Pardonner au meurtrier : enjeux spirituels et politiques du geste d’Erika Kirk

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

« That man… that young man… I forgive him. » Ces mots prononcés par la veuve de Charlie Kirk à propos de l’assassin de son époux s’inscrivent dans une tradition chrétienne du pardon mais, aussi, dans un contexte spécifique aux États-Unis, où le pardon individuel et collectif, d’une part, et la grâce présidentielle, de l’autre, ont historiquement été mêlés de façon étroite et ont toujours eu un impact profond sur les débats politiques et moraux.


Le 21 septembre 2025, lors de la cérémonie d’hommage à son mari Charlie Kirk, Erika Kirk a prononcé un discours très remarqué dans lequel elle a déclaré qu’elle accordait son pardon à Tyler Robinson, le jeune homme accusé d’avoir assassiné son époux le 10 septembre précédent.

Elle a expliqué que son pardon découlait de sa foi chrétienne et de l’héritage spirituel de Charlie, proclamant « The answer to hate is not hate » (« la réponse à la haine n’est pas la haine »). Dans un entretien publié le même jour par le New York Times, elle a dit qu’elle ne souhaitait pas qu’une éventuelle exécution de Robinson pèse sur sa conscience, et qu’elle laissait à la justice le soin de décider de son sort.

Le pardon personnel…

Ce geste pose une question vertigineuse : comment une épouse peut-elle pardonner à l’assassin de son mari ? Le pardon, ici, est revendiqué comme un choix volontaire – non un oubli, mais une libération intérieure. Il s’inscrit dans une logique religieuse forte, où la foi chrétienne (et plus encore, la conviction que le pardon est un commandement moral) légitime l’abolition intérieure de la vengeance.

Erika Kirk a mis en avant le modèle du Christ – « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » – pour donner à son acte une justification transcendante. En analysant ce cas, on peut avancer que son pardon est doublement « surhumain » : surhumain parce qu’il exige de dépasser les émotions légitimes (colère, douleur, désir de vengeance) ; surhumain aussi parce qu’il prétend s’adresser non seulement à l’acte criminel, mais à l’auteur en tant que personne, dans un geste d’amour ou de miséricorde.

Mais un tel pardon ne peut être compris que dans le cadre d’un engagement religieux préexistant. C’est bien le point essentiel : ce pardon ne se décrète pas dans le vide. Il s’appuie sur une histoire de foi, sur une disposition spirituelle. Erika Kirk s’affiche comme chrétienne fervente, et sa vie publique se teinte de références religieuses. Sans cette assise, un acte aussi radical de pardon immédiat paraît presque invraisemblable.

On pourrait donc formuler la première grande leçon : le pardon d’un crime extrême s’enracine d’abord dans une anthropologie religieuse, qui suppose une vision de l’homme, du péché, de la rédemption, du mal et de la grâce. Le pardon devient une performance morale, au-delà du droit, qui témoigne de la supériorité de l’amour sur la justice stricte. Mais cette position n’est pas sans tension. Elle entre en conflit avec les exigences de la justice, de la réparation, de la mémoire et de la légitime colère des victimes.

… et le pardon institutionnel

Erika Kirk n’est pas la première à effectuer ce geste public de pardon envers un criminel. Dans l’histoire des États-Unis, plusieurs exemples célèbres illustrent des formes de pardon religieux ou politique offert à des auteurs de crimes graves.

Aux États-Unis, la grâce (executive clemency) est une institution constitutionnelle. Le président peut, pour des motifs de justice ou de miséricorde, gracier un condamné. L’article II, section 2, alinéa 1 de la Constitution des États-Unis définit le pouvoir de la grâce présidentielle. Il y est stipulé que le président « aura le pouvoir d’accorder des sursis et des grâces pour les offenses contre les États-Unis, sauf en cas d’impeachment ». Ce pouvoir s’applique donc uniquement aux crimes fédéraux, et non aux infractions relevant des États fédérés.

La grâce présidentielle peut prendre la forme d’un pardon complet, d’une commutation de peine ou d’un sursis. Elle est considérée comme l’un des attributs majeurs de l’autorité exécutive. Historiquement, ce pouvoir a été utilisé pour corriger des injustices ou pour apaiser des tensions politiques. La seule limite explicite demeure son inapplicabilité dans les procédures d’impeachment. Ainsi, la grâce présidentielle illustre la concentration de prérogatives dans la fonction exécutive, mais encadrée par le texte constitutionnel. C’est un pardon « légal » dans lequel l’État lui-même, au sommet de la hiérarchie, exerce une forme de miséricorde. Le plus souvent, ce type de pardon ne correspond pas à un pardon moral de la victime, mais à une révision de la peine (réhabilitation, reconnaissance de circonstances atténuantes, etc.).

Plusieurs présidents des États-Unis ont gracié des figures politiques controversées. En septembre 1974, le président Gerald Ford a accordé une grâce complète à son prédécesseur Richard Nixon, dont il avait été le vice-président et dont la démission lui avait permis d’accéder à la fonction suprême un mois plus tôt. Cette décision couvrait toutes les infractions fédérales liées au scandale du Watergate. Ford expliqua que ce pardon visait à mettre fin à une crise politique et morale sans précédent.

Le président Ford annonce sa décision de gracier Richard Nixon, 8 septembre 1974.
Gerald R. Ford Presidential Library

Plus récemment, Joe Biden, juste avant de quitter la Maison Blanche, a gracié son fils Hunter, condamné pour détention illégale d’arme à feu et fraude fiscale, affirmant que ce dernier avait été victime d’une « erreur judiciaire ». Peu après, dès le lendemain de sa seconde investiture, Donald Trump a gracié la quasi-totalité des insurgés du 6 janvier 2021, qu’il a qualifiés d’« otages de Joe Biden » dont la grâce « met fin à une grave injustice nationale infligée au peuple américain ».

De tels pardons suscitent souvent la polémique, ne serait-ce que parce qu’ils soulèvent la question de l’équité envers d’autres condamnés.

Au-delà du cadre pénal institutionnel, l’histoire américaine a parfois vu des victimes ou des proches pardonner publiquement à des auteurs de violences collectives, au nom de la réconciliation de la société. Dans le cadre du mouvement des droits civiques, des figures comme Martin Luther King ont prôné le pardon au nom du principe de non-violence, invitant à pardonner moralement les injures et les violences, sans pour autant nier les injustices et sans appeler à ce que les auteurs d’actes haineux ne soient pas traduits en justice et, le cas échéant, condamnés.

Mais ces pardons personnels, s’ils sont symboliquement puissants, restent souvent marginaux face à la masse des crimes non résolus ou non pardonnés. Le contexte social, médiatique, politique joue un rôle déterminant dans leur réception.

Le pardon, pour être crédible, doit se situer dans une tension entre la mémoire de la victime, la justice (y compris la peine), et le geste de miséricorde. La philosophie morale, la théologie et la théorie politique débattent du pardon extrême. Hannah Arendt a soutenu que le pardon ne peut s’appliquer à l’« extrême crime et au mal volontaire ». Certains actes seraient au-delà de la possibilité de pardon sans effacement de la responsabilité. Le pardon ne doit pas conduire à l’oubli, mais rester conditionné à une reconnaissance du tort, à une repentance et à une action réparatrice. Ainsi, même dans l’histoire américaine, le geste de pardon est rare, souvent contesté, et toujours porteur de tensions : entre justice et miséricorde, entre mémoire et réconciliation, entre gratitude divine et exigences humaines.

Le poids symbolique du pardon dans l’arène politique

Le pardon d’Erika Kirk n’est pas seulement personnel. Il s’adresse immédiatement au champ politique et symbolique. En pardonnant publiquement au meurtrier de son mari, Erika Kirk se pose comme une figure de hauteur morale. Elle transcende la spirale de vengeance, incarne le « modèle chrétien » et se présente comme l’héritière spirituelle et politique de son mari – un rôle qu’elle assume d’ailleurs officiellement puisqu’elle a été nommée à la tête de Turning Point USA, l’organisation tentaculaire que son mari avait fondée et qu’il avait dirigée jusqu’à son assassinat. La jeune veuve gagne une légitimité morale qui la distingue du « camp d’en face », mais aussi des commentateurs politiques. Ce geste peut renforcer son aura : celui ou celle qui pardonne même l’invraisemblable se veut dépositaire d’un message ici chrétien, conservateur, de miséricorde.

Ce pardon est un acte performatif : il produit du sens public. Il modifie le récit médiatique du crime, impose un cadre discursif (celui du pardon, non de la vendetta), et oriente la réception de l’événement dans la sphère politique. On pourrait dire que le pardon lui-même devient une arme symbolique. Il témoigne d’un pouvoir non coercitif, mais moral et, en sa qualité de discours unificateur, sert de pivot pour les alliances, les campagnes, la rhétorique.

Il détourne aussi une potentielle atmosphère vindicative ou punitive vers un récit de réconciliation. Mais ce pari est périlleux. Le pardon public peut être perçu comme un « adoucissement » du crime, un affaiblissement de la pression judiciaire, une concession au discours du criminel. Il peut être assimilé à une forme de naïveté, voire de complicité morale. Ainsi, certaines familles de victimes de la fusillade commise par un suprémaciste blanc dans une église afro-américaine de Charleston en 2015 ont dit pardonner au tireur, une position qui leur a valu des critiques.

En politique, le pardon est rarement neutre : il engage et il polarise. Il peut aussi être instrumentalisé. Certains y verront un moyen de neutraliser les contestations. Pardonner n’est jamais un acte purement moral ou individuel. C’est un geste qui a des effets sociaux, symboliques et parfois idéologiques.

Enfin, le pardon public d’un crime politique peut devenir un modèle (ou une norme implicite) : si l’on attend des victimes qu’elles pardonnent toujours, on fragilise la position des victimes dans le débat public. Le risque est celui d’un « pardon obligatoire », d’un impératif moral imposé aux victimes, ou d’une normalisation du pardon politique.

Peut-on pardonner à un criminel, même à celui qui vient de tuer votre mari ? Le cas d’Erika Kirk illustre à quel point le pardon peut devenir un acte spirituel, moral et politique, mais aussi une tension constante entre la miséricorde et l’exigence de justice.

Le pardon est d’abord une option intérieure, enracinée dans une foi et une vision théologique de l’homme. Il est aussi un geste qui emprunte les codes du pouvoir symbolique : il engage, il performe, il construit une légitimité. Mais ce geste ne dispense aucunement de la justice ni de la mémoire ni de la réparation. Le pardon trop rapide ou trop spectaculaire court le risque d’effacer la souffrance ou de masquer les responsabilités. En politique, le pardon devient un acte à la fois puissant et risqué.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pardonner au meurtrier : enjeux spirituels et politiques du geste d’Erika Kirk – https://theconversation.com/pardonner-au-meurtrier-enjeux-spirituels-et-politiques-du-geste-derika-kirk-267034

Les mécanismes de la corruption illustrés par le cas de Malte

Source: The Conversation – in French – By Bertrand Venard, Professeur / Professor, Audencia

En 2017, Daphne Caruana Galizia, journaliste maltaise d’investigation qui enquêtait sur la corruption à l’œuvre jusqu’aux plus hautes sphères de l’État, trouvait la mort dans l’explosion de sa voiture. Depuis, certains exécutants ont été condamnés à de lourdes peines de prison ; mais les réels commanditaires n’ont toujours pas été identifiés. Comment expliquer un tel niveau de corruption au sein de l’Union européenn ?


L’assassinat de la journaliste Daphne Caruana Galizia, survenu le 16 octobre 2017, et dont deux exécutants viennent récemment d’être condamnés à la prison à perpétuité, après trois autres condamnations en 2022 et en 2021, a mis en lumière un problème structurel : la persistance de la corruption à Malte.

En 2024, l’ONG Transparency International a classé Malte parmi les quatre pays les plus corrompus de l’Union européenne (UE).

Au-delà de son horreur, le meurtre d’une journaliste d’investigation soulève une question essentielle pour les démocraties contemporaines : comment un État membre de l’UE peut-il être gangrené par des pratiques aussi systématiques de corruption ?

Plusieurs facteurs permettent d’éclairer cette situation.

Une gouvernance institutionnelle fragile

Tout d’abord, Malte, bien qu’étant une démocratie, souffre d’un manque de séparation claire entre les pouvoirs. Le pays, devenu indépendant du Royaume-Uni en 1964, est depuis 1974 une république parlementaire où le président élu par le Parlement, exerce le pouvoir exécutif et nomme le premier ministre et le gouvernement.

Le système judiciaire a été particulièrement critiqué pour son manque d’indépendance. Par exemple, de nombreux juges maltais sont promus du fait de leur appartenance politique.

Lorsque les institutions censées garantir la transparence et la justice sont elles-mêmes vulnérables aux influences politiques, la corruption peut s’installer durablement.

Une économie ouverte aux flux opaques

D’autre part, le modèle économique maltais repose en partie sur des secteurs à haut risque de fraudes. Le secteur des services financiers offshore contribue deux fois plus à la valeur ajoutée brute à Malte que dans le reste de l’Europe, sachant que le nombre d’employés de ce secteur a augmenté de 22 % depuis 2020 ; les jeux en ligne, avec des soupçons d’infiltration par la mafia italienne ; ou encore la vente de passeports via le programme des « passeports en or » (« golden passports ») qui permet d’acquérir la citoyenneté contre investissement. Des oligarques russes ont ainsi acheté la nationalité maltaise en séjournant très brièvement sur l’île.

Ces activités attirent des capitaux étrangers, mais aussi des acteurs peu scrupuleux. L’opacité qui entoure ces flux financiers rend difficile la traçabilité et favorise les abus.

Une culture politique permissive

Par ailleurs, la tolérance sociale vis-à-vis de certaines pratiques douteuses contribue à leur banalisation. Le clientélisme, les conflits d’intérêts et le manque de sanctions effectives contre les responsables politiques alimentent un climat d’impunité.

Le cas de Daphne Caruana Galizia illustre cette dynamique. Malgré les révélations qu’elle avait publiées (par exemple, ses enquêtes sur le volet maltais de l’affaire des Panama Papers), les politiciens maltais avaient pris peu de mesures concrètes, jusqu’à ce que, après son assassinat, la pression de la société civile provoque la chute du gouvernement Muscat.

Plaque apposée devant le mémorial dédié à Daphne Caruana Galizia, à La Vallette.
Bertrand Venard, Fourni par l’auteur

Des mécanismes de contrôle affaiblis

Même si la presse et la société civile jouent un rôle crucial dans la lutte contre la corruption, à Malte, les journalistes sont exposés à des pressions importantes, et les lanceurs d’alerte ne bénéficient pas toujours de protections suffisantes.

L’exemple le plus flagrant est évidemment l’assassinat de Daphne Caruana Galizia partiellement impuni, notamment l’absence de condamnation de l’entrepreneur douteux Yorgen Fenech, soupçonné d’être le commanditaire du crime.

L’absence de contre-pouvoirs robustes limite la capacité de dénonciation et de réforme. L’UE a d’ailleurs fait pression à plusieurs reprises sur le gouvernement maltais pour que des transformations soient opérées.

Des procédures complexes et opaques

Enfin, la corruption prospère dans les zones grises de l’administration. L’accès limité à l’information publique, les procédures complexes et l’inertie institutionnelle créent un environnement propice aux pratiques illicites. Cette opacité peut être systémique ou délibérée, comme l’ont montré certaines recherches internationales.

Le cas maltais n’est pas isolé, mais il est emblématique. Il rappelle que la corruption ne résulte pas seulement d’actes individuels, mais d’un écosystème institutionnel, économique et culturel. Pour y remédier, il ne suffit pas de condamner les coupables : il faut renforcer les institutions, garantir l’indépendance de la justice, protéger les journalistes et les lanceurs d’alerte, et promouvoir une culture politique fondée sur la transparence et la responsabilité.

The Conversation

Bertrand Venard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les mécanismes de la corruption illustrés par le cas de Malte – https://theconversation.com/les-mecanismes-de-la-corruption-illustres-par-le-cas-de-malte-265260

Gouvernement Lecornu : « Le PS, nouvel arbitre du pouvoir, est dans une situation politique très compliquée »

Source: The Conversation – in French – By Benjamin Morel, Maître de conférences en droit public à Paris 2 Panthéon-Assas, chercheur au CERSA et chercheur associé à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP), Université Paris-Panthéon-Assas

Dans son discours de politique générale, le premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé la suspension de la réforme des retraites, sésame pour l’obtention d’un accord de non-censure de la part du groupe socialiste, désormais indispensable. Comment se positionneront les députés socialistes alors que se profile l’examen du projet de loi de finances ? La logique parlementaire du consensus progresse-t-elle en France ? Entretien avec le politiste et constitutionnaliste Benjamin Morel.


The Conversation : Le premier ministre Sébastien Lecornu a obtenu la non-censure du Parti socialiste. Son gouvernement est-il assuré de rester en place ?

Benjamin Morel : Il suffit que 289 députés ne votent pas la censure pour que le gouvernement tienne. À ce stade, une censure est improbable en raison du nombre de groupes politiques qui ont donné des consignes de non-censure. Pourtant, certains groupes, notamment Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS), sont sujets à la dissidence, et il y a des inconnues du côté des non-inscrits et de groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (Liot). Les dissidents seront-ils plus de 23, ce qui permettrait de censurer le gouvernement ? Ce n’est pas impossible, mais c’est peu probable.

Une dissolution est-elle également improbable ?

B. M. : Si le gouvernement Lecornu n’est pas immédiatement censuré, une dissolution est probablement écartée. En effet, si une dissolution devait avoir lieu en novembre ou début décembre, il n’y aurait plus de députés à l’Assemblée nationale pour voter le budget ou pour adopter une loi spéciale permettant d’exécuter des recettes. Il s’agirait alors d’un problème institutionnel majeur. Si jamais une dissolution arrivait plus tard – au printemps –, elle aurait lieu au moment des élections municipales, or les maires PS et LR la refuseront, car ils pourraient pâtir d’une « nationalisation » des scrutins locaux. Dissoudre après les municipales ? On serait à moins d’un an de l’élection présidentielle, et la dissolution représenterait une gêne considérable pour le successeur d’Emmanuel Macron. Pour toutes ces raisons, il est assez probable que le scénario d’une dissolution soit écarté lors de ce quinquennat.

Si le gouvernement Lecornu n’est pas censuré immédiatement, la prochaine étape sera le vote du budget. Quels sont les différents scénarios pour son adoption ? Quelle sera la position du PS ?

B. M. : Sébastien Lecornu a annoncé qu’il n’aurait pas recours au 49.3 pour le budget. Cela signifie que le budget ne pourra être adopté qu’après un vote positif d’une majorité de députés, dont ceux du PS. Or, il faut s’attendre à ce que le Sénat, majoritairement à droite, fasse monter les enchères pour un budget de rigueur, avant une commission mixte paritaire et un retour devant l’Assemblée nationale. Pour que le budget soit adopté, les socialistes devraient donc voter en faveur d’un texte qui ne leur convient pas vraiment, et ceci, sous la pression du reste de la gauche, à quelques mois des municipales. On a analysé la journée du discours de politique générale de Sébastien Lecornu comme le triomphe d’Olivier Faure et du PS. C’est vrai, mais le PS est désormais dans une situation politique très compliquée.

Le deuxième scénario, c’est celui d’un budget rejeté et d’un gouvernement qui a recours à des lois spéciales. Le problème est que ces lois ne permettent pas d’effectuer tous les investissements publics, ce qui aurait de vraies conséquences économiques. Dans ce cas-là, il faudrait voter un budget en début d’année 2026 avec une configuration politique identique et une proximité des élections municipales qui tendrait encore plus la situation.

Le dernier scénario, c’est qu’après soixante-dix jours, l’article 47 de la Constitution, constatant que le Parlement ne s’est pas prononcé, permette au gouvernement d’exécuter le budget par ordonnance. Il existe des incertitudes sur cet article 47 de la Constitution et sur les ordonnances, car elles n’ont jamais été utilisées. Les juristes estiment majoritairement que c’est le dernier budget adopté qui est soumis par ordonnance – donc, a priori, puisque l’on commence l’examen budgétaire à l’Assemblée nationale, il s’agirait du budget du Sénat, probablement très dur – avec une possible exclusion des moyens consacrés à la suspension de la réforme des retraites.

In fine, les socialistes pourraient être soumis à un vrai dilemme stratégique : adopter un budget dans lequel ils auront du mal à s’inscrire, assumer le coût des lois spéciales, ou assumer une application par ordonnances d’un budget écrit par la droite sénatoriale. Tout cela signifie probablement de nouvelles crises.

Comment comprendre le changement de cap du gouvernement Lecornu, qui passe d’une alliance avec Les Républicains à un accord de non-censure avec le Parti socialiste ?

B. M. : Le Parti socialiste (PS) s’est imposé parce que le Rassemblement national (RN) est entré dans une logique où il souhaite une dissolution, en espérant obtenir une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Par là même, le PS est devenu la seule force qui permet à Sébastien Lecornu de rester en place. Le PS a su exploiter à plein cette situation, devenant ainsi l’arbitre des élégances.

L’autre élément favorable au PS, ce sont des sondages récents qui ont montré qu’en cas de dissolution, les socialistes feraient de bons scores alors que le bloc central finirait en charpie. Cela change fondamentalement le rapport de force. Pour cela, le gouvernement devait offrir un gros cadeau – celui de la suspension de la réforme des retraites – pour éviter la censure et la dissolution.

Comment interpréter cet accord de non-censure entre le bloc central et le Parti socialiste ? La logique parlementaire de consensus entre partis progresse-t-elle finalement ?

B. M. : Cette évolution politique ne relève pas d’une logique parlementaire, mais d’un rapport de force. Dans une logique parlementaire, le président ne sort pas de son chapeau un premier ministre, en disant « C’est lui et personne d’autre ». Il cherche, au sein du Parlement, une personne capable de former une majorité. Une fois cette majorité trouvée, un programme est élaboré et, enfin, un gouvernement est nommé. La logique de consensus aurait voulu qu’il y ait un accord commun global, un programme commun de gouvernement avec LR ou le PS. Ce n’est pas du tout le cas.

Emmanuel Macron ne demande pas vraiment à Sébastien Lecornu de trouver une majorité, il lui demande d’essayer de ne pas être censuré alors que ce premier ministre ne s’appuie que sur une minorité de députés – une petite centaine de députés, ceux de Renaissance et du Mouvement démocratique (MoDem). Cela n’existe dans aucune démocratie parlementaire. Le résultat est que les équilibres sont extraordinairement fragiles, et les crises récurrentes. Il va falloir pourtant les surmonter, se faire aux majorités relatives, car les enquêtes ne laissent pas nécessairement songer à une nouvelle majorité en cas de dissolution ou même de nouvelle présidentielle.

Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Benjamin Morel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Gouvernement Lecornu : « Le PS, nouvel arbitre du pouvoir, est dans une situation politique très compliquée » – https://theconversation.com/gouvernement-lecornu-le-ps-nouvel-arbitre-du-pouvoir-est-dans-une-situation-politique-tres-compliquee-267548

Patrimoine immatériel : quand la tradition devient un instrument de pouvoir

Source: The Conversation – France (in French) – By Dino Meloni, Maître de conférences Histoire – Patrimoine et Droit, Université de Tours

Adoptée en 2003 et entrée en vigueur en 2006, la Convention de l’Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel est devenue en deux décennies un instrument central de la diplomatie culturelle mondiale. La Journée internationale du patrimoine immatériel, célébrée chaque 17 octobre, est l’occasion d’en dresser un bilan.


Chaque année, des pratiques culturelles, comme le théâtre de marionnettes indonésien, la dentelle slovène ou le repas gastronomique français, rejoignent la liste du patrimoine culturel immatériel (PCI) de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Sous ses allures de célébration, cette reconnaissance dissimule régulièrement des tensions identitaires, des luttes de légitimité et des jeux d’influence.

La Convention a énoncé des principes novateurs, fondés sur la diversité culturelle et sur la participation de communautés souvent peu valorisées. Mais à qui appartient vraiment une tradition ? Qui décide de ce qui doit être transmis ? Que révèle ce « patrimoine vivant » des rapports de pouvoir actuels ?

Du monument à la mémoire vivante

Avant 2003, l’Unesco s’intéressait surtout aux monuments et aux sites « remarquables » inscrits sur la liste du patrimoine mondial. Les critères d’authenticité et de monumentalité dominaient, selon une vision très occidentalo-centrée. Ce système, géré d’en haut par les États et par les experts, laissait les communautés locales à l’écart et invisibilisait en grande partie les pays du Sud.

Pour répondre à ces critiques, la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (2003) a élargi la notion de patrimoine aux traditions vivantes : savoir-faire, danses, récits, rituels, fêtes, connaissances liées à la nature. Elle reconnaît la transmission mouvante du patrimoine culturel.

Cette ouverture a été accueillie avec scepticisme. Certains dénoncent une vision trop globalisante, qui peut essentialiser ou figer les cultures, parfois vidées de leur sens au profit de l’industrie du tourisme. Plus radicalement, la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel affirme que ce sont désormais les communautés elles-mêmes qui définissent ce qui mérite d’être considéré comme patrimoine. Mais cette horizontalité reste limitée : les États gardent la main sur les candidatures, souvent montées par des experts éloignés des pratiques locales et selon des formats très normés.

En 2007, Rieks Smeets, ancien secrétaire de la Convention, expliquait l’importance d’impliquer les communautés lors de la 4e Journée du patrimoine culturel immatériel en France, avant d’ajouter « On n’a pas besoin d’experts pour dire : “Il faut danser ça, ce pas-là, pas un autre !” ». Pourtant, cette parole demeure souvent symbolique ; les États filtrant et interprétant, la logique politique reste dominante.

Une guerre d’influence entre États et communautés

La Convention promeut la coopération entre États, mais elle ne peut éviter les tensions identitaires. Lorsqu’une pratique culturelle sert à construire ou à contester un récit national, sa reconnaissance devient un enjeu politique.

Parfois, des traditions partagées par plusieurs communautés sont revendiquées par un seul État au nom de l’authenticité. Le couscous maghrébin, inscrit en 2020 par l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie, en est un bon exemple. La candidature avait d’abord été portée par l’Algérie seule, avant de devenir un dossier commun, à la demande de l’Unesco.

Ces enjeux se retrouvent aussi à l’intérieur des États, où certaines communautés dénoncent l’appropriation de leurs pratiques culturelles par les pouvoirs publics. En France, le maloya en est un exemple emblématique. Il s’agit, avec le séga, de l’un des deux genres musicaux majeurs de La Réunion. C’est à la fois un type de musique, de chant et de danse. Il a été inscrit sur la liste du PCI en 2009. Tradition née dans les marges sociales, liée à l’esclavage et à la résistance créole, longtemps proscrite de l’espace public et, plus tard, des ondes radiophoniques par l’État, le maloya est aujourd’hui reconnu et valorisé par ce même État.

La gastronomie française, entre fierté nationale et diplomatie culinaire

L’inscription en 2010 du « repas gastronomique des Français » sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco a suscité un large enthousiasme et été rapidement instrumentalisée comme outil de soft power.

Dans la foulée, l’État a lancé l’opération « Goût de France », mobilisant chefs et acteurs culturels à l’international pour promouvoir la gastronomie nationale au nom de ce patrimoine reconnu.

Cette stratégie peut faire l’objet de réserves et être perçue comme une récupération à des fins touristiques et diplomatiques, éloignée de la diversité réelle des pratiques alimentaires françaises et représentative d’une gastronomie élitiste, en contradiction avec l’esprit de la Convention de 2003 sur le patrimoine culturel immatériel.

L’inscription d’un élément sur la liste du patrimoine immatériel résulte souvent d’un compromis entre symbolique, intérêts économiques et enjeux identitaires, l’État se posant alors en gardien d’une culture nationale valorisée à l’international.

Le risque d’une instrumentalisation numérique du patrimoine culturel immatériel ?

Les tensions diplomatiques ne sont pas les seuls défis contemporains en matière de protection du patrimoine immatériel. Vingt ans après la Convention, la numérisation croissante et l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) générative posent à leur tour des questions sensibles.

Certes, l’archivage numérique contribue à la préservation des mémoires collectives et rend accessibles des traditions menacées ou des langues en voie de disparition. L’Unesco estime que 40 % des langues parlées dans le monde sont en danger alors qu’elles sont les piliers du patrimoine immatériel : elles véhiculent les savoirs et récits des communautés.

La simulation numérique (telle que la modélisation 3D ou la réalité virtuelle) peut capturer et simuler un geste technique, une autre composante clé du PCI. L’IA, quant à elle, s’avère particulièrement utile pour préserver et synthétiser des langues rares ou pour les traduire.

Pourtant, ces outils numériques peuvent également porter préjudice au patrimoine qu’ils sont censés sauvegarder. De nombreux travaux ont montré que l’IA générative n’est jamais neutre : ses productions sont souvent biaisées et culturellement formatées. L’Unesco rappelle d’ailleurs la « nécessité de rendre les technologies de l’IA inclusives et respectueuses des droits, des cultures et des systèmes de connaissances des peuples ».

Cette recommandation prend tout son sens au regard de la compétition mondiale autour de l’IA, qui s’est doublée d’un discours sur la « souveraineté numérique ». Les États cherchent à développer leurs propres IA pour ne pas dépendre des grands modèles états-uniens ou chinois et pour maîtriser les flux de données culturelles.

En théorie, une IA dite « souveraine » pourrait mieux garantir la protection des données culturelles et le respect des contextes patrimoniaux locaux. Mais, en pratique, cette course risque de reproduire les mêmes logiques d’appropriation : collecte massive de données sans consentement, simplification algorithmique du PCI, ou encore marginalisation ou effacement des expressions minoritaires au profit d’un « patrimoine national » normatif.

L’IA souveraine ne garantit pas forcément une gouvernance éthique du patrimoine si elle reste pilotée par les États ou les grandes entreprises technologiques (Gafam) sans participation effective des communautés.

Que devient un patrimoine dit « vivant » lorsqu’il est reconstitué par des machines ? Peut-on encore parler d’héritage reçu et à transmettre quand aucune communauté ne porte, n’incarne ni ne transforme la pratique ? Le risque n’est-il pas de figer et de muséifier ce que la Convention de 2003 désigne comme devant être « recréé en permanence par les communautés » et devant « promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine » ?

La transmission du PCI implique des corps, des voix, des relations humaines. Elle peut s’appuyer sur les outils numériques, mais elle ne peut s’y réduire.

Face aux tensions géopolitiques, aux logiques de classement et aux mirages techniques, la vitalité du patrimoine vivant dépendra de notre capacité à le penser comme une matière humaine, mouvante, et profondément ancrée dans les communautés qui la portent. Et non comme une simple projection algorithmique façonnée par les Gafam ou par des États en quête de visibilité ou de légitimité culturelle.

The Conversation

Dino Meloni ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Patrimoine immatériel : quand la tradition devient un instrument de pouvoir – https://theconversation.com/patrimoine-immateriel-quand-la-tradition-devient-un-instrument-de-pouvoir-267360

Russie : la logistique de l’ombre contre les sanctions occidentales

Source: The Conversation – in French – By Gilles Paché, Professeur des Universités en Sciences de Gestion, Aix-Marseille Université (AMU)

Les sanctions occidentales poussent la Russie à emprunter des routes alternatives et à exploiter un « marché gris » pour ses approvisionnements. Une nouvelle géographie des échanges se dessine-t-elle ? Est-elle durablement viable ?


Fin septembre 2025, le pétrolier Pushpa (ou Boraçay), battant pavillon béninois, a été arraisonné par des militaires français, puis immobilisé par la justice, au large de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Parti le 20 septembre du port de Primorsk, en Russie, chargé de 750 000 barils de brut russe, il était attendu à Vadinar, en Inde, trois semaines plus tard. Il apparaît, selon toute vraisemblance, que ce pétrolier fait partie de la « flotte fantôme » utilisée par la Russie pour continuer à commercer avec de nombreux pays en contournant les sanctions auxquelles le pays fait face. Un véritable « jeu du chat et de la souris » dont l’arraisonnement du Pushpa n’est que la partie émergée d’un immense iceberg, avec une totale redistribution des cartes en cours.

En effet, depuis le début de la guerre en Ukraine, le 22 février 2022, les sanctions occidentales contre la Russie bouleversent les routes commerciales traditionnelles, mais aussi les moyens utilisés en vue de les alimenter en biens. Pour Vladimir Poutine, disposer de corridors de transport alternatifs (et d’une « flotte fantôme » efficace) revêt désormais une importance stratégique. Afin de maintenir ses flux d’importation et d’exportation, la Russie explore des voies maritimes et terrestres inédites. Les transformations logistiques à l’œuvre s’inscrivent dans un contexte où les crises géopolitiques et le changement climatique convergent, rendant certaines routes plus accessibles, autant pour la route arctique que pour les corridors eurasiens.

Au-delà des infrastructures visibles, la résilience dont fait preuve la Russie repose sur la mise en œuvre de stratégies informelles et de réseaux parallèles d’approvisionnement, notamment pour les produits énergétiques et industriels. Cette « logistique de l’ombre » illustre la façon dont le pays s’adapte à un environnement international fortement contraint. Si l’impact de la guerre en Ukraine sur l’économie mondiale et les flux transnationaux est encore difficile à mesurer, nul doute qu’une nouvelle géographie émerge.

Force est d’admettre que Vladimir Poutine est en train de gagner la bataille du « contournement logistique » des sanctions, et le monde multipolaire qui va en découler devrait être fort différent de celui des années 2010.

Rupture des routes traditionnelles

Depuis le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine en février 2022, les sanctions occidentales se sont multipliées, affectant plus ou moins fortement les infrastructures logistiques reliant la Russie à ses partenaires commerciaux. En juillet 2025, l’Union européenne a adopté son 18ᵉ paquet de sanctions, visant notamment les réseaux de transport de contournement et les institutions financières facilitant les échanges avec la Russie.

Depuis trois ans, ces mesures ont conduit les armateurs Maersk, MSC et CMA CGM à suspendre leurs rotations vers les ports russes – un retrait qui a plongé de nombreuses entreprises occidentales, des importateurs de composants électroniques aux exportateurs agricoles, dans une grande incertitude. Les flux de matières premières ont été particulièrement perturbés. Le pétrole, le gaz et le charbon, autrefois acheminés via des oléoducs ou les ports baltiques, connaissent désormais des redirections coûteuses.




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Ajoutons que les assureurs maritimes occidentaux refusent souvent de couvrir les routes incluant la Russie, même si le club d’assurances « P&I » (Protection & Indemnity), avec American Club, West of England et Gard, l’accepte encore pour le pétrole, des refus qui aggravent les délais et les frais d’assurance pour les entreprises occidentales qui continuent malgré tout à commercer avec le pays, alors qu’elles n’ignorent en rien les risques pris. Dans un monde où pleuvent les embargos, comme en témoigne le cas de la Corée du Nord, la logistique se présente comme un levier stratégique où chaque route bloquée devient un point de tension/pression de nature géopolitique. Une recomposition géographique des flux est en marche, et la Russie en constitue un excellent exemple.

Recomposition géographique des flux

Confrontée aux blocages occidentaux, la Russie s’est tournée vers l’Asie et le Moyen-Orient, des conteneurs arrivant sur son sol depuis la Chine via le Kazakhstan et la mer Caspienne. Ce corridor discret est utilisé pour des biens essentiels comme les composants électroniques. La Turquie joue également un rôle clé par le biais d’entreprises comme Enütek Makina, qui servent d’intermédiaires logistiques pour acheminer par voie maritime (via les ports de Mersin et Izmir) et par voie terrestre (via la Géorgie) des équipements industriels liés au secteur de la défense vers la Russie.

Ceci est d’autant plus vrai que la Route maritime du Nord, qui longe l’Arctique russe depuis la mer de Kara (au nord de la Sibérie occidentale) jusqu’au détroit de Béring (frontière maritime avec l’Alaska), permet à la Russie de relier ses ports arctiques et extrême-orientaux (notamment Mourmansk, Arkhangelsk et Vladivostok) sans dépendre des détroits contrôlés par d’autres puissances. Il est clair qu’il s’agit là d’une alternative stratégique de première importance aux voies plus classiques comme le canal de Suez.

En 2024, le volume de fret transporté le long de cette route par Novatek (exportateur de gaz naturel liquéfié) et Sovcomflot (armateur d’État russe, opérant à l’aide de tankers et méthaniers) vers l’Asie orientale, tout particulièrement la Chine, a atteint un record de près de 38 millions de tonnes, avec 92 voyages autorisés, soit une hausse notable par rapport aux années précédentes. Les infrastructures arctiques, comme les brise-glaces nucléaires, sont renforcées pour accompagner la montée en puissance du trafic sur la Route maritime du Nord, principalement portée par les exportations d’hydrocarbures russes. Ils s’inscrivent dans une logique de souveraineté logistique de la Russie face à un environnement international de plus en plus hostile.

Logistique de l’ombre

La capacité de résistance de la Russie est renforcée par l’existence d’un « marché gris », un phénomène économique connu où des biens légaux sont échangés en dehors des canaux de distribution autorisés. La théorie économique enseigne que ces marchés émergent lorsque des industriels proposent leurs produits à des prix différents selon les marchés, incitant d’autres entreprises à acheter ces produits là où le prix est plus bas pour les revendre discrètement sur des marchés où les clients sont prêts à payer le « prix fort ».




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Ce type de commerce parallèle, qui n’a d’ailleurs pas attendu la guerre en Ukraine pour exister, est devenu essentiel afin de maintenir opérationnel l’appareil industriel et militaire russe. Là encore, une logistique de l’ombre joue un rôle clé, notamment avec la fameuse « flotte fantôme », des navires pétroliers hors d’âge et aux propriétaires opaques… dont le Pushpa n’est qu’une pièce modeste de l’échiquier. Le Royaume-Uni a sanctionné 135 de ces tankers en juillet 2025, soulignant leur rôle critique dans le transport illégal de pétrole russe malgré l’embargo. L’Union européenne en a ajouté près de 200 autres à sa liste noire, qui totalise désormais environ 350 navires ciblés. Il n’empêche que la logistique de l’ombre persiste et signe, et si elle n’était pas mise en œuvre, il est fort probable que la Russie ne puisse plus bénéficier de ses cruciales recettes énergétiques.

Comme le soulignent plusieurs ONG, dont Greenpeace et Transport & Environment (T&E), les implications écologiques de l’existence de la flotte fantôme sont préoccupantes. Les navires sont très peu entretenus et responsables d’accidents fréquents. Un cas particulièrement parlant est l’accident impliquant le pétrolier Volgoneft-212 dans le détroit de Kertch, en décembre 2024. Âgé de plus de 50 ans, le navire, qui transportait des produits pétroliers, s’est brisé en deux en pleine tempête, provoquant un déversement massif de fioul dans la mer. En cas d’échouage, les dégâts peuvent également nuire à l’environnement au sens large, comme l’a montré, encore en décembre 2024, la sectionnement de cinq câbles sous marins par un navire de la flotte fantôme en mer Baltique, qui a conduit la Finlande à porter plainte contre le capitaine pour « vandalisme aggravé ».

Une autonomie coûteuse

Au-delà de la résilience, Vladimir Poutine tente sans aucun doute de bâtir une nouvelle souveraineté logistique, fondée sur un investissement massif dans les infrastructures arctiques et le renforcement des liens avec l’Asie centrale et le Moyen-Orient. Une telle diversification relève autant d’une stratégie géopolitique que d’une réponse tactique aux sanctions occidentales, faisant de la logistique un terrain finalement méconnu de reconfiguration du pouvoir.

Il n’empêche que l’autonomie est coûteuse et partielle, car les détours augmentent les coûts, ralentissent les livraisons et fragilisent la fiabilité des approvisionnements. Par exemple, les tarifs de fret pour le transport de pétrole russe depuis le port de Kozmino en Extrême-Orient ont été multipliés par cinq en raison de la pénurie de navires, après que de nouvelles sanctions américaines ont réduit la disponibilité des tankers. En outre, si le marché gris est plus flexible, y recourir expose la Russie à des intermédiaires parfois opportunistes, qui en profitent pour pratiquer des marges excessives.

Nouvelles tensions géopolitiques locales

La stratégie conduite par la Russie depuis trois ans s’inscrit dans une volonté de réduire la dépendance du pays aux routes commerciales traditionnelles, souvent contrôlées par des puissances occidentales. En développant des corridors alternatifs, Vladimir Poutine cherche à sécuriser ses approvisionnements, sachant que les défis sont nombreux, à la fois en matière d’entretien des infrastructures dans des régions reculées et de maîtrise de chaînes logistiques complexes. De plus, la dépendance accrue à des partenaires régionaux entraîne des tensions géopolitiques locales et, par conséquent, une réelle vulnérabilité pour la Russie.

Contrairement à ce que d’aucuns ont cru ou espéré, la guerre en Ukraine n’a pas isolé économiquement et politiquement la Russie. En revanche, elle est en train de transformer en profondeur ses modes d’échange et la logistique qui les soutient. Des chemins de fer les plus discrets aux nouvelles routes océaniques, une nouvelle géographie des flux se dessine, partagée entre légalité et opacité, contrainte et adaptation. L’histoire qui se déroule sous nos yeux rappelle, si besoin était, que dans les crises modernes, quelle que soit leur nature, la logistique est tout à la fois un révélateur, une arme et un lien vital qui sait faire preuve d’une remarquable plasticité.

The Conversation

Gilles Paché ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Blazars, ces phares cosmiques qui nous guident depuis les tréfonds du cosmos

Source: The Conversation – France in French (2) – By Jonathan Biteau, Maître de conférence en physique des astroparticules, Université Paris-Saclay

Pour se repérer, on peut utiliser les phares… ou les blazars. 500px via Wikimedia, CC BY

Les humains utilisent les astres pour se repérer depuis la nuit des temps. Aujourd’hui, la précision de nos systèmes de géolocalisation dépend des blazars, ces phares cosmiques qui abritent des trous noirs. Découvrons leurs mystères en nous aidant de l’analogie avec les phares qui ponctuent la côte et qui guident les marins dans la nuit.


Depuis la plage du Prat, au cœur de l’île d’Ouessant (Finistère), on aperçoit l’imposant phare du Créac’h au-dessus des flots. Par nuit claire, le phare de Créac’h est visible à plus de 32 milles marins (environ 60 kilomètres). Considéré comme le phare le plus puissant d’Europe, le Créac’h est un guide inestimable pour les équipages des bateaux, suppléant aux systèmes de navigation par satellite utilisés en cabine.

De nos jours, nous utilisons quotidiennement le positionnement par satellite via nos téléphones portables. Cependant, nous oublions souvent que la précision de ces systèmes de localisation repose sur des principes de physique fondamentale et des mesures d’astronomie de pointe.

Dans le passé, les marins utilisaient comme points de référence l’étoile Polaire ou des galaxies proches, telles que les nuages de Magellan situés à quelques centaines de milliers d’années-lumière. Le positionnement des satellites repose quant à lui sur l’utilisation de points lumineux sur la voûte céleste dont la direction est suffisamment stable. Les points de référence les plus stables connus sont des balises cosmiques situées à plusieurs milliards d’années-lumière. Leurs noms ? Les blazars.

Des feux ardents au voisinage des trous noirs

Les théories de la relativité générale et restreinte d’Einstein sont au cœur de notre compréhension des blazars. Le feu d’un phare comme le Créac’h est constitué de puissantes lampes halogènes dont le faisceau est concentré par des lentilles de Fresnel.

Un blazar est quant à lui constitué de deux faisceaux, des jets faits de plasma se déplaçant à plus de 99,5 % de la vitesse de la lumière. Contrairement aux faisceaux de phares, les jets de blazars ne tournent pas : ils restent relativement stables du point de vue de l’observateur.

À l’origine de ces jets se trouve un trou noir des milliers de fois plus massif que celui situé au centre de notre galaxie. C’est la rotation du trou noir sur lui-même et celle du disque de matière l’entourant qui permettent d’injecter de l’énergie dans les jets. La source d’énergie à l’origine de la lumière d’un blazar est donc paradoxalement un trou noir !

schéma et photo du blazar au centre de la galaxie M87
Illustration des observations des environs du trou noir de la galaxie M 87 à diverses échelles en ondes radio (orange), dans le domaine optique (en haut, à droite), en rayons X (en bleu) et en rayon gamma (graphique en bas, représentant le flux de M 87 en fonction du temps).
EHT Collaboration, Fermi-LAT Collaboration, H.E.S.S. Collaboration, MAGIC Collaboration, VERITAS Collaboration, EAVN Collaboration, CC BY-SA

Ces jets astrophysiques sont observés dans des galaxies proches comme la radiogalaxie Messier 87. Depuis la Terre, les deux jets de cette galaxie sont observés de biais. L’un des deux jets est plus brillant car le plasma qu’il émet a tendance à s’approcher de nous, tandis que le plasma émis par l’autre jet s’éloigne. Plus l’angle entre le faisceau du phare et notre ligne de visée (l’axe entre le phare et l’observateur) est grand, plus la lumière que nous recevons du faisceau est faible. Mais que se passerait-il si l’un des jets était dirigé vers la Terre ? Nous observerions un phare extrêmement lumineux : un blazar. Une radio galaxie comme Messier 87 n’est donc rien d’autre qu’un blazar désaxé.

Un blazar, défini par l’orientation d’un de ses jets vers la Terre, peut ainsi être des dizaines de milliers de fois plus brillant qu’une radio galaxie située à la même distance.

Un faisceau qui produit sa propre lumière

Les lentilles de Fresnel du Créac’h concentrent la lumière de lampes halogènes en faisceaux de photons qui voyagent jusqu’aux équipages marins. Pour les blazars, c’est un plasma de particules énergétiques qui se propagent selon l’axe des jets. Ces particules perdent une partie de leur énergie en émettant de la lumière dans le domaine visible et en ondes radio, par rayonnement synchrotron. C’est ce même rayonnement qui limite les énergies qu’atteignent les accélérateurs de particules construits sur Terre, tel le grand collisionneur de hadrons (LHC) du CERN.

Mais si les pertes synchrotron constituent un facteur limitant pour les ingénieurs de faisceaux de particules terrestres, elles offrent aux astronomes et physiciens des astroparticules une formidable fenêtre d’observation sur des phénomènes naturels autrement plus énergétiques que ceux des accélérateurs artificiels.

Ainsi, les pertes par rayonnement des blazars ne se limitent pas aux ondes radio et à la lumière visible. Elles s’étendent également aux rayons X et aux rayons gamma.

Les rayons gamma les plus énergétiques en provenance de blazars ont été observés à des énergies dix mille milliards de fois supérieures à celle des photons visibles. Les particules qui ont émis ces rayons gamma sont encore plus énergétiques, jusqu’à des millions de fois s’il s’agit de rayons cosmiques de type protons plutôt que d’électrons.

Identifier la nature des particules émettant les rayons gamma des blazars pourrait ainsi éclairer le mystère encore tenace de l’origine des rayons cosmiques et des neutrinos les plus énergétiques que nous observons.

Apercevoir les blazars dans la brume cosmique

Les blazars les plus éloignés émettent depuis une époque correspondant au premier milliard d’années suivant le Big Bang, dans un univers qui soufflera bientôt ses 14 milliards de bougies. La quantité de rayons gamma qui nous parvient des phares lointains est faible, non seulement en raison de leur distance, mais aussi à cause d’une brume un peu particulière qui imprègne même les régions les plus reculées du cosmos.

Par temps brumeux, le phénomène qui limite la portée du Créac’h est la diffusion de la lumière visible par les minuscules gouttelettes d’eau qui composent le brouillard. Le feu du phare, que les marins devraient voir comme une source quasi ponctuelle, apparaît comme une tâche de plus en plus diffuse à mesure qu’ils s’éloignent de la côte.

La portée des blazars émettant les rayons gamma les plus énergétiques est quant à elle limitée par un phénomène de physique des particules : l’annihilation de deux particules de lumière — un photon gamma et un photon de plus faible énergie — en une paire électron-positron. Pour les faisceaux gamma de blazars, la brume est donc faite de lumière !

Illustration de la brume cosmique : les mécanismes d’atténuation du flux d’un blazar par l’interaction entre rayon gamma et photon visible dans les vides cosmiques.
L. Gréaux et J. Biteau, Fourni par l’auteur

Plus l’énergie du rayon gamma est élevée, et plus la distance du blazar qui l’émet est grande, plus l’atténuation du flux reçu est importante. Les photons de faible énergie jouant le rôle de minuscules gouttelettes résultent de l’émission cumulée de toutes les étoiles et galaxies depuis le début de l’univers.

Jusqu’à récemment, la détection de ces « gouttelettes » représentait un véritable défi observationnel. Les trois techniques de mesure connues, dont celle qui exploite l’atténuation des rayons gamma, semblent désormais atteindre des valeurs compatibles entre elles, ouvrant la voie à de nouveaux outils cosmologiques pour répondre au paradoxe d’Olbers ou à la tension de Hubble.

Éruptions de blazars et cours de la Bourse

Les blazars n’ont-ils donc plus aucun mystère pour nous ? Loin de là.

Alors que les phares maritimes clignotent à intervalles réguliers pour permettre aux équipages de les identifier, les blazars brillent de manière erratique, à l’image des cours boursiers fluctuant au fil des ans. Lors des éruptions les plus extrêmes, on a même observé le flux de blazars doubler en quelques minutes seulement ! Comprendre ces éruptions représente encore un défi pour l’astrophysique des hautes énergies et la physique des plasmas.

L’avènement d’observatoires comme le Vera C. Rubin Observatory dans le domaine visible et le Cherenkov Telescope Array Observatory en rayons gamma promet des avancées majeures dans la cartographie des éruptions de blazars. Tout en levant le voile de la brume cosmique, ces observations promettent de mieux comprendre les accélérateurs persistants les plus puissants du cosmos.

The Conversation

Jonathan Biteau a reçu des financements de l’Université Paris-Saclay et de l’Institut Universtaire de France.

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Une expérience pour enfin comprendre comment les navigateurs du Pacifique se repéraient sans instruments

Source: The Conversation – France in French (2) – By Maria Ahmad, PhD Candidate, Cognitive Neuroscience, Psychology and Language Sciences, UCL

Le marin marshallais Clansey Takia. Chewy Lin, CC BY-NC-ND

Un plongeon au cœur de l’océan Pacifique pour comprendre comment, sans instruments ni technologie, les navigateurs des îles Marshall lisaient les vagues, le vent et les étoiles pour retrouver leur chemin, et comment les neurosciences modernes tentent de décrypter ce savoir ancestral.


L’un des plus grands défis de la navigation consiste à savoir où l’on se trouve au milieu de l’océan, sans le moindre instrument. Cette aptitude extraordinaire est illustrée par les techniques ancestrales qu’utilisaient autrefois les navigateurs chevronnés des îles Marshall, un chapelet d’îles et d’atolls coralliens situés entre Hawaï et les Philippines.

Aux côtés d’un neuroscientifique spécialiste de la cognition, d’un philosophe, d’une anthropologue marshallaise et de deux marins autochtones, j’ai pris part à une expédition destinée à comprendre comment les navigateurs marshallais se repèrent en mer grâce à leur environnement. À bord du Stravaig, un trimaran (une embarcation à trois coques) de douze mètres, le vent et les vagues nous ont portés sur soixante milles nautiques, de l’atoll de Majuro à celui d’Aur.

Une compétence extraordinaire

Durant les six années que j’ai vécues aux îles Marshall, je n’avais jamais dépassé Eneko, un petit îlot situé à l’intérieur du lagon de Majuro. J’étais sans cesse ramené au récif, là où le lagon rejoint l’océan, observant l’écume blanche se former lorsque les vagues se brisaient contre la barrière qui protégeait l’atoll.

C’est la connaissance intime de ces vagues que le « ri meto » – littéralement « la personne de la mer », titre conféré par le chef au navigateur – consacrait sa vie à maîtriser. En percevant les infimes variations de la houle, le « ri meto » pouvait déterminer la direction et la distance d’îles situées à des milliers de kilomètres au-delà de l’horizon.

Grâce à ce savoir ancestral, le « ri meto » maîtrisait l’une des compétences les plus extraordinaires jamais acquises par l’être humain : la navigation dans le Pacifique. Mais l’histoire tragique des îles Marshall a fait disparaître cette pratique, et il n’existe aujourd’hui plus aucun « ri meto » officiellement reconnu.

Alson Kelen est l’élève du dernier « ri meto » connu. Ses parents ont été déplacés de l’atoll de Bikini, au nord de l’archipel, lors du programme nucléaire américain qui a fait exploser soixante-sept bombes atomiques et thermonucléaires dans les îles Marshall dans les années 1940 et 1950.

Le rôle des neurosciences

Au-delà des destructions et des souffrances immenses qu’il a provoquées, ce programme a brisé la transmission intergénérationnelle des savoirs traditionnels, notamment celui de la navigation. Dans le cadre des efforts de renaissance menés par l’anthropologue Joseph Genz, Alson Kelen a, en 2015, pris la barre du jitdaam kapeel, une pirogue traditionnelle marshallaise, pour rallier Majuro à Aur en s’appuyant uniquement sur les techniques de navigation ancestrales qu’il avait apprises auprès de son maître.

L’atoll d’Aur Tabal, aux îles Marshall
L’atoll d’Aur Tabal, aux îles Marshall.
Chewy Lin, CC BY-NC-ND

Inspiré par cette expérience, je me suis interrogé sur le rôle que les neurosciences pouvaient jouer dans la compréhension de l’orientation en mer. Des travaux de recherche sur la navigation spatiale ont montré comment les processus neuronaux et cognitifs du cerveau nous aident à nous repérer. La plupart de ces études portent toutefois sur la navigation terrestre, menée en laboratoire ou dans des environnements contrôlés à l’aide de jeux vidéo ou de casques de réalité virtuelle. En mer, les exigences cognitives sont bien plus grandes : il faut composer avec des facteurs en constante évolution, comme la houle, le vent, les nuages et les étoiles.

Neuroscience de la navigation

Directeur de Waan Aelon in Majel, une école locale de construction et de navigation de pirogues, Alson Kelen a choisi deux marins traditionnels chevronnés pour se joindre à notre expédition de recherche.

À l’approche du chenal, les vagues régulières du lagon ont laissé place à la houle plus lourde de l’océan qui frappait la coque. L’équipage a resserré les cordages, les voiles ont été hissées. Soudain, j’ai senti la houle dominante venue de l’est soulever le bateau. Nous venions de quitter le calme du lagon et mettions le cap sur l’atoll d’Aur.

Pendant les deux jours suivants, le Stravaig est devenu notre laboratoire flottant. Durant plus de quarante heures, nous avons recueilli des données cognitives et physiologiques sur les neuf membres de l’équipage, ainsi que des données environnementales continues dans un milieu en perpétuelle évolution.

Le professeur Hugo Spiers installe l’accéléromètre
Hugo Spiers, professeur de neurosciences cognitives, installe l’accéléromètre utilisé pour enregistrer les variations des vagues.
Chewy Lin, CC BY-NC-ND

Nous avons demandé à chacun de suivre sa position estimée tout au long du voyage. Seuls deux membres de l’équipage – le capitaine et son second – avaient accès au GPS à intervalles réguliers ; les autres se fiaient uniquement à l’environnement et à leur mémoire. Toutes les heures, chaque membre indiquait sur une carte l’endroit où il pensait se trouver, ainsi que ses estimations du temps et de la distance restant avant d’apercevoir les premiers signes de terre, puis avant l’arrivée sur l’atoll. Ils notaient également tous les repères environnementaux utilisés, tels que les vagues, le vent ou la position du soleil.

Une boussole recouverte

L’équipage évaluait également quatre émotions clés tout au long du trajet : bonheur, fatigue, inquiétude et mal de mer. Chaque membre portait une montre connectée Empatica, qui enregistrait les variations de fréquence cardiaque.

Un accéléromètre était fixé sur le pont supérieur pour enregistrer les mouvements du bateau au gré des vagues. Une caméra GoPro 360° montée séparément capturait les variations des voiles, des nuages, du soleil et de la lune, ainsi que les déplacements de l’équipage sur le pont.

Juste avant que le dernier morceau de terre ne disparaisse sous l’horizon, chaque membre de l’équipage a désigné cinq atolls : Jabwot, Ebeye, Erikub, Aur Tabal, Arno et Majuro. Une boussole recouverte servait à enregistrer les relevés. Cette opération a été répétée tout au long du voyage afin de tester les compétences d’orientation sans référence à la terre.

À la fin de cette traversée, nous disposions d’une riche collection de données mêlant expériences subjectives et mesures objectives de l’environnement. Chaque estimation tracée sur la carte, chaque émotion, chaque variation de fréquence cardiaque était enregistrée en parallèle des changements de houle, de vent, de ciel et des relevés GPS. Ces nouvelles données constituent la base d’un modèle capable de commencer à expliquer le processus cognitif de l’orientation en mer, tout en offrant un aperçu de cette capacité humaine ancestrale que le « ri meto » maîtrisait depuis longtemps.

The Conversation

Ce projet de recherche est dirigé par le professeur Hugo Spiers, professeur de neurosciences cognitives à l’University College London. L’équipe de recherche comprend : Alson Kelen, directeur de Waan Aelon in Majel ; le professeur Joseph Genz, anthropologue à l’Université de Hawaï à Hilo ; le professeur John Huth Donner, professeur de physique à Harvard University ; le professeur Gad Marshall, professeur de neurologie à la Harvard Medical School ; le professeur Shahar Arzy, professeur de neurologie à l’Université hébraïque de Jérusalem ; le Dr Pablo Fernandez Velasco, postdoctorant financé par la British Academy à l’Université de Stirling ; Jerolynn Neikeke Myazoe, doctorante à l’Université de Hawaï à Hilo ; Clansey Takia et Binton Daniel, instructeurs de navigation et de construction de pirogues traditionnelles WAM ; Chewy C. Lin, réalisateur de documentaires ; et Dishad Hussain, directeur chez Imotion Films.

Ce projet a été soutenu par le Royal Institute of Navigation, l’University College London, le Centre for the Sciences of Place and Memory de l’Université de Stirling (financé par le Leverhulme Trust), le Royal Veterinary College, Glitchers, Neuroscience & Design, Empatica, Imotion et Brunton.

ref. Une expérience pour enfin comprendre comment les navigateurs du Pacifique se repéraient sans instruments – https://theconversation.com/une-experience-pour-enfin-comprendre-comment-les-navigateurs-du-pacifique-se-reperaient-sans-instruments-266636

Les « marques de cure-dents » sur les fossiles préhistoriques n’en étaient peut-être pas

Source: The Conversation – France in French (2) – By Ian Towle, Research Fellow in Biological Anthropology, Monash University

Une molaire de Néandertal. Nowaczewska et al., 2021

Une étude sur plus de 500 primates sauvages montre que les « sillons de cure-dents » sur les dents fossiles peuvent se former naturellement, tandis que certaines pathologies modernes, comme les abfractions, sont propres aux humains.


Depuis des décennies, de fines rainures observées sur des dents humaines préhistoriques étaient interprétées comme la preuve d’un geste délibéré : des humains nettoyant leurs dents à l’aide de petits bâtons ou de fibres végétales, ou cherchant à soulager une douleur gingivale. Certains chercheurs y ont même vu la plus vieille habitude humaine.

Mais selon une étude publiée dans l’American Journal of Biological Anthropology, cette hypothèse serait à revoir. Les auteurs ont constaté que ces mêmes stries apparaissent aussi naturellement chez des primates sauvages, sans qu’aucun comportement de curetage dentaire ne soit observé. Encore plus surprenant : l’analyse de plus de 500 primates, appartenant à 27 espèces vivantes ou fossiles, n’a révélé aucune trace d’une maladie dentaire fréquente chez l’humain moderne, les lésions dites d’abfraction – ces entailles profondes en forme de V au niveau de la gencive.

Ces découvertes invitent à repenser l’interprétation des fossiles et ouvrir de nouvelles pistes sur ce qui, dans l’usure et les pathologies de nos dents, témoigne d’une évolution proprement humaine.

Mâchoire d’orang-outan présentant une dentition complète, dont une dent porte une rainure inhabituelle à la base de sa racine
Orang-outan (Pongo pygmaeus) présentant une « marque de cure-dent » sur la deuxième molaire inférieure gauche (spécimen FMNH 19026, Field Museum de Chicago). Une flèche orange indique l’emplacement de la rainure.
Ian Towle

Pourquoi les dents comptent dans l’évolution humaine

Les dents sont la partie la plus résistante du squelette et survivent souvent bien après la décomposition du reste du corps. Les anthropologues s’en servent pour reconstituer les régimes alimentaires, les modes de vie et l’état de santé des populations anciennes.

Même les plus petites marques peuvent avoir une grande signification. L’une des plus fréquentes est une fine rainure qui traverse la racine exposée de certaines dents, souvent entre deux d’entre elles. Depuis le début du XXᵉ siècle, ces traces ont été baptisées « marques de cure-dent » et interprétées comme les signes d’un usage d’outils ou de pratiques d’hygiène dentaire.

On en a signalé tout au long de notre histoire évolutive, sur des fossiles vieux de deux millions d’années jusqu’aux Néandertaliens. Mais jusqu’ici, personne n’avait réellement vérifié si d’autres primates présentaient ces mêmes marques. Une autre affection, appelée abfraction, se manifeste différemment : par des entailles profondes en forme de coin à la base de la gencive. Très fréquentes en dentisterie moderne, elles sont souvent associées au grincement des dents, à un brossage trop vigoureux ou à la consommation de boissons acides. Leur absence sur les fossiles connus intrigue depuis longtemps les chercheurs : les autres primates en sont-ils vraiment exempts ?

Ce que nous avons fait

Pour vérifier ces hypothèses, nous avons analysé plus de 500 dents appartenant à 27 espèces de primates, actuelles et fossiles. L’échantillon comprenait notamment des gorilles, des orang-outans, des macaques, des colobes et plusieurs singes disparus. Fait essentiel, tous les spécimens provenaient de populations sauvages, ce qui signifie que l’usure de leurs dents n’a pas pu être influencée par les brosses à dents, les boissons gazeuses ou les aliments transformés.

Nous avons recherché des lésions cervicales non carieuses – un terme désignant une perte de tissu au niveau du col de la dent qui n’est pas causée par la carie. À l’aide de microscopes, de scanners 3D et de mesures de perte de tissu, nous avons documenté même les plus petites lésions.

Dentitions de primates présentant différents types de pathologies dentaires
Différents types de lésions radiculaires observées chez les primates sauvages, notamment une érosion acide (en haut à gauche) et des sillons présentant des caractéristiques similaires à celles des marques de cure-dents observées sur des fossiles humains.
Ian Towle

Ce que nous avons découvert

Environ 4 % des individus présentaient des lésions. Certaines ressemblaient presque exactement aux classiques « sillons de cure-dents » observés sur les fossiles humains fossiles, avec de fines rayures parallèles et des formes effilées. D’autres lésions étaient peu profondes et lisses, surtout sur les dents de devant, probablement causées par les fruits acides que beaucoup de primates consomment en grande quantité.

Mais une absence nous a frappé. Nous n’avons trouvé aucune lésion par abfraction. Malgré l’étude d’espèces ayant une alimentation extrêmement dure et des forces de mastication puissantes, aucun primate n’a présenté les défauts en forme de coin si couramment observés dans les cliniques dentaires modernes.

Une illustration montrant à quoi ressemblent les lésions par abfraction sur les dents humaines.
Wikimedia, CC BY

Qu’est-ce que cela signifie ?

Premièrement, cela signifie que les sillons ressemblant à des marques de cure-dents ne prouvent pas nécessairement l’utilisation d’outils. La mastication naturelle, les aliments abrasifs, ou même le sable ingéré peuvent produire des motifs similaires. Dans certains cas, des comportements spécialisés, comme arracher de la végétation avec les dents, peuvent également y contribuer. Il faut donc rester prudent avant d’interpréter chaque sillon fossile comme un acte délibéré de curetage dentaire.

Deuxièmement, l’absence totale de lésions par abfraction chez les primates suggère fortement qu’il s’agit d’un problème propre aux humains, lié à nos habitudes modernes. Elles sont beaucoup plus probablement causées par un brossage trop vigoureux, les boissons acides et les régimes alimentaires transformés que par les forces de mastication naturelles. Cela place les abfractions aux côtés d’autres problèmes dentaires, comme les dents de sagesse incluses ou les dents mal alignées, qui sont rares chez les primates sauvages mais fréquents chez l’homme aujourd’hui. Ces observations alimentent un domaine de recherche émergent appelé odontologie évolutive, qui utilise notre passé évolutif pour comprendre les problèmes dentaires actuels.

Pourquoi est-ce important aujourd’hui ?

À première vue, les sillons sur les dents fossiles peuvent sembler anecdotiques. Pourtant, ils ont une importance à la fois pour l’anthropologie et pour la dentisterie. Pour la science évolutive, ils montrent qu’il est essentiel d’observer nos plus proches parents avant de conclure à une explication culturelle spécifique ou unique. Pour la santé moderne, ils mettent en évidence à quel point nos régimes alimentaires et nos modes de vie modifient profondément nos dents, nous distinguant des autres primates.

En comparant les dents humaines à celles des autres primates, il devient possible de distinguer ce qui est universel (l’usure inévitable due à la mastication) de ce qui est propre à l’homme – le résultat des régimes alimentaires, des comportements et des soins dentaires modernes.

Et ensuite ?

Les recherches futures porteront sur des échantillons plus larges de primates, examineront les liens entre régime alimentaire et usure dentaire dans la nature, et utiliseront des techniques d’imagerie avancées pour observer la formation des lésions. L’objectif est d’affiner notre interprétation du passé tout en découvrant de nouvelles façons de prévenir les maladies dentaires aujourd’hui.

Ce qui peut ressembler à un sillon de cure-dents sur une dent humaine fossile pourrait tout aussi bien être un simple sous-produit de la mastication quotidienne. De même, il pourrait refléter d’autres comportements culturels ou alimentaires laissant des marques similaires. Pour démêler ces possibilités, il faut disposer de jeux de données comparatifs beaucoup plus larges sur les lésions des primates sauvages ; ce n’est qu’ainsi que l’on pourra identifier des tendances générales et affiner nos interprétations du registre fossile.

Parallèlement, l’absence de lésions par abfraction chez les primates suggère que certains de nos problèmes dentaires les plus courants sont propres à l’homme. Cela rappelle que même dans quelque chose d’aussi quotidien qu’un mal de dents, notre histoire évolutive est inscrite dans nos dents, mais façonnée autant par nos habitudes modernes que par notre biologie ancienne.

The Conversation

Ian Towle reçoit un financement du Conseil australien de la recherche (Australian Research Council, ARC DP240101081).

ref. Les « marques de cure-dents » sur les fossiles préhistoriques n’en étaient peut-être pas – https://theconversation.com/les-marques-de-cure-dents-sur-les-fossiles-prehistoriques-nen-etaient-peut-etre-pas-267019

Le pouvoir des mâles n’est pas la norme chez les primates. Conversation avec Élise Huchard

Source: The Conversation – France in French (2) – By Élise Huchard, Directrice de recherche au CNRS, Université de Montpellier

Élise Huchard sur son terrain d’étude, à Tsaobis Nature Park, en Namibie. Fourni par l’auteur

Depuis Darwin et jusqu’à la fin des années 1990, les recherches sur les stratégies de reproduction des animaux s’intéressaient surtout aux mâles. Une prise de conscience a ensuite eu lieu, en réalisant qu’il pourrait être intéressant de ne pas seulement étudier la moitié des partenaires… C’est dans ce contexte de début de XXIe siècle qu’Élise Huchard démarre sa thèse sur les stratégies de reproduction des femelles babouins chacma, espèce qu’elle étudie depuis une vingtaine d’années grâce à un terrain de recherche en Namibie. Elle est aujourd’hui directrice de recherche au CNRS et travaille à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Hérault). Ses travaux ont été récompensés en 2017 par la médaille de bronze du CNRS. La biologiste de l’évolution fait le point avec Benoît Tonson, chef de rubrique Science, sur ce que l’on sait des dominances mâles, femelles chez les primates.


The Conversation France : Pourquoi, pendant près de 150 ans, les scientifiques ne se sont-ils intéressés qu’aux mâles ?

Élise Huchard : On peut remonter à Darwin et à son ouvrage, la Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe. Ce livre succède au fameux De l’origine des espèces et va proposer la théorie de la sélection sexuelle pour expliquer certaines observations qui ne collent pas avec sa théorie de la sélection naturelle. L’exemple que prend Darwin, c’est la queue du paon. Comment cette queue peut-elle l’aider à survivre dans un monde rempli de prédateurs ? Du point de vue de la survie de l’individu, cela ressemble plutôt à un désavantage, et ce caractère n’aurait pas dû être sélectionné.

Mais il n’y a pas que la survie qui importe, et il faut aussi laisser des descendants. Selon la théorie de la sélection sexuelle, les membres d’un sexe – en général les mâles – sont en compétition entre eux pour l’accès aux membres de l’autre sexe – en général les femelles, qui vont choisir parmi les vainqueurs. Dans ce contexte, un trait qui permet de donner un avantage sur les autres mâles – soit pour gagner les combats, soit pour être plus séduisant que les rivaux – va être sélectionné. Selon ce schéma de pensée, les femelles sont essentiellement passives et, donc, on va surtout s’intéresser aux mâles.

Ce paradigme va changer dans les années 1990, notamment sous l’impulsion de philosophes féministes qui affirment que la science n’est pas aussi neutre qu’elle le prétend et s’inscrit toujours dans un contexte sociétal donné. Donna Haraway prend ainsi l’exemple de la primatologie pour affirmer qu’on a longtemps projeté nos propres biais sur l’étude des sociétés des singes, en mettant en avant des mâles dominants et des femelles passives, subordonnées.

C’est dans ce contexte que vous démarrez votre thèse…

É. H. : Oui, c’était en 2005, il y avait eu cette introspection qui disait que, jusqu’à présent, les travaux avaient été biaisés en faveur des mâles et qu’il fallait documenter le versant femelle de la sélection sexuelle. Ma thèse a donc porté sur l’étude des babouines et, plus précisément, sur le choix d’accouplement et les stratégies reproductives des femelles. A première vue, elles semblaient très actives, avec beaucoup de sollicitations sexuelles de la part des femelles envers les mâles, ce qui laissait à penser qu’elles jouissaient d’une certaine liberté dans leur sexualité.

Comment avez-vous étudié ces relations ?

É. H. : Mon terrain de recherche a été, dès ma thèse, le site d’étude de Tsaobis en Namibie, site que je codirige aujourd’hui. C’est un terrain de recherche continu depuis 2000 où des scientifiques se succèdent pour étudier deux groupes de babouins chacma. En ce moment, nous suivons une troupe d’environ 85 individus et une autre de 65 environ. Le cœur de notre activité, c’est d’essayer de documenter les histoires de vie des individus. Donc de suivre chaque individu de sa naissance à sa mort ou, en tout cas, tout ce qu’on peut suivre de sa vie et tous les événements qui lui arrivent. On suit les lignées maternelles, ça, c’est très facile parce qu’on voit les bébés naître et se faire allaiter, mais on arrive aussi à retracer les lignées paternelles grâce à la biologie moléculaire avec l’ADN pour faire des tests de paternités.

On suit deux groupes en permanence et donc on envoie a minima deux personnes par groupes et par jour. C’est très exigeant physiquement : le matin, il faut être avec les babouins avant l’aube, parce qu’après ils vont quitter la falaise où ils dorment pour commencer à bouger. Il faut ensuite les suivre toute la journée. Il y a des journées où il fait très chaud pendant lesquelles ils ne vont pas faire grand-chose, mais d’autres journées où ils sont capables de se déplacer sur 15 à 20 kilomètres et donc il faut les suivre ! C’est un endroit montagneux, ils sont difficiles à suivre puisqu’ils sont beaucoup plus agiles que nous. Les panoramas sont absolument spectaculaires, mais cela demande vraiment beaucoup d’efforts !

Et qu’avez-vous appris ?

É.H. : J’ai testé une hypothèse qui disait que l’on choisissait son partenaire sexuel en fonction de ses gènes immunitaires, par exemple avec des gènes complémentaires aux siens de façon à avoir une descendance très diverse génétiquement. J’ai passé des heures et des heures sur le terrain à observer les modèles d’accouplements, à essayer de déterminer des préférences. J’ai également passé des jours et des jours au laboratoire à génotyper les babouins pour tester cette hypothèse. Et tout ça pour des résultats négatifs ! Je ne détectais aucune préférence, aucun choix des femelles pour les mâles.

Une jeune femelle babouin chacma présente sa tumescence à un mâle, à Tsaobis, en Namibie.
Guilhem Duvot, Fourni par l’auteur

Je devais donc discuter de ces résultats négatifs dans mon manuscrit de thèse. Plusieurs de mes observations ne collaient pas avec notre hypothèse de départ. Déjà, chez les babouins, contrairement aux paons et à de nombreuses espèces où les mâles sont plus colorés que les femelles, ce sont les femelles qui arborent des ornements sexuels : des tumescences au moment de l’ovulation. Cela laissait à penser que, si ce sont les femelles qui produisent ces ornements, alors ce sont aussi les femelles qui sont choisies par les mâles plutôt que l’inverse. Ensuite, j’avais souvent assisté à des situations de violence assez inexpliquées des mâles envers les femelles. Comportement que l’on peut retrouver également chez les chimpanzés. Je ne comprenais pas bien, car ces attaques, potentiellement très violentes, se produisaient à des moments où les femelles n’étaient pas forcément sexuellement réceptives et ne faisaient rien de particulier. Or, quand on connaît bien les babouins, cela interpelle : certes, il peut y avoir des conflits dans leurs grands groupes, mais c’est rarement sans raison.

À ce moment-là sort un article scientifique d’une équipe américaine sur les chimpanzés qui, pour la première fois, testait l’hypothèse de l’intimidation sexuelle pour expliquer certaines agressions. Selon cette hypothèse, une agression peut être décrite comme de la coercition sexuelle (1) si elle cible plus les femelles fertiles que les non fertiles, (2) si elle est coûteuse pour ces dernières – c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas simplement d’une démonstration de force, mais d’une véritable agression qui entraîne de la peur et des blessures pour les femelles qui en sont victimes –, enfin (3) si ces violences permettent d’augmenter le succès reproducteur du mâle violent. J’ai testé cette hypothèse sur les babouins, et cela marche parfaitement.

Quelles sont les formes que peuvent prendre ces actes de coercition sexuelle ?

É. H. : C’est assez variable. Un mâle peut sauter sur une femelle et l’écraser au sol. Il peut aussi la poursuivre pendant de longues périodes, ce qui va l’épuiser et la terroriser. Parfois il peut pousser une femelle à se réfugier dans un arbre, l’y bloquer et la pousser à se réfugier en bout de branche, jusqu’à, potentiellement, l’obliger à sauter de très haut, au risque de se faire très mal.

Un mâle babouin chacma agresse violemment une femelle.
Guilhem Duvot, Fourni par l’auteur

Un mâle va-t-il forcément agresser systématiquement la même femelle ?

É. H. : Oui, et c’est d’ailleurs un point sur lequel on travaille actuellement. On se demande même si ce comportement n’est pas une voie d’évolution vers la monogamie. Il est intéressant de noter que ces comportements dépendent beaucoup de la composition de la troupe. Quand il y a peu de mâles dans le groupe, le mâle dominant s’accouple avec toutes les femelles de la troupe, avec un système de reproduction polygyne (ou polygame).

Mais quand il y a beaucoup de mâles, un seul mâle ne parvient pas à monopoliser toutes les femelles et chaque mâle va alors se focaliser sur une seule femelle, avec laquelle il entretiendra une relation sociale assez exclusive, qui mêle affiliation, proximité et violence – une forme de couple au sein du groupe. Et c’est avec cette femelle qu’il s’accouplera pendant sa période de fertilité en la suivant partout pendant plusieurs jours d’affilée, pour empêcher quiconque de l’approcher et protéger ainsi sa paternité. On pense que les mâles utilisent la violence pour dissuader leur femelle de s’accoupler avec d’autres mâles.

Une femelle babouin chacma toilette un mâle adulte, avec lequel elle entretient une relation préférentielle, et qui est le protecteur de son petit.
Élise Huchard, Fourni par l’auteur

Une fois que la femelle donne naissance, le mâle se montre souvent très protecteur envers la mère et l’enfant, et il n’est plus du tout violent envers eux. On observe des soins paternels – il peut garder, transporter et toiletter son petit, et il ne fera cela qu’envers ses propres petits. On pense que ces soins paternels, qui sont très rares chez les espèces non monogames, sont justement apparus parce que les mâles babouins, qui parviennent à maintenir une exclusivité sexuelle, même au sein de ces grands groupes sociaux, ont une forte certitude de paternité.

On retrouve ce type de comportements chez d’autres espèces ?

É. H. : Nous essayons en ce moment de comprendre le « paysage » de la coercition. Quelles espèces sont coercitives, quelles espèces le sont moins, et pourquoi ? C’est un champ de recherche qui est plutôt récent et en train de bourgeonner.

Une difficulté, c’est que, même si ces comportements n’ont pas été décrits, cela ne signifie pas forcément qu’ils n’existent pas. Par exemple, les scientifiques ont étudié les babouins pendant des dizaines d’années avant de réaliser que ces agressions des mâles envers les femelles avaient un caractère sexuel. Ce n’était pas évident puisque ces actes d’agressions peuvent avoir lieu plusieurs jours à semaines avant la période de fertilité de la femelle – donc il n’est pas simple de les relier aux comportements sexuels. On a pu observer ces comportements d’intimidation sexuelle chez d’autres espèces, comme les chimpanzés et les mandrills. On soupçonne que cette forme de coercition est répandue chez les espèces qui vivent en grands groupes multimâles ou multifemelles.

Mais il y a aussi des sociétés animales où ces comportements de violence sexuelle n’ont jamais été observés, comme chez les bonobos, où les femelles sont socialement dominantes sur les mâles. La coercition sexuelle est sans doute bien moins fréquente et intense quand les femelles sont dominantes sur les mâles. Mais la dominance des femelles n’est cependant pas systématiquement protectrice, car il y a des observations de coercition sexuelle même dans des sociétés où les femelles sont très dominantes, comme chez les lémurs catta par exemple.

Jusqu’à présent, nous avons surtout évoqué les babouins chacma, où les mâles semblent très dominants sur les femelles. Est-ce le modèle majoritaire chez les primates ?

É. H. : Non, et ce serait vraiment faux de penser que ce qui se passe chez les babouins est généralisable à tous les primates.

On a trop longtemps pensé que la dominance des mâles sur les femelles allait de soi, que c’était une sorte de modèle « par défaut ». Et puis, la découverte, dans les années 1970, de sociétés animales dominées par les femelles, comme celles des hyènes tachetées ou celles de nombreux lémuriens, a été une vraie surprise. On a vu ça comme une sorte d’accident de l’évolution.

Un des problèmes, c’est que l’on considérait souvent que les mâles dominaient les femelles, mais sans forcément l’étudier de façon quantitative. On avait tendance à établir une hiérarchie des mâles et une hiérarchie des femelles, sans chercher à mettre les deux sexes dans une même hiérarchie. Or, on a récemment réalisé que la dominance d’un sexe sur l’autre n’était pas un phénomène aussi binaire que ce qu’on croyait, et qu’il semblait y avoir des espèces où aucun sexe n’était strictement dominant sur l’autre ou encore des espèces où le degré de dominance des femelles pouvait varier d’un groupe à l’autre, comme chez les bonobos. Les femelles y sont généralement dominantes, mais on a déjà vu des groupes avec un mâle alpha.

Vous avez publié cette année un article scientifique où vous avez comparé les dominances mâles-femelles chez 121 espèces, que peut-on en retenir ?

É. H. : Dans cette étude, on a réuni et analysé toutes les données publiées dans la littérature scientifique sur la dominance entre sexes. Au départ, on ne pensait pas en trouver beaucoup parce que, comme je le disais, les primatologues ont tendance à construire des hiérarchies séparées pour les mâles et pour les femelles. Mais, au final, on a trouvé des données pour 121 espèces de primates, ce qui était au-delà de nos espérances. On a utilisé des mesures quantitatives, donc objectives, pour estimer quel sexe dominait l’autre. Pour cela, on considère toutes les confrontations impliquant un mâle et une femelle dans un groupe, puis on compte simplement le pourcentage de confrontations gagnées par les femelles (ou par les mâles, c’est pareil). Cette enquête bibliographique nous a pris cinq ans !

Tout ce travail, publié en juin dernier, nous a appris plusieurs choses importantes. D’abord, la dominance stricte d’un sexe sur l’autre, lorsqu’un sexe gagne plus de 90 % des confrontations, comme ce que l’on observe chez les babouins chacma, est rare. Il y a moins de 20 % des espèces où les mâles sont strictement dominants sur les femelles, et également moins de 20 % où ce sont les femelles qui sont strictement dominantes.

Ensuite, il ne s’agit pas d’un trait binaire. Les relations de dominance entre mâles et femelles s’étalent le long d’un continuum, avec, à un bout, des espèces où les mâles sont strictement dominants, comme chez les babouins chacma, et, à l’autre bout, des espèces où les femelles sont strictement dominantes, comme chez les sifakas de Madagascar. Entre ces deux extrémités, s’étale tout le spectre des variations, avec des espèces où les relations sont égalitaires, comme chez de nombreux singes sud-américains (capucins ou tamarins par exemple).

Enfin, grâce à toute cette variation, nous avons pu mettre en évidence les conditions dans lesquelles les femelles sont devenues socialement dominantes sur les mâles (et inversement) au cours de l’histoire évolutive des primates. Les femelles deviennent plus souvent dominantes dans les espèces où elles exercent un fort contrôle sur leur reproduction, c’est-à-dire où elles peuvent choisir avec qui, et quand, elles s’accouplent. C’est notamment souvent le cas dans les espèces monogames, arboricoles – car elles peuvent s’échapper et se cacher plus facilement dans les arbres – et là où les deux sexes sont de même taille, avec une force physique égale (comme chez de nombreux lémuriens). Les femelles sont aussi plus souvent dominantes dans les sociétés où elles sont en forte compétition – de façon symétrique à la compétition que se livrent les mâles entre eux. C’est notamment souvent le cas des espèces où les femelles vivent seules ou en couple, où là encore elles sont territoriales – ce sont là des caractéristiques qui montrent que les femelles ne tolèrent pas la proximité d’autres femelles. À l’inverse, la dominance des mâles s’observe surtout chez les espèces polygames, terrestres, vivant en groupe, comme par exemple les babouins, les macaques ou encore les gorilles, où les mâles disposent d’une nette supériorité physique sur les femelles.

Ces résultats révèlent que les rapports de pouvoir entre les sexes chez les primates sont variables, flexibles, et liés à des facteurs sociaux et biologiques précis. Ils offrent ainsi de nouvelles pistes pour comprendre l’évolution des rôles masculins et féminins dans les premières sociétés humaines, en suggérant que la domination masculine n’y était pas forcément très marquée.

En effet, cette violence et ces relations de domination que vous décrivez chez les babouins et parmi d’autres primates, cela fait forcément penser à notre espèce. D’un point de vue évolutif, peut-on en tirer des conclusions ?

É. H. : C’est une question complexe, et sensible aussi. Il faut commencer par clarifier un point clé : il ne faut jamais confondre ce qui est « naturel » (à savoir ce qu’on observe dans la nature) avec ce qui est moral (à savoir ce qui est jugé bon ou mauvais dans les sociétés humaines). Ce n’est pas parce qu’un comportement est naturel qu’il est pour autant acceptable sur le plan moral. Il y a eu de vifs débats à ce sujet dans les années 1980. Certains essayaient de généraliser un peu vite aux humains ce qu’on observait chez les primates non humains – par exemple, quand les premiers primatologues ont rapporté que les mâles dominaient les femelles dans les sociétés des chimpanzés, on a eu tendance à en déduire que la dominance masculine est naturelle chez les humains, et qu’il est donc difficile de lutter contre.

Donna Haraway, que je citais au début de l’entretien, a notamment mis en garde contre ce genre de raccourcis, qui peut conduire à justifier de façon fallacieuse les hiérarchies sociales qu’on observe chez les humains. Si la biologie évolutive peut aider à comprendre certains comportements humains, elle ne peut ni ne doit en aucun cas les justifier. On peut ici faire un parallèle avec la criminologie : ce n’est pas parce qu’un criminologue explique un crime sur le plan psychologique ou scientifique qu’il le justifie sur le plan moral.

Ceci étant clarifié, comme je suis biologiste de l’évolution et primatologue, je pense bien entendu que l’humain est un primate parmi d’autres. Il y a de grands patrons communs à tous les animaux, auxquels nous n’échappons pas. Par exemple, je pense que la violence sexuelle répond aux mêmes motivations psychologiques chez les humains et les non-humains, en lien avec un désir de possession sexuelle et de contrôle reproductif des mâles envers les femelles.

J’ai aussi souligné plus haut qu’il y a énormément de variations dans les relations mâles-femelles dans les sociétés animales, donc il faut se méfier des généralisations hâtives. L’exemple des chimpanzés et des bonobos, qui sont les deux espèces les plus proches de la nôtre, est éclairant : les premiers sont dominés par les mâles et coercitifs, les deuxièmes sont dominés par les femelles et on n’y observe pas de coercition sexuelle.

Dès lors, impossible d’affirmer ce qui est « naturel » pour les humains en matière de domination d’un sexe sur l’autre et de coercition sexuelle ! Et surtout, puisque ces deux espèces sont génétiquement très proches, cet exemple montre aussi que nos comportements ne sont pas « déterminés » de façon implacable par notre héritage évolutif et nos gènes. De plus en plus, on se rend compte que ces comportements de coercition et de domination varient d’un individu à l’autre et dépendent du contexte social. Il s’agit donc de comprendre quels sont les facteurs, en particulier sociaux ou culturels, qui favorisent ou inhibent de tels comportements dans différentes sociétés primates. C’est ce à quoi nous travaillons en ce moment.

On peut finir en rappelant qu’une spécificité des sociétés humaines est qu’il y a de puissants mécanismes sociaux pour réguler les comportements hiérarchiques et violents, par le biais de normes culturelles et d’institutions. Même si nos sociétés ne sont pas exemptes de violences sexuelles et d’inégalités entre les genres, il nous appartient, en tant qu’humains, de les combattre activement grâce à nos mécanismes culturels et institutionnels. Et certains non-humains, comme les bonobos sont même là pour montrer qu’il est possible, en tant que primates, de vivre ensemble et de faire société sans violence sexuelle !

The Conversation

Élise Huchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le pouvoir des mâles n’est pas la norme chez les primates. Conversation avec Élise Huchard – https://theconversation.com/le-pouvoir-des-males-nest-pas-la-norme-chez-les-primates-conversation-avec-elise-huchard-267377

Faire payer aux municipalités une partie des coûts d’indemnisation liés aux inondations, une fausse bonne idée

Source: The Conversation – in French – By Bernard Deschamps, PhD Student in Environmental Sciences, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Votre sous-sol a-t-il déjà été inondé ? Pour des milliers de Québécois, cette question n’est pas théorique. Face à des inondations de plus en plus fréquentes, une solution semble logique : pour forcer les municipalités à mieux protéger leur territoire, il suffirait de leur faire payer une partie de la facture. Après tout, si elles subissent les conséquences financières de leurs décisions d’aménagement, elles seront plus prudentes.

Cette affirmation est en grande partie supportée par la littérature sur le sujet de l’aléa moral. En termes simples, c’est l’idée que si quelqu’un d’autre paie toujours la facture, on est moins motivé à prévenir le problème. Mais est-ce si simple ?

Candidat au doctorat en sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal, mes travaux portent sur la contribution des municipalités du Québec dans le partage du risque d’inondations. J’ai notamment piloté la création du Fonds d’assurance des municipalités du Québec, un assureur spécialisé dans la gestion et le transfert des risques municipaux.




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Le contrôle des municipalités sur le risque

Plusieurs études suggèrent que les programmes d’aide post-catastrophe, en indemnisant systématiquement, créent ce genre de désincitatif à la prévention.

Nos programmes d’indemnisations sont présentés comme un facteur clé expliquant pourquoi les municipalités ont très peu d’incitatifs financiers à prioriser les mesures de réduction du risque.

Afin de vérifier la pertinence et l’acceptabilité d’une contribution financière municipale, j’ai réalisé des entrevues semi-structurées auprès de 35 maires, gestionnaires et experts municipaux. Cette démarche, menée dans le cadre de mes travaux de doctorat sur le partage du risque d’inondations, visait à confronter cette idée à la réalité et aux contraintes vécues sur le terrain.




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La réaction des participants fut quasi unanime : c’est une « fausse bonne idée ». Loin de les motiver, leur faire payer une partie de la facture est vue comme une sanction injuste et inefficace. Pourquoi un tel fossé entre la théorie et le terrain ? Parce que, comme l’a résumé un participant, la proposition ignore une réalité fondamentale : les municipalités ont le sentiment d’avoir « peu de contrôle sur le risque » dans le modèle de gouvernance actuel.

« On nous transfère le coût, mais pas le contrôle »

Le scepticisme des acteurs municipaux ne vient pas d’un refus de leurs responsabilités, mais d’un profond sentiment d’impuissance. Proposer une pénalité financière, disent-ils, c’est ignorer les trois lourdes contraintes qui paralysent leur action.

  • Un pouvoir d’action limité par la gouvernance : Les élus se sentent pris dans un étau. Leur autonomie en matière d’aménagement est limitée par le cadre provincial. Un participant s’est demandé à voix haute : « Je ne suis pas sûr que la contribution convaincrait vraiment nos élus d’avoir le courage politique nécessaire pour adopter les réglementations requises ». La situation ressemble à une demande paradoxale : on leur transfère le coût, mais pas les pleins pouvoirs pour agir.

  • Le poids écrasant du « risque hérité » : Les décisions d’aujourd’hui sont hantées par celles d’hier. Imaginez être maire d’une ville où, depuis 50 ans, des quartiers entiers se sont construits en plaine inondable, souvent avec l’aval des gouvernements de l’époque. Vous demander aujourd’hui de payer pour les dommages, alors que déplacer des centaines de familles est socialement et financièrement impensable, illustre parfaitement ce « risque hérité ». C’est une dette du passé qui hypothèque lourdement le présent.

  • Des enjeux d’équité et de faisabilité : Qui paierait vraiment la facture ? Les participants craignent que ces coûts soient simplement refilés aux citoyens par des hausses de taxes, ou qu’ils pénalisent injustement les populations les plus vulnérables vivant dans des secteurs historiquement défavorisés. Pour les petites municipalités, la mesure pourrait même être économiquement insoutenable.


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Cinq chantiers pour une vraie résilience

Rejeter l’idée d’une sanction financière ne signifie pas prôner l’inaction. Au contraire, les participants ont identifié cinq chantiers prioritaires, dessinant une feuille de route claire pour bâtir une résilience fondée sur la collaboration et l’autonomisation.

  1. Engager les citoyens et communiquer le risque : Accroître la responsabilité citoyenne par des plates-formes web interactives, des ateliers publics de sensibilisation et la création de comités citoyens pour participer aux décisions.

  2. Renforcer la réglementation (pour de vrai) : Réduire la vulnérabilité en mettant à jour les codes du bâtiment pour imposer des normes de construction plus strictes en zone inondable et en rendant obligatoire l’intégration d’évaluations complètes des risques dans tous les plans d’urbanisme.

  3. Collaborer et mutualiser les ressources : Optimiser les efforts en encourageant financièrement les projets menés à l’échelle des bassins versants et en fournissant aux municipalités les données, les outils et le soutien technique dont elles ont besoin.

  4. Soutenir les plus exposés, sans exception : Réduire les inégalités par une aide financière et technique ciblée pour les municipalités à faible capacité fiscale et pour les ménages à faibles revenus qui doivent adapter leur résidence.

  5. Prioriser la prévention et l’atténuation : Changer de paradigme en offrant des subventions pour les travaux de résilience chez les particuliers (surélévation, clapets, etc.) et en investissant dans les infrastructures naturelles comme la restauration des zones humides.

Un nouveau pacte pour ne plus revivre les mêmes drames

Ainsi la proposition d’une contribution financière municipale, bien que séduisante en théorie, est une solution qui passe à côté de l’enjeu principal, soit le manque de pouvoir réel des municipalités pour agir efficacement sur le risque.

Toutefois, donner aux municipalités les moyens d’agir ne signifie pas les déresponsabiliser. Au contraire, cela doit marquer la fin du transfert systématique du risque vers la collectivité. La responsabilité des municipalités dans leurs décisions d’aménagement, tout comme celle des citoyens qui choisissent de s’établir en zone à risque, doit être pleinement assumée et ne peut plus être une simple variable d’ajustement.

Concrètement, pour le citoyen, cela signifie que ses impôts serviront non plus à éponger des sinistres évitables, mais à financer une prévention intelligente. C’est l’assurance que sa municipalité prend des décisions durables pour protéger sa maison et sa communauté.

Le chemin vers des communautés plus résilientes passe donc par un nouveau pacte de confiance et de responsabilité : outiller, soutenir et donner le pouvoir aux municipalités d’agir, en échange d’une imputabilité claire et directe pour leurs décisions. La construction de cette résilience est l’affaire de tous, et cette alliance exigeante est le seul chantier qui vaille pour que le Québec ne soit plus condamné à revivre les mêmes drames.

La Conversation Canada

Bernard Deschamps a reçu des financements du RIISQ.

ref. Faire payer aux municipalités une partie des coûts d’indemnisation liés aux inondations, une fausse bonne idée – https://theconversation.com/faire-payer-aux-municipalites-une-partie-des-couts-dindemnisation-lies-aux-inondations-une-fausse-bonne-idee-263506