Comment les Caisses de dépôt peuvent transformer l’épargne africaine en moteur du développement

Source: The Conversation – in French – By Florian Léon, Chargé de recherche, Fondation pour les Etudes et Recherches sur le Développement International (FERDI); Chercheur associé au CERDI (UMR UCA-CNRS-IRD), Université Clermont Auvergne (UCA)

Alors que l’Afrique dispose d’une épargne privée abondante mais largement informelle, son rôle dans le financement du développement reste limité. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le chercheur Florian Léon, auteur d’un récent rapport sur le sujet, explique comment les Caisses de dépôt peuvent capter et orienter ces ressources vers l’investissement productif, en complément des banques de développement. Il détaille les obstacles institutionnels, les réformes nécessaires et les pistes pour mobiliser l’épargne locale et celle de la diaspora.


Quel est le principal obstacle à la mobilisation de l’épargne privée pour financer le développement en Afrique ?

Il convient en premier lieu de distinguer, d’un côté, la question de la mobilisation de l’épargne privée et, de l’autre, son allocation vers le financement du développement. Les économies africaines ont un potentiel exploitable sur ces deux aspects.

D’une part, l’Afrique ne manque pas d’épargne. Les données de la Banque mondiale soulignent que la propension à épargner des ménages est plus ou moins la même en Afrique qu’ailleurs. En revanche, une part réduite de cette épargne est formalisée en Afrique. Les ménages ont tendance sur le continent à privilégier des supports d’épargne plus informels comme la thésaurisation.

Les raisons profondes de cette situation sont multiples, allant du coût pour épargner dans le systèmes bancaires (ouverture de compte) à un manque de confiance dans les banques. La conséquence est que cette épargne échappe au système financier et ne peut donc pas être utilisée pour financer les économies africaines.

D’autre part, l’épargne privée qui circule dans le système bancaire est peu utilisée pour le financement en Afrique. Les banques commerciales africaines sont souvent réticentes à accorder des prêts à de nouveaux clients. Cette situation peut s’expliquer par des facteurs multiples qui font que les intermédiaires financiers africains considèrent que prêter n’est pas rentable et/ou trop risqué.

Le défi est donc double pour l’Afrique : mobiliser davantage l’épargne et faire que le système financier utilise au mieux les ressources dont il dispose. Notre rapport met en évidence que si l’Afrique rattrapait son retard sur ces deux dimensions par rapport à la moyenne des pays en développement, il serait possible d’accroître les financements de 10 % du PIB par an.

En quoi les Caisses de dépôt se distinguent-elles des banques de développement dans l’investissement de long terme ?

Les banques (nationales) de développement et les Caisses de dépôt partagent une mission commune : financer le développement en acceptant de soutenir des projets de long terme structurants pour le pays.

Leurs différences tiennent à leur mode de fonctionnement. Les banques de développement empruntent à des taux réduits, sur les marchés ou à travers des emprunts auprès d’autres banques de développement (Banque mondiale, Banque africaine de développement), pour prêter à des conditions plus favorables que celles offertes par le marché (en termes de taux, durée ou montant).

Les Caisses de dépôt collectent des ressources privées de tiers (consignations, dépôts dont elles ont le monopole de la collecte voire centralisation d’une partie de l’épargne réglementée) et vont utiliser une partie de ces fonds pour investir dans des entreprises nationales à travers des prises de participation. Quelques Caisses de dépôt, notamment les plus importantes (France, Italie, Maroc), font également des prêts.

Autrement dit, les Caisses de dépôt permettent de capter une partie de l’épargne privée intérieure pour l’orienter vers des projets de développement, alors que les banques de développement ont surtout recours à des fonds empruntés, souvent extérieurs. Ces deux institutions en mobilisant des ressources et des outils de financement différents sont complémentaires. Il convient de noter que dans certains pays, les Caisses de dépôt font aussi office de banque nationale comme en France, en Italie, mais aussi en Mauritanie.

Quelles réformes prioritaires pourraient renforcer leur impact sur les économies nationales africaines ?

Les Caisses de dépôt africaines font face à une difficulté pour mobiliser les ressources qui leur sont dévolues comme les dépôts des professions juridiques ou les liquidités des systèmes de retraite. Ce manque de ressources pénalise leur capacité à devenir des acteurs du financement de l’économie. Pour remédier à ce problème, nous avons recommandé des actions à trois niveaux dans notre rapport.

Premièrement, il est primordial que les Caisses de dépôt puisse construire une relation de confiance avec les parties prenantes (État, dépositaires, institutions financières).

Cela implique d’avoir des bases légales solides et une gouvernance irréprochable. Il est aussi central que les Caisses soient plus transparentes afin de prouver que les fonds à leur disposition sont sécurisés et bien utilisés.

Deuxièmement, les Caisses doivent élargir la gamme de leurs ressources. L’action prioritaire consiste à s’assurer qu’elles disposent de manière effective des fonds dont l’État leur a légalement confiés la charge (ce qui n’est pas toujours le cas). Cette étape implique d’avoir une discussion franche avec les déposants et dépositaires de ces ressources et de bénéficier du soutien de l’État. Ensuite, les Caisses peuvent diversifier leurs ressources, notamment en développant des outils d’épargne réglementée.

Enfin, une fois que les Caisses de dépôt auront suffisamment de ressources, elles pourront agir comme un acteur du financement du développement. Néanmoins, il est important que les Caisses de dépôt comblent les lacunes actuelles plutôt qu’elles n’interviennent sur des créneaux déjà financés par les autres intermédiaires financiers. De plus, elles peuvent être un soutien au développement des systèmes financiers locaux en aidant au déploiement de certains segments (comme le « private equity » ou capital-investissement).

Comment mieux capter l’épargne informelle et celle de la diaspora pour financer le développement ?

Il n’y a pas de solution miracle pour mieux capter l’épargne informelle mais quelques enseignements peuvent être tirés des expériences passées. Les pays européens au XIXème siècle ont créé des solutions innovantes pour offrir des produits d’épargne aux « populations laborieuses ». A travers la possibilité d’avoir des supports d’épargne liquide, sûrs (garantis par l’Etat) et rémunérateurs, l’inclusion financière s’est fortement accrue.

Ces caractéristiques expliquent encore le succès de produits comme les livrets A en France ou les bonds postaux en Italie.

Les pays africains peuvent s’inspirer de ces expériences. Les modalités pratiques de mise en œuvre doivent être adaptées au contexte local, notamment pour cibler les personnes éloignées des centres urbains (par exemple, avec des solutions digitales ou des réseaux de monnaie mobile). Néanmoins, si de tels produits existaient et étaient accessibles, il est probable qu’ils seraient une marche importante pour formaliser davantage l’épargne.

La question de la mobilisation des fonds de la diaspora est un peu différente. Même si les sommes en jeu ne sont pas négligeables (l’épargne de la diaspora africaine représenterait près de 35 milliards de dollars selon une estimation récente) et qu’une partie de la diaspora est prête à investir dans son pays d’origine, mobiliser cette épargne est plus complexe pour diverses raisons. La diaspora peut être éclatée dans de nombreux pays et il faudra offrir une solution pour chacune en lien avec les exigences et l’offre existante dans le pays d’accueil.

Ensuite, il se pose des questions additionnelles comme la variation des taux de change dans la mesure où la diaspora utilise la devise de son pays d’accueil (par exemple, en dollars) mais son épargne se fera dans la devise du pays d’origine. Les sommes épargnées peuvent donc fondre en raison d’une dévalorisation de la devise du pays dans lequel les fonds sont épargnés.

Enfin, tous les membres de la diaspora n’attendent pas nécessairement le même type de produits, ce qui oblige à bien calibrer l’offre en fonction des besoins. Des projets existent pour mobiliser cette épargne, à l’image de DiasDev d’Expertise France pour accompagner plusieurs Caisses de dépôt africaines dans cet objectif. Néanmoins, le chemin est sans doute encore long pour en faire un des leviers du financement du développement.

The Conversation

Florian Léon works for the FERDI that receives funding from the Caisse des dépôts et consignations (France) to publish a report dedicated on the Caisse de dépôt model.

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Chiens de race : l’esthétique peut-elle justifier la souffrance ?

Source: The Conversation – in French – By Valérie Chansigaud, Historienne des sciences et de l’environnement, chercheuse associée au laboratoire Sphère (Paris Cité – CNRS), Université Paris Cité

Un bouledogue français, un cavalier King Charles Spaniel, un chat sans poil sphynx, un teckel à poil ras. Greggabet photographie caudry / Cavalier King Charles Spaniels / Dmitry Makeev / Dalila Dalprat Sousa Santos , CC BY

Afin de limiter la souffrance animale, la Commission européenne tâche de poser des limites à la sélection génétique des races de chiens et chats aux traits extrêmes. Si cette avancée demeure inédite, elle réagit à un phénomène tout sauf nouveau : l’obsession de l’homme pour l’apparence des animaux domestiques.


La Conseil et le Parlement européen ont récemment adopté une accord provisoire visant à encadrer plus strictement l’élevage des chiens et des chats, en interdisant notamment la reproduction et la mise en avant d’animaux présentant des « formes extrêmes ».

Sont particulièrement concernées certaines morphologies associées à des troubles graves et durables, comme les chiens au museau écrasé, chez lesquels les difficultés respiratoires, l’intolérance à l’effort ou les problèmes locomoteurs sont désormais bien documentés.

Cette évolution réglementaire répond à des alertes répétées du monde vétérinaire et à une sensibilité croissante de l’opinion publique à la souffrance animale. Elle s’inscrit également dans une longue histoire de la place démesurée accordée par les sociétés humaines à l’apparence des animaux domestiques et à leur volonté de la façonner.

Sélectionner l’apparence : une pratique ancienne aux usages multiples

Il est impossible de dater précisément le moment où les humains auraient commencé à sélectionner des animaux sur des critères esthétiques. Bien avant l’existence des « races » au sens moderne (un phénomène qui émerge au XIXe siècle), des animaux étaient déjà choisis en fonction de leur sexe, de leur âge, de leur couleur ou de leur conformation. Dans de nombreuses sociétés anciennes, les animaux destinés au sacrifice devaient ainsi répondre à des critères précis d’apparence et d’intégrité corporelle : dans les cultes grecs et romains, seuls des animaux « sans défaut » étaient admis devant les divinités ; en Chine, sous la dynastie Zhou, les sacrifices royaux exigeaient également des bêtes jugées parfaites, tant extérieurement qu’intérieurement.

Autrement dit, la sélection sur l’apparence est probablement aussi ancienne que la domestication elle-même. Elle n’était jamais isolée : elle s’entremêlait à des critères religieux, sociaux, économiques ou politiques, par exemple lorsque le pouvoir politique affirme sa puissance en imposant des animaux sacrificiels répondant à des normes précises.

Ce qui change à l’époque contemporaine, c’est que l’apparence peut devenir, dans certains cas, le critère central, voire exclusif, de la création des races. Posséder un chien de race peut ainsi marquer un rang, une appartenance sociale ou un certain rapport au monde, comme d’autres animaux ont pu, à différentes époques, signaler le prestige ou le pouvoir de leur propriétaire, à commencer par le cheval, mais aussi certains chiens de chasse.

Une préoccupation tardive pour la santé et le bien-être

Les races modernes émergent au XIXe siècle, dans un contexte marqué par le goût pour la classification, la hiérarchisation et la distinction sociale fondée sur la notion de race. Cette passion pour les lignées « pures » n’est pas sans lien avec les cadres intellectuels qui, à la même époque, voient se développer les théories raciales appliquées aux humains.

Photographies de l’exposition canine, au jardin des Tuileries en mai 1898
Photographies de l’exposition canine, au jardin des Tuileries en mai 1898.
Jules Beau/Gallica BNF, Fourni par l’auteur

Pendant longtemps, les effets de la sélection ont été évalués presque exclusivement à l’aune de la productivité, de l’efficacité ou de la conformité à un standard. La souffrance animale était connue, mais largement tolérée, considérée comme secondaire, voire inévitable. Les pratiques vétérinaires elles-mêmes en témoignent : pendant une longue période, des interventions lourdes ont été pratiquées sans anesthésie, comme la stérilisation des chiennes.

D’autres gestes, aujourd’hui reconnus comme inutiles et douloureux, étaient également courants : on sectionnait par exemple le frein de la langue chez les chiens, dans l’idée erronée de prévenir la rage.

Ces pratiques témoignent d’un rapport au corps animal dans lequel la souffrance était largement ignorée, par indifférence plus que par méconnaissance.

Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle que la douleur chronique, la qualité de vie ou la santé à long terme des animaux commencent à être pensées comme des problèmes en tant que tels. Les inquiétudes actuelles concernant les chiens aux morphologies extrêmes – difficultés respiratoires, troubles locomoteurs, intolérance à l’effort – s’inscrivent pleinement dans cette histoire récente de la sensibilité au bien-être animal.

Des chats qui ont longtemps échappé à cette logique

La récente réglementation européenne semble concerner plus directement les chiens que les chats, et cette impression correspond à une réalité historique, biologique et sociologique. En France comme dans de nombreux pays européens, les chiens de race sont proportionnellement plus nombreux que les chats de race. Cette différence s’explique en grande partie par l’histoire de l’élevage.

L’intérêt pour les races de chiens est ancien et structurant. La sélection de types morphologiques spécifiques devient l’un des moteurs centraux de l’élevage canin au XIXe siècle, en systématisant et en normant des pratiques bien plus anciennes de différenciation fonctionnelle. Dès l’Antiquité, certains chiens sont ainsi recherchés pour des usages guerriers ou de combat, en fonction de leur taille, de leur puissance ou de leur agressivité.

Ce type de sélection n’est d’ailleurs pas propre aux chiens : chez les gallinacés, des individus ont été privilégiés très tôt pour des usages non alimentaires, notamment pour le combat de coqs ou comme animaux d’ornement, bien avant que ne s’impose une sélection orientée vers la production de chair ou d’œufs.

À l’inverse, les chats ont longtemps échappé à cette logique. Les premiers concours félins du XIXe siècle récompensaient des individus – souvent des chats de gouttière – et non des représentants de races qui n’étaient pas encore standardisées. Le chat est resté plus longtemps un animal ordinaire, moins soumis aux impératifs de sélection morphologique.

Exposition féline à la salle Wagram en 1934
Exposition féline à la salle Wagram en 1934.
Gallica/BNF

Quels chiens demain ?

Populaires sur les réseaux sociaux, les Pomskys sont issus de croisements entre des Huskys sibériens et de spitz-nains
Populaires sur les réseaux sociaux, les Pomskys sont issus de croisements entre des Huskys sibériens et de spitz-nains.
GJH-hoond, CC BY

Les croisements récents, comme le pomsky (issu de croisement entre le husky sibérien et le spitz-nain), témoignent aujourd’hui d’une forte demande pour des animaux perçus comme originaux et attendrissants, mais sont surtout emblématiques d’un effet de mode.

Le choix de ces chiens relève moins d’une réflexion sur leurs besoins ou leur santé que d’une logique de distinction : on choisit un chien comme on choisirait une paire de chaussures, parce qu’il flatte l’ego de son propriétaire et signale une position sociale. Dénoncées depuis longtemps par les vétérinaires, qui constatent au quotidien les conséquences de la sélection de morphologies extrêmes, ces pratiques pourraient être freinées par la nouvelle réglementation européenne, en rappelant clairement que tout croisement n’est pas acceptable dès lors qu’il compromet la santé ou le bien-être des animaux concernés.

Prédire à quoi ressembleront les chiens du futur reste toutefois hasardeux. L’histoire montre que les avancées en matière de protection animale ne sont ni linéaires ni irréversibles. L’émergence d’idéologies brutales ou violentes pourrait très bien conduire à un recul de la prise en compte de la souffrance animale. L’interdiction des formes extrêmes révèle ainsi une tension ancienne entre la vanité des désirs humains parfois cruels et la nécessité d’établir des règles morales pour en limiter les effets – un débat aussi vieux que la philosophie elle-même.

Cette réflexion trouve un écho particulier dans certaines initiatives muséales récentes. L’exposition Domestique-moi si tu peux, présentée au Muséum de Toulouse, propose ainsi de revisiter l’histoire longue de la domestication en montrant qu’il ne s’agit pas d’un phénomène « naturel » et qu’elle est façonnée par des choix humains parfois irrationnels. Elle met surtout en évidence la place centrale de la domestication dans la construction des cultures humaines, la sélection artificielle ayant pour objectif principal de rendre des organismes vivants – animaux comme végétaux – compatibles avec les modes de vie et les besoins humains.


L’exposition Domestique-moi si tu peux retrace l’histoire des domestications animales et végétales, leur histoire et leurs conséquences sur la biodiversité. On peut la visiter jusqu’au 5 juillet 2026 au Muséum de Toulouse. L’historienne Valérie Chansigaud en a été la commissaire scientifique.


The Conversation

Valérie Chansigaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chiens de race : l’esthétique peut-elle justifier la souffrance ? – https://theconversation.com/chiens-de-race-lesthetique-peut-elle-justifier-la-souffrance-275835

Les barrages de castors aggravent-ils vraiment les inondations ?

Source: The Conversation – in French – By Pascale Biron, Professeure titulaire, Département de géographie, urbanisme et environnement, Concordia University

Les barrages de castors sont souvent perçus comme une menace pour les biens humains, notamment lors de crues exceptionnelles. Pourtant, les analyses scientifiques montrent que leur impact réel sur les inondations en aval est beaucoup moins important que ne le suggèrent certaines décisions judiciaires.


Les castors (Castor canadensis) sont reconnus comme des ingénieurs clés de l’écosystème, leurs barrages influençant l’hydrologie et la géomorphologie des cours d’eau.

Il existe un consensus scientifique sur l’impact positif des barrages de castors, par exemple en créant des milieux humides à l’échelle du paysage, en augmentant la biodiversité et en générant une hétérogénéité bénéfique pour de nombreuses espèces. Toutefois, lors de précipitations extrêmes, les barrages de castors sont rapidement accusés d’aggraver les inondations en aval lorsqu’ils cèdent.

Je me suis intéressée, avec mes collègues, au sujet des castors dans le cadre du congrès international Wood in World Rivers 5 qui s’est tenu à Gaspé en juin 2024, et qui a mené à la publication d’un article dans la revue Earth Surface Processes and Landforms.

Des conséquences réelles

Deux épisodes d’inondation attribués à des barrages de castors se sont produits à Port-au-Persil, dans la région de Charlevoix, au Québec, à la suite des fortes précipitations liées au passage de l’ouragan Katrina en 2005 et Irène en 2011.

En 2008 et 2017, la Cour supérieure du Québec la Cour supérieure du Québec a condamné la MRC de Charlevoix-Est à verser plus d’un million de dollars aux propriétaires d’un gîte à Port-au-Persil, estimant que des barrages de castors situés en amont avaient contribué aux dommages subis lors de fortes crues. En 2017, les deux parties avaient présenté des experts aux avis opposés : les demandeurs affirmaient que la destruction du barrage aurait empêché les inondations, tandis que la défense soutenait que la rivière aurait débordé malgré tout.

Le juge a donné raison aux demandeurs, considérant que la MRC connaissait le danger potentiel des barrages et avait l’obligation légale d’intervenir pour éviter les risques d’inondation, conformément à l’article 105 de la Loi sur les compétences municipales.

Cet article stipule que « toute municipalité régionale de comté doit réaliser les travaux requis pour rétablir l’écoulement normal des eaux d’un cours d’eau lorsqu’elle est informée de la présence d’une obstruction qui menace la sécurité des personnes ou des biens ». Le bois mort et les barrages de castor constituent une « obstruction » aux yeux de cette loi.




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En somme, comme les barrages de castors constituent une menace, ils devraient être détruits à titre préventif. Mais quelles preuves scientifiques étayent ces affirmations ?

Il existe des outils de modélisation qui permettent de bien comprendre les répercussions en aval des ruptures de barrages anthropiques, comme ceux appartenant à Hydro-Québec, par exemple. Ce sont précisément ces outils de modélisation hydraulique que l’ingénieur engagé par la MRC, Jean Gauthier, a utilisés dans son rapport soumis au Tribunal. L’expert était présent au deuxième procès, en 2017.

Une nouvelle simulation

Comme le juge a remis en question son estimation du volume d’eau en amont du barrage, nous avons décidé de contacter M. Gauthier pour lui demander de refaire des simulations numériques à l’aide des outils et des données les plus récents.

Pour évaluer l’impact du barrage de castor sur le niveau d’eau au pont du Chemin Port-au-Persil, nous avons utilisé un modèle simulant la crue résultant des précipitations d’août 2011.

Nous avons réalisé des simulations avec et sans rupture du barrage. Pour évaluer le scénario le plus défavorable, nous avons supposé que le barrage se rompait au moment où la crue est la plus forte. Nous avons également considéré que la brèche (l’ouverture créée dans le barrage) se formait en seulement 10 minutes – un délai très court, comparable à celui d’un barrage en béton – afin de mesurer l’impact maximal possible en aval.


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Le juge ayant remis en question l’estimation du volume d’eau derrière le barrage, celui-ci a été volontairement augmenté pour tester un scénario extrême. Il a été multiplié par quatre (10 000 m3) par rapport au volume initialement estimé sur le terrain (2 500 m3). Enfin, une hauteur de barrage supérieure de 1 m à celle mesurée sur le terrain (3,15 m au lieu de 2,15 m) a également été testée.

Les résultats de notre modélisation indiquent que même avec un volume d’eau quadruplé, l’impact sur le niveau d’eau au pont reste très faible, ce qui confirme que les dommages causés au gîte ne peuvent être attribués à la rupture du barrage de castor. Les simulations soulignent en outre que c’est la hauteur du barrage, plutôt que son volume de rétention, qui contrôle la propagation des ondes de crue en aval.

En réalité, d’autres phénomènes naturels en lien avec les crues torrentielles survenues, comme les glissements de terrain, le transport de sédiments et de bois découlant de l’érosion du lit et des berges (observés le long de la rivière Port-au-Persil en 2011) sont probablement responsables des dommages observés lors des grandes inondations de 2005 et 2011.

De plus, l’étroitesse du pont du chemin de Port-au-Persil pourrait avoir contribué aux dommages causés par les inondations. Ce pont a été reconstruit en 2023.




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L’importance des évaluations rigoureuses

Nos conclusions remettent en question la perception négative des barrages de castors et soulignent l’importance d’évaluations scientifiques rigoureuses dans les affaires de responsabilité civile liées aux inondations.

Les implications juridiques de l’article 105 de la Loi sur les compétences municipales du Québec, ainsi que la jurisprudence liée aux évènements de Port-au-Persil qui tient les MRC responsables des dommages causés par les inondations dues à des « obstructions » dans les rivières, créent un risque de démolition généralisée des barrages de castors.

Il faudrait plutôt préconiser des pratiques de gestion fondées sur des preuves et la sensibilisation du public afin de reconnaître les avantages écologiques des castors tout en répondant aux préoccupations liées aux risques d’inondation qu’ils représentent.

La Conversation Canada

Pascale Biron a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG)

Maxime Boivin est cotitulaire de la chaire de recherche sur les espèces aquatiques exploitées (CREAE) et membre au Centre de recherche sur la Boréalie (CREB). Il a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG).

Thomas Buffin-Bélanger a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG)

ref. Les barrages de castors aggravent-ils vraiment les inondations ? – https://theconversation.com/les-barrages-de-castors-aggravent-ils-vraiment-les-inondations-276141

Avalanches meurtrières : pourquoi les skieurs sous-estiment les risques, malgré les avertissements

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Dimanche, Professor and former Director (2015-2025), Ted Rogers School of Hospitality and Tourism Management, Toronto Metropolitan University

« La montagne n’est ni juste, ni injuste. Elle est dangereuse », disait le grand alpiniste italien, Reinhold Messner. Cette année encore, la montagne lui donne raison. Les conditions climatiques ont favorisé des avalanches meurtrières, notamment à Lake Tahoe, en Californie, mais aussi dans les Alpes.


Selon les chiffres du Système national d’Observation de la Sécurité en Montagne (SNOSM), les décès par accident sur les domaines skiables en France s’élevaient entre 8 et 14 par an, selon les années.

Cette année, en février, nous avons déjà largement dépassé ces moyennes. Malgré les progrès réalisés pour prévenir les avalanches – dont la gestion est depuis 2018 inscrite par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité – elles continuent de faire des victimes.

La situation, particulièrement dramatique cette année, s’explique par la structure instable du manteau neigeux, mais aussi par une mauvaise compréhension des risques perçus par certains skieurs et surfeurs, qui, souvent, déclenchent eux-mêmes les avalanches.




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La fascination du hors-piste : liberté, poudreuse et adrénaline

Chaque hiver, des skieurs se lancent hors des pistes balisées, parfois au péril de leur vie. Ces personnes ne sont pas toutes inconscientes ou débutantes dans cette pratique : certaines sont expérimentées, bien équipées de matériel de survie (détecteur de victime d’avalanche ou DVA, pelle, et sonde), et connaissent les dangers. Pourtant, elles décident malgré tout de s’aventurer hors-piste.

Alors, pourquoi skier hors-piste malgré les dangers et les recommandations des professionnels ? Le ski hors-piste fascine, que ce soit en station ou en ski de randonnée bien au-delà des pistes. En effet, il représente le plaisir, la liberté, et l’aventure, dans des sites d’une grande beauté. La poudreuse, aussi appelée pow ou peuf, est dans les rêves de tous les amateurs de glisse : elle offre des sensations rares, exaltantes et recherchées. Elle procure un plaisir intense pour qui sait la maîtriser… et elle peut rendre accro.

Mais le risque est invariablement présent en montagne. On définit souvent le risque par deux critères : (1) la probabilité que quelque chose de néfaste se produise, et (2) la gravité des conséquences. On peut évaluer ces critères rationnellement, avec de l’information fournie par sa propre expérience, ou par les bulletins d’estimation du risque d’avalanche (BERA). Mais la compréhension des risques n’est pas simple.

Pourquoi prenons-nous des risques en montagne ?

Lorsqu’une couche de neige fraîche recouvre les pentes, elle agit comme les sirènes d’Homère, ensorcelant le skieur et l’attirant vers une zone dangereuse et parfois fatale. Mais pourquoi prendre des risques qui peuvent être funestes ? Les chercheurs en psychologie, en sociologie et en neurosciences ont tenté de répondre à cette question et plusieurs théories permettent de comprendre ce comportement.

L’envie de sensations fortes. La première explication vient de la psychologie de la personnalité. Certains ont un besoin plus fort que d’autres de vivre des expériences intenses. On appelle cela la recherche de sensations fortes (ou sensation seeking en anglais). Cette quête de sensations fortes mène à la prise de risque. On peut bien sûr associer à cela la recherche de plaisir dans l’activité.

L’illusion de la maîtrise. Les skieurs expérimentés développent souvent une illusion de maîtrise : ils connaissent le terrain, ils ont déjà skié en poudreuse, et ils ont confiance dans leur matériel, le trio indispensable de secours. Or, les avalanches sont des phénomènes complexes où même une faible erreur d’appréciation peut être fatale. Le danger est d’autant plus grand que la confiance est élevée. De plus, se munir d’un DVA, d’une pelle et d’une sonde (et éventuellement d’un sac à dos airbag) n’empêche pas l’avalanche de se produire. Elle surprend même les guides et moniteurs de ski.

L’influence des réseaux sociaux et de la culture du freeride. Le rôle des réseaux sociaux est devenu important dans la popularisation du hors-piste. Des vidéos montrant des descentes spectaculaires dans de la neige fraîche attirent de nombreux amateurs vers des zones non sécurisées et parfois dangereuses. D’après un article américain, les messages et vidéos incitent des personnes sans expérience à suivre des itinéraires dangereux, entraînant une augmentation des interventions de secours.

Les contenus générés par les utilisateurs peuvent créer une perception biaisée des risques : les vidéos et photos spectaculaires et les commentaires de skieurs suggèrent que l’aventure hors-piste est accessible à tous, sans insister suffisamment sur la nécessité d’une formation adéquate, d’un équipement adapté, et d’une connaissance avancée des conditions nivologiques locales.

Sous-estimation du danger et heuristiques cognitives (raccourcis mentaux). Les chercheurs qui étudient le comportement des victimes d’accidents d’avalanche soulignent des biais psychologiques dans la prise de décision. Par exemple, la familiarité avec une pente ou un accès facile peut amener un skieur à sous-estimer le danger d’un itinéraire simplement parce qu’il a déjà skié au même endroit sans incident ou parce qu’il y a déjà des traces de descente. Cette tendance à atténuer la perception du risque, même lorsque les conditions d’enneigement ou météorologiques changent, explique souvent pourquoi certains skieurs s’aventurent hors-piste sans évaluer correctement le danger.

Dynamiques sociales et culturelles. Les dynamiques de groupe jouent aussi un rôle clé. La pression des pairs et le désir de ne pas être perçu comme peureux jouent souvent dans la prise de risque. Ainsi, des décisions dangereuses peuvent être prises collectivement, mais sans réel débat. Aussi, montrer ses compétences à descendre une belle pente de neige engendre de la reconnaissance parmi ses pairs et incite à la prise de risque.

Cerveau et dopamine. Les neurosciences montrent que l’attrait du risque a aussi une explication biologique. Le cerveau est programmé pour rechercher la récompense, et quand on prend un risque sans conséquences néfastes, le cerveau libère de la dopamine, ce qui procure un intense plaisir, et peut expliquer l’exposition au danger. Ainsi, le freerider devient accro à cette émotion et recommence pour retrouver ce plaisir, en laissant au second plan une analyse rationnelle du risque et de ses répercussions.




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Mieux comprendre pour mieux prévenir

Les skieurs ne sont pas tous inconscients. Leurs choix s’expliquent par un ensemble de facteurs psychologiques, sociaux, et biologiques. Mais leurs actions mènent parfois à des tragédies. Comprendre ces mécanismes ne sert pas à juger, mais à mieux prévenir.

Mieux informer sur les risques, adapter les campagnes de sensibilisation, exiger le port d’un équipement de sécurité et ouvrir le débat sur la gratuité des secours en montagne constituent des pistes possibles. Plutôt qu’interdire l’accès à cet espace de liberté qu’est la montagne, il s’agit sans doute de renforcer une culture du renoncement et de la responsabilité.

La Conversation Canada

Frédéric Dimanche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Avalanches meurtrières : pourquoi les skieurs sous-estiment les risques, malgré les avertissements – https://theconversation.com/avalanches-meurtrieres-pourquoi-les-skieurs-sous-estiment-les-risques-malgre-les-avertissements-274785

Fonction publique : ces doctorants qui aident les collectivités territoriales à innover

Source: The Conversation – in French – By Christine Gautier Chovelon, Enseignante chercheure en sciences de l’éducation et de la formation – Affiliée au laboratoire de recherche LINE, Université Côte d’Azur

Alors que communes, départements et régions sont sommés d’innover, comment leur permettre de se nourrir d’expertise scientifique pour renouveler leurs modes de gouvernance ? L’accueil de doctorants en thèse Cifre introduit dans les administrations une autre culture de l’innovation et de l’évaluation. Mais cela redessine-t-il vraiment les profils des élites locales ?


Face à la complexité croissante des politiques publiques, et à des enjeux comme la transition écologique, l’inclusion sociale ou la participation citoyenne, les collectivités sont sommées d’innover. Mais avec quelles expertises ?

Depuis 2011, afin de produire justement des connaissances scientifiques directement utiles à la décision publique, les administrations territoriales sollicitent des doctorants en sciences humaines et sociales. Pour ce faire, elles s’appuient sur le dispositif Cifre (Convention industrielle de formation par la recherche), porté par l’Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT) et initialement conçu pour rapprocher recherche et entreprise.

Cette alliance est-elle fructueuse sur le plan de l’action publique ? Le recours à ces compétences fait-il évoluer la place du doctorat dans la société française ? Les résultats d’une enquête inédite présentée par l’ANRT en 2025 mettent en lumière une réalité contrastée : une contribution réelle à la transformation des pratiques, mais une reconnaissance encore fragile.

Une expertise stratégique mais inégalement valorisée

Les doctorants Cifre travaillent aujourd’hui sur des enjeux très concrets : adaptation au changement climatique, politiques éducatives, inclusion sociale, participation citoyenne, transformation organisationnelle. La production de savoirs n’est plus seulement universitaire : elle devient une ressource intégrée à la fabrique des politiques publiques.

Dans de nombreuses collectivités, la recherche se mue ainsi en levier d’aide à la décision. Elle introduit du recul dans des environnements dominés par l’urgence, structure les diagnostics et nourrit les stratégies à long terme. Elle contribue aussi à diffuser une culture de l’évaluation, en cohérence avec les recommandations de France Stratégie ou les travaux de l’OCDE sur l’innovation publique.

Face à des problèmes publics complexes, cette fonction analytique est précieuse. Les doctorants apportent méthodes d’enquête, analyses comparatives et capacité à documenter les décisions. Ils introduisent aussi du recul et de la rigueur pour nourrir les stratégies à long terme dans un environnement où l’urgence et les logiques politiques dominent.

Pourtant, la reconnaissance de ces compétences reste inégale. Dans certaines collectivités, la recherche est perçue comme un appui ponctuel plutôt qu’un levier structurant. L’intégration durable des docteurs après la thèse demeure incertaine, et leur contribution est parfois minimisée face aux contraintes politiques ou bureaucratiques.

À l’interface de la science et de l’administration

La singularité des doctorants Cifre réside dans leur position hybride, à la fois chercheurs et salariés de la collectivité. Ils participent aux projets opérationnels tout en produisant des connaissances scientifiques. Concrètement, ils organisent des ateliers participatifs, élaborent des diagnostics territoriaux, conçoivent des outils d’aide à la décision ou accompagnent des réorganisations internes.

Cette double appartenance leur permet de naviguer entre services, directions générales, élus et partenaires. Ils décloisonnent des espaces fragmentés et favorisent des approches intégrées, croisant dimensions sociales, environnementales et organisationnelles. Dans certains cas, ils deviennent de véritables médiateurs entre savoir scientifique et décision politique, légitimant les stratégies de la collectivité tout en influençant les choix.

Mais cette hybridité crée aussi des tensions. Les doctorants se trouvent à l’interface de deux mondes historiquement distincts : élites administratives et élites scientifiques. Leur présence interroge les hiérarchies établies et les modes de reconnaissance professionnelle. Elle soulève également des enjeux politiques : quel poids donner à l’expertise scientifique face à la décision politique ?




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L’impact des doctorants se manifeste souvent sous la forme d’« innovations ordinaires » : amélioration des coopérations internes, structuration de démarches participatives, diffusion d’une culture scientifique. Mais derrière cette modestie apparente se joue une recomposition subtile des rapports de pouvoir. En structurant l’information et en introduisant des méthodes d’analyse rigoureuse, les doctorants influencent la manière dont les décisions sont prises, même dans un cadre politique contraint.

Lorsque ces profils sont rattachés à des directions générales ou stratégiques, leur légitimité est renforcée et leur contribution devient plus visible. Ils participent à la montée en compétence des collectivités, introduisant une culture de l’évaluation et de la documentation. Pourtant, leur rôle est souvent perçu comme temporaire, et la reconnaissance institutionnelle et politique demeure fragile.

Vers une recomposition des élites locales

L’arrivée des doctorants dans les collectivités révèle une transformation plus profonde : l’émergence progressive d’une élite scientifique intégrée à l’action publique locale. Ces profils développent des compétences rares : analyse des politiques publiques, compréhension fine des territoires, capacité de médiation entre savoir et décision. Ils incarnent une figure professionnelle nouvelle, à la croisée de la recherche et de l’administration, capable de renouveler les pratiques et les modes de gouvernance. Ils deviennent des acteurs politiques à part entière, orientant les priorités et modifiant subtilement la distribution du pouvoir au sein des administrations.

Reste une question décisive : les collectivités sont-elles prêtes à faire de la recherche un levier durable de formation et de renouvellement de leurs élites ? Car si ces doctorants contribuent déjà à transformer les pratiques publiques, il s’agit de dépasser la logique ponctuelle du contrat Cifre, où l’expertise scientifique devient un élément reconnu de l’architecture politique locale.

Les doctorants en collectivités représentent une innovation à la fois organisationnelle et politique. Leur intégration durable pourrait renforcer la légitimité des décisions, recomposer les rapports de pouvoir et faire de la recherche un levier de professionnalisation et de renouvellement des administrations territoriales.

The Conversation

Christine Gautier Chovelon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Fonction publique : ces doctorants qui aident les collectivités territoriales à innover – https://theconversation.com/fonction-publique-ces-doctorants-qui-aident-les-collectivites-territoriales-a-innover-274707

L’affaire Epstein révèle une classe au-dessus des lois

Source: The Conversation – in French – By Dahlia Namian, Sociologue et professeure à l’École de service social de l’Université d’Ottawa, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

L’affaire Epstein ne relève pas de l’exception. À l’instar du mouvement #MeToo, elle s’inscrit dans un continuum de violences exercées par des hommes de pouvoir, rendues possibles par une culture durable de l’impunité. Les dossiers Epstein ne documentent pas seulement des crimes sexuels : ils exposent un monde social solidement interconnecté, où circulent capitaux, prestige, influence et relations de dépendance.


Si la notion de « classe Epstein » permet de rendre visible cette configuration, elle tend néanmoins à en personnaliser les mécanismes, en les ramenant à la figure de ce manipulateur d’exception. Un tel déplacement comporte un risque analytique majeur : celui d’occulter les dimensions structurelles du pouvoir de classe. L’affaire Epstein ne renvoie pas à une déviance individuelle exceptionnelle, mais à la normalisation d’un ordre social où l’accumulation extrême du capital s’imbrique étroitement avec la domination masculine.

Dans La société de provocation, je montrais que cet ordre social repose sur une alliance durable entre élites économiques et politiques, dont les intérêts convergent vers la reproduction de leurs privilèges. Cette alliance se manifeste à travers une économie de l’excès et de la surabondance — la pornopulence — orientée vers la jouissance ostentatoire d’une minorité d’hommes riches et protégés. L’affaire Epstein en constitue la surface visible : elle révèle une logique globale d’accumulation prédatrice, qui transforme corps, territoires et ressources en matières consommables et jetables.

C’est donc cette classe, socialement organisée et institutionnellement protégée, qu’il convient d’interroger à partir des révélations de l’affaire Epstein. Son pouvoir, au-delà du registre de l’anomalie, repose principalement sur trois mécanismes sociaux interdépendants : la cooptation, l’insularisation et la neutralisation.




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La cooptation ou l’entre-soi masculin

La cooptation désigne un mode organisé d’entre-soi masculin au sommet des structures de pouvoir. Cet entre-soi fonctionne comme un boys club pour reprendre le propos de la professeure et écrivaine Martine Delvaux : un monde clos, régi par des règles tacites de loyauté, de discrétion et de protection mutuelle. Les dossiers Epstein montrent que ce boys club regroupe des individus occupant des positions stratégiques et variées : responsables politiques, héritiers, membres de la royauté, traders, entrepreneurs de la tech, scientifiques reconnus ou figures médiatiques.

La collection de noms, qui comptent parmi les plus riches et puissants de la planète, en dit long sur l’étendue du boys club. Mais son pouvoir repose moins sur la richesse seule de ses membres, que sur la convertibilité de leur statut en capital social.

Certains membres, moins fortunés, n’en sont pas moins « richement connectés » : ils monnayent leurs carnets d’adresses, leurs expertises, leur accès privilégié aux cercles décisionnels. Les réseaux qu’ils entretiennent constituent un patrimoine social transnational hautement convertible, susceptible d’être activé selon les circonstances : des informations stratégiques, des dispositifs d’optimisation ou d’évitement fiscal, des accès privilégiés à des professionnels influents (médecins, juristes, magistrats) et à des formes de sociabilité sélectives (clubs privés, événements exclusifs, yachts, résidences fermées).

Dans cet univers, les femmes y sont réduites à des objets de transaction, de distinction et de jouissance. La cooptation est donc un mode de socialisation politique et sexuelle du privilège.

L’insularisation des riches

À cette infrastructure relationnelle s’ajoute une dynamique d’insularisation de classe, par laquelle une fraction dominante se retire progressivement du monde commun pour vivre selon ses propres règles. La concentration extrême des richesses ne renforce pas seulement les inégalités : elle permet à ses bénéficiaires de s’installer dans des « zones de sécession » ; des espaces soustraits aux règles communes et aux contraintes ordinaires de la société.

Les dossiers Epstein révèlent l’existence d’une overclass mobile et transnationale, retranchée au sein d’enclaves d’exception, où les obligations sociales, fiscales et politiques sont fortement atténuées : îles privées, quartiers sécurisés, régimes fiscaux offshore, villes privées, résidences multiples.

Little St. James, désormais connue sous le nom « l’Isle Eptein », incarne cette logique. Cette île privée de 75 acres, cachée dans les îles Vierges américaines, abritait une aire d’atterrissage pour hélicoptères et plusieurs villas dissimulées aux regards. Selon les nombreux témoignages, c’est aussi là qu’Epstein aurait livré ses victimes à certains des hommes les plus riches et les plus puissants du monde, à des fins d’exploitation sexuelle.

Cette classe pornopulente, ne se contente pas, en outre, de se retrancher dans des espaces privatisés. Elle accapare aussi, au besoin, des espaces communs, historiquement partagés, qu’elle transforme en vitrines de son pouvoir, comme l’a illustré le mariage ostentatoire de Jeff Bezos à Venise.

Mais l’insularisation des riches ne se résume pas à une ségrégation spatiale et fiscale : elle s’accompagne d’un retrait social et politique des élites

de l’espace démocratique. Le soutien de plusieurs figures associées aux dossiers Epstein à des courants autoritaires, libertariens et réactionnaires — telles que Donald Trump, Elon Musk et Peter Thiel — s’inscrit dans cette logique, récemment dénoncée par Oxfam.




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La neutralisation de la contestation

Enfin, l’affaire Epstein offre un exemple révélateur d’un processus de neutralisation des plaintes et des autres formes de contestation, qui renforce le pouvoir de classe.

Malgré des signalements répétés et des enquêtes documentées, les institutions chargées de protéger les victimes ont été contournées, affaiblies ou instrumentalisées, tandis que seuls quelques acteurs ont été sanctionnés. Cette situation révèle une asymétrie connue : plus les sociétés sont inégalitaires, plus les dispositifs censés garantir la justice fonctionnent comme des mécanismes de protection des élites.

Cette neutralisation repose d’abord sur l’inégalité d’accès aux ressources
institutionnelles. Cabinets d’avocats spécialisés, réseaux d’influence, firmes de relations publiques et industries de la réputation favorisent les règlements confidentiels, retardent les procédures et épuisent les victimes.

Elle s’appuie aussi sur la proximité étroite entre pouvoir politique et pouvoir médiatique. Aux États-Unis, des figures comme Elon Musk, Larry Ellison, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos contrôlent des médias de plus en plus alignés sur l’ordre promu par Donald Trump, en échange d’avantages économiques et réglementaires. Par le financement, l’acquisition ou l’influence sur les médias et les plates-formes numériques, l’élite au pouvoir restreint les marges du débat public et de la critique.

Ces trois mécanismes (cooptation, insularisation, neutralisation) soutiennent donc une anatomie d’un pouvoir de classe qui déborde largement la figure d’un manipulateur hors pair. Ils soutiennent un régime d’accumulation prédatorial, où la violence économique et sexuelle se renforcent mutuellement au profit d’une minorité qui jouit, transgresse et s’exhibe en toute impunité.

Pendant ce temps, les victimes sont réduites au silence, contenues par un réseau dense de protections juridiques, médiatiques et politiques — même lorsque certaines ont parlé publiquement, comme Virginia Giuffre, sans être réellement entendues. L’affaire Epstein met ainsi au jour une classe dangereuse. Son pouvoir ne menace pas seulement les femmes, mais les conditions mêmes de toute vie démocratique.

La Conversation Canada

Dahlia Namian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’affaire Epstein révèle une classe au-dessus des lois – https://theconversation.com/laffaire-epstein-revele-une-classe-au-dessus-des-lois-276554

Les raisons de la mobilisation agricole en Europe expliquées par les agriculteurs eux-mêmes

Source: The Conversation – in French – By Sophie Thoyer, Directrice de département Scientifique, Inrae

Depuis l’hiver 2024, les mobilisations agricoles ont été largement interprétées, au plan médiatique, comme un rejet massif des normes environnementales. Mais est-ce vraiment le cas ? Qu’en disent eux-mêmes les agriculteurs mobilisés ? Une vaste étude a recensé leurs réponses en France, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Elle livre une image bien plus nuancée en fonction des États, où le poids des normes environnementales n’est finalement qu’un enjeu secondaire. Celui-ci a pourtant été au cœur de la réponse politique.


Blocages d’autoroutes, convois de tracteurs vers les capitales, déversements de fumier devant les bâtiments publics… depuis l’hiver 2024, les agriculteurs européens se mobilisent de façon spectaculaire. Très visibles, ces mouvements restent pourtant mal compris. Entre cadrages médiatiques hâtifs et récupérations politiques, leurs revendications ont souvent été résumées à un rejet des normes environnementales. Mais est-ce réellement ce que disent les agriculteurs eux-mêmes ?

Pour répondre à cette question, nous avons récemment publié une étude qui s’est appuyée sur une vase enquête en ligne, menée entre avril et juillet 2024, auprès de plus de 2 200 agriculteurs ayant participé aux mobilisations en France, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas.

Plutôt qu’une liste fermée de griefs, nous avons préféré leur poser une question simple et surtout ouverte : « Pourquoi vous mobilisez-vous ? » Les agriculteurs ont ainsi pu répondre de façon anonyme et sous une forme libre : parfois en quelques mots, parfois en plusieurs paragraphes.




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Une pluralité de motivations

Cette méthode a permis d’éviter d’orienter les réponses et de saisir les motivations telles que formulées spontanément par les intéressés eux-mêmes. Les textes ont ensuite été analysés, dans leur langue d’origine, grâce à un grand modèle de langage (LLM), type d’outil relevant de l’intelligence artificielle (IA), pour identifier les principales revendications. Un codage manuel a ensuite permis, pour la France, de vérifier la cohérence de l’analyse faite par l’IA.

Nous avons ainsi pu identifier les grands thèmes récurrents, et ceci en limitant les biais d’interprétation. À la clé, une dizaine de catégories de motivations, que nous avons résumées dans le tableau ci-dessous :

Principales motivations de la colère des agriculteurs identifiées par l’étude.
Fourni par l’auteur

En termes de codage, une réponse peut entrer dans plusieurs catégories de motivations à la fois. Par exemple, un exploitant français cultivant 175 hectares (ha) a indiqué en réponse à l’enquête :

« On nous fait marcher à la baguette, on nous pond des interdictions de partout qui nous compliquent [le] travail, alors que l’on travaille beaucoup à un tarif horaire de misère. »

Cette réponse a pu ainsi être classée à la fois dans les catégories « réglementation », « difficultés financières », « politiques publiques » et « conditions de travail ».

Des revendications différenciées en Europe

Contrairement à l’idée d’un mouvement unifié partout en Europe autour du rejet des normes environnementales et des insatisfactions liées au revenu, les motivations sont apparues comme fortement différenciées selon les pays.

Les raisons de mobilisation déclarées par les agriculteurs varient en fonction des pays.
Fourni par l’auteur
  • En France et en Belgique, les difficultés financières dominent largement : plus d’un agriculteur sur deux évoque la faiblesse des revenus, la hausse des coûts des intrants et des prix jugés insuffisamment rémunérateurs.

  • En Allemagne, la première préoccupation concerne la charge administrative, citée dans plus de la moitié des réponses.

  • Aux Pays-Bas, les critiques visent plus directement l’inadéquation des réponses en terme de politiques publiques aux besoins et contraintes du monde agricole.

La dénonciation explicite des règles environnementales arrive loin derrière, sauf dans le cas de la Belgique. En France, elle n’est mentionnée que dans une faible proportion des réponses, bien en deçà des enjeux de revenu, de reconnaissance ou de concurrence.

Le mouvement de 2024 apparaît ainsi loin d’être homogène à l’échelle européenne, malgré les tentatives de certains acteurs syndicaux de porter un message unitaire.




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Un décalage entre les revendications et les réponses politiques

Nous avons ensuite comparé ces motivations aux mesures politiques adoptées entre fin 2023 et septembre 2024 aux niveaux national et européen.

Dans certains cas, les réponses publiques ont été en phase avec les préoccupations exprimées. En Allemagne, l’accent a été mis sur la simplification administrative, qui correspond à la principale revendication identifiée dans notre enquête. En France et en Belgique, plusieurs mesures ont visé à atténuer les difficultés de revenu, mais les moyens mis en œuvre sont restés limités.

En revanche, certaines thématiques ont reçu une attention politique disproportionnée au regard de leur poids réel dans les déclarations des agriculteurs. C’est notamment le cas des régulations environnementales.

Cela s’est traduit notamment dans le paquet simplification de la politique agricole commune (PAC) de mai 2024, qui a accordé des dérogations et des flexibilités supplémentaires à l’application des règles de conditionnalité dans les États membres.

Alors qu’elle n’arrivait qu’en septième position des préoccupations déclarées par les agriculteurs, la réduction des contraintes environnementales a été le troisième chantier législatif en Allemagne, en terme de nombre de mesures prises. Aux Pays-Bas, ce fut même le premier.

De la même manière en France, seuls 7 % des agriculteurs se sont exprimés explicitement pour critiquer le poids des normes environnementales. Pourtant, le gouvernement français a répondu par une suspension du plan Écophyto (destiné à réduire l’usage des pesticides) et par l’allègement des contrôles liés aux obligations environnementales.

Plus tard, une grande partie des débats sur le contenu de la loi d’orientation pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture, finalement promulguée en mars 2025, et de la proposition de loi sur les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur (dite « loi Duplomb »), ont été extrêmement concentrés sur l’allègement des normes environnementales.




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Entre expression sociale et cadrage stratégique

Cette focalisation sur les normes environnementales interroge. Elle suggère que certaines revendications ont été amplifiées dans l’espace public, au croisement d’intérêts syndicaux, économiques et politiques. Comme dans tout mouvement social, les mots d’ordre qui circulent ne reflètent pas toujours l’ensemble des préoccupations individuelles.

Donner directement la parole aux agriculteurs ne permet pas seulement de nuancer le récit dominant : cela met en lumière la profondeur du malaise. Au-delà des normes ou des aides, beaucoup expriment un sentiment de déclassement, de perte de sens et d’absence de perspectives pour les générations futures.

Comprendre ces mobilisations suppose donc d’aller au-delà des slogans et de reconnaître leur diversité interne. Faute de quoi, les réponses politiques risquent de traiter seulement les symptômes stratégiquement mis en visibilité par les groupes d’influence plutôt que les causes structurelles du malaise agricole européen.


Solal Courtois-Thobois a participé à la réalisation de cet article.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les raisons de la mobilisation agricole en Europe expliquées par les agriculteurs eux-mêmes – https://theconversation.com/les-raisons-de-la-mobilisation-agricole-en-europe-expliquees-par-les-agriculteurs-eux-memes-276656

Les capitales européennes de la culture : un outil de diplomatie culturelle dans un monde instable ?

Source: The Conversation – in French – By Maria Elena Buslacchi, socio-anthropologue, chercheuse post-doc à L’Observatoire des publics et pratiques de la culture, MESOPOLHIS UMR 7064, Sciences Po / CNRS / Aix-Marseille Université, Aix-Marseille Université (AMU)

Le château de Trenčín, en Slovaquie. La ville est capitale européenne de la culture en 2026, au même titre qu’Oulu, en Finlande. CC BY

En 2026, les villes de Trenčín en Slovaquie et d’Oulu en Finlande ont été sélectionnées pour promouvoir la culture en Europe. Alors que le Vieux Continent doit redéfinir son rôle sur l’échiquier géopolitique mondial, le programme des capitales européennes de la culture (CEC) est à un tournant. Tout récemment, la Commission européenne a ouvert aux citoyens une consultation pour repenser collectivement l’avenir du dispositif après 2033. Son rôle d’outil de diplomatie culturelle en ressort plus important que jamais.


Né en 1985 dans un contexte de distension de la guerre froide et de construction politique du projet de l’Union européenne, le titre de « Capitale européenne de la culture » a été initialement conçu pour célébrer la diversité culturelle du continent. Depuis, il est devenu un laboratoire des politiques contemporaines, mais aussi un thermomètre des espoirs, des contradictions et des défis de l’Europe elle-même.

Le lancement des capitales (d’abord « villes ») européennes de la culture (CEC) ne peut se comprendre sans le replacer dans son contexte historique : l’horizon de la fin de la guerre froide, dans une Europe divisée où le rideau de fer commence à s’effriter et la Communauté économique européenne (CEE) s’élargit progressivement. Le programme verrait alors le jour, pour l’anecdote, grâce à une discussion fortuite, à l’aéroport, entre deux figures politiques emblématiques de l’époque : Jack Lang, alors ministre français de la culture, et Melina Mercouri, actrice engagée et ministre grecque de la culture.

Les deux portent une vision ambitieuse : utiliser la culture comme un vecteur d’unité, alors qu’elle paraît demeurer un impensé du projet politique européen, comme l’indique Monica Sassatelli, sociologue à l’Université de Bologne, dans son analyse de la place de la culture dans l’historiographie des politiques européennes. Le choix des premières villes – Athènes, Florence, Amsterdam, puis Paris – traduit cette aspiration à donner une légitimation symbolique à la future Union européenne. Ces capitales historiques, porteuses d’un patrimoine artistique et intellectuel emblématique, incarnent une Europe des arts, de la création, des traditions qui est censée dépasser les clivages politiques et économiques.

La culture comme instrument de régénération urbaine

Et puis vint Glasgow (Écosse, Royaume-Uni). Ville industrielle en déclin, marquée par la désindustrialisation et un chômage endémique, dès la fin des années 1980, Glasgow avait vu son administration élaborer une stratégie de relance du centre-ville visant à marquer un tournant symbolique et à préparer le terrain de la CEC 1990.

La campagne de promotion « Glasgow’s Miles Better » associait de manière pionnière les anciens espaces industriels et la culture, dans le but de revitaliser certaines institutions culturelles centrales (Scottish Opera, Ballet and Orchestra, BBC Symphony Orchestra, Citizen Theatre) et de créer un nouveau centre d’exposition capable d’accueillir des artistes et des événements, locaux et internationaux. Le directeur artistique de la capitale Robert Palmer, futur auteur du premier rapport sur les CEC en 2004, considérait l’événement de 1990 comme le point de départ d’un processus participatif de redéfinition « par le bas » de la culture locale, qui pouvait inclure tant l’excellence artistique que la tradition historique, rurale et industrielle et renouer avec une tradition déjà affirmée de culture populaire et de loisirs.

À côté des grands concerts de Luciano Pavarotti et de Frank Sinatra était alors montée en scène toute une série d’associations et de petits collectifs locaux. À Glasgow, l’année 1990 a redéfini les limites du mot « culture », en finissant par y inclure l’histoire industrielle de la ville et par permettre à sa population de s’y reconnaître. Selon la sociologue Beatriz Garcia, cet effet de régénération sur les images et les identités locales est l’héritage le plus fort et le plus durable de la CEC, au-delà des impacts économiques et matériels.

Ce cas pionnier, à côté d’autres cas emblématiques contemporains, comme Bilbao ou Barcelone en Espagne, fait office de modèle. Dans d’autres villes européennes, les espaces industriels se transforment en théâtres, en musées, ou accueillent des festivals : la « ville créative » attire des millions de visiteurs et stimule l’économie locale. Lille (Nord), CEC 2004, ouvre une douzaine de « maisons folie » entre la métropole lilloise et la Belgique, « fabriques culturelles » de proximité installées pour la plupart sur des sites abandonnés ou d’anciennes friches industrielles.

La Maison folie de Wazemmes, à Lille.
Wikimédia, Karlsupart, CC BY

Liverpool (Angleterre, R.-U.), en 2008, utilise les CEC pour réhabiliter son front de mer et attirer des investissements. Au tournant du siècle, le programme des CEC ne se limite plus à mettre en valeur des villes déjà rayonnantes sur la scène culturelle internationale, mais devient un vrai outil de transformation urbaine, utilisé par des territoires en difficulté économique ou sociale pour se réinventer et se repositionner.

Ce changement marque une évolution dans les politiques urbaines, où la culture est de plus en plus perçue comme un levier de développement économique, au même titre que les infrastructures ou les politiques d’attractivité. Les CEC deviennent un instrument de cette politique, capable d’attirer des financements publics et privés, de créer des emplois dans les secteurs culturels et touristiques, et d’améliorer l’image de villes souvent stigmatisées.

Les CEC, laboratoire des transitions contemporaines

Cependant, cette approche reçoit des critiques. Les premières études réflexives menées sur les CEC, au début des années 2010, soulignent comment elles peuvent aussi exacerber les inégalités sociales et spatiales si elles ne sont pas accompagnées de politiques publiques inclusives. À Marseille (Bouches-du-Rhône), en 2013, la question se fait publique, avec l’organisation d’une vraie programmation off – c’est-à-dire d’événements parallèles et alternatifs dénonçant les effets secondaires et indésirables de la programmation officielle. Si la CEC marseillaise était encore l’expression de la logique de régénération à l’œuvre observée dans les années précédentes, elle représente aussi le moment où l’inclusion sociale émerge comme un enjeu central de ces méga-événements.

Le programme des CEC a toujours su intégrer la critique, entre autres grâce à la mécanique même du projet, qui permet de retrouver souvent dans les jurys de sélection des nouvelles CEC des personnes ayant joué un rôle clé dans les CEC antérieures. La participation, qui avait été questionnée à l’occasion de Marseille-Provence 2013, devient ainsi un incontournable des CEC successives – à Matera-Basilicata (Italie) 2019, l’implication des citoyens sera l’un des axes porteurs du projet.

À la fin des années 2010, les capitales européennes de la culture deviennent aussi une tribune pour les grands enjeux du XXIᵉ siècle et un espace d’expérimentation des transitions écologiques, sociales et numériques. Rijeka, en Croatie, capitale européenne de la culture en 2020, illustre cette évolution. La ville, marquée par un passé industriel et des flux migratoires importants, centre son programme sur les questions de migrations et de minorités, en écho aux crises humanitaires qui traversent l’Europe. Les projets culturels mis en place – expositions, résidences d’artistes, débats publics réunis sous le slogan « Port de la diversité » – visent à favoriser le dialogue interculturel et à interroger les identités multiples de l’Europe contemporaine. De même en France, Bourges (Cher), future CEC en 2028, construit sa candidature autour de la transition écologique. Le projet « Bourges, territoire d’avenir » lance le défi de la neutralité carbone de la visite, se servant de la CEC comme d’un catalyseur de l’action climatique au niveau local.

2033 et au-delà : les CEC face aux défis géopolitiques et environnementaux

Alors que les CEC sont pour l’instant programmées jusqu’en 2033, l’avenir du titre fait l’objet de débats. La Commission européenne a lancé une consultation publique pour imaginer les CEC de demain, dans un contexte marqué par des crises géopolitiques et environnementales. Les CEC 2025, Chemnitz (Allemagne) et Nova Gorica/Gorizia (Slovénie), ont élaboré un « Livre blanc pour le futur des CEC », en s’appuyant sur les observations de 64 CEC passées et à venir. Quarante recommandations sont proposées pour influencer le processus de réforme du programme dans le cycle après 2034.

Parmi ses thèmes clés, le livre blanc insiste sur la volonté de renforcer la dimension européenne. Cela pourrait se faire en introduisant un critère de sélection fondamental fondé sur l’identité européenne, en mettant l’accent sur les valeurs européennes dans la programmation, en développant une stratégie de marque unifiée et en renforçant la coopération transfrontalière.

Le processus de sélection et de suivi, jugé trop bureaucratique, est également remis en question, la recommandation principale étant de privilégier un suivi encourageant plutôt que punitif. L’héritage de l’événement est remis en question : les villes devraient être tenues responsables de la réalisation des promesses faites dans leurs dossiers de candidature et les gouvernements nationaux devraient s’impliquer davantage dans le soutien aux villes pendant et après leur année capitale. La diffusion des bonnes pratiques, l’évaluation par les pairs et le mentorat entre les anciennes et les futures CEC, qui existent déjà de manière informelle, devraient être reconnus et institutionnalisés, notamment par la création éventuelle d’une plateforme centrale soutenue par les institutions européennes.

Le défi consiste désormais à concilier son rôle symbolique et stratégique, en veillant à ce que les prochaines éditions ne se contentent pas de célébrer, mais visent à renforcer la participation démocratique et la solidarité transnationale dans un paysage géopolitique de plus en plus fragmenté.

The Conversation

Maria Elena Buslacchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les capitales européennes de la culture : un outil de diplomatie culturelle dans un monde instable ? – https://theconversation.com/les-capitales-europeennes-de-la-culture-un-outil-de-diplomatie-culturelle-dans-un-monde-instable-273293

« Cinquante nuances de blanc », ce que le défilé Dolce & Gabbana révèle vraiment des représentations dans la mode

Source: The Conversation – France (in French) – By Aurore Bardey, Professeur Associé en Marketing, Burgundy School of Business

Il faut prendre ce que dit la publicité au sérieux. Surtout quand il s’agit de mode et de diversité. La récente polémique autour des « 50 nuances de blanc » du défilé d’une maison italienne n’est pas qu’une affaire de vêtements. Plus fondamentalement, elle dit aussi comment nous nous représentons collectivement. Et la place donnée à chacun.


En janvier 2026, le défilé masculin de Dolce & Gabbana à Milan a déclenché une polémique internationale. Sur les réseaux sociaux et dans les journaux, internautes et journalistes ont dénoncé un casting quasi exclusivement blanc, ironiquement rebaptisé « 50 nuances de blanc » (en référence à l’expression anglaise « 50 shades of white »).

Dans une industrie qui se veut le miroir de notre société, comment expliquer un tel paradoxe ? Et surtout, que révèle-t-il des conséquences psychologiques de l’absence de représentation de tous ces consommateurs ?

Ce que vend la publicité

La publicité ne vend pas seulement des produits (en l’espèce des vêtements) ; elle raconte une histoire. Elle dit à quoi ressemble le succès, le désir, la normalité. Elle dessine, souvent sans le dire, les contours de ce qui serait « « le beau ». De Marilyn Monroe à Margot Robbie, d’Alain Delon à Pedro Pascal, chaque époque a ses icônes. Des visages, des silhouettes, des corps érigés en modèles. Mais ces figures ne surgissent pas par hasard : elles reflètent les normes et les rapports de force d’une société donnée.

L’idéal de beauté n’est ni universel ni figé. Il est construit. Il évolue au fil du temps, sous l’influence de contextes culturels, historiques et sociaux. Aujourd’hui, dans les sociétés occidentales, la minceur, la jeunesse, la blancheur de la peau, restent largement valorisées. Les médias de mode jouent un rôle déterminant dans cette construction, en mettant en avant certaines morphologies, certaines carnations, certains types de cheveux ou de traits comme étant la norme désirable.

En étant continuellement reproduites, ces représentations partielles, fondées sur un idéal de beauté restreint et excluant, s’installent progressivement comme une norme perçue comme « normale ». Pourtant, elles ont un coût psychologique. Des recherches académiques montrent que l’exposition constante à des corps idéalisés fragilise l’image de soi, favorise l’insatisfaction corporelle et peut influencer les comportements alimentaires et leurs dérèglements.

Le coût de la non-reconnaissance

Ne pas se reconnaître dans ces représentations peut générer un sentiment d’écart, de manque, voire d’infériorité. Les réseaux sociaux amplifient encore cette dynamique. Ils transforment la comparaison en réflexe quotidien, multipliant les occasions de se mesurer à des images retouchées ou mises en scène. Et lorsque certains visages, certaines couleurs de peau ou certaines textures de cheveux sont absents, ce silence visuel envoie un message puissant. Les sociologues parlent d’annihilation symbolique : ne pas être représenté, c’est être rendu invisible.




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Dans ce contexte, un défilé composé presque exclusivement de mannequins blancs ne relève pas seulement d’une direction artistique. Il s’inscrit dans une histoire longue de sous-représentation des minorités dans la mode. Et ce n’est pas uniquement une question d’image.

Visibilité ne signifie pas inclusion

Ces thèmes sont au cœur de nos travaux de recherche récemment publiés. Ces travaux se sont consacrés à la manière dont les consommateurs noirs perçoivent leur représentation dans la publicité de mode. Notre étude qualitative menée auprès de 19 consommateurs noirs en France et au Royaume-Uni montre un point central : la question n’est pas seulement qui apparaît dans la publicité, mais comment et pourquoi.

Les participants reconnaissent que la visibilité des personnes noires a augmenté ces dernières années. Pourtant, ils décrivent souvent cette présence comme superficielle :

  • recours à des célébrités pour « cocher une case » ;

  • modèles noirs relégués à des rôles secondaires ;

  • préférence pour des profils métissés ou conformes aux standards eurocentriques (personne noire avec des cheveux blonds et lisses par exemple).

Ce phénomène a été conceptualisé sous le terme de diversity-washing : une inclusion performative où des corps racisés servent de capital symbolique sans transformation structurelle. Cette logique peut être comprise à la lumière de la théorie de dominance sociale : même lorsque la diversité est affichée, les hiérarchies ethniques peuvent être reproduites par des formes d’inclusion conditionnelle.

De l’inclusion superficielle à l’exclusion visible

Le cas des « 50 nuances de blanc » représente l’autre versant du problème, en passant de l’inclusion superficielle à l’exclusion visible. Dans les deux cas, le message implicite est similaire : la « blanchité » reste la norme centrale.

Notre étude révèle des impacts profonds sur l’identité. Plusieurs participants décrivent avoir intériorisé des normes eurocentriques : ils évoquent le désir de lisser leurs cheveux, d’éclaircir leur peau, un sentiment d’infériorité ou de non-appartenance. À l’inverse, lorsque la représentation est perçue comme authentique, elle produit des effets positifs : affirmation identitaire, sentiment de reconnaissance, engagement accru envers la marque.

Au travers de nos travaux de recherche, nous proposons ainsi le concept de congruence conditionnelle : l’identification à un mannequin ou à une marque ne dépend pas uniquement de la similarité ethnique, mais de la perception d’authenticité, de respect et de cohérence entre le discours et les pratiques. Autrement dit, les consommateurs ne se contentent pas de voir : ils interprètent. Ils évaluent l’intention, la narration, la sincérité.

Un symptôme structurel

L’« affaire » Dolce & Gabbana ne doit pas être analysée comme un simple faux pas créatif. Elle révèle une tension structurelle entre :

  • une industrie mondialisée mais centrée sur des standards occidentaux ;

  • une communication inclusive, mais des pratiques parfois homogènes ;

  • une prise de conscience sociale accrue, notamment parmi les membres de la génération Z et les millennials.

Dans notre étude, les participants insistent sur un point : la représentation ne peut être réduite à l’image finale. Elle suppose une transformation du côté des coulisses avec une diversité des équipes créatives, des directions artistiques, des comités décisionnels. Sans cela, la diversité reste esthétique. Et son absence, comme dans ces « 50 nuances de blanc », devient un révélateur brutal des angles morts de l’industrie de la mode.

Arte 2025.

Une industrie vraiment inclusive

À partir de nos résultats, nous avons proposé un guide pratique pour une publicité de mode véritablement inclusive. Parmi les principes clés :

  • représenter des identités multidimensionnelles, non stéréotypées ;

  • intégrer la diversité intragroupe (teintes de peau, morphologies, styles) ;

  • garantir une cohérence entre message public et pratiques organisationnelles ;

  • associer les communautés concernées au processus créatif ;

  • inscrire l’inclusion dans une stratégie de long terme, et non dans une campagne ponctuelle.

Le débat suscité par les « 50 nuances de blanc » rappelle que la mode façonne l’imaginaire collectif. Elle dit qui est désirable, qui est central, qui est périphérique.

La question n’est donc pas seulement esthétique ou commerciale. Elle est profondément psychologique et éthique : quelles identités juge-t-on dignes d’être vues ? Et qui décide de cette visibilité ?

The Conversation

Aurore Bardey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Cinquante nuances de blanc », ce que le défilé Dolce & Gabbana révèle vraiment des représentations dans la mode – https://theconversation.com/cinquante-nuances-de-blanc-ce-que-le-defile-dolce-and-gabbana-revele-vraiment-des-representations-dans-la-mode-276402

Marx permet-il encore de penser notre monde ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean-Numa Ducange, Professeur des Universités, Université de Rouen Normandie

Statue de Karl Marx à Chemnitz, rebaptisée Karl-Marx-Stadt de 1953 à 1990, (Saxe, Allemagne, 29 mai 2023). Neurobit

Le marxisme n’est plus en vogue chez les intellectuels depuis l’effondrement de l’URSS. Pourtant, Karl Marx demeure l’un des pères fondateurs des sciences sociales et l’un des rares auteurs à proposer une analyse globale du capitalisme de son temps. Aujourd’hui, le détricotage des États-providence et l’augmentation des inégalités nous conduisent à réinterroger la persistance d’une forme de lutte des classes.


Certes, aujourd’hui, le personnel politique parle beaucoup moins de Marx que dans les années 1960 et 1970. La lutte des classes, les contradictions de capitalisme qui se résorberaient par une révolution prolétarienne, tout cela semble daté. La dissolution de l’URSS qui prétendait incarner ses idées est aussi passée par là. Le philosophe allemand reste tout de même une référence incontournable pour la gauche française, du Parti socialiste jusqu’aux groupes révolutionnaires.

Certaines de ses idées sont souvent reprises par la médiation de la lecture qu’en faisait Jean Jaurès. Ce dernier, républicain, bien intégré dans les institutions de la IIIᵉ République et figure marquante de l’Assemblée nationale, considérait qu’il fallait se servir de la pensée de l’auteur du Capital pour l’emmener vers autre chose. Telle est la démarche qui est aujourd’hui celle de nombreux responsables politiques mais aussi celle de chercheurs et chercheuses.

Car, paradoxalement, la fin du soviétisme a eu l’effet inverse dans le monde universitaire. Sans doute a-t-elle permis de redécouvrir que marxisme ne rimait pas nécessairement avec stalinisme et que la pensée originelle est bien plus complexe que l’image que l’on en avait. Il est peu contesté dorénavant que, à côté d’Émile Durkheim, d’Adam Smith, de David Ricardo ou ce Max Weber, Karl Marx compte parmi les pères fondateurs des sciences sociales. Se plonger dans sa pensée n’est toutefois pas chose aisée. Ses écrits sont aujourd’hui assez difficiles à lire. Cela demande un certain volume de connaissances sur ce qu’était le XIXᵉ siècle pour comprendre le propos et maîtriser un lexique qui n’est plus très actuel.

Si on continue de s’y référer, c’est tout d’abord parce que Marx est un des rares à proposer une analyse assez complète et globalisante du capitalisme de son temps, le capitalisme britannique du XIXᵉ siècle. Sa pensée possède une puissance analytique spécifique car elle allie plusieurs composantes.

On retrouve tout d’abord une dimension philosophique, notamment lorsque, dans ses jeunes années, il développe le concept d’aliénation pour désigner le sentiment éprouvé par un travailleur dépossédé des fruits de son travail. Marx, c’est aussi, dans l’Idéologie allemande notamment, une manière de lire l’histoire que l’on nomme le « matérialisme historique ». Elle peut être selon lui comprise à partir des rapports sociaux de production, l’infrastructure sur laquelle repose tout le reste. La religion ou l’organisation de l’État peuvent, selon Marx, être expliquées à partir de la manière dont l’économie produit. Ces rapports sociaux deviennent parfois contradictoires, et c’est ainsi que l’Europe aurait évolué de l’esclavagisme vers le féodalisme et du féodalisme vers le capitalisme. Marx pense également comme un économiste dans le Capital et tente d’analyser la formation de la plus-value, l’évolution du taux de profit ou encore les conséquences de la mécanisation des usines sur la productivité.

Quand bien même on ne partage pas la pensée de Marx, le fait même d’étudier pareil cadre global reste inspirant. Marx essaie de penser le système capitaliste et de lui donner une cohérence qui, parfois même, on le soupçonne moins, est vue comme une force par l’auteur. On trouve des textes de Marx qui traduisent une forme d’admiration pour le capitalisme et sa force propulsive à l’époque.

Marx et son complice et mécène Engels ont certes perdu leur pari lancé en 1848 avec le Manifeste du parti communiste : que la prolétarisation d’une grande partie de la société, petits bourgeois et paysans notamment, mène à une opposition de plus en plus frontale entre deux classes sociales et finalement à une révolution. L’émergence de la classe moyenne au XXᵉ siècle est un phénomène qui ne peut pas exister dans le logiciel de Marx.

Le travail des enfants, la surexploitation, tout cela n’existe plus vraiment. Marx dit des choses intéressantes sur la politique, mais un certain nombre de processus n’étaient pas visibles à son époque : la professionnalisation du personnel politique, y compris à gauche, l’intégration du socialisme dans l’appareil d’État et la naissance d’un État social… Marx a sans doute sous-estimé la capacité du capitalisme à surmonter ses contradictions.

Malgré cela, la brutalité des rapports sociaux semble aujourd’hui de retour avec le détricotage des États-providence. On observe une concentration des richesses d’un côté de la société et une augmentation de la pauvreté de l’autre. L’idée de lutte des classes ne peut pas être pensée comme au XIXᵉ siècle, mais d’une certaine manière, elle correspond sans doute mieux à notre réalité qu’à celle des Trente Glorieuses, au moment pourtant de l’histoire où les partis politiques citaient le plus Marx. Sa pensée retrouve aussi une certaine actualité à travers cela. De même, la « perte de sens au travail » si souvent mentionnée sur LinkedIn et dans moult essais n’est pas si éloignée de la théorie de l’aliénation.

L’enjeu intellectuel de Marx était de lier la place de la bourgeoisie dans le système économique à ses objectifs politiques. Ce n’était pas faire de l’économie pour faire de l’économie. Cette attitude peut encore nous permettre de penser notre monde. Réserves de pétrole, intelligence artificielle, nouvelles technologies… Un marxiste aura le réflexe de se demander ce que ces enjeux économiques peuvent produire socialement et politiquement.

Le risque avec le marxisme est de rester nostalgique de logiques sociales anciennes, incarnées par exemple dans de grandes usines : évoluer vers de nouvelles lectures est un pari intellectuel intéressant et audacieux. Un autre est de se limiter à cette approche qui ne voit en l’individu qu’un membre d’une classe surdéterminée par des intérêts économiques. Cela reste fondamental, mais d’autres choses entrent en ligne de compte pour comprendre les actions des individus. Psychanalyse, sciences cognitives, autres approches de la rationalité… Marx, fervent défenseur de la science et qui saluait volontiers ses avancées, à l’instar des écrits de Charles Darwin, s’y serait très vraisemblablement intéressé également.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique, social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Jean-Numa Ducange a reçu des financements pour des publications scientifiques des Fondations Jean-Jaurès et Gabriel-Péri. Il est expert en histoire pour la Fondation Jean-Jaurès et membre du Conseil scientifique de la Fondation Gabriel-Péri. Il a apporté son soutien à Fabien Roussel lors de la campagne présidentielle 2022.

ref. Marx permet-il encore de penser notre monde ? – https://theconversation.com/marx-permet-il-encore-de-penser-notre-monde-276149