Les élus ruraux sont-ils vraiment apolitiques ?

Source: The Conversation – in French – By Julian Mischi, Sociologue et historien, Inrae

La dynamique politique des petites villes rurales diffère de celle des villages et des grandes villes. Lors des élections municipales se joue un subtil jeu de cache-cache politique : les candidats se font très discrets sur leurs liens avec les partis, craignant d’être accusés de servir ceux-ci plutôt que leur bourg. Personne n’est dupe, mais c’est la règle tacite.


Contrairement aux professionnels de la politique, les maires bénéficient d’une image favorable dans l’opinion publique, tout particulièrement lorsqu’ils sont à la tête de petites communes. Les élus ruraux échappent généralement au discrédit qui touche les partis politiques. Ils sont perçus comme les représentants de leur territoire, auxquels ils consacrent pleinement leur action à l’issue d’élections municipales, souvent interprétées comme éloignées des logiques partisanes. Effectivement, dans les villages de quelques centaines d’habitants, une seule liste est le plus souvent proposée aux électeurs. Les études montrent que la réduction de l’offre électorale à une seule liste concerne surtout les localités comptant moins de 500 habitants.

Les édiles de ces villages sont pris dans des conflits propres au monde paysan, liés à la maîtrise du foncier et à leur implication dans des réseaux agricoles (coopératives, syndicats). Le pouvoir local, marqué par la domination de quelques familles et les enjeux de coalition de parentèles, est dominé par les agriculteurs. Leur surreprésentation dans les mairies des villages s’est réduite depuis la fin du XXᵉ siècle mais les scrutins municipaux restent peu concurrentiels, faute de vivier suffisant de candidats. Ces scrutins n’en restent pas moins traversés par des antagonismes interpersonnels, expression de clivages sociaux et de conflits locaux.

Des élections convoitées

La situation est différente dans les bourgs, ces petites villes de quelques milliers d’habitants qui concentrent les services et l’emploi dans les campagnes. Ils se sont développés depuis le XIXᵉ siècle autour de services (école, hôpital, poste, gare, commerce) et d’entreprises artisanales et industrielles. La population de ces chefs-lieux de canton est formée en majorité de classes populaires tandis que les élites sociales y sont diverses (commerçants, artisans, professions libérales, enseignants, cadres et dirigeants d’entreprise).

Dans ces localités, le pouvoir municipal est l’objet de luttes politiques intenses. C’est ce que montre la recherche que nous avons menée sur l’histoire des luttes municipales dans trois bourgs de Bourgogne. Dans ces trois communes, 36 des 42 scrutins municipaux tenus depuis 1945 (soit 86 %) mettent aux prises plusieurs listes de candidats.

Un apolitisme revendiqué

Dans les petites villes rurales, les intitulés des listes mentionnent rarement une orientation politique, tout comme le soutien des partis apparaît peu dans le matériel électoral (bulletins, professions de foi, affiches). Les candidats mettent surtout en avant leur implication dans la vie associative et économique de la commune. Un engagement dans la vie politique est rarement évoqué, car s’il est mis explicitement en avant, il peut être reproché aux candidats d’être motivés avant tout par des considérations partisanes, qui passeraient alors devant les enjeux de développement local. Afficher la défense des intérêts communaux ou les compétences personnelles des candidats vise à ne pas s’aliéner les électeurs dont beaucoup estiment que les affaires municipales, surtout dans les petites villes, doivent échapper aux conflits partisans.

Contrairement aux grandes villes, les partis jouent effectivement un rôle secondaire dans ces bourgs où les trajectoires des élus se construisent dans le cadre de leurs activités professionnelles, syndicales ou associatives. Peu de candidats sont rétribués pour leurs fonctions militantes avant d’être élus. Lorsqu’ils deviennent maires, ils cessent ou réduisent une activité professionnelle qui n’a souvent pas de rapport direct avec le métier politique.

Souvent tues, les étiquettes politiques n’en sont pas moins présentes par intermittence dans les petites villes, contrairement à ce qui se passe dans les villages qui les entourent. En réalité, les élections municipales mettent le plus souvent en compétition au moins une liste associée à la gauche et une liste plus conservatrice. Les forces de gauche sont les plus enclines à mobiliser des marqueurs politiques à certaines périodes, notamment à la Libération et dans les années 1970. Mais c’est aussi le cas à droite, surtout dans les années 1980 avec le Rassemblement pour la République (RPR) qui cherche à contester l’autre parti conservateur bien implanté localement, l’Union pour la démocratie française (UDF), et à jouer sur l’opposition à la présidence de François Mitterrand. Puis lorsque le Front national (devenu Rassemblement national, RN) parvient à constituer des listes dans un contexte de droitisation des électeurs et de déclin de la gauche.

Indices de politisation

Même lorsqu’il n’y a pas de logo de parti sur le matériel électoral, les électeurs peuvent classer politiquement les listes grâce à des indices mis ou non volontairement en avant par les candidats et leurs soutiens. En effet, les affinités politiques personnelles des candidats sont largement connues au sein des espaces d’interconnaissance que constituent les petites villes. Des engagements publics (syndical, religieux, associatif), le choix de l’école privée ou publique pour ses enfants, le type de fréquentation amicale ou encore la profession peuvent être également mobilisés pour situer politiquement un candidat.

Interview d’Hugo Biolley, plus jeune maire de France, élu de Vinzieux, petite commune rurale d’environ 500 habitants en Ardèche, Backseat (Jean Massiet/Equal Pro), 27 septembre 2025.

Des opinions politiques sont attribuées aux candidats selon des discussions informelles, des propos rapportés, des informations données par les membres de la famille, des voisins ou des commerçants. C’est d’ailleurs pour cette raison que certains candidats estiment ne pas avoir eu besoin d’afficher leur proximité partisane lors de la campagne. Comme nous l’a exposé le maire d’une commune d’environ 4 000 habitants, membre du parti Les Républicains :

« Les gens ici savent ce que je pense. »

Cette façade apolitique lors de la campagne ne trompe personne, ni les habitants, ni le sous-préfet qui accorde des nuances politiques aux candidats, ni les journalistes qui peuvent indiquer les appartenances politiques des compétiteurs dans la presse locale. En outre, l’attitude des candidats dans d’autres scènes électorales que celle des scrutins municipaux contribue aussi à nourrir les identifications politiques. Les liens qu’ils entretiennent avec le conseiller général, le député ou le maire de la grande ville voisine (dont l’affiliation partisane est connue), donnent des indications de positionnement. Ces liens apparaissent au grand jour lors de la constitution de comités de soutien.

Par ailleurs, le soutien d’un parti est souvent nécessaire dès que l’on dépasse l’échelle communale, un niveau où se projettent souvent les maires des petites villes. Lorsqu’ils sont candidats pour les scrutins cantonaux, législatifs ou régionaux, ils mobilisent alors des appartenances partisanes, celles-là mêmes qu’ils n’affichent guère dans la compétition municipale.

Les élus ruraux face à la croissance du vote RN et à l’abstention

D’après mes recherches, l’appartenance des candidats à un courant politique ne constitue pas véritablement un handicap à l’élection. Elle le devient lorsqu’elle est ostensiblement affichée et qu’elle se cumule avec une absence d’attaches locales, dans le cas par exemple de parachutages. Ce sont les marques de dévouement pour la collectivité et surtout le prestige social, assuré par les parcours professionnels et les réussites personnelles, qui semblent jouer un rôle important dans la construction de l’éligibilité. Les électeurs s’en remettent à des personnes perçues comme compétentes et dévouées pour gérer la collectivité locale et obtenir des subventions, dans un contexte de professionnalisation de la gestion communale.

Il peut ainsi exister un décalage important entre l’orientation politique du maire de la commune et l’expression majoritairement exprimée par les habitants lors des élections nationales. Ce décalage est devenu systématique depuis les années 2000, car la population des campagnes vote de plus en plus pour l’extrême droite lors des élections législatives et présidentielles. Or on ne compte en effet que 16 municipalités dirigées par le RN, bien loin de son poids aux autres élections.

Les élus ruraux font face à la croissance du vote pour le Rassemblement national mais aussi au désintérêt grandissant des habitants vis-à-vis des enjeux municipaux : l’abstention augmente régulièrement depuis une vingtaine d’années lors des scrutins municipaux. Elle reste moins importante dans les petites communes que dans les grandes villes, mais cette démobilisation électorale signale bien que la crise de la représentation politique touche également l’échelon local, y compris en l’absence de présence des partis politiques. Ces derniers ne sont pas à l’origine de la distance grandissante entre les élus ruraux et leurs administrés. Au contraire, ce décalage est en partie nourri par la fragilisation des réseaux militants. Désormais les partis sont surtout organisés dans les grandes villes, il existe rarement des sections dans les petites villes. La présence syndicale s’est également réduite alors que son maintien permet une meilleure implication des classes populaires dans la vie politique locale.

La complexification de la gestion locale est l’un des facteurs de la distance grandissante entre les élus et leurs administrés. Le développement de l’intercommunalité et la nécessité d’une recherche incessante de financement pour contrebalancer la baisse de la dotation d’État favorisent les élus pouvant faire valoir des compétences gestionnaires, acquises dans leurs parcours scolaires et professionnels. Les conseils municipaux peuvent être divers socialement, mais les postes de maire sont très rarement occupés par des catégories populaires pourtant majoritaires dans la population locale.

La masse des habitants s’approprie difficilement les enjeux intercommunaux d’autant qu’ils sont peu abordés dans les campagnes électorales. Or le centre de gravité du pouvoir local se déplace vers des structures intercommunales, instances dépolitisées dont la technicité dépossède les populations mais aussi les maires des villages. Ce sont en effet les maires des petites villes, essentiellement des hommes issus des classes moyennes et supérieures, qui se trouvent le plus souvent à la tête des intercommunalités rurales.


Julian Mischi est l’auteur de Des élus en campagne, Presses de Sciences Po, 2025.

The Conversation

Julian Mischi a reçu des financements de l’INRAE et de la région Bourgogne-Franche-Comté.

ref. Les élus ruraux sont-ils vraiment apolitiques ? – https://theconversation.com/les-elus-ruraux-sont-ils-vraiment-apolitiques-271564

Débat : Comment repenser la bioéthique au cours de ses états généraux ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Emmanuel Hirsch, Professeur émérite d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

La révision de la loi du 2 août 2021 relative à la bioéthique débute avec une concertation menée par le Comité consultatif national d’éthique sous forme d’états généraux. Cependant, sommes-nous certains de nous accorder sur une conception commune de ce qu’est la bioéthique, de ce que sont ses fondamentaux, sur la pertinence, les thèmes, les enjeux, les modalités et les conséquences du débat ?


Dans un discours prononcé en 1987, le professeur de médecine Jean Bernard, premier président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) entre 1983 et 1993, évoquait déjà les défis de la bioéthique : « L’homme peut désormais être changé par l’homme. Soit directement, la biologie transformant le cerveau, le patrimoine génétique, soit indirectement, la biologie transformant l’environnement. »

Sept ans plus tard, la loi n° 94-654 du 29 juillet 1994 relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du corps humain, à l’assistance médicale à la procréation et au diagnostic prénatal fixait les principes de la bioéthique selon nos conceptions nationales.

Trente ans ont passé depuis le vote de la première version de ce texte, régulièrement révisé depuis. La nouvelle révision de la loi du 2 août 2021 relative à la bioéthique s’engage cette année ; c’est l’occasion de réfléchir aux enjeux posés. Peut-on aujourd’hui affirmer que les mutations biotechnologiques, notamment dans le contexte d’un environnement numérique qui détermine la vie et les choix de société, ne justifient pas de repenser la bioéthique avant de l’appliquer en vue d’arbitrages indispensables ?

Quatre points de tension éthique

Je retiens d’une synthèse des textes fondamentaux de la bioéthique cette définition de la bioéthique : « La bioéthique reconnaît l’importance de protéger l’être humain dans sa dignité et son identité afin de garantir à toute personne, sans discrimination, le respect de son intégrité ainsi que de ses autres droits et libertés. Elle permet de ressentir l’injustice, d’éviter le danger, d’assumer des responsabilités, de rechercher la coopération et de faire montre d’un sens moral qui donne expression à des principes éthiques. Les êtres humains, sans distinction, doivent bénéficier des mêmes normes éthiques élevées dans le domaine de la médecine et de la recherche en sciences de la vie. »

La réflexion bioéthique nous rappelle à la vigilance :

  1. lorsque « la primauté de la personne » pourrait être déconsidérée et dépréciée au regard de considérations de toute nature qui en relativiseraient la prééminence ;

  2. lorsque nous concéderions à toute forme d’irrespect à l’égard « de la dignité humaine, (des) droits de l’homme et (des) libertés fondamentales » ;

  3. lorsque la souveraineté de la personne ne serait pas reconnue dans l’expression de son autonomie et de son jugement critique, notamment en sollicitant son consentement ;

  4. lorsque l’exigence de justice ne prévaudrait plus dans l’argumentation de nos arbitrages.

Ces quatre points de tension éthique caractérisent à la fois des principes d’actions et un cadre d’intervention bénéficiant des repères intangibles à mobiliser pour éclairer une démarche responsable et légitimer les arbitrages. Il ne s’agit pas d’options, d’énoncés rhétoriques livrés à des interprétations circonstanciées, mais d’engagements qui nous obligent.

La nécessité d’une adaptation continue

Depuis 1994, notre législation relative à la bioéthique a vocation d’anticiper les conséquences sociétales des avancées de la recherche biomédicale et d’encadrer les innovations selon les principes d’une « bioéthique à la française ». Réviser une loi à échéance régulière comme c’est le cas en matière de bioéthique, démontre la nécessité d’un ajustement ou d’une adaptation continue des principes généraux.

Au risque d’estimer parfois justifié d’en relativiser la pertinence, d’en atténuer l’autorité lorsque des considérations supérieures justifieraient des accommodements plutôt que des ajustements. Ce peut être le cas pour des raisons de souveraineté nationale lorsque trop de règles affaibliraient la recherche scientifique et le développement de ses applications dans un contexte concurrentiel sollicitant des dérégulations y compris éthiques.

Si la révision programmée d’une loi – on l’observe également de fait pour la troisième fois dans le domaine de la fin de vie bien que le législateur n’en a pas décidé – n’aurait pour visée que de nous libérer progressivement des réticences et des contraintes qui entraveraient en l’occurrence la recherche biomédicale, n’est-elle pas condamnée à l’obsolescence ?

Que signifie alors légiférer en bioéthique si ce n’est donner à penser que le débat public permet d’évaluer la capacité d’acceptation ou de tolérance de la société à des mutations qui à terme imposent leur ordre et leur vision de ce que nous devons espérer et faire de notre devenir ?

Cinq ans après la création du CCNE, ses membres en appelaient à une prudence dont on ne sait plus au juste ce qu’elle est censée prévenir, restreindre ou contenir aujourd’hui :

« En pareil cas [confronté à des questions éthiques difficiles], il conviendra de ne pas franchir abusivement les frontières qui séparent, d’une part, la déontologie de l’éthique, d’autre part, la pratique médicale de la recherche. Ces séparations ne vont pas de soi, car les diverses activités considérées sont parfois mêlées. »

Peut-on alors soutenir que les quatre lois successives de 1994, 2004, 2011 et 2021 – au-delà de l’intention d’identifier au fil des évolutions scientifiques leurs enjeux sociétaux – sont parvenues à préserver l’équilibre entre nos valeurs et la dynamique d’une recherche compétitive au service du bien commun ?

Un manque de recherche académique en bioéthique

En dehors des publications de l’Agence de la biomédecine et des travaux de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, peu de recherches scientifiques académiques sérieuses permettent d’étayer la démarche bioéthique française. Elles devraient pourtant constituer un préalable à toute concertation publique, y compris pour évaluer la pertinence et l’efficacité d’une législation pour autant qu’elle soit fondée sur des données plus robustes que les conclusions d’un débat d’idées aussi informé soit-il par les éclairages de scientifiques.

Dès 1985, le philosophe Lucien Sève, membre du CCNE, se demandait dans le quotidien l’Humanité, du 6 décembre 1985 , « À quoi sert la bioéthique ? » pour y trouver une capacité de dépassement dans l’exigence de mettre en commun ce qu’est l’universel : « La bioéthique publique, sans contraindre quiconque, ne doit-elle pas inciter chacun à suivre sa pente en montant, et tout ce qui est réellement universel ne peut-il en dernière analyse converger ? »

Ne peut-on pas alors oser considérer que la bioéthique peut s’envisager comme un exercice de morale pratique, une manière de faire morale dans une société sécularisée ? Ne serait-ce pas ainsi situer et viser l’exigence d’une réflexion universelle qui « attire l’humanité au-dessus d’elle-même » ?

Les champs de possibles, promis dès l’annonce d’innovations biomédicales, justifient de repenser nos obligations actuelles et les conséquences de nos choix en nous référant à un système de valeurs pertinent et robuste.

Reconnaître à l’intelligence collective, animée par un souci de dialogue et d’implication dans la mise en débat des décisions qui déterminent notre destin, la légitimité de contribuer à refonder si nécessaire des principes d’action en cohérence avec le souci du bien commun, exige une révolution dans les conceptions traditionnelles de la gouvernance de la biomédecine. Apparemment, les états généraux de la biomédecine n’ont ni cette vocation ni cette ambition.

Les biotechnologies façonnent les figures expérimentales d’un vivant recomposé selon des conceptions de l’existence que s’approprient les détenteurs d’un pouvoir d’intervention indifférents à ce que, d’un point de vue philosophique et éthique, exister signifie. Les encodages numériques délient nos communs, dévitalisent et dématérialisent le sens de la présence et de la relation ; leurs promoteurs dégradent ce que faire société représente.

La complexité d’une bioéthique en acte nous confronte aux dilemmes d’un arbitrage décisionnel intégrant les conditions d’estimation « du poids moral » dans des contextes différenciés (ne serait-ce qu’en termes de ressources en compétences et en moyens), ce qui peut mener à des conclusions divergentes. C’est ce qu’énonce le Conseil des organisations internationales des sciences médicales, qui concerne ses « principes généraux d’éthique ».

Plus que de prescriptions cumulatives trop souvent méconnues, l’urgence n’est-elle pas de contribuer à développer une culture bioéthique de terrain, une éthique impliquée, investie de la capacité d’exercer une responsabilité partagée, mise en commun, autrement que dans l’application de règles qui ne seraient pas suffisamment pensées ? La vigilance éthique doit s’exercer et être intégrée aux décisions politiques dans le cadre d’un processus démocratique non réduit à des consultations épisodiques encadrées. Ne serait-il pas sage de repenser en bioéthique, comme dans d’autres domaines complexes des choix de société, d’autres modalités de concertations et d’arbitrage publics ?

La notion de transgression à l’épreuve

Les domaines innovants de la biomédecine – qu’il s’agisse de la génomique, des cellules souches, des nanosciences ou des neurosciences – fascinent, provoquent et inquiètent. La médecine à visée curative et réparatrice intègre désormais les objectifs d’amélioration, d’augmentation et de transformation de l’homme sans être dotée d’un cadre normatif international pertinent.

Les techniques de sélection, de tri, de manipulation, de recombinaison, voire de reconfiguration de l’humain équipé de prothèses, de systèmes implantables, de système numériques hybrides de connexions, se développent sans susciter les concertations publiques évaluant leur acceptabilité et leur soutenabilité.

La notion même de transgression devient incompatible avec les idéaux d’émancipation et d’affranchissement de toute conception naturaliste. Risquer de compromettre les conditions d’un devenir humain au bénéfice possible d’une libération de ce qu’aurait d’indigne et de précaire la condition actuelle de l’humain, semble préférable aux aggiornamentos prudents, aux moratoires justifiés, au risque de forcer l’innovation au-delà de toute forme de limite.

Les processus d’innovation mis en œuvre dans les biotechnologies devraient pourtant engager toute réflexion éthique à anticiper et à accompagner les choix stratégiques, à questionner les hypothèses, les méthodes, les moyens et les objectifs afin d’y apporter une intelligibilité et de favoriser des arbitrages justes, loyaux et recevables.

Le poids des intérêts économiques

En ce qui concerne le numérique et l’ingénierie appliqués à la santé, des organisations privées exercent une position dominante sur la société civile, sur nos existences et notre destinée. La financiarisation de la santé détermine les critères d’orientation de la recherche et de l’accès aux traitements. L’urgence éthique ne devrait-elle pas se comprendre dans l’exigence de reconquérir une autonomie existentielle, alors qu’un précipité de mutations incontrôlables semble en voie de nous rendre plus dépendants des conditionnements qui artificialisent la personne et les réalités de nos sociétés ?

Les instances éthiques sont-elles reconnues dans cette fonction, en ont-elles les compétences et les capacités alors que l’autorité publique est défiée en tant de domaines par la déferlante des imprécations à des dérégulations confortées par la violence politique de décisions erratiques ?

Les « droits fondamentaux de tout être humain » sont invoqués comme l’ultime expression d’un attachement à des valeurs abrasées par la désertion d’un monde périmé qu’il serait sage de ne plus habiter. Doit-on admettre une impuissance à exercer une responsabilité humaine sur notre destinée, à s’ériger éthiquement contre une disqualification et une négation de ce que nous sommes ?

La « bioéthique à la française » est, par exemple, de peu de poids, face à l’offre du marché de la fertilité estimé de l’ordre de 78,42 milliards de dollars (soit 66,41 milliards d’euros) à l’horizon 2033. La France considère encore, d’un point de vue éthique, que la gestation pour autrui (GPA) constitue une instrumentalisation du corps de la femme incompatible avec ses valeurs. Cependant, l’accès aux techniques prohibées en France telles que la GPA n’a de frontières que le coût des interventions, et certains considèrent injustes ces discriminations économiques qui devraient inciter à autoriser dans notre pays ce qui est possible ailleurs.

Il ne s’agit pas seulement d’envisager les évolutions biomédicales d’un point de vue préventif ou thérapeutique, mais tout autant dans leurs fonctions symboliques, sociétales et donc politiques. La bioéthique serait-elle ainsi considérée comme la dernière forme d’un idéal démocratique, l’ultime tentative de faire encore nation et de porter un projet de société qui transcenderait les clivages doctrinaux ?

À quelques mois de l’élection présidentielle, il faudra veiller à ce que les états généraux de la bioéthique ne soient un forum politique ouvert à des controverses idéologiques qui y trouveraient un espace privilégié. Le CCNE a hiérarchisé et sélectionné les thématiques qui y seront débattues selon des règles qui devraient permettre à chacun de s’exprimer. Il sera important que la synthèse tirée vers juin des débats et des auditions restitue la pluralité des positions et que l’avis qui suivra maintienne une telle rigueur. Peut-être y découvrirons-nous alors un renouveau de l’exigence de la bioéthique là où certains pourraient craindre une forme d’épuisement, voire de renoncement.

Comme l’énonçait le président de la République François Mitterrand lors de la séance d’installation du CCNE, le 2 décembre 1983 : « Au-delà de la morale, la science et la métaphysique, selon le goût que l’on en a, se répondent sans que la réponse soit là. Encore est-il noble de la chercher. »


Pour aller plus loin :

  • Traité de bioéthique (4 tomes), coord. E. Hirsch, éditions Érès 

  • E. Hirsch, Après la bioéthique, éditions du Cerf, à paraître en mai 2026.

The Conversation

Emmanuel Hirsch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Débat : Comment repenser la bioéthique au cours de ses états généraux ? – https://theconversation.com/debat-comment-repenser-la-bioethique-au-cours-de-ses-etats-generaux-274555

Allumer la lumière pour éteindre la douleur chez les rongeurs

Source: The Conversation – in French – By Marion Bied, Docteure en biologie, Université Côte d’Azur

Allumer la lumière pour éteindre la douleur. Ce slogan résume bien notre découverte : une simple lumière dans l’UV-A supprime la douleur chez les rongeurs, sans aucun médicament et de manière plus efficace et durable que l’ibuprofène. Cette méthode, que nous avons appelée Light-Induced Analgesia, récemment publiée dans Nature Communications, le 26 janvier 2026, pourrait améliorer le bien-être animal et bouleverser les pratiques vétérinaires dans le cadre de l’expérimentation animale, mais aussi lors de la prise en charge des nouveaux animaux de compagnie, comme les hamsters, les chinchillas et même les tortues ou les boas.

Comment est née cette méthode antidouleur reposant sur la lumière ?

Comme Pasteur l’a dit, « le hasard ne favorise que les esprits préparés ». Effectivement, toute notre étude repose sur une observation inattendue que nous avons faite lors d’une expérience témoin : une protéine appelée TRAAK s’active (en d’autres mots, elle se met en marche), lorsqu’elle est éclairée avec de la lumière UV-A.

Aussi fortuite qu’elle puisse paraître, cette observation nous a souri puisque l’activité principale de notre laboratoire porte sur TRAAK et les protéines qui lui sont proches.

TRAAK est une protéine présente dans les récepteurs de la douleur et freine la transmission des messages douloureux vers le cerveau quand elle est dans son état actif. D’où notre idée : activer ces protéines des récepteurs de la douleur présents dans la peau avec de la lumière et ainsi inhiber les récepteurs de la douleur. Cela empêcherait alors les messages nerveux d’atteindre le cerveau, résultant en de l’analgésie.

Pour vérifier cela, nous avons illuminé les pattes de souris et avons testé leur sensibilité mécanique en déterminant la pression à appliquer pour déclencher leur réflexe de retrait de la patte. Cette procédure, couramment utilisée en expérimentation animale et humaine n’induit aucune douleur chez la souris puisque le réflexe est déclenché physiologiquement avant que la souris ne ressente la douleur. Nous avons ainsi pu montrer que, après le traitement à la lumière, il faut trois fois plus de force pour induire le retrait, ce qui veut dire que les pattes des souris deviennent trois fois moins sensibles, que ce soit sur des souris saines ou soumises à une douleur chronique pour une durée allant jusqu’à six heures. Nous avons même démontré que cet effet est plus efficace et durable que les antidouleurs utilisés couramment, comme l’ibuprofène ou la crème anesthésiante Emla (souvent utilisée lors de la vaccination).

Analgésie induite par la lumière (LIA) : l’illumination de la peau de rongeurs avec une simple lampe UV-A (appelée lumière noire) active les canaux TRAAK présents dans les terminaisons nerveuses des récepteurs de la douleur situés dans la zone exposée. Cette activation inhibe l’activité de ces récepteurs, qui cessent alors de transmettre des signaux douloureux vers le cerveau. Ce processus génère un effet analgésique net et prolongé, observé aussi bien chez le rat que chez la souris.
Fourni par l’auteur

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

Ce nouveau traitement est non invasif, peu coûteux et simple à mettre en place. De plus, l’analgésie induite par la lumière (LIA) ne requiert aucune injection ni traitement médicamenteux et permet de s’affranchir de tout effet secondaire ou d’interaction médicamenteuse. Ce dernier point en fait une véritable aubaine en expérimentation animale, en proposant une solution pour soulager la douleur sans avoir de répercussion sur les conclusions des expériences.

En effet, dans le cadre des expériences précliniques sur rongeurs, bien contrôler la douleur est essentiel, à la fois pour le bien-être des animaux et pour la fiabilité des résultats scientifiques. Une douleur mal prise en charge peut en effet modifier le fonctionnement de l’organisme et fausser les observations et conclusions de l’étude. Les solutions actuelles pour soulager la douleur reposent essentiellement sur des médicaments qui sont efficaces mais susceptibles d’induire des effets secondaires pouvant modifier les paramètres biologiques étudiés et ainsi fausser les résultats et conclusions de l’étude.

Au-delà du cadre de l’expérimentation animale, la LIA pourra être appliquée aux nouveaux animaux de compagnie pour une analgésie locale, rapide et robuste. Par exemple, un vétérinaire pourrait l’employer pour rendre plus supportable le nettoyage d’un abcès chez les hamsters.

Quelles sont les suites de cette étude ?

La LIA n’est pas applicable chez l’humain, une unique différence dans la séquence de TRAAK rend la lumière inefficace sur la version humaine de la protéine : la lumière n’aura donc aucun effet antidouleur.

Nous sommes tout de même très excités, car notre étude identifie TRAAK comme une cible prometteuse pour le développement de nouveaux traitements antidouleur, y compris chez l’humain (en l’activant d’une manière différente). Nous allons donc poursuivre nos travaux pour développer des molécules activant TRAAK et proposer une stratégie potentiellement plus efficace et plus ciblée que les antidouleurs disponibles actuellement sur le marché.

Enfin, même si nous avons déterminé le mécanisme moléculaire à l’origine de l’activation de TRAAK par la lumière, une question subsiste : pourquoi certaines espèces possèdent-elles une version activable à la lumière ? Cela joue-t-il un rôle physiologique, par exemple au niveau du rythme nocturne/diurne des espèces ou encore dans la vision ? Nous comptons bien trouver des explications en étudiant quelles espèces possèdent une protéine TRAAK sensible à la lumière et leurs caractéristiques écologiques.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Marion Bied a reçu des financements de la Fondation pour la Recherche Médicale (FRM).

Guillaume Sandoz a reçu des financements de la Fondation pour la Recherche Médicale, l’Agence Nationale de la Recherche

ref. Allumer la lumière pour éteindre la douleur chez les rongeurs – https://theconversation.com/allumer-la-lumiere-pour-eteindre-la-douleur-chez-les-rongeurs-274751

États-Unis : les promesses de Trump d’un âge d’or (noir) sont-elles tenables ?

Source: The Conversation – in French – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL

Donald Trump a fait du slogan « Drill, baby, drill ! » l’étendard de son retour à la Maison-Blanche. L’objectif affiché est de dynamiser la production pétrolière, tout en ramenant le prix de l’essence sous les « deux dollars le gallon » pour soulager un électorat populaire et rural frappé par l’inflation. Mais derrière le slogan, les données du secteur pétrolier compliquent l’équation simpliste du président des États-Unis.


Lors de son investiture, le 20 janvier 2025, Donald Trump avait proclamé : « We will drill, baby, drill ! » (en français : « Fore, chéri, fore ! ») Ce slogan résume la nouvelle orientation de la politique énergétique américaine, exploiter l’« or liquide sous nos pieds » pour conforter les États-Unis parmi les premières puissances exportatrices et faire chuter le prix de l’essence en dessous du seuil symbolique de 2 dollars le gallon (soit 1,69 euro les 3,79 litres) – un niveau atteint épisodiquement au cours des vingt dernières années.

Le message a trouvé un écho dans la partie de l’électorat marquée par la flambée des prix sous la présidence Biden, lorsque l’essence a dépassé 3,50 dollars (2,95 euros) le gallon. Mais ces deux objectifs – maximiser la production et minimiser les prix à la pompe – tirent en sens inverse. Obtenir une essence avoisinant 2 dollars le gallon, requiert un baril en dessous de 50 dollars (42,2 euros), alors que les investissements dans de nouveaux projets requièrent… quelques dizaines de dollars de plus.




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Trump 2.1 : quel bilan économique réel ?


Un pétrole de schiste structurellement coûteux

Contrairement aux grands gisements conventionnels du Moyen-Orient, le pétrole de schiste américain est intrinsèquement coûteux à exploiter. Les estimations convergent aujourd’hui vers un coût moyen de l’ordre de 70 dollars (59 euros) par baril pour les nouveaux projets. Ce chiffre masque toutefois une vaste dispersion :

  • dans les meilleurs sweet spots, certains puits restent rentables autour de 40 dollars (33,7 euros) ;

  • à l’inverse, les zones moins favorables exigent des prix de 80 à 90 dollars (de 67,5 à 75,9 euros) pour couvrir les investissements et rémunérer le capital.

À mesure que les meilleures zones sont exploitées, la production se déplace vers des gisements plus complexes et plus chers. Plusieurs projections indiquent ainsi que la rentabilité du schiste américain pourrait se rapprocher de 95 dollars (plus de 80 euros) le baril d’ici à 2035.

Des prix orientés à la baisse

Cette tendance de fond entre en collision avec l’évolution récente des prix. Pour 2026, les grandes banques et l’Agence d’information sur l’énergie américaine (EIA) anticipent un baril orienté à la baisse, autour de 55 dollars (46,4 euros). Dans un tel scénario, une part croissante des projets de schiste devient non rentable.

Un an après son retour au pouvoir, la promesse de Donald Trump de ramener l’essence sous les 2 dollars le gallon apparaît ainsi très éloignée des perspectives offertes par la géologie. En janvier 2025, le prix moyen national s’élevait à 3,15 dollars (2,66 euros) ; fin janvier 2026, il s’établit encore autour de 2,85 dollars (2,40 euros), soit une baisse limitée à 10 %. Et l’EIA ne prévoit même pas de retour durable sous les 3 dollars (2,5 euros) avant au moins 2027.

Déréglementer massivement ne suffit pas à relancer la production

La nouvelle administration n’a pas ménagé ses efforts pour « libérer » l’offre d’hydrocarbures. Dès son premier jour de mandat, Donald Trump signe un ordre exécutif intitulé « Unleashing American Energy_ », déclarant une « urgence énergétique nationale » afin d’accélérer la délivrance de permis et de lever les moratoires instaurés par Joe Biden sur les forages offshore et les terres fédérales. Des baux pétroliers et gaziers sont également ouverts dans le refuge de l’Arctique et la réserve nationale d’Alaska.

Résultat : les permis de forage augmentent d’environ 55 % en 2025. Mais obtenir un permis ne signifie pas forer. Les compagnies sécurisent des droits pour l’avenir, tout en conservant une grande flexibilité d’investissement : elles ne mettent effectivement les projets en chantier que si les prix anticipés justifient le risque. Et ce n’est pas le cas.

Près de 100 000 barils en moins prévus

Les signaux en provenance du terrain traduisent la prudence. Le nombre de plateformes de forage actives aux États‑Unis a reculé de 30 % en trois ans. En volume, la production a bien atteint un pic de 13,6 millions de barils par jour en 2025, mais l’EIA anticipe déjà un recul d’environ 100 000 barils en 2026, première baisse depuis 2021, avec une poursuite de la tendance en 2027.

Une enquête conduite par la Réserve fédérale de Dallas montre que la grande majorité des pétroliers jugent que les allégements réglementaires ne réduisent leurs coûts que de moins de 2 dollars par baril. Loin de compenser l’épuisement progressif des meilleurs gisements et les hausses de coûts liées à la politique tarifaire.

L’effet boomerang des tarifs douaniers

Si le pétrole brut importé est exempt de droits de douane, les équipements et matériaux nécessaires à la production domestique – notamment l’acier et ses dérivés – sont frappés de tarifs pouvant atteindre 25 à 50 %. Certaines estimations font état d’une hausse d’environ 5 % des coûts de production en 2025, sous cette impulsion.

Face à cette pression, l’industrie mise sur le numérique, l’intelligence artificielle et les drones pour optimiser la localisation des puits, réduire les délais de développement et augmenter la productivité. Ces innovations permettent effectivement de contenir la hausse des coûts : sans elles, le seuil de rentabilité moyen des nouveaux projets se situerait probablement déjà autour de 80 dollars (67,5 euros) par baril, contre environ 70 dollars (59 euros) aujourd’hui.

Implacable arithmétique

Mais, même avec ces gains d’efficacité, l’arithmétique reste implacable : avec des perspectives de prix à moyen terme autour de 55–60 dollars (entre 46 et 50,6 euros), le secteur hésite à lancer un nouveau cycle massif d’investissements dans le schiste. Les investisseurs exigent une gestion rigoureuse des risques, des dividendes et des rachats d’actions plutôt qu’une expansion aventureuse dans ce contexte.

La tension entre volonté politique de prix bas à la pompe et nécessité économique de prix élevés pour rentabiliser le schiste ne se limite pas aux États‑Unis. Elle compliquera également la relance d’autres producteurs à coûts élevés, comme le Venezuela, dont une partie des réserves ne deviendrait rentable qu’avec un baril proche de 100 dollars (84,3 dollars).

Avantage aux consommateurs

À l’échelle mondiale, le tableau à court terme semble favorable aux consommateurs. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) anticipe un surplus d’au moins 2 millions de barils par jour en 2026. Cet excédent s’explique par une hausse de la production hors OPEP+ (notamment au Brésil, en Guyana, au Canada ou en Argentine) et une croissance modérée de la demande mondiale (+ 0,9 million de barils par jour seulement), sous l’effet des incertitudes macroéconomiques et des premiers progrès tangibles de la décarbonation, en particulier en Chine dans les transports.

Sous la pression de Washington, l’Arabie saoudite a renoncé à défendre un prix du baril autour de 80 dollars (67,5 euros), pourtant nécessaire à ses équilibres budgétaires, pour éviter de froisser son allié américain. Ce deal implicite – sécurité militaire garantie face à l’Iran en échange de prix relativement bas – structure aujourd’hui une partie du jeu pétrolier mondial. Il permet à court terme de contenir les prix à la pompe pour l’électeur états-uniens, mais il fragilise les producteurs à coûts élevés, au premier rang desquels les producteurs de schiste des États‑Unis. Plusieurs majors, comme Chevron, ExxonMobil ou ConocoPhillips, ont déjà procédé à des milliers de suppressions d’emplois en 2025.

À plus long terme, la perspective est celle d’un sous‑investissement significatif. Les champs pétroliers conventionnels déclinent naturellement à un rythme de 4 à 7 % par an selon leur maturité, au niveau mondial. Autrement dit, l’industrie pétrolière « perd » mécaniquement 4 à 5 millions de barils par jour chaque année du fait de la déplétion géologique. Si les investissements restent déprimés au-delà de 2028, le marché pourrait basculer d’un excédent à un déficit d’offre, avec à la clé un rebond des prix au tournant de la prochaine décennie, selon l’Agence internationale de l’énergie.

Trump, l’industrie pétrolière et la transition climatique : un paradoxe

Le paradoxe fondamental de la séquence actuelle est le suivant : en cherchant à soutenir la production pétrolière américaine par la déréglementation, tout en pesant sur l’OPEP+ pour maintenir des prix bas à la pompe, l’administration Trump affaiblit à moyen terme la rentabilité du schiste et accroît un climat d’incertitude pour l’ensemble de l’industrie pétrolière mondiale.

France 24, 2026.

Ces orientations de politique énergétique sont au cœur de la stratégie de croissance de la Maison‑Blanche. Mais en fragmentant les chaînes de valeur, en renchérissant certains intrants par les tarifs douaniers et en décourageant les investissements de long terme dans l’exploration‑production, elle contribue à une dynamique court-termiste qui mine la stabilité du marché et les espoirs de croissance.

Pour la transition climatique, ce désordre a un double visage. À très court terme, des prix bas de l’essence peuvent freiner les changements de comportements et diluer les signaux incitatifs. Mais, en comprimant les marges des producteurs à coûts élevés et en accroissant le risque de volatilité future, cette politique pourrait accélérer, par contraste, la prise de conscience de la vulnérabilité des économies aux chocs pétroliers.

De ce point de vue, si l’Europe veut réduire sa dépendance à ces aléas, le Green Deal ne peut pas être une variable d’ajustement au gré des cycles du baril et doit rester le cap structurant de la décennie, parce que l’« âge d’or noir » promis par Donald Trump est un mirage et une source majeure d’instabilité.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

ref. États-Unis : les promesses de Trump d’un âge d’or (noir) sont-elles tenables ? – https://theconversation.com/etats-unis-les-promesses-de-trump-dun-age-dor-noir-sont-elles-tenables-274360

Hausse de la demande de karité : un succès mondial qui ne profite pas aux femmes qui collectent les noix

Source: The Conversation – in French – By Francois Questiaux, Researcher, Department of Food and Resource Economics, University of Copenhagen

Le beurre de karité est devenu un ingrédient très recherché dans l’industrie mondiale des cosmétiques et de l’alimentation. Depuis le début des années 2000, son utilisation comme substitut au beurre de cacao a entraîné une augmentation spectaculaire de la demande internationale. L’industrie du beurre de karité a connu une croissance de plus de 600 % au cours des 20 dernières années.

Le karité pousse à l’état semi-domestiqué dans toute la région de la savane sèche, au sein de ce que l’on appelle une « ceinture du karité ». Celle-ci s’étend d’ouest en est, du Sénégal au Soudan du Sud, et sur environ 500 km du nord au sud. Il n’est pas planté, mais protégé au sein des terres agricoles et se trouve également dans les zones boisées communales.

On estime que 16 millions de femmes récoltent et transforment les fruits du karité dans les zones rurales d’Afrique de l’Ouest. Elles les transforment en amandes sèches destinées à la vente ou en beurre de karité.

Les entreprises mondiales, les agences de développement et les ONG présentent souvent l’industrie du karité comme un moyen d’autonomisation économique des femmes dans la région.

Pour approfondir cette idée, nous avons mené une étude sur la manière dont l’augmentation de la demande en beurre de karité a affecté les femmes cueilleuses au Burkina Faso et au Ghana. Ces deux pays figurent parmi les principaux exportateurs d’amandes de karité séchées.

Cette étude s’inscrit dans le cadre de nos travaux sur les changements agraires, l’écologie politique et les moyens de subsistance. Nous étudions les relations entre les producteurs et les autres acteurs des chaînes de valeur mondiales, ainsi que les impacts des changements induits par des facteurs externes sur les petits exploitants.

Nous avons combiné les données d’une enquête menée auprès de 1 046 collecteurs dans 24 communautés avec les données issues d’entretiens avec 18 collecteurs.

Nos résultats montrent que l’essor du karité a intensifié la concurrence pour l’accès aux arbres. Plus de 85 % des collecteurs interrogés ont signalé une augmentation du nombre de collecteurs de noix de karité dans leur communauté au cours des dix dernières années. Nous avons également documenté la manière dont l’accès aux arbres à karité devenait de plus en plus restreint, en particulier pour les femmes qui dépendent le plus du karité pour leur subsistance.

Nos résultats indiquent un accroissement des inégalités au sein de la population des collecteurs, alors même que la valeur globale du secteur du karité augmente.

La demande mondiale se heurte aux régimes fonciers locaux

Historiquement, l’accès aux noix était régi par un ensemble de règles coutumières et de normes sociales. Les femmes pouvaient généralement les récolter librement sur les terres communales, ainsi que sur les terres agricoles appartenant à leur foyer ou à leurs proches. Le karité était souvent considéré comme une ressource à accès semi-libre, accessible aux femmes de la communauté en fonction de leurs besoins.

Ce système est aujourd’hui remis en question.

Premièrement, comme les prix ont augmenté au cours des trois dernières décennies, le nombre de collectrices a également augmenté.

Ensuite, les terres communes se réduisent. L’expansion et la mécanisation de l’agriculture, la croissance démographique et le développement périurbain ont réduit les zones qui servaient autrefois d’espaces de cueillette partagés.

Plusieurs femmes que nous avons interrogées ont fait remarquer que des terres auparavant considérées comme des « broussailles » avaient été converties en champs, supprimant ainsi un important filet de sécurité pour ceux qui ne possèdent pas de terres agricoles.

En conséquence, l’accès au karité est de plus en plus lié à l’accès à des terres privées. Plus de 55 % des personnes interrogées dans le cadre de notre enquête ont déclaré que la cueillette sur les champs privés était devenue plus restrictive, les propriétaires fonciers imposant des limites plus strictes. Cette évolution reflète une tendance plus générale dans les deux pays à l’individualisation des droits fonciers à mesure que les ressources acquièrent une valeur marchande.




Read more:
Pourquoi les femmes souffrent davantage des catastrophes naturelles et des migrations


Troisièmement, la pression sur les ressources a donné lieu à de nouvelles formes de conflits, comme l’intrusion sur les terres. Les conflits renforcent l’exclusion, car les propriétaires fonciers deviennent de plus en plus réticents à autoriser des personnes extérieures à leur famille à pénétrer sur leurs champs.

Effets inégaux selon les groupes de collectrices

Notre recherche distingue trois types de collectrices :

  • les collectrices spécialisées, qui tirent la totalité de leurs revenus annuels de la collecte et de la vente de noix de karité

  • les collectrices qui diversifient : elles combinent la collecte de karité avec l’agriculture ou d’autres activités

  • les collectrices-commerçantes, qui non seulement collectent des noix, mais les achètent également à d’autres pour les revendre à des prix plus élevés plus tard dans l’année.

Ces groupes vivent l’essor du karité de différentes manières.

Les collectrices spécialisées ont l’accès le plus difficile aux terres privées. Seules 16 % d’entre elles récoltent dans leurs propres champs, contre 38 % à 43 % pour les autres groupes. Ils dépendent de la brousse communautaire.

Les collectrices qui diversifient ont un meilleur accès aux champs privés que les collectrices spécialisées, mais elles sont confrontées à des défis similaires en raison du rétrécissement des zones de brousse. De plus, elles ont moins de temps à consacrer à la collecte, ce qui limite leur capacité à compenser la concurrence croissante.

Les collectrices-commerçantes bénéficient d’un accès plus sûr aux champs privés et reçoivent davantage d’aide de la part des membres de leur famille. Plus de la moitié d’entre elles déclarent recevoir l’aide d’hommes, par exemple pour transporter les noix ou protéger les champs contre les intrus. C’est nettement plus élevé que les collectrices spécialisées ou diversifiées. Cette main-d’œuvre supplémentaire leur confère un avantage stratégique.

Plus de travail, mais pas plus de revenus

La hausse des prix pourrait laisser penser que les femmes gagnent aujourd’hui plus d’argent grâce au karité qu’il y a dix ans. Pourtant, ce n’est pas le cas pour la plupart des collectrices. Seules 48,7 % d’entre elles ont signalé une augmentation de leurs revenus liés au karité au cours des dix dernières années, malgré l’essor international de ce produit.

Le revenu annuel total tiré du karité reste très faible, avec une moyenne de seulement 174 dollars américains (parité de pouvoir d’achat) par an, avec des différences entre les collectrices.

Pour les collectrices les plus pauvres, plusieurs facteurs limitent l’augmentation des revenus :

  • l’accès limité aux karités restreint le volume de noix qu’elles peuvent récolter

  • beaucoup doivent vendre leurs noix tôt dans la saison, souvent à bas prix, pour répondre à leurs besoins immédiats en liquidités. Les collectrices-commerçantes plus aisées peuvent acheter les noix à bas prix, les stocker et profiter de prix plus élevés plus tard dans l’année.

Repenser le discours du « gagnant-gagnant »

Ces résultats remettent en question l’affirmation selon laquelle l’intégration des femmes dans la chaîne de valeur mondiale du karité leur donnerait plus d’autonomie et réduirait la pauvreté. L’essor de cette industrie a certes créé de nouvelles opportunités économiques, mais celles-ci sont réparties de manière inégale. L’expansion du marché a renforcé la position de celles qui ont un meilleur accès à la terre et au capital financier. Dans le même temps, elle a compromis les moyens de subsistance de celles qui dépendent exclusivement de cette ressource.

Notre étude ne prescrit pas de mesures politiques spécifiques, mais ses résultats indiquent plusieurs pistes d’intervention possibles.

Premièrement, les mesures qui renforcent les droits des femmes sur la terre et les arbres peuvent être essentielles. Des travaux récents sur la périphérie urbaine du Ghana, par exemple, préconisent l’élargissement des droits des femmes sur la terre et les arbres à karité dans le cadre des réformes politiques et foncières.

Deuxièmement, des études empiriques sur les femmes actives dans le secteur du karité au Ghana suggèrent que l’organisation collective, un meilleur accès au financement et à des infrastructures améliorées (notamment des installations de stockage) qui peuvent renforcer la position des femmes.

Enfin, des données provenant du nord du Ghana indiquent que les femmes elles-mêmes recommandent des changements dans les pratiques agricoles afin de préserver les ressources.

The Conversation

Ce projet a été financé par le Fonds danois pour la recherche indépendante (DFF – Obstacles, Grant 2102-00030B) et le Fonds de l’innovation danois (Innovationsfonden – Sheaine, Grant 9067-00030B)

Ce projet a été financé par le Fonds danois pour la recherche indépendante (DFF – Obstacles, Grant 2102-00030B) et le Fonds de l’innovation danois (Innovationsfonden – Sheaine, Grant 9067-00030B).

ref. Hausse de la demande de karité : un succès mondial qui ne profite pas aux femmes qui collectent les noix – https://theconversation.com/hausse-de-la-demande-de-karite-un-succes-mondial-qui-ne-profite-pas-aux-femmes-qui-collectent-les-noix-274294

Hausse de la demande de karité : un succès mondial qui ne profite pas aux femmes qui le collectent les noix

Source: The Conversation – in French – By Francois Questiaux, Researcher, Department of Food and Resource Economics, University of Copenhagen

Le beurre de karité est devenu un ingrédient très recherché dans l’industrie mondiale des cosmétiques et de l’alimentation. Depuis le début des années 2000, son utilisation comme substitut au beurre de cacao a entraîné une augmentation spectaculaire de la demande internationale. L’industrie du beurre de karité a connu une croissance de plus de 600 % au cours des 20 dernières années.

Le karité pousse à l’état semi-domestiqué dans toute la région de la savane sèche, au sein de ce que l’on appelle une « ceinture du karité ». Celle-ci s’étend d’ouest en est, du Sénégal au Soudan du Sud, et sur environ 500 km du nord au sud. Il n’est pas planté, mais protégé au sein des terres agricoles et se trouve également dans les zones boisées communales.

On estime que 16 millions de femmes récoltent et transforment les fruits du karité dans les zones rurales d’Afrique de l’Ouest. Elles les transforment en amandes sèches destinées à la vente ou en beurre de karité.

Les entreprises mondiales, les agences de développement et les ONG présentent souvent l’industrie du karité comme un moyen d’autonomisation économique des femmes dans la région.

Pour approfondir cette idée, nous avons mené une étude sur la manière dont l’augmentation de la demande en beurre de karité a affecté les femmes cueilleuses au Burkina Faso et au Ghana. Ces deux pays figurent parmi les principaux exportateurs d’amandes de karité séchées.

Cette étude s’inscrit dans le cadre de nos travaux sur les changements agraires, l’écologie politique et les moyens de subsistance. Nous étudions les relations entre les producteurs et les autres acteurs des chaînes de valeur mondiales, ainsi que les impacts des changements induits par des facteurs externes sur les petits exploitants.

Nous avons combiné les données d’une enquête menée auprès de 1 046 collecteurs dans 24 communautés avec les données issues d’entretiens avec 18 collecteurs.

Nos résultats montrent que l’essor du karité a intensifié la concurrence pour l’accès aux arbres. Plus de 85 % des collecteurs interrogés ont signalé une augmentation du nombre de collecteurs de noix de karité dans leur communauté au cours des dix dernières années. Nous avons également documenté la manière dont l’accès aux arbres à karité devenait de plus en plus restreint, en particulier pour les femmes qui dépendent le plus du karité pour leur subsistance.

Nos résultats indiquent un accroissement des inégalités au sein de la population des collecteurs, alors même que la valeur globale du secteur du karité augmente.

La demande mondiale se heurte aux régimes fonciers locaux

Historiquement, l’accès aux noix était régi par un ensemble de règles coutumières et de normes sociales. Les femmes pouvaient généralement les récolter librement sur les terres communales, ainsi que sur les terres agricoles appartenant à leur foyer ou à leurs proches. Le karité était souvent considéré comme une ressource à accès semi-libre, accessible aux femmes de la communauté en fonction de leurs besoins.

Ce système est aujourd’hui remis en question.

Premièrement, comme les prix ont augmenté au cours des trois dernières décennies, le nombre de collectrices a également augmenté.

Ensuite, les terres communes se réduisent. L’expansion et la mécanisation de l’agriculture, la croissance démographique et le développement périurbain ont réduit les zones qui servaient autrefois d’espaces de cueillette partagés.

Plusieurs femmes que nous avons interrogées ont fait remarquer que des terres auparavant considérées comme des « broussailles » avaient été converties en champs, supprimant ainsi un important filet de sécurité pour ceux qui ne possèdent pas de terres agricoles.

En conséquence, l’accès au karité est de plus en plus lié à l’accès à des terres privées. Plus de 55 % des personnes interrogées dans le cadre de notre enquête ont déclaré que la cueillette sur les champs privés était devenue plus restrictive, les propriétaires fonciers imposant des limites plus strictes. Cette évolution reflète une tendance plus générale dans les deux pays à l’individualisation des droits fonciers à mesure que les ressources acquièrent une valeur marchande.




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Pourquoi les femmes souffrent davantage des catastrophes naturelles et des migrations


Troisièmement, la pression sur les ressources a donné lieu à de nouvelles formes de conflits, comme l’intrusion sur les terres. Les conflits renforcent l’exclusion, car les propriétaires fonciers deviennent de plus en plus réticents à autoriser des personnes extérieures à leur famille à pénétrer sur leurs champs.

Effets inégaux selon les groupes de collectrices

Notre recherche distingue trois types de collectrices :

  • les collectrices spécialisées, qui tirent la totalité de leurs revenus annuels de la collecte et de la vente de noix de karité

  • les collectrices qui diversifient : elles combinent la collecte de karité avec l’agriculture ou d’autres activités

  • les collectrices-commerçantes, qui non seulement collectent des noix, mais les achètent également à d’autres pour les revendre à des prix plus élevés plus tard dans l’année.

Ces groupes vivent l’essor du karité de différentes manières.

Les collectrices spécialisées ont l’accès le plus difficile aux terres privées. Seules 16 % d’entre elles récoltent dans leurs propres champs, contre 38 % à 43 % pour les autres groupes. Ils dépendent de la brousse communautaire.

Les collectrices qui diversifient ont un meilleur accès aux champs privés que les collectrices spécialisées, mais elles sont confrontées à des défis similaires en raison du rétrécissement des zones de brousse. De plus, elles ont moins de temps à consacrer à la collecte, ce qui limite leur capacité à compenser la concurrence croissante.

Les collectrices-commerçantes bénéficient d’un accès plus sûr aux champs privés et reçoivent davantage d’aide de la part des membres de leur famille. Plus de la moitié d’entre elles déclarent recevoir l’aide d’hommes, par exemple pour transporter les noix ou protéger les champs contre les intrus. C’est nettement plus élevé que les collectrices spécialisées ou diversifiées. Cette main-d’œuvre supplémentaire leur confère un avantage stratégique.

Plus de travail, mais pas plus de revenus

La hausse des prix pourrait laisser penser que les femmes gagnent aujourd’hui plus d’argent grâce au karité qu’il y a dix ans. Pourtant, ce n’est pas le cas pour la plupart des collectrices. Seules 48,7 % d’entre elles ont signalé une augmentation de leurs revenus liés au karité au cours des dix dernières années, malgré l’essor international de ce produit.

Le revenu annuel total tiré du karité reste très faible, avec une moyenne de seulement 174 dollars américains (parité de pouvoir d’achat) par an, avec des différences entre les collectrices.

Pour les collectrices les plus pauvres, plusieurs facteurs limitent l’augmentation des revenus :

  • l’accès limité aux karités restreint le volume de noix qu’elles peuvent récolter

  • beaucoup doivent vendre leurs noix tôt dans la saison, souvent à bas prix, pour répondre à leurs besoins immédiats en liquidités. Les collectrices-commerçantes plus aisées peuvent acheter les noix à bas prix, les stocker et profiter de prix plus élevés plus tard dans l’année.

Repenser le discours du « gagnant-gagnant »

Ces résultats remettent en question l’affirmation selon laquelle l’intégration des femmes dans la chaîne de valeur mondiale du karité leur donnerait plus d’autonomie et réduirait la pauvreté. L’essor de cette industrie a certes créé de nouvelles opportunités économiques, mais celles-ci sont réparties de manière inégale. L’expansion du marché a renforcé la position de celles qui ont un meilleur accès à la terre et au capital financier. Dans le même temps, elle a compromis les moyens de subsistance de celles qui dépendent exclusivement de cette ressource.

Notre étude ne prescrit pas de mesures politiques spécifiques, mais ses résultats indiquent plusieurs pistes d’intervention possibles.

Premièrement, les mesures qui renforcent les droits des femmes sur la terre et les arbres peuvent être essentielles. Des travaux récents sur la périphérie urbaine du Ghana, par exemple, préconisent l’élargissement des droits des femmes sur la terre et les arbres à karité dans le cadre des réformes politiques et foncières.

Deuxièmement, des études empiriques sur les femmes actives dans le secteur du karité au Ghana suggèrent que l’organisation collective, un meilleur accès au financement et à des infrastructures améliorées (notamment des installations de stockage) qui peuvent renforcer la position des femmes.

Enfin, des données provenant du nord du Ghana indiquent que les femmes elles-mêmes recommandent des changements dans les pratiques agricoles afin de préserver les ressources.

The Conversation

Ce projet a été financé par le Fonds danois pour la recherche indépendante (DFF – Obstacles, Grant 2102-00030B) et le Fonds de l’innovation danois (Innovationsfonden – Sheaine, Grant 9067-00030B)

Ce projet a été financé par le Fonds danois pour la recherche indépendante (DFF – Obstacles, Grant 2102-00030B) et le Fonds de l’innovation danois (Innovationsfonden – Sheaine, Grant 9067-00030B).

ref. Hausse de la demande de karité : un succès mondial qui ne profite pas aux femmes qui le collectent les noix – https://theconversation.com/hausse-de-la-demande-de-karite-un-succes-mondial-qui-ne-profite-pas-aux-femmes-qui-le-collectent-les-noix-274294

Quand le chaos management se distingue du KO management

Source: The Conversation – in French – By Sébastien Le Gall, Professeur des Universités en Stratégie et Management, Université Bretagne Sud (UBS)

Et si la réussite d’une entreprise venait du chaos ? Face à l’impératif d’agilité, il peut constituer un repère pertinent pour les dirigeants d’entreprise, à condition de ne pas mettre KO les équipes. Makasana/Shutterstock

En temps de crise, de guerre ou de pandémie, les entreprises n’ont d’autres choix que d’apprendre à danser dans un chaos permanent en s’adaptant. C’est le principe du « chaos management ». Pour autant, en 2025, des entrepreneurs, comme Elon Musk ou Mark Zukerbeg, le galvaudent avec une montée de l’autoritarisme et des licenciements massifs. Une préfiguration d’un nouveau « KO management » ?


Le chaos management a été popularisé par le consultant en management Tom Peters en 1988. Le constat énoncé par l’auteur pour en justifier la pertinence garde toute son actualité. « Plus rien n’est prévisible. Il est impossible de prévoir d’un jour à l’autre le prix de l’énergie […] de savoir si le protectionnisme entraînera la fermeture des frontières. »

Le chaos a un homophone qui nécessite de préciser son sens quand on l’applique au management. « Les leaders créent le chaos sur les lieux de travail » titre le journal Forbes en 2025. Le chaos management peut alors s’apparenter à un « KO (knock-out) management » : licenciements massifs avec une communication agressive, pression maximale et autoritarisme.

Les nouvelles tendances du chaos management seraient-elles désormais marquées par le culte du chef, la violence des propos et des actes des leaders, une forme de KO pour les collectifs ?

Cet article vise à analyser les principes du chaos management tels que présentés par Tom Peters. Nous avons étudié le cas de l’entreprise bretonne Socomore pour rendre compte de ce qui la distingue du « KO management » en revenant aux fondamentaux du management, à savoir la nécessité d’interroger les valeurs.

Principes du chaos management

Dans les années 1990, des chercheurs en management, comme Margaret Wheatkey, Ralph Stacey ou Kevin Dooley, se sont inspirés des enseignements de la théorie du chaos en reconnaissant les caractères chaotiques, incertains, dynamiques des entreprises et de leur environnement.

Le consultant Tom Peters a largement contribué à diffuser une pensée managériale « chaotique », fondée sur le changement permanent et l’adaptation. Les principes managériaux énoncés pour y faire face sont les suivants :

  • une réponse obsessionnelle aux besoins et attentes des clients,

  • une innovation constante dans tous les domaines de l’entreprise,

  • un esprit de partenariat entre tous pour gagner une totale adhésion aux objectifs,

  • chez les dirigeants, une passion du changement (au lieu d’un rejet acharné) et une capacité à rallier les individus autour d’une vision inspiratrice,

  • des tableaux de bord simples mais capables d’assurer un pilotage efficace.

Le chaos management dans l’entreprise Socomore

« Le principe même du chaos, c’est d’arriver à déclencher des actions qui permettent à tout système de ne jamais s’arrêter. Le but du jeu, c’est que la bille roule tout le temps. Dès que tu sens que la bille va perdre de la vitesse, tu organises quelque chose qui va permettre de maintenir le mouvement. »

Selon Frédéric Lescure, président de Socomore, une entreprise spécialisée dans la chimie, le chaos n’est pas funeste pour l’entreprise, mais bénéfique. Les données l’attestent. En vingt-cinq ans, le chiffre d’affaires de l’entreprise bretonne a été multiplié par plus de 20. Parmi les facteurs clés de succès : l’innovation.

Chaque pilier recensé par Tom Peters apparaît dans le projet stratégique et les pratiques managériales de Socomore. L’impératif d’innovation passe par la « capacité à être perçue par nos partenaires, nos clients, comme étant fiables pour qu’eux-mêmes optimisent leur impact carbone », rappelle Frédéric Lescure. Le partage est défendu comme un principe clé de la création de valeur : « On a accouché, dans le bonheur, de notre cinquième plan stratégique. Les gens qui sont présents, ce n’est pas que du hiérarchique, c’est du transversal, des experts. »

Laurent Sanchez souligne le rôle essentiel de Frédéric Lescure dans la croissance de Socomore : « L’ambition d’un homme est no limit. Tout est possible, sans altérer son intégrité physique, physiologique et psychlologique. » Et conformément aux recommandations de Tom Peters, le pilotage repose sur des indicateurs clés. « Les KPI que l’on doit se choisir doivent être des indicateurs simples. Des indicateurs qui mettent plus d’une demi-heure à être calculés, on ne les choisira pas », précise Frédéric Lescure.

Les dérives du KO management

Au sein de Socomore, le chaos management est essentiellement du ressort du président qui porte une attention « à ne jamais être là où on (l’)attend ». Cette pratique managériale peut être mal comprise et apparaître touchy.

La rupture actuelle du point de vue du management vient du fait que le chaos peut mettre à mal les collaborateurs. Il émane moins de l’environnement de l’entreprise que des dirigeants qui provoquent des perturbations pour servir des objectifs stratégiques principalement financiers et asseoir leur pouvoir. Selon le chercheur Laurent Taskin, ces logiques sont à la source d’un management déshumanisé qui implique « une dégradation importante de l’exercice même du travail, l’affaiblissement des liens sociaux entre collègues, la perte du sens au travail ».

Les provocations d’Elon Musk sont régulières et conduisent aux départs des collaborateurs, par exemple au sein des équipes dirigeantes de X. D’autres prises de position, celles de Mark Zukenberg, président-directeur général de Meta, considérant les vertus de « l’agressivité », ont pu interroger.




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Les formes de leadership mobilisées peuvent se révéler « destructives » selon la chercheuse Leïla Lakhdhdar : supervision abusive, leadership tyrannique, leadership intolérable, etc. Être chef ne signifie pas être manager !

À l’extrême, la chercheuse Isabelle Barth a mis en évidence un système, la kakistocratie, où la promotion par l’incompétence est la règle. Si le chaos n’est alors pas une intention managériale du dirigeant, le KO de ses équipes devient en revanche très probable.

Leadership congruent

Rappelons que le management a une mission essentielle, celle « de faire produire du résultat à collectif » comme l’explique le chercheur Maurice Thévenet. À ce titre, les valeurs incarnées par le dirigeant sont essentielles. « Le chaos management tel que je le pratique, il est plutôt chez Patagonia ou chez Gore. Un des principes fondateurs du chaos, c’est la congruence », précise Frédéric Lescure, le président de Socomore. Ce besoin de leadership congruent apparaît essentiel pour instaurer un climat de confiance.

Cela suppose « d’agir en homme de pensées et penser en homme d’action », indique Laurent Sanchez. Ce leadership s’appuie sur un alignement entre une vision, des valeurs et les pratiques managériales. Si la vision stratégique est basée essentiellement sur la croissance, les valeurs reposent sur le respect et le partage. Et la qualité des pratiques managériales est reconnue. En décembre 2025, Socomore est lauréate du prix QVT de l’Observatoire de la qualité de vie au travail.

Cette capacité à embarquer le collectif a été testée pendant la pandémie de Covid-19 où l’entreprise Socomore a basculé en un temps record son organisation vers la production de gel hydroalcoolique. « Le système Socomore est fait de telle façon qu’il a pu répondre à cela. Ce qui a été dur, c’est l’intensité et la coordination, mais elle s’est faite. » Dans des temps désormais plus sereins, Frédéric Lescure perçoit en définitive une condition pour la réussite du chaos management : « Le management par le chaos exige un environnement stable. »

The Conversation

Sébastien Le Gall ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand le chaos management se distingue du KO management – https://theconversation.com/quand-le-chaos-management-se-distingue-du-ko-management-257411

Mentions de divulgation : quand la clarté du vocabulaire rend la publicité plus lisible

Source: The Conversation – in French – By Juliette Passebois-Ducros, Professeure des Universités, IAE de Bordeaux, IAE Bordeaux

Les recommandations des influenceurs peuvent être, dans certaines conditions, assimilées à de la publicité. Pour y remédier, la loi a créé de nouvelles obligations pour mieux informer les consommateurs. Dans quelle mesure ces nouveaux outils sont-ils efficaces ?


La loi « Influence » votée en 2023 clarifie les obligations des influenceurs français quant aux mentions à utiliser lorsque leurs contenus relèvent d’une collaboration commerciale.

L’objectif est clair : mieux informer les internautes et rétablir la confiance. Toutefois, les effets de ces mentions sur les réactions des individus restent peu documentés. Sont-elles réellement efficaces pour alerter les internautes ? Certains termes sont-ils plus efficaces que d’autres ?

Une forme de publicité

Les publications d’influenceurs constituent une forme de publicité native. Elles adoptent les codes, le ton et les formats propres aux plates-formes sociales, ce qui brouille les repères entre contenu personnel et communication commerciale. Pour y remédier, les plates-formes et les régulateurs prévoient d’apposer des mentions explicites signalant la nature publicitaire du contenu.




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Cette information peut être librement formulée dans la légende d’une publication (avec, par exemple, des mentions comme « publicité », « sponsorisé », « produit offert ») ou prendre la forme d’une mention normalisée définie par la plate-forme (du type « collaboration commerciale avec » sur Instagram ou « contenu sponsorisé » sur YouTube). La présence de ces mentions est censée permettre aux internautes de comprendre qu’ils sont exposés à un message visant à les influencer, généralement à les faire acheter un produit. D’un point de vue théorique, ce mécanisme a été mis en évidence dans le modèle de persuasion de la connaissance publicitaire (Persuasion Knowledge Model). Il indique que lorsque l’individu comprend qu’il est exposé à un message publicitaire, il peut mobiliser sa « connaissance de la persuasion » et adopter alors une posture critique vis-à-vis du message. Les mentions facilitent l’activation de cette connaissance de la persuasion.

Conscience et transparence

De nombreuses études ont été menées pour étudier l’impact des mentions sur les réactions des internautes mais les résultats sont contradictoires. Si certaines études suggèrent que la présence d’une mention favorise l’éveil des mécanismes de défense des consommateurs, d’autres, au contraire, ne démontrent aucun effet, voire un effet inverse. Deux effets parallèles ont été mis en évidence.

Le premier, appelé « effet de conscience », indique que les mentions activent la connaissance de la persuasion et le scepticisme publicitaire. Conscients de la nature commerciale du contenu, les internautes s’en méfient, accordent moins de crédibilité à l’influenceur et ont des attitudes moins favorables vis-à-vis des produits et des marques. Inversement, la présence de mentions peut envoyer un « signal » aux internautes sur la transparence, la sincérité et l’honnêteté de l’influenceur. On parle alors d’« effet de transparence ».

Autrement dit, ces mentions amènent le public à porter un regard plus favorable sur les influenceurs mais aussi sur les produits et des marques qu’ils mettent en avant). Cao et Belo (2024) démontrent par exemple que la présence d’une mention conduit à une augmentation de 34 % de l’engagement des internautes vis-à-vis des publications d’influenceurs.

Performance du marketing d’influence

Une méta-analyse réalisée par Liu et Zhao (2025) conclut à l’existence de trois résultats. Premièrement, la mention aide l’internaute à comprendre qu’il s’agit d’une recommandation commerciale. Deuxièmement, la présence d’une mention diminue la confiance accordée à l’influenceur et au message. Enfin, la mention n’affecte pas les intentions d’achat des produits recommandés.

Malgré cette diminution de la crédibilité, l’effet global de la divulgation sur l’attitude et les intentions comportementales reste insignifiant, suggérant que l’effet positif de la divulgation puisse contre-balancer son impact négatif. En somme, la présence d’une mention ne diminuerait pas les performances du marketing d’influence.

Essentielles précisions

La France a choisi de clarifier le langage de la divulgation et précise dans l’ordonnance de 2024 d’utiliser des termes simples, lisibles et uniformisés : « publicité » ou « collaboration commerciale ». Cette précision est loin d’être anodine. Avant la loi, les formulations utilisées par les créateurs étaient soit absentes soit extrêmement variables allant de « partenariat » à « collab » (abréviation de collaboration) ou encore « merci pour l’invitation », en passant par des tournures très évasives comme « ad » (pour advertising) ou « sp » (pour sponsorisé).

Dans une première étude, menée en France en 2024, nous analysons les pratiques de divulgation de 40 influenceurs français (20 macroinfluenceurs et 20 micro, méso ou nano-influenceurs). À partir de l’analyse de 496 publications d’influenceurs français mentionnant une marque, nous montrons que cette normalisation commence à porter ses fruits. En effet, plus d’une publication sur deux (61 %) utilise désormais le terme « collaboration commerciale » (et ses dérivés), et 14 % la mention « publicité » (et ses dérivés).

Nous notons également que certains influenceurs vont même plus loin en précisant la nature du partenariat : « rémunéré », « non rémunéré », « produits offerts », « invitation ». Cette tendance traduit un effort d’ajustement aux attentes réglementaires et un souci croissant de transparence vis-à-vis du public.

Quand les mots façonnent la perception

Mais ces mots ne produisent pas les mêmes effets. Notre deuxième étude, conduite auprès de 169 internautes exposés à une publication sponsorisée sur Instagram, vise à comprendre comment les consommateurs interprètent les deux mentions les plus fréquentes : « collaboration commerciale » et « publicité ».

Les résultats sont éclairants. Le terme « collaboration commerciale » est mieux mémorisé (93 % des participants s’en souviennent contre 52 % pour « publicité ») et davantage associé à l’idée d’un partenariat entre la marque et l’influenceur. À l’inverse, le mot « publicité » évoque surtout la mise en avant d’un produit, mais sans nécessairement que l’internaute perçoive la relation contractuelle entre les deux acteurs.

Autrement dit, la mention « collaboration commerciale » semble plus pédagogique : elle aide le public à identifier le lien économique en jeu et facilite la mémorisation du caractère commercial.

Une familiarité nouvelle avec la transparence

Ces résultats suggèrent que la loi française, en fixant un vocabulaire précis, a contribué à créer une familiarité linguistique bénéfique. Plus les internautes rencontrent souvent un même terme, plus ils sont capables de reconnaître le caractère commercial du message qui l’accompagne.

Ministère de l’économie, 2024.

Cette transparence facilite la distinction entre contenu spontané et promotionnel, sans pour autant nuire aux performances du marketing d’influence, puisque les intentions d’achat ne baissent pas significativement, même lorsque la nature publicitaire du message est reconnue.

En d’autres termes, la transparence ne détruit pas la persuasion ; elle la transforme. Le succès d’un message repose désormais sur la crédibilité de l’influenceur, plutôt que sur la dissimulation de ses liens avec les marques.

De la transparence défensive à la transparence relationnelle

Cette évolution témoigne d’un changement de paradigme. Si la divulgation a été considérée par les influenceurs comme un simple moyen de se prémunir contre les critiques ou les sanctions ; elle peut devenir, dans ce nouveau contexte, un véritable outil relationnel, voire un marqueur d’authenticité. Un influenceur qui affiche clairement une collaboration peut être perçu comme plus honnête, donc plus digne de confiance. C’est sans doute là le paradoxe le plus intéressant du marketing d’influence contemporain : à mesure que les régulateurs imposent la transparence, celle-ci devient elle-même un levier de persuasion.

The Conversation

Juliette Passebois-Ducros a reçu des financements du département Ecor de l’Université de Bordeaux

ROBERT Christelle a reçu des financements du Département ECOr de l’Université de Bordeaux

Michael Flacandji a reçu des financements du département ECOr de l’Université de Bordeaux.

Stéphanie Mathey a reçu des financements du Département ECOr de l’Université de Bordeaux

Florence Euzéby ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Mentions de divulgation : quand la clarté du vocabulaire rend la publicité plus lisible – https://theconversation.com/mentions-de-divulgation-quand-la-clarte-du-vocabulaire-rend-la-publicite-plus-lisible-272449

L’impact de The Conversation en 2025 : comment notre média fait bouger les lignes

Source: The Conversation – in French – By Caroline Nourry, Directrice générale, The Conversation

En 2025, nos articles ont eu des répercussions bien concrètes sur le débat public et sur la société. Fourni par l’auteur

Auditions parlementaires, consultations par des organismes publics, connexions avec la société civile, conférences… En 2025, nos articles ont eu des répercussions bien concrètes sur le débat public et sur la société. L’audience ne fait pas tout : à quel degré se mesure l’impact de nos publications ?


La crise de confiance dans l’information est désormais un constat largement partagé. Mais à force d’être invoquée, elle finit parfois par masquer l’essentiel : ce qui est en jeu n’est pas tant la défiance que la difficulté croissante à identifier ce qui fait autorité ou non. Dans un paysage informationnel polarisé, menacé par des logiques algorithmiques et par l’essor de l’intelligence artificielle, la question n’est plus seulement de produire de l’information fiable, mais également de comprendre en quoi cette information est réellement utile.

C’est dans ce contexte que la notion d’impact s’impose. Or le définir,
le mesurer, le rendre visible suppose des choix : que considère-t-on
comme significatif ? Réduire l’impact à des indicateurs de visibilité
ou à des effets immédiats revient à ignorer une grande partie de ce
que l’information produit à moyen et long terme : des cadres de
compréhension, des références communes et des débats éclairés.

Le positionnement de The Conversation France s’inscrit précisément
dans cette tension. En faisant le choix d’une information produite
avec des enseignants-chercheurs, et adressée à un public le plus
large possible, notre média occupe une place singulière dans
l’écosystème informationnel. Ce positionnement exigeant ne vise ni
la réaction immédiate ni la prise de position partisane, mais la mise à
disposition d’une expertise contextualisée, capable de nourrir
durablement la compréhension du monde.

Nous défendons une conception de l’impact liée à la transmission
des connaissances, à la qualité du débat public et à la responsabilité
des médias dans un environnement informationnel saturé. Cette
deuxième édition de notre rapport d’impact marque donc une étape
importante pour mieux comprendre et assumer ce que produire de
l’information veut dire aujourd’hui.

Bonne lecture,

Caroline Nourry, directrice générale

The Conversation

ref. L’impact de The Conversation en 2025 : comment notre média fait bouger les lignes – https://theconversation.com/limpact-de-the-conversation-en-2025-comment-notre-media-fait-bouger-les-lignes-274696

Airbnb et Booking : deux récits du voyage pour une même bataille de l’hébergement touristique

Source: The Conversation – in French – By Victor Piganiol, Docteur en géographie du tourisme, rattaché au laboratoire UMR PASSAGES 5319 CNRS | enseignant d’histoire-géographie (Bordeaux), Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

En 2025, deux entreprises leaders de la réservation en ligne d’hébergement touristique ont produit des films publicitaires. Si l’objectif est de faire vendre, les deux marques ont révélé leurs conceptions du voyage et de la façon dont elles entendaient les faciliter. Valorisation de l’expérience singulière pour l’un, puissance du choix pour l’autre. Où il est vérifié que la concurrence est aussi une bataille de récits. Et vous, quel est le vôtre ?


À quelques mois d’intervalle, Airbnb et Booking, deux mastodontes de l’hébergement touristique, ont lancé des campagnes publicitaires d’envergure. Ces publicités cristallisent deux visions antagonistes du voyage : l’expérience singulière d’un côté, la puissance du choix de l’autre.

Ces deux mini-films de trente secondes chacun constituent un bon observatoire de leurs stratégies, sur fond de régulation accrue et de recomposition du marché hôtelier. Derrière ces récits se joue une rivalité asymétrique, non seulement en termes de résultats financiers, mais surtout de position dans l’écosystème touristique : Airbnb demeure un acteur différencié par l’expérience tandis que Booking s’impose comme une infrastructure centrale de la réservation hôtelière.

Les bénéfices d’Airbnb sont passés de 1,9 milliard de dollars (1,59 milliard d’euros) en 2022 à 3,3 milliards (2,76 milliards d’euros) en 2024 quand Booking est monté de 3,9 milliards (3,27 milliards d’euros) à 7,3 milliards de dollars (6,12 milliards d’euros). En septembre 2025, la valorisation boursière d’Airbnb atteignait 75,6 milliards de dollars contre 176,9 pour Booking.

Touriste ou visiteur ?

Airbnb critique le tourisme de masse et propose de « vivre » un lieu plutôt que de le visiter : l’hébergement devient un passeport vers une expérience personnelle avec une promesse de transformation. Booking, à l’inverse, met en avant l’exhaustivité de son catalogue et la sécurité de l’annulation gratuite, faisant de l’hébergement un élément d’un récit associant choix et flexibilité. La plateforme se représente comme le guichet unique, à même de répondre à tous les types de préférences, du séjour familial au départ improvisé.




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Si les moyens divergent, les deux plateformes poursuivent le même objectif, si on s’intéresse au client payeur. Il s’agit de gagner la bataille de l’attention. Pour cela, leur communication sature tous les écrans – TV, réseaux sociaux, streaming, affichage – avec des contenus très soignés.

Airbnb : du Grand Tour à l’évasion intime

Le film publicitaire La Grande Aventure (voir ci-dessous) date de mai 2025. Airbnb y déroule un abrégé de l’histoire du voyage, du Grand Tour du XVIIIᵉ siècle à une carte onirique mêlant tracés réalistes et territoires imaginaires. Un couple en calèche ouvre la séquence, repris en bateau à vapeur, croisant au crépuscule une créature marine. Le clin d’œil aux récits fantasmés du XIXe siècle est patent. Puis le récit bascule, de l’esthétique, de l’exploration à celle du « surtourisme ». Les protagonistes se retrouvent tassés au fond d’un bus à impériale. Devant un monument, les smartphones se lèvent en cadence. Le dernier tableau révèle un embouteillage au pied de la tour Eiffel, qui devient le symbole d’une surfréquentation devenue une habitude.

Face à cette situation, Airbnb se présente comme une véritable échappatoire, en proposant d’abandonner le « voyage check list » pour retrouver l’expérience authentique, centrée sur l’individu plus que sur le lieu. Le film enchaîne dans ce sens trois microvignettes afin d’incarner la promesse : « Don’t just see a place. Experience it » (en français : « Ne visitez pas un lieu, vivez-le »).

En filigrane, l’hébergement n’est plus qu’un moyen. La finalité réside dans le souvenir transformateur que chaque rencontre gravera chez le voyageur. En exaltant la singularité, l’émotion et la mémoire, Airbnb amplifie son credo initial « Belong anywhere ».

Un contrepied au tourisme de masse

Le spot prend ouvertement le contrepied du tourisme de masse. L’image d’un bus touristico impérial englué au pied d’une tour Eiffel congestionnée illustre ce qu’il faut éviter – finir, comme ce couple captif, par « subir » ses vacances. Le passé est ainsi magnifié à nouveau : après deux siècles d’évolution, Airbnb se place comme un l’aboutissement du voyage séculaire tout en s’en distinguant, proposant sa plateforme comme la solution pour ne pas répéter les travers du surtourisme.

Cette orientation stratégique s’inscrit dans un contexte tendu : en France, son deuxième marché mondial, la loi Le Meur (2024) encadre plus strictement la location de courte durée, et l’administration fiscale cible les usages intensifs des plateformes. En parallèle, Airbnb annonce vouloir développer son offre hôtelière, en relançant l’application de réservation d’hôtels HotelTonight, achetée avant la pandémie, en 2019.

Booking : la galaxie du choix illimité

Dans le Big Game Ad(voir ci-dessous), une publicité de janvier 2025, Booking adopte le format d’un show télévisé où acteurs et Muppets enchaînent, au rythme d’une sitcom, des scènes d’hébergement : boutique-hôtel feutrée, resort avec parc aquatique, fête à Las Vegas. Chaque rotation de plateau martèle l’argument de la publicité : « Tout désir peut être comblé. » La voix off répète « Free cancellation », véritable soupape cognitive qui abaisse le risque perçu.

Le ton utilitaire et ludique constitue un moyen d’unifier la pop culture et la promesse de trouver – et d’annuler – sans effort. Rien n’est extravagant, humains et marionnettes rendent la proposition universelle, présentant aussi bien un couple branché qu’un clan familial plus traditionnel. La marque se pose en guichet unique et fait de la réversibilité (annulation gratuite) le leitmotiv qui autorise l’impulsion. Dans cette publicité, Booking théâtralise l’exhaustivité : un site, d’innombrables possibles, sécurisés par la flexibilité.

Cette logique d’exhaustivité renforce la domination de Booking sur l’hôtellerie européenne – au prix d’une contestation croissante. En août 2025, plus de 10 000 hôteliers européens ont dénoncé ses clauses tarifaires restrictives, tandis que la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) en France l’a épinglée pour « pratiques restrictives de concurrence ».

Deux publicités, deux approches

Airbnb magnifie l’expérience singulière, quand Booking célèbre la liberté de choisir – et de changer d’avis. Chez Airbnb, l’hébergement n’est qu’un moyen d’accès à l’« aventure », de vendre du sentiment,de se démarquer du tourisme de masse, et, in fine, de viser une transformation du voyageur. Booking adopte l’approche inverse : rassurer, simplifier, centraliser pour rester la porte d’entrée numéro 1.




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Deux récits coexistent donc dans un même segment : l’expérience intégrale (Airbnb) vs l’exhaustivité (Booking). Cette tension entre l’émotion et la rationalité structure la différenciation : valeur expérientielle chez Airbnb, valeur fonctionnelle chez Booking.

Au plan sémiotique, Airbnb réenchante le passé et critique le voyage standardisé tandis que Booking légitime toutes les préférences grâce à la plasticité de sa plateforme. Deux visions irréductibles : l’une promet la métamorphose émotionnelle, l’autre la quiétude d’un choix illimité.

2025 un tournant

Cette rivalité ne se limite pas au terrain symbolique. Airbnb vise désormais le marché hôtelier, jusqu’ici le bastion de Booking. Cette convergence accentue la compétition. La plateforme des locations veut séduire les hôteliers indépendants, souvent critiques face aux commissions de Booking.

À l’inverse, Booking élargit ses services avec une stratégie de « voyage connecté », intégrant vols, taxis et activités. Derrière cette guerre commerciale se joue une redéfinition du voyage. Sera-t-il demain un récit intime, inscrit dans la mémoire de l’individu, ou un catalogue infini, sécurisé par la flexibilité ?

L’analyse des campagnes 2025 montre que la concurrence entre Airbnb et Booking dépasse le marketing pour révéler deux visions du tourisme contemporain. L’une privilégie l’expérience comme moteur de différenciation, l’autre l’exhaustivité comme promesse de maîtrise. La question reste ouverte : dans un monde où régulation, crise du logement et critiques contre le « surtourisme » imposent de nouvelles contraintes, quel récit saura convaincre durablement voyageurs… et hôteliers ?

The Conversation

Victor Piganiol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Airbnb et Booking : deux récits du voyage pour une même bataille de l’hébergement touristique – https://theconversation.com/airbnb-et-booking-deux-recits-du-voyage-pour-une-meme-bataille-de-lhebergement-touristique-268789