Université : comment les premières étudiantes ont été accueillies dans les amphis, entre sarcasme et camaraderie

Source: The Conversation – in French – By Amélie Puche, Docteure en histoire contemporaine, associée au CREHS, Université d’Artois; Université de Lausanne

Cours de l’académicien Gustave Reynier à la Sorbonne dans l’amphithéâtre Descartes, en 1909. Bibliothèque de la Sorbonne, via Wikimedia Commons, CC BY-SA

C’est en 1867 que les femmes ont pu s’inscrire pour la première fois à l’université. Pour obtenir ce droit, il leur a fallu surmonter nombre de préjugés. Mais le combat ne s’est pas arrêté une fois franchi le seuil des amphithéâtres. À quelles réactions ont-elles dû faire face ? Et comment un terrain d’entente s’est-il dessiné avec les autres étudiants ?


En 1866, au moment où les femmes réclament d’accéder à l’enseignement supérieur, les rôles sociaux sont très tranchés. Ces dernières sont vouées à la sphère privée (le foyer) tandis que les hommes évoluent dans la sphère publique. L’idée est que la division biologique des sexes induirait une différence de capacités. Ainsi, ce que les hommes peuvent faire, les femmes ne le pourraient pas.

L’aptitude féminine à enfanter les placerait du côté de la nature, leur conférant un caractère instable et fragile. Elle les enfermerait également dans les tâches répétitives des soins à l’enfant, aux autres, et de la maison, seules conciliables avec les grossesses. Leur esprit serait alors tourné vers les aspects pratiques du quotidien, les détails, le rendant incapable d’abstraction ou à fortiori de création.

Si les femmes procréent, les hommes créent. Ces derniers auraient maîtrisé la nature et les sentiments qui les rendent vulnérables pour se tourner vers la culture. Ils produiraient, tant au niveau agricole, qu’industriel, commercial, financier ou intellectuel. Seul l’esprit masculin pourrait concevoir la société : les lois, les arts, la religion… et l’étudier.

Cette conception des rôles est validée par la médecine au XIXᵉ siècle, caution médicale qui renforce les assignations de genre. Pour étudier, les femmes sortent du foyer. Cela est perçu comme une transgression, d’autant que, si les auditrices libres fréquentaient déjà les amphithéâtres, s’inscrire comme étudiante signifie passer les diplômes et briguer les emplois sur lesquels ils ouvrent. Revenons sur l’histoire de cette conquête de l’université par les femmes.

Forcer les portes des amphithéâtres

Mars 1866, Madeleine Brès (1842-1921) rencontre le doyen de la faculté de médecine Adolphe Wurtz (1817-1884). Son souhait : s’inscrire, faire des études et devenir médecin. Elle passe alors le baccalauréat, obligatoire pour s’inscrire en faculté et ouvert aux femmes depuis peu. En effet, la première à réclamer le droit de se présenter aux épreuves est Julie-Victoire Daubié (1824-1874), bachelière en 1861.

Pendant ce temps, Adolphe Wurtz constitue son dossier.

S’il est favorable à l’ouverture des facultés aux femmes à titre personnel, il sait qu’il doit s’élever contre une montagne de préjugés. Ses collègues craignent surtout les troubles que les étudiantes pourraient provoquer dans les amphithéâtres, et une baisse de niveau. Car il est généralement admis que les femmes seraient moins intelligentes que les hommes.

Le doyen fait vérifier le droit : il n’y a aucun interdit légal à ce que les femmes poursuivent des études, seuls les préjugés et la tradition sont cause de leur exclusion. Il s’intéresse à la faculté de médecine de Zurich qui, en 1864, a accueilli une première étudiante : Nadedja Souslova (1843-1918). Il veut savoir si sa présence a entraîné des perturbations et si elle a réussi à suivre les cours. Tout s’étant déroulé au mieux en Suisse, il argumente et défend la demande de Madeleine Brès auprès de ses collègues, en vain.

Il conseille donc à la jeune femme de s’adresser au ministre Victor Duruy (1811-1894), ce qu’elle fait. Le jour où sa requête est examinée en conseil des ministres, c’est l’impératrice Eugénie qui préside. Elle enlève le vote en faveur de l’ouverture des facultés aux femmes. Dès 1867, de premières inscriptions féminines sont prises dans les facultés françaises.

Prendre place sur les bancs des amphithéâtres

Les étudiants se montrent plutôt accueillants. Ils se veulent des hommes nouveaux, souhaitant épouser une égale, instruite et capable d’élever leurs enfants dans des valeurs communes. Certains prennent conscience que les femmes ne sont pas inférieures intellectuellement mais ont été maintenues dans l’ignorance.

Il est vrai que, en 1867, lorsque les premières femmes franchissent le seuil des amphithéâtres, il n’existe pas d’enseignement secondaire pour elles. Il faut attendre 1880 pour que celui-ci soit créé, et encore, il est très différent de celui des garçons, sans sciences et sans latin, afin que les filles n’aient pas accès au baccalauréat. Dans ces conditions, la majorité des étudiants, en plus de se montrer courtois, partagent des conseils de lecture ou les intègrent à leurs groupes de travail en bibliothèque.

Carte postale du début du XXᵉ siècle intitulée Doctoresse, L’Étudiante
Carte postale du début du XXᵉ siècle : Doctoresse. L’étudiante.
Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne, via Wikimedia, CC BY-SA

Bien sûr, certains hommes se montrent plus réticents à accepter les femmes : bruits d’animaux voire injures, propos obscènes pour les choquer et leur faire quitter le cours, jets de boulettes de papier et même de pommes cuites. La pratique est d’ailleurs renforcée par la place attribuée aux femmes dans les amphithéâtres : les bancs du bas juste devant le bureau du professeur.

Mais c’est surtout lorsque ces dernières briguent les diplômes pour exercer un emploi que les étudiants se révèlent ennemis. Ils estiment qu’elles leur volent leurs postes. Souvent, ils refusent tout simplement de les inclure dans leurs groupes d’étude car, manquant de pratique, elles sont désavantagées lors des examens.

Parfois, des protestations plus vives peuvent avoir lieu. Par exemple, lors de la soutenance de thèse de Jeanne Chauvin (1862-1926) dans laquelle elle défend l’égalité juridique des hommes et des femmes, donc une égalité d’éducation et d’accession aux professions, les étudiants envahissent la salle et mènent un tel vacarme que la soutenance est ajournée.

L’administration ne semble pas réagir face à ces pratiques. Pour cause, en 1867, une majorité des professeurs doute du bien-fondé d’admettre les filles dans les universités. Néanmoins, ces angoisses se dissipent rapidement. Elles se révèlent particulièrement douées, réussissant un peu mieux que les étudiants aux examens. Une réalité qui se situe à rebours des conceptions du temps.

Les caricatures produites au sein des amphis

En 1867, la nouveauté qu’est l’étudiante nourrit les discours et les images, souvent pour souligner que la place des femmes n’est pas dans les amphithéâtres.

D’abord, leur santé serait en danger. Leur silhouette délicate ne leur permettrait pas de supporter les fatigues du travail universitaire, les rendant malades. L’étude ébranlerait leurs nerfs déjà fragiles, les poussant à la folie, voire au suicide.

Autre argument, le cerveau féminin ne serait pas fait pour l’étude. Certains travaux scientifiques tentent, en vain, de prouver leur infériorité intellectuelle. D’autres se contentent d’expliquer que leur intelligence est sociale et non pas logique, en raison d’une nature changeante et instable, donc incompatible avec l’enseignement supérieur.


CNRS Éditions

De plus, elles seraient des perturbatrices, menaçant la réussite des étudiants. Selon les professeurs, leurs silhouettes, leurs voix, leurs chevelures éveilleraient les instincts d’hommes encore jeunes. Selon certains de leurs camarades, elles sauraient séduire les professeurs pour réussir. Selon les journaux, elles n’hésiteraient pas à déployer tous leurs artifices pour épouser un étudiant. Mais dans ce cas, seraient-elles de meilleures épouses et mères car partageant les idées de leur conjoint ou, au contraire, d’abominables ménagères délaissant les tâches quotidiennes pour les travaux de l’esprit ?

Se dessine par-là la crainte d’assister à la destruction de la société. Car les femmes qui étudient se viriliseraient et, en vivant comme des hommes, elles gagneraient leur vie, refuseraient donc de se marier et de fonder une famille.

Toutefois, face à la réalité, des modifications dans la manière dont les étudiantes sont dépeintes apparaissent. Les « premières » prouvent qu’elles peuvent réussir sans altérer leur santé. De plus, loin de perturber les étudiants, elles les pousseraient à travailler davantage. Et, tout cela, sans forcément refuser leurs demandes en mariage…

The Conversation

Amélie Puche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Université : comment les premières étudiantes ont été accueillies dans les amphis, entre sarcasme et camaraderie – https://theconversation.com/universite-comment-les-premieres-etudiantes-ont-ete-accueillies-dans-les-amphis-entre-sarcasme-et-camaraderie-271135

Artemis II : la NASA lance bientôt la première mission habitée vers la Lune depuis 54 ans, avec un Canadien à bord

Source: The Conversation – in French – By Gordon Osinski, Professor in Earth and Planetary Science, Western University

L’équipage de la nouvelle fusée lunaire Artemis II de la NASA au Centre spatial Kennedy, avec Jeremy Hansen de l’Agence spatiale canadienne complètement à droite. De gauche à droite : Reid Wiseman, Victor Glover et Christina Koch. (NASA)

La dernière mission Apollo s’est déroulée il y a 54 ans, et les humains ne se sont pas aventurés au-delà de l’orbite terrestre basse depuis ce temps. Cette situation est toutefois sur le point de changer avec le lancement de la mission Artemis II qui doit avoir lieu le mois prochain au Centre spatial Kennedy, en Floride.

L’agence spatiale américaine a annoncé que le lancement d’Artemis II, initialement prévu le 8 février, était reporté au 6 mars en raison d’une fuite d’hydrogène liquide découverte lors de la répétition générale du 3 février.

Il s’agira du premier vol habité du programme Artemis de la NASA, ainsi que de la première fois que des êtres humains s’aventureront vers la Lune depuis 1972. L’astronaute canadien Jeremy Hansen sera à bord. Il sera le premier non-Américain à voler jusqu’à la Lune, faisant du Canada le deuxième pays à envoyer un astronaute dans l’espace lointain.




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La NASA a annoncé qu’elle reportait le lancement d’Artemis II à la fenêtre de lancement de mars, qui commence le 6 mars, en raison d’une fuite d’hydrogène liquide découverte lors de la répétition générale.

Je suis professeur, explorateur et astrogéologue. Depuis 15 ans, je contribue à la formation de Hansen et d’autres astronautes en géologie et en sciences planétaires. Je suis également membre de l’équipe scientifique d’Artemis III et chercheur principal de la toute première mission canadienne d’exploration lunaire avec une astromobile.

une fusée dans un lanceur, la nuit
Le lanceur SLS de la mission Artemis II de la NASA avec le vaisseau spatial Orion fixés à la rampe de lancement mobile du Centre spatial Kennedy, en Floride.
(NASA)

Quelle est la mission d’Artemis ?

Le programme Artemis de la NASA, commencé en 2017, a un objectif ambitieux : celui de retourner sur la Lune et d’y établir une base afin de préparer l’envoi d’êtres humains sur Mars. Le lancement de la première mission, Artemis I, a eu lieu fin 2022. Après quelques retards, celui d’Artemis II est prévu en mars.

Hansen et ses trois coéquipiers américains en feront partie.

Il s’agit d’une mission particulièrement exaltante. Artemis II marquera le premier lancement d’êtres humains à l’aide du gigantesque lanceur SLS (Système de lancement spatial) de la NASA, ainsi que le premier vol d’humains à bord du vaisseau spatial Orion.

La fusée SLS est la plus puissante jamais construite par la NASA, avec la capacité de lancer plus de 27 tonnes métriques de charges utiles (équipements, instruments, matériel scientifique et cargaison) sur la Lune. Le vaisseau spatial Orion se trouve au sommet et transportera l’équipage vers la Lune. Le nom choisi par les membres de l’équipage pour sa capsule, Integrity, reflète, selon eux, les valeurs de confiance, de respect, de franchise et d’humilité.

une infographie illustre un vaisseau spatial
Infographie réalisée par la NASA montrant les différentes parties du vaisseau spatial Orion.
(NASA)

Que fera l’équipage d’Artemis II dans l’espace ?

Après le lancement, l’équipage procédera à des tests des systèmes de survie d’Integrity : le distributeur d’eau, l’équipement de lutte contre les incendies et, bien sûr, les toilettes. Saviez-vous qu’il n’y avait pas de toilettes lors des missions Apollo ? À la place, les équipages utilisaient des « tuyaux sanitaires ».

Si tout va bien, Artemis II allumera ce qu’on appelle l’étage de propulsion cryogénique provisoire (Interim Cryogenic Propulsion Stage), une partie de la fusée SLS toujours reliée à Integrity, afin d’élever l’orbite du vaisseau spatial. Si tout continue à bien fonctionner, Orion et ses quatre astronautes demeureront 24 heures en orbite haute, à une distance pouvant atteindre 70 000 kilomètres de la planète.

À titre de comparaison, la Station spatiale internationale orbite à seulement 400 kilomètres de la Terre.

Après une série de tests et de vérifications, l’équipage procédera à une des étapes les plus critiques de la mission : l’insertion translunaire (ITL). Il s’agit du moment où le vaisseau spatial passe d’une orbite terrestre, d’où il pourrait facilement revenir sur Terre, à une trajectoire vers la Lune et l’espace lointain.

La trajectoire en forme de « huit » de dix jours de la mission Artemis II
La trajectoire en « huit » de 10 jours de la mission Artemis II.
(NASA)

Une fois qu’Integrity est en route vers la Lune après l’ITL, il n’y a plus de retour en arrière possible, du moins pas sans se rendre d’abord jusqu’à la Lune. À l’instar des premières missions Apollo, Artemis II entrera alors dans ce qu’on appelle une « trajectoire de retour libre ». Même si les moteurs d’Integrity tombaient complètement en panne, la gravité de la Lune ferait naturellement tourner le vaisseau spatial autour d’elle et le redirigerait vers la Terre.




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Après trois jours de voyage vers la Lune, l’équipage entamera la phase la plus passionnante de la mission : le survol de la Lune. Integrity contournera la face cachée de la Lune, passant à une distance comprise entre 6 000 et 10 000 kilomètres au-dessus de sa surface, soit bien plus loin de la Terre que toutes les missions Apollo.


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S’inspirant d’un titre de Star Trek, on peut dire que, à ce stade, l’équipage d’Artemis II aura voyagé là où aucun humain n’est allé auparavant. Ce sera, littéralement, le point le plus éloigné de la Terre jamais atteint par un être humain.

L’exploration lunaire, un effort international

La présence d’un astronaute canadien dans l’équipage d’Artemis II témoigne de la nature collaborative et internationale du programme.

Une infographie montre tous les signataires des accords Artemis
Le 26 janvier 2026, Oman est devenu le 61ᵉ pays à signer les accords Artemis.
(NASA)

Si la NASA a créé le programme et en est le moteur, 61 pays ont signé les accords Artemis à ce jour.

Ces accords reposent sur la reconnaissance du fait que la coopération internationale dans le domaine spatial vise non seulement à renforcer l’exploration spatiale, mais aussi à améliorer les relations pacifiques entre les nations. Cette coopération est particulièrement nécessaire aujourd’hui, peut-être plus que jamais depuis la fin de la guerre froide.

J’espère sincèrement que lorsqu’Integrity reviendra de la face cachée de la Lune, les gens du monde entier prendront le temps, ne serait-ce que quelques instants, de réfléchir ensemble à un avenir meilleur. Bill Anders, qui a participé à la première mission Apollo habitée vers la Lune, a déclaré un jour :

Nous sommes venus explorer la Lune, et la chose la plus importante que nous ayons découverte est la Terre.

La Conversation Canada

Gordon Osinski a fondé la société Interplanetary Exploration Odyssey Inc. Il reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et de l’Agence spatiale canadienne.

– ref. Artemis II : la NASA lance bientôt la première mission habitée vers la Lune depuis 54 ans, avec un Canadien à bord – https://theconversation.com/artemis-ii-la-nasa-lance-bientot-la-premiere-mission-habitee-vers-la-lune-depuis-54-ans-avec-un-canadien-a-bord-275299

Pourquoi participer à la « Fresque du climat » ne change pas durablement les comportements

Source: The Conversation – in French – By Service Environnement, The Conversation France

C’est un atelier pédagogique de sensibilisation au changement climatique qui jouit d’un succès grandissant. La « Fresque du climat » revendique avoir touché deux millions de personnes. Une étude inédite montre cependant que trois mois après y avoir pris part, la grande majorité des personnes n’ont pas tellement changé leur mode de vie.


C’est un dispositif qui gagne en popularité. Le principe est simple : d’abord, construire une fresque pour mieux comprendre le dérèglement climatique, son origine humaine et ses conséquences dramatiques (guerres, famines, maladies)… Puis présenter des clés pour réduire son empreinte carbone individuelle. Mais quel est l’impact réel de ces ateliers de la « Fresque du climat » ?

Pour le savoir, une étude a suivi 460 participants pendant trois mois et comparé l’évolution de leurs comportements à ceux d’un groupe qui n’y avait pas participé.

Ces résultats montrent qu’une minorité de 30 % seulement des participants a significativement modifié ses habitudes un mois plus tard. De plus, les efforts étaient concentrés dans le mois qui suivait l’atelier et disparaissaient ensuite.

Des émotions à l’action

Comment expliquer ces résultats ? Sans doute en partie par les émotions qui émergent lors de ces ateliers.

Les résultats de l’étude sont formels : les personnes les plus écoanxieuses étaient, avant même l’atelier, les plus engagées en faveur de l’environnement. Les participants qui ont ressenti un pic d’écoanxiété après l’atelier sont aussi ceux qui ont fait le plus d’efforts pour faire évoluer leurs habitudes.

Mais tout n’est pas si simple. Trois modalités d’animation de fin d’atelier ont été testées : la première insistant sur les risques ; la seconde sur les réussites et les progrès déjà accomplis ; et une troisième, qualifiée de « mixte », insistant sur les risques, puis sur les progrès.

Cette dernière était la plus efficace. Les efforts consentis par les participants des ateliers évoquant seulement les risques n’étaient pas, quant à eux, significativement différents de ceux du groupe n’ayant pas participé à l’atelier.

Des recherches montrent, de fait, que lorsque les gens ont le sentiment de perdre le contrôle d’une situation, ils ont tendance à fuir le problème, voire à nier son existence.

Inscrire le changement dans une dynamique collective

Après l’atelier, les participants sont retournés à leurs routines habituelles, souvent sans cadre pour soutenir leurs efforts. Or, la psychologie sociale montre que les changements durables sont plus probables lorsqu’ils s’inscrivent dans une dynamique collective.

Sans cet appui, les nouvelles résolutions perdent rapidement de leur attrait.

Des actions régulières, comme des ateliers de rappel, des objectifs collectifs ou des récompenses pour les progrès réalisés, pourraient donc consolider l’engagement en faveur de la transition écologique sur le long terme.

Le fait de sentir que nos actions s’intègrent à un objectif commun, que les efforts sont concédés à tous les niveaux et par tous, au sein d’un projet de société partagé qui fasse sens, est également primordial. Le poids de la norme sociale reste très puissant et si l’on sent que les autres agissent, il semblera logique d’agir également.


Cet article est la version courte de celui écrit par Hélène Jalin (Nantes Université) en mars 2025.

The Conversation

Service Environnement ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi participer à la « Fresque du climat » ne change pas durablement les comportements – https://theconversation.com/pourquoi-participer-a-la-fresque-du-climat-ne-change-pas-durablement-les-comportements-275276

Défendre la démocratie à Prague : comment un président et 100 000 manifestants ont mis le camp illibéral en échec

Source: The Conversation – in French – By Jan Rovny, Professor of Political Science, Centre d’études européennes et de politique, Sciences Po

La République tchèque vit depuis octobre 2025 une cohabitation tendue entre le président (aux pouvoirs constitutionnellement réduits) Petr Pavel et le gouvernement illibéral conduit par le milliardaire Andrej Babiš. Cette tension vient de connaître un épisode dont les leçons vont au-delà du seul cas tchèque : appuyé par l’opinion publique, le président a réussi à tenir bon et à empêcher la nomination au gouvernement d’un politicien particulièrement extrémiste.


La semaine dernière, la République tchèque a été le théâtre d’une confrontation politique intense entre le président et le gouvernement, qui a finalement conduit quelque 100 000 personnes dans les rues de Prague.

Ces événements, déclenchés par la tentative de nomination d’un politicien controversé à un poste ministériel, ont incarné un clivage politique typique entre des illibéraux cherchant sans scrupules à dominer la scène politique et des défenseurs de l’ordre démocratique libéral – un clivage qui se décline aujourd’hui sous des dizaines de formes dans les démocraties développées. Les événements de Prague sont remarquables en ce qu’ils montrent comment les démocrates libéraux peuvent l’emporter.

Que s’est-il passé ?

Le cœur du différend réside dans le refus du président tchèque Petr Pavel de nommer Filip Turek, président d’honneur du parti des Motoristes – membre junior de la coalition gouvernementale – au poste de ministre de l’environnement. Turek, homme d’affaires et pilote automobile, est connu pour avoir vendu des médicaments alternatifs contre le Covid, pour collectionner des objets du Troisième Reich et banaliser le nazisme, ainsi que pour une longue série de propos racistes, sexistes et homophobes. Dans sa déclaration de rejet de la candidature de Turek, le président a invoqué l’incompatibilité des opinions et des actes de Turek avec les principes fondamentaux de la Constitution et de l’ordre juridique de la République tchèque.

Le différend s’est intensifié lorsque le chef des Motoristes, le ministre des affaires étrangères Petr Macinka, a critiqué le président Pavel et laissé entendre que lui-même et son parti cesseraient toute communication avec la présidence, limitant ainsi la capacité du chef de l’État à participer aux activités de politique étrangère.

Après une levée de boucliers de l’opposition, l’organisation civique « Un million de moments pour la démocratie » a réagi en appelant à une manifestation de soutien au président Pavel et contre le chantage politique de Macinka. Celle-ci a rassemblé environ 100 000 personnes dans la vieille ville de Prague, le 1er février 2026.

Des sondages d’opinion antérieurs indiquent que plus de 60 % des Tchèques considèrent Turek comme un candidat inapproprié à un poste ministériel, tandis que le président Pavel demeure le responsable politique le plus digne de confiance, avec 58 % de soutien dans l’opinion publique.

Peu après, Petr Pavel a rencontré le premier ministre milliardaire Andrej Babiš qui, sensible à l’opinion publique, a accepté la position du président et appelé à une nouvelle proposition de nomination ministérielle, mettant de facto les Motoristes et le ministre des affaires étrangères Macinka sur la touche.

Quel est le contexte ?

Comme tant de démocraties aujourd’hui, la République tchèque est traversée par un fossé entre, d’un côté, des forces politiques illibérales qui remettent en question les bénéfices de la démocratie libérale, de la coopération internationale et de l’intégration européenne, et, de l’autre, un camp libéral convaincu du caractère irremplaçable de l’ordre démocratique libéral fondé sur l’État de droit et la protection des droits humains et des libertés civiles.

Après les élections législatives d’octobre 2025, un nouveau gouvernement composé de trois partis illibéraux disparates est arrivé au pouvoir — en République tchèque, c’est le gouvernement qui dispose de l’essentiel des leviers de l’exécutif. Toutefois, le président Petr Pavel, général à la retraite qui a battu Andrej Babiš lors de l’élection présidentielle de 2023, constitue un important correctif constitutionnel.

Mais ce gouvernement est un mariage de convenance qui représente déjà un casse-tête pour Babiš. Comme je l’ai soutenu précédemment, son succès électoral pourrait encore s’avérer une victoire à la Pyrrhus. Les trois partis au pouvoir partagent certes une critique illibérale du statu quo ; mais ils divergent sur des points importants.

Le principal parti gouvernemental, ANO (Action des citoyens mécontents), formation technocratique de Babiš, est organisé pour servir de manière opportuniste les intérêts économiques de son dirigeant. Compte tenu des diverses procédures judiciaires visant Babiš, le rôle actuel d’ANO est de garantir le maintien de son immunité parlementaire. Son illibéralisme est donc avant tout stratégique. Sa critique sélective de l’Europe, ses allusions à la migration illégale ou son opposition à la régulation climatique se combinent à un soutien social ciblé à certains segments de la population. Cet illibéralisme modéré mobilise l’électorat d’ANO parmi les votants moins diplômés et ruraux, sans heurter directement les intérêts économiques ouest-européens de Babiš, ses contacts au sein de l’Union européenne (qui incluent le président Macron) ni son modèle économique fondé sur les subventions de l’État et de l’UE.

Le second parti gouvernemental, le SPD (Liberté et démocratie directe), classé à l’extrême droite, est plus dogmatiquement centré sur l’opposition à la migration, à l’internationalisme — en particulier à l’UE, qu’il souhaite quitter — et de plus en plus, aussi, au soutien tchèque à l’Ukraine. Son chef, Tomio Okamura, récemment désigné président de la Chambre basse du Parlement, appelle à donner la priorité aux citoyens tchèques avant tout. Son discours du Nouvel An, dénonçant les initiatives tchèques de soutien à l’Ukraine, qualifiant le gouvernement ukrainien de « junte autour de Zelensky » et affirmant que l’UE se dirige vers une « troisième guerre mondiale », a constitué une gêne pour le gouvernement. Le SPD combine ses appels nativistes avec un soutien social ciblé aux groupes défavorisés dans des domaines tels que les retraites, l’accès au logement abordable et le contrôle du coût de la vie.

Les Motoristes constituent la troisième composante du gouvernement. Fondés par un groupe de conservateurs de droite désabusés, ils combinent des positions économiques libertariennes avec un traditionalisme masculiniste. Ils aiment les gros moteurs thermiques et les faibles impôts. Cette dernière position, toutefois, peut les mettre en porte-à-faux avec leurs partenaires de coalition, dont les politiques sociales nativistes exigent des niveaux de dépenses plus élevés.

Répartition des partis tchèques sur le spectre politique.
Chapel Hill Expert Survey

La figure ci-dessus, fondée sur les travaux de l’équipe du Chapel Hill Expert Survey présente les positions des partis gouvernementaux (triangles) et d’opposition (cercles) tchèques en matière de soutien à la démocratie libérale (axe vertical) et de positionnement économique gauche-droite (axe horizontal). Elle montre que l’espace politique tchèque est relativement resserré sur les questions économiques, mais plus dispersé sur la question démocratique. Alors que les formations d’opposition soutiennent clairement les principes constitutionnels libéraux — particulièrement un exécutif contraint et une justice indépendante — du pays (nombre de leurs dirigeants se sont exprimés en faveur du président Pavel), les trois partis gouvernementaux se situent du côté illibéral du spectre — les Motoristes étant en tête sur ce plan (notons que ces données ont été collectées début 2025, avant les dernières élections).

La figure met également en évidence les divisions du gouvernement sur les questions économiques. Alors qu’ANO et le SPD se situent à l’extrémité gauche de l’espace politique tchèque, les Motoristes — qui oscillent entre libertarianisme économique et autoritarisme culturel — comptent parmi les plus à droite.

La fragilité de cette coalition gouvernementale, divisée entre hommes d’affaires en quête de profits, radicaux nativistes et marginaux fascinés par le nazisme, ainsi que sur des priorités économiques fondamentales, a conduit Andrej Babiš à minimiser le conflit politique avec la présidence et à rechercher une remise à zéro politique.

Pourquoi cela importe-t-il ?

Les récents événements à Prague constituent une scène mineure dans le drame des luttes démocratiques qui se jouent aujourd’hui dans la plupart des démocraties développées. La semaine écoulée met toutefois en lumière la manière dont la démocratie peut se protéger contre des tentatives sans scrupules de contournement des normes libérales. La position inébranlable, guidée par la Constitution, des forces politiques de contre-pouvoir, combinée à une mobilisation civique organisée, a laissé les challengers illibéraux sur la touche.

Le président Pavel est resté fidèle à sa ligne tout au long du conflit de nomination, tout en précisant qu’il ne céderait que sur injonction de la Cour constitutionnelle. Son argumentation claire, se référant explicitement à la Constitution et à la jurisprudence constitutionnelle, a rendu toute riposte difficile pour les partisans des Motoristes. Parallèlement, l’organisation civique « Un million de moments pour la démocratie », désormais un groupe aguerri qui avait mené les grandes manifestations contre Babiš en 2019, a développé un maillage efficace et maintenu une large audience à travers le pays. Cela lui a permis de mobiliser 100 000 manifestants à un moment clé, offrant un important soutien populaire au président et forçant la main au premier ministre.

Ce n’est certainement pas le dernier acte de ce drame démocratique, mais un acte qui devrait être étudié par tous les responsables politiques et les citoyens qui continuent de penser que la démocratie libérale — la séparation des pouvoirs politiques et la protection des droits et libertés individuels — est préférable aux alternatives disponibles.

The Conversation

Jan Rovny a reçu des financements de recherche de l’Union Européenne.

– ref. Défendre la démocratie à Prague : comment un président et 100 000 manifestants ont mis le camp illibéral en échec – https://theconversation.com/defendre-la-democratie-a-prague-comment-un-president-et-100-000-manifestants-ont-mis-le-camp-illiberal-en-echec-275413

La statue de la Liberté (1886-2026) : un anniversaire sous tension

Source: The Conversation – in French – By Laurence Nardon, responsable du programme Amériques, IFRI (Institut français des relations internationales)

La statue de la Liberté a été offerte en signe d’amitié par le peuple français aux Américains.

Cet article est publié en partenariat avec France Inter. Retrouvez Laurence Nardon, spécialiste de la politique américaine, dans le podcast « L’épopée de Lady Liberty », qui relate l’histoire épique de la statue de la Liberté, une idée française devenue le symbole de l’Amérique. Au fil des dix épisodes de ce poscast, Philippe Collin propose un long voyage dans le temps, un récit mouvementé à travers une amitié transatlantique autour de valeurs à défendre.


L’année 2026 marque les 140 ans de l’inauguration de la statue de la Liberté à New York, le 28 octobre 1886. Cette figure majestueuse, installée sur une île à l’embouchure de l’Hudson, est l’un des monuments préférés des New-Yorkais et des touristes, accueillant quatre millions de visiteurs par an. Au cours du temps, elle a su symboliser tour à tour la libération des esclaves et le triomphe de la république à l’issue de la guerre de Sécession (1861-1865), l’accueil des immigrants et le progrès social dans les années 1930, la lutte du « monde libre » et des démocraties libérales contre le totalitarisme pendant la guerre froide, ou encore la résilience de la ville après les attentats du 11-Septembre…

Cadeau de la France aux États-Unis, Lady Liberty incarne aussi le lien entre ces deux pays. Sa construction est imaginée en 1865 par un groupe d’amis français sous la houlette du professeur de droit Édouard de Laboulaye et du sculpteur Auguste Bartholdi, qui souhaitent célébrer la démocratie libérale américaine au lendemain de la guerre de Sécession. Leur projet exprime plus largement leur adhésion aux valeurs des Lumières et, implicitement, une critique du régime impérial de Napoléon III. Il mettra plus de vingt ans à se réaliser. Grâce à la vente de produits dérivés et aux dons du grand public des deux côtés de l’Atlantique, la statue elle-même est financée par la France, son socle par les Américains.

Une amitié franco-américaine compromise par le populisme trumpiste

La commémoration de son inauguration aurait pu donner lieu cette année à une célébration conjointe de l’amitié franco-américaine, d’autant plus qu’une autre date anniversaire se profile en 2026, celle de la Déclaration d’indépendance. Proclamée le 4 juillet 1776, cette dernière aura cette année 250 ans. On sait que la France a été le premier allié déclaré des rebelles nord-américains, dépêchant Lafayette, Rochambeau et l’amiral de Grasse à la tête de 10 000 hommes pour aider les révolutionnaires dans leur combat pour l’indépendance. On aurait donc pu imaginer dans les mois qui viennent des discours, des fleurs et des embrassades sincères devant la tombe de Lafayette au cimetière de Picpus et devant celle de Bartholdi au cimetière du Montparnasse.

Hélas, les relations entre Paris et Washington se sont dégradées depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025. À vrai dire, l’hostilité de la Maison-Blanche ne concerne pas seulement la France, mais toute l’Europe. Les hausses de droits de douane, les désaccords sur le soutien à l’Ukraine et le projet d’achat du Groenland refusé par le Danemark ne sont que les manifestations concrètes d’une remise en cause beaucoup plus fondamentale : la contestation idéologique du modèle libéral hérité des Lumières par le camp populiste MAGA (Make America Great Again) autour du président Trump. À Munich en février 2025, le vice-président J. D. Vance a ainsi dénoncé le « déclin civilisationnel » du Vieux Continent via le « wokisme » et l’immigration, laissant stupéfait le parterre d’Européens auquel il s’adressait.

Affirmer l’espoir de jours meilleurs

Dans ce contexte, les Européens n’ont désormais plus d’autre choix que de se penser seuls. C’est un choc pour certains de nos voisins : ceux qui sont très proches culturellement des États-Unis, comme la Grande-Bretagne, ou ceux qui se perçoivent comme particulièrement vulnérables vis-à-vis de la Russie, tels que la Pologne ou les pays baltes. Ces derniers avaient compris les avancées russes, de l’annexion de la Crimée en 2014 à l’invasion de l’Ukraine en 2022, comme la preuve qu’il fallait absolument maintenir la protection américaine, impliquant un alignement politique et stratégique, l’achat d’armements américains, etc. Le fait que les États-Unis de Trump soient devenus une puissance menaçante pour le Vieux Continent conduit ces mêmes pays européens à modifier en profondeur leur approche sécuritaire.

Cette rupture est sans doute plus facile à penser pour la France, qui a été historiquement habituée aux frictions avec Washington – c’est pour garantir son indépendance qu’elle a, avant même le retour de de Gaulle au pouvoir en 1958, lancé son propre programme de bombe nucléaire. La situation actuelle entraîne en tout cas des propositions inédites. Ainsi, le premier ministre canadien a proposé, lors du sommet de Davos de janvier 2026, que les puissances moyennes s’unissent pour tenir tête aux grandes puissances inamicales ou devenues inamicales. Si l’on considère qu’une telle alliance existe déjà avec l’Union européenne, cette dernière doit désormais avancer résolument dans la voie de la puissance géopolitique.

Mais sans doute faut-il aussi garder à l’esprit que le populisme trumpiste ne sera qu’un moment, peut-être un cycle, de l’histoire des États-Unis. La société civile américaine a connu deux cent cinquante ans de pratique démocratique ininterrompue et compte dans ses rangs une majorité de personnes « décentes ». Ces dernières auront du mal à accepter un glissement durable vers l’illibéralisme et l’agressivité internationale. Tocqueville ajoute encore que les Américains sont finalement peu intéressés par les passions politiques, tendant à se retirer tôt ou tard dans leur sphère privée.

Dès lors, les symboles conservent toute leur importance. Célébrer cette année la statue de la Liberté et les valeurs qu’elle incarne, c’est aussi affirmer l’espoir de jours meilleurs pour les États-Unis comme pour leurs alliés.

The Conversation

Laurence Nardon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La statue de la Liberté (1886-2026) : un anniversaire sous tension – https://theconversation.com/la-statue-de-la-liberte-1886-2026-un-anniversaire-sous-tension-275365

L’abattage religieux suscite la controverse. Mais la souffrance animale est aussi présente dans les abattoirs conventionnels

Source: The Conversation – in French – By Sarah Berger Richardson, Associate professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Partout dans le monde, la pratique de l’abattage rituel est scrutée à la loupe. Au cours des dernières années, plusieurs pays européens — dont la Belgique, les Pays-Bas, la Suède, la Finlande, la Slovénie et le Danemark — ont adopté des lois exigeant l’étourdissement des animaux avant leur mise à mort, y compris dans le cadre de l’abattage casher et halal. Plus récemment, la France a connu une vive controverse autour de l’expansion des options halal dans les chaînes de restauration rapide.

Au Canada, un programme fédéral de 25 millions de dollars visant à soutenir la résilience et la productivité des secteurs casher et halal a provoqué le dépôt d’une pétition à la Chambre des communes réclamant son annulation. Par ailleurs, au Québec, le projet de loi sur la laïcité (projet de loi 9) prévoit de nouvelles règles interdisant aux institutions publiques d’offrir des menus exclusivement conformes à des prescriptions religieuses.

Ces controverses montrent que l’abattage rituel est à l’épicentre de tensions sociales et culturelles. Pourtant, une grande partie du débat fait abstraction des données empiriques sur les pratiques quotidiennes dans les abattoirs canadiens et sur la manière dont l’abattage rituel se compare à la production de viande conventionnelle.




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Comment le Canada réglemente l’abattage religieux

Le Règlement sur la salubrité des aliments au Canada établit les exigences relatives à la manipulation sans cruauté des animaux destinés à l’alimentation dans les abattoirs sous inspection fédérale. Il prévoit que tous les animaux doivent être rendus inconscients avant d’être saignés.

Une exception existe toutefois pour l’abattage rituel. Dans les pratiques casher et halal, les animaux doivent être conscients au moment de l’incision, laquelle consiste en une coupure continue et fluide au niveau du cou visant à provoquer une saignée rapide et complète pour le rendre inconscient en quelques secondes. Le règlement autorise ainsi l’abattage sans étourdissement préalable lorsqu’il est effectué conformément aux exigences du judaïsme ou de l’islam.

Dans des conditions idéales, l’étourdissement réduit la souffrance animale. Mais ces conditions sont souvent absentes dans les abattoirs conventionnels. En tant que chercheuse spécialisée dans la réglementation de l’agriculture animale, j’ai examiné des centaines de cas de manquements aux obligations de bien‑être animal à travers des demandes d’accès à l’information auprès de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA). Ces rapports documentent des violations des règlements fédéraux, notamment des étourdissements inadéquats, des signes de souffrance physiologique et des défaillances dans les procédures de saignée.

L’étourdissement inadéquat : un problème généralisé dans l’industrie

Parmi les 796 incidents analysés entre 2017 et 2022 les types de non-conformité les plus fréquents, par ordre décroissant, concernaient :

  • L’état et le traitement des animaux à leur arrivée et lors du déchargement

  • L’étourdissement inadéquat

  • Les manipulations brusques ou violentes

  • Les incisions incorrectes

  • Les signes persistants de sensibilité après l’étourdissement

Ces rapports montrent que le principal problème de bien être animal dans les abattoirs n’est pas tant la manière dont les animaux sont mis à mort, mais plutôt les conditions dans lesquelles ils sont transportés. Nombre d’entre eux arrivent dans un état de détresse, blessés, en hypothermie ou déjà morts.

De plus, sur les 485 incidents impliquant, soit un étourdissement inadéquat, soit une saignée incorrecte, seulement 25 faisaient explicitement référence à l’abattage rituel. Ces derniers concernaient le plus souvent des problèmes tels que l’aiguisage du couteau, une technique d’incision déficiente ou des animaux présentant des signes de sensibilité pendant une durée supérieure à celle jugée acceptable. Dans un cas, un employé a fait plusieurs incisions au lieu du mouvement continu unique exigé. Ces situations sont préoccupantes — et elles méritent une attention sérieuse —, mais elles ne représentent qu’une fraction des cas de non-conformité observés.

Il importe de les situer dans le contexte plus large des pratiques d’étourdissement conventionnelles. Prenons l’exemple de l’étourdissement au CO2 dans le secteur porcin, la méthode dominante dans les abattoirs industriels. Une fois dans les chambres à gaz, les porcs manifestent fréquemment des signes prolongés de détresse — cris, convulsions, tentatives de fuite — avant de perdre connaissance. Il y a des enjeux similaires avec l’étourdissement électrique par bain d’eau chez la volaille, où un mauvais contact avec les électrodes peut entraîner un étourdissement incomplet et exposer les oiseaux à un choc douloureux avant même qu’ils n’entrent dans le bain électrifié.

L’étourdissement mécanique, méthode principalement utilisée pour les bovins, repose sur un pistolet destiné à rendre l’animal inconscient. Or, de nombreux rapports font état de tentatives multiples, attribuables à des défaillances de l’équipement, à un mauvais positionnement du tir ou à une formation inadéquate du personnel.

Ces pratiques touchent des millions d’animaux chaque année au Canada. Pourtant, elles suscitent rarement l’attention politique accordée au secteur relativement restreint de l’abattage casher et halal. L’abattage rituel représente environ 5,15 % des incidents signalés en lien avec l’étourdissement et la saignée, et environ 6 % de la production totale de viande au Canada.

Pris dans leur ensemble, ces chiffres ne révèlent pas un risque disproportionné pour le bien être animal associé à l’abattage rituel. Ils témoignent plutôt d’un secteur de petite taille confronté à des difficultés comparables, tant par leur nature que par leur fréquence, à celles qui caractérisent l’ensemble de l’industrie de la viande.

Pourquoi l’abattage rituel devient-il une cible politique ?

Si les données ne montrent pas des taux plus élevés de violations des normes de bien être animal, comment expliquer l’attention portée à cette méthode d’abattage ?

Une partie de la réponse réside dans la charge symbolique associée aux pratiques alimentaires qui marquent une identité religieuse minoritaire. Historiquement, l’abattage rituel a souvent servi de vecteur à la xénophobie — depuis les accusations médiévales de « meurtre rituel » jusqu’à l’interdiction de la viande casher imposée par le régime nazi en 1933. Aujourd’hui, les mouvements d’extrême droite en Europe présentent fréquemment l’abattage halal comme des preuves d’incompatibilité culturelle. Au Québec, les controverses entourant la viande halal alimentent des inquiétudes plus larges concernant l’immigration, le pluralisme et la visibilité des expressions religieuses.

Ce contexte politique complexe favorise des alliances inconfortables, dans lesquelles certaines formes de militantisme pour les droits des animaux s’associent — intentionnellement ou non — avec des dynamiques de politique identitaire.

Vers un débat plus honnête

Si l’objectif est véritablement d’améliorer le bien être animal à l’abattage, l’emphase sur l’abattage rituel risque de détourner l’attention de problèmes beaucoup plus importants et structurels au sein de la transformation de la viande conventionnelle.


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Par exemple, un nombre croissant d’experts s’inquiètent de l’impact de l’utilisation du CO2 pour l’étourdissement sur le bien-être des porcs et recommandent l’adoption de méthodes alternatives. Ces préoccupations ont notamment été exprimées par l’Autorité européenne de sécurité des aliments ainsi que par le Comité sur le bien être animal du Department for Environment, Food and Rural Affairs en Écosse et au pays de Galles.

Au Canada, la réglementation entourant le transport des animaux est moins exigeante que celle en vigueur dans l’Union européenne. Par ailleurs, malgré une promesse électorale formulée lors des élections fédérales de 2021 visant à interdire l’exportation de chevaux vivants pour l’abattage, cette pratique se poursuit.

Au delà des enjeux liés à l’étourdissement et au transport, plusieurs situations de souffrance animale se trouvent en amont de la chaîne de production, dans les exploitations agricoles. À la ferme, les animaux d’élevage ne sont pas soumis aux mêmes normes de bien être ni à une surveillance continue comparable aux abattoirs. Cela laisse d’importantes sources de souffrance en dehors du champ de l’application réglementaire.

À mesure que la société prend davantage conscience de la capacité des animaux à ressentir la douleur et la peur, il devient clair que de nombreux leviers doivent être mobilisés pour réduire la souffrance dans l’agriculture animale. Cela implique de poser des questions difficiles sur l’éthique du secteur de la viande dans son ensemble. Les pratiques d’abattage rituel soulèvent des enjeux particuliers, mais elles sont loin d’être les seules.

La Conversation Canada

Sarah Berger Richardson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’abattage religieux suscite la controverse. Mais la souffrance animale est aussi présente dans les abattoirs conventionnels – https://theconversation.com/labattage-religieux-suscite-la-controverse-mais-la-souffrance-animale-est-aussi-presente-dans-les-abattoirs-conventionnels-270610

Les arbres indigènes pourraient être la clé d’une filière laitière résiliente au climat au Bénin, selon une nouvelle étude

Source: The Conversation – in French – By Alassan Assani Seidou, Research fellow at Future Africa and Senior Lecturer at University of Parakou, University of Pretoria

Dans les zones arides du Bénin, en Afrique de l’Ouest, l’élevage subit une pression croissante. Ces vastes étendues chaudes couvrent environ 70 % de la superficie du pays. Leurs pâturages clairsemés et leurs arbres dispersés nourrissent environ six millions d’animaux d’élévage, soit 2,5 millions de bovins, un million de moutons et 2,4 millions de chèvres qui parcourent de longues distances avec leurs bergers à la recherche de nourriture et d’eau.

La saison des pluies dans les zones arides du Bénin est de plus en plus courte et imprévisible. Les pâturages s’assèchent plus tôt qu’auparavant. Les vagues de chaleur sont plus fréquentes.




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Lorsque les vaches mangent moins parce que les prairies sont asséchées et qu’elles ne peuvent pas se rafraîchir sous la chaleur, la production de lait diminue. Les maladies telles que la mammite, les maladies transmises par les tiques, la trypanosomiase (maladie du sommeil) et les infections parasitaires gastro-intestinales augmentent. Toutes ces maladies sont aggravées par l’affaiblissement du système immunitaire et leur mauvaise condition physique.

Pour les ménages qui dépendent fortement de l’élevage, ces changements peuvent rapidement se traduire par une insécurité alimentaire et une perte de revenus.

Je mène des recherches sur les systèmes d’élevage adaptés au climat et l’agroforesterie (culture, élevage et plantation d’arbres).

J’ai fait partie d’une équipe qui a suivi 447 vaches laitières dans 40 petites exploitations agricoles des zones arides du nord du Bénin afin d’observer comment le bétail se comportait face au stress climatique dans les fermes traditionnelles par rapport aux systèmes agroforestiers (culture et arboriculture conjointes). Dans les systèmes traditionnels, le bétail était élevé en pâturage libre dans des prairies naturelles, avec très peu d’arbres dans la zone concernée. Bien que les éleveurs complétaient traditionnellement l’alimentation du bétail avec des feuilles d’arbres qu’ils ramassaient pendant la saison sèche, les arbres étaient généralement dispersés dans le paysage et ne faisaient pas partie de la zone de pâturage des animaux.




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Les fermes agroforestières étaient de petites exploitations agricoles où les agriculteurs avaient volontairement intégré des arbres avec les cultures et le bétail pendant plusieurs années.

Cette comparaison nous a permis d’évaluer comment les pratiques agroforestières établies depuis longtemps influencent la santé du bétail, la production de lait et la résilience face au stress climatique croissant. Dans notre récente publication, nous avons présenté nos conclusions sur la façon dont les différentes méthodes agricoles influençaient la quantité de lait produite par les vaches et leur succès en matière de reproduction.

Notre étude a révélé que l’élevage sylvopastoral (où le bétail paît sous les arbres) et les systèmes agrosylvopastoraux (où les arbres, les cultures et le bétail sont gérés ensemble sur les mêmes terres) aident les agriculteurs à s’adapter aux changements climatiques. Les arbres fournissent du fourrage pour le bétail, de l’ombre et des paysages plus sains lorsque l’herbe et l’eau se font rares.

Nous avons constaté que les vaches élevées dans des systèmes agricoles intégrant les arbres produisaient jusqu’à près de trois fois plus de lait par jour que celles élevées dans des systèmes conventionnels de pâturage en plein air. Le taux de survie des veaux était également plus élevé, ce qui laisse penser qu’une meilleure nutrition et une réduction du stress ont des effets à long terme sur la productivité du troupeau.

Les décideurs politiques et les institutions financières de développement devraient utiliser les résultats de nos recherches pour mettre en place des moyens d’encourager et de financer les petits éleveurs laitiers des zones arides afin qu’ils intègrent des arbres et des cultures dans leurs exploitations.

L’élevage face une pression climatique croissante

Les arbres ont toujours joué un rôle important dans les systèmes d’élevage en Afrique de l’Ouest. Bien avant que l’adaptation au changement climatique ne fasse partie des programmes de financement du développement, les agriculteurs utilisaient les arbres et arbustes indigènes pour nourrir les animaux pendant la saison sèche. Les feuilles, gousses et fruits d’espèces telles que l’acajou africain (Khaya senegalensis), le palissandre africain (Pterocarpus erinaceus) et l’Afzelia africana (une autre espèce d’acajou africain) étaient couramment consommés par le bétail pendant les périodes de sécheresse, lorsque les herbes disparaissaient.

Mais avec la pression foncière et l’expansion de l’agriculture, associer l’élevage aux arbres est devenu moins courant. Aujourd’hui, ce qui était vu comme une pratique traditionnelle ou informelle est reconnu comme une réponse adaptée au changement climatique par les agriculteurs face au réchauffement climatique.

Les agriculteurs qui ont participé à la recherche ont expliqué que les arbres et le bétail sont élevés ensemble de différentes manières. Certains éleveurs dépendent principalement des pâturages naturels, où les animaux se nourrissent eux-mêmes des arbres et des arbustes. D’autres agriculteurs ont déclaré avoir mis au point des systèmes où ils plantent des cultures comestibles pour les humains avec des arbres et des plantes fourragères pour le bétail.

Mes recherches ont montré que les microclimats plus frais sous les canopées des arbres aident à rafraîchir le bétail. Les feuilles des arbres fournissent aux vaches les protéines et les minéraux qui manquent dans les herbes séchées. Cela empêche la perte de poids et maintient le bétail en bonne condition pour la reproduction.




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La présence d’arbres dans les exploitations laitières enrichit le sol (lorsque les feuilles tombées, ou litière de feuilles, se décomposent sur le sol). Les arbres enrichissent le fumier du bétail, qui fertilise les champs. Certaines espèces d’arbres fournissent également des fruits, du bois de chauffage, du bois d’œuvre ou des produits médicinaux, offrant ainsi aux ménages agricoles une gamme plus diversifiée de ressources.

Les éleveurs de bétail du nord du Bénin sont confrontés à la sécheresse et à des pénuries alimentaires à chaque saison sèche, mais les familles pratiquant l’agroforesterie s’en sortent mieux. Mes recherches ont montré que les familles de petits exploitants agricoles disposaient d’une alimentation animale plus fiable, d’une production laitière plus régulière et d’une source supplémentaire de nourriture et de revenus provenant des arbres pendant la saison sèche que les familles qui faisaient paître leurs vaches dans les pâturages. Elles étaient mieux à même de faire face aux chocs climatiques et à l’incertitude économique.

L’intégration des arbres et du bétail contribue également à l’atténuation du changement climatique. Les arbres stockent le carbone dans leur biomasse et dans le sol. Ce qui contribue à compenser les émissions de gaz à effet de serre provenant du bétail.

Les agriculteurs ne décrivent pas leurs pratiques agricoles comme un moyen de réduire leur empreinte carbone, mais leurs systèmes s’alignent étroitement sur les objectifs mondiaux de durabilité.

Ce qui rend ces approches particulièrement précieuses, c’est qu’elles sont développées localement et adaptées à des contextes écologiques et sociaux spécifiques.

Ce qu’il faut faire

Alors que le changement climatique s’intensifie, l’expérience des éleveurs des zones arides du Bénin offre une leçon importante. L’adaptation ne passe pas toujours par de nouvelles technologies ou des interventions complexes. Elle passe parfois par la valorisation et le renforcement des pratiques que les agriculteurs ont perfectionnées au fil des générations, où les arbres, les animaux et les hommes coexistent dans des systèmes agricoles résilients.




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Malgré leur potentiel, les systèmes associant arbres et élevage restent sous-estimés dans les politiques agricoles. Les stratégies de développement de l’élevage se concentrent souvent sur l’amélioration des races ou l’apport d’aliments externes, négligeant le rôle des paysages et des écosystèmes.

Les agriculteurs ont besoin d’un soutien spécifique pour renforcer ces systèmes. Ils ont besoin d’un régime foncier sûr, d’un accès aux plants d’arbres et de cultures, et que les agents de vulgarisation agricole des gouvernements reconnaissent que les connaissances locales doivent être valorisées et non remplacées.

The Conversation

Alassan Assani Seidou reçoit un financement du Service allemand d’échanges universitaires (DAAD) dans le cadre du programme Climate Research for Alumni and Postdocs in Africa (ClimapAfrica).

– ref. Les arbres indigènes pourraient être la clé d’une filière laitière résiliente au climat au Bénin, selon une nouvelle étude – https://theconversation.com/les-arbres-indigenes-pourraient-etre-la-cle-dune-filiere-laitiere-resiliente-au-climat-au-benin-selon-une-nouvelle-etude-275100

Recruter son remplaçant : réflexe naturel ou erreur stratégique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Elodie Gentina, Professeur à IESEG School of Management, Univ. Lille, CNRS, UMR 9221 – LEM – Lille, IÉSEG School of Management

Qui mieux que le sortant pour recruter son successeur ? Qui, mieux que lui, connaît le poste et ses attendus ? Gare pourtant aux fausses bonnes idées car de nombreux biais peuvent conduire à des recrutements imparfaits.


Le départ d’un collaborateur entraîne une perte de savoirs explicites et tacites, une rupture dans les routines de travail et un affaiblissement des réseaux relationnels, tant internes qu’externes. Bien souvent, il s’agit également de la disparition d’un repère collectif : un collègue reconnu pour son expertise, porteur d’une mémoire organisationnelle construite au fil du temps. Cette discontinuité impose nécessairement une réorganisation du travail, qu’il s’agisse d’un remplacement poste pour poste ou d’une redistribution des missions au sein des équipes existantes.

Dès lors, l’idée d’associer le collaborateur sortant au choix de son successeur peut sembler pertinente. En tant que détenteur d’une connaissance fine du poste et de ses contraintes, il apparaît, à première vue, comme un acteur légitime du processus de succession. Cette légitimité ne saurait toutefois se traduire par un pouvoir décisionnel autonome : elle suppose un cadrage méthodologique, généralement porté par les ressources humaines, afin d’objectiver les critères de sélection et de limiter les effets de reproduction.

Transmettre son rôle sans façonner son double

Lorsqu’un collaborateur quitte son poste, il peut manifester le souhait de contribuer au choix de son successeur, ce qui apparaît légitime. En tant qu’acteur directement impliqué, il détient une connaissance fine des exigences du métier, des interactions construites au fil du temps et des dimensions informelles du poste, souvent invisibles pour un nouvel arrivant.




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Cette implication suppose toutefois un équilibre subtil. Il s’agit de transmettre sans chercher à modeler, d’accompagner sans contraindre. Une transmission authentique repose sur la capacité de partager son expérience avec sincérité, sans tenter de reproduire son propre profil. Elle implique de rendre compte aussi bien des réussites que des difficultés rencontrées, d’identifier les fragilités du rôle, les contraintes opérationnelles et les zones d’incertitude. Dans cette perspective, le rôle des RH consiste à aider à distinguer ce qui relève du poste de ce qui relève de la personne, afin que l’expérience individuelle ne devienne pas une norme implicite. En offrant une vision lucide et exhaustive du poste, le collaborateur sortant permet à son successeur de s’approprier la fonction de manière autonome, sur des bases réalistes plutôt que sur une représentation idéalisée.

Prévenir l’ « Alzheimer organisationnel »

Ce phénomène, parfois qualifié d’« Alzheimer organisationnel » correspond à une disparition silencieuse de l’expertise accumulée, faute de transmission structurée. Sans démarche volontaire et sans plan de succession clair, la mémoire collective s’effrite, et, avec elle, la capacité de l’organisation à apprendre et à se renouveler. Le principe fondamental en matière de transmission des savoirs consiste à anticiper.

Celle-ci ne devrait pas relever d’une logique d’urgence déclenchée par un départ imminent, mais s’inscrire durablement dans les politiques de gestion des compétences et des talents de l’entreprise. Dans les organisations disposant de fonctions RH structurées, cette anticipation permet de formaliser les compétences clés, d’identifier les zones de vulnérabilité et d’encadrer la participation du collaborateur sortant. Lorsqu’un départ est identifié suffisamment en amont, l’organisation peut mettre en place des dispositifs progressifs de formation et d’accompagnement, favoriser une passation fluide des responsabilités et limiter les tensions opérationnelles liées à la transition.

Attention au piège du « clone »

De nombreuses recherches récentes montrent que les biais – qu’ils soient humains ou issus d’outils automatisés – poussent souvent les recruteurs, mais aussi les collaborateurs directement impliqués dans le processus de sélection, notamment le salarié sortant, à privilégier des profils qui leur ressemblent ou qui correspondent à des modèles déjà présents dans l’organisation, renforçant ainsi l’homogénéité plutôt que la diversité.

En matière de recrutement, les biais et les stéréotypes n’épargnent personne. Si les stéréotypes sont naturels, c’est parce qu’ils reposent sur des heuristiques, des raccourcis que nous utilisons pour prendre des décisions rapides sans mobiliser des ressources cognitives. Lors d’un entretien, 87 % des décisions sont prises en moins de quinze minutes, le reste ne servant qu’à confirmer la décision déjà prise. Les sociologues nomment ce phénomène « homophilie » : inconsciemment, on tend à recruter des personnes qui nous ressemblent. Dans un contexte de succession, ce mécanisme est renforcé par l’enjeu symbolique du départ : désigner un successeur « similaire » permet de préserver une continuité rassurante. Au fil du temps, ce mécanisme renforce l’homogénéité au sein d’une organisation, où les individus partagent un même habitus qui devient la norme, puis un statu quo qu’on ne remet pas en question.

Gare aux biais

Par conformisme et en raison de biais cognitifs, les organisations passent à côté de nombreux talents. Trois biais cognitifs se combinent.

Le premier mécanisme inconscient à l’œuvre, c’est celui qui nous pousse à ne retenir que ce qui conforte nos convictions : on appelle cela le biais de confirmation. Au moment de confier sa place à quelqu’un d’autre, notre regard se porte spontanément vers celles et ceux qui nous ressemblent. Même manière d’être, mêmes codes, même façon d’occuper la fonction, cette continuité nous rassure et finit par passer pour la norme.

À l’inverse, toute proposition différente est facilement rangée du côté de l’exception, de l’essai provisoire, voire de la prise de risque inutile. Plutôt que d’interroger notre attachement à la reproduction du modèle existant, nous trouvons de bonnes raisons de le maintenir. Dès lors, l’enjeu ne tient plus tant à imaginer d’autres façons de faire le travail qu’à identifier qui détient le pouvoir de fixer ce qui, justement, ne doit pas changer.

Répéter ne prouve rien

Le second piège mental s’appelle l’erreur d’attribution : on attribue des comportements à la personnalité, en oubliant le contexte. Ainsi, une prise de parole discrète peut être interprétée comme un manque d’assurance, sans que l’on s’interroge sur les conditions de l’entretien (le cadre, la dynamique de l’échange, le temps laissé pour répondre ou encore la posture de l’intervieweur). Ce n’est alors pas le filtre d’analyse qui est questionné, mais le candidat qui se voit assigner une caractéristique durable.

Le troisième biais est le biais de vérité illusoire, encore appelé l’effet de simple répétition. Comme pour les fake news, une affirmation douteuse – voire complètement fausse – peut finir par paraître crédible à force d’être répétée. Plus une affirmation circule, plus elle s’installe dans les esprits, même lorsqu’elle repose sur peu de faits. Avec le temps, ces discours deviennent des évidences. Ils influencent alors nos jugements et nos choix, notamment quand il s’agit de confier sa place à quelqu’un d’autre. Sans y prêter attention, on privilégie ce qui correspond à ces idées largement partagées, au détriment d’options différentes mais tout aussi pertinentes. En particulier lorsqu’il faut choisir son propre remplaçant, une personne en poste aura souvent le réflexe de désigner quelqu’un qui lui ressemble, persuadée que le rôle exige « un certain profil » ou « une manière d’être » bien précise. Ce n’est pas que les autres candidats manquent de compétences, mais plutôt que ces croyances, répétées depuis longtemps, finissent par passer pour des évidences.

Comment recruter sans biais ?

Les mises en situation et les tests de compétence – où l’on demande simplement au candidat de faire la preuve de ce qu’il sait faire – sont des méthodes plus efficaces pour limiter l’impact des biais cognitifs en recentrant l’évaluation sur des preuves concrètes de savoir-faire. Quant aux entretiens structurés, ils conservent le format de l’échange, mais en limitent drastiquement la subjectivité : mêmes questions pour tous, critères d’évaluation préétablis, notation rigoureuse. Un entretien structuré ressemble alors moins à une discussion qu’à un oral noté… et c’est justement ce qui en fait sa force.

B Smart, 2025.

Remplacer ce n’est pas fabriquer un clone

Alors, est-ce une bonne idée de laisser un collaborateur choisir celui ou celle qui prendra sa place ? Remplacer quelqu’un ne consiste pas à fabriquer un double. L’essentiel n’est pas de reproduire un style ou une manière de faire, mais de transmettre assez pour que le successeur puisse s’approprier le rôle, l’exercer différemment… et peut-être même l’améliorer.

Tout se joue dans l’intention du recrutement. Si l’objectif est simplement de combler un vide, on cherchera le même profil. Mais si l’on considère ce départ comme une transition, alors il devient une opportunité : celle d’introduire d’autres compétences, un regard neuf, une dynamique différente, à condition que cette ouverture soit accompagnée par une méthode claire et un cadre RH explicite.

The Conversation

Elodie Gentina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Recruter son remplaçant : réflexe naturel ou erreur stratégique ? – https://theconversation.com/recruter-son-remplacant-reflexe-naturel-ou-erreur-strategique-275052

L’« entreprise fantôme » : les jeunes diplômés face aux mythologies de l’entreprise

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Simon, Assistant Professor, Montpellier Business School

Qu’advient-il quand l’« emploi de rêve », obtenu par telle ou tel jeune diplômé·e, se révèle vide de sens ? Comment comprendre ce décalage entre les promesses séduisantes de la « marque employeur » et un quotidien désenchanté, qui apparaît comme un sanctuaire contemporain des illusions perdues ?


Partons d’une expédition scientifique datée des années 1930. À l’invitation de l’ethnologue Marcel Griaule, l’écrivain français Michel Leiris embarque pour l’Afrique en tant que secrétaire-archiviste de la Mission Dakar-Djibouti. De retour de son périple africain d’ouest en est, il publie l’Afrique fantôme en 1934. Sous la forme d’un journal de bord tenu pendant deux ans, Leiris y consigne ses découvertes ethnographiques, la vie quotidienne des tribus qu’il rencontre, ses doutes existentiels et ses nombreuses déceptions… Le texte oscille en permanence entre littérature et anthropologie, entre confession intime et analyse scientifique, entre écriture de soi et récit des autres.

Quels liens cette expédition pourrait-elle avoir avec le phénomène contemporain de « révolte des premiers de la classe » décrit par le chroniqueur et journaliste Jean-Laurent Cassely ? Celui-ci dépeint dans son ouvrage un mouvement d’exode de jeunes diplômés qui quittent les grandes entreprises (conseil, audit, finance…) pour devenir entrepreneurs, artisans, bénévoles dans des ONG… Face à l’absurde et à l’abstraction qu’ils côtoient chaque jour au bureau, certains membres de cette jeune génération partent alors en quête de vérité en se tournant vers d’autres horizons professionnels.




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Dans le cadre d’un article de recherche récemment publié dans European Management Journal qui s’intéresse à la désillusion des jeunes diplômés en entreprise, nous nous appuyons sur l’expérience vécue par Leiris en Afrique et introduisons la notion d’« entreprise fantôme », qui permet de mieux comprendre le désengagement des jeunes vis-à-vis du monde du travail.

De l’Afrique de Leiris à l’entreprise des jeunes diplômés

Pourquoi reprendre le syntagme d’« Afrique fantôme » ? D’abord peut-être pour « faire sa part à la magie du titre ». À n’en pas douter, Leiris cherche à marquer les esprits avec ce titre énigmatique, qui fait entrer son travail dans le cénacle des œuvres littéraires. Au cœur de ce rapprochement, il y a avant tout l’idée d’une déception. Comme le souligne le professeur Guy Poitry, « l’Afrique “fantôme” est le continent rêvé dont on sait désormais qu’il ne correspond pas à la réalité ». En effet, tout le texte de Leiris est habité par le désenchantement. Il y a un véritable décalage entre le fantasme d’une Afrique mythique et la réalité du terrain.

En cela, les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur peuvent eux aussi être en proie à une sorte de désillusion fondamentale lorsqu’ils intègrent les entreprises. Ce n’est fort heureusement pas toujours le cas, mais nombreux sont ceux qui témoignent tantôt d’un fantasme, tantôt d’une image idéale, qu’ils se sont constitués de l’entreprise, avant d’être finalement confrontés à une réalité qui n’est que l’ombre de leurs rêves. C’est comme si l’Afrique de Leiris reproduisait, à sa manière, l’expérience de ces jeunes diplômés en entreprise : l’histoire d’un rendez-vous manqué. Mais comment en est-on arrivé là ?

Aux origines de la désillusion

Comme toutes les sociétés humaines, les entreprises ont toujours mobilisé des mythes pour se mettre en scène. Les offres d’emploi, les histoires d’entreprises et les plaquettes de recrutement fonctionnent comme des épopées modernes, promettant aventure, épanouissement et sens. C’est dans cette perspective que le philosophe et sociologue Jean-Pierre Le Goff a théorisé ce qu’il appelle le Mythe de l’entreprise.

En usant massivement du storytelling, les organisations développent des récits semblables aux contes de fées, avec ses passages obligés : le fondateur héroïque, l’innovation disruptive, la mission mondiale… Loin d’être de simples histoires innocentes, les mythes peuvent aussi devenir de puissants outils de désinformation. Ils transforment le banal en héroïque, convertissant un peu vite des tâches triviales en missions fascinantes. Mais lorsque la narration s’éloigne trop de la réalité et que les promesses ne se traduisent pas dans l’expérience vécue, on court alors le risque de voir émerger une profonde désillusion.

Poétique du désenchantement : correspondances entre deux situations existentielles

Pour mieux comprendre ce phénomène, nous avons mené 35 entretiens avec des jeunes diplômés de Grandes Écoles françaises afin d’établir un dialogue sous un angle métaphorique avec les propos de Michel Leiris dans son journal de bord, l’Afrique fantôme. Leiris est alors trentenaire lorsqu’il rejoint la Mission Dakar-Djibouti, à l’instar de nos interviewés qui ont intégré leurs entreprises, tous âgés de 25 à 30 ans : l’épreuve initiatique, la recherche d’une place dans la société et la confrontation à l’inconnu sont autant de points de convergence entre deux situations existentielles qui se font écho sur le plan symbolique.

Dès lors, les jeunes diplômés découvrent souvent que les « emplois de rêve » qu’ils avaient imaginés peuvent en réalité être monotones, procéduraux et intellectuellement peu stimulants. Rêvant d’aventures et d’exotisme, ils se retrouvent comme enlisés dans des tâches bureaucratiques banales, ce dont témoigne à sa manière Leiris dans sa traversée du continent africain.

« Quant à moi, je continue mon travail de pion, de juge d’instruction ou de bureaucrate. Jamais en France, je ne fus aussi sédentaire. »

Au lieu de développer leurs compétences et de parcourir le monde, les jeunes diplômés sont eux aussi confrontés à des tâches répétitives de saisie de données, à des présentations PowerPoint insipides et à des feuilles de calcul Excel interminables. Voici ce qu’Estelle* nous confie lors de son entretien :

« Grosse déception par rapport à l’annonce qui m’avait été faite en me disant : “Tu vas aller fréquenter des gens, tu seras en interaction avec les clients…” Non en fait, j’étais juste en interaction avec des tableaux Excel […]. Pour moi, ce n’était pas ce que j’attendais. »

L’« entreprise fantôme » entre mythe et réalité

En s’appuyant sur le texte de Leiris, notre recherche introduit la notion d’« entreprise fantôme » pour qualifier cette entité spectrale qui existe dans l’écart entre l’image mythifiée de l’entreprise et sa réalité plus prosaïque. La dimension fantomatique surgit quand :

  • le travail inspirant promis se transforme en tâches fragmentées, ennuyeuses et répétitives.

  • l’impact escompté se résume à n’être qu’une simple contribution dans un mécanisme général.

Ghislain Deslandes – La révolte des premiers de la classe contre les métiers à la con (Xerfi Canal, 2018).
  • le cosmopolitisme imaginé se réduit à des heures interminables passées devant un écran d’ordinateur.

  • l’épanouissement intellectuel s’étiole sous le poids des tâches monotones.

  • l’authenticité glorifiée est trahie par le mensonge institutionnalisé.

Dans ces conditions, les jeunes diplômés se décrivent parfois comme vidés, fantomatiques, détachés d’eux-mêmes et de leur intellect. Clémentine* a même l’impression d’avoir perdu son « aspect vivant » tandis qu’Iris* se retrouve « désolidarisée de son être ». Toutes ces confessions nous ramènent à l’amertume leirisienne perdant pied face à l’abîme de sa déception :

« Gueule de bois. […] Adieu à l’Afrique. Froid. Tristesse. Dégoût d’être en Méditerranée. »

Quelques recommandations pratiques

Au vu du phénomène décrit, nous esquissons plusieurs recommandations à destination de trois parties prenantes distinctes (jeunes diplômés, entreprises et lieux de formation). Nous encourageons en premier lieu les entreprises à être plus prévenantes dans leurs messages dédiés aux futurs recrutés en adoptant une communication davantage axée sur l’humilité et sur la transparence. En d’autres termes, renoncer à l’usage abusif de la « novlangue managériale » pour se tourner vers un management plus éthique et plus incarné, capable d’écouter les signaux faibles.

Ghislain Deslandes – « Une morale dans les affaires et une éthique dans le management » (Xerfi Canal, 2016).

Du côté des grandes écoles et des universités, nous suggérons d’une part de multiplier les points de contact avec les entreprises pour réduire le fossé entre le monde académique et le monde professionnel (stages, tables rondes, parcours en alternance…). D’autre part, la présence d’un enseignement en sciences humaines et sociales (SHS) dans les cursus nous paraît être un élément fondamental, parfois négligé hélas, pour mettre en lumière les apories des discours promotionnels.

Cette prise de recul salutaire offre aux étudiant(e) s une mise en perspective des enseignements de gestion avec des dimensions plus existentielles, ô combien importantes pour leur épanouissement dans l’environnement de travail.

Du mythe à la trace : écrire l’entreprise vécue

Nous invitons enfin les jeunes diplômés à remettre en question leurs propres illusions, à aborder les promesses des entreprises avec discernement, voire à tenir un journal de bord – passant par un travail de démythification et d’écriture ritualisée – sur le modèle de Leiris pour convertir leur déception en enseignement susceptible de les réconcilier avec leurs motivations les plus profondes. Comme le rappelle Vincent Debaene, c’est « le rite de l’écriture quotidienne [qui] a donné au voyage de [Leiris] une valeur initiatique ».

En somme, nous n’appelons pas de nos vœux une disparition soudaine (et sans doute chimérique) d’une « mythologie de l’entreprise », mais à son ancrage dans une réalité plus tangible ; au sens où si l’entreprise est un conte collectif, il doit être raconté par ceux qui y vivent, au plus près de l’expérience effectivement vécue.

Se réconcilier avec ses propres fantômes ?

Rendre attractifs et passionnants des lieux qui le sont déjà – ici l’Afrique et les entreprises – supposerait donc de renoncer aux récits grandiloquents qui fabriquent méprises et amertume. Notre parti pris est de miser sur un dialogue réel entre les parties prenantes (jeunes diplômés, entreprises et lieux de formation) et d’activer une capacité réflexive nourrie par les humanités.

L’avenir de nos économies se joue peut-être aussi dans cette forme de lucidité : la vie en entreprise est loin d’être un long fleuve tranquille. Reconnaître ses tensions, ses possibles et ses limites ouvre la voie à des trajectoires plus responsables, plus habitées, où chacun peut alors contribuer sans renoncer à sa part de vérité.


*Les prénoms ont été changés.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. L’« entreprise fantôme » : les jeunes diplômés face aux mythologies de l’entreprise – https://theconversation.com/l-entreprise-fantome-les-jeunes-diplomes-face-aux-mythologies-de-lentreprise-273632

Les fonds vautours à l’origine des faillites de Camaïeu et de Vivarte (André, Minelli, Naf Naf)

Source: The Conversation – France (in French) – By Fidèle Balume, Professeur en Finance, ESSCA School of Management

Les fonds vautours se spécialisent dans l’achat à bas prix de dettes émises par des entreprises en difficulté financière. Kike Garcia 85/Shutterstock

En 2021, le groupe Vivarte aux marques célèbres, comme André, Minelli, Naf Naf ou Pataugas, est liquidé. En 2022, c’est au tour de Camaïeu. Une étude souligne une corrélation entre la faillite de ces entreprises et les « fonds vautours », ces fonds d’investissement spéculatifs qui rachètent les dettes des entreprises en difficulté afin de générer une plus-value. Alors, comment cela fonctionne-t-il concrètement ?


L’effondrement de Camaïeu et de Vivarte marque un tournant pour le secteur français du prêt-à-porter. Ces deux fleurons, autrefois leaders de l’habillement, ont succombé à une spirale de détresse financière exacerbée par des montages de type leveraged buy-out (LBO) successifs et un ralentissement structurel de la demande sectorielle.

Le LBO est un mécanisme de rachat d’entreprise qui repose sur l’effet de levier financier. Ce dernier utilise l’endettement pour accroître la rentabilité des fonds propres (grâce aux déductions fiscales) et l’effet de levier juridique, lié à l’intégration entre une société mère et sa fille.

Si ce dispositif vise théoriquement à rendre l’entreprise plus efficiente en réduisant certains coûts de gestion, il rend paradoxalement ses cibles beaucoup plus vulnérables aux chocs économiques et plus risquées que leurs concurrentes. Entre la crise des subprimes de 2008 et la pandémie de Covid-19 accroissant leur vulnérabilité, Camaïeu et Vivarte sont devenus des cibles privilégiées des fonds vautours.

Ma recherche publiée au sein de la revue Finance-Contrôle-Stratégie (FCS) contribue à comprendre les modes opératoires des fonds vautours, et les conséquences de leurs interventions sur la trajectoire de faillite des entreprises.

Racheter à « vil prix »

Les fonds vautours sont des fonds d’investissement spéculatifs qui interviennent aussi bien auprès des États que dans des entreprises en difficulté financière en rachetant leurs dettes afin de générer une plus-value. En général, leurs cibles présentent des risques de défaut élevés, c’est-à-dire des taux anticipés de faillite élevés.

Cette situation leur permet de racheter la dette d’une entreprise à une valeur de marché bien inférieure à sa valeur faciale. On parle alors de « dette décotée ». Selon les travaux du chercheur Miles Gietzmann, en ciblant les entreprises, la stratégie des fonds vautours ne se limite pas à l’utilisation d’un pouvoir de contrôle discrétionnaire. Elle s’étend à l’introduction des biais de valorisation pendant le processus de redressement de l’entreprise… à leur avantage.

Leur mode opératoire repose sur deux piliers :

  1. Le loan-to-own (prêt pour acquérir) : les fonds rachètent la dette pour devenir créancier, puis utilisent ce levier lors des restructurations pour convertir leurs créances en capital et prendre les commandes en tant qu’actionnaires.

  2. Le yield-chasing (recherche de rendement) : une fois au pouvoir, les fonds imposent des conditions de financement drastiques pour maximiser leurs gains immédiats.

Pour parvenir à leurs fins, les fonds vautours utilisent parfois des méthodes à la limite du légal, comme des campagnes médiatiques négatives visant à « dégouter les autres fonds » et à faire chuter la valeur des titres pour les racheter à « vil prix ».

Illustrations avec Camaïeu et Vivarte

Les groupes Camaïeu et Vivarte partagent une genèse de crise similaire, ancrée dans l’accumulation des dettes d’acquisition dans le cadre d’opérations de leveraged buy-out (LBO). Les trajectoires de faillite de ces figures du retail français prouvent que les fonds vautours ciblent des entreprises dont le modèle opérationnel reste souvent attractif, malgré l’asphyxie financière.

Devanture d’un magasin Camaïeu
Le 28 septembre 2022, le tribunal de commerce de Lille prononce la liquidation de l’entreprise Camaïeu, pourtant florissante dans les années 1990.
GrandWarszawski/Shutterstock

Camaïeu, créé en 1984 à Roubaix, a subi deux LBO successifs en 2005 et en 2007. De son côté, le groupe centenaire Vivarte, fondé en 1896 sous le nom d’André, a suivi une trajectoire parallèle avec des montages LBO en 2004 et en 2007. Dans les deux cas, ces opérations ont créé un déséquilibre structurel profond accroissant leur probabilité de faillite.

En appariant les informations disponibles au jeu de données de Distressed-Debt-Investing.com, mes résultats confirment la présence d’au moins un fonds vautour lors de chaque restructuration majeure de ces deux groupes. À titre d’exemple, lors de la restructuration de Vivarte en 2014, la dette a été convertie en capital, au cours du plus important debt-to-equity swap (conversion de la dette en actions) de l’histoire française ayant permis de convertir 2 milliards d’euros de dette en capital.

Ces fonds ont injecté 500 millions d’euros de liquidités supplémentaires à un taux d’intérêt de 11 %, contre un taux du marché proche de 1,6 % pour les emprunts d’État à dix ans, étouffant encore davantage le groupe. Finalement, Vivarte est liquidé en 2021, Camaïeu en 2022.

Soit se compromettre… soit s’opposer au prix de sa carrière

L’intervention des fonds vautours ne se limite pas à une ingénierie financière, elle génère des coûts cognitifs significatifs. Ces derniers résultent des désaccords profonds entre les dirigeants et les fonds sur la vision stratégique.

Ces fonds spéculatifs imposent souvent des stratégies dites low road : licenciement massif, ventes à la découpe et délocalisations pour mobiliser rapidement du cash, etc. Le dirigeant se retrouve face à un dilemme : « soit plier et se compromettre… soit s’opposer au prix de sa carrière », comme en témoignait Marc Lelandais, l’ancien président-directeur général de Vivarte.

On observe que les dirigeants qui coopèrent avec les fonds vautours, notamment ceux maintenus en place malgré un turnover élevé, ont tendance à négliger les activités de responsabilité sociale des entreprises. Cette pression a pu mener à des dérives, telles que l’implication de Camaïeu dans le scandale du Rana Plaza.

Encadrer les fonds vautours

Le cadre législatif actuel, incluant la loi Sapin II, vise à améliorer l’éthique des affaires. Elle s’avère souvent insuffisante pour protéger les entreprises en difficulté contre les tactiques prédatrices de « prêt-rachat ». Les résultats de cette recherche suggèrent plusieurs pistes de réforme :

Limiter les profits spéculatifs

À l’instar du modèle belge, la législation pourrait limiter la spéculation des fonds vautours. Suivant ce modèle, une fois qu’un fonds vautour est engagé dans une entreprise en détresse financière, si celle-ci vient à faire faillite, le remboursement de la mise de départ du fonds vautour devrait se limiter au prix payé lors du rachat.

Fonds souverain de dette

Créer un fonds public de dette pour les entreprises en difficulté, qui pourrait par exemple être géré par BpiFrance, pour offrir une alternative éthique aux fonds spéculatifs, dans le but de préserver la survie de l’entreprise et les emplois.

Le législateur contre les fonds vautours

L’Autorité des marchés financiers (AMF) ou la Banque de France pourraient être chargées d’évaluer et de fixer des seuils d’évaluation maximaux lors des opérations de LBO afin d’empêcher la formation de bulles de dette insoutenables qui attirent les fonds vautours.

L’action des fonds vautours peut être comparée à celle d’un remorqueur qui, voyant un navire en difficulté dans une tempête, n’accepterait de l’aider qu’à la condition d’en devenir le propriétaire légal pour le prix d’une épave. Une fois l’opération réalisée (le créancier devient actionnaire), au lieu de ramener le navire à bon port, il démonte les moteurs et vend la cargaison séparément pour maximiser son gain immédiat, laissant la coque vide couler définitivement.

C’est cela, en résumé, la trajectoire de défaillance accélérée par les coûts cognitifs et par les biais de valorisation occasionnés par les fonds vautours. Le législateur peut empêcher au navire en difficulté de disparaître.

The Conversation

Fidèle Balume ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les fonds vautours à l’origine des faillites de Camaïeu et de Vivarte (André, Minelli, Naf Naf) – https://theconversation.com/les-fonds-vautours-a-lorigine-des-faillites-de-cama-eu-et-de-vivarte-andre-minelli-naf-naf-268593