La première bibliothèque de carottes glaciaires en Antarctique pour protéger la mémoire climatique de l’humanité

Source: The Conversation – in French – By Thomas Stocker, Emeritus Professor of Climate and Environmental Physics, University of Bern

Le mercredi 14 janvier 2026, la première bibliothèque de carottes de glace au monde a été inaugurée à Concordia, en Antarctique. Des échantillons provenant de glaciers du monde entier commencent à y être stockés. Ils permettront notamment aux générations futures de continuer à étudier les traces des climats passés piégés dans la glace, alors que les glaciers de tous les continents fondent à un rythme effréné.

Grâce à sa température moyenne de -50 °C, cette carothèque souterraine pourra préserver du réchauffement climatique des carottes de glace déjà prélevées dans les Andes, au Svalbard (archipel norvégien en mer du Groenland), dans les Alpes, dans le Caucase ou dans les montagnes du Pamir au Tadjikistan, et ce, sans assistance technique ni réfrigération.

Ancien coprésident du groupe de travail Science du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le climatologue et physicien suisse Thomas Stocker est aujourd’hui président de la Fondation Ice Memory, à l’initiative de ce projet en collaboration avec l’Université Grenoble Alpes et l’Université Ca’ Foscari de Venise. Il explique l’urgence de cette initiative qui se projette sur le temps long.


The Conversation : Pouvez-vous nous donner un exemple concret de la façon dont ces carottes de glace stockées en Antarctique pourraient être utilisées par les scientifiques du futur ?

Thomas Stocker : Prenons l’exemple d’un nouveau composé chimique présent dans l’atmosphère, comme un pesticide. Si, dans cinquante ans, un ou une scientifique souhaite connaître la concentration de ce composé en 2026, par exemple dans les Alpes européennes ou en Asie, il se tournera vers une carotte de glace.

Mais si la carotte de glace n’a pas été prélevée et stockée en Antarctique, ce ou cette scientifique sera incapable de répondre à cette question. Grâce aux carottes de glace stockées à Concordia, cependant, il ou elle pourra prélever un échantillon, mesurer la concentration de ce composé dans la glace prélevée il y a cinquante ou cent ans, reconstituer les données et répondre à cette question.

Mais pour permettre aux futurs scientifiques de répondre à toutes les questions qu’ils se poseront, nous devons agir rapidement. Un article scientifique très récent, publié dans Nature, s’est penché sur l’évolution globale de la fonte des glaces et prévoit que le nombre de glaciers qui disparaissent augmentera jusqu’en 2040 environ, ce qui représenterait le pic annuel de la fonte des glaciers dans le monde.

À partir de là, la fonte des glaciers se réduira. Les chiffres vont baisser, non pas parce qu’on aura arrêté le réchauffement climatique, mais parce que, un par un, ces glaciers auront disparu, et il restera de moins en moins de glaciers qui fondent. Donc, vers 2040, on va atteindre un pic de fonte des glaciers, ce qui détruira au passage les archives environnementales prestigieuses et précieuses qu’ils représentent.

Dans les Alpes, nous avons connu un réchauffement environ deux fois plus rapide que le réchauffement moyen mondial, et nous sommes donc entrés dans une véritable course contre la montre. Nous devons prélever ces carottes de glace avant que l’eau provenant de la fonte estivale pénètre dans la glace.

Le glaciologue Claude Lorius explique pourquoi les glaciers forment des archives sans pareil des climats passés.

Depuis vos premiers travaux, vous avez pu bénéficier de nombreuses avancées méthodologiques et technologiques qui nous permettent de « faire parler » la glace. Quels sont vos espoirs en la matière ? Quels facteurs pourraient contribuer à exploiter encore davantage les échantillons de glaciers qui seront conservés à Concordia ?

T. S. : Je ne peux qu’extrapoler à partir de ce que nous avons appris et expérimenté en science au cours des cinquante dernières années. Nous avons effectivement assisté à l’arrivée de nouvelles technologies qui permettent d’analyser les paramètres de la composition élémentaire, la concentration des gaz stockés dans la glace et qui, comme des clés, vous ouvrent soudainement la porte à toute une série d’informations inédites sur notre système environnemental.

Ce que je peux donc imaginer à partir de là, ce sont de nouvelles méthodes optiques permettant de déterminer la composition isotopique de différents éléments dans diverses substances chimiques, des outils d’analyse de haute précision qui pourraient être inventés dans les prochaines décennies et qui permettraient d’atteindre le niveau du picogramme, du picomole ou du femtomole, afin de nous renseigner sur la composition de l’atmosphère, sur ses composants, tels que la poussière, les minéraux provenant de diverses régions qui se sont déposés dans ces carottes de glace, afin de nous informer sur la situation, l’état de l’atmosphère dans le passé.

Comment a été construit le site de stockage des carottes de glace, en Antarctique.

Vous êtes professeur émérite de physique climatique et environnementale. Pour quelles autres disciplines le projet Ice Memory est-il utile ?

T. S. : On peut penser à la biologie. Si vous trouvez des restes organiques ou de l’ADN dans ces carottes de glace, c’est de la biologie. On peut aussi étudier la composition chimique de l’atmosphère. C’est alors de la chimie. On peut même se demander quelle est la composition minérale des petites particules de poussière qui se déposent dans ces carottes de glace. C’est un travail de géologue. Vous disposez donc de toute une gamme de domaines scientifiques différents qui peuvent tirer de nouvelles informations à partir de ces carottes de glace.

Le projet Ice Memory ne fait pas que rassembler différentes disciplines scientifiques, il aspire aussi à fédérer des scientifiques du monde entier. Quel défi cela représente-t-il à une époque où les tensions géopolitiques ne cessent de croître ?

T. S. : Ice Memory est l’un de ces exemples où le multilatéralisme est activement mis en pratique par la communauté scientifique. Il s’agit d’une offre faite aux scientifiques du monde entier, dans tous les pays, afin qu’ils puissent utiliser ce sanctuaire unique situé à Concordia. Pour nous, il s’agit vraiment d’une activité emblématique qui dépasse les frontières et les divisions politiques afin de préserver les informations provenant de la planète Terre, non seulement pour la prochaine génération de scientifiques, mais aussi pour l’humanité en général.

Nous invitons également tous les pays qui possèdent des glaciers sur leur territoire à participer et à soutenir leur communauté scientifique afin de forer des carottes de glace dans ces régions et de suivre l’exemple du Tadjikistan. ce dernier est le premier pays à avoir fait don d’une carotte de glace, 105 mètres de glace précieuse provenant d’un site unique, le glacier Chukurbashi, à la fondation Ice Memory afin qu’elle soit stockée en Antarctique.

Donation du Tadjikistan d’une carotte de glace du glacier Chukurbashi.

Pendant la guerre froide, l’Antarctique était l’un des rares endroits sur Terre où Russes et Américains pouvaient échanger leurs idées et mener ensemble des recherches scientifiques. L’Antarctique peut-elle encore être un lieu où le dialogue remplace la rivalité ?

T. S. : Je suis absolument convaincu que l’environnement unique de l’Antarctique, si riche en nature et en vie, et si particulier sur notre planète, fait que les considérations relatives à la position et aux valeurs de chaque pays sont secondaires. La priorité absolue, comme nous l’avons pratiquée au cours des cinquante dernières années d’activité scientifique sur le terrain, est vraiment de comprendre notre système climatique, d’observer la nature du point de vue de l’Antarctique et de la protéger.

Cela nous donne l’occasion de nous immerger véritablement, de collaborer et d’échanger des idées sur des questions scientifiques spécifiques qui nous concernent tous, car elles concernent l’avenir de cette planète que nous partageons.

Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.

The Conversation

Thomas Stocker est président de la Fondation Ice Memory.

ref. La première bibliothèque de carottes glaciaires en Antarctique pour protéger la mémoire climatique de l’humanité – https://theconversation.com/la-premiere-bibliotheque-de-carottes-glaciaires-en-antarctique-pour-proteger-la-memoire-climatique-de-lhumanite-273377

Le patron de la Fed visé par une enquête pénale : l’indépendance de la banque centrale des États-Unis attaquée

Source: The Conversation – in French – By Alain Naef, Assistant Professor, Economics, ESSEC

Donald Trump est en guerre affichée contre Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale (Fed), la banque centrale des États-Unis. Misscabul/Shutterstock

Une enquête pénale vise Jerome Powell, l’actuel gouverneur de la puissante Réserve fédérale des États-Unis (Fed), dont le mandat arrive à terme en mai 2026. Donald Trump, dont la prérogative est de lui nommer un successeur, souhaite mettre à la tête de la Fed un de ses supporters, Kevin Hassett. Mais alors qui pour être le contre-pouvoir ? Contre-intuitivement, ce pourrait bel et bien être les marchés financiers.


Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre de 2003 à 2013, aimait dire que « l’ambition de la Banque d’Angleterre est d’être ennuyeuse ». Le président de la Banque nationale suisse Thomas Jordan rappelait encore récemment que « la clé du succès est peut-être d’être ennuyeux ». Leur message est clair : la stabilité monétaire repose sur la prévisibilité, pas sur le spectacle.

Avec Donald Trump, cette règle pourrait changer. Le président des États-Unis, lui, n’aime pas être ennuyeux. S’il n’est pas clair que cela lui réussisse en politique intérieure ou extérieure, pour ce qui est de l’économie, c’est différent. La prévisibilité est un moteur de la stabilité des marchés et de la croissance des investissements. Dans ce contexte, les marchés pourraient être l’institution qui lui tient tête.

C’est ce rôle de contre-pouvoir que j’analyse dans cet article. Le conflit à venir se porte sur la nomination du successeur du président de la Réserve fédérale des États-Unis (Fed), la banque centrale des États-Unis, Jerome Powell dont le mandat expire en mai 2026. Dans la loi, le président de la première puissance mondiale a la prérogative de nommer un successeur.

Jerome Powell est actuellement visé par une enquête pénale du département de la justice américain, liée officiellement à la rénovation du siège de la Fed. Le président de la FED, lui, y voit une tentative de pression sur son indépendance, après son refus de baisser les taux d’intérêt. Donald Trump nie toute implication, même s’il dit de Powell qu’il « n’est pas très doué pour construire des bâtiments ». Pour de nombreux observateurs, le timing de l’attaque plaide pour une attaque politique. Les marchés ont réagi avec une montée du prix de l’or.

Car les présidents des banques centrales sont des personnages clés. Avec de simples mots, ils peuvent participer à créer des crises financières. Le président de la Bundesbank eut un rôle dans la crise du système monétaire européen de 1992. Si ce dernier s’était abstenu de faire un commentaire sur l’instabilité de la livre sterling, le Royaume-Uni aurait peut-être rejoint l’euro.

Gouverneurs technocrates

Traditionnellement, le choix du successeur n’est pas uniquement politique. Il se porte sur une figure reconnue, souvent issue du Conseil des gouverneurs. Les sept membres du Conseil des gouverneurs du système de la Réserve fédérale sont nommés par le président et confirmés par le Sénat. Il s’agit ordinairement de technocrates.

Les chercheurs Michael Bordo et Klodiana Istrefi montrent que la banque centrale recrute prioritairement des économistes formés dans le monde académique, soulignant la sélection d’experts de la conduite de la politique monétaire. Ils montrent que les clivages entre écoles « saltwater » (Harvard et Berkeley) et « freshwater » (Chicago, Minnesota). Les économistes freshwater étant plus restrictifs (ou hawkish) en termes de baisse de taux, alors que les « saltwater » préfèrent soutenir la croissance.

Ben Bernanke incarne cette tendance. Du 1er février 2006 au 3 février 2014, il est gouverneur de la FED. Après un premier mandat sous la présidente de George W. Bush, Barack Obama le nomme pour un second mandat. Ce professeur d’économie, défenseur de la nouvelle économie keynésienne, gagne le prix Nobel en 2022 pour ses travaux sur les banques et les crises financières. La gouverneure de 2014 à 2018, Janet Yellen, est auparavant professeure d’économie à Berkeley, à Harvard et à la London School of Economics.

Ce processus relativement apolitique est essentiellement technocratique. Ces conventions seront potentiellement bousculées pour la nomination du prochain gouverneur de la banque centrale des États-Unis. Évidemment, certains gouverneurs avaient des préférences politiques ou des liens avec le président.

Kevin Hassett, économiste controversé

Le candidat de Donald Trump pressenti par les médias est Kevin Hassett. Ce dernier s’inscrit dans le sillage de la vision du nouveau président des États-Unis en appelant à des baisses de taux brutales. Il a qualifié Jerome Powell de « mule têtue », ce qui alimente les craintes d’une Fed docile envers la Maison Blanche.

« Kevin Hassett a largement les capacités pour diriger la Fed, la seule question est de savoir lequel se présentera » entre « Kevin Hassett, acteur engagé de l’administration Trump, ou Kevin Hassett, économiste indépendant », explique Claudia Sahm, ancienne économiste de la Fed dans le Financial Times. C’est cette question qui inquiète les marchés. Cela même si l’économiste a presque 10 000 citations pour ses articles scientifiques et a soutenu sa thèse avec Alan Auerbach, un économiste reconnu qui travaille sur les effets des taxes sur l’investissement des entreprises. De façade, Hassett a tout d’un économiste sérieux. Uniquement de façade ?

Les investisseurs s’inquiètent de la politisation de la Fed. Depuis la nomination de Stephen Miran en septembre 2025 au Conseil des gouverneurs, les choses se sont pimentées. Le président du comité des conseillers économiques des États-Unis est un des piliers de la doctrine économique Trump. Il a longtemps travaillé dans le secteur privé, notamment au fonds d’investissement Hudson Bay Capital Management.

Si les votes de la Fed sont anonymes, le Federal Open Market Committee, chargé du contrôle de toutes les opérations d’open market aux États-Unis, publie un graphique soulignant les anticipations de taux d’intérêt des membres. Depuis l’élection de Stephen Miran, un membre vote en permanence pour des baisses drastiques des taux d’intérêt, pour soutenir Donald Trump. Sûrement Miran ?

Si le nouveau président de la Fed faisait la même chose, on pourrait assister à une panique à bord… qui pourrait éroder la confiance dans le dollar. Les investisseurs internationaux ne veulent pas d’une monnaie qui gagne ou perde de la valeur en fonction du cycle électoral américain. Pour que les investisseurs aient confiance dans le dollar, il faut qu’il soit inflexible à la politique.

Les marchés financiers en garde-fou

Le marché, à l’inverse de la Cour suprême des États-Unis ou du Sénat, n’a pas d’incarnation institutionnelle, mais il a tout de même une voix. Il réagit par les prix, mais pas seulement. Si on ne l’écoute pas, le marché pourrait-il hausser le ton, en changeant les prix et les taux d’intérêt ?

Quelles seraient les conséquences de la nomination d’un président de la Fed pro-Trump et favorable à des coupes de taux pour soutenir le mandat de Trump ? Il se peut que les investisseurs institutionnels puissent fuir la dette américaine, du moins à court terme. Cette réaction augmenterait potentiellement les taux d’emprunt du gouvernement, notamment à long terme.

« Personne ne veut revivre un épisode à la Truss », a résumé un investisseur cité par le Financial Times, à la suite de la consultation du Trésor auprès des grands investisseurs. Liz Truss, la première ministre du Royaume-Uni, avait démissionné sous la pression des marchés en septembre 2022. Elle avait essayé dans un « mini-budget » à la fois d’augmenter les dépenses et de réduire les impôts. Quarante-quatre jours plus tard, elle avait dû démissionner à cause de la fuite des investisseurs qui ne voulaient plus de dette anglaise, jugée insoutenable.

Donald Trump ne démissionnera probablement pas quarante-quatre jours après la nomination de Kevin Hassett. Mais, en cas de panique des marchés, Kevin Hassett lui-même pourrait sauter. Et le dollar perdre encore un peu plus de sa splendide.

The Conversation

Alain Naef a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

ref. Le patron de la Fed visé par une enquête pénale : l’indépendance de la banque centrale des États-Unis attaquée – https://theconversation.com/le-patron-de-la-fed-vise-par-une-enquete-penale-lindependance-de-la-banque-centrale-des-etats-unis-attaquee-272522

Comment la première Bible à comporter une carte a contribué à diffuser l’idée de pays aux frontières établies

Source: The Conversation – in French – By Nathan MacDonald, Professor of the Interpretation of the Old Testament, University of Cambridge

L’apparition de la toute première carte dans une Bible, au début du XVIe siècle, a profondément transformé la manière de représenter la Terre sainte – et, plus largement, le monde. Elle a participé à la naissance d’un monde organisé en États-nations… dont nous subissons encore aujourd’hui l’héritage.


Il y a cinq siècles paraissait la première Bible contenant une carte. L’anniversaire est passé inaperçu, pourtant il célèbre un évenement qui a changé durablement la fabrication des Bibles. Cette carte figurait dans l’Ancien Testament publié en 1525 par Christopher Froschauer à Zurich, et elle a circulé largement dans l’Europe centrale du XVIe siècle.

Pourtant, malgré son importance dans l’histoire de la Bible, cette innovation n’a pas vraiment été un succès. La carte est inversée sur l’axe nord-sud (elle se lit donc à l’envers). La Méditerranée se retrouve à l’est de la Palestine, et non à l’ouest. Une anecdote qui montre à quel point la connaissance européenne du Moyen-Orient restait limitée à l’époque – au point qu’aucun membre de l’atelier d’impression ne s’en soit rendu compte.

La carte avait été dessinée environ dix ans plus tôt par le célèbre peintre et graveur de la Renaissance Lucas Cranach l’Ancien, installé à Wittenberg dans l’actuelle Allemagne. Rédigée en latin, elle représente la Palestine avec plusieurs lieux saints importants comme Jérusalem et Bethléem. En bas, on distingue les montagnes du Sinaï et le chemin emprunté par les israélites lors de leur fuite de l’esclavage en Égypte.

La carte de la Terre sainte de Lucas Cranach l’Ancien dans l’Ancien Testament de Christopher Froschauer
La carte de la Terre sainte de Lucas Cranach l’Ancien dans l’Ancien Testament de Christopher Froschauer.
Bibliothèque Wren, The Master and Fellows of Trinity College, Cambridge, CC BY-SA

En regardant de près, on distingue les israélites et leurs tentes, ainsi que plusieurs petites scènes illustrant les épisodes de leur voyage. Le paysage est toutefois plus européen que moyen-oriental, ce qui reflète l’ignorance des imprimeurs concernant cette région. On voit des villes fortifiées entourées d’arbres et, contrairement à la réalité, le Jourdain serpente fortement vers la Mer Morte, tandis que le littoral présente davantage de baies et d’anses.

Au siècle précédent, les Européens avaient redécouvert le géographe gréco-romain du IIe siècle, Ptolémée, et avec lui l’art de produire des cartes précises utilisant latitude et longitude, dans la mesure où l’on pouvait alors estimer cette dernière (elle s’est considérablement améliorée dans les siècles suivants). Avec l’essor de l’imprimerie, la « Géographie » de Ptolémée avait conquis l’Europe : on avait publié son traité scientifique et ses cartes du monde antique avaient été largement reproduites.

Les imprimeurs ont toutefois rapidement découvert que les acheteurs souhaitaient des cartes contemporaines. De nouvelles cartes de la France, de l’Espagne ou encore de la Scandinavie furent bientôt publiées. À nos yeux, elles sont véritablement modernes : le nord est placé en haut de la page et la localisation des villes, des fleuves et des côtes y est représentée avec une grande précision.

Carte de France tirée de la « Géographie » de Ptolémée
Carte moderne de la France dans la « Géographie » de Ptolémée, édition d’Ulm de 1486 (1482).
Stanford University, CC BY-SA

Ces cartes ont rapidement supplanté la cartographie médiévale et son approche symbolique du monde, comme la célèbre mappemonde d’Hereford du monde connu vers 1300, où il s’agissait davantage de transmettre une signification culturelle ou religieuse que d’atteindre une précision géographique. Avec une exception, toutefois : la Palestine.

Les premiers éditeurs de Ptolémée proposaient à leurs lecteurs une « carte moderne de la Terre sainte »… qui n’avait en réalité rien de moderne. C’était une carte héritée du Moyen Âge, conçue non pas à partir de la latitude et de la longitude, mais grâce à une grille permettant d’estimer les distances entre les lieux. Elle était orientée avec l’est en haut de la page et l’ouest en bas. On y voyait les grands sites du christianisme, et la Palestine y était découpée selon les territoires des tribus.

La carte de Cranach mêle ces deux approches. En haut et en bas, elle affiche des lignes de méridien, mais la côte est inclinée de sorte que toute la carte est orientée vers le nord-est en haut de la page.

On a l’impression que Cranach ne savait pas tout à fait quel type de carte produire. La représentation se veut réaliste et moderne, mais elle reste chargée de géographie symbolique : en parcourant la carte du regard, on voyage avec les israélites depuis l’esclavage en Égypte jusqu’à la Terre promise, en passant par tous ses lieux emblématiques, comme le mont Carmel, Nazareth, le Jourdain ou Jéricho.

Perceptions de la Palestine

Cette carte illustre bien le peu d’intérêt que l’Europe portait à la Palestine, alors sous domination ottomane. Ce que recherchaient les lecteurs européens, c’était cet espace hybride qu’est la « Terre sainte » : un lieu appartenant à notre monde, mais qui, en même temps, en échappait.

Les villes qui y étaient représentées étaient celles ayant prospéré deux millénaires plus tôt et qui, pour les chrétiens, avaient en un sens davantage de réalité. Elles appartenaient à cet espace imaginaire façonné par les Écritures et la prédication des églises.

Le Passage de la mer Rouge (Poussin) 1633-34
L’Exode peint par Nicolas Poussin dans son tableau « Le Passage de la mer Rouge » (1633-34).
Wikimedia, CC BY-SA

Ce mélange étonnant d’ancien et de moderne a eu des effets particulièrement importants lorsqu’il s’est agi de cartographier la Palestine selon les douze territoires tribaux. Les douze tribus issues de Jacob symbolisaient, pour les chrétiens, la légitimité de leur héritage : celui d’Israël, de ses lieux saints et de tout ce qu’ils incarnaient – l’accès à la Jérusalem céleste. Sur ces cartes, les lignes inscrivaient visuellement les promesses éternelles faites par Dieu.

Or, à l’époque moderne, ces mêmes lignes commencèrent à marquer les frontières entre États souverains. Les cartes de la Terre sainte, soigneusement découpée entre les tribus d’Israël, ont ainsi influencé durablement les cartographes. Au fil du XVIe siècle, de plus en plus de cartes dans les atlas ont représenté un monde découpé entre des nations distinctes, dotées de frontières clairement définies.

Le fait qu’une carte découpée en territoires figure dans la Bible donnait, en apparence, une caution religieuse à un monde rempli de frontières. Des lignes qui symbolisaient autrefois l’étendue illimitée des promesses divines servaient désormais à marquer les limites de souverainetés politiques.

Dans les Bibles elles-mêmes, les cartes s’étaient installées pour de bon. Dans les années qui suivirent, les imprimeurs testèrent différentes configurations, mais ils finirent par retenir quatre cartes essentielles : celle des errances des israélites dans le désert, celle des territoires des douze tribus, celle de la Palestine au temps de Jésus, et celle des voyages missionnaires de l’apôtre Paul.

Il y avait là une belle symétrie : deux cartes pour l’Ancien Testament, deux pour le Nouveau. Mais aussi deux cartes de voyages et deux cartes de la Terre sainte. Ces équilibres visuels mettaient en scène les liens entre les évènements : l’Ancien Testament s’accomplit dans le Nouveau, et le judaïsme trouve son aboutissement dans le christianisme.

L’apparition de la première carte dans une Bible marque donc un moment historique fascinant – mais aussi troublant. Elle a transformé la Bible en un objet proche d’un atlas de la Renaissance, tout en s’appuyant sur l’idée d’une supériorité chrétienne : la Terre sainte telle que l’imaginaire chrétien la concevait reléguait la Palestine contemporaine à l’arrière-plan, et le christianisme se posait en héritier ultime du judaïsme.

Cette carte fut également l’un des instruments ayant contribué à façonner le monde moderne des États-nations. Et d’une certaine façon, nous vivons encore aujourd’hui les conséquences de ce tournant.

The Conversation

Nathan MacDonald ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la première Bible à comporter une carte a contribué à diffuser l’idée de pays aux frontières établies – https://theconversation.com/comment-la-premiere-bible-a-comporter-une-carte-a-contribue-a-diffuser-lidee-de-pays-aux-frontieres-etablies-271348

Mettre un patch sur ses boutons, une mode qui date de plusieurs siècles

Source: The Conversation – France (in French) – By Sara Read, Lecturer in English, Loughborough University

Des smileys sur les joues des adolescents d’aujourd’hui aux élégantes mouches noires des salons de la Restauration Stuart (ici sur un tableau de 1650), le visage humain a toujours été un terrain de créativité esthétique… Compton Verney Art Gallery/Canva

Aujourd’hui populaires sur les réseaux sociaux, les patchs anti-boutons ne sont pas une invention moderne : leur ancêtre, la « mouche », décorait déjà le visage des élégantes et des coquettes du XVIIe siècle.


Vous avez sans doute déjà croisé des personnes qui se promènent avec de petits stickers sur le visage. Peut-être avez-vous vu des lunes, des étoiles, des nuages ou même des visages souriants orner les joues et le menton des gens que vous rencontrez. Peut-être en portez-vous vous-même. Si certaines personnes les utilisent comme des accessoires de mode, ces autocollants colorés sont en réalité des « patchs anti-imperfections » médicamenteux, conçus pour traiter les boutons ou l’acné.

Certains de ces patchs contiennent un gel qui s’attaque à l’imperfection en cours d’apparition en la maintenant humide afin de favoriser la cicatrisation. D’aucuns préfèrent des patchs en film quasi transparent afin d’en tirer les mêmes bénéfices, mais de manière plus discrète.

Loin d’être une mode récente, les patchs de beauté ont une longue histoire sous leur précédent nom de mouche. La tendance a pris son essor une première fois dans l’Europe du XVIIe siècle, avec des patchs fabriqués en papier, en soie ou en velours, voire en cuir fin, découpés en formes de losanges, d’étoiles ou de croissants de lune.

Ils pouvaient être fabriqués dans de nombreuses couleurs, mais on privilégiait généralement le noir, parce qu’il offrait un contraste parfait avec le teint pâle idéalisé des hommes et des femmes de la haute société occidentale, teint qu’ils envisageaient comme un marqueur de statut social, indiquant qu’ils ne travaillaient pas en plein air. La pièce Blurt, Master-Constable de 1602 explique un autre attrait des mouches : lorsqu’elles étaient bien disposées, elles pouvaient « attirer les yeux des hommes et provoquer leurs regards ».

Le signe de Caïn

Les mouches sont fréquemment mentionnées dans les textes de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle. Tout comme aujourd’hui, ces patchs avaient une double fonction. Dans sa pièce de 1601 Jack Drum’s Entertainment, John Marston explique ainsi : « Les mouches sont portées, certaines par fierté, certaines pour retenir l’écoulement, et certaines pour cacher une croûte. »

Ainsi coexistaient des pièces portées par coquetterie, et d’autres – parfois thérapeutiques – destinées à assécher des plaies. Elles servaient également à dissimuler les cicatrices laissées alors par des maladies comme la variole ou la syphilis.

C’est ce dernier usage qui a conduit les moralistes à s’opposer aux mouches. Un livre anonyme de 1665 affirmait qu’un aumônier du roi d’Angleterre Charles Ier avait prononcé un sermon les comparant à la marque de Caïn. Il allait jusqu’à laisser entendre que le port de ces accessoires favorisait les épidémies de peste : « Les mouches et les grains de beauté artificiels […] étaient les précurseurs d’autres taches et marques de la peste. »

D’autres moralistes semblaient davantage préoccupés encore par le fait que, tout comme le maquillage, leur fonction était de présenter une fausse apparence, susceptible de tromper son monde. Cette critique s’est généralisée au XVIIIe siècle, lorsque l’usage des mouches s’est retrouvé associé à une conduite sexuelle jugée légère.

La Carrière d’une prostituée, de William Hogarth (1731), est une série de tableaux représentant la chute d’une jeune fille de la campagne, Moll Hackabout. Nouvellement arrivée à Londres, elle est trompée par la tenancière de maison close Elizabeth Needham. Le visage de Needham est couvert de ces mouches.

Sa majesté et les mouches

Le diariste Samuel Pepys mentionne ces patchs à plus d’une douzaine de reprises dans son journal entre 1660 et 1669. Il les rencontre pour la première fois au printemps 1660, lors d’un voyage d’affaires à La Haye, où il croise « deux très jolies dames, très à la mode et portant des mouches noires, qui chantaient joyeusement tout le long du trajet ».

Le lendemain, au cours d’une promenade en ville, il note :

« Tout le monde à la mode parle français ou latin, ou les deux. Les femmes, pour beaucoup d’entre elles, sont très jolies, bien vêtues, élégantes et portent des mouches noires. »

Il précise également que ces dernières étaient souvent humidifiées avec de la salive afin de les faire tenir. En mai 1668, il se souvient avoir vu Lady Castlemaine – maîtresse de Charles II – réclamer une mouche que portait sa servante, la mouiller dans sa bouche puis l’appliquer sur son propre visage. Nous savons aussi, grâce à Pepys, que Jacques, duc d’York, appréciait lui aussi de porter une ou deux mouches.

Dès le mois d’août de la même année, Pepys note dans son journal que son épouse Élisabeth portait des patchs lors d’un baptême. Il semble toutefois l’avoir oublié lorsqu’il écrit en novembre : « Ma femme m’a paru très jolie aujourd’hui, car c’était la première fois que je lui avais donné la permission de porter une mouche noire. » Lui-même arbora une mouche en septembre 1664, lorsqu’il se réveilla avec la bouche couverte de croûtes.

La french touch

La mode des mouches connut son apogée durant la Restauration Stuart (1660-1700), lorsque les royalistes revenus d’exil rapportèrent des modes françaises qu’ils jugeaient le summum du raffinement.

L’écrivaine anglaise Mary Evelyn expliquait ainsi que « mouches » était le terme français en vogue pour désigner les « patchs noirs », un terme parfois utilisé également en anglais. Son poème Mundus Muliebris : Or The Ladies Dressing-Room Unlock’d, and Her Toilets Spread, publié à titre posthume en 1690, constitue une satire mordante des modes francophiles du Londres de la Restauration, auxquelles Evelyn estimait que seules les personnes vulgaires pouvaient céder.

S’il est difficile d’imaginer que les personnes qui portent aujourd’hui des patchs anti-boutons puissent faire l’objet du même type de critiques moralisatrices qu’autrefois, il existe néanmoins certains recoins d’internet où l’on se moque de celles et ceux qui sortent en public avec ces stickers.

Qu’ils soient efficaces ou non, les patchs anti-boutons restent un accessoire inoffensif. À partir de la fin du XVIIe siècle, les ouvrages commencent à mentionner les boîtes à mouches, de petits écrins ouvragés spécialement conçus pour les ranger.

Les personnes à la mode aimaient se montrer avec une petite boîte en argent, destinée à contenir leurs mouches en velours ou en soie. Peut-être faut-il y voir la prochaine étape du retour à la mode de ces patchs anti-boutons.

The Conversation

Sara Read ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Mettre un patch sur ses boutons, une mode qui date de plusieurs siècles – https://theconversation.com/mettre-un-patch-sur-ses-boutons-une-mode-qui-date-de-plusieurs-siecles-272561

Non, on ne portait pas d’appareil dentaire dans l’Égypte antique… Historiens et archéologues s’attaquent au mythe

Source: The Conversation – France in French (3) – By Saroash Shahid, Reader in Dental Materials, Queen Mary University of London

Les chevauchements de dents n’existaient quasiment pas à l’époque antique. Hryshchyshen Serhii/Shutterstock.com

Longtemps, l’idée que les civilisations antiques auraient inventé l’orthodontie a fasciné chercheurs et grand public. Des fils d’or et des bandes dentaires retrouvés dans des tombes semblaient en apporter la preuve. Mais l’archéologie raconte aujourd’hui une histoire bien différente.


Les anciens Égyptiens et les Étrusques auraient été les pionniers de l’orthodontie, utilisant de délicats fils d’or et du catgut (un type de fil fabriqué à base de boyaux d’origine animale) pour redresser les dents. C’est une histoire que l’on retrouve depuis des décennies dans les manuels de dentisterie, présentant nos ancêtres comme étonnamment modernes dans leur quête du sourire parfait. Mais lorsque des archéologues et des historiens de la dentisterie ont enfin examiné les preuves de près, ils ont découvert que l’essentiel relevait du mythe.

Prenons la contention d’El-Qattah en Égypte, datée d’environ 2500 av. J.-C. Le fil d’or retrouvé avec les restes anciens ne remplissait pas du tout la fonction que l’on imaginait. Plutôt que de tirer les dents pour les aligner, ces fils servaient à stabiliser des dents branlantes ou à maintenir des dents de remplacement en place. Autrement dit, ils fonctionnaient comme des prothèses, pas comme des appareils orthodontiques.

L’or, un indice

Les bandes d’or découvertes dans les tombes étrusques racontent une histoire similaire. Il s’agissait probablement d’attelles dentaires destinées à soutenir des dents fragilisées par des maladies des gencives ou des blessures, et non de dispositifs visant à déplacer les dents vers de nouvelles positions.

Il existe d’ailleurs des raisons pratiques assez convaincantes pour lesquelles ces dispositifs anciens n’auraient de toute façon pas pu fonctionner comme des appareils orthodontiques. Des tests réalisés sur des appareils étrusques ont révélé que l’or utilisé était pur à 97 %, mais l’or pur est remarquablement mou.

Il se plie et s’étire facilement sans se rompre, ce qui le rend inutilisable en orthodontie. Les appareils dentaires fonctionnent en exerçant une pression continue sur de longues périodes, ce qui nécessite un métal à la fois solide et élastique. L’or pur en est tout simplement incapable. Essayez de le tendre suffisamment pour redresser une dent, et il se déformera ou se rompra.

Reste ensuite la question intrigante de l’identité des personnes qui portaient ces bandes d’or. Beaucoup ont été retrouvées sur des squelettes de femmes, ce qui suggère qu’il s’agissait peut-être de symboles de statut ou de bijoux décoratifs plutôt que de dispositifs médicaux. De manière révélatrice, aucune n’a été découverte dans la bouche d’enfants ou d’adolescents – précisément là où l’on s’attendrait à les trouver s’il s’agissait de véritables appareils orthodontiques.

Pas de réel besoin

Mais la révélation la plus fascinante est peut-être celle-ci : les populations anciennes ne connaissaient pas les mêmes problèmes dentaires que ceux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

La malocclusion – l’encombrement et le mauvais alignement des dents, aujourd’hui si fréquents – était extrêmement rare autrefois. Des études menées sur des crânes de l’âge de pierre montrent une quasi-absence de chevauchement des dents. La différence tient à l’alimentation.

Nos ancêtres consommaient des aliments durs et fibreux qui exigeaient une mastication intense. Tout ce travail de la mâchoire favorisait le développement de mâchoires fortes et larges, parfaitement capables d’accueillir toutes leurs dents.

À l’inverse, les régimes alimentaires modernes sont mous et transformés, offrant peu d’exercice aux mâchoires. Résultat : nos mâchoires sont souvent plus petites que celles de nos ancêtres, tandis que nos dents restent de la même taille, ce qui entraîne l’encombrement que l’on observe aujourd’hui.

Puisque les dents de travers étaient quasiment inexistantes dans l’Antiquité, il n’y avait guère de raison de développer des méthodes pour les redresser.

Premiers traitements

Cela dit, les populations anciennes ont parfois tenté des interventions simples pour corriger certaines irrégularités dentaires. Les Romains fournissent l’une des premières références fiables à ce qui peut être considéré comme un véritable traitement orthodontique.

Aulus Cornelius Celsus ou Celse, médecin et auteur romain du Ier siècle apr. J.-C., indiquait que lorsqu’une dent d’enfant poussait de travers, il fallait la repousser doucement chaque jour avec un doigt jusqu’à ce qu’elle se déplace vers la bonne position. Bien que rudimentaire, cette méthode repose sur le même principe que celui utilisé aujourd’hui : une pression douce et continue peut déplacer une dent.

Après l’époque romaine, les progrès furent minimes pendant des siècles. Toutefois, au XVIIIe siècle, l’intérêt pour le redressement des dents refit surface, au prix de méthodes parfois particulièrement douloureuses.

Faute d’accès à des instruments dentaires modernes, certains avaient recours à des « cales gonflantes » en bois pour créer de l’espace entre des dents trop serrées. Une petite cale de bois était insérée entre les dents ; en absorbant la salive, le bois se dilatait et forçait les dents à s’écarter. Rudimentaire et atroce, sans doute, mais cette pratique marquait une étape vers la compréhension du fait que les dents pouvaient être déplacées par la pression.

Orthodontie scientifique

La véritable orthodontie scientifique débute avec les travaux du dentiste français Pierre Fauchard en 1728. Souvent considéré comme le père de la dentisterie moderne, Fauchard publie un ouvrage fondateur en deux volumes, Le Chirurgien dentiste, qui contient la première description détaillée du traitement des malocclusions.

Il met au point le « bandeau » – une bande métallique courbe placée autour des dents afin d’élargir l’arcade dentaire. Il s’agit du premier instrument spécifiquement conçu pour déplacer les dents à l’aide d’une force contrôlée.

Fauchard décrit également l’utilisation de fils pour soutenir les dents après leur repositionnement. Son travail marque un tournant décisif, faisant passer l’orthodontie des mythes antiques et des expérimentations douloureuses à une approche scientifique qui conduira, à terme, aux appareils dentaires modernes et aux aligneurs transparents.

Une spécialité à part entière

Avec les progrès de la dentisterie aux XIXe et XXe siècles, l’orthodontie devient une spécialité à part entière. Les bagues métalliques, les arcs, les élastiques, puis l’acier inoxydable rendent les traitements plus fiables.

Des innovations ultérieures – bagues en céramique, appareils linguaux et aligneurs transparents – rendent ensuite le processus plus discret. Aujourd’hui, l’orthodontie s’appuie sur des scans numériques, des modèles informatiques et l’impression 3D pour une planification des traitements d’une précision remarquable.

L’image de populations antiques portant des appareils dentaires en or et en catgut est certes séduisante et spectaculaire, mais elle ne correspond pas aux faits.

Les civilisations anciennes avaient conscience de certains problèmes dentaires et ont parfois tenté des solutions simples. Elles n’avaient toutefois ni le besoin ni la technologie permettant de déplacer les dents comme nous le faisons aujourd’hui.

La véritable histoire de l’orthodontie ne commence pas dans l’Antiquité, mais avec les avancées scientifiques du XVIIIe siècle et au-delà – une histoire déjà suffisamment passionnante sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter des mythes.

The Conversation

Saroash Shahid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Non, on ne portait pas d’appareil dentaire dans l’Égypte antique… Historiens et archéologues s’attaquent au mythe – https://theconversation.com/non-on-ne-portait-pas-dappareil-dentaire-dans-legypte-antique-historiens-et-archeologues-sattaquent-au-mythe-272723

De l’histoire à la mémoire : 160 ans de commémoration de la fin de l’esclavage aux États-Unis

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Cette célèbre photo (1863, ici colorisée) d’un esclave dont on voit le dos couvert de cicatrices s’est retrouvée en septembre 2025 au centre d’une polémique. Plusieurs journaux ont affirmé que l’administration Trump avait demandé au National Park Service de la retirer de plusieurs de ses sites. La Maison Blanche a aussitôt nié avoir fait cette demande. Une illustration de plus des tensions encore à l’œuvre aux États-Unis autour de la mémoire de l’esclavage. William D. McPherson et J. Oliver/Creative Commons, CC BY

De la guerre de Sécession au « 1619 Project », la fin légale de l’esclavage aux États-Unis s’inscrit dans une histoire longue de luttes, de résistances et de controverses. Commémorer l’abolition, c’est interroger les fondements mêmes de la démocratie américaine et ses promesses inachevées.


L’abolition officielle de l’esclavage aux États-Unis est consacrée le 18 décembre 1865, date de la ratification du treizième amendement de la Constitution américaine. Cet amendement interdit formellement l’esclavage et la servitude involontaire, et marque une rupture juridique majeure dans l’histoire politique et sociale des États-Unis. Cette date constitue aujourd’hui la référence historique et symbolique de la fin légale de l’esclavage sur l’ensemble du territoire national.

Le contexte de cette abolition est indissociable de la guerre de Sécession (1861–1865), conflit né des profondes divergences économiques, politiques et morales entre les États du Nord et ceux du Sud. Tandis que le Nord se dirigeait progressivement vers l’abolition, le Sud fondait sa prospérité sur un système esclavagiste profondément enraciné. En 1863, le président Abraham Lincoln promulgua l’Emancipation Proclamation, qui déclara libres les esclaves des États confédérés en rébellion. Toutefois, cette proclamation avait une portée limitée et ne constituait pas une abolition universelle. Seule une réforme constitutionnelle pouvait garantir une suppression définitive et juridiquement incontestable de l’esclavage.

Le treizième amendement fut adopté par le Congrès en janvier 1865, puis ratifié par le nombre requis d’États en décembre de la même année. Abraham Lincoln, bien qu’assassiné en avril 1865, demeure la figure centrale de ce processus abolitionniste, en raison de son engagement politique et moral en faveur de l’amendement. La ratification marque l’aboutissement institutionnel d’un long combat mené par les abolitionnistes, les anciens esclaves et les défenseurs des droits humains.

Les contradictions originelles du projet américain

La commémoration de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis ne peut être comprise sans un retour approfondi sur les luttes politiques, sociales et intellectuelles qui ont conduit à la disparition formelle de cette institution, ni sans une analyse des contradictions qui traversent dès l’origine le projet national américain.

L’esclavage constitue en effet l’un des paradoxes majeurs de la construction des États-Unis : alors même que la jeune nation se fonde sur un discours universaliste de liberté, d’égalité et de souveraineté populaire, elle maintient et institutionnalise un système reposant sur la négation radicale de ces principes pour une partie de la population.

Dès la période coloniale, des résistances à l’esclavage émergent, portées à la fois par les personnes réduites en esclavage elles-mêmes – à travers des révoltes, des fuites ou des formes quotidiennes de résistance – et par des mouvements abolitionnistes structurés à partir de la fin du XVIIIᵉ siècle.

La révolte de Stono, survenue en Caroline du Sud en 1739, est l’une des plus importantes insurrections d’esclaves de l’Amérique coloniale. Les insurgés se soulèvent contre leurs maîtres et tentent de rejoindre la Floride espagnole, où la liberté est promise aux esclaves fugitifs. La répression est extrêmement violente, mais l’événement révèle l’ampleur de la résistance organisée des personnes réduites en esclavage.

Parallèlement, les Quakers jouent un rôle pionnier dans la lutte contre l’esclavage en Amérique du Nord dès le XVIIIᵉ siècle. Ils sont parmi les premiers à condamner l’esclavage pour des raisons morales et religieuses, affirmant l’égalité spirituelle de tous les êtres humains. Leur engagement conduit à la création des premières sociétés abolitionnistes et influence durablement le mouvement antiesclavagiste américain.

Au XIXᵉ siècle, ces luttes se renforcent avec la diffusion d’écrits abolitionnistes, de récits d’anciens esclaves et par l’action de réseaux militants, tels que l’Underground Railroad. Toutefois, ces combats se heurtent à des intérêts économiques considérables, en particulier dans les États du Sud, où l’esclavage constitue le pilier du système de production agricole.

La rédaction de la Constitution de 1787 illustre de manière exemplaire cette tension. Bien que le texte ne mentionne jamais explicitement le mot « esclavage », plusieurs dispositions en assurent la protection et la pérennité. Le compromis des trois cinquièmes, la clause relative aux esclaves fugitifs (établissant que les personnes qui échappaient à l’esclavage dans le Sud n’étaient pas réellement libres) ou encore la garantie du maintien de la traite jusqu’en 1808 traduisent un choix politique clair : préserver l’unité des États au prix d’un renoncement moral.

La clause des trois cinquièmes, inscrite dans la Constitution de 1787, est directement liée à la question de l’esclavage aux États-Unis et révèle les profondes contradictions sur lesquelles la nation s’est construite. Lors de la convention de Philadelphie (1787), les États du Sud, fortement esclavagistes, souhaitaient que les esclaves soient comptés comme des citoyens à part entière pour augmenter leur représentation politique au Congrès, tandis que les États du Nord s’y opposaient puisqu’ils refusaient d’accorder des droits politiques à des personnes privées de liberté. Le compromis trouvé fut la clause des trois cinquièmes, selon laquelle chaque esclave serait compté comme trois cinquièmes d’une personne pour le calcul de la population. Cette décision renforça le pouvoir politique des États du Sud tout en maintenant les esclaves dans une situation de déshumanisation totale, puisqu’ils n’avaient ni droits civiques ni libertés fondamentales. L’esclavage, déjà central dans l’économie des plantations de coton et de tabac, fut ainsi institutionnalisé et protégé par le cadre constitutionnel.

Cette clause illustre le paradoxe fondateur des États-Unis, une nation proclamant l’égalité et la liberté tout en acceptant l’exploitation et l’oppression de millions d’Africains réduits en esclavage. À long terme, ce compromis contribua à creuser les tensions entre le Nord et le Sud, tensions qui mèneront finalement à la guerre de Sécession et à l’abolition de l’esclavage en 1865.

Les Pères fondateurs, souvent présentés dans la mémoire nationale comme des figures héroïques de la liberté, apparaissent ainsi comme des acteurs ambivalents, pris entre idéaux philosophiques hérités des Lumières et réalités économiques et sociales profondément inégalitaires. Cette contradiction structurelle nourrit progressivement les divisions politiques et idéologiques qui mèneront à la guerre de Sécession (1861-1865), conflit au terme duquel l’abolition est proclamée par le 13ᵉ amendement. La commémoration de cette abolition renvoie donc moins à une victoire consensuelle qu’à l’issue d’un affrontement violent révélant les failles du projet démocratique américain.

Le « 1619 Project », une relecture de l’esclavage

Dans les débats contemporains sur la mémoire de l’esclavage, le « 1619 Project » occupe une place centrale. Lancé en 2019 par le New York Times, ce projet historiographique et médiatique propose une relecture profonde de l’histoire des États-Unis en plaçant l’esclavage et ses héritages au cœur du récit national. En faisant de l’année 1619 – date symbolique de l’arrivée des premiers Africains réduits en esclavage en Virginie – un point de départ alternatif à 1776, le projet remet en question la centralité de l’indépendance comme moment fondateur unique.

L’impact du « 1619 Project », qui a valu à sa créatrice, Nikole Hannah-Jones, le prix Pulitzer en 2020, est multiple. Sur le plan académique, il s’inscrit dans une historiographie critique qui insiste sur le rôle structurant de l’esclavage dans le développement économique, institutionnel et culturel des États-Unis. Sur le plan politique et mémoriel, il alimente de vives controverses, notamment autour de l’enseignement de l’histoire, de la légitimité des récits nationaux et de la place accordée aux populations afro-américaines dans la mémoire collective.

Ses promoteurs défendent l’idée que l’abolition de l’esclavage ne peut être comprise comme une rupture nette, mais comme un moment dans une longue continuité de domination raciale et de luttes pour les droits civiques. À l’inverse, ses détracteurs dénoncent une approche jugée téléologique ou idéologisée. Quelles que soient ces critiques, le « 1619 Project » a contribué à transformer durablement les cadres de la commémoration de l’esclavage, en mettant l’accent sur les héritages contemporains de cette institution.

L’analyse comparée permet aujourd’hui d’éclairer les spécificités du processus abolitionniste américain. Contrairement à d’autres puissances esclavagistes, l’abolition aux États-Unis résulte d’un conflit armé interne d’une ampleur exceptionnelle. Là où le Royaume-Uni adopte une abolition progressive par voie législative, accompagnée d’indemnisations pour les propriétaires, et où la France proclame l’abolition par décret en 1848 dans un contexte révolutionnaire, les États-Unis connaissent une abolition imposée par la victoire militaire du Nord sur le Sud.

Cette violence structure la mémoire de l’abolition et contribue à expliquer les résistances persistantes à son acceptation pleine et entière. À titre d’exemple, les Copperheads illustrent ce courant. Il ne s’agit pas d’un mouvement officiellement fondé par un leader unique, mais d’une nébuleuse d’élus, de journalistes et de militants – tels que Clement L. Vallandigham, figure emblématique du groupe – unis par leur opposition à la politique de guerre d’Abraham Lincoln. Les Copperheads aspirent avant tout à une paix négociée avec les États confédérés, au nom de la préservation de l’Union telle qu’elle existait avant la guerre, sans transformation sociale profonde. Leur rejet de l’abolition de l’esclavage repose sur plusieurs arguments : ils la considèrent comme inconstitutionnelle, dangereuse pour l’équilibre fédéral, et susceptible de provoquer une concurrence économique entre anciens esclaves et travailleurs blancs du Nord.

Par ailleurs, l’après-abolition américain se caractérise par l’échec partiel de la Reconstruction, période pourtant cruciale pour la redéfinition de la citoyenneté et des droits civiques. Là où certains pays tentent – avec des succès variables – d’intégrer les anciens esclaves dans le corps politique, les États-Unis voient se mettre en place, dès la fin du XIXᵉ siècle, des systèmes de ségrégation et de discrimination légalisée. Cette comparaison met en évidence le caractère inachevé de l’abolition américaine, tant sur le plan social que politique.

Enfin, la commémoration de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis s’inscrit pleinement dans les débats contemporains sur la question raciale. L’abolition juridique de 1865 n’a pas mis fin aux inégalités structurelles, comme en témoignent la ségrégation, les violences raciales, les discriminations systémiques et les inégalités socio-économiques persistantes. Les commémorations actuelles, telles que Juneteenth, le 19 juin, reconnu comme jour férié fédéral en 2021 pour célébrer l’émancipation des esclaves, prennent ainsi une dimension éminemment politique. Elles visent non seulement à rappeler un événement historique, mais aussi à souligner la continuité des luttes pour l’égalité et la reconnaissance.

Dans cette perspective, commémorer l’abolition revient à interroger la capacité des États-Unis à se confronter à leur propre passé et à reconnaître les limites de leur projet démocratique. Loin d’être un simple rituel mémoriel, la commémoration devient un espace de débat critique sur la nation, ses valeurs et leurs traductions concrètes. Elle révèle que l’abolition de l’esclavage, plutôt qu’un aboutissement, constitue un moment fondateur d’un combat toujours en cours pour une démocratie réellement inclusive.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De l’histoire à la mémoire : 160 ans de commémoration de la fin de l’esclavage aux États-Unis – https://theconversation.com/de-lhistoire-a-la-memoire-160-ans-de-commemoration-de-la-fin-de-lesclavage-aux-etats-unis-272635

Débats sur les rythmes scolaires : la discrète fin de la « guerre du caté »

Source: The Conversation – France (in French) – By Yves Verneuil, Professeur des Universités en sciences de l’éducation, Université Lumière Lyon 2

Au fil des décennies, les débats sur les rythmes scolaires reviennent et se ressemblent souvent. Mais il y a des exceptions. Lors de la dernière Convention sur les temps de l’enfant (juin-novembre 2025), les voix de l’Église catholique ne se sont pas fait entendre comme par le passé où on est allé jusqu’à parler de « guerre du caté ». Que nous dit la fin des tensions autour du mercredi matin dans les emplois du temps scolaires ?


La récente Convention citoyenne sur les temps de l’enfant (juin-novembre 2025) a rappelé la difficulté d’adapter les plannings scolaires aux rythmes biologiques des élèves. D’autres enjeux, économiques par exemple (notamment dans les débats sur les calendriers de vacances), s’entremêlent avec cet objectif.

Si l’on pourrait faire remonter au moins à la fin du XIXe siècle les observations des médecins dénonçant l’emploi du temps trop chargé des lycéens, c’est à partir des années 1960 que le débat concernant les rythmes scolaires est devenu récurrent. Dans la préface qu’il rédige pour le livre du Dr Guy Vermeil la Fatigue à l’école (1976), le Pr Robert Debré regrette que le souci de l’enfant « soit quelque peu effacé par des revendications professionnelles et l’égoïsme des adultes ».

Les chronobiologistes, dont la discipline se développe au CNRS dans les années 1970, abondent dans le même sens. Rien de neuf sous le soleil, par conséquent ? Si. Un élément du débat encore présent dans les années 1970-1980 a disparu. Cet élément, c’est la question de l’instruction religieuse et de son positionnement le mercredi. Et sa disparition est significative des évolutions de la société.

Libérer ou non le mercredi matin : un enjeu des rapports entre l’Église et l’État ?

Rappelons que la loi du 28 mars 1882 a prévu que « les écoles primaires publiques vaqueront un jour par semaine, en outre du dimanche, afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désirent, à leurs enfants, l’instruction religieuse, en dehors des édifices scolaires ».

En 1972, pour rééquilibrer la semaine scolaire, après que les cours du samedi après-midi ont été supprimés dans le primaire par l’arrêté du 7 août 1969, l’arrêté du 12 mai substitue le mercredi libéré au jeudi libéré ; mais le principe reste le même. Cependant, le ministère de l’éducation nationale commence à envisager d’offrir aux écoles la possibilité de déplacer le cours du samedi matin au mercredi matin (circulaire du 12 mai 1972).

Même si les autorités religieuses devraient être consultées, l’épiscopat s’inquiète rapidement, et la circulaire du 23 mai 1979 rappelle qu’en principe, dans l’enseignement primaire, « la journée entière du mercredi doit obligatoirement être dégagée de toute activité scolaire, les neuf demi-journées de travail se répartissant nécessairement sur les autres jours de la semaine ».

Dans l’enseignement secondaire, toute modification dans l’organisation de la semaine devrait également avoir l’aval des autorités religieuses (circulaire du 19 décembre 1979). Cependant, après l’alternance politique de 1981, la question du transfert est reposée. En décembre 1984, Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’éducation nationale, envisage de réformer les rythmes scolaires hebdomadaires, en donnant la possibilité aux écoles primaires de libérer le samedi matin.

La décision serait décentralisée au niveau des écoles ou des groupes d’écoles, après que les autorités académiques se seraient assurées d’un consensus suffisant, comprenant les autorités religieuses. Mais Mgr Jean  Vilnet, président de la conférence des évêques de France, et Mgr Albert Decourtray, vice-président, reçus par François Mitterrand le 10 janvier 1985, expliquent au président de la République que, à leurs yeux, il n’est pas question que l’éventuel aménagement des rythmes scolaires compromette l’organisation de la catéchèse en France. Et le 12 février, Mgr Vilnet envoie une lettre au ministre pour l’informer que l’épiscopat entend que soit respecté le cadre défini par la loi de 1882 :

« Toute modification à la répartition des jours scolaires qui briserait l’organisation actuelle de la catéchèse, le mercredi matin, ne pourrait que compromettre les rapports de l’Église et de l’État dans notre pays. Ce que, je pense, vous et moi ne souhaitons pas. »

C’est ce que les journalistes ont appelé la « guerre du caté ».

Transférer les cours du samedi au mercredi : une demande des familles

La question est gelée pendant la période de la cohabitation (1986-1988), mais le retour des socialistes au pouvoir, en 1988, a pour effet de relancer le projet d’autoriser les transferts de cours du samedi au mercredi. L’épiscopat s’empresse de réagir. Les cardinaux Jean-Marie Lustiger et Albert Decourtray sont reçus, le 3 avril 1990, respectivement par le ministre de l’éducation nationale Lionel Jospin et par le premier ministre Michel Rocard.

Résultat : le 31 mai 1990, à Montauban, Lionel Jospin déclare ne pas vouloir imposer de changement brutal et affirme que la liberté dans l’organisation de la semaine scolaire « doit absolument s’accompagner de garanties nationales, notamment pour la catéchèse ». Des négociations ont lieu au ministère. La question du réaménagement du rythme de la semaine est large, mais « on ne parlait que du catéchisme », se souvient Catherine Moisan, chargée du dossier. Finalement, le décret du 22 avril 1991 retient les dispositions suivantes :

« Lorsque […] le conseil d’école souhaite adopter une organisation du temps scolaire qui déroge aux règles fixées par arrêté ministériel, il transmet son projet à l’inspecteur d’académie [qui] ne l’adopte que s’il ne porte pas atteinte à l’exercice de la liberté de l’instruction religieuse. »

Il est remarquable que ce ne soit pas le respect du rythme biologique des enfants qui ait motivé les projets de transfert, mais la demande des parents.

Au cours des Trente Glorieuses, l’importance des activités de loisir s’est accrue. Les parents peuvent désirer pratiquer ces activités avec leurs enfants le samedi, jour où ils sont de moins en moins nombreux à travailler. Dans les grandes villes, ce phénomène est d’autant plus marqué que les activités de loisir sont nombreuses et peuvent se trouver éloignées. De fait, le problème du samedi matin se pose avant tout en milieu urbain.

Un second facteur réside dans les mutations de la famille. De nombreux parents estiment important pour la vie familiale et l’équilibre affectif des enfants de pouvoir vivre pleinement ensemble pendant le week-end. L’augmentation du nombre des divorces joue dans le même sens : pour des raisons à la fois pratiques et affectives, les pères divorcés ayant la garde de leurs enfants un week-end sur deux sont désireux de prendre en charge leurs enfants dès le vendredi soir.

Par ailleurs, les parents qui travaillent préfèrent emmener leur enfant à l’école le mercredi plutôt que le samedi, où ils peuvent souhaiter faire la grasse matinée. L’accroissement du taux d’activité féminin, qui a été très marqué à partir des années 1960, représente un autre facteur : pour une femme qui travaille, il n’est pas toujours facile de trouver une solution de garde pendant toute la journée du mercredi. Aussi la libération du mercredi pour les enfants explique le fait que de nombreuses femmes sont contraintes de demander à travailler à temps partiel.

C’est donc essentiellement des parents que vient la demande de transfert : celle-ci n’est pas envisagée pour des raisons pédagogiques, mais pour faire face à la demande sociale.

Semaine de 4 jours et sécularisation de la société ?

Si les cours du samedi matin sont transférées le mercredi matin, la loi de 1882 n’est-elle pas respectée, puisque le samedi est entièrement libéré ? C’est ce que confirmera une décision de la Cour administrative d’appel de Lyon, le 18 septembre 2007. Mais dans les années 1970-1980, l’épiscopat ne voit pas les choses ainsi.

À ses yeux, les attraits du week-end complet sont irrésistibles pour que l’on puisse espérer, en dehors de parents de forte conviction, que les familles consentent à consacrer une partie des heures à l’instruction religieuse. Quant à placer le catéchisme le mercredi après-midi, ce n’est pas plus réaliste, alors que les enfants sont très sollicités par toutes sortes d’activités culturelles et sportives. Certes, de moins en moins d’enfants vont au catéchisme. Mais pour l’épiscopat, n’y eût-il que quelques cas, ce serait le principe de la liberté religieuse qui serait en jeu.

Admettant que l’évolution vers la libération du samedi est un phénomène de société difficile à combattre, il propose toutefois une solution : la semaine de quatre jours, la réduction de l’horaire hebdomadaire devant être compensée par l’allongement de l’année scolaire. Il fait observer que cette solution est de toute façon souhaitable pour alléger la semaine des enfants. Les oppositions corporatistes (instituteurs) et économiques (tourisme) ne doivent pas primer.

Si cette solution est permise par le décret du 22 avril 1991, elle n’a pas été généralisée. De toute façon, en 2008, les cours du samedi matin ont été supprimés dans les écoles primaires. En 2012, Vincent Peillon décide de remodeler les rythmes scolaires et de placer des cours le mercredi. Cette fois, pas de tempête : l’épiscopat ne réagit pas. Pas plus qu’il n’a réagi à la récente proposition de la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant de passer de la semaine d’enseignement de quatre jours, à laquelle sont revenues depuis 2017 la plupart des écoles, à une semaine d’enseignements sur cinq jours, du lundi au vendredi.

Ce silence est révélateur de la conscience d’une perte d’influence dans l’opinion et dans une population française de plus en plus diverse.

The Conversation

Yves Verneuil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Débats sur les rythmes scolaires : la discrète fin de la « guerre du caté » – https://theconversation.com/debats-sur-les-rythmes-scolaires-la-discrete-fin-de-la-guerre-du-cate-272568

CAN 2025 de football : quand l’image du sport influence le business et l’économie

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

À l’occasion de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025, l’attention se concentre naturellement sur les équipes et les performances sportives. Pourtant, au-delà du football, cet évènement continental joue un rôle tout aussi influent : il contribue à la construction de l’image économique des pays africains en projetant des signaux de confiance, de capacité organisationnelle et de crédibilité institutionnelle. Or cette dimension est rarement analysée pour elle-même.

Le sport est souvent pensé comme levier d’émotion ou de cohésion sociale, plus rarement comme un producteur d’images économiques susceptible d’influencer les perceptions des investisseurs, des partenaires internationaux et des acteurs business. La CAN offre ainsi un terrain privilégié pour interroger ce lien.

Je travaille sur la manière dont les images, la confiance sociale et les dispositifs symboliques influencent les dynamiques économiques, politiques et organisationnelles. J’analyse comment cette grande compétition sportive africaine participe au façonnage de représentations économiques qui dépasse largement le cadre du sport.

Un dispositif de visibilité pour tous

Les grandes compétitions sportives concentrent plusieurs dynamiques puissantes : une visibilité médiatique mondiale, une forte intensité émotionnelle et des récits de réussite ou de fragilité à forte portée symbolique. Ces « méga événements » sont analysés en sciences de l’information et de la communication comme des dispositifs de visibilité capables de structurer durablement des représentations collectives.




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Dans ce cadre, le sport agit comme une fabrique d’images. Il donne à voir, sur un temps court, des éléments rarement observables ailleurs comme la capacité d’un pays à organiser, sécuriser, coordonner et accueillir un évènement d’ampleur mondiale. Ces images ne relèvent pas du simple spectacle. Elles nourrissent une véritable économie de la confiance au sens où elles participent à forger des croyances partagées de fiabilité, de stabilité et de compétence des institutions – des croyances centrales pour l’attractivité économique et politique d’un pays.

Organiser une CAN mobilise des infrastructures lourdes, des chaînes logistiques complexes, des dispositifs de sécurité et une gouvernance multi-acteurs. Lorsqu’un tel événement se déroule sans incident majeur, il projette un message implicite, notamment celui d’un État capable de gérer des projets complexes dans des délais contraints. Ces signaux jouent un rôle dans l’évaluation informelle du risque par les acteurs économiques.

Au-delà de l’organisation, l’impact le plus difficile à mesurer est psychologique. Les grandes compétitions renforcent temporairement la fierté nationale, atténuent certaines fragmentations sociales et nourrissent le sentiment que des projets ambitieux sont possibles. Or la confiance collective influence des comportements économiques concrets tels que l’initiative entrepreneuriale, la propension à investir, la consommation ou perceptions du risque.

Une CAN réussie ne transforme pas une économie, mais elle modifie le climat cognitif et émotionnel dans lequel elle évolue. À l’inverse, des dysfonctionnements visibles — retards, problèmes de sécurité, désorganisation — peuvent fragiliser l’image projetée et alimenter des perceptions d’instabilité. Il ne s’agit pas d’un lien automatique entre sport et investissement, mais d’un effet de résonance. Le sport amplifie des signaux préexistants et les rend visibles à grande échelle.




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Le rôle amplificateur du numérique et des réseaux sociaux

L’impact de la CAN sur l’image économique des pays africains ne se construit plus uniquement dans les stades ni à travers les médias traditionnels. Il se joue désormais largement sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux, où images, récits et émotions circulent en continu, surpassant les audiences TV chez les jeunes générations. Les analyses de la Coupe du monde 2022 et des JO 2024 confirment que les réseaux sociaux surpassent les audiences TV traditionnelles, avec 70 % des 18-34 ans consommant le sport principalement via plateformes numériques.

Les algorithmes des réseaux sociaux privilégient les contenus les plus visibles et émotionnels. Les hashtags événementiels (#CAN2025) génèrent des milliards d’interactions qui façonnent l’image du pays en temps réel auprès des diasporas et investisseurs.

Ils amplifient aussi bien les signaux positifs — ferveur populaire, organisation maîtrisée, infrastructures modernes — que les signaux négatifs — incidents, retards, controverses.

Lors de la Coupe du monde 2022, le Maroc a bénéficié de cette dynamique numérique. Sa visibilité dans les médias influents a augmenté de 277 % pendant la Coupe du monde et de 23 % après la Coupe du monde, renforçant une image internationale de pays structuré et crédible, bien au-delà du seul terrain sportif.

De la même manière, la victoire du Sénégal à la CAN 2021 a été amplifiée sur les réseaux sociaux, consolidant une perception de cohésion nationale et de stabilité, largement reprise par les médias internationaux.

La CAN fonctionne ainsi comme un événement à forte intensité réputationnelle. L’image des pays hôtes se construit en temps réel à partir des contenus produits par les institutions, les médias, les supporters et les marques. Ces perceptions numériques influencent des décisions économiques concrètes : stratégies de sponsoring, choix de partenariats, attractivité touristique, implantation de marques ou évaluation informelle du risque pays. La réputation devient un actif immatériel central.

Le numérique agit donc comme un accélérateur. Il renforce rapidement la confiance lorsque l’organisation est perçue comme maîtrisée, mais peut tout aussi vite amplifier la défiance en cas de problème. L’image sportive devient plus réactive mais aussi… plus fragile. Lors de la CAN 2023, la diffusion massive d’une organisation globalement maîtrisée a contribué à renforcer la confiance autour du pays hôte. À l’inverse, la circulation virale, sur les réseaux sociaux, de rumeurs ou d’incidents ciblés a montré comment le numérique peut, en quelques heures, fragiliser ce récit.

Au-delà de la possibilité d’attirer directement des investisseurs, les
travaux montrent que ces signaux contribuent à projeter une capacité organisationnelle et un climat de sérieux, particulièrement importants pour des pays en voie de développement, où la confiance et la crédibilité perçues constituent des leviers essentiels de l’attractivité économique.

Diplomatie sportive et influence économique

Le sport joue également un rôle croissant dans la diplomatie économique. Une CAN réussie renforce la visibilité internationale d’un pays et contribue à repositionner son image dans l’imaginaire global. En communication stratégique, ce phénomène relève du soft power : une forme d’influence indirecte fondée sur l’attractivité, la crédibilité et la capacité à susciter l’adhésion, plutôt que sur la contrainte.




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Cette diplomatie par le sport ne remplace pas les instruments classiques de la politique économique, mais elle peut en renforcer l’efficacité. En améliorant l’image d’un pays, elle crée un climat plus favorable aux échanges, aux partenariats et aux investissements, en réduisant les perceptions de risque et en renforçant la confiance.

Il convient toutefois de rester prudent. L’image sportive ne saurait se substituer aux fondamentaux économiques : gouvernance, réformes structurelles, stabilité institutionnelle et investissement productif. Sans stratégie de transformation, une réussite sportive reste un moment émotionnel sans effet durable.

Les recherches récentes montrent que même si les grands événements sportifs stimulent souvent l’activité économique immédiatement autour de l’événement, ces effets tendent à s’estomper en l’absence de stratégies spécifiques pour prolonger leur impact.

La CAN 2025 illustre le rôle souvent invisible du sport dans les dynamiques économiques africaines. À l’image du sportif de haut niveau, l’événement sportif est encore trop souvent perçu à travers le prisme de l’instantanéité, réduit à une émotion collective éphémère. Pourtant, en produisant des images, des récits et des signaux de confiance, la CAN participe à la construction d’une crédibilité qui influence, de manière directe et indirecte, le monde du business.

Le sport apparaît ainsi comme un acteur symbolique de l’économie. Son impact ne tient pas tant à l’événement lui-même qu’à la capacité des États à penser cette ressource immatérielle, à l’intégrer dans une stratégie cohérente et à la prolonger par des politiques publiques capables de transformer l’émotion en confiance durable et en opportunités économiques structurées.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. CAN 2025 de football : quand l’image du sport influence le business et l’économie – https://theconversation.com/can-2025-de-football-quand-limage-du-sport-influence-le-business-et-leconomie-273279

Manifestations en Iran : « Quoi qu’il arrive, la situation s’annonce explosive »

Source: The Conversation – in French – By Francesco Cavatorta, Professor of Political Science, Université Laval

Depuis fin décembre, l’Iran est frappé par un soulèvement inédit. Des manifestants de toutes les régions et de toutes les classes sociales descendent dans les rues pour dénoncer la crise économique et la répression politique, défiant le blocus d’Internet et de télécommunications imposé par le régime.

Le pays traverse une crise économique profonde : dévaluation de la monnaie, inflation galopante et inégalités croissantes alimentent la colère. Les Iraniens dénoncent un régime qui exige des sacrifices constants tout en étant incapable de répondre à leurs besoins.

Face à cette mobilisation massive, le gouvernement répond par une répression violente. Selon les plus récentes estimations d’ONG de défense des droits humains, le bilan de la répression s’élève à plus de 600 morts depuis le début du soulèvement fin décembre, dont une large majorité de manifestants, et plus de 10 000 arrestations ont été signalées dans tout le pays. L’ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, estime néanmoins que le nombre réel de victimes pourrait être beaucoup plus élevé.

Dans ce contexte, le président Donald Trump a menacé de « frapper fort » si la situation devait dégénérer, relançant les inquiétudes sur une possible intervention américaine dans la région.

Pour analyser ces événements, nous avons interrogé le professeur à l’Université Laval Francesco Cavatorta, spécialiste du Moyen‑Orient. Il revient sur les causes du mouvement, les stratégies du régime et les enjeux géopolitiques.


La Conversation Canada : Quelle est l’origine profonde du mouvement de protestation en cours en Iran et en quoi diffère-t-il des précédents soulèvements (2019, 2022) ?

Francesco Cavatorta : Le mouvement actuel est le dernier épisode d’une longue série de mobilisations en Iran, qui date au moins de 2009. Depuis deux décennies, il y a des protestations périodiques. Cette fois-ci, ce qui explique l’intensité de la révolte, c’est la situation socioéconomique, et surtout économique, qui touche même des couches qui étaient auparavant favorisées : la bourgeoisie marchande, les professionnels.

Ces frustrations ont été exacerbées par les récents bombardements israéliens et américains dans la région. On a demandé à la population des sacrifices importants, mais on voit que les puissances étrangères font ce qu’elles veulent. La dévaluation de la monnaie a également contribué au ras-le-bol de personnes qui n’auraient normalement pas manifesté.

Sur les réseaux sociaux, on entend beaucoup de commentaires comme : « Normalement je ne manifeste pas » ou « J’ai convaincu mon père ». Les inégalités croissantes pèsent partout, et même si la dévaluation a été l’étincelle, les conditions de fond étaient déjà en place depuis longtemps.




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LCC : Comment expliquer l’ampleur et la rapidité des manifestations malgré le blocus d’Internet par le régime pour contenir les protestations et limiter la diffusion des images et des informations ?

F.C. : Il y a deux ou trois explications. Premièrement, ceux qui sont actifs dans l’opposition ont de l’expérience en communication ; ça fait deux décennies qu’ils protestent. Ensuite, même si l’Internet est limité, les téléphones mobiles restent fonctionnels. On peut filmer, échanger des vidéos, parler avec des proches.

Et pour une fois, la télévision d’État a même diffusé des images de manifestations, [celles pro‑gouvernementales mais aussi de bâtiment en feu]. Enfin, la crise économique touche maintenant tous les quartiers et régions, même ceux qui se croyaient à l’abri. Cela crée un sentiment partagé, ce qui explique la propagation rapide.

LCC : Quelles options réelles les États-Unis ont-ils à leur disposition et quelles seraient les conséquences ?

F.C. Si on savait ce que ferait l’administration Trump, on serait millionnaires. Les options sont difficiles à évaluer : plus de sanctions ? L’Iran est déjà marginalisé, notamment sur le système bancaire international. Bombarder qui et quoi ? Le ministère de l’Intérieur ? Les quartiers généraux de la Garde révolutionnaire ? Mais une attaque pourrait tuer des manifestants et les intimider, sans résoudre le problème de fond.

Pour l’administration Trump, l’idée de tuer le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, ne résoudrait rien. Le régime a plus de force qu’on le pense, et une intervention directe avec des soldats ne serait pas souhaitable. L’histoire de l’Irak montre les risques. Même si une intervention avait lieu, son impact serait limité : le régime n’est pas une seule personne, mais un appareil étatique structuré.

LCC : Quelles stratégies les forces de sécurité iraniennes utilisent-elles et quelles sont leurs implications ?

F.C. Avant, la répression était déjà dure, avec des morts dans la rue, mais pas à cette échelle. On arrêtait des personnalités locales, on organisait des procès spectaculaires et on exécutait parfois. Aujourd’hui, les forces de sécurité tirent à bout portant sur les manifestants, ce qui montre que le régime perçoit réellement un danger.

Deux scénarios sont envisageables : soit, à l’image de la Syrie en 2011, la répression dégénère et entraîne une guerre civile prolongée. L’autre scénario est de faire comme en Algérie en 1989 : l’armée tire, mais le régime tente ensuite de se réformer pour préserver sa légitimité [avec l’adoption d’une nouvelle constitution après les émeutes d’octobre 1988]. (Certes, il y a eu une guerre civile qui a débuté quelques années plus tard, en 1992, mais pendant trois ans l’Algérie a vécu un véritable changement.)

LCC : Quel rôle joue la diaspora et les acteurs externes dans le mouvement ?

F.C. La diaspora iranienne est très importante et suit le mouvement depuis longtemps. Reza Pahlavi, le fils exilé du chah d’Iran depuis la révolution khomeyniste de 1979, tente de s’imposer une figure de l’opposition. Son nom est souvent scandé lors des manifestations en Iran.

Mais le régime est en place depuis près de 50 ans. Ceux qui sont à l’extérieur ont moins de poids qu’avant. Il n’y a pas de leaders nationaux clairement identifiés : les manifestants veulent surtout la chute du régime, mais personne ne peut dire ce qui viendra ensuite.

L’histoire montre que se fier uniquement aux exilés peut être trompeur, comme en Irak. Pour le moment, la mobilisation intérieure reste le facteur principal.




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LCC : Quelles perspectives politiques pour le régime iranien ?

F.C. À court terme, c’est très difficile pour les manifestants. L’appareil répressif agit pour sa survie. Mais plus il tire, plus il perd de légitimité. À long terme, tout est possible. Une transition, si elle survient, pourrait être longue et complexe.

La révolution iranienne de 1979 et la chute du Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, n’ont pas suffi : il a fallu une année ou plus de manifestations et de compromis pour que le pays trouve une nouvelle direction. La consolidation de la République islamique a été lente, car de nombreux acteurs aux idéologies différentes avaient participé à la chute du Shah. Après son départ, il a fallu du temps avant que Khomeini ne devienne le leader unique de la révolution et n’impose son modèle de régime théocratique.

Quoi qu’il arrive, la situation s’annonce explosive. C’est un pays de 80 millions d’habitants, divisé sur les plans ethnique et religieux, et doté de réserves pétrolières colossales. Je ne me risquerai à aucune prévision.

La Conversation Canada

Francesco Cavatorta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Manifestations en Iran : « Quoi qu’il arrive, la situation s’annonce explosive » – https://theconversation.com/manifestations-en-iran-quoi-quil-arrive-la-situation-sannonce-explosive-273312

Bloqué au travail en ce début d’année ? C’est peut-être un signe que vous progressez

Source: The Conversation – in French – By Leda Stawnychko, Associate Professor of Strategy and Organizational Theory, Mount Royal University

Au début de la nouvelle année, il est naturel de se sentir partagé entre la gratitude et l’envie de changement. Le mois de décembre modifie souvent nos habitudes : moins de réunions, des boîtes courriel moins encombrées et une rare occasion de faire le point et de réfléchir.

Pendant cette période, on peut se réjouir du chemin parcouru, tout en ressentant que la voie suivie n’est plus vraiment la bonne.

Ce malaise est particulièrement fréquent à des étapes de la vie où les professionnels s’attendent à se sentir plus stables, mais ont plutôt l’impression de stagner. Il est facile de rejeter ces sentiments comme de l’impatience ou un manque d’engagement.

Mais les recherches sur l’apprentissage et le développement des adultes suggèrent que se sentir bloqué est souvent un signe de croissance personnelle. C’est la preuve que notre développement interne a dépassé ce que notre environnement immédiat peut offrir.

Dans la recherche en éducation, cette tension est souvent décrite comme un dilemme désorientant : une expérience qui remet en question nos hypothèses et révèle un décalage entre la façon dont nous nous voyons et le contexte dans lequel nous évoluons.

Bien que ces moments soient souvent inconfortables, ils agissent comme des catalyseurs pour l’apprentissage et le changement, incitant à réévaluer vos objectifs, vos valeurs et votre orientation. Vu ainsi, le désir d’un nouveau départ est une réponse normale à votre croissance.




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Diagnostiquer la source de l’agitation

Si vous êtes prêt à changer, mais que vous ne savez pas par où commencer, une première étape consiste à clarifier ce qui alimente votre sentiment d’agitation. Est-ce le travail lui-même, les personnes avec lesquelles vous travaillez ou la culture organisationnelle au sens large ?

Lorsque les organisations sont généralement favorables, la croissance ne nécessite pas forcément de changer d’entreprise. Le changement peut être possible au sein du même environnement. Dans ces cas, les conversations avec les superviseurs peuvent révéler des opportunités qui ne sont pas immédiatement évidentes, telles que des missions ambitieuses, des projets spéciaux ou le soutien à la formation continue.

Les recherches montrent que les personnes qui restent longtemps dans une même entreprise le font souvent en raison de relations solides, d’une bonne adéquation avec leur vie en général et de ce que les chercheurs appellent « l’ancrage professionnel », c’est-à-dire les avantages financiers, sociaux et psychologiques liés à leur poste qui rendent leur départ coûteux.

Mais si rester freine votre progression, il vaut la peine d’explorer soit la possibilité de renégocier votre trajectoire, soit celle de préparer votre départ de manière réfléchie.

Réévaluer ce qui compte aujourd’hui

Que vous envisagiez un changement au sein de votre organisation ou ailleurs, prendre le temps de clarifier vos besoins, vos objectifs et vos valeurs est essentiel. Ce qui comptait pour vous au début de votre carrière n’a peut-être plus la même importance.

Revenu, apprentissage, flexibilité, stabilité et sens de la vie : l’importance de ces facteurs évolue selon les étapes de votre parcours. Identifier vos priorités actuelles ne signifie pas les figer pour toujours, mais simplement avoir une vision claire pour évaluer les opportunités.

Certaines personnes accordent la priorité au mentorat ou à la formation prise en charge par l’employeur. D’autres ont besoin d’horaires prévisibles, d’une bonne couverture santé ou de flexibilité pour s’occuper de leur famille.

Comprendre ce qui compte vraiment pour vous aujourd’hui aide à réduire les options et à éviter la paralysie que provoquent souvent les grandes décisions.




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Se concentrer sur les activités plutôt que sur les titres

Pour y voir plus clair, imaginez votre rôle idéal sans vous arrêter aux titres de poste. Les titres peuvent être trompeurs et masquent souvent la réalité quotidienne du travail.

Concentrez-vous plutôt sur les activités qui occupent la majeure partie de votre temps et sur les compétences que vous utilisez réellement. Une question utile est : que feriez-vous volontiers même sans être rémunéré ? Ces tâches révèlent souvent vos forces et motivations profondes, ce que les psychologues appellent la motivation intrinsèque – le plaisir d’accomplir une tâche simplement parce qu’elle est gratifiante.

Par exemple, au début de ma carrière, je me suis rendu compte que je prenais beaucoup de plaisir à soutenir des professionnels en transition, en période de conflit ou de changement. Avec le temps, j’ai compris que le mentorat et le coaching étaient des activités qui me passionnaient suffisamment pour les exercer même gratuitement.

Fort de cette prise de conscience, j’ai commencé à chercher des postes qui incluaient ces activités, afin de m’assurer que mon travail reste significatif et stimulant.


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Se préparer pour la prochaine étape

Une fois vos priorités et intérêts clarifiés, identifiez les compétences et qualifications nécessaires pour les postes qui vous intéressent et commencez à les développer de façon intentionnelle.

Cela peut se faire à faible risque, par exemple à travers des projets dans votre emploi actuel, des activités entrepreneuriales, des emplois secondaires, des missions bénévoles ou des formations ciblées. En prenant régulièrement de petites mesures concrètes, vous réduisez progressivement l’écart entre vos capacités actuelles et ce que requiert votre prochaine étape professionnelle.

En cultivant activement ces compétences, vous transformez une période d’agitation en une phase constructive de préparation et de croissance professionnelle.

Lorsque vous réfléchissez à la suite, utilisez votre réseau de manière stratégique pour poser des questions, apprendre et découvrir des opportunités. Les nouveaux départs se construisent à travers les conversations, les expériences et les choix progressifs.

Enfin, soyez également attentif aux croyances qui limitent vos actions. Les idées que vous vous faites sur ce que vous pouvez faire ou non peuvent restreindre vos options bien plus que vos compétences réelles. Le sentiment d’être bloqué n’est pas un obstacle, mais une invitation à évoluer et le signal que vous pouvez commencer un nouveau chapitre dès aujourd’hui.

La Conversation Canada

Leda Stawnychko reçoit des financements du CRSH.

ref. Bloqué au travail en ce début d’année ? C’est peut-être un signe que vous progressez – https://theconversation.com/bloque-au-travail-en-ce-debut-dannee-cest-peut-etre-un-signe-que-vous-progressez-272794