté autour d’un projet collectif. Il a la compétence (capital culturel), la richesse (capital économique) et les réseaux (capital social), comme l’analysent Max Weber ou Pierre Bourdieu

Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege), 2021.

Leader charismatique quand il inspire confiance et sens, le « bon patron » agit dans un espace public où sa posture est scrutée. Il est à l’aise dans l’arène médiatique et politique. Michel Crozier, sociologue des organisations, montre que les patrons efficaces savent naviguer dans des zones d’incertitude et créer des alliances internes. Loin du mythe du patron omniscient, un « bon patron » est souvent un fin négociateur politique.

Être un « bon patron » en 2025, c’est réussir un équilibre multidimensionnel combinant vision économique, rigueur financière, responsabilité sociale et légitimité symbolique. Il n’est ni un simple gestionnaire ni un gourou. C’est un stratège éthique, capable de créer de la valeur pour tous, sur le long terme.

Dans un monde en mutation (transition écologique, intelligence artificielle, pressions ESG), le « bon patron » de demain devra être probablement inclusif, résilient et engagé, autant soucieux des résultats que du sens donné à l’action collective. Mais cette image idéale se heurte à une réalité bien plus conflictuelle. Le patron modèle, capable de plaire aux actionnaires, aux salariés, aux citoyens et à la planète… existe-t-il vraiment ? ou est-il un mythe rassurant dans un capitalisme en quête de légitimation ?

The Conversation

Michel Ruimy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quelles qualités devrait posséder un bon patron ? – https://theconversation.com/quelles-qualites-devrait-posseder-un-bon-patron-260966

Femmes et finance : déconstruire les stéréotypes pour faire progresser l’égalité

Source: The Conversation – in French – By Gunther Capelle-Blancard, Professeur d’économie (Centre d’Economie de la Sorbonne et Paris School of Business), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le secteur de la finance s’est largement féminisé. Mais, à mesure que l’on monte dans la hiérarchie, les hommes continuent d’être majoritaires. Ces inégalités prennent naissance dans des préjugés – parfois dès le foyer. Est-il possible de les combattre efficacement ? Comment ?


Longtemps, la finance a été considérée comme un bastion masculin. Et si les temps changent, les représentations peinent à évoluer. Golden boys, traders arrogants, dirigeants technocrates : les figures dominantes de l’imaginaire financier restent quasi exclusivement masculines. Or, dans la réalité, la majorité des salariés du secteur bancaire sont… des femmes ! Mais cette majorité est trompeuse. À mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie ou que les postes deviennent plus rémunérateurs et stratégiques, leur part décroît nettement. Aucune femme, à ce jour, n’a dirigé de grande banque française.

Dans un contexte où des voix conservatrices s’élèvent, notamment aux États-Unis, contre les politiques de diversité sur fond de croisade antiwokisme, il importe de continuer à documenter, interroger et à comprendre les mécanismes comportementaux, culturels et institutionnels complexes qui façonnent les trajectoires socioéconomiques et, partant, les inégalités de genre.

Des différences souvent mal comprises

Les différences d’attitudes, de préférences et de valeurs entre les femmes et les hommes sont largement exagérées. Il serait temps d’en finir avec cette fable selon laquelle les hommes viendraient de Mars et les femmes de Vénus. Qu’il s’agisse de leur rapport à l’argent, de leur goût pour le risque et la compétition ou de leur volonté de pouvoir, les différences entre hommes et femmes sont souvent faibles, variables et fortement contextuelles. Et surtout, elles sont socialement construites.

Ces différences sont amplifiées par la prégnance de stéréotypes qui finissent par être intégrés, tant par les femmes que par les hommes. Il en résulte des inégalités persistantes au détriment des femmes en matière d’épargne, d’accès aux crédits et de participation sur les marchés boursiers. Les femmes pâtissent aussi lourdement des préjugés dans leur carrière et sont peu nombreuses à occuper les postes les plus prestigieux et les plus rémunérateurs. Et lorsque les femmes finissent par briser ce « plafond de verre », c’est souvent en adoptant des « codes réputés masculins » (en matière de prise de risque, par exemple) – ce qui remet d’ailleurs en cause certains récits sans doute trop simplistes autour des effets vertueux d’une féminisation des instances financières.




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Des stéréotypes qui viennent du foyer

Ces différences se nourrissent des préjugés qui prennent naissance dans les foyers. Ainsi, pendant longtemps, c’est le mari qui s’occupait de gérer le budget du ménage. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : les enquêtes montrent au contraire que ce rôle est désormais dévolu majoritairement aux épouses. On en sait toutefois peu sur la gestion de l’argent au sein des couples.

À partir d’une base de données issue d’une banque française regroupant plus de 7 000 couples, on peut analyser la manière dont chacun des partenaires s’auto-évalue en matière de connaissances financières. Fait marquant, un biais de genre est observé dans la perception de ses propres compétences financières puisque la recherche montre que les femmes se sous-estiment plus souvent que les hommes. Pourtant, lorsque les conjoints sont présents ensemble au moment de l’évaluation, l’écart tend à se réduire de 18,7 %.

Ce phénomène suggère que la dynamique du couple peut atténuer ou renforcer les biais de genre. Et plus les couples sont engagés financièrement (épargne, investissement), plus l’écart de confiance tend à s’accentuer au détriment des femmes. Ces écarts ne sont pas anodins : ils conditionnent les prises de décision et les arbitrages patrimoniaux, et il peuvent renforcer les déséquilibres au sein du couple.

Une loi pour quels résultats ?

La finance, ce n’est pas que la gestion des comptes et du budget au sein des ménages. C’est aussi (et surtout) un secteur économique structurant, où les postes les plus stratégiques sont encore largement occupés par des hommes.

En France, la loi Copé-Zimmermann (2011) a imposé un quota de femmes dans les conseils d’administration, dans et hors du secteur financier, suivie plus récemment par la loi Rixain (2021) sur les comités exécutifs. Ces dispositifs ont eu des effets réels. Les conseils d’administration sont, à l’heure actuelle, à quasi-parité en matière de genre et la France est le leader en la matière. Il apparaît, en outre, aujourd’hui, que la loi de 2011 a eu un effet sur la performance extrafinancière des entreprises, qui s’expliquerait par la montée en puissance de femmes ayant eu des parcours professionnels souvent en prise avec les enjeux environnementaux et sociaux.

Si les quotas garantissent donc en général une quasi-parité dans les conseils d’administration (en termes de sièges), ils n’épuisent cependant pas la question des inégalités de genre à la tête des grandes entreprises. En particulier, la hiérarchie au sein même des conseils (présidences, comités stratégiques, etc.) reste très genrée et reproduit les stéréotypes conventionnels, les femmes accédant moins souvent aux fonctions les plus influentes.

Interroger les règles du jeu

Finalement, les inégalités observées ne traduisent pas des différences innées de compétences ou d’appétence pour la finance, mais bien des différences de socialisation, d’éducation et, consécutivement, de trajectoires. Les travaux issus de la recherche expérimentale et des enquêtes institutionnelles convergent : les écarts existent, mais ils sont amplifiés par les structures et les normes sociales. En d’autres termes, il ne suffit pas d’ouvrir les portes de la finance aux femmes. Il faut aussi interroger les règles du jeu, les modèles dominants, et les représentations qui pèsent sur les parcours.

Ainsi, et par exemple, il apparaît clairement aujourd’hui que les quotas à la tête des entreprises, pour importants qu’ils soient, ne suffiront pas à résorber les inégalités de genre aux niveaux inférieurs, à tous niveaux de qualification : le rôle et la prégnance des stéréotypes indiquent que la clé est dans une dynamique bottom up (plus que top down), conduisant les femmes à se projeter pleinement dans l’univers de la finance et des postes à responsabilités, et les hommes à se départir de leurs croyances en la matière. Bref, c’est à la base qu’il faut maintenant agir : dans les écoles, dans les familles, dans les institutions.


Les auteurs de cet article ont supervisé le numéro de la Revue d’économie financière d’avril 2025, « Femmes et finance ».

The Conversation

Antoine Rebérioux a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Gunther Capelle-Blancard et Marie-Hélène Broihanne ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Femmes et finance : déconstruire les stéréotypes pour faire progresser l’égalité – https://theconversation.com/femmes-et-finance-deconstruire-les-stereotypes-pour-faire-progresser-legalite-257589

Vente de viande sauvage sur TikTok : des espèces menacées sont proposées en Afrique de l’Ouest

Source: The Conversation – in French – By Angie Elwin, Head of Research at World Animal Protection and Visiting Research Fellow at, Manchester Metropolitan University

Au Togo, comme dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest, la viande sauvage demeure un élément important du quotidien, prisée pour son goût, sa valeur culturelle et comme source de revenus pour ceux qui en font le commerce.

Elle est souvent considérée comme un mets de luxe dans les centres urbains, où elle se vend à des prix plus élevés que la viande d’élevage. Cela risque d’alimenter la demande. La viande sauvage est vendue ouvertement sur les marchés urbains et dans les étals au bord des routes dans tout le Togo, où les vendeurs s’adressent à la fois à la clientèle locale et aux voyageurs de passage. Dans les zones rurales, il est courant de voir des rongeurs, des pythons et des cobras morts exposés au bord des routes, prêts à être achetés par les visiteurs venus de la ville.




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Cependant, le commerce légal et illégal de viande sauvage pose de sérieux défis pour la biodiversité, le bien-être animal et la santé publique. Une grande partie de ce commerce échappe à toute réglementation et repose sur la chasse, la vente et la consommation d’animaux sauvages. Bon nombre de ces espèces sont menacées ou en déclin, ce qui soulève des préoccupations urgentes en matière de conservation.

Ces dernières années, les commerçants d’Afrique de l’Ouest ont utilisé les réseaux sociaux pour faire la promotion directe de la viande sauvage et entrer en contact avec leurs clients. Des plateformes telles que TikTok et Facebook font office de vitrines en ligne reliées à des marchés physiques, permettant aux vendeurs d’atteindre un public beaucoup plus large que celui qu’ils auraient pu toucher en vendant sur des étals traditionnels. Ce changement attire de nouveaux acheteurs, souvent urbains, sur le marché et modifie la manière dont la viande sauvage est vendue ainsi que l’ampleur globale du commerce.

Nous sommes des chercheurs spécialisés dans la faune sauvage et nous étudions le commerce des animaux sauvages en Afrique de l’Ouest. Nous avons voulu comprendre les nouveaux défis liés au commerce de viande sauvage au Togo. Nous avons choisi d’étudier les vidéos TikTok car cette plateforme est devenue un lieu très visible pour la publicité ouverte de la viande sauvage au Togo. L’analyse de ces vidéos nous a permis de documenter les espèces vendues, leur valeur marchande et les risques liés à leur conservation.




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Nous avons identifié deux créatrices de contenu TikTok basées à Lomé, au Togo, qui publient activement des vidéos faisant la promotion de viandes sauvages à vendre. Toutes deux semblent opérer depuis leur domicile, utilisant TikTok comme leur propre marché en ligne. Leurs vidéos montrent une variété de produits à base de viande sauvage filmés directement chez elles, transformant ainsi leur espace de vie en vitrine virtuelle.

Bien que nous n’ayons pas étudié tous les vendeurs de viande sauvage sur TikTok, ces créatrices représentent un segment visible et accessible de ce commerce. Des recherches ont déjà montré
que la viande sauvage est vendue sur Facebook en Afrique de l’Ouest depuis au moins 2018. Mais le commerce de viande sauvage sur TikTok est resté largement méconnu jusqu’à présent.




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Notre étude a révélé que plus de 3 500 individus appartenant à diverses espèces ont été mis en vente par ces canaux sur une période de 17 mois. Parmi les espèces les plus fréquemment présentées figuraient les varans, les écureuils rayés, les pintades, les francolins, les antilopes, les pangolins à ventre blanc et les rats des roseaux.

Ces résultats soulignent l’ampleur et la diversité du commerce d’animaux sauvages sur TikTok, y compris d’espèces menacées et en voie de disparition comme les pangolins.

Le commerce d’espèces rares et menacées devient viral

Nous avons analysé 80 vidéos TikTok publiées entre novembre 2022 et avril 2024. Ces courtes vidéos, partagées sur des comptes publics, montraient des milliers de carcasses d’animaux sauvages fumées appartenant à au moins 27 espèces identifiables. Il s’agissait principalement de mammifères (78 %), suivis d’oiseaux (15 %) et de reptiles (7 %).

L’audience cumulée de ces 80 vidéos est impressionnante : près de 1,8 million de vues. Certaines vidéos ont été visionnées jusqu’à 216 000 fois. Cela suggère que ce contenu circule bien au-delà du public local.

Plusieurs des espèces vendues sont menacées d’extinction. Il est alarmant de constater que nous avons documenté la présence du pangolin à ventre blanc, classé comme espèce en danger sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature et protégé par l’Annexe I de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, qui interdit tout commerce international de ces espèces.




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L’antilope kob de Buffon et le cob de Defassa, espèces quasi menacées, figuraient également sur la liste.

Notre analyse des commentaires des spectateurs a également révélé une demande pour des animaux qui n’apparaissent pas dans les vidéos. Il s’agit notamment des lions, des léopards, des grenouilles, des serpents, des crocodiles, des primates et des éléphants. Les lions et les léopards sont commercialisés à des fins spirituelles et médicinales, tant au niveau régional qu’international.

Ces espèces sont déjà soumises à une pression importante due à la perte de leur habitat et à la chasse, et il est très inquiétant qu’elles soient probablement proposées à la vente illégale comme viande. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour mieux comprendre les facteurs à l’origine de cette demande sur les réseaux sociaux.

Que faut-il faire maintenant ?

Notre étude s’ajoute à un nombre croissant de travaux de recherches montrant que les plateformes en ligne deviennent des centres névralgiques du commerce mondial d’espèces sauvages.

Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer comment la viande vendue via TikTok est distribuée. Par exemple, les vendeurs l’expédient-ils par courrier dans des zones plus étendues ou les acheteurs viennent-ils le chercher en personne, ce qui pourrait limiter la portée ?

Quoi qu’il en soit, l’expansion du commerce en ligne soulève de graves préoccupations qui vont au-delà des espèces vendues. Ces ventes semblent remodeler la demande, en particulier chez les consommateurs urbains. Si les consommateurs urbains achètent depuis longtemps de la viande sauvage lorsqu’ils se rendent dans les zones rurales, le passage aux plateformes en ligne porte cette demande à un tout autre niveau en rendant désormais l’accès beaucoup plus facile et massif.

Cette évolution pose de nouveaux défis en matière de durabilité, de réglementation et de santé publique. Si rien n’est fait, la vente en ligne d’espèces sauvages risque d’accélérer le déclin des espèces, d’augmenter la propagation des zoonoses et, à terme, de nuire aux communautés qui dépendent de la faune sauvage pour leur alimentation et leurs revenus.

Nous recommandons plusieurs mesures :

Tout d’abord, les plateformes telles que TikTok devraient investir davantage dans des outils de détection automatisés, tels que des algorithmes de reconnaissance d’images, qui pourraient être mieux formés pour repérer les produits issus d’espèces sauvages et les espèces menacées, et supprimer les publications concernées.

TikTok devrait maximiser sa collaboration avec les experts en conservation dans ce domaine. Bien que TikTok ait mis en place des politiques interdisant la vente d’espèces sauvages et soit membre de la Coalition pour mettre fin au trafic d’espèces sauvages en ligne, le commerce d’espèces sauvages reste très répandu sur la plateforme, ce qui révèle des failles importantes dans son approche.

Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer si les vidéos TikTok augmentent la probabilité que les gens achètent de la viande sauvage ou normalisent ce commerce en le présentant comme légal et acceptable.

Des pays comme le Togo ont besoin de lois et de sanctions plus claires pour relier les objectifs de conservation et les réalités du commerce en ligne.

Des campagnes d’éducation du public pourraient également contribuer à faire évoluer les mentalités des consommateurs et à informer la population sur les risques pour la biodiversité et le bien-être animal.

À mesure que l’accès à l’internet mobile se développe dans les pays à faible revenu, les plateformes numériques sont susceptibles de devenir des marchés encore plus importants. Il est essentiel de comprendre comment les espèces sauvages sont commercialisées et consommées en ligne afin de s’adapter à ces changements.

Sans une action proactive des plateformes et des décideurs politiques, les espèces menacées risquent de devenir virales pour toutes les mauvaises raisons, non pas en tant que symboles de la conservation, mais en tant que produits à vendre.

The Conversation

Angie Elwin travaille pour une ONG internationale, World Animal Protection, en tant que responsable de la recherche, et est chercheuse invitée à l’université métropolitaine de Manchester.

Delagnon Assou est assistant de recherche et chargé de cours bénévole au département de zoologie et de biologie animale de l’université de Lomé, au Togo.

Neil D’Cruze travaille pour une ONG internationale, Canopy, en tant que responsable de la stratégie de recherche.

ref. Vente de viande sauvage sur TikTok : des espèces menacées sont proposées en Afrique de l’Ouest – https://theconversation.com/vente-de-viande-sauvage-sur-tiktok-des-especes-menacees-sont-proposees-en-afrique-de-louest-263655

4 conseils d’un spécialiste pour garder votre cœur en pleine forme

Source: The Conversation – in French – By Lynn Smith, Senior Lecturer in Biokinetics and Head of Department of Sport and Movement Studies, University of Johannesburg

Le cœur humain est un organe extraordinaire. De la taille d’un poing, il travaille sans relâche pour pomper plus de 7 500 litres de sang par jour. Il achemine l’oxygène et les nutriments vers toutes les parties du corps tout en éliminant les déchets, en régulant la température corporelle et en préservant la santé des organes et des tissus.

Mais le cœur reste vulnérable. Les maladies cardiovasculaires demeurent la première cause de mortalité dans le monde, responsables de près d’un tiers des décès. Les décès liés aux maladies cardiovasculaires contribuent à 38 % de tous les décès dus aux maladies non transmissibles en Afrique. En Afrique du Sud, les maladies cardiovasculaires sont responsables de près d’un décès sur six, soit environ 215 décès par jour.

Ces chiffres montrent à quel point le cœur est au centre des enjeux de santé publique.

La santé cardiaque est affectée par des facteurs tels que la sédentarité, une alimentation malsaine et le stress chronique.

C’est là que la biokinétique joue un rôle crucial. La biokinétique utilise les principes de la science du mouvement dans les soins de santé préventifs et de réadaptation. Les biokinétiques procèdent à des évaluations complètes afin d’élaborer des programmes d’exercices personnalisés et fondés sur des preuves scientifiques. L’objectif est d’optimiser la capacité fonctionnelle et d’améliorer la force musculo-squelettique ainsi que la santé physiologique globale.

Pour les biokinétiques, l’exercice physique est un remède. Ils travaillent en étroite collaboration avec leurs patients afin de concevoir des protocoles d’exercices sur mesure, sûrs et adaptés sur le plan clinique.

En quoi cela est-il bénéfique pour votre cœur ?

Des études montrent que la pratique régulière d’une activité physique peut réduire la tension artérielle, améliorer le taux de cholestérol, réguler la glycémie et aider le cœur à fonctionner plus efficacement. En tant que biokineticien agréé et universitaire, je me spécialise dans la gestion et la rééducation des maladies chroniques, en particulier cardiovasculaires, grâce à l’exercice physique.

J’ai publié des travaux sur la nutrition, la réadaptation cardiaque et la qualité de vie ainsi que les risques cardiovasculaires chez les patients ayant subi un pontage coronarien.

La prévalence croissante des maladies cardiovasculaires est largement due à la sédentarité, à une mauvaise alimentation et au stress. Face à cette réalité, je propose, en tant que biokineticien, quatre mesures pour prendre soin de votre cœur.

Il est important de pratiquer une activité physique structurée

Réservez du temps pour faire de l’exercice physique de manière ciblée, et ne vous contentez pas des petits gestes du quotidien.

Si les mouvements de base tels que marcher dans les centres commerciaux ou prendre les escaliers sont bénéfiques, l’exercice structuré offre de plus grands avantages cardiovasculaires. Les directives actuelles recommandent au moins 150 minutes d’activité aérobique d’intensité modérée par semaine. Il peut s’agir de marche rapide, de vélo ou de danse.

Si le manque de temps est un obstacle, envisagez de diviser votre exercice structuré en séances plus courtes. Par exemple, trois séances de 10 minutes par jour.

En outre, des activités de renforcement musculaire, telles que les squats et les pompes contre un mur, doivent être pratiquées au moins deux jours par semaine. Elles améliorent la santé métabolique et réduisent les risques cardiovasculaires.

Un biokineticien peut évaluer votre profil de risque individuel et vous prescrire des exercices personnalisés qui améliorent en toute sécurité votre capacité cardiorespiratoire, réduisent votre tension artérielle et favorisent la récupération de votre fréquence cardiaque.

Prenez les devants face aux symptômes et surveillez vos paramètres vitaux

De nombreuses maladies cardiovasculaires se développent silencieusement. L’hypertension artérielle, l’hyperglycémie et l’hypercholestérolémie passent souvent inaperçues jusqu’à ce qu’un événement grave, comme une crise cardiaque, survienne.

Des recherches montrent qu’un adulte sur trois en Afrique du Sud souffre d’hypertension artérielle. Pourtant, beaucoup ne sont ni diagnostiqués ni traités.

Idéalement, toutes les personnes âgées de plus de 35 ans, en particulier celles ayant des antécédents familiaux de maladies cardiovasculaires, devraient subir un bilan de santé annuel. Elles devraient s’en servir pour orienter leurs interventions en matière de mode de vie.

Brisez le cycle de la sédentarité : bougez, renforcez vos muscles et étirez-vous

La vie moderne nous incite à passer de longues heures assis à un bureau, dans une voiture ou devant un écran. La sédentarité prolongée est associée à un risque accru de maladies cardiovasculaires et de mortalité toutes causes confondues.

Les bureaux debout et les pauses actives sont utiles. Mais la posture, la mobilité articulaire et la fonction musculaire doivent également être prises en compte. Des étirements réguliers, des exercices de résistance et des exercices d’équilibre favorisent la santé musculo-squelettique et réduisent le risque de blessures ou de complications liées à l’inactivité.

Combattez le stress pas à pas

Le stress chronique contribue à l’inflammation, à l’hypertension et à des comportements malsains. Tous ces facteurs augmentent le risque de maladies cardiovasculaires.

Si la méditation et le soutien psychologique sont des outils essentiels, l’exercice physique est un puissant régulateur du stress, favorisant la libération d’endorphines et améliorant l’humeur, le sommeil et la résilience émotionnelle. Les endorphines sont des substances chimiques naturelles produites par l’organisme qui réduisent la douleur et favorisent les sentiments de bonheur, de plaisir et de satisfaction, améliorant ainsi le bien-être.

Des recherches confirment l’efficacité de l’entraînement aérobique et de la musculation pour réduire les symptômes dépressifs, diminuer l’anxiété et améliorer le bien-être psychologique. En tant que biokineticien, je constate souvent à quel point la pratique régulière d’une activité physique aide mes clients à retrouver le contrôle de leur corps et leur santé émotionnelle.

L’essentiel à retenir

Protéger le cœur ne consiste pas seulement à gérer la maladie, mais aussi à la prévenir. N’attendez pas qu’un accident cardiaque se produise pour agir. Demandez de l’aide pour évaluer vos risques, prenez votre santé en main et mettez en œuvre des stratégies basées sur l’activité physique qui améliorent la durée et la qualité de vie.

Face à l’augmentation des taux de maladies cardiovasculaires, le message reste clair : bougez, connaissez vos risques, gérez votre stress et demandez conseil dès que possible. Votre cœur vous en remerciera.

The Conversation

Lynn Smith does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. 4 conseils d’un spécialiste pour garder votre cœur en pleine forme – https://theconversation.com/4-conseils-dun-specialiste-pour-garder-votre-coeur-en-pleine-forme-263371

La longue histoire des tests de grossesse : de l’Égypte antique à Margaret Crane, l’inventrice du test à domicile

Source: The Conversation – France in French (2) – By Valérie Lannoy, Post-doctorante en microbiologie, Sorbonne Université

Depuis la pandémie de Covid-19, nous connaissons tous très bien les tests antigéniques, mais saviez-vous que le principe de l’autotest a été imaginé, dans les années 1960, par une jeune designer pour rendre le test accessible à toutes les femmes en le pratiquant à domicile ? Découvrez l’histoire de Margaret Crane, et les obstacles qu’elle a dû surmonter.


Les tests de diagnostic rapide ont sauvé de nombreuses vies à travers le monde grâce à leurs simplicité et rapidité, et à leur prix abordable. Les plus répandus sont les tests antigéniques, dont nous avons tous pu bénéficier pendant la pandémie de Covid-19. D’autres tests antigéniques existent, comme ceux détectant la dengue ou le chikungunya, deux infections virales tropicales, ou encore le paludisme, la maladie la plus mortelle au monde chez les enfants de moins de 5 ans.

Ces types de tests sont reconnus d’utilité publique par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le test antigénique de la grippe est par exemple utilisé en routine. Bien que l’intérêt pour ces tests ait émergé durant la Covid-19, nous étions déjà familiarisés avec les tests antigéniques sans nous en rendre compte ! Les tests de grossesse, ô combien impliqués dans nos histoires personnelles, sont les premiers tests de diagnostic rapide créés. On doit cette découverte à Margaret Crane, dont l’invention a contribué à l’amélioration considérable du domaine diagnostique général.

Les tests de grossesse à travers les âges

Détecter une grossesse a toujours revêtu une importance pour la santé féminine, la gestion familiale et les questions sociales. Un papyrus médical égyptien datant d’environ 1350 avant notre ère, appelé le papyrus Carlsberg, détaille une méthode simple. Des grains d’orge et de blé, enfermés chacun dans un petit sac ou un récipient, étaient humidifiés quotidiennement avec l’urine de la femme à tester. L’absence de germination diagnostiquait l’absence de grossesse. La germination de l’orge, elle, prévoyait la naissance d’un garçon, quand celle du blé présageait celle d’une fille. En 1963, une équipe de recherche a décidé d’essayer cette technique de l’Égypte antique, à première vue rudimentaire. De manière étonnante, même si la prédiction du sexe était décevante, la méthode égyptienne avait une sensibilité très élevée : 70 % des grossesses ont été confirmées ! Cela est probablement dû au fait que les hormones dans les urines de la femme enceinte miment l’action des phytohormones, les hormones végétales.

En 1927, le zoologue anglais Lancelot Hogben obtient une chaire de recherche pour étudier les hormones animales à l’Université du Cap en Afrique du Sud. Il y découvre le « crapaud à griffe » du Cap (Xenopus laevis) dont les femelles ont la capacité de pondre toute l’année. Le professeur Hogben contribue à la création d’un test de grossesse qui porte son nom. Son principe ? Injecter de l’urine de femme enceinte dans un crapaud femelle. En raison des hormones contenues dans l’urine, cette injection déclenchait spontanément la ponte. Le test présentait une sensibilité supérieure à 95 % !

Bien que ce protocole soit devenu un test de routine dans les années 1940, la majorité des femmes n’avait toujours pas d’accès facile aux tests de grossesse. D’autres tests similaires existaient, utilisant des souris femelles ou des lapines, consistant à en examiner les ovaires pendant 48 à 72 heures après l’injection d’urine, pour voir si celle-ci avait induit une ovulation. Ces tests présentaient des contraintes de temps, de coûts et l’utilisation d’animaux, ce qui a motivé la recherche de méthodes plus rapides et moins invasives.

La découverte de l’hormone hCG

Au début des années 1930, la docteure américaine Georgeanna Jones découvrit que le placenta produisait une hormone, appelée la gonadotrophine chorionique humaine, dont l’abréviation est l’hCG. Cette découverte en a fait un marqueur précoce de grossesse, et pour la tester, il ne restait plus qu’à la détecter !

En 1960, le biochimiste suédois Leif Wide immunisa des animaux contre l’hCG humaine et en purifia les anticorps. On avait donc à disposition des molécules, les anticorps, capables de détecter l’hCG, encore fallait-il que la réaction antigène-anticorps (dans ce cas, l’hCG est l’antigène reconnu par les anticorps) puisse être visible pour confirmer une grossesse à partir d’urines.

Le professeur Leif Wide développa un test de grossesse, selon une technologie appelée l’inhibition de l’hémagglutination. Elle se base sur l’utilisation de globules rouges, dont la couleur permet une analyse à l’œil nu. Si les anticorps se lient aux globules rouges, ils ont tendance à s’agglutiner, et cela forme une « tache rouge » au fond du test. En cas de grossesse, l’échantillon d’urine contient de l’hCG : les anticorps réagissent avec l’hCG et ne peuvent pas lier les globules rouges. L’absence de tâche rouge indique une grossesse ! Ce test était révolutionnaire, car, contrairement aux autres, et en plus d’être beaucoup moins coûteux, le résultat n’était obtenu qu’en deux heures.

L’invention de Margaret Crane

En 1962, l’entreprise américaine Organon Pharmaceuticals a commercialisé ce test de grossesse, à destination des laboratoires d’analyses médicales. En 1967, Margaret Crane est une jeune designer de 26 ans sans aucun bagage scientifique, employée par cette compagnie dans le New Jersey, pour créer les emballages de leur branche cosmétique. Un jour qu’elle visite le laboratoire de l’entreprise, elle assiste à l’exécution d’un des tests. Un laborantin lui explique la longue procédure, consistant au prélèvement d’urine par le médecin et à l’envoi à un laboratoire d’analyses. Il fallait attendre environ deux semaines pour une femme avant d’avoir un résultat.

Le test de grossesse inventé par Margaret Crane
Le test de grossesse inventé par Margaret Crane.
National Museum of American History, CC BY

Malgré la complexité théorique de la technique, Margaret Crane réalise alors à la fois la simplicité de lecture du test et du protocole : il suffisait d’avoir des tubes, un flacon d’anticorps et un indicateur de couleur (les globules rouges) ! De retour chez elle à New York, elle lance des expériences en s’inspirant d’une boîte de trombones sur son bureau, et conçoit un boîtier ergonomique – avec tout le matériel et un mode d’emploi simplifié –, destiné à l’usage direct à la maison par les utilisatrices. Margaret Crane montre son prototype à Organon Pharmaceuticals, qui refuse l’idée, jugeant qu’une femme ne serait pas capable de lire seule le résultat, aussi simple soit-il…

La persévérance de Margaret Crane

Peu de temps après la proposition de Margaret Crane, un homme employé par Organon Pharmaceuticals s’en inspire et lance la même idée, et lui est écouté. Elle décide alors de tirer parti de la situation, en assistant aux réunions où elle était la seule femme. Plusieurs tests, prototypés par des designers masculins, y sont présentés : en forme d’œuf de poule, soit roses, soit décorés de strass… Sans aucune hésitation, c’est celui de Margaret Crane qui est choisi pour sa praticité, car elle l’avait pensé pour que son utilisation soit la plus facile possible. Margaret Crane dépose son brevet en 1969, mais Organon Pharmaceuticals hésite à le commercialiser tout de suite, de peur que les consommatrices soient dissuadées par des médecins conservateurs ou par leur communauté religieuse.

Il est mis pour la première fois sur le marché en 1971 au Canada, où l’avortement venait d’être légalisé. Bien que créditée sur le brevet américain, Margaret Crane ne perçut aucune rémunération, car Organon Pharmaceuticals céda les droits à d’autres entreprises.

L’histoire de Margaret Crane illustre un parcours fascinant, où l’observation empirique rencontre le design industriel. Sa contribution fut finalement reconnue en 2014 par le Musée national d’histoire américaine.

Son concept fondateur, celui d’un test simple, intuitif et autonome pour l’utilisateur, ouvrit la voie révolutionnaire aux tests de grossesse sous la forme que nous connaissons aujourd’hui et aux tests antigéniques, essentiels notamment lors de crises sanitaires.

The Conversation

Valérie Lannoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La longue histoire des tests de grossesse : de l’Égypte antique à Margaret Crane, l’inventrice du test à domicile – https://theconversation.com/la-longue-histoire-des-tests-de-grossesse-de-legypte-antique-a-margaret-crane-linventrice-du-test-a-domicile-263219

Réduire l’empreinte carbone des transports : quand les progrès techniques ne suffisent pas

Source: The Conversation – France (in French) – By Alix Le Goff, Docteur en économie des transports, Université Lumière Lyon 2

Entre 1994 et 2019, les émissions de gaz à effet de serre liées aux mobilités en France ont continué à augmenter, malgré les progrès techniques. Pour inverser la tendance, il faudrait tempérer à la fois l’augmentation des voyages à longue distance en avion et celle des déplacements en voiture des actifs, de plus en plus longs du fait de l’étalement urbain. Les solutions politiques à mettre en place devront composer avec de forts enjeux d’équité sociale.


Les transports représentent 15 % des émissions globales de gaz à effet de serre (GES) dans le monde, mais la France constitue un cas particulier. Les transports occupent un poids relatif plus important en France du fait de son système énergétique peu carboné (notamment du fait de son énergie nucléaire). Ainsi, en 2023, ce secteur représentait 34 % des émissions de gaz à effet de serre.

Réduire ces émissions est donc un enjeu crucial au niveau national, mais les dynamiques en jeu sont complexes. Pour mieux les comprendre, nous nous sommes concentrés sur les mobilités individuelles pour analyser vingt-cinq ans de données issues des trois dernières enquêtes nationales sur la mobilité des Français, menées respectivement en 1994, en 2008 et en 2019.

Il ressort de nos résultats que les progrès techniques enregistrés sur cette période ne suffisent pas à compenser les hausses de distances parcourues. En outre, les politiques de régulation à mettre en place doivent composer avec de forts enjeux d’équité sociale.

C’est, par exemple, le cas pour le transport aérien, qui a connu une hausse des émissions de plus d’un tiers entre 1994 et 2019, avec des disparités marquées. En 2019, les 25 % les plus riches de la population étaient ainsi responsables de plus de la moitié des distances parcourues en avion.

Des émissions encore et toujours en hausse

Principale leçon de l’enquête : pour le climat, le compte n’y est pas. En 2019, le Français moyen a effectué 1 044 déplacements et parcouru 16 550 kilomètres. Ceci correspond à 2,3 tonnes équivalent CO2 pour se déplacer. Or, si la France souhaite respecter l’accord de Paris (c’est-à-dire, faire sa part pour limiter le réchauffement en dessous de 2 °C en 2100), c’est peu ou prou la quantité totale de GES que ce Français devra émettre en 2050… tous usages confondus.

Émissions de gaz à effet de serre liées à la mobilité des Français en 2019.
Fourni par l’auteur

L’automobile pèse lourd dans le bilan : elle représente à elle seule près des trois quarts du total des émissions. L’avion constitue l’essentiel du quart restant, tandis que tous les autres modes pris ensemble ne comptent que pour 4 %.

Par ailleurs, les émissions de notre Français moyen ont augmenté de 7 % entre 1994 et 2019. Il ne réalise pas davantage de déplacements qu’auparavant, mais ceux-ci sont par contre plus longs (+18 %). Les progrès techniques réalisés entre 1994 et 2019 ont permis de baisser les émissions par kilomètre parcouru de 10 %, ce qui n’a compensé que partiellement cet allongement. Enfin, comme la population française a augmenté de 12 % sur la période, la hausse de 7 % des émissions par personne conduit à une croissance totale des émissions de 20 %.

Pour aller plus loin dans l’analyse, nous avons distingué deux types de mobilité : les mobilités locales et les mobilités à longues distances, qui répondent à des besoins différents et ne font pas face aux mêmes contraintes. De ce fait, elles ne recourent pas aux mêmes modes de transports et n’ont pas évolué de la même manière au cours des vingt-cinq années observées.

L’automobile, poids lourd des émissions locales

La voiture est incontestablement le mode de transport dominant pour les trajets quotidiens des Français, tant en termes de distances parcourues que d’impacts environnementaux. Pour ce type de déplacements, elle représente ainsi 85 % des distances totales et 95 % des émissions de gaz à effet de serre. Ces proportions se vérifient dans les trois enquêtes de 1994, de 2008 et de 2019.

Évolution des émissions de GES pour les déplacements locaux entre 1994 et 2019.
Fourni par l’auteur

Entre 1994 et 2019, les émissions totales de GES issues des déplacements locaux ont progressé de 20 %, notamment du fait d’un allongement des distances parcourues par personne, en plus de l’augmentation de la population. Les gains d’efficacité énergétique des moteurs n’ont pas suffi à compenser la croissance du poids des véhicules ni la progression de la proportion d’automobiles occupées par leur seul conducteur. Le taux de remplissage moyen est ainsi passé de 2,1 personnes à 1,8 personne par voiture.

Sur le plan individuel, le facteur déterminant du niveau de gaz à effet de serre émis reste le fait de travailler ou non. En 2019, les actifs en emploi constituaient 43 % de la population et représentaient 65 % des émissions. Les disparités territoriales entrent également fortement en compte : les actifs qui vivent dans les zones rurales ou périurbaines ont vu leurs distances et leurs émissions augmenter de manière significative avec l’élargissement des bassins d’emplois et la disparition des services locaux.

A contrario, ceux des centres urbains ont baissé leurs émissions à la faveur d’une réduction des distances parcourues et d’un basculement progressif vers les modes alternatifs à la voiture, plus facilement accessibles sur leurs territoires.




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À longue distance, les émissions des Français décollent

Les émissions liées aux déplacements à longue distance ont également augmenté de 20 % entre 1994 et 2019, avec une accélération marquée entre 2008 et 2019. L’avion est le principal responsable de cette hausse, avec des distances totales parcourues multipliées par 2,5.

Bien que les émissions par passager au kilomètre en avion aient très fortement baissé sur la période (-45 %) grâce aux progrès techniques et à de meilleurs taux de remplissage, ces dernières restent élevées (170 g équivalent CO2 par passager au kilomètre, contre 99 pour la voiture sur les longues distances). Par ailleurs, cette baisse ne suffit pas à compenser la croissance de l’usage de l’avion. Les émissions dues à ce mode de transport augmentent de 35 % entre 1994 et 2019.

Évolution des émissions de GES pour les déplacements à longue distance entre 1994 et 2019.
Fourni par l’auteur

Sur le plan individuel enfin, les disparités sociales restent extrêmement marquées : les plus diplômés et les plus aisés sont les plus susceptibles de réaliser des voyages longue distance.

Cette hétérogénéité pose la question de l’équité des politiques de régulation. Par exemple, les personnes sans diplôme appartenant au quartile de revenu le plus faible ont émis en moyenne 0,5 tonne équivalent CO2 par an pour leur mobilité à longue distance, contre 2,5 tonnes équivalent CO2 par an pour les titulaires d’un master ou plus, appartenant au quartile de revenu le plus élevé.

Même si on observe une diffusion progressive de l’usage de l’avion dans toutes les catégories de la population, cette démocratisation apparente reste à relativiser. En 2019, les 25 % les plus riches étaient toujours à l’origine de plus de la moitié des distances parcourues en avion. Et ce sont surtout les 25 % suivant qui les rattrapent : la moitié la moins aisée de la population reste encore loin derrière.

Comment réduire l’empreinte carbone de nos mobilités ?

Pour les mobilités locales, nos résultats soulignent l’importance d’adapter les politiques publiques aux spécificités territoriales pour réduire efficacement les émissions des mobilités individuelles.

C’est dans les zones périurbaines et peu denses que les enjeux sont les plus lourds en termes d’émissions. Des initiatives dans ces zones peuvent viser à améliorer et promouvoir l’offre de mobilités alternatives à la voiture individuelle, comme le vélo, les transports en commun ou le covoiturage. La voiture électrique, davantage consommatrice d’énergie et de matériaux rares que sa concurrente thermique lors de la phase de construction, nécessite un usage régulier pour avoir une empreinte carbone plus faible. Elle peut ainsi apparaître particulièrement pertinente dans ces territoires où la dépendance automobile est forte et les distances parcourues sont importantes.

Mais cette solution par l’organisation du système de transport ne fait pas tout. La maîtrise de l’étalement urbain dans les zones rurales et périurbaines est essentielle pour limiter l’augmentation des distances parcourues et, par conséquent, des émissions de GES. Des politiques favorisant la densification des activités et des résidences autour des pôles locaux et inversant la tendance de la disparition progressive des services de proximité pourraient jouer un rôle clé dans cette stratégie, sans se faire au détriment des populations concernées.

Pour les déplacements à longue distance, les évolutions démographiques et socio-économiques globales vont probablement favoriser un renforcement de l’usage de l’avion. Les progrès techniques envisagés à court et moyen terme risquent de ne pas suffire pour compenser cette augmentation prévisible de la demande.

La concentration des émissions de GES sur une fraction aisée et diplômée de la population impose de réfléchir à des politiques de réduction des émissions qui ciblent prioritairement les grands émetteurs. Par exemple, plusieurs travaux économiques montrent l’intérêt d’une taxe progressive sur les vols afin de réduire le nombre des « frequent flyers » de l’avion, sans pénaliser les voyageurs occasionnels.

Parallèlement, le développement des alternatives à l’avion pour certains déplacements, tels que les trains à grande vitesse pour les trajets intraeuropéens, pourrait contribuer à réduire la dépendance vis-à-vis de l’aérien.




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En définitive, les progrès techniques enregistrés au cours des vingt-cinq dernières années, tant dans l’aérien que pour l’automobile, n’ont pas permis d’inverser la tendance à la hausse des émissions de GES des Français, pas plus au niveau individuel qu’au niveau global. Si l’on veut tenir les objectifs de l’accord de Paris, les actions à mener doivent aussi toucher les pratiques de mobilités elles-mêmes et l’organisation spatiale du territoire, ce qui ne peut se faire sans prendre également en compte les forts enjeux d’équité sociale du secteur.


Les résultats présentés dans cet article sont issus d’une recherche subventionnée par l’Agence de la transition écologique (Ademe). Leur détail et les hypothèses des calculs sont disponibles dans le rapport publié par les auteurs de l’article sur le site de l’Ademe.

The Conversation

Alix Le Goff a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR), notamment concernant des travaux traitant de la modélisation des déplacements et de la dépendance automobile.

Damien Verry a reçu des financements de l’ANR, de l’ADEME.

Jean-Pierre Nicolas a reçu des financements de l’ADEME

ref. Réduire l’empreinte carbone des transports : quand les progrès techniques ne suffisent pas – https://theconversation.com/reduire-lempreinte-carbone-des-transports-quand-les-progres-techniques-ne-suffisent-pas-261321