Des enseignants-chercheurs à la recherche du temps perdu : regard sur le malaise universitaire

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Glaymann, Professeur émérite en sociologie, Université d’Evry – Université Paris-Saclay

Alors que l’enseignement supérieur se transforme, les charges administratives s’accroissent et la course aux publications s’accélère. Comment les universitaires vivent-ils leur métier aujourd’hui ? C’est ce qu’éclaire la grande enquête Enseignants-chercheurs : un grand corps malade, publiée en mai 2025 aux éditions Le Bord de l’eau, dont nous vous proposons de lire un extrait consacré à leur rapport au temps.


Les multiples activités liées à la recherche demandent à la fois du temps pour agir et pour penser, imaginer, échanger. Les chercheurs ont besoin de concentration, de recul réflexif, d’échanges formels (en réunion) et informels (autour d’un café ou entre deux réunions), donc de disponibilité d’esprit, tout le contraire de la surcharge cognitive actuelle. Il leur faut aussi, voire surtout, des temps de latence, de prise de distance, de conceptualisation. Or, ces temps-là, apparemment improductifs, mais en réalité créatifs et indispensables, varient d’un chercheur à un autre, d’un sujet à un autre, d’un moment à un autre de sa carrière. Il ne s’agit pas seulement de temps, mais aussi de concentration et de disponibilité d’esprit.

Ces temps ne peuvent suivre des normes quantifiables. Ils ne se mesurent pas en comptabilisant des publications et des citations dans des articles ou livres, la logique qui est désormais au cœur des modalités d’évaluation des chercheurs et des unités de recherche. De telles évaluations quantitatives sont incapables de prendre en considération les processus cumulatifs de construction de savoirs qui s’opèrent en se complétant et en se complexifiant.

Un résultat de recherche donnant lieu à une communication ou une publication une année N est souvent le produit de nombreuses années de recherche, de tâtonnement, de progression et d’erreurs corrigées, mais grâce auxquelles on a progressé. C’est un travail peu visible et que chaque chercheur est en général lui-même incapable de quantifier. Or, l’évaluation de plus en plus présente et déterminante pour le devenir des équipes est organisée au prix de « « dérive managériale et technocratique, [d’]individualisation de l’évaluation, [d’] effets pervers des procédures bibliométriques… ».

Organiser des recherches implique d’accepter que du temps soit « perdu » pour que des connaissances nouvelles soient « gagnées ». Cette logique essentielle est incompatible avec le culte de l’urgence et de l’évaluation court-termiste qui règne aujourd’hui et crée des contraintes qui obligent à précipiter des travaux de recherche et des publications dans un contexte où « le comptable se substitue au stratège, le court terme au long terme, la recherche du gain immédiat à la mise en place d’une production de qualité ».

L’évolution des critères d’évaluation de la recherche correspond à une dérive productiviste :

« Dans ce régime de concurrence généralisée, la notion de productivité académique intervient à tous les niveaux pour orienter l’allocation des ressources, depuis l’Université prise dans son ensemble jusqu’à chaque enseignant-chercheur pris individuellement, en passant par les départements, les maquettes et les équipes de recherche. »

La recherche de productivité et l’évaluation qui en est faite ont des effets de transformation du travail :

« Dans la recherche académique, le principal critère retenu pour mesurer la productivité d’un enseignant-chercheur est la production individuelle d’articles dans des revues répertoriées dans des listes hiérarchisées. […] Les dispositifs de bibliométrie favorisent en effet des formes de pilotage automatique de l’action évaluatrice. Néanmoins, ces avantages immédiats occultent la question centrale de la finalité de l’action : la course à la publication pour accroître un avantage bibliométrique, et pour faire de l’enseignant-chercheur un “acteur productif”, conduit-elle nécessairement à une amélioration de la réalisation de la diversité des missions qui lui incombent, et à une amélioration de la qualité des résultats scientifiques ? Cette mesure de la productivité des enseignants-chercheurs permet-elle d’assurer la qualité scientifique des individus, et la qualité globale de l’action – par exemple – du corps des économistes ? Les crises économiques, écologiques et sociales que produit le capitalisme contemporain permettent d’en douter ! »

Non seulement, cette évolution risque de fragiliser la fiabilité des résultats et des publications scientifiques, mais aussi de provoquer désillusion, découragement et désengagement parmi les enseignants-chercheurs, notamment sous l’effet d’« injonctions comptables » portant atteinte au sens de leurs missions.

« Ce que ça a changé, c’est aussi une concurrence accrue entre les enseignants-chercheurs. De mon point de vue, cela ne fait pas forcément avancer la science parce qu’ils passent énormément de temps à chercher des ressources financières. Et en plus, ils sont jugés sur cette recherche des finances. […] On parle des publications et on parle de moins en moins de l’enseignement et des responsabilités, mais la part de l’argent devient de plus en plus importante. Donc on quantifie le travail du chercheur par, allez, je vais un peu exagérer, mais c’est fait exprès, par le chiffre d’affaires qu’il va réaliser, par le nombre de projets qu’il va ramener » (Thierry, PU en automatisme en université).

« On met beaucoup plus de pression pour la publication. Moi, je ne me sens pas très impactée par ça parce que je suis pratiquement en haut de l’échelle. Donc, du coup, je me dis que je ne publierai peut-être plus, mais ça a zéro impact sur ma vie, zéro ! » (Emmanuelle, PU en informatique en université).

« Si c’est pour être des enseignants insignifiants qui produisent des recherches insignifiantes, c’est-à-dire qui ne produisent pas de sens, ce n’est pas la peine » (Aminata, PU en sciences de l’éducation et de la formation en université).


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« Je suis à deux ans de la retraite et je n’attends que de partir. Bon ça, c’est aussi un phénomène pré-retraite, je pense que ça existe de tout temps. Mais je suis quand même une militante dans ma vie et là, je suis complètement découragée » (Élise, PU en civilisation américaine en université).

« Nous, à l’université, on se ment avec cette idée que nous sommes toujours des universitaires, des enseignants-chercheurs, la réalité, c’est que nous sommes des profs de super lycée pour 80 % d’entre nous. Nous travaillons en licence avec des gens qui ne deviendront pas juristes, ou sociologues, ou psychologues. Je pense qu’on se ment aussi sur notre statut social. Évidemment, moi, je peux porter la robe, mais quand on regarde le niveau des rémunérations et même le prestige social dans la société, on voit bien qu’il n’est plus ce qu’il a été. Donc, je pense qu’on se ment. Et moi, je voudrais juste qu’on arrête de se mentir, mais qu’on arrête de se mentir à tous les niveaux » (Tom, PU en droit public en université).

Ce phénomène vient aggraver la transformation des activités de recherche en variable d’ajustement dans les emplois du temps des EC.

« J’observe qu’on recrute les enseignants-chercheurs sur leurs qualités en recherche. Et si c’est pour les mettre sur des situations où ils ne pourront plus faire de la recherche, il y a un problème dans le système. On ne peut pas à la fois demander aux gens d’être visibles internationalement et ensuite être dans un truc où finalement ce sont juste des enseignants un peu moins bien payés que des profs de classe préparatoire. Il y a un problème » (Amin, PU en mathématiques en université).

Il est en effet impossible de repousser la préparation des cours et de ne pas être présent en cours ou en TD, il est tout aussi impossible à toutes celles et ceux qui ont une ou plusieurs responsabilités (de diplôme ou de département) de ne pas réaliser dans les délais les tâches qui reviennent à chaque rentrée (gestion des effectifs, des calendriers, des répartitions de cours, etc.) et, à chaque fin, de semestre (évaluations, retour et compilation des notes, jurys, etc.). C’est alors les temps de recherche, consacrés à des enquêtes ou des expériences, à de la lecture ou à de la rédaction qui sont repoussés, voire sacrifiés.

On notera au passage que la semestrialisation (intervenue en 2002) a multiplié par deux le nombre de rentrées et de fins de sessions de cours à gérer. Un des effets indirects majeurs de ce redécoupage est que le début de l’année universitaire se fait de plus en plus tôt (en septembre au lieu d’octobre pour la plupart des étudiants, et donc dès le 15 août pour de nombreux enseignants et administratifs) et que la fin de l’année a lieu plus tard, le temps de terminer les cours du second semestre, d’organiser les examens et de plus, dans un délai de plus en plus court, les rattrapages (autrefois organisés en septembre, avec de vraies périodes de révision pour les étudiants). Ce processus a été intensifié avec les nouvelles procédures de candidature et de recrutement des étudiants (Parcourssup et MonMaster).

The Conversation

Dominique Glaymann ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des enseignants-chercheurs à la recherche du temps perdu : regard sur le malaise universitaire – https://theconversation.com/des-enseignants-chercheurs-a-la-recherche-du-temps-perdu-regard-sur-le-malaise-universitaire-256860

L’écriture numérique : un défi pour l’enseignement ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Maëlle Ochoa, Doctorante en didactique des langues secondes, Université de Bordeaux

L’acquisition de l’écrit est un processus complexe, qui s’étale sur toute une scolarité. Et l’omniprésence d’outils numériques implique de repenser son apprentissage, dans la mesure où les écrans supposent un autre traitement des informations. Du cahier à l’ordinateur ou au smartphone, les logiques ne sont plus les mêmes. Quelques pistes de réflexion.


« L’écriture n’est pas en progrès ; il semble même qu’elle soit plutôt en décadence. » Si vous pensez lire là un extrait de l’annonce de François Bayrou, en mars dernier, à l’occasion de l’annonce d’un plan pour l’écriture à l’école, vous vous trompez. Il s’agit d’une citation de l’inspecteur d’académie Irénée Carré, en 1889.

La maîtrise de l’écrit et son enseignement ont toujours fait l’objet de prises de parole politiques, reflétant les enjeux sociaux autour de l’écriture qui, en plus d’être un puissant transformateur cognitif, est un outil indispensable pour s’insérer socialement. Que ce soit dans une langue maternelle ou dans une langue étrangère, sur papier ou sur écran, écrire, c’est penser.

En tant que besoin social, l’écrit catalyse des inégalités. Ajoutée à d’autres facteurs, sa maîtrise permet d’accéder à une meilleure réussite scolaire, académique, professionnelle, sociale. Et cette réussite est davantage susceptible de conduire à des situations dans lesquelles on continue à réfléchir et s’enrichir intellectuellement.

On comprend donc bien la nécessite d’enseigner l’écrit à l’école, et jusqu’à l’université. De plus, si les problématiques d’enseignement de l’écriture questionnent les professionnels depuis longtemps, l’omniprésence de l’écriture numérique soulève de nouvelles questions. Quelles différences entre l’écriture sur papier et l’écriture sur écran ? Qu’implique l’écriture numérique, à la fois sur le plan social et celui de son acquisition ?

Les spécificités de l’écriture numérique

Écrire est une activité complexe et coûteuse sur le plan cognitif. Pour écrire, vous devez mettre en œuvre un grand nombre de processus de manière simultanée : récupérer des informations dans la mémoire à long terme, transformer ces informations sémantiques en texte, produire le texte à la main ou le taper, vérifier le résultat en le comparant avec les buts initiaux, tenir compte de votre lecteur, respecter un certain nombre de normes linguistiques et discursives…

Si vous écrivez dans une langue étrangère, il y a des défis supplémentaires : vous n’avez peut-être pas accès à tout le lexique nécessaire, les opérations prennent plus de temps, vous avez votre langue maternelle en tête, etc.




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Lorsque vous écrivez dans un espace numérique, d’autres spécificités sont aussi à prendre en compte. Il faut distinguer l’écrit numérisé, qui est une sorte d’écrit papier sur un support différent, de l’écrit numérique, qui implique une compréhension de l’environnement informatique. Maîtriser l’écrit numérique ne signifie pas apprendre à écrire ou à lire sur un écran. Cela suppose d’être capable à la fois de traiter des informations et de construire du sens en tenant compte de la machine.


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Activer ou suivre des liens hypertextes, commenter un article, interagir avec le contenu grâce à des emojis, des likes ou des réactions, utiliser une messagerie instantannée, ou une IA générative, concevoir des diaporamas, collaborer sur un même document sont des exemples de situations qui relèvent de l’écriture numérique. Ces actions impliquent des processus qui ne peuvent être mis en œuvre dans le cas d’une écriture sur papier d’un texte numérisé.

Du point de vue de l’attention, l’apprentissage dans un espace numérique peut être facilité par une utilisation précise et appropriée de certains outils comme les plates-formes permettant de réguler l’écoute d’un document audio en autonomie par exemple, les liens permettant d’avoir accès à des informations supplémentaires, les correcteurs. Mais il peut aussi être entravé quand on est confronté à de trop nombreuses informations à la fois, ou qu’on ne cesse de naviguer d’un onglet à un autre.

Un exemple d’étude sur l’utilisation de la traduction en ligne

Dans le cadre de mes recherches, je me suis intéressée en particulier à l’apport de la traduction neuronale automatique, avec des outils comme DeepL, pour l’enseignement de la production écrite en français langue étrangère.

Il s’agit de comprendre dans quelle mesure l’utilisation de DeepL permet d’améliorer les performances des rédacteurs. Pour cela, j’ai mené une étude expérimentale auprès d’étudiants chinois à l’université en France. Les étudiants ont d’abord rédigé un essai sans aide, puis un deuxième essai pour lequel ils pouvaient recourir librement à DeepL.




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Les écrans des étudiants ont été enregistrés pendant la rédaction. Cette technique permet d’observer et de comparer les activités de rédaction : le temps de frappe sur le clavier, le temps passé à traduire, les temps de pause entre chaque étape, les mouvements du curseur, etc.

Les résultats de cette étude ont mis en évidence des profils de rédacteurs variés. Lorsqu’ils peuvent utiliser DeepL, certains étudiants utilisent beaucoup leur langue maternelle et font ainsi plus de pauses, ce qui est bon signe puisque les pauses permettraient de s’intéresser à l’aspect global du texte, à sa cohérence, aux idées qu’il contient. D’autres étudiants passent plus de temps à écrire en français, ce qui pourrait correspondre aux objectifs des enseignants. De futures études permettront peut-être de faire des liens entre ces profils de rédacteurs et la progression des étudiants.

Nous avons également remarqué que, lorsqu’un étudiant passe d’une opération à l’autre rapidement, et de nombreuses fois, ses performances à l’écrit ont tendance à diminuer. Cela rejoint d’autres conclusions de recherche selon lesquelles les nombreux changements d’activités augmentent la charge cognitive et peuvent avoir un impact négatif sur les performances des étudiants.

Quelles stratégies pour repenser l’enseignement ?

Ces analyses ont aussi permis de montrer comment les apprenants se saisissent de l’outil et d’identifier différentes stratégies, qui peuvent être discutées avec les étudiants :

  • traduire des phrases ou des expressions de la langue maternelle vers la langue étrangère peut servir à lancer ou compléter la production ;

  • alterner les langues peut permettre de construire des idées complexes ;

  • traduire le texte entièrement peut servir à obtenir une version corrigée, à récupérer certains éléments, à rédiger uniquement en langue maternelle ;

  • Comparer la version en langue maternelle et la version en langue étrangère peut permettre de réfléchir sur la langue.

Les étudiants peuvent déléguer certaines opérations, ce qui facilite le processus de rédaction. Attention, toutefois, il est aussi possible d’éviter des opérations. Or, dans une visée cognitive de l’apprentissage des langues, on ne cherche par à faire éviter les opérations qui conduisent à résoudre des problèmes, mais à les accompagner. C’est ce qui amène les étudiants à résoudre des problèmes de plus en plus complexes par eux-mêmes.

Les traducteurs en ligne sont des aides à l’écriture qui peuvent servir l’enseignement de l’écrit en langue étrangère. Tenir compte de la façon dont le traducteur amène les étudiants à traiter l’information et à construire le sens apparaît essentiel pour enseigner l’écriture numérique.

The Conversation

Maëlle Ochoa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’écriture numérique : un défi pour l’enseignement ? – https://theconversation.com/lecriture-numerique-un-defi-pour-lenseignement-254758

Restaurants : des bouillons Duval au Bouillon Pigalle, histoire d’un modèle populaire

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Louisgrand, Enseignante-chercheuse, Grenoble École de Management (GEM)

Peut-être avez-vous vu un « bouillon » s’ouvrir récemment dans votre ville. Nés au XIXe siècle pour nourrir la classe ouvrière parisienne, ces restaurants bon marché étaient quasiment tombés en désuétude. Ils reviennent désormais en force. Pourquoi cet engouement ? Qu’est-ce qui fait la spécificité d’un bouillon et quelle est l’histoire de ces établissements ?


Offrir des repas nutritifs à faible coût aux nombreux travailleurs de Paris : telle est, au XIXe siècle, l’idée avant-gardiste de la Compagnie hollandaise. En 1828, elle ouvre un ensemble de petits restaurants proposant des bouillons de bœuf bouilli, dans différents points de la capitale à une population ouvrière, alors grandissante. Le concept du bouillon vient de naître et, avec lui, une forme précoce de standardisation de repas à bas coûts. Mais, en 1854, l’entreprise disparaît. C’est à ce moment-là qu’émerge celui que les annales retiendront comme le père des bouillons : Baptiste-Adolphe Duval.

Dans les années 1850, Baptiste-Adolphe Duval possède une boucherie située rue Coquillère à Paris (1er). Comme sa clientèle n’achète que les « beaux morceaux », Duval cherche un moyen d’utiliser la « basse viande » non vendue. Il pense alors à préparer un bouillon réalisé avec les bas morceaux de bœuf ainsi que du bœuf bouilli, de grande qualité. C’est ainsi qu’il ouvre, en 1854, un établissement, rue de la Monnaie, dans le 1er arrondissement de Paris. Il y propose des plats chauds, réconfortants et bon marché aux bourses les plus modestes, notamment les nombreux travailleurs des Halles, le « ventre de Paris ». Avec les travaux d’embellissement et de modernisation de la ville par le baron Haussmann, des milliers d’ouvriers sont venus de toute la France œuvrer à la capitale : ce sont autant de bouches à nourrir. Le succès est immédiat.

L’ancêtre de la restauration rapide

Duval ouvre alors d’autres points de vente dans la capitale, parmi lesquels, en 1855, un fastueux établissement à l’architecture de fer et de fonte aménagé dans un immense hall de 800 m2 au 6, rue de Montesquieu (1er), non loin du Louvre. Cet édifice, qui peut accueillir jusqu’à 500 personnes, assure un service en continu effectué par des serveuses reconnaissables à leur robe noire, leur tablier blanc et leur bonnet de tulle. Ces dernières appelées aussi les « petites bonnes » symboliseront les bouillons Duval, et seront aussi bien dessinées par des artistes comme Auguste Renoir qu’évoquées par des écrivains comme Joris-Karl Huysmans. Une nouvelle clientèle, attirée par le bon rapport qualité-prix, la flexibilité des horaires et les prix fixes, apparaît. Elle est constituée des classes moyennes et de la petite bourgeoisie. Le choix des mets se développe au fil du temps : on peut ainsi commander du pot-au-feu, du bœuf bourguignon, du veau rôti, mais aussi des huîtres, de la volaille ou du poisson.

Ces endroits – qui prennent le nom de « bouillons » – sont des lieux très propres, des symboles de la modernité. Ils vont rapidement devenir un concept de restaurant à part entière avec une cuisine simple, faite de produits de qualité. Ils sont considérés comme faisant partie des précurseurs de la restauration rapide.

Un nouveau modèle économique

La réussite économique des bouillons Duval est principalement due à son modèle de gestion des stocks. Ils fonctionnent comme une chaîne de restauration et appliquent des économies d’échelle grâce à leurs propres méthodes d’approvisionnement, leur production de pain, leurs boucheries, etc. En 1867, Duval crée la « Compagnie anonyme des établissements Duval » avec 9 succursales. En 1878, il y en aura 16, puis des dizaines dans la capitale à la fin du XIXe siècle.

Le succès des bouillons Duval fait des émules. Mais si la capitale en dénombre environ 400 en 1900, ils englobent en réalité une variété d’établissements hétéroclites aux fonctionnements différents, allant de la simple marchande ambulante aux bouillons s’inscrivant dans la lignée de Duval – comme les établissements Boulant ou Chartier.

Ce dernier, encore en activité aujourd’hui, a ouvert ses portes en 1896 sur les Grands Boulevards. Son immense salle aux boiseries sculptées et ses magnifiques lustres, de style art nouveau, sont classés monuments historiques. Il n’a jamais fermé ses portes ni changé de nom et, contrairement à tous les autres, a traversé le temps et les modes sans aucune interruption, même si son taux de fréquentation a pu connaître des fluctuations.

Concept de restaurant populaire, le bouillon s’est ainsi transformé en une institution incontournable du paysage parisien. Son succès a ensuite perduré jusqu’à l’entre-deux-guerres avant de tomber en désuétude. En effet, dans la France des Trente Glorieuses (1945-1975), le bouillon semble dépassé, ringard, et les clients lui préfèrent par exemple les brasseries qu’ils trouvent plus « haut de gamme » et modernes. On assiste aussi au développement des fast-foods (à partir des années 1960, ndlr).


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Depuis 2017, un grand retour des bouillons

Cependant, la flamme du bouillon et de l’imaginaire qui l’accompagne ne s’est jamais complètement éteinte et c’est ainsi qu’en novembre 2017, les frères Moussié, des restaurateurs, ouvrent à Paris le Bouillon Pigalle (Paris 18e).

Leur souhait est de reprendre les codes initiaux des bouillons, c’est-à-dire des plats réconfortants (par exemple, le bœuf bourguignon, le petit salé aux lentilles ou la purée saucisse) et les desserts gourmands (comme les profiteroles arrosées de chocolat chaud), servis à prix modiques, dans un décor rétro, sur de grandes tablées à l’allure de cantine, le tout dans un esprit « bonne franquette » avec un service en continu et sans réservation.

Qu’est-ce qu’un bouillon ? « Les bouillons, la table du tout-Paris », Arte, 2025.

Le succès est au rendez-vous et, petit à petit, d’autres établissements (ré)ouvrent comme le Bouillon Julien en 2018 dans un décor restauré, ou le Bouillon République en 2021 dans le cadre préexistant de la brasserie alsacienne Chez Jenny. Ces restaurants bon marché attirent beaucoup de clients, français ou étrangers, ravis de manger bon pour pas (trop) cher en période d’inflation. En effet, nombre d’entre eux permettent de se sustenter pour moins de 20 euros avec une entrée, un plat et un dessert. Leur renaissance repose aussi sur des valeurs de simplicité et d’authenticité.

D’autre part, de nombreux bouillons insistent sur le « fait maison », et travaillent fréquemment avec des producteurs locaux et en circuit court.

Des bouillons en région

Ces lieux incarnant la convivialité et l’esprit traditionnel français se sont également multipliés hors de la capitale. Et si leurs chefs continuent de proposer des classiques réconfortants de la gastronomie française, certains le font à la sauce régionale, par exemple, le « maroilles rôti » au Petit Bouillon Alcide à Lille ou le « diot, polenta crémeuse » à La Cantine Bouillon de Seynod, en Haute-Savoie.

À Lille, un bouillon sauce locale.

Depuis deux ou trois ans, des chefs étoilés ouvrent aussi leur bouillon. C’est le cas du chef grenoblois doublement étoilé Christophe Aribert avec le Bouillon A, ouvert en mai 2022. Il y met en avant des produits bio, locaux et de saison. Thierry Marx, deux étoiles, a pour sa part ouvert en 2024 à Saint-Ouen le Bouillon du Coq, dans lequel il propose des harengs-pomme à l’huile ou son célèbre coq au vin. Pour lui, c’est aussi une façon de remettre au goût du jour des plats étiquetés « ringards » à des prix très abordables.

Depuis début 2023, on estime qu’un bouillon se crée chaque mois en France. Ce sont principalement les prix bas qui attirent la clientèle.

Le maintien d’un tarif accessible est, lui, le premier combat de nombre de propriétaires de bouillons. Leur secret ? Une forte préparation en amont (en particulier les plats froids comme les œufs mayonnaise ou les poireaux vinaigrette), un nombre de gestes réduits par assiette (pas trop de techniques, pas de dressage compliqué), des recettes simples, une carte qui change peu, mais aussi des économies sur le volume d’achat et des tables qui tournent très rapidement.

L’autre assurance du bouillon est de trouver des plats classiques servis en un temps record dans un cadre agréable et convivial.

The Conversation

Nathalie Louisgrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Restaurants : des bouillons Duval au Bouillon Pigalle, histoire d’un modèle populaire – https://theconversation.com/restaurants-des-bouillons-duval-au-bouillon-pigalle-histoire-dun-modele-populaire-236823

De l’atelier au marché de l’art : les ressorts du succès de POUSH, un jeune lieu créatif

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Blonski, Professeur assistant en stratégie et entrepreneuriat, ICN Business School

En quelques années, le centre d’art et d’ateliers d’artistes POUSH, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), est devenu un repère incontournable de la scène artistique parisienne. Une étude permet de comprendre les dynamiques qui font émerger un tel lieu créatif.


Dans une ancienne usine d’Aubervilliers, en banlieue parisienne, 270 artistes partagent aujourd’hui leurs journées entre création, discussions informelles et visites de collectionneurs. Ce lieu, baptisé POUSH, s’est imposé en quelques années comme un point de passage obligé pour les professionnels du monde de l’art. On y croise autant de jeunes talents prometteurs que de figures déjà reconnues, dans un décor brut et foisonnant.

Comment expliquer qu’un lieu, inconnu il y a à peine trois ans, soit devenu un incontournable de la scène artistique parisienne ? Pourquoi certaines adresses deviennent-elles des nœuds de créativité et d’attention, là où d’autres projets similaires peinent à exister ? Plus largement, que faut-il pour qu’un lieu devienne un « lieu créatif » ?

Du Bateau-Lavoir à Hollywood : des lieux mythiques de la création

Dans tous les domaines de la création, certains lieux se dotent d’une image de créativité importante, comme s’il s’y passait quelque chose de particulier : des territoires comme Hollywood ou la Silicon Valley aux États-Unis, des villes comme Vienne (Autriche) au début du siècle dernier ou Berlin (Allemagne) au début de ce siècle, des quartiers parisiens comme Montparnasse ou Saint-Germain-des-Prés, voire des espaces plus localisés, comme le Bateau-Lavoir (Paris 18e) ou le Chelsea Hotel (New York). Une question revient dès que l’on s’intéresse à ces derniers, les lieux créatifs : comment adviennent-ils ? Sont-ils créatifs parce qu’ils attirent (des artistes) ? Ou attirent-ils parce qu’ils sont créatifs ? Comment se construit cette réputation selon laquelle, « c’est là que ça se passe » ?

C’est cette question que nous avons souhaité explorer à travers une recherche menée sur le cas POUSH, un des plus grands rassemblements d’ateliers d’artistes en Europe. Pour comprendre comment ce lieu a émergé si rapidement comme un repère de la scène artistique, nous avons mené une trentaine d’entretiens avec des artistes et l’équipe dirigeante, complétés par des visites de terrain et un questionnaire auprès des résidents.




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Une clé de lecture : le « middleground »

Une théorie utile pour appréhender ce problème a été proposée par Patrick Cohendet, David Grandadam et Laurent Simon : la notion de « middleground ». Pour qu’un territoire créatif puisse prendre de l’ampleur, qu’il attire des talents et qu’il gagne en réputation, il doit mobiliser des passerelles entre l’underground des artistes et l’upperground constitué des entreprises et institutions établies. Cette strate, le middleground, permettrait de faciliter les échanges entre les différents acteurs d’un écosystème, et d’établir la réputation d’un lieu qui devient l’endroit où il faut être, car c’est là que ça se passe. Les auteurs de ce courant ont étudié, par exemple, le cas de Montréal (Québec, Canada) pour le jeu vidéo ou encore les dynamiques spatio-temporelles du monde du design à Berlin.

Comment naissent ces lieux du middleground, ces espaces qui deviennent des passerelles entre artistes émergents isolés et institutions ? Par exemple, comment faire pour créer un tel espace où des artistes pionniers pourront être en contact avec des galeristes et des collectionneurs ?

Le cas de POUSH, plus grand rassemblement d’ateliers d’artistes en Europe, est très instructif.

Fondée en 2020 en initiative privée liée à la société Manifesto, l’association POUSH qui occupe des locaux de grande taille désaffectés sur des durées limitées (environ deux ans), pour les réorganiser en des ateliers loués ensuite à des artistes. Après un premier essai à Saint-Denis, POUSH s’est établi dans un immeuble de grande taille au-dessus du périphérique parisien à la porte Pouchet (qui lui a donné son nom), avant de déménager deux ans plus tard dans une ancienne usine à Aubervilliers, où l’association est toujours domiciliée aujourd’hui avant de devoir déménager à nouveau à l’été 2025.


Poush – crédits Axel Dahl, Fourni par l’auteur

En moins de trois ans, ce lieu nouveau s’est fait une place dans l’écosystème artistique parisien. Moins de deux ans après sa fondation, POUSH rassemblait environ 270 artistes, qui travaillaient dans les différents ateliers proposés, et organisait des visites de collectionneurs nationaux et internationaux, en particulier à l’occasion des grands événements du monde de l’art, en particulier les foires : la Fiac puis Art Basel Paris, en octobre, et Art Paris, en avril.

Cette évolution n’est pas commune : d’autres structures similaires existent, y compris dans le même département, mais ni un aussi grand nombre de résidents ni la haute fréquence des visites professionnelles n’y sont observables.


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Une alchimie fragile mais puissante

Notre recherche a cherché à saisir les manifestations et les causes de ce succès, par une étude compréhensive fondée sur des entretiens avec une trentaine d’artistes résidents et avec l’équipe de direction du lieu, mais également par la visite des ateliers et des expositions au cours de plusieurs journées. Un questionnaire a également été administré aux résidents.

Premier constat, la grande diversité des profils des artistes. Ils ne forment pas une « école » et proviennent d’horizons différents, même si une tendance se dégage autour d’un groupe de jeunes artistes français comptant entre deux et sept ans d’expérience, c’est-à-dire ni novices, ni installés. Ils cherchent en POUSH d’abord et avant tout un lieu pour travailler dans de bonnes conditions. D’autres raisons suivent, mais ne viennent que s’ajouter à ce premier besoin : la proximité avec d’autres artistes qui deviennent des collègues de travail, comme dans une entreprise, mais aussi la possibilité de renforcer sa carrière grâce à l’orientation professionnelle du lieu et des visites de professionnels du monde de l’art.

Visite de POUSH, Nano Ville, 2023.

Pour autant, POUSH ne propose contractuellement que de la location d’espaces : les autres éléments (visites professionnelles, expositions, etc.) ne viennent que de façon informelle au fur et à mesure que des occasions se présentent. Cette méthode d’adaptation permanente aux opportunités qui apparaissent avec le temps est revendiquée par le management du lieu qui préfère éviter la lourdeur des procédures ; cela peut créer cependant un sentiment de frustration, car il est difficile de satisfaire l’intégralité des 270 résidents.

Masse critique et effet collatéral

De manière concrète, les collaborations restent assez limitées, loin de l’idée spontanée de l’effervescence créative. C’est, au contraire, la combinaison de la masse critique du nombre d’artistes et de la diversité (qui agit comme un accélérateur de carrières) qui multiplie les interactions entre les différents acteurs de l’écosystème, artistes présents et visiteurs représentant le monde professionnel (l’upperground) : curateurs, collectionneurs, galeristes…
La présence au sein de POUSH de quelques artistes reconnus irradie l’ensemble des artistes du lieu créatif par effet collatéral, ou effet d’éclairage, créant une sorte de label du lieu.

La conjonction de ces deux facteurs, masse critique et effet collatéral, permet d’augmenter la valeur conventionnelle du lieu créatif, créant le fameux cercle vertueux qui était notre point de départ. Plus le lieu est connu, plus les acteurs sont nombreux à y venir et, plus ils sont nombreux, plus le lieu est connu.

Si cette recherche traite de l’émergence de ces lieux créatifs, elle n’aborde pas en revanche la question de leur futur, et en particulier de leur maintien dans la position intermédiaire du middleground. Est-il possible de conserver ce fragile équilibre entre un underground anonyme et un upperground institutionnalisé, ou mainstream ? C’est cette question qu’il conviendra d’explorer dans de futures recherches.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. De l’atelier au marché de l’art : les ressorts du succès de POUSH, un jeune lieu créatif – https://theconversation.com/de-latelier-au-marche-de-lart-les-ressorts-du-succes-de-poush-un-jeune-lieu-creatif-254744

Comment les écrivains du XIXᵉ siècle se sont engagés dans les débats politiques de leur temps

Source: The Conversation – France (in French) – By Florent Montaclair, Enseignant Université, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Point de littérature sans politique pour les écrivains français du XIXe siècle WikiCommons, CC BY-ND

Dans le sillage de la Révolution de 1789, la France connaît, au cours du XIXe siècle, de nombreuses péripéties politiques. Loin de l’image de l’artiste enfermé dans ses appartements, penché uniquement sur ses textes littéraires, des écrivains et écrivaines de l’époque s’engagent dans les débats politiques de leur temps.


En 1836, avec la parution des premiers romans-feuilletons en France dans les journaux quotidiens, l’écrivain devient une figure non plus seulement des salons, mais aussi de la société : il est reconnu dans la rue, il est invité par les rois, il « influence » l’opinion des lecteurs. Avec des tirages, sous le Second Empire, qui passent, tous titres confondus, de 200 000 exemplaires par jour à 1,5 million, le feuilleton est lu, relu, prêté, discuté par les maîtres, leurs enfants, les domestiques et les concierges, pour reprendre les termes d’un feuilletoniste oublié, Louis Reybaud.

L’écrivain du XIXe siècle appartient majoritairement à la bourgeoisie : il est de formation initiale en médecine (Eugène Sue, Paul Féval), en droit ou comptabilité (Gustave Flaubert, Jules Verne, Guy de Maupassant, Edmond de Goncourt), il est officier ou fils de généraux (Alphonse de Lamartine, Alexandre Dumas, Victor Hugo)… À noter un cas particulier, George Sand qui descend à la fois du maréchal de Saxe par son père et et d’un tenancier de billard par sa mère.

On voit bien l’articulation entre ces professions et les réflexions sociales, politiques ou institutionnelles : par leur métier initial, les écrivains s’intéressent à la défense de la nation (militaires), à la santé de leurs concitoyens (médecins), à l’organisation administrative de l’état (notaires, juristes). Devenus célèbres, certains auteurs briguent même les suffrages de leurs concitoyens : la députation (Dumas, Lamartine, Hugo), les ministères (Tocqueville, Gobineau, Stahl), le Sénat (Hugo), les conseils généraux ou municipaux (Gobineau, Verne, Lamartine).

La grande question politique qui préoccupe alors ces écrivains, tant dans les instances où ils sont élus que dans leurs œuvres, est celle de la réunification du corps social : comment sortir d’un cycle révolutionnaire, né en 1789, qui provoque durant tout le siècle émeutes et chutes de régimes ? Comment en somme bonifier l’héritage révolutionnaire en créant une nation apaisée ?

« Guérir » les maux de la société

Prise de la Bastille en 1789, chute de Charles X en 1830, émeutes de 1832, chute de Louis-Philippe en février 1848, émeutes de juin 1848, Commune en 1871, la violence politique contre les hommes, les biens, les institutions et les symboles est récurrente tout au long du XIXe siècle.

Comment sortir de la violence ? Les écrivains exploreront plusieurs solutions qui leur paraissent pouvoir « guérir » les maux de la société.

À partir de la Commission du Luxembourg (28 février -16 mai 1848) réunie au Sénat par Lamartine, alors chef du gouvernement provisoire de la Deuxième République, pour déterminer quelle sera la politique économique de la République, trois voies se dessinent pour sortir le peuple de la misère et le faire entrer dans une communauté d’intérêts avec la classe moyenne et supérieure.

Le philosophe et député Pierre-Joseph Proudhon défend le développement d’une France de la coopérative, regroupant les travailleurs dans des microentreprises dont ils seraient les ouvriers et les patrons. Notamment défendue par Victor Hugo dans « Les Misérables », cette idée s’effondre à l’Assemblée lorsqu’il s’agit de proposer un financement de ces coopératives par l’État pour acheter en fond de départ le matériel et les machines, par exemple. L’impôt sur le revenu voulu par le député Proudhon est vu par les députés comme contraire aux droits de l’homme et du citoyen : la propriété est considérée sacrée.




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Louis Reybaud et l’Académie des sciences morales et politiques défendent la suppression des frontières, la diminution des taxes, la limitation du nombre des fonctionnaires et la constitution de grandes fortunes, ce qui mécaniquement augmente les salaires. Ces idées sont rejetées, à un moment où l’idée centrale de l’État est de construire une nation et non pas de l’ouvrir sur le monde.

Lamartine met finalement en place, sur les conseils du ministre Louis Blanc, un contrôle de l’économie par l’État avec un droit du travail et la création d’ateliers nationaux qui fournissent des emplois aux ouvriers sans activités. Opposé à cette idée, Hugo déclare à la Chambre : « La monarchie avait les oisifs, la République aura les fainéants » : penser que l’État peut payer des cent mille travailleurs est perçu comme la création d’un assistanat généralisé.

La fermeture de ces ateliers qui n’arrivaient pas à trouver du travail à tous les chômeurs en juin 1848 provoque des émeutes : le peuple parisien pensait que l’idée était bonne et refuse de se disperser. Les combats avec l’armée font 15 000 tués ou blessés dans les rues de Paris.


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Le mépris du peuple

La violence populaire trouve-t-elle son origine dans l’organisation du régime ? Tous les écrivains le pensent, et adhèrent, par une sorte de pensée magique, à une république idéale. Ils soutiennent donc à l’unanimité la révolution de février 1848 qui fait tomber la Monarchie parlementaire de Louis-Philippe, et se réjouissent de l’abdication de Napoléon III en 1870 qui crée la IIIe République.

Mais comment expliquer alors que quelques mois plus tard, en juillet 1848 puis en avril 1871, le peuple en arme se soulève contre la république ? Désemparés, les écrivains, à l’exception de Jules Vallès, passeront de la vision d’un peuple héroïque à un peuple dénaturé : les écrivains rejettent la possibilité de se révolter contre une république. « Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes, à qui elles ressemblent quand elles sont mortes », lâche Alexandre Dumas-fils, « une stupide et cruelle brute ! » ajoute Joris-Karl Huysmans pour qualifier le peuple. Leconte de Lisle écrit à la poète José-Maria de Heredia : « La Commune ? Ce fut la ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués, tenanciers de bas étage ». Et Alphonse Daudet conclut : « Des têtes de pions, collets crasseux, cheveux luisants, les toqués, les éleveurs d’escargots, les sauveurs du peuple, les déclassés, les tristes, les traînards, les incapables ; pourquoi les ouvriers se sont-ils mêlés de politique ? »

Barricade de la Chaussée Ménilmontant, le 18 mars 1871, pendant la Commune de Paris. Collection Musée Carnavalet
Barricade de la Chaussée Ménilmontant, le 18 mars 1871, pendant la Commune de Paris. Collection Musée Carnavalet.
Wikicommons

L’idée que le peuple, pauvre et inculte, puisse être le grand décideur de l’avenir de l’État heurte les consciences bourgeoises. Alexandre Dumas écrit d’ailleurs : « Ce qui fait l’avenir de la République, c’est justement ceci, qu’il lui reste beaucoup à faire dans l’avenir. Laissez-la donc d’abord être République bourgeoise ; puis, avec l’aide des années, elle deviendra République démocratique ; puis, avec l’aide des siècles, elle deviendra République sociale. »

Les écrivains qui soutinrent ouvertement les révoltes du peuple sont peu nombreux : le philosophe Pierre-Joseph Proudhon et le romancier Jules Vallès. Reste cependant une forme de bienveillance chez certains comme les Frères Goncourt qui se diront soulagés lorsque les exécutions de communards cessèrent ou Victor Hugo qui sera le premier à demander la grâce des émeutiers.

Le peuple devra encore attendre

Selon Jules Michelet, historien et professeur au Collège de France, le peuple est « barbare » parce qu’il est muet (sans droit de vote) et « enfant » car sans instruction, donc sans pensée claire. Mais la plupart des écrivains rejettent l’obligation à l’État de donner un suffrage universel et une instruction gratuite. « Quant au bon peuple, l’instruction « gratuite et obligatoire » l’achèvera » écrit Flaubert et « L’instruction gratuite et obligatoire n’y fera rien qu’augmenter le nombre des imbéciles. Le plus pressé est d’instruire les riches qui, en somme, sont les plus forts. »

En espérant donc que le peuple s’élève dans la richesse pour participer aux votes censitaires et dans l’éducation pour participer au monde des idées, il faut attendre pour lui donner la possibilité de la parole et des droits.

« Peuple, encore une fois, nous te demandons la patience !… » déclare Proudhon dans son « Manifeste du peuple » ; « La patience est faite d’espérance » écrit Hugo dans « Claude Gueux ») ; « s’enrégimenter tranquillement, se connaître, se réunir en syndicats, lorsque les lois le permettraient ; puis, le matin où l’on se sentirait les coudes, où l’on se trouverait des millions de travailleurs en face de quelques milliers de fainéants, prendre le pouvoir, être les maîtres. Ah ! quel réveil de vérité et de justice ! » programme Zola dans « Germinal » et « Le Comte de Monte-Cristo », comme un clin d’œil à l’époque, se termine par ces mots : « Attendre et espérer ».

The Conversation

Florent Montaclair ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les écrivains du XIXᵉ siècle se sont engagés dans les débats politiques de leur temps – https://theconversation.com/comment-les-ecrivains-du-xix-siecle-se-sont-engages-dans-les-debats-politiques-de-leur-temps-254649

Sur la scène électro, publier un remix illégal peut booster une carrière…

Source: The Conversation – France (in French) – By Amandine Ody-Brasier, Associate Professor of Organizational Behavior, McGill University

Moins de 10% des DJs d’Electronic Dance Music sortent des remixes ne respectant pas le droit d’auteur Shutterstock

Dans la scène EDM – pour electronic dance music, un sous-genre de la musique électronique orienté clubs et festivals – publier un remix sans autorisation ni payer de droits d’auteur peut paradoxalement servir une carrière, même si la pratique est illégale. Une étude montre que ces remixes pirates (bootlegs) ne nuisent pas toujours à la réputation d’un DJ : tout dépend des intentions perçues.


Dans la plupart des secteurs, enfreindre la loi peut mettre fin à une carrière. Mais dans le monde de la musique électronique, et notamment dans la scène EDM, certaines formes d’illégalité peuvent avoir l’effet inverse.

Notre récente étude montre que les DJs qui publient des remixes illégaux – appelés bootlegs – augmentent leurs chances d’être engagés pour des concerts, mais à une condition : lorsque leur démarche est perçue comme bénéficiant à la communauté dans son ensemble, et pas comme une stratégie opportuniste.

La majorité des artistes EDM soutiennent et respectent le droit d’auteur. Ils savent que diffuser un remix en ligne sans l’autorisation du titulaire des droits est illégal. Ils reconnaissent aussi l’importance du respect du travail d’autrui, comme en témoignent les excuses publiques du DJ néerlandais Hardwell dans un conflit avec le groupe Swedish House Mafia au sujet de trois bootlegs.

Pourtant, dans la pratique, les bootlegs ne sont pas systématiquement condamnés, et peuvent même parfois être encouragés par la communauté.

Tous les « bootlegs » ne se valent pas

Nous avons analysé les parcours de près de 39 000 DJs répartis dans 97 pays entre 2007 et 2016, en suivant leur activité de production musicale et leurs performances en concert. Compte tenu des risques juridiques et de réputation, les remixes illégaux restent relativement rares : selon nos données, moins de 10 % des DJs EDM publient des bootlegs en ligne.

Mais ceux qui le font obtiennent en moyenne plus de dates de concerts que ceux qui se concentrent sur des remixes officiels ou des morceaux originaux.

Pour comprendre ce paradoxe, nous avons complété notre analyse par une enquête auprès d’experts, une expérience en ligne menée avec près de 900 fans d’EDM, et des entretiens avec 34 professionnels du secteur (DJs, organisateurs, producteurs…).

Mains de DJ
Le bootlegging désigne le remix, le montage ou la diffusion non autorisés d’un morceau, sans l’accord de l’artiste original ou du détenteur des droits.
(Shutterstock)

Fait intéressant, les bootlegs ne sont pas perçus comme plus créatifs, de meilleure qualité ou plus accrocheurs que les autres types de morceaux. Alors pourquoi certains DJs en tirent-ils des bénéfices ?

La réponse réside dans la manière dont la communauté EDM perçoit les intentions du bootlegger.

Quand le désintéressement paie

Nous avons constaté que les artistes considérés comme désintéressés – c’est-à-dire transgressant la loi pour contribuer à la communauté – étaient souvent récompensés, malgré l’illégalité de leur geste.

Lorsqu’un bootleg est vu comme un hommage à un pair, un « cadeau » aux fans ou un moyen de faire revivre un titre culte, cela suscite un soutien communautaire. Concrètement, d’autres membres de la scène EDM peuvent alors offrir à l’artiste davantage d’opportunités de jouer en concert ou d’assurer des premières parties.

Ainsi, partager un bootleg en ligne augmente le nombre de prestations mensuelles en première partie de 4,4 % – soit deux fois plus que la sortie d’un remix officiel ou d’un morceau original.

C’est ce qui explique certaines trajectoires inattendues, comme celle du jeune DJ Imanbek Zeikenov, qui a remixé « Roses » de Saint Jhn sans autorisation en 2019 et l’a publié en ligne.

La communauté EDM a accueilli ce remix avec enthousiasme, propulsant la carrière de Zeikenov. Il est aujourd’hui un artiste reconnu et a même assuré la première partie de Saint Jhn, l’artiste original.

Cela montre que la scène EDM valorise fortement les actes perçus comme désintéressés. À l’inverse, quand un bootleg semble opportuniste, l’enthousiasme s’éteint rapidement.

Un bootlegger perçu comme intéressé peut ainsi voir ses opportunités chuter de 10 %.


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Les normes informelles priment parfois sur la loi

Dans de nombreuses communautés professionnelles, des normes informelles coexistent avec la législation. En général, plus la loi s’aligne avec les valeurs du milieu, plus elle est appliquée avec rigueur.

Mais dans des cas plus ambigus, la conformité devient discrétionnaire : c’est alors à la communauté d’interpréter les actes illégaux et de décider si elle les sanctionne ou non.

Dans l’EDM, bien que le droit d’auteur existe, il n’est pas toujours appliqué à la lettre. Ce vide est comblé par des normes professionnelles implicites : des règles tacites sur le remix, la collaboration ou le crédit.

Comme le montre notre étude, cette zone grise a permis l’émergence d’un système dans lequel certains artistes peuvent enfreindre la loi… tout en recevant le soutien de leurs pairs – à condition que leurs intentions soient perçues comme altruistes et bénéfiques à la communauté.

Enfreindre les règles, mais pour de bonnes raisons

Il est essentiel de rappeler que les artistes EDM ne promeuvent pas l’illégalité en tant que telle. Les DJs interrogés décrivent le bootlegging comme une pratique de nécessité, née du manque de moyens pour négocier les droits.

Dans ce milieu, le soutien dépend moins du respect strict de la loi que de la perception de l’intention. Pour les DJs émergents, cela crée un équilibre délicat : enfreindre la loi reste risqué, mais dans certains cas, cela peut paradoxalement ouvrir la voie à une carrière reconnue.

Et ce phénomène ne se limite pas à la musique. D’autres professions créatives où le désintéressement est valorisé peuvent suivre la même logique. Le monde académique ou celui des technologies en offrent des exemples. Ainsi, une violation de brevet en biotechnologie peut être jugée différemment, au moins en partie, en fonction des intentions perçues du chercheur.

En fin de compte, ce sont les motivations attribuées à l’acte qui déterminent s’il est toléré, ignoré… ou même récompensé. Parfois, enfreindre la loi peut ainsi être une rampe de lancement – à condition de le faire pour les bonnes raisons.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Sur la scène électro, publier un remix illégal peut booster une carrière… – https://theconversation.com/sur-la-scene-electro-publier-un-remix-illegal-peut-booster-une-carriere-255059

« Tourists go home » : Barcelone, Naples, Lisbonne… le sud de l’Europe en révolte contre le surtourisme

Source: The Conversation – France (in French) – By Claudio Milano, Researcher, Lecturer and Consultant, Universitat de Barcelona

Les graffitis anti-touristes sont devenus courants dans de nombreuses villes d’Espagne. Jon LC/Shutterstock

Le 15 juin, plusieurs villes du sud de l’Europe seront le théâtre d’une journée de mobilisations coordonnées contre la « touristification » de leurs territoires. À Barcelone, Lisbonne, Naples ou aux Canaries, le tourisme de masse remodèle les espaces urbains, souvent au détriment des communautés locales. Ces manifestations reflètent des tensions croissantes entre les dynamiques de touristification et une opposition locale de plus en plus audible.


Si Barcelone est devenue un symbole de la résistance sociale aux effets négatifs d’un tourisme prédateur et extractif, elle est loin d’être seule. Ces douze derniers mois, des destinations comme les îles Canaries, Málaga ou encore les Baléares ont également connu des mobilisations massives contre les excès du tourisme.

La lassitude est palpable, et elle s’écrit même sur les murs : les appartements touristiques recouverts de graffitis « tourists go home » (les touristes dehors) sont désormais un paysage familier dans bien des villes espagnoles. Ce ne sont pourtant pas les touristes individuellement qui sont mis en cause, mais bien une dépendance excessive au tourisme, qui a progressivement chassé de nombreux habitants de leurs logements et de leurs quartiers.

Comment en est-on arrivé là ? Après la levée des restrictions liées au Covid-19, le tourisme international a rebondi avec force dans de nombreuses villes méditerranéennes. Ce retour massif nourrit une exaspération grandissante au sein de la population locale, confrontée à une transformation urbaine vécue à ses dépens.

a mural painted on a city street with people walking past
Fresque de l’artiste Elías Taño dans le quartier central d’El Carmen à Valence (Espagne), arborant un autre slogan courant : « +1 turista = -1 veïna » (un touriste de plus = une voisine de moins).
Nicolas Vigier

Les habitants sont notamment préoccupés par des pénuries de logements, la précarité de l’emploi liée au tourisme, ou l’impact environnemental. À Barcelone, la privatisation des espaces publics est aussi au cœur des critiques, exacerbée par des événements de prestige comme l’America’s Cup ou le Grand Prix de Formule 1, dont les retombées profitent peu aux habitants.

Cette fronde traduit un ras-le-bol généralisé, qu’on ne peut plus balayer d’un revers de main comme s’il s’agissait d’un simple caprice ou de « NIMBYisme » (Not In My Back Yard : « Pas de ça chez moi », attitude qui consiste à approuver un projet s’il se fait ailleurs, mais à le refuser s’il est à proximité de son lieu de résidence, ndlr). Cette contestation met en lumière des inégalités structurelles profondes, des conflits autour de l’espace urbain, de la justice sociale et des rapports de pouvoir qui nourrissent la croissance incontrôlée du secteur touristique.

Un militantisme en mutation

Le militantisme anti-tourisme à Barcelone remonte au milieu des années 2010, quand des quartiers comme la Barceloneta ont commencé à contester le rôle du tourisme dans la gentrification et les déplacements de population. Depuis, des collectifs comme l’Assemblée des quartiers pour la décroissance touristique (ABDT) dénoncent les politiques publiques qui renforcent la dépendance à l’économie touristique.

L’ABDT préfère d’ailleurs parler de touristification plutôt que de surtourisme. Selon eux, le terme surtourisme tend à dépolitiser le débat, en le réduisant à une question de volume de visiteurs. Le cœur du problème, affirment-ils, tient aux inégalités systémiques liées à l’accumulation capitaliste, à la nature extractive du tourisme, et à un modèle qui capte la richesse collective au profit d’intérêts privés.

Ce qui distingue cette nouvelle vague de militantisme, c’est le passage de l’opposition frontale à l’élaboration de propositions concrètes. Lors d’une grande manifestation en juillet 2024 à Barcelone, les militants ont ainsi présenté un manifeste appelant à réduire la dépendance économique au tourisme, et à engager une transition vers une économie éco-sociale.

Des propositions concrètes

Parmi leurs revendications : mettre fin aux subventions publiques destinées à la promotion touristique, encadrer la location de courte durée pour lutter contre la perte de logements, réduire le trafic de croisières, et améliorer les conditions de travail par des salaires décents et des horaires stables. Le manifeste plaide aussi pour diversifier l’économie, reconvertir les infrastructures touristiques à des usages sociaux, et développer des dispositifs de soutien aux travailleurs précaires.

Le manifeste en 13 points de l’ABDT.
Milano et al. 2024

Le week-end du 27 avril 2025, le réseau Europe du Sud contre la touristification s’est réuni à Barcelone pour établir une feuille de route politique commune. C’est là qu’a été prévue la manifestation coordonnée dans plusieurs villes d’Europe du Sud du 15 juin 2025.

Les plus précaires particulièrement touchés

Les militants anti-tourisme sont souvent accusés de tourismophobie ou de NIMBYisme.

Ces critiques ignorent pourtant que les économies centrées sur le tourisme touchent surtout les groupes marginalisés : locataires précaires, travailleurs saisonniers, migrants, jeunes en difficulté. Les mouvements sociaux des villes méditerranéennes ont intégré cette dimension, élargissant leur lutte au-delà du tourisme pour y inclure les enjeux du logement, du travail, du climat et de la défense de l’espace public.

Ils affrontent ainsi les effets croisés de la touristification : division sociale du travail, inégalités de genre, concentration du capital. Et démontrent, par leur action, qu’une grande partie des habitants souhaitent aujourd’hui privilégier le bien-être collectif plutôt que la croissance économique.

Universitaires et responsables politiques à la traîne

Tant les chercheurs que les décideurs publics peinent à répondre aux revendications des manifestants. De nombreuses études s’intéressent à la gestion des flux touristiques, au tourisme durable, ou à ses potentiels émancipateurs. Mais rares sont celles qui prennent au sérieux les vécus des résidents, ou analysent comment ce secteur génère de la précarité, de l’exclusion et des inégalités environnementales.

Les politiques publiques se limitent le plus souvent à gérer les flux ou les transports, sans remettre en cause la croissance touristique ni les déséquilibres de pouvoir. Ce traitement superficiel ne fait qu’entretenir les causes profondes des tensions actuelles.

Au-delà de l’impact sur les villes, la précarité du travail dans le tourisme reste centrale. Nombre d’emplois sont mal rémunérés, instables et saisonniers. Tandis que les institutions internationales vantent les bienfaits du tourisme sur l’emploi, la question « Quels types d’emplois ? » reste trop souvent éludée.

Pour l’avenir, une recherche plus ancrée dans le réel est nécessaire : intersectionnelle, ethnographique, et sur le temps long. C’est à cette condition qu’on pourra éclairer l’action publique et rompre avec la logique prédatrice et productiviste qui attise les inégalités sociales.

Il ne faut plus voir ces mobilisations comme de simples nuisances localisées, mais comme les symptômes d’une lutte plus vaste pour la justice sociale. Elles démontrent qu’il est possible d’élaborer, collectivement, des alternatives centrées sur les besoins des habitants plutôt que sur la croissance à tout prix.

Repenser le tourisme urbain, c’est repenser la ville comme un espace de vie digne pour ses habitants – pas uniquement comme un décor pour visiteurs. Pour cela, il faut s’attaquer aux inégalités qui sont au cœur des processus de touristification.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. « Tourists go home » : Barcelone, Naples, Lisbonne… le sud de l’Europe en révolte contre le surtourisme – https://theconversation.com/tourists-go-home-barcelone-naples-lisbonne-le-sud-de-leurope-en-revolte-contre-le-surtourisme-258489

Taille, longévité, PIB : l’humanité a stagné pendant la majeure partie de son histoire

Source: The Conversation – France in French (2) – By David de la Croix, Professeur d’économie, Université catholique de Louvain (UCLouvain)

Le constat selon lequel le niveau de vie a stagné jusqu’en 1820 est-il vraiment fiable ? Uroš Jovičić/Unsplash, CC BY

Mesurer la croissance économique n’est pas une tâche facile, en particulier concernant les périodes pour lesquelles nous disposons de peu d’informations. Après la Seconde Guerre mondiale, des comptes nationaux uniformisés ont été établis dans la plupart des pays. Ils fournissent différents moyens de mesurer la production globale – le produit intérieur brut (PIB) – soit en additionnant les valeurs ajoutées de tous les secteurs de production, soit en additionnant tous les revenus distribués par ces secteurs.

À partir d’un vaste ensemble d’études historiques, l’économiste britannique Angus Maddison a proposé en 2003 des données sur le PIB par habitant au cours des deux derniers siècles, et ajouté quelques estimations ponctuelles pour les périodes antérieures. De telles estimations sont souvent critiquées, car elles se basent sur des suppositions éclairées, fondées elles-mêmes sur des tendances historiques très souvent non quantifiables. Elles ont toutefois le grand mérite de fournir les meilleures données possible compte tenu de l’information disponible à un moment donné.

Dix ans plus tard, en 2013, les économistes Jutta Bolt et Jan Luiten van Zanden ont révisé et complété le travail de Maddison en poursuivant le « Maddison Project ». Le graphique ci-dessous présente leurs estimations de l’évolution du PIB par habitant pour quelques pays développés.

Au cours du dernier millénaire, le revenu par habitant dans les pays sélectionnés a été multiplié par 32, passant de 717 dollars par personne et par année autour de l’an 1000 à 23 086 dollars en 2010. Cela contraste fortement avec le millénaire précédent, qui n’a connu quasiment aucune progression.

Les courbes montrent que le PIB a commencé à grimper autour de l’année 1820 et que ce taux d’augmentation constante s’est maintenu au cours des deux derniers siècles. L’un des principaux défis de la théorie de la croissance économique consiste à comprendre cette transition entre stagnation et croissance, et plus spécifiquement d’identifier le(s) principal(aux) facteur(s) qui ont déclenché ce décollage.

Alors, le constat selon lequel le niveau de vie a stagné jusqu’en 1820 est-il vraiment fiable ? Cette question est particulièrement légitime, étant donné que l’humanité a connu d’importantes avancées technologiques – de la révolution néolithique (invention de l’agriculture) à l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles – qui auraient pu accroître la productivité et le revenu par personne.

Deux faits corroborent l’idée qu’il y a bien eu une stagnation pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité. Premièrement, les estimations de la longévité calculées sur des groupes spécifiques à travers le temps et l’espace ne montrent guère de variation avant 1700. En 2015, Omar Licandro et moi-même avons ainsi montré, en construisant une base de données répertoriant 300 000 personnes célèbres, qu’il n’y avait pas eu d’évolution de l’âge moyen au décès pendant la majeure partie de l’histoire humaine, confirmant l’existence d’une époque de stagnation malthusienne. En effet, si le niveau de vie avait augmenté régulièrement au cours de l’histoire, on aurait dû observer un accroissement de la longévité humaine, du moins jusqu’à un certain point.

Deuxièmement, la taille humaine calculée à partir des restes de squelettes existants ne montre pas non plus de progression. C’est ce qu’ont découvert la chercheuse en médecine évolutionniste Nikola Koepke et l’économiste Joerg Baten en 2005. La taille d’un adulte dépendant beaucoup de sa nutrition pendant sa jeunesse, cela indique qu’il n’y a pas eu d’amélioration systématique de la nutrition au fil du temps. Il faut attendre le XIXe siècle pour observer une évolution de la taille, comme en témoignent les données soigneusement récoltées par l’armée suédoise à propos de la taille de ses soldats.

Les trois mesures du niveau de vie proposées ici – PIB par habitant, taille et longévité – vont donc dans le même sens : celui d’une stagnation pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité. La croissance économique dont nous bénéficions, avec notamment ses effets positifs sur le niveau de vie mais aussi négatifs sur l’environnement, est donc un phénomène inédit et récent à l’échelle de l’histoire.


Ce billet fait partie d’une série de contributions issues du panel international sur le progrès social, une initiative universitaire internationale réunissant 300 chercheurs et universitaires – toutes sciences sociales et sciences humaines confondues – qui préparent un rapport sur les perspectives de progrès social pour le XXIe siècle. En partenariat avec The Conversation France, ces articles proposent un aperçu exclusif du contenu du rapport et des recherches de ses auteurs.

Les datavisualisations et la traduction de l’anglais ont été réalisées par Diane Frances.

The Conversation

David de la Croix receives funding from the French speaking community of Belgium (ARC project 15/19-063 on “family transformations, incentives and norms”).

ref. Taille, longévité, PIB : l’humanité a stagné pendant la majeure partie de son histoire – https://theconversation.com/taille-longevite-pib-lhumanite-a-stagne-pendant-la-majeure-partie-de-son-histoire-90433

Politique énergétique : ce que les experts préconisent pour les cinq ans à venir

Source: The Conversation – France in French (2) – By Mark Olsthoorn, Postdoctoral researcher in energy economics, Grenoble École de Management (GEM)

Le panel soutient la priorité vers la décarbonation de l’énergie. Wikimedia Commons, CC BY

La nomination de Nicolas Hulot comme ministre de la transition écologique et solidaire a créé de fortes attentes concernant les engagements d’Emmanuel Macron dans la lutte contre le changement climatique. En septembre dernier, Nicolas Hulot a présenté les grandes lignes de son programme.

Il prévoit de se focaliser sur l’efficacité énergétique des bâtiments, le lancement d’appels d’offres pour la production centralisée et décentralisée d’énergies renouvelables en visant une neutralité carbone d’ici 2050, tout en luttant contre la précarité énergétique. Pour réduire les émissions du secteur de l’énergie, le ministre prévoit d’étendre et d’augmenter le prix du carbone ainsi qu’une sortie de la production d’électricité à partir du charbon, en maintenant néanmoins une dépendance de la France au nucléaire. Dans cette perspective, l’interdiction de la production d’hydrocarbures en France d’ici à 2040 a été adoptée en décembre 2017.

En lien avec ce contexte, Grenoble École de Management a demandé à son panel du Baromètre du marché de l’énergie, d’identifier quelles devraient être les trois priorités de l’administration Macron en matière de politique énergétique.

L’efficacité énergétique d’abord

Ayant pu répondre selon une liste de dix mesures, le panel se montre très majoritairement d’accord sur la priorité qui doit être accordée à l’efficacité énergétique. De plus, les experts ne s’opposent pas à l’interdiction de l’exploitation des énergies fossiles domestiques. Dans une moindre mesure, le panel soutient la priorité vers la décarbonation de l’énergie et la décentralisation de la production.

Le panel présente une faible préoccupation pour les questions de sécurité d’approvisionnement et un faible enthousiasme pour la défense du nucléaire français. Concernant les besoins de réglementation pour réduire la part du nucléaire, accélérer la transformation digitale du secteur de l’énergie et garantir une énergie compétitive, les experts ont des visions très variées.

Transition énergétique propre et sûre : augmentation du sentiment d’urgence

Il y a un an, durant les élections présidentielles, nous avions posé les mêmes questions. La distribution des réponses est très proche de celle de l’époque. Les trois priorités qui sortent renforcées sont : efficacité énergétique, réduction des émissions de carbone et décentralisation, alors que la baisse de la production nucléaire et l’exploitation d’énergies fossiles locales reculent.

Les préoccupations concernant la sécurité d’approvisionnement augmentent légèrement, possiblement en lien avec les révélations récentes de cyberattaques et de cyberguerre. Cela conduit à une augmentation du sentiment d’urgence pour la mise en place d’une transition propre et sûre, et réduit les contraintes sur le coût de l’énergie.

L’on retiendra un renforcement du consensus des experts sur les priorités énergétiques. La part des experts qui mettent en priorité l’efficacité énergétique est ainsi passée de 61% en 2014 à 74% en 2016 et 80% aujourd’hui.


Le Baromètre du marché de l’énergie conduit par Grenoble École de Management interroge (de façon anonyme) une centaine de spécialistes sur ce que devraient être les priorités de la politique énergétique des cinq prochaines années. Ces résultats sont basés sur une enquête menée en décembre 2017 et comprenant 84 participants qualifiés dans le secteur de l’énergie opérant dans l’industrie, la science, et l’administration publique en France. L’intégralité de l’étude est à retrouver ici.

La datavisualisation de cet article a été réalisée par Diane Frances.

The Conversation

Olivier CATEURA a reçu entre 2003 et 2006 des financements publics de l’ANRT (Association Nationale Recherche Technologie) et privés de Electrabel (Engie) dans le cadre d’une Convention CIFRE (Thèse de doctorat) . Par ailleurs, il est membre-auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale).

Mark Olsthoorn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Politique énergétique : ce que les experts préconisent pour les cinq ans à venir – https://theconversation.com/politique-energetique-ce-que-les-experts-preconisent-pour-les-cinq-ans-a-venir-90771

La pilule, première méthode de contraception en France, mais pas dans le monde

Source: The Conversation – France in French (2) – By Gilles Pison, Anthropologue et démographe, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et chercheur associé à l’INED, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Pilule contraceptive Wikipedia, CC BY

Après le vote il y a 50 ans de la loi Neuwirth autorisant la contraception, la pilule est devenue très vite la première méthode contraceptive en France. Malgré la controverse sur les pilules de nouvelles générations en 2012 qui a entraîné son léger recul, cette méthode reste la plus courante : près d’une Française sur deux ne souhaitant pas être enceinte l’utilise. Est-ce aussi le cas dans les autres pays du monde ? Quelles méthodes sont utilisées ailleurs ?

De nos jours, la plupart des couples ont le nombre d’enfants qu’ils veulent et quand ils le veulent. En 2015, près de deux sur trois dans le monde utilisent une méthode de contraception, comme le montre la figure ci-dessous. Le tiers restant soit s’apprête à avoir un enfant – la femme est enceinte – soit souhaite en avoir un prochainement, soit ne le souhaite pas mais ne se protège pas. La contraception est répandue presque partout dans le monde à l’exception de l’Afrique où elle n’est encore utilisée que par un tiers des femmes âgées de 15 à 49 ans mariées ou en union. Elle est beaucoup utilisée en Afrique du Nord et en Afrique australe, mais c’est en Afrique intertropicale qu’elle l’est peu, seulement une femme sur quatre y ayant recours.

La contraception dans le monde et les différents continents en 2015.
Gilles Pison à partir de données ONU, CC BY

Stérilisation : majoritaire dans le monde, mais en baisse

Les méthodes de contraception les plus utilisées dans le monde sont, par ordre d’importance, la stérilisation (dans 34 % des cas), le stérilet (22 %), la pilule contraceptive (14 %), le préservatif (12 %), et l’injection ou l’implant hormonal (8 %). Parmi les autres méthodes moins utilisées, on trouve le retrait et l’abstinence périodique.

La stérilisation a cependant un peu reculé au cours des vingt dernières années, à la fois du côté féminin et masculin – 33 % des femmes ne souhaitant pas être enceintes et se protégeant pour cela avaient recours à la stérilisation féminine en 1994, contre 30 % en 2015. La stérilisation masculine, beaucoup moins fréquente déjà il y a 20 ans, a encore diminué – 8 % de couples en 1994, contre 4 % en 2015. Le recul de la stérilisation s’est fait au profit principalement du préservatif, dont l’usage a été promu pour lutter contre l’épidémie de sida, et des méthodes hormonales, notamment l’injection, utilisée par 2 % des femmes en 1994 et 7 % en 2015. Ces évolutions reflètent pour partie l’évolution de la population d’utilisatrices à l’échelle mondiale, qui compte une part croissante de femmes d’Afrique subsaharienne, la population de cette région étant celle qui a augmenté le plus, et le recours à la contraception y étant à la hausse. Or l’injection hormonale et le préservatif sont des méthodes répandues en Afrique subsaharienne, contrairement à la stérilisation qui est peu pratiquée.

Des modes variables d’un pays à l’autre

D’un pays à l’autre les méthodes de contraception varient beaucoup, comme on peut le voir sur la figure ci-dessous.

Les méthodes de contraception dans le monde et dans une sélection de pays en 2015 (les pays sont classés par importance décroissante de la stérilisation).
Gilles Pison à partir de données ONU, CC BY

En France, la pilule domine, près de la moitié des femmes l’utilisant comme déjà mentionné. Viennent ensuite le stérilet, utilisé par un quart des femmes, puis le préservatif (10 %). La stérilisation ne concerne que 6 % des couples ne souhaitant pas avoir d’enfant – dans un cas sur cinq c’est l’homme qui est stérilisé, dans quatre cas sur cinq, c’est la femme. Les méthodes utilisées en France n’ont guère changé au cours des 20 dernières années mis à part l’importance accrue du préservatif en lien avec l’épidémie de sida, et un léger recul de la pilule au profit des autres méthodes depuis 2012.

En Inde, la stérilisation est la principale méthode de limitation des naissances. Elle est utilisée par les deux tiers des couples qui ne veulent pas d’enfants. La plupart du temps, c’est la femme qui est stérilisée, alors qu’il y a plusieurs dizaines d’années, seule la moitié des couples stérilisés était dans ce cas, l’homme étant stérilisé dans l’autre moitié des cas. La pilule et le stérilet sont très peu utilisés.

En Chine, la stérilisation est très utilisée, comme en Inde. Six fois sur sept, c’est la femme qui est stérilisée, et une fois sur sept, c’est l’homme. Mais les Chinoises utilisent encore plus le stérilet : un sur deux portés dans le monde l’est par une Chinoise. Par contre, elles utilisent très peu la pilule.

Au Brésil, la stérilisation est la première méthode, comme en Inde, et ce sont également les femmes qui sont stérilisées, beaucoup de maris refusant de l’être, comme dans presque tous les pays latins. La deuxième méthode est la pilule contraceptive. Le stérilet est pratiquement inconnu.

Et d’autres méthodes

En Égypte, contrairement à la situation en Inde, en Chine ou au Brésil, la stérilisation est peu fréquente et la principale méthode de contraception est le stérilet. La pilule est également utilisée, ainsi que l’injection. Comprenant des hormones proches de la progestérone, et répétée tous les trois mois, elle a une action analogue à la pilule contraceptive.

En Indonésie, comme en Égypte, la stérilisation est peu fréquente et la pilule relativement diffusée. Mais la méthode la plus fréquente est l’injection, utilisée par la moitié des femmes ne souhaitant pas être enceintes.

En Haïti la situation est similaire à celle de l’Indonésie avec une domination encore plus forte de l’injection : elle est utilisée par deux Haïtiennes ne souhaitant pas être enceintes sur trois.

Au Kenya, les méthodes hormonales autres que la pilule sont également utilisées par les deux tiers des femmes se protégeant, mais elles recourent à l’injection dans seulement deux cas sur trois, choisissant l’implant dans un cas sur trois. Petit bâtonnet implanté sous la peau et remplacé tous les trois ans, il contient des hormones proches de la progestérone qui diffusent de façon lente et continue dans le corps et ont une action analogue à celle de la pilule contraceptive.

En Algérie, presque toute la contraception repose sur la pilule, huit femmes ne souhaitant pas être enceintes sur dix l’utilisant, la plus forte proportion au monde. La proportion est très élevée aussi au Maroc où trois femmes sur quatre l’utilisent.

Au Japon, la méthode de contraception préférée est le préservatif : les Japonais en sont les plus gros consommateurs au monde. En revanche, la pilule n’est pratiquement pas utilisée, et le stérilet non plus. Ils sont considérés comme dangereux.

Cette revue de la situation dans quelques pays illustre combien les usages varient dans le monde en matière de contraception.

Les datavisualisations de cet article ont été réalisées par Marie Simon.

The Conversation

Gilles Pison ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La pilule, première méthode de contraception en France, mais pas dans le monde – https://theconversation.com/la-pilule-premiere-methode-de-contraception-en-france-mais-pas-dans-le-monde-89207