Comment soignait-on la gueule de bois autrefois ? Du chou aux poumons de chèvre

Source: The Conversation – in French – By Joan Fitzpatrick, Reader in Renaissance Literature, Loughborough University

La purgation faisait partie des remèdes contre la gueule de bois prescrits au Moyen Âge. Tacuinum sanitatis

L’ESSENTIEL

  • Depuis l’Antiquité, l’ivresse oscille entre quête de transcendance et condamnation morale.

  • Les anciens remèdes contre la gueule de bois misaient surtout sur la prévention, la marche et le sommeil.

  • Aucun traitement moderne n’a encore prouvé de manière fiable son efficacité.


Quiconque s’est déjà réveillé avec la gueule de bois en connaît les effets physiques et psychologiques : maux de tête, nausées, dégoût de soi, regrets, voire une certaine honte face au comportement désinhibé qui a accompagné l’ivresse.

À l’ère des smartphones, la honte suscitée par le souvenir embrumé de ses agissements de la veille est forcément plus vive encore lorsque des photos restent en ligne pour toujours, exposées au regard et au jugement de tous. Le vieil adage selon lequel le meilleur remède contre la gueule de bois consiste à ne pas trop boire la veille n’est guère utile à ceux qui en souffrent.

La consommation excessive d’alcool s’inscrit dans une longue tradition culturelle. Dans le Banquet, de Platon (vers 385-370 avant notre ère), qui relate une soirée arrosée au cours de laquelle les convives débattent de la nature de l’amour, l’ivresse tapageuse d’Alcibiade, arrivé sans y être invité, contraste avec la capacité de Socrate à boire avec excès tout en restant maître de lui-même et sans souffrir de la gueule de bois.

Trois moines à l’heure du repas, d’Eduard von Grützner (1885)
Trois moines à l’heure du repas, d’Eduard von Grützner (1885).
Koller

Les fidèles de Dionysos, dieu grec du vin, prônaient quant à eux l’ivresse comme moyen d’atteindre un état de transcendance. Ainsi, dans un recueil d’hymnes de la Grèce antique adressés à différentes divinités et attribués au poète mythique Orphée, l’Hymne orphique 29 invoque Dionysos pour qu’il accorde au fidèle « sa bienveillance ».

Les Grecs et les Romains considéraient qu’il était dangereux et barbare de boire du vin non coupé d’eau. L’historien antique Hérodote rapporte que Cléomène Ier, roi de Sparte, serait devenu fou après avoir bu du vin pur avec des Scythes, ces redoutables tribus nomades de guerriers réputés sauvages, originaires de l’ancienne Sibérie.

Noé, ivre, entouré de ses fils
L’Ivresse de Noé, Giovanni Bellini (1515).
Musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon

Dans la Bible, Noé s’enivre avec le vin de la vigne qu’il a plantée après avoir été épargné par le Déluge. Son fils Cham le découvre étendu dans sa tente, plongé dans une stupeur alcoolique, et s’empresse d’en informer ses deux frères, Sem et Japhet. Ceux-ci couvrent Noé sans regarder sa nudité. Lorsque Noé se réveille et « apprend ce que son plus jeune fils a fait. », il maudit la descendance de Cham.

Les spécialistes de la Bible ont interprété de diverses manières l’acte de Cham
– ce qu’il aurait « fait » à Noé – comme relevant du voyeurisme, de la castration ou d’un viol incestueux. Selon les chercheurs John Sietze Bergsma et Scott Walker Hahn, il s’agirait plus précisément d’un inceste avec sa mère, car, dans d’autres passages de la Bible, la nudité du père est synonyme de celle de la mère.

Loth et ses filles
Loth et ses filles, Lucas Cranach l’Ancien (1530).
Compton Verney

Bien sûr, rien de tout cela n’explique pourquoi Noé ne semble éprouver aucune culpabilité de s’être enivré. La même question se pose plus loin dans la Genèse, lorsque Loth boit à deux reprises au point que ses filles ont des relations sexuelles avec lui, deux nuits de suite et apparemment à son insu, afin d’avoir des enfants. Le récit ne dit pas si Noé ou Loth souffrent de la gueule de bois, même si l’irascibilité de Noé le laisse fortement penser.

Le christianisme a conservé l’approbation antique d’une consommation modérée d’alcool, tout en faisant de la perte de contrôle due à l’ivresse une manifestation du péché de gourmandise. Jusqu’à la Réforme, le vin a conservé un statut particulier dans l’Europe continentale et la Grande-Bretagne médiévales : transformé en sang du Christ et consommé par le prêtre dans le cadre de l’Eucharistie, il constituait aussi un marqueur du rang social dans le monde profane.

Seuls les riches avaient les moyens de s’enivrer au vin. Si les manuels de savoir-vivre de l’Angleterre moderne mettaient en garde contre les dangers d’une consommation excessive de vin pour la santé, les autorités rendaient généralement la bière forte et l’ale – les boissons alcoolisées moins coûteuses consommées par les pauvres – responsables de l’ivresse et des comportements antisociaux.

Dans l’Angleterre médiévale et moderne, les tavernes étaient considérées comme des lieux de perdition, comme le montre clairement le poème du XIVᵉ siècle de William Langland, Pierre le laboureur. Le poème raconte comment le personnage de la Gourmandise, qui se rend à l’église, est détourné de son chemin par Betty la brasseuse.

Un paysan ivre poussé dans une porcherie par un groupe de personnes
The Drunken Peasant Pushed into a Pigsty (Le Paysan ivre poussé dans une porcherie, Jan Wierix, 1568).
Ashmolean Museum, Oxford

Dans le guide du XVIᵉ siècle A Compendious Regiment, or A Dietary of Health (Précis de règles de vie ou régime pour la santé), l’auteur Andrew Boorde décrit ainsi les effets de l’ivresse :

« L’esprit ou les sens s’émoussent (…), l’appétit disparaît ; la tête est légère et douloureuse. »

Il semble faire référence aux effets d’une consommation excessive d’ale ou de bière, puisqu’il mentionne « le ver du malt, qui fait si furieusement le diable dans la tête que le monde entier tourne comme monté sur des roues ». Le ver du malt désignait à la fois un charançon qui infestait le malt utilisé pour brasser la bière et, par extension, un grand buveur.

Les remèdes contre la gueule de bois

Nos ancêtres pourraient-ils aider les buveurs d’aujourd’hui à soigner leur gueule de bois ? Comme de nos jours, l’accent était surtout mis sur la prévention.

Boorde et ses contemporains se tournaient vers les auteurs de l’Antiquité pour tenter de prévenir les effets désagréables d’une consommation excessive d’alcool. Ils citaient régulièrement les autorités classiques, qui recommandaient de manger certains aliments avant de commencer à boire. Les amandes, le chou, les coings cuits, l’absinthe et même les poumons de chèvre étaient ainsi réputés bénéfiques.

Trois hommes enivrés
Boors Carousing (Des rustres faisant bombance), École hollandaise, c. XVIIᵉ siècle.
York Museums Trust

Ils avaient également des conseils pour se sentir mieux après avoir trop mangé et trop bu. Les auteurs de traités diététiques recommandaient une activité physique modérée, notamment la marche, ainsi que le sommeil. Se faire vomir ne devait être envisagé qu’en dernier recours.

La science moderne permet-elle d’espérer un remède fiable contre la gueule de bois ? Une étude récente publiée dans la revue Addiction conclut que l’acide tolfénamique, le pyritinol et l’extrait de clou de girofle, plus facile à se procurer, « méritent des recherches plus approfondies », même si ce constat repose sur « des données probantes de très faible qualité ».

Les auteurs de traités diététiques médiévaux vantaient les vertus réparatrices du clou de girofle et ses bienfaits contre les maux d’estomac. Mais l’idée même qu’il puisse exister un « remède » contre la gueule de bois repose peut-être sur le postulat contestable qu’il serait possible de réparer les dommages que l’on s’est soi-même infligés au corps et à l’esprit en buvant excessivement.

Dans son divertissant ouvrage On Drink, publié pour la première fois en 1972, l’écrivain britannique Kingsley Amis consacre un chapitre entier à la gueule de bois, dont il distingue les symptômes physiques et métaphysiques, émotionnels et psychologiques.

Amis recommandait de traiter la gueule de bois métaphysique par des « lectures de gueule de bois » et de la « musique de gueule de bois » : des livres et des morceaux propres à susciter un état d’esprit particulier. Selon lui, « il faut d’abord se sentir plus mal émotionnellement avant de commencer à aller mieux ».

Éprouver pleinement sa gueule de bois plutôt que d’en masquer les effets serait essentiel pour expier le « péché » d’une indulgence excessive. Une idée qui n’est pas si éloignée de l’idéal médiéval de mortification.

The Conversation

Joan Fitzpatrick a reçu des financements de la British Academy.

– ref. Comment soignait-on la gueule de bois autrefois ? Du chou aux poumons de chèvre – https://theconversation.com/comment-soignait-on-la-gueule-de-bois-autrefois-du-chou-aux-poumons-de-chevre-292010

Comment une agence immobilière du XIXᵉ siècle proposait des visites en 3D avant l’invention même de la photographie

Source: The Conversation – France (in French) – By John Plunkett, Associate Professor of Victorian Culture, Department of English and Creative Writing, University of Exeter

La salle du Cosmorama de l’American Museum de P.  T. Barnum, à New York. Tiré du guide officiel du musée

L’ESSENTIEL

  • Dès 1838, à Londres, une agence immobilière proposait des visites immersives grâce au cosmorama.

  • Ce dispositif produisait un effet 3D en faisant observer des images à travers une lentille convexe.

  • Très populaire au XIXᵉ siècle, le cosmorama préfigurait les visites virtuelles et fut ensuite supplanté par le stéréoscope.


Si vous envisagez de déménager ou si vous êtes simplement curieux de savoir à quoi ressemblent les logements de vos voisins, votre premier réflexe sera peut-être de consulter un site d’annonces immobilières en ligne : Rightmove ou Zoopla au Royaume-Uni, Zillow aux États-Unis ou Magic Bricks en Inde.

Ces plateformes proposent des plans en 3D des biens ainsi que des visites vidéo, parfois assorties d’outils interactifs. Tout cela semble très moderne. Pourtant, à Londres, un agent immobilier précurseur proposait déjà à ses clients des visites virtuelles en 3D bien avant l’avènement de la photographie commerciale.

Au Royaume-Uni, la profession d’agent immobilier est apparue au milieu du XIXᵉ siècle, alors que l’urbanisation rapide et l’accroissement de la mobilité sociale et géographique entraînaient une forte hausse de la demande de logements.

Mais à cette époque où la photographie n’existait pas encore, comment les nouveaux riches de l’ère victorienne pouvaient-ils découvrir les biens qu’ils étaient susceptibles d’acquérir grâce aux fortunes amassées dans le commerce ou l’industrie ? Brooks & Green, une agence immobilière londonienne haut de gamme, trouva une solution novatrice.

Le fonctionnement du cosmorama
Le fonctionnement du cosmorama.
« From The Boy’s Own Book: A Complete Encyclopedia » (1849)

La galerie cosmoramique de l’agence Brooks & Green

En 1838, année du couronnement de la reine Victoria, cette agence immobilière d’Old Bond Street commença à faire la promotion d’une forme précoce de technologie visuelle immersive appelée « cosmorama », afin de proposer aux acheteurs potentiels une visite virtuelle des propriétés qu’elle vendait.

Un cosmorama permettait d’observer des peintures ou des gravures d’artistes à travers une grande lentille convexe, qui agrandissait l’image et accentuait la profondeur de la perspective, créant ainsi un effet 3D rudimentaire.

Un cadre carré noirci placé entre la lentille et l’image en dissimulait les bords, renforçant chez le spectateur l’impression d’observer une vaste scène à travers une ouverture profonde. D’ingénieux jeux de lumière accentuaient encore la profondeur et l’effet immersif.

Pour créer cette vue au cosmorama, un artiste expérimenté devait se rendre dans la propriété afin d’y réaliser des croquis. Pendant vingt ans, Brooks & Green fit la promotion de sa « galerie cosmoramique », préfiguration des visites virtuelles numériques. C’était près d’un demi-siècle avant que la photographie ne soit couramment utilisée dans les annonces immobilières.

Publicité de Brooks & Green pour son cosmorama
Publicité de Brooks & Green pour son cosmorama.
« The Patriot », newspaper, avril 1842

L’agence immobilière faisait beaucoup de publicité dans la presse londonienne. Une annonce de 1842 affirmait que sa galerie immobilière présentait « plusieurs centaines de vues de différentes propriétés ». Les acheteurs potentiels de l’une d’entre elles pouvaient découvrir « une perspective aérienne, le plan du site et l’élévation architecturale d’une demeure, les paysages environnants et les caractéristiques d’un parc, ainsi que les jardins d’agrément ».

Le cosmorama était censé offrir une expérience beaucoup plus réaliste et détaillée qu’une brochure écrite, sans que les riches acheteurs londoniens aient à parcourir des kilomètres pour visiter le bien concerné.

Mais ce service était assurément inaccessible aux familles ordinaires. Seuls les manoirs et domaines les plus prestigieux avaient une valeur suffisante pour être représentés de cette manière. L’entrée de la galerie Brooks & Green était en principe gratuite, mais il fallait disposer d’une carte d’admission, probablement accordée uniquement à ceux qui semblaient avoir les poches suffisamment bien garnies.

Explication visuelle du cosmorama (novembre 1821).
C. Blunt/« La Belle Assemblée », nº 155, vol. 24.

Des expositions dans le monde entier

Durant la première moitié du XIXᵉ siècle, le cosmorama fut l’une des formes de spectacle visuel les plus répandues en Europe et dans les Amériques. Il fut présenté pour la première fois à Paris en 1808 par un entrepreneur de spectacles français, l’abbé Constant Gazzera. Son succès entraîna la multiplication des expositions dans toute l’Europe au cours des années 1820 et 1830.

À Londres, les Cosmorama Rooms ouvrirent leurs portes en 1821, au 29 St James’s Street, avant de déménager à Regent Street en 1823. Cette galerie figura parmi les attractions incontournables de Londres pendant plus de trente ans. Regent Street n’étant située qu’à environ 1,6 kilomètre d’Old Bond Street, elle a peut-être inspiré à un employé ambitieux de Brooks & Green l’idée d’utiliser cette innovation pour promouvoir les biens de l’agence.

Également présenté dans toute l’Europe, dans des jardins d’agrément, des établissements de vulgarisation scientifique, des bazars commerciaux et des fêtes foraines, le cosmorama dut son succès à l’urbanisation et à la croissance démographique, qui avaient fait émerger un public de classe moyenne suffisamment nombreux. Il proposait une nouvelle forme d’exposition visuelle immersive, accessible à des publics qui n’auraient jamais fréquenté une galerie d’art.

Le mot « cosmorama » signifie « vues du monde » en grec. Le dispositif servait principalement à présenter des paysages pittoresques, des sites européens célèbres et des intérieurs architecturaux remarquables, comme l’éruption du Vésuve, les canaux de Venise ou l’intérieur de la basilique Saint-Pierre de Rome. L’intérêt suscité par cette invention témoignait du désir croissant du public de se cultiver et de découvrir les merveilles du vaste monde.

La fascination pour les univers en 3D

Mais le cosmorama ne constitue qu’un volet de l’histoire des spectacles visuels immersifs du début du XIXᵉ siècle. D’autres technologies populaires, comme les boîtes d’optique, les panoramas et les dioramas, donnaient elles aussi au public l’impression de voyager sans se déplacer.

Les panoramas étaient de vastes peintures circulaires – l’équivalent des cinémas Imax de l’époque – tandis que les dioramas étaient des spectacles illusionnistes reposant sur des maquettes en trois dimensions. Dans le même temps, des montreurs ambulants de boîtes d’optique parcouraient les fêtes foraines du pays pour présenter des scènes représentant des événements nationaux ou des meurtres sensationnels. La fréquentation des spectacles d’images était entrée dans les habitudes quotidiennes.

J’ai découvert les publicités de Brooks & Green pour son cosmorama au cours de mes recherches dans le cadre d’un projet historique dirigé par l’Universidade Lusófona de Lisbonne, qui a cartographié les expositions de cosmoramas en Europe et ailleurs dans le monde. Au total, le projet Curiositas: Peeping Before Virtual Reality a recensé plus de 650 cosmoramas au Portugal, en Espagne et au Royaume-Uni.

De nombreux autres dispositifs de ce type furent présentés dans des pays aussi éloignés les uns des autres que ceux d’Amérique du Nord, le Brésil, Cuba et l’Australie. Le célèbre entrepreneur de spectacles américain P. T. Barnum installa une galerie cosmoramique dans son American Museum, à New York.

Le cosmorama finit par être supplanté par le stéréoscope, qui permettait lui aussi de vivre une expérience photographique en 3D en regardant à travers des lentilles. Le cosmorama constitue ainsi l’un des premiers chapitres de notre fascination pour les mondes virtuels : ce désir d’être transportés hors de nous-mêmes, au-delà de notre environnement immédiat, et plongés dans un autre univers.

The Conversation

John Plunkett ne travaille pour aucune entreprise ou organisation susceptible de tirer profit de cet article, ne les conseille pas, ne détient aucune participation dans celles-ci et n’a reçu aucun financement de leur part. Il n’a déclaré aucune autre affiliation pertinente que son poste universitaire. Il est coauteur de Popular Visual Shows 1800-1914: Picturegoing from Peep Shows to Film (Oxford University Press, 2025).

– ref. Comment une agence immobilière du XIXᵉ siècle proposait des visites en 3D avant l’invention même de la photographie – https://theconversation.com/comment-une-agence-immobiliere-du-xix-siecle-proposait-des-visites-en-3d-avant-linvention-meme-de-la-photographie-292282

Les 400 ans de la Marine nationale : un anniversaire amnésique ? Du Levant au Ponant, les origines oubliées de la flotte française

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kentigwern Jaouen, Doctorant au laboratoire TEMOS, Université Bretagne Sud (UBS)

Visite de Louis XV au Havre, en 1749. Descamps, via Wikimedia Commons

L’ESSENTIEL

  • La Marine nationale fête ses 400 ans en 2026.

  • Mais les bases de la Marine que nous connaissons n’ont-elles pas été posées avant la signature de l’édit de Saint-Germain par Richelieu en 1626 ?

  • Pour comprendre son histoire, il faut revenir sur la naissance, au XVIᵉ siècle, des marines du Levant et du Ponant.


En se fondant sur l’édit de Saint-Germain, signé en 1626 par le cardinal de Richelieu, l’année 2026 a été déclarée 400ᵉ anniversaire de la Marine française. Retenir cette date, n’est-ce pas faire l’impasse sur tout un pan de son histoire ?

Pour comprendre le concept même de Marine, il faut se pencher sur la naissance un siècle plus tôt des marines du Levant (la flotte circulant en Méditerranée) et du Ponant (vers la Manche et l’Atlantique). C’est ce qui permet d’éclairer le passage d’une force temporaire à une force d’État permanente en mer, répondant à des éléments plus complexes qu’un simple décret royal.

La Marine française, en tant qu’institution navale, apparaît ainsi dans les années 1520, lorsque s’institutionnalisent les marines du Ponant et du Levant, face aux défis du règne de François Ier (1515-1547). Ces enjeux, au cœur de mon projet de thèse et d’un dispositif de médiation scientifique interactif, « Les 5 sens ans de la Marine », restent méconnus.

Ils font directement écho aux débats de planification navale d’aujourd’hui – à savoir, comment construire, projeter, former, une marine dans un horizon profondément renouvelé, entre conflits de haute intensité, ouverture sur les océans et besoin de permanence ? L’omniprésence de l’urgence et la nécessité de préparer l’avenir sont des traits communs des années 1520 et 2020.

Un tournant sous le règne de François Iᵉʳ

Il faut attendre le XVIᵉ siècle pour voir le terme « Marine » devenir le nom de référence pour la force de l’État en mer. Sur la période médiévale, il reste flou, désignant les navires naviguant en mer, comme l’ensemble des espèces y vivant.

Les forces navales qui étaient armées jusqu’alors étaient appelées soit « flottes », (classis en latin), soit armées de mer au bas Moyen Âge, ou « navires du roi » pour les armements royaux. Ces termes désignaient des regroupements de navires armés en guerre de manière temporaire.

La bascule sémantique et institutionnelle se fait sous le règne de François Ier. Depuis les années 1490, le littoral français est regroupé sous l’autorité royale en deux façades, le Levant pour la Méditerranée et le Ponant pour la zone Manche-Atlantique. Ces deux espaces servent de base pour l’établissement de Marine, deux administrations « sœurs » distinctes, chargées des opérations navales dans leur façade respective et pouvant dépasser les limites des anciennes juridictions féodales.

Au-delà de la création d’une administration spécifique, pour la première fois appelée « Marine », on observe dans le dispositif naval français toutes les caractéristiques d’une force armée navale en devenir. Trois éléments peuvent être considérés comme constitutifs :

  • la permanence à l’année d’une force navale ;

  • l’existence de bases et de ports relais à même d’accueillir et d’entretenir la flotte ;

  • la création d’un corps de professionnels en charge des différents aspects de la force.

Il y a d’autres éléments de rupture, qui marquent le passage d’une force maritime temporaire à une véritable Marine : la planification stratégique, la recherche d’une force efficace et un engagement fort en mer, que l’on retrouve dans l’évolution des forces navales françaises sous les règnes de François Ier puis d’Henri II (1547-1559).

La constitution d’un corps professionnel

La création, en 1517, d’un port permanent au Havre (aujourd’hui en Seine-Maritime) dans le but d’ouvrir une base où la flotte pourrait être armée et entretenue est un premier jalon essentiel. Ce projet va être accompagné de l’établissement et du renforcement de ports sur l’ensemble du littoral.

Le port de Brest (Finistère) voit sa vocation militaire confirmée avec son usage comme port de rassemblement et d’embarquement et la construction de magasins consacrés aux armements de navires sur place. Nantes (aujourd’hui en Loire-Atlantique) sert à partir des années 1540 de port de base à une escadre de galères. Dans différents ports, des magasins sont loués ou achetés pour pouvoir ravitailler les flottes lors des conflits, comme solution d’appoint. En Méditerranée, c’est Marseille qui demeure le cœur de la Marine du Levant, mais Toulon (actuel département du Var) devient également un port d’armement secondaire doté de magasins.

Ce maillage portuaire permet de maintenir des escadres de navires en position, prêts à être armés. On trouve des galères, dans le Levant à Marseille et à Toulon, ainsi qu’une escadre à Nantes. Ces navires demeurent l’arme offensive en mer, grâce à leur maniabilité et à leurs avantages lors des abordages (pont dégagé et fort contingent embarqué). D’autres sont stationnés de manière épisodique à Brest, alors que les principaux navires du roi sont stationnés au Havre de manière permanente. Ils forment l’ossature des flottes françaises, même si celles-ci dépendent encore fortement des réquisitions de navires privés.

À ces navires de guerre sous la direction d’officiers royaux s’ajoute un corps de professionnels désormais attachés aux deux marines. Jacques Cartier et son successeur au Canada, Roberval, sont ainsi capitaines de la Marine du Ponant. On trouve des marins, officiers et experts de Marines. Des spécialistes étrangers (cartographes portugais, capitaines italiens) sont recrutés. On voit se mettre en place un corps d’officiers payé de manière trimestrielle par les trésoriers de la Marine et formant des gentilhommes sur un système de parrainage.

Un outil diplomatique

Ce nouvel appareil naval, ou plus exactement ces forces navales renouvelées, vont jouer un rôle essentiel dans la diplomatie française. Les voyages vers l’Amérique de Cartier et de Roberval s’inscrivent dans le projet politique de François Ier. Les navires vont opérer conjointement, de la Méditerranée jusqu’au nord de l’Écosse, et, en 1545, une vaste opération est menée contre l’Angleterre, qui, malgré l’échec tactique de la campagne, démontre une capacité de projection importante.

La gravure de Cowdray représente la bataille du Solent, au cours de laquelle la flotte française attaque les Anglais devant Portsmouth, les 18 et 19 juillet 1545.
James Basire, via Wikimédia

En parallèle, le roi et ses officiers cherchent à se doter d’outils efficaces, une véritable réflexion est menée tant sur la tactique et l’armement des flottes que sur les navires eux-mêmes. Un projet de navire de guerre « parfait » est mené au Havre avec la construction d’un navire de plusieurs centaines de tonneaux visant à répondre à tous les besoins, mais, trop lourd pour sortir du port, il n’est resté qu’un projet raté (La Grande Françoise).

Cependant d’autres constructions spécialisées, notamment de galions et de galères, vont s’enchaîner, accompagnées par une réflexion menée par les officiers de marine eux-mêmes, telle celle de Jean de Clamorgan qui écrivit un manuel de construction navale, malheureusement perdu.

Ainsi, les marines du Levant et du Ponant ont formé non seulement les premières marines de France, mais elles avaient en elles le germe de marine professionnelle. En perdure aujourd’hui encore une forme de bicéphalie, avec les « marines » de Brest et de Toulon.

Les guerres de Religion et le délitement de l’État au cours de la deuxième moitié du XVIᵉ siècle auront raison de cette dynamique, qui restait structurellement faible. Et il faut attendre Colbert pour que ces deux marines soient supplantées par une seule marine unifiée.

The Conversation

Kentigwern Jaouen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les 400 ans de la Marine nationale : un anniversaire amnésique ? Du Levant au Ponant, les origines oubliées de la flotte française – https://theconversation.com/les-400-ans-de-la-marine-nationale-un-anniversaire-amnesique-du-levant-au-ponant-les-origines-oubliees-de-la-flotte-francaise-290800

France-Togo : la fin d’une relation privilégiée ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Maxime Hatterer, Doctorant en histoire contemporaine, CY Cergy Paris Université


L’ESSENTIEL

  • L’arrestation de deux journalistes français au Togo, fin juillet 2026, révèle les difficultés persistantes auxquelles sont confrontés les médias dans un pays dirigé depuis près de soixante ans par la famille Gnassingbé.

  • Des décennies durant, le Togo a été un élément important du « pré carré » français en Afrique.

  • Dernièrement, le rapprochement de Lomé avec Moscou et la volonté de jouer les intermédiaires entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) fragilisent le partenariat franco-togolais, sans pour autant entraîner sa rupture.


Détenus en prison depuis le 27 juillet 2026 au Togo, les deux journalistes français Gaël Mocaër et Perez Pezzani ont pu regagner le sol français le 3 septembre 2026. Venus dans le cadre d’un tournage pour l’émission de France Télévisions les Routes de l’impossible, ils avaient été arrêtés dans le nord du Togo, région qui connaît depuis fin 2021 de graves incursions djihadistes en provenance du Burkina Faso.

Pour légitimer cette arrestation, la Haute Autorité togolaise de régulation de la communication écrite avait évoqué, dans un communiqué, un tournage sans autorisation ainsi que l’utilisation illégale d’un drone. Des motifs contestés par la société de production qui emploie les deux journalistes.

Il faut souligner que le Togo est un régime autoritaire, dirigé d’une main de fer par la famille Gnassingbé depuis 1967 – d’abord par Gnassingbé Eyadéma, au pouvoir de 1967 à 2005, puis par son fils Faure Gnassingbé, à la tête du pays depuis 2005. Cette longue domination politique familiale impose de nombreux obstacles aux journalistes, qu’ils soient togolais ou étrangers. Intimidations, arrestations et restrictions de la liberté de la presse sont ainsi devenues monnaie courante. Le cas du journaliste togolais Ferdinand Ayité, directeur du média indépendant l’Alternative et contraint à l’exil politique en France depuis 2024, est à cet égard révélateur des difficultés rencontrées par les journalistes au Togo.

L’arrestation des deux journalistes français s’inscrit en réalité dans un contexte plus large, celui de la dégradation des relations diplomatiques entre Lomé et Paris. Il faut rappeler que, depuis la fin des années 1960, le Togo constitue un pilier de l’influence française en Afrique de l’Ouest. Cependant, depuis quelques années, Lomé semble chercher à diversifier ses partenariats et à renforcer ses relations avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Le Togo a ainsi présenté une nouvelle stratégie visant à se positionner comme un « pont » entre les pays de l’AES, en rupture avec la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et la communauté internationale. Le ministre des affaires étrangères Robert Dussey a d’ailleurs confirmé que Lomé envisageait sérieusement d’intégrer l’AES. Ce repositionnement diplomatique intervient alors que le pays traverse une période de tensions politiques, notamment autour de réformes constitutionnelles très controversées. Autant d’éléments qui viennent compliquer les relations historiquement étroites entre la France et le Togo.

Le Togo des Gnassingbé, un allié privilégié de la France

Le Togo est un petit pays côtier d’Afrique de l’Ouest d’environ 10 millions d’habitants situé dans le golfe de Guinée, entre le Bénin à l’est, le Ghana à l’ouest et le Burkina Faso au nord. C’est un État que l’on évoque rarement et qui reste relativement discret dans les médias.

Ancienne colonie allemande, anglaise, puis française, le pays accède à l’indépendance le 27 avril 1960 et fait ainsi son entrée dans la communauté internationale. Sylvanus Olympio devient le premier président du Togo indépendant en 1961.

Dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963, Olympio est assassiné à Lomé par un commando militaire, au sein duquel se trouve le lieutenant Étienne Gnassingbé. Il est alors remplacé par Nicolas Grunitzky, lui-même renversé quatre ans plus tard, le 13 janvier 1967, lors d’un coup d’État mené par Étienne Eyadéma, qui prend ensuite les commandes du pays. Devenu Gnassingbé Eyadéma, il dirige fermement le Togo, empêche toute tentative de changement et instaure un parti unique : le Rassemblement du peuple togolais (RPT).

Il ne lâche un peu de liberté qu’au début des années 1990 en accordant le multipartisme, sous les pressions françaises. Il décède en 2005 mais cela ne signifie pas pour autant la fin de l’époque Eyadéma : son fils, Faure Gnassingbé, est désigné président par les militaires. À la suite des conseils de Jacques Chirac et aux pressions des États voisins, il est contraint d’organiser des élections « démocratiques », qui seront toutefois, comme les suivantes, très contestées par l’opposition. Élu en 2005 puis réélu en 2010, en 2015, en 2020 et en 2025, Faure Gnassingbé, âgé aujourd’hui de 60 ans, est toujours à la tête de l’État togolais.

Jusqu’à sa mort, Gnassingbé Eyadéma a été l’un des principaux alliés de la France dans la région. Une figure de ce que les historiens et les journalistes politiques ont appelé la « Françafrique ».

Le général Eyadéma a tissé des liens personnels étroits avec plusieurs dirigeants français, notamment Valéry Giscard d’Estaing. La pérennité du régime d’Eyadéma repose en bonne partie sur les accords militaires franco-togolais qui permettaient à Paris d’intervenir militairement lorsque le pouvoir est menacé, contribuant ainsi à sa stabilité et à sa survie politique. La tentative de coup d’État contre Eyadéma à Lomé, en 1986, en constitue une illustration : des soldats français furent alors déployés dans la capitale afin d’assurer la protection du président togolais.

Gnassingbé Eyadéma s’est imposé progressivement en Afrique de l’Ouest comme un médiateur régional incontournable dans la gestion des crises. Fin stratège et habile diplomate, il participe activement à la création de la Cédéao aux côtés du Nigeria. Il développe avec ses voisins une diplomatie du « bon voisinage », malgré des tensions persistantes avec le Ghana. Cette position lui permet de devenir un relais privilégié de la politique française en Afrique de l’Ouest.

Une relation franco-togolaise en déclin

Lorsque son fils Faure Gnassingbé reprend les rênes du pays en 2005, rien ne laisse présager une remise en cause de cette relation privilégiée. La France demeure le partenaire principal du pouvoir togolais, et Faure Gnassingbé entretient des relations cordiales avec les présidents français successifs. Les liens entre les deux États se renforcent encore un peu plus sur le plan sécuritaire avec la montée de la menace terroriste dans le nord du pays depuis 2021.

La France intervient dans ce domaine, notamment à travers le renforcement des capacités des forces armées togolaises engagées dans la lutte contre les groupes djihadistes. Cette proximité se retrouve également sur le plan économique, notamment avec le groupe français Bolloré, soupçonné d’avoir sous-facturé, via Havas, des prestations de communication pour favoriser la réélection de Faure Gnassingbé en 2010, en contrepartie de la concession du port de Lomé.

Le déclin des relations entre Paris et Lomé est relativement récent. Il intervient dans un contexte plus large : celui du recul de l’influence française dans la région du Sahel au profit notamment de la puissance russe. La politique d’Emmanuel Macron dans cette région s’est soldée par un échec marqué par le retrait militaire de la France et la dégradation durable de ses relations diplomatiques avec les pays de la région.

Rencontre entre Vladimir Poutine et Faure Gnassingbé au Kremlin (Moscou), 19 novembre 2025.
Kremlin.ru, CC BY-NC-SA

C’est dans ce contexte que Lomé adopte une diplomatie plus multilatérale en cherchant à diversifier ses alliances de défense face aux pressions sécuritaires au Sahel. Ainsi, Lomé s’est considérablement rapproché de Moscou, ce rapprochement étant marqué par la signature d’un accord de coopération militaire et une rencontre officielle entre Faure Gnassingbé et Vladimir Poutine à Moscou, en novembre 2025. De plus, le Togo, pays membre de la Cédéao, est très proche des militaires au pouvoir dans les trois pays membres de l’AES, pro-russe. Fidèle à sa diplomatie du « bon voisinage », Lomé essaie de rapprocher ces deux organisations dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. C’est la nouvelle stratégie « Togo-Sahel 2026-2028 ».

Ces évolutions ne marquent pas pour autant la fin des relations entre Paris et Lomé, mais elles ont contribué à fragiliser leur partenariat historique. Une situation qui préoccupe Paris, d’autant plus que la Russie cherche à étendre son influence dans la région en essayant de faire du Togo l’un de ses principaux alliés dans le golfe de Guinée. La visite de Jean-Noël Barrot à Lomé, les 23 et 24 avril 2026, témoigne ainsi de la volonté française de réaffirmer son partenariat avec le Togo et de défendre une offre de coopération face à la concurrence de nouveaux acteurs.

The Conversation

Maxime Hatterer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. France-Togo : la fin d’une relation privilégiée ? – https://theconversation.com/france-togo-la-fin-dune-relation-privilegiee-291584

Dette du Sénégal : pourquoi l’accord avec le FMI ne règle pas encore la crise

Source: The Conversation – in French – By Florent Kanga Gbongue, Enseignant-Chercheur, Université Félix Houphouët-Boigny. Cocody, Côte-d’Ivoire

À ce jour, le Sénégal n’a pas reçu un seul dollar du Fonds monétaire international (FMI), et sa dette n’a pas diminué d’un franc. Le 1er septembre 2026, ses autorités et les services du FMI ont conclu un accord technique sur un programme d’environ 2,2 milliards de dollars sur 36 mois. Il reste soumis à des mesures correctrices sur les déclarations erronées du passé, à des assurances de financement et à l’approbation du conseil d’administration. Depuis, deux marchés jugent la même signature : le marché international des euro-obligations et le marché régional des titres publics de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Le premier affiche sa défiance dans les prix ; le second, davantage détenu par les banques de la zone et encadré par des règles prudentielles spécifiques, ne la traduit pas de la même manière.

L’économiste Florent Kanga Gbongué est spécialisé dans la finance, les marchés financiers, la gestion des risques et les questions de dette souveraine. Il explique à The Conversation Africa l’enjeu de l’accord du Sénégal avec le FMI.

Que change concrètement l’accord avec le FMI dans la gestion de la dette du Sénégal ?

L’accord change la manière de gérer la dette, pas encore son montant. Il fixe un cadre budgétaire sur trois ans, conditionne le retour des financements concessionnels et ouvre la voie à un traitement négocié avec les créanciers. Il répond d’abord à une crise de confiance. La Cour des comptes a réévalué le déficit de 2023 à 12,3 % du PIB, contre 4,9 % annoncés. Selon le FMI, la dette atteignait fin 2024 près de 119 % du PIB pour l’administration centrale, et environ 132 % pour l’ensemble du secteur public.

Le gouvernement a présenté en parallèle un plan de traitement. Il entend en exclure la dette libellée en francs CFA, pour préserver le marché régional, et recourir au Cadre commun du G20; environ 5 milliards de dollars d’euro-obligations seraient concernés.

Le 11 septembre, le Trésor a levé 101,3 milliards de francs CFA (170 millions de dollars américains) sur le marché régional, à 7,89 % sur cinq ans. Au même moment, ses euro-obligations s’échangeaient autour de la moitié de leur valeur faciale, et S&P abaissait la note du Sénégal en devises à CC (risque de défaut extrêmement élevé). Deux marchés, une seule dette, deux prix. J’appelle cet écart la prime de périmètre. Il tient en partie aux règles.

Dans l’Uemoa, qui réunit les huit pays utilisant le franc CFA, les titres d’État libellés et financés en francs CFA sont pondérés à 0 % dans le calcul des fonds propres exigés des banques. Conservés jusqu’à l’échéance, ils ne sont pas évalués au prix du marché, et leur dépréciation pour risque de crédit reste facultative.

Ce dispositif a une utilité réelle : il facilite le financement des États et limite les ventes forcées de titres publics par les banques lors des périodes de tension. Mais il comporte aussi un risque : en retardant la reconnaissance comptable et prudentielle d’une dégradation, il peut rendre le problème moins visible sans le faire disparaître. Ces règles ne suppriment donc pas le risque souverain ; elles influencent surtout le moment et la manière dont il apparaît dans les comptes des banques.




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Quels sont les principaux enjeux de cet accord pour les finances publiques sénégalaises ?

L’enjeu n’est pas un ratio isolé, mais l’articulation de quatre bilans. Le bilan des stocks exige une dette entièrement recensée, y compris les garanties, les engagements des entreprises publiques et les arriérés. Un indicateur utile est l’ajustement stocks-flux, c’est-à-dire l’écart entre la variation de la dette et le déficit budgétaire.

Lorsqu’il est durablement élevé, cet écart doit être expliqué : il peut refléter des opérations financières légitimes, mais aussi des engagements insuffisamment retracés dans les comptes publics. Dans le cas du Sénégal, les constatations de la Cour des comptes ont précisément mis en évidence l’importance de cette réconciliation.

Le bilan budgétaire mesure la charge réelle : en 2026, les intérêts prévus représentent environ un cinquième des recettes. Le bilan de liquidité est plus tendu. Sur un besoin de financement de 10,63 milliards de dollars américains, plus de 7,53 milliards de dollars amortissent du principal : sept francs empruntés sur dix remboursent d’anciens emprunts.

Le débat entre reprofilage et restructuration n’a donc rien de sémantique. Si le problème relève surtout de la liquidité, il peut suffire d’allonger les maturités, c’est-à-dire de repousser les dates auxquelles l’État doit rembourser le principal de ses emprunts.

S’il relève de la solvabilité, seul un allègement en valeur actuelle rétablira la soutenabilité. L’analyse de viabilité du programme tranchera; le FMI a rappelé que le Cadre commun ne prédétermine pas le type d’opération.

Le bilan financier, enfin, enferme le Sénégal dans un trilemme : obtenir un allègement suffisant, préserver les banques de l’union, répartir l’effort équitablement entre les créanciers. Or il ne peut maximiser les trois à la fois. Plus la dette en francs CFA est protégée, plus l’effort retombe sur les porteurs d’euro-obligations ou sur le budget. La prime de périmètre est le prix que le marché attache à ce choix.

Quels effets cet accord pourrait-il avoir sur la croissance et l’investissement au Sénégal ?

Tout dépendra de l’horizon. À court terme, l’effet sera probablement restrictif. La croissance de 6,7 % de 2025 doit beaucoup aux hydrocarbures : l’économie hors pétrole et gaz, qui crée l’emploi, n’a progressé que de 2,2 %. Pour 2026, le FMI prévoyait en avril 2,2 %, le gouvernement 2,5 %.

À moyen terme, l’un des principaux canaux de transmission passera par les banques. Dans une étude portant sur plus de 20 000 banques dans 191 pays, les économistes Nicola Gennaioli, Alberto Martin et Stefano Rossi montrent que les titres publics représentent en moyenne 9% des actifs bancaires. Ils constatent aussi qu’en cas de défaut de l’État, les banques les plus exposées réduisent davantage leurs crédits à l’économie. Dans l’Uemoa, les titres publics représenteraient entre 25 % et 35 % des actifs bancaires. Selon Fitch Ratings, l’exposition agrégée des banques de l’Union aux États équivaudrait à environ trois fois leurs fonds propres.




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Des travaux récents du FMI montrent que restructurer la dette intérieure soulage moins, et coûte plus durablement en croissance et en crédit, que restructurer la dette extérieure. Dans un système où les banques détiennent une part élevée de dette publique, préserver le marché régional relève moins d’une faveur accordée aux créanciers locaux que d’une précaution de stabilité financière. La Grenade et Saint-Kitts-et-Nevis, dans l’Union monétaire des Caraïbes orientales, avaient fait le même choix.

Protéger n’est pourtant pas effacer. L’expérience récente du Niger l’illustre : une dérogation prudentielle avait permis, à partir de janvier 2024, de maintenir temporairement des titres publics impayés dans la catégorie des créances saines. Lorsqu’elle a pris fin, en avril 2025, les banques concernées ont dû reclasser ces expositions. Une règle prudentielle peut donc différer la reconnaissance du risque, mais elle ne l’annule pas.

Mes travaux en cours sur le lien entre États et banques dans l’Uemoa suggèrent que la durée de l’exposition, plus encore que son niveau à un instant donné, peut amplifier la transmission du risque souverain au crédit.

À long terme, l’effet peut devenir positif si le traitement reste préventif, rapide et suffisamment crédible. Le règlement, comme annoncé, du coupon dû le 13 septembre (intérêts versés périodiquement aux détenteurs de l’obligation), a été suivi d’un rebond des obligations internationales sénégalaises, sans dissiper l’incertitude sur les modalités du traitement à venir.

Une étude montre que les restructurations engagées avant un défaut de paiement sont, en moyenne, plus rapides à négocier, associées à des décotes plus limitées et à des pertes de production plus faibles que celles engagées après un défaut.

Quelles marges de manœuvre le Sénégal conserve-t-il pour réduire durablement sa dette ?

Elles existent, mais aucune n’est spectaculaire. Élargir l’assiette fiscale et réduire les exonérations inefficaces contribueront davantage à l’assainissement des finances publiques que des coupes budgétaires uniformes.

Recomposer la dépense permettra de protéger l’investissement public à fort rendement et les transferts sociaux ciblés. Une règle d’épargne sur les recettes pétrolières et gazières peut aussi réduire la vulnérabilité budgétaire. Concrètement, elle consisterait à verser dans un fonds dédié la part exceptionnelle ou imprévue de ces recettes, plutôt que de l’utiliser immédiatement pour financer des dépenses courantes.




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Ces ressources pourraient ensuite servir à amortir la dette, à stabiliser le budget lorsque les cours ou la production baissent, ou à financer des investissements publics clairement identifiés.

Enfin, l’apurement des arriérés redonnerait de la trésorerie aux entreprises que l’État tarde à payer.

Mes travaux sur l’Uemoa estiment qu’autour de 62 % du PIB, les marchés commencent à réévaluer plus nettement le risque souverain, bien avant le plafond communautaire de 70 %. Cette estimation constitue un signal de marché, non une norme applicable mécaniquement à tous les États. Le FMI a d’ailleurs constaté que les restructurations souveraines sont souvent intervenues « trop peu, trop tard ».

L’enjeu n’est donc pas d’éviter à tout prix un traitement de la dette, mais d’obtenir une solution suffisamment ambitieuse, crédible et durable pour ne pas devoir y revenir.

Cinq indicateurs publics permettraient d’en suivre les résultats : l’ajustement stocks-flux, la part des intérêts dans les recettes, la dette arrivant à échéance dans l’année, l’exposition des banques à l’État et l’évolution du crédit au secteur privé. Un sixième indicateur les éclaire : la prime de périmètre.

Avec Lambert N’Galadjo Bamba, nous avons développé des modèles qui distinguent, dans la prime souveraine régionale, le risque de crédit du risque de liquidité. Appliqués aux données de marché disponibles après septembre, ils permettront d’établir si l’écart se réduit parce que la confiance revient, ou parce que les règles comptables et prudentielles en différèrent la reconnaissance.

Une dernière précaution concerne les ratios d’endettement. La révision de la base des comptes nationaux, qui rehausse le niveau estimé du PIB d’environ 13,5 %, réduira mécaniquement le ratio dette sur PIB. Elle ne réduira toutefois ni le montant nominal de la dette, ni les intérêts à payer, ni les échéances de remboursement.

The Conversation

Florent Kanga Gbongue does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Dette du Sénégal : pourquoi l’accord avec le FMI ne règle pas encore la crise – https://theconversation.com/dette-du-senegal-pourquoi-laccord-avec-le-fmi-ne-regle-pas-encore-la-crise-292527

Logements pour femmes itinérantes à Montréal : de l’aide au loyer, mais qu’en est-il de la transition ?

Source: The Conversation – in French – By Mélanie Fournier, Doctorante en psychologie, itinérance féminine et expérience de l’habiter, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le projet Elmhurst, dont la construction doit débuter à l’automne 2026 à Montréal, comportera une cinquantaine de logements de transition pour des femmes en situation d’itinérance. Mais comme souvent pour de tels projets, l’aide financière est liée au logement plutôt qu’à sa locataire. La question du soutien aux occupantes pour la transition vers leur prochaine adresse demeure.


Le projet Elmhurst, qui a été annoncé le 15 juillet 2026, prévoit la construction, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal, d’une cinquantaine d’unités modulaires destinées à des femmes en situation d’itinérance ou à risque de l’être.

Développé par Communia en collaboration avec l’Office municipal d’habitation de Montréal (OMHM), le projet doit entrer en chantier en septembre 2026. Il mise sur le préfabriqué pour livrer plus vite, contenir les coûts et reproduire le modèle ailleurs. Il s’agira de logements de transition — des unités individuelles et des espaces communs — avec un accompagnement assuré par la Mission Old Brewery.

Les résidentes admissibles pourront recevoir un supplément au loyer qui limitera leur contribution à 25 % de leur revenu. La Société d’habitation du Québec (SHQ) assumera 90 % de ce supplément, et la Ville de Montréal 10 %. Pour une femme vivant de prestations, d’un emploi précaire ou d’un revenu variable, c’est ce qui fait la différence entre un loyer payable et un loyer hors de portée.

L’aide suit-elle la femme ou le logement ?

Mes travaux doctoraux portent sur les trajectoires résidentielles de femmes après l’itinérance. Ils m’amènent à regarder moins le jour où une porte s’ouvre que ce qui permet de rester logée après l’avoir franchie.




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Elmhurst étant un milieu de transition, la question n’est pas seulement ce que les femmes y paieront, mais aussi ce qu’elles paieront à l’adresse suivante. Sortir de l’itinérance ne suffit pas, il faut aussi pouvoir ne pas y revenir.

La Ville affirme que les femmes pourront y vivre pour une période variable, selon leurs besoins et sans durée uniforme imposée au départ. Cette souplesse évite une sortie arbitraire, sans créer pour autant le logement permanent abordable qui doit suivre.

La Mission Old Brewery accompagnera les résidentes dans leur démarche vers un logement permanent. Ni cette fiche ni le communiqué ne précisent toutefois ce qu’il adviendra de l’aide au loyer au départ d’une résidente. Un modèle d’entente rattache le supplément au logement désigné, non au ménage qui l’occupe. Le montage retenu pour Elmhurst reste à confirmer.

Si cette règle s’applique, l’unité demeurera abordable pour la résidente suivante. On ignore toutefois quelle solution permettra à celle qui part de payer le logement suivant : s’agira-t-il d’un autre supplément, d’une place en HLM, d’un logement communautaire, ou d’une autre option durable ?

Voilà le point à clarifier. Sans passerelle, la transition devient un sursis.

Les avantages de l’approche à long terme

Une évaluation américaine a mesuré précisément ce que change la durée de cette aide et la forme d’intervention. Au début des années 2010, la Family Options Study, a mené une recherche commandée par le département américain du Logement et du Développement urbain (HUD) en partenariat avec l’Université Vanderbilt. Cette équipe interdisciplinaire réunissait notamment des spécialistes de l’évaluation des politiques publiques, de l’économie et de la psychologie communautaire. Elle a recruté 2 282 familles hébergées en refuge, dans 12 collectivités, et les a réparties au hasard entre quatre voies : une subvention à long terme, une aide courte au relogement, un logement transitoire avec services intensifs et enfin les services habituellement offerts en refuge.




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Au suivi de 37 mois, 16 % des familles auxquelles un accès prioritaire à une subvention à long terme avait été offert rapportaient avoir vécu, dans les six mois précédents, un épisode d’itinérance ou une cohabitation faute de pouvoir se loger. Mais dans le groupe des services habituels, la proportion atteignait 34 %. Les familles du premier groupe rapportaient aussi moins d’insécurité alimentaire, de détresse psychologique et de violence conjugale.

Cette population, composée de familles américaines avec enfants, ne correspond pas exactement aux futures résidentes d’Elmhurst, même si 91,8 % des adultes répondants étaient des femmes. L’étude montre néanmoins que, parmi les interventions comparées, l’offre d’une subvention à long terme produit les résultats les plus nets.

Au Canada, une équipe interdisciplinaire réunissant notamment des chercheuses et chercheurs de l’Université McGill, de l’Université Western et du Centre de recherche Douglas, a publié en 2024 une recension sur ce qu’il advient des femmes après un séjour en refuge. Elle n’a retenu que 20 études quantitatives ou mixtes : 16 aux États-Unis, trois au Canada et une aux Pays-Bas. Selon cinq d’entre elles, de 23 % à 46 % des femmes connaissaient encore une situation résidentielle instable dans l’année suivant leur sortie._

D’une étude à l’autre, les mêmes constats reviennent. Le logement subventionné et l’aide financière ressortent comme des facteurs favorables. Et les loyers élevés, les baux courts, les limites de durée et les listes d’attente sont des obstacles. Les chercheurs invitent à déplacer le regard de la gestion de crise vers la durabilité du logement.

Ces résultats ne veulent pas dire que l’accompagnement est accessoire. Ils rappellent qu’il ne remplace pas un loyer payable. Le logement met fin à l’absence de domicile, la subvention le rend payable et l’accompagnement soutient son maintien.

Suivre les résidentes après leur départ

Le projet Elmhurst est présenté comme une expérience pilote et reproductible. Son évaluation ne devrait donc pas s’arrêter au coût de construction, au délai de livraison ou au taux d’occupation. Le nombre de départs ne suffit pas non plus. Une sortie rapide n’est pas une réussite si elle mène à un logement impayable, et un séjour prolongé n’est pas nécessairement un échec quand rien de plus stable ne s’offre.


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Il faudra suivre les résidentes six mois, un an et deux ans après leur départ. Vivent-elles toujours dans un logement stable, et à quel prix ? Combien reviennent en refuge ou passent de nouveau par des cohabitations précaires ? L’aide financière et l’accompagnement survivent-ils au changement d’adresse ?

Construire rapidement une cinquantaine d’unités répond à une urgence réelle. Le chantier dira si la préfabrication permet d’ouvrir des portes plus vite. Les mois, puis les années suivant la sortie diront si ces portes mènent vers une stabilité durable.

La Conversation Canada

Mélanie Fournier travaille comme agente de recherche à La rue des Femmes, un organisme montréalais intervenant auprès de femmes en situation d’itinérance. La rue des Femmes n’est pas partenaire du projet Elmhurst et n’a pas participé à la préparation de cet article.

– ref. Logements pour femmes itinérantes à Montréal : de l’aide au loyer, mais qu’en est-il de la transition ? – https://theconversation.com/logements-pour-femmes-itinerantes-a-montreal-de-laide-au-loyer-mais-quen-est-il-de-la-transition-289582

Élections en Suède et au Québec : des enjeux similaires, des approches différentes

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Avec respectivement un peu plus de dix et neuf millions d’habitants, la Suède et le Québec sont d’une taille comparable et partagent un attachement important aux services publics et à la protection sociale. Les Suédois ont renouvelé leur Parlement le 13 septembre, tandis que les Québécois sont appelés aux urnes le 5 octobre.

Pourtant, derrière des préoccupations similaires comme le coût de la vie, la santé, l’immigration, le logement, l’environnement ou la sécurité apparaissent des cultures politiques sensiblement différentes.

En tant que chercheur en études culturelles francophones, je m’intéresse notamment aux discours politiques et à la manière dont ils font émerger certaines expressions qui finissent par caractériser une société à un moment donné.

Une campagne électorale constitue à cet égard un observatoire privilégié, car les partis ne cherchent pas seulement à proposer des mesures. Ils tentent aussi d’imposer des mots, des formules et des représentations capables de définir les problèmes d’une société et la manière dont celle-ci se raconte.

En Suède, un nouvel équilibre politique

En Suède, les élections ont mis fin à la majorité parlementaire sur laquelle s’appuyait le gouvernement d’Ulf Kristersson formé par les Modérés (Parti conservateur), les Chrétiens-démocrates et les Libéraux, et soutenu au Parlement par les Démocrates de Suède (extrême droite), sans que ces derniers participent directement au gouvernement.

Les quatre partis d’opposition disposent ensemble de 176 sièges contre 173 pour la droite sortante. Les Sociaux démocrates de Magdalena Andersson (centre gauche) doivent désormais réunir des soutiens suffisamment larges pour gouverner.

Au Québec, les sondages laissent prévoir un gouvernement minoritaire, où le parti élu devra forcément faire des alliances. Les cinq principales formations oscillent entre la gauche de Québec solidaire, représentée par Ruba Ghazal, le centre avec la Coalition avenir Québec de Christine Fréchette, le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon, et le Parti libéral du Québec de Charles Milliard, et la droite, avec le Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime.

Deux manières de faire campagne

La différence apparaît d’abord dans le style des campagnes.

En Suède, la compétition demeure fortement structurée par les partis et par la logique des blocs parlementaires, si bien que la question de savoir quelles formations pourront gouverner ensemble accompagne constamment celle du parti qui arrivera en tête.

La personnalisation de la vie politique progresse néanmoins dans les deux systèmes. En Suède, elle se manifeste notamment par la mise en avant des prétendants au poste de premier ministre.

Au Québec, cette logique est plus prononcée. En effet, la campagne emprunte davantage aux codes nord-américains et s’organise largement autour des chefs, de leurs déplacements, de leurs annonces et des débats télévisés.

Cette différence de degré ne change pas la logique institutionnelle fondamentale : ni les Québécois ni les Suédois n’élisent directement leur premier ministre. Dans les deux cas, celui-ci émerge du jeu parlementaire.

Même parlementarisme, deux systèmes électoraux

En Suède, les 349 sièges du Riksdag sont répartis selon un système proportionnel qui permet au nombre de députés d’un parti de refléter assez fidèlement son poids électoral. Cette proportionnelle favorise la représentation de plusieurs formations et rend les négociations entre elles presque inévitables après le scrutin.

Le Québec offre presque l’image inversée puisque la province compte, pour l’élection de 2026, 127 circonscriptions dans lesquelles le candidat qui obtient le plus de voix remporte le siège, même lorsqu’il n’atteint pas la majorité absolue. Un parti peut ainsi recueillir une part importante des suffrages dans l’ensemble du Québec, mais obtenir relativement peu de députés lorsque ses électeurs sont répartis dans des circonscriptions où ses candidats terminent régulièrement en deuxième position.

Que peut encore promettre l’État social ?

Les deux campagnes se rapprochent davantage lorsqu’il est question de l’État-providence.

En Suède, les Sociaux démocrates ont replacé le système de santé, l’école et les soins aux personnes âgées au centre de leur campagne, tandis que les Modérés ne remettent pas en cause le principe d’une protection sociale développée, mais insistent davantage sur son efficacité et sur la fiscalité.

Le même débat apparaît au Québec sous une forme différente. Québec solidaire défend une intervention publique plus importante, tandis que le Parti conservateur souhaite réduire la place de l’État et accroître celle du secteur privé. Entre ces deux pôles, Christine Fréchette doit défendre huit années de gouvernement de la CAQ tout en imprimant sa marque après François Legault. Paul St-Pierre Plamondon conjugue défense du modèle social québécois et souveraineté, et Charles Milliard cherche à redéfinir l’offre du Parti libéral.

Immigration et identité

L’immigration fait apparaître une autre différence. En Suède, les Démocrates de Suède de Jimmie Åkesson (extrême droite) ont profondément transformé le débat depuis leur entrée au Riksdag en 2010 et leur influence a contribué au durcissement de la politique migratoire, y compris chez certains de leurs adversaires.

Le tournant est particulièrement visible depuis la crise migratoire de 2015, lorsque la Suède a reçu quelque 163 000 demandes d’asile en une seule année. Dix ans plus tard, le paysage est très différent : seulement 9 600 demandes ont été enregistrées en 2024, et les autorités en prévoyaient environ 7 000 pour 2025. Cette baisse accompagne un changement plus profond de doctrine. Après avoir longtemps mis l’accent sur l’accueil et l’accès aux droits, la politique suédoise insiste désormais davantage sur la réduction de l’immigration liée à l’asile et sur les exigences imposées aux nouveaux arrivants en matière d’intégration.

La langue occupe une place centrale dans ce changement. Le gouvernement Kristersson a renforcé les exigences entourant les cours de suédois pour immigrés (SFI) et défend une conception de l’intégration fondée sur la maîtrise du suédois, l’autonomie économique et la connaissance de la société. Depuis mars 2025, les nouveaux demandeurs d’asile doivent par ailleurs, sauf exception, résider dans un centre désigné par l’Agence des migrations pour bénéficier des allocations qui leur sont destinées.

Ces transformations interviennent dans une société dont la composition démographique a elle-même beaucoup changé. En 2025, 2,21 millions d’habitants étaient nés à l’étranger, soit un peu plus de 20 % de la population, contre environ un million en 2000. Si l’on adopte la définition plus large de « population d’origine étrangère » utilisée par l’agence statistique suédoise — personnes nées à l’étranger ou nées en Suède de deux parents nés à l’étranger — cette proportion atteignait 28 % de la population en 2025.

Au Québec, l’immigration s’inscrit dans l’histoire particulière d’une société francophone minoritaire en Amérique du Nord. Les enjeux linguistiques y occupent une place centrale : pour 2026, le gouvernement vise plus de 77 % de connaissance du français parmi les immigrants permanents admis et environ 45 000 admissions permanentes par année.

La question des capacités d’accueil a également pris de l’importance avec la forte croissance de l’immigration temporaire : au 1er janvier 2025, le Québec comptait près de 616 600 résidents non permanents. L’immigration touche aussi directement aux rapports avec Ottawa : en vertu de l’Accord Canada–Québec de 1991, Québec sélectionne notamment ses immigrants économiques, tandis que le gouvernement fédéral conserve la sélection dans certaines catégories, dont le regroupement familial.

À ce partage des compétences s’ajoute un clivage politique propre à l’histoire québécoise, entre souverainistes et fédéralistes : lors du référendum de 1995, le maintien dans le Canada ne l’avait emporté que par 50,58 % contre 49,42 % pour la souveraineté. Ce clivage continue de distinguer profondément le paysage politique québécois du cas suédois.

Il serait donc trompeur de rechercher un équivalent québécois exact pour chacun des partis suédois, puisque des préoccupations semblables sont absorbées par des systèmes politiques et des histoires nationales profondément différents.

Le Québec est-il un peu scandinave ?

Cette comparaison prend un relief particulier alors que le Canada cherche à approfondir ses relations avec l’Europe. Le 17 septembre, le premier ministre canadien Mark Carney s’est adressé au Parlement européen, à Strasbourg, en plaidant pour un rapprochement dans des domaines aussi différents que la défense, l’énergie, les minéraux critiques, l’intelligence artificielle et les services financiers. Son propos comportait également une dimension politique puisqu’il a présenté Canadiens et Européens comme des sociétés partageant des valeurs communes et disposant de systèmes compatibles.




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Les élections suédoise et québécoise permettent précisément de mettre cette proximité à l’épreuve. Le Québec reste profondément nord-américain par ses institutions, son mode de scrutin et la personnalisation de ses campagnes électorales. Il partage pourtant avec les sociétés scandinaves certains débats sur la place de l’État, le financement des services publics, la protection sociale ou encore l’équilibre entre prospérité économique et solidarité collective. Les réponses apportées ne sont pas nécessairement les mêmes, mais les questions posées se ressemblent suffisamment pour créer un terrain de dialogue.

Dans cette perspective, le modèle suédois pourrait constituer pour le Québec une porte d’entrée intéressante vers l’Europe. La Suède lui offre moins un modèle à reproduire qu’un point de comparaison : une petite société ouverte qui cherche, elle aussi, à conjuguer compétitivité, innovation et protection sociale face à des défis familiers, du vieillissement de la population au coût de la vie, en passant par l’intégration des immigrants.

La Conversation Canada

Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm et membre de l’Association internationale des études québécoises (AIEQ). Ses recherches actuelles portent sur les représentations de la nation canadienne dans la presse suédoise entre 1864 et 1931, et plus particulièrement sur la manière dont les journaux suédois ont rendu compte de la construction et de l’évolution du Canada au cours de cette période. Il a notamment publié « Les usages du ‘modèle canadien’ dans la presse francophone », International Journal of Canadian Studies / Revue internationale d’études canadiennes, no 61, 2023, p. 60-80, DOI : 10.3138/ijcs-2022-0008.

– ref. Élections en Suède et au Québec : des enjeux similaires, des approches différentes – https://theconversation.com/elections-en-suede-et-au-quebec-des-enjeux-similaires-des-approches-differentes-292437

« Vous souffrez de bouffées de chaleur ? » La ménopause, ce tabou qui creuse les inégalités au travail

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Hennekam, Associate Professor in Human Resource Management, specialized in Diversity Management, Audencia

La ménopause agit comme un révélateur puissant d’inégalités sociales et professionnelles déjà existantes. Une étude menée dans plusieurs pays, sur trois continents, suggère que, loin d’être une simple transition biologique, elle met en lumière la manière dont le genre, la classe sociale, la culture et l’organisation du travail s’entrecroisent pour façonner les parcours professionnels des femmes.


La ménopause est encore largement pensée comme une question médicale individuelle.

Pourtant, nous montrons dans notre recherche qu’elle est avant tout une expérience sociale, profondément marquée par la culture et la classe sociale, avec des conséquences très différenciées sur les carrières des femmes.

La ménopause ne produit pas, à elle seule, ces inégalités. Elle révèle et amplifie des mécanismes déjà à l’œuvre, dont les effets diffèrent selon les ressources professionnelles, sociales et culturelles dont disposent les femmes.

En France, la ménopause au travail commence tout juste à émerger dans le débat public, alors même qu’elle concerne 17 millions de femmes. Chaque année, environ 500 000 femmes entrent dans cette période de leur vie ; 87 % d’entre elles indiquent des incidences sur leur activité professionnelle. Le nombre de femmes en emploi concernées ne cesse d’augmenter, sous l’effet du vieillissement de la population active et du recul de l’âge de départ à la retraite.

Longtemps tabou, ce sujet suscite désormais un intérêt politique croissant. En avril 2025, un rapport parlementaire a formulé 25 propositions visant à mieux intégrer la ménopause dans les politiques de ressources humaines et à améliorer les conditions de travail des salariées concernées. Il marque une prise de conscience certes tardive, mais indispensable.

Notre recherche s’appuie sur 205 témoignages de femmes en emploi dans plusieurs pays, notamment en Chine, en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Zimbabwe et en Zambie. Elle analyse la manière dont elles vivent cette transition et met en évidence un constat central : les effets professionnels de la ménopause sont profondément inégalitaires.

Médicalisation de la ménopause

La ménopause n’est pas interprétée de manière universelle. Elle est principalement appréhendée dans de nombreux contextes occidentaux à travers un prisme biomédical, qui met l’accent sur les symptômes, la fatigue ou la baisse de performance.




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Même si les répercussions de la ménopause sur la santé des femmes ne doivent être ni niées ni minorées, cette médicalisation contribue à renforcer les stéréotypes liés à l’âge et au genre tout en alimentant des formes de stigmatisation au travail, en particulier dans les environnements compétitifs.

À l’inverse, dans les contextes africains et asiatiques analysés, la ménopause est perçue comme une transition sociale, parfois associée à un statut symbolique renforcé ou à une reconnaissance accrue. Certaines femmes interrogées décrivent cette période comme une étape de redéfinition de soi, y compris sur le plan professionnel. Une première femme interviewée témoigne :

« Après avoir traversé ces changements physiques et émotionnels, je me sens mieux armée pour gérer le stress et les situations difficiles. Je suis également devenue plus empathique envers les personnes confrontées à des difficultés personnelles, ce qui a renforcé mes compétences en matière de communication et de leadership. De plus, la ménopause m’encourage à fixer des limites plus saines et à donner la priorité à prendre soin de moi. »

Plus grande difficulté avec des emplois physiques

Sur tous les continents, en revanche, les femmes qui cumulent plus fréquemment des emplois physiquement exigeants, peu flexibles et offrant peu de marges de négociation, assument davantage de responsabilités domestiques. Ce phénomène est largement documenté dans la littérature sociologique, notamment par les chercheuses Jan Windebank ou Tracey Warren.

Pour ces femmes, les symptômes de la ménopause peuvent devenir particulièrement difficiles à gérer. Elles disposent de moins de ressources organisationnelles et se sentent souvent moins légitimes à demander des aménagements.

Une personne interviewée rappelle que :

« Le plus dur, c’est sans aucun doute le travail physique. Je me fatigue assez vite et j’ai ensuite des bouffées de chaleur si, par exemple, je dois aider quelqu’un à prendre son bain. »

Auto-exclusion professionnelle

La sévérité des symptômes peut affecter la santé, la productivité et la présence au travail). Notre recherche met surtout en évidence un phénomène plus discret : l’auto-exclusion professionnelle.

« Je pense que la ménopause m’a empêchée de postuler à d’autres emplois auxquels j’aurais pu prétendre. Cela me rend très peu sûre de moi et limite mes choix », relate une personne interviewée.

De nombreuses femmes expliquent renoncer à des opportunités de promotion, de mobilité ou de formation, non par manque de compétences, mais par une anticipation d’un coût personnel trop élevé. Ce mécanisme marque particulièrement les trajectoires professionnelles féminines en contexte de précarité.

« Je pense que depuis que je suis entrée en périménopause, je m’intéresse moins à l’évolution de ma carrière. J’ai l’impression de n’avoir plus rien à apporter à un poste à plus grandes responsabilités. J’ai perdu la confiance que j’avais autrefois… Je me demande sans cesse si je fais bien mon travail », souligne une autre personne interviewée.

Logique implicite d’adaptation individuelle

La ménopause devient un enjeu relevant de l’organisation du travail. Nous mettons en lumière que les difficultés rencontrées par les femmes tiennent moins aux symptômes eux-mêmes qu’à l’articulation entre les contraintes professionnelles et les ressources organisationnelles disponibles.

« Je n’ai pas parlé de mes symptômes à mon employeur. Mais si je le faisais, je ne recevrais aucun soutien », exprime une personne interviewée.

Les réponses organisationnelles reposent largement sur une logique implicite d’adaptation individuelle, supposant que les salariées disposent des marges de manœuvre nécessaires pour ajuster leur activité ou solliciter du soutien. Ces marges sont socialement différenciées :

  • les femmes les mieux dotées en ressources professionnelles et organisationnelles sont davantage en mesure de composer avec la ménopause ;

  • celles occupant des positions plus contraintes se trouvent plus exposées à la fatigue morale et au retrait professionnel.

En ce sens, les politiques organisationnelles existantes tendent à bénéficier prioritairement aux femmes disposant déjà de ressources, laissant de côté celles qui en auraient pourtant le plus besoin. Ceci confirme les appels récents à reconnaître la ménopause comme une véritable question de travail.

Ce que la ménopause révèle des inégalités au travail

Les effets de la ménopause ne sont ni uniformes ni automatiques. Ils dépendent largement des ressources disponibles – individuelles, sociales et organisationnelles – dont disposent les femmes pour y faire face.

Celles qui occupent des emplois autonomes, mieux reconnus et plus flexibles peuvent plus facilement ajuster leur activité, mobiliser du soutien ou redéfinir leur trajectoire professionnelle. À l’inverse, les femmes cantonnées à des postes contraints et moins aménageables se trouvent exposées à une dégradation de leurs conditions de travail et à des arbitrages défavorables pour leur carrière.

La ménopause apparaît comme un moment critique où des inégalités jusqu’alors latentes deviennent visibles : renoncements à des opportunités professionnelles, auto-exclusion de certaines trajectoires. Ces mécanismes contribuent à renforcer les écarts déjà observés en matière de progression de carrière, de reconnaissance et de santé au travail.

Penser la ménopause autrement, c’est dépasser une approche strictement individuelle ou médicale pour l’envisager comme un enjeu organisationnel et social à part entière. Cela implique de concevoir des politiques de ressources humaines capables de tenir compte de la diversité des situations vécues par les femmes, en intégrant explicitement les dimensions de conditions de travail et de culture organisationnelle.

À ce titre, la ménopause constitue un levier essentiel pour repenser les politiques d’égalité professionnelle, de santé au travail et de maintien en emploi des femmes tout au long de leur carrière.


Cet article a été corédigé avec Bruno Felix, professeur à Fundação Dom Cabral au Brésil.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. « Vous souffrez de bouffées de chaleur ? » La ménopause, ce tabou qui creuse les inégalités au travail – https://theconversation.com/vous-souffrez-de-bouffees-de-chaleur-la-menopause-ce-tabou-qui-creuse-les-inegalites-au-travail-281810

La santé ne commence pas à l’hôpital : Pourquoi la jeunesse doit être au cœur des politiques de prévention

Source: The Conversation – in French – By David Smadja, Professeur des Universités – Praticien hospitalier, Hopital Europeen Georges Pompidou, Université Paris Cité


L’ESSENTIEL

  • Les recherches les plus récentes nous ont appris que la santé se construit bien avant l’entrée dans le système de soin.

  • Les comportements favorables à la santé s’acquièrent dans des endroits et des secteurs très divers : dans les familles, à l’école, dans les clubs sportifs, dans les collectivités, etc.

  • Notre organisation institutionnelle doit être transformée pour tenir compte de l’évolution des connaissances scientifiques.


Jamais la prévention n’a autant été invoquée dans le débat public. Pourtant, notre système de santé continue d’intervenir principalement lorsque la maladie est déjà installée. Ce paradoxe est l’illustration de l’un des grands défis sanitaires du XXIᵉ siècle.

Pendant plus d’un demi-siècle, notre politique de santé s’est construite autour d’une ambition qui a profondément transformé la société française : garantir à chacun l’accès aux soins. Hôpitaux, médecine de ville, Assurance maladie, innovations thérapeutiques… Ce modèle a permis des progrès considérables et contribué à l’allongement de l’espérance de vie.

Le véritable défi du XXIᵉ siècle n’est plus seulement de soigner les maladies, mais de protéger et développer le capital santé dès les premières années de la vie.

Malheureusement, aujourd’hui, les politiques de santé, d’éducation, de jeunesse, de sport et de numérique demeurent largement organisées en silos. Cette fragmentation ne correspond plus aux déterminants contemporains de la santé, et nuit à l’efficacité de la prévention à destination des plus jeunes, qui devraient pourtant être au centre des préoccupations.

Des maladies évitables

Aujourd’hui, les principales menaces pour notre santé trouvent autant leur origine dans nos conditions de vie que dans les maladies elles-mêmes. Santé mentale, alimentation, activité physique, sommeil, exposition aux écrans ou inégalités sociales façonnent durablement notre état de santé.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que les maladies non transmissibles sont responsables d’environ 75 % des décès dans le monde. Pour mémoire, ces maladies, également appelées maladies chroniques, se caractérisent généralement par leur longue durée. Les principales d’entre elles sont les maladies cardiovasculaires (telles que les crises cardiaques et les accidents vasculaires, les cancers, les maladies respiratoires chroniques, comme l’asthme et la bronchopneumopathie chronique obstructive, ou BPCO), ainsi que le diabète.

Si ces maladies résultent d’une combinaison de facteurs génétiques, physiologiques, environnementaux et comportementaux, on considère néanmoins qu’aujourd’hui, la plupart de leurs facteurs de risque sont évitables.

Ce constat marque un changement de paradigme. Dès 2008, la Commission de l’OMS présidée par Michael Marmot rappelait que notre état de santé dépend bien davantage des conditions dans lesquelles nous vivons que de la seule qualité du système de soins.

Or, si les maladies non transmissibles trouvent en grande partie leur origine bien avant leur apparition, alors la prévention devient notre premier traitement. Un constat qui s’applique aussi à la santé mentale, particulièrement dégradée chez les plus jeunes.

En 2025, l’OMS estimait qu’un adolescent sur sept souffrait d’un trouble mental. Toujours selon cette organisation internationale, la moitié des troubles psychiques apparaissent avant l’âge de 14 ans, et près des trois quarts avant 25 ans.

En France, le rapport Terram & Institut Montaigne consacré à la santé mentale des jeunes souligne lui aussi l’urgence d’une réponse publique plus ambitieuse. Pourtant, comme dans le cas des maladies non transmissibles, les interventions arrivent encore très, voire trop tard.

Les trajectoires de santé se construisent dès la jeunesse

Lorsqu’un adolescent victime de harcèlement perd le sommeil, cesse de pratiquer un sport, s’isole progressivement, passe plus de temps sur les réseaux sociaux et développe des symptômes anxieux, sa santé se dégrade, ce qui justifie les appels à une vigilance accrue concernant les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes.

Nous continuons pourtant à intervenir trop tard. C’est probablement le principal paradoxe de notre système : s’il est remarquablement organisé pour réparer les dégâts causés par la maladie, il l’est beaucoup moins pour construire durablement la santé. L’OCDE rappelle que les dépenses consacrées à la prévention représentent une part très limitée des dépenses de santé.

Les interventions se mettent le plus souvent en place lorsque les troubles psychiques ou les conséquences du harcèlement sont déjà installés. Or, ces vulnérabilités ne relèvent pas seulement de la médecine. Elles concernent tout autant l’école, le sport, le numérique, l’environnement social et la qualité de l’information. Un constat qui vaut aussi pour d’autres affections, telles que l’obésité, les addictions, etc.

Or, la jeunesse n’est pas seulement une période de la vie. Elle est le moment où se construisent les trajectoires de santé.

Modifier notre approche de la santé

Pendant longtemps, nous avons pensé que le système de santé produisait la santé.

En réalité, il produit principalement des soins. La santé, elle, se construit largement ailleurs, et bien avant l’entrée dans le système de soins.

Elle se construit dans les familles, à l’école, dans les clubs sportifs, dans les collectivités, dans nos choix alimentaires, dans notre rapport au numérique, dans les compétences psychosociales que développent les enfants…

La médecine curative demeure certes indispensable. Mais elle ne peut plus constituer l’unique horizon de notre politique de santé. Prévenir ne consiste plus seulement à dépister ou à vacciner. Prévenir, c’est agir suffisamment tôt pour éviter que les vulnérabilités ne deviennent pas des maladies.

Si les maladies chroniques se construisent progressivement au cours de la vie, alors la prévention doit agir bien avant leur apparition.

Prévenir, ce n’est pas non plus médicaliser. C’est sans doute le principal malentendu. Faire de la prévention ne signifie pas transformer chaque enfant en patient. Au contraire, la prévention consiste à agir sur les déterminants de la santé. Elle commence dans les lieux où les enfants grandissent et apprennent. L’école en est l’un des principaux.

La prévention passe bien entendu par l’activité physique. En 2012, une série d’articles publiés par la revue médicale The Lancet rappelait déjà que l’activité physique est l’un des déterminants majeurs de la santé tout au long de la vie. L’OMS recommande au moins 60 minutes d’activité physique quotidienne pour les enfants et les adolescents.

Or, selon les données collectées par Santé publique France, en 2024, seuls 33 % des filles et 51 % des garçons de 6 à 17 ans atteignaient les recommandations en matière d’activité physique.

Prévenir, c’est aussi donner aux jeunes les moyens de comprendre leur environnement et d’y évoluer de manière éclairée. Elle implique une véritable éducation à la santé et aux médias afin de mieux faire face à la désinformation.

Le défi n’est plus seulement de mieux soigner les maladies. Il est de mieux organiser la santé.

Changer l’organisation de la santé

On sait aujourd’hui que les déterminants de la santé sont transversaux. Ils traversent les politiques éducatives, sportives, sociales, environnementales et numériques.

Or, notre organisation administrative, héritée du XXᵉ siècle, n’est pas adaptée pour relever ce défi. La santé dépend d’un ministère. La jeunesse d’un autre. Le sport d’un troisième. L’éducation d’un quatrième. Le numérique d’un cinquième. Cette fragmentation ne correspond plus à ce que nous connaissons aujourd’hui des déterminants contemporains de la santé.

Les connaissances scientifiques ont évolué ; l’organisation de l’État doit évoluer elle aussi. Sa transformation pourrait passer par la création d’un ministère de la santé, des préventions, de la jeunesse et des sports, capable de mieux coordonner les politiques qui agissent sur les déterminants de la santé.

Mais la prévention doit dépasser le seul champ sanitaire. La santé doit cesser d’être considérée comme la seule affaire du système de soins : elle doit devenir un critère de décision des politiques économiques, industrielles, environnementales et scientifiques. Les déterminants commerciaux, tout comme les pollutions, montrent combien les choix économiques et industriels peuvent peser sur la santé des populations.

Cette exigence concerne également le système de soins lui-même. L’hôpital traite les conséquences des expositions environnementales, tout en contribuant à l’empreinte écologique collective. Nous avons pour cette raison proposé un label « Hôpital de santé environnementale », afin d’intégrer santé environnementale, pertinence des soins et transition écologique au fonctionnement hospitalier.

La grande réussite sanitaire du siècle dernier a été de garantir l’accès aux soins. La grande ambition du XXIᵉ siècle doit être de garantir à chacun les conditions pour rester en bonne santé. Il s’agit de déplacer le centre de gravité de notre politique de santé : des maladies vers leurs déterminants, du soin vers la prévention, de la réparation vers l’anticipation.

La prévention ne doit plus être « juste » une politique sanitaire. Cela doit devenir une politique de société, au service d’un projet collectif. À ce titre, faire de la jeunesse le premier investissement de notre politique de santé, c’est bel et bien choisir d’agir avant la maladie plutôt qu’après.


Pour aller plus loin

David Smadja, La République de la prévention, LEH Édition, 2026.

The Conversation

David Smadja est membre du Think tank Le Laboratoire de la République. Mon équipe de recherche a reçu durant ses 5 dernières années des financements de l’ANR, l’ANRS MIE, de la fondation air liquide et du consortium EU-Response pour travailler sur les thématiques de COVID-19 et de COVID Long.

– ref. La santé ne commence pas à l’hôpital : Pourquoi la jeunesse doit être au cœur des politiques de prévention – https://theconversation.com/la-sante-ne-commence-pas-a-lhopital-pourquoi-la-jeunesse-doit-etre-au-coeur-des-politiques-de-prevention-286711

Yémen, péninsule Arabique, mer Rouge : les houthistes à l’assaut de la région

Source: The Conversation – in French – By Jules Grange Gastinel, Doctorant du CNRS, rattaché à l’Université d’Aix-Marseille, affilié au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) et à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM), Aix-Marseille Université (AMU)


Depuis quelques semaines, la guerre civile yéménite connaît une brutale remontée en intensité. Les houthistes, qui contrôlent déjà la capitale Sanaa et l’essentiel du nord-ouest du pays, ont lancé une offensive vers l’ouest et le sud, s’emparant notamment de la ville porturaire de Mokha et de positions stratégiques autour du détroit de Bab el-Mandeb.

L’offensive marque une nouvelle étape dans un conflit qui remonte à la prise de Sanaa par les houthistes en septembre 2014. Le mouvement, issu du nord du Yémen, avait profité de l’effondrement politique consécutif au « printemps arabe » de 2011 pour étendre son contrôle. Après la prise du palais présidentiel et la fuite du président Abd Rabbo Mansour Hadi, une coalition menée par l’Arabie saoudite était intervenue militairement en mars 2015. Malgré des années de guerre et une trêve signée en 2022, les houthistes ont conservé leur bastion du Nord et considérablement développé leurs capacités politiques et militaires. Leur récente percée met en difficulté un camp anti-houthiste profondément fragmenté et ravive la menace sur les routes maritimes de la mer Rouge ainsi que sur les intérêts saoudiens.

Entretien avec Jules Grange Gastinel, spécialiste de la région.


The Conversation : Les offensives lancées par les houthistes début septembre ont-elles véritablement changé la donne au Yémen ?

Jules Grange Gastinel : Oui, mais pas exactement là où on le dit. Dès la mi-juillet, on avait vu les premiers mouvements de troupes et les lignes de front avaient bougé ; la reprise des affrontements s’est intensifiée en août avant les grandes offensives de début septembre.

Leur principal effet n’est pas de donner soudainement aux houthistes – le nom officiel de l’organisation est Ansar Allah – le contrôle de la mer Rouge : ils avaient déjà la capacité d’influencer le trafic maritime. Le changement majeur concerne plutôt le rapport de force à l’intérieur du Yémen. Les avancées houthistes affaiblissent encore le gouvernement internationalement reconnu et leur ouvrent potentiellement la voie vers des villes comme Aden ou, à terme, Marib, où leur offensive de 2020-2021 avait échoué.

Il faut aussi tenir compte du contexte régional. Le retrait des Émirats, survenu fin 2025, a laissé les Saoudiens isolés dans leur soutien au camp anti-houthiste. Fin 2025, le Conseil de transition du Sud (CTS, appuyé par Abou Dhabi) avait lancé une offensive contre les forces du gouvernement yéménite internationalement reconnu (le Conseil présidentiel de direction, PLC, proche de Riyad) et pris des territoires que ce dernier contrôlait, dans l’Est du pays. La réaction des Saoudiens a alors abouti au départ des Émiriens et à la reprise par le PLC des territoires perdus.

Cette confrontation a révélé la profonde fragmentation des adversaires des houthistes. Pour dire les choses schématiquement, le PLC souhaite reprendre l’ensemble du territoire du Yémen tandis que le CTS aspire à un État indépendant du Yémen du Sud.

La désunion demeure donc un problème central, alors que le CTS continue de bénéficier d’un certain soutien populaire à Aden. Les houthistes ont su mettre à profit cette scission pour réaliser leurs dernières avancées.

Qui contrôle réellement le Yémen aujourd’hui ?

J. G. G. : La carte est trompeuse si l’on se contente de regarder les superficies : certes, les houthistes ne contrôlent qu’environ 30 % du territoire, principalement dans le Nord-Ouest, mais cette zone concentre entre 70 et 80 % de la population, soit quelque 30 millions de personnes ! Dans le reste du pays, le territoire est en théorie sous l’autorité du PLC mais celui-ci rassemble une multitude d’acteurs qui ne disposent ni d’un commandement réellement unifié ni d’une administration pleinement fonctionnelle.

Le président du PLC, Rachad al-Alimi, est basé à Riyad. Son gouvernement fonctionne largement depuis l’extérieur du pays, tandis que les houthistes ont conservé, à Sanaa, une partie des anciennes structures administratives de l’État yéménite.

Le président Rachad Al-Alimi, à gauche, rencontre le ministre saoudien de la défense le prince Khalid bin Salman bin Abdulaziz, à Riyad, le 14 janvier 2026.
Agence de presse saoudienne (SPA)

Dans le Sud, Aden joue le rôle de capitale temporaire, mais les administrations et les différents pouvoirs locaux coopèrent difficilement. C’est l’une des grandes faiblesses du camp anti-houthiste : il dispose de territoires, mais pas d’un appareil politique et militaire comparable à celui de ses adversaires.

Justement, quels sont les moyens des houthistes ?

J. G. G. : Les chiffres sont difficiles à établir, mais les forces d’Ansar Allah ont été profondément réorganisées après les échecs de 2020-2021 et pendant la trêve avec les Saoudiens appliquée à partir de 2022. Elles comptent au minimum plus de 100 000 combattants selon les estimations, probablement davantage si l’on inclut les combattants très jeunes et ceux qui ne sont pas officiellement revendiqués.

Quant à leur armement, c’est une erreur commune de croire qu’il est intégralement fourni par l’Iran. En réalité, une grande partie provient des stocks de l’ancien État yéménite dont les houthistes se sont emparés à partir de 2014. Ils ont également coopté des militaires et des forces de sécurité.

L’Iran joue surtout un rôle stratégique, tactique et technique : il offre aux houthistes transfert de savoir-faire, conseils et coopération, notamment pour la fabrication et l’emploi de drones, plutôt qu’approvisionnement massif en arsenal.

Enfin, l’avantage des houthistes par rapport au PLC tient aussi à l’unité de leur commandement. Leur pouvoir est extrêmement centralisé autour du chef du mouvement Abdel Malek al-Houthi, alors que le camp adverse reste composé de commandements et de forces aux intérêts divergents.

« Yémen : les Houthis, maîtres du jeu ? », France 24, 14 septembre 2026.

Comment les houthistes financent-ils leur pouvoir ?

J. G. G. : Il faut, là encore, se méfier de l’image d’un mouvement qui serait entièrement financé par Téhéran. Le territoire qu’ils contrôlent est économiquement très faible et ne produit pas suffisamment pour assurer seul son fonctionnement. Une partie des ressources provient des transferts de la diaspora yéménite. L’autre grande source est le contrôle et le détournement de l’aide humanitaire – n’oublions pas que le pays est le théâtre de l’une des pires crises humanitaires de la planète, qui fait rage dans les zones houthistes comme dans le reste du pays.

Partout, les services publics restent extrêmement dégradés et les ONG assurent une grande partie des politiques sanitaires et sociales. Les fonctionnaires sont payés de manière irrégulière et avec des revenus très inférieurs à ceux d’avant-guerre.

Quel est leur objectif politique ?

J. G. G. : Leur projet n’est pas celui d’une simple partition entre un Nord houthiste et un Sud indépendant. Je l’ai dit : ils veulent prendre l’ensemble du Yémen.

Mais leur action a également une dimension régionale. Le mouvement conteste historiquement certaines frontières avec l’Arabie saoudite et tient un discours extrêmement hostile à la famille Al-Saoud. Les lieux saints de l’islam occupent une place particulière dans cette rhétorique. Les houthistes entretiennent notamment l’idée que la famille régnante saoudienne ne serait pas légitime à exercer son autorité sur La Mecque et Médine.

Quelle est exactement la relation entre les houthistes et l’Iran ? Dans leur politique extérieure, sont-ils un simple « proxy » de Téhéran qui agit quand les Iraniens lui ordonnent d’agir ?

J. G. G. : Cette présentation est trop simplificatrice. Les houthistes se revendiquent de « l’axe de la résistance » et entretiennent avec l’Iran des relations politiques, sécuritaires et militaires étroites. Il existe des échanges directs et réguliers entre responsables houthistes et iraniens, y compris entre services de renseignement. Mais cela ne signifie pas que les décisions houthistes sont prises à Téhéran.

Je parlerais plutôt d’un partenariat d’intérêts. Les deux acteurs poursuivent des objectifs qui peuvent converger, mais ils ont aussi leurs propres agendas. Les houthistes tiennent particulièrement à leur autonomie et refusent d’être décrits comme de simples supplétifs de l’Iran. C’est précisément ce qui permet de comprendre certaines de leurs initiatives récentes : elles correspondent à leurs intérêts propres, même lorsqu’elles servent parallèlement les intérêts régionaux de Téhéran.

Pourquoi l’Arabie saoudite semble-t-elle aussi vulnérable face aux houthistes ?

J. G. G. : Les houthistes ont appris à jouer avec les lignes rouges et à utiliser les frappes contre le territoire saoudien comme un instrument de négociation. Entre 2018 et 2022, ils avaient déjà ciblé des infrastructures pétrolières et militaires dans le sud du royaume. Cette stratégie avait contribué à pousser Riyad vers la négociation et la trêve de 2022, tout en laissant aux houthistes le temps de réorganiser leurs forces.

La situation actuelle prolonge cette logique. Les frappes récentes montrent leur capacité à atteindre des cibles très éloignées de leur zone de contrôle, tandis que Riyad souffre d’un déficit de renseignement sur le mouvement. Et une intervention militaire massive des Saoudiens et de leurs alliés en territoire houthiste est d’autant plus improbable que la Turquie et le Pakistan, malgré leurs nouveaux engagements sécuritaires avec l’Arabie saoudite, ne semblent pas vouloir s’enliser dans le conflit yéménite.




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Pour Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie saoudite, le problème est aussi politique. Son pays a engagé depuis plusieurs années une stratégie de sortie du conflit, mais il reste confronté à un acteur qu’il ne contrôle pas, dont il connaît mal les ressorts internes et dont l’action met en péril sa fameuse Vision 2030 et, à plus court terme, les capacités saoudiennes d’exportation de ses hydrocarbures.

Comment les houthistes ont-ils réussi à gagner une telle audience internationale ?

J. G. G. : Leur positionnement sur la Palestine a joué un rôle déterminant. En s’attaquant à Israël et en présentant leurs opérations comme une contribution à la défense des Palestiniens, ils ont su monopoliser une partie importante du capital symbolique lié à la « résistance ». Le phénomène est d’autant plus efficace que le conflit yéménite est complexe et mal connu : à l’extérieur du pays, beaucoup de gens connaissent les houthistes essentiellement à travers leur confrontation avec Israël ou l’Arabie saoudite.

C’est une véritable réussite de communication politique. Les houthistes peuvent ainsi apparaître, notamment auprès d’une partie de la gauche internationale, comme des rebelles ou des résistants, alors que leur gouvernance intérieure est beaucoup plus autoritaire et religieusement conservatrice. Il existe donc un contraste très fort entre leur discours international, centré sur la résistance et la solidarité avec la Palestine, et leur politique intérieure.

À quoi ressemble la société dans les territoires contrôlés par les houthistes ?

J. G. G. : Le système est extrêmement répressif, notamment à l’égard des femmes. Les autorités ont développé des structures chargées d’encadrer la famille et les affaires sociales, avec une forte intervention dans la vie privée. Le port du voile est imposé et il existe des structures de contrôle et de renseignement spécifiquement féminines. La représentation des femmes dans les plus hautes sphères politiques est devenue marginale.

La répression touche également les journalistes et les opposants. Ce volet intérieur est important pour comprendre le mouvement : l’appareil houthiste est à la fois très centralisé, très autoritaire et profondément marqué par un projet politico-religieux qui contraste avec l’image de mouvement de résistance qu’il cherche à projeter à l’extérieur.




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Au fond, comment résumeriez-vous la situation du Yémen aujourd’hui ?

J. G. G. : Douze ans après leur entrée à Sanaa, les houthistes fonctionnent dans le nord comme un État, même s’ils ne sont pas reconnus comme tel. C’est un État très autoritaire, aux moyens économiques limités, qui dépend d’une forme de perfusion internationale et dont la population vit dans une situation humanitaire extrêmement difficile.

La formule qui me paraît la plus juste est celle de « guerre civile internationalisée ». Tous les acteurs du conflit ont des soutiens étrangers. C’est précisément cette combinaison entre une guerre civile, des acteurs locaux très autonomes et des puissances régionales qui explique la complexité et la dangerosité de la situation actuelle.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Jules Grange Gastinel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Yémen, péninsule Arabique, mer Rouge : les houthistes à l’assaut de la région – https://theconversation.com/yemen-peninsule-arabique-mer-rouge-les-houthistes-a-lassaut-de-la-region-292538